UN Pied devant l
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UN Pied devant l'autre

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Description

Il n’y a pas de remède miracle pour ces épidémies modernes que sont l’obésité, l’anxiété, le sentiment d’aliénation et les changements climatiques. Mais peut-être existe-t-il une manière simple de faire un pas dans la bonne direction? En combinant fascinant reportage, recherche révélatrice et ses découvertes personnelles, l’auteur Dan Rubinstein propose avec Born to walk une exploration du champ des possibles offert par cette pratique ancienne.
Quand tout le monde a fini, Vollant parcourt le cercle des yeux, et la lueur du feu se reflète sur son parka jaune. « Écoutez-moi, dit-il calmement. Je vous parle en tant que médecin. Maintenant, nous nous sentons vraiment bien à cause des endorphines que nous avons produites. Ce sentiment de bien-être peut durer trois ou quatre semaines. Mais ensuite, vous tomberez peut-être dans une profonde dépression. Ça arrive à des athlètes olympiques, à des grimpeurs de l’Everest. C’est normal, ce n’est pas un signe de faiblesse. »
Des têtes s’abaissent, des bottes frappent la neige. Quelques heures après notre entrée triomphale à Rapid Lake, ce n’est pas ce que nous voulons entendre. Mais la plupart d’entre nous comprennent maintenant que, en soi, l’acte de poser un pied devant l’autre ne peut pas tout résoudre. Et qu’un cercle n’a pas de ligne d’arrivée.
Notre corps a beau être plus fort, les ombres persistent.
Quand vous serez rentré, reposez-vous quelques jours, recommande Vollant. Buvez de l’eau. Ne prenez pas de repas à haute teneur en glucides. Si vous vous sentez préoccupé, parlez-en. Puis, quand vos ampoules auront guéri, continuez à marcher.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 mars 2018
Nombre de lectures 3
EAN13 9782764432709
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Myriam Caron Belzile, éditrice

Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Marquis Interscript
Révision linguistique : Catherine Lemay et Chantale Landry
En couverture : Images conçues par Freepik
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition du livre, une initiative de la Feuille de route pour les langues officielles du Canada 2013-2018 : éducation, immigration, communautés , pour nos activités de traduction.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Rubinstein, Dan
[Born to walk. Français]
Un pied devant l’autre ou Comment survivre au 21 e siècle grâce à la marche / Dan Rubinstein ; traduction, Michel Saint-Germain.
(Dossiers et documents)
Traduction de : Born to walk.
ISBN 978-2-7644-3268-6 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3269-3 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3270-9 (ePub)
1. Marche. 2. Marche (Exercice). 3. Marche (Exercice) - Aspect sanitaire. I. Titre. II. Titre : Born to walk. Français. III. Titre : Comment survivre au 21 e siècle grâce à la marche. IV. Collection : Dossiers et documents (Éditions Québec Amérique).
RA781.65.R8214 2018 613.7’176 C2017-942631-1

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2018
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2018

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

Original English Title: Born to Walk: The Transformative Power of a Pedestrian Act

Copyright © Dan Rubinstein 2015, by arrangement with The Cooke Agency International and the McDermid Agency Inc. Originally published in English by ECW Press.

Version française © Éditions Québec Amérique inc., 2018.
quebec-amerique.com





Pour Maggie, Daisy et Lisa, mes raisons d’avoir la foi



PRÉFACE PAR KEVIN PATTERSON
L’anthropocène est une conséquence de la technologie. Si nous, les humains, avons marqué le monde en le dominant, c’est grâce à nos astuces : le harpon à tête basculante, le moteur à explosion et le réseau électrique. Ces outils ont fait de nous l’astéroïde nouveau menaçant la Terre. Les changements qu’ils nous ont permis d’apporter sur la planète paraissent impossibles à freiner, comme un gros caillou spatial qui serait lancé vers nous. Ce sera le cas si nous persistons dans cette voie, immobiles et inconscients.
Ce livre traite du mouvement. Si on bouge, tout change, écrit Dan Rubinstein : notre pensée, nos craintes, notre point de vue.
J’ai marché récemment sur la côte de la baie d’Hudson. La glace n’était pas encore prise et j’observais attentivement la toundra. La semaine précédente, des ours polaires étaient arrivés en ville. Si je me sentais en sécurité, c’était parce que l’homme qui m’accompagnait transportait une carabine et un GPS. Les humains ne courent pas assez vite pour se sauver d’un ours polaire, et nous ne disposons pas du système de guidage interne des oies blanches. D’après une certaine idée reçue, nous sommes les animaux les plus faibles de la nature, mais pour compenser, nous avons créé ces technologies qui nous rendent formidables. Alors, nous subjuguons les nouveaux territoires – parce qu’ils nous effraient et que nous le pouvons.
Tout ça, c’est faux. Les humains sont de superbes et grands mammifères, aussi merveilleux que les baleines boréales bicentenaires qui nagent dans la baie d’Hudson, ou les ours, ou les guépards. Ces animaux recourent à la plongée en eaux profondes, à la force et au sprint, et nous, à la marche rapide. Nous avons tendance à l’oublier, mais nous sommes définis par notre capacité de marcher. Ce qui nous rend efficaces et rapides à notre façon, ce ne sont pas nos outils, mais notre bipédie, c’est-à-dire notre anatomie. Mon grand-père prétendait que sur de moyennes et longues distances, il était en mesure de prendre un cerf de vitesse, à condition de pouvoir suivre les traces. À l’époque de la Crise, sur sa ferme en bordure de la rivière de la Paix, une neige fraîche au matin présageait du gibier avant la tombée du jour. Sans gaspiller une seule balle.
Des hominidés ont passé un million d’années sur le Serengeti, à marcher dans la savane. Selon Bruce Chatwin, notre corps, de notre cerveau à la structure de nos gros orteils, est formé pour une seule et unique mission : les longs voyages à pied. Et aussi longtemps que nous, les humains, en faisions, nous avions connaissance de nos capacités. Mais nos outils nous ont permis de ne pas profiter de ce qui fait la force de notre corps. Oubliant ce savoir-faire, nous tirons la pire conclusion possible : si ce n’était de nos astuces, nous serions des êtres faibles.
Les Inuits de la côte de l’Arctique ont été l’une des dernières grandes cultures nomades à s’établir. Lorsqu’ils sont arrivés dans les petites villes construites par le gouvernement, ils ont mis fin à leur marche perpétuelle, celle qui leur permettait de tirer leur subsistance d’un territoire dénué d’arbres, et même de végétation, sauf quelques mois par année. Il y a mille ans, les habitants de Thulé ont marché de l’Alaska au Groenland, et ce n’est que vers l’époque où Dylan a adopté la guitare électrique qu’on a vu les dernières familles cesser leur circulation constante entre des terrains de chasse, à observer l’horizon en écoutant le bruit des bottes dans la neige.
Les aînés qui se rappellent ce passé ne l’enjolivent pas. Mais ils savaient alors qu’en chassant de leur mieux, et en fouillant terre et mer pour y trouver de la nourriture, ils pourraient garder en vie la plupart de leurs enfants. C’était une vie dangereuse, et beaucoup sont morts de faim, de froid et entre les pattes des prédateurs, mais ils ne craignaient pas le territoire même. Dans la toundra, les grandes familles ne vivent plus de façon autarcique et plus aucune, sans doute, ne le pourrait. Ici ou ailleurs sur cette planète, plus aucun peuple ne marche indéfiniment. Faute de parcourir le territoire à pied, nous en avons une connaissance fragmentaire. Nous ne le ressentons pas, c’est sûr. Voilà pourquoi nous lui faisons subir un si triste sort.
Quand nous cessons de marcher, nous maltraitons le territoire – c’est-à-dire tout –, sans même nous épargner. Il y a vingt ans, dans les villes où je travaillais, sur la côte ouest de la baie d’Hudson, aucun Inuit ne souffrait de diabète relié à l’obésité. Maintenant, le diabète explose en même temps que les ceintures de pantalon, et les Inuits en viennent à ressembler à n’importe quel autre peuple sédentaire. Les filets sociaux s’effilochent, et le diabète et le suicide sont devenus les nouveaux ours blancs, aux griffes beaucoup plus acérées et à l’appétit plus féroce que leurs prédécesseurs.
C’est là le sujet du livre de Dan Rubinstein : la beauté de la marche humaine, et ce qui se perd lorsque nous arrêtons de la pratiquer. C’est une façon magnifique de réaffirmer notre place sur la planète et parmi ces créatures qui l’habitent avec nous. Il montre que, malgré les conséquences dévastatrices déjà entraînées par l’immobilité, il est facile de renouer avec le mouvement et tout ce qu’il nous apporte, sur le plan métabolique autant que philosophique. Il suffit de vous lever et d’aller marcher à l’extérieur. Allez-y. Et n’arrêtez pas.
***
Le docteur Kevin Patterson travaille principalement en Colombie-Britannique et au Nunavut. Il est l’auteur du roman Consumption , du recueil de nouvelles Country of Cold (couronné du Rogers Writers’ Trust Fiction Prize) et du livre autobiographique The Water in Between : A Journey at Sea ; il est également l’un des codirecteurs de Outside the Wire : The War in Afghanistan in the Words of Its Participants.



Prologue
« Sous cet angle, on peut en empruntant au vocabulaire écologiste en parler comme d’une “espèce indicatrice du milieu”, en ce sens que son affaiblissement ou sa raréfaction trahissent l’existence d’un trouble systémique. La marche est un indicateur fiable de l’état d’un certain nombre de libertés et de plaisirs : le temps libre, l’accès à des espaces agréables, la liberté des corps. »
– Rebecca Solnit, L’art de marcher
« Je marche pour me soigner sur le plan somatique contre la psychose de la vie urbaine contemporaine. »
– Will Self, New York Times
Le vent balayait la surface du lac gelé. La neige humide me fouettait le visage. Tombant sans répit depuis l’aube, elle alourdissait les branches difformes de l’épinette noire et du sapin baumier qui se bousculaient sur le littoral flou. Maintenant, en plein après-midi, la morne lumière de février diminuait.
Le menton enfoncé dans le col de mon parka, une tuque de laine abaissée sur le front, je me protégeais les yeux en les gardant baissés sur les raquettes à neige que j’avais empruntées, et toutes les quelques enjambées, je levais le regard pour évaluer ma position. C’était une manière fastidieuse d’avancer, comme alourdi par des entraves. Mais elle me donnait le temps de réfléchir.
Force était de constater que mes virées d’une heure au parc, au bout de la rue de ma semi-banlieue, n’avaient peut-être pas constitué une préparation suffisante. J’avais mal au dos à force de tirer une luge de plastique bon marché chargée de 22 kilos de vêtements chauds et de matériel de camping. J’étais en sueur, ce qui peut devenir problématique au cours d’une expédition hivernale. J’avais soif : encore des problèmes. La friction commençait à causer des irritations. Et ce n’était que la première journée d’une randonnée de deux semaines et demie. Il nous restait un peu plus de 350 kilomètres à parcourir.
La distance était redoutable, mais plus encore, la perspective de traverser la forêt et de dormir dans la neige en compagnie de 60 inconnus, tous autochtones ou francophones, ou les deux. Citadin anglophone unilingue habitué, l’été, à faire des promenades solitaires et à partir camper en voiture, j’appréhendais cette promiscuité. En fait, tout ce voyage m’éloignait de ma zone de confort. Je savais où j’étais (en gros) et où nous allions (approximativement), mais je n’étais pas convaincu de pouvoir y arriver. Et surtout, j’avais oublié la raison qui m’avait poussé à essayer.
Je n’avais plus qu’une certitude : il était trop tard pour reculer.
***
C’est mû par un besoin de repères que j’avais entrepris ce voyage hivernal. Le monde tournait trop vite. J’avais besoin de me recalibrer. De ralentir.
J’ai donc recouru à une vieille habitude : la marche.
Jusqu’à l’année précédente, j’avais suivi une trajectoire conventionnelle : une enfance heureuse ; un mariage plein de tendresse ; deux filles magnifiques ; une maison confortable ; des vacances sur la plage ; un petit coussin à la banque. Ma carrière avait également suivi un parcours classique, du journalisme sportif au reportage, culminant près d’une décennie auparavant avec le poste de rédacteur en chef d’un magazine respecté. Mes plus grandes craintes – l’apocalypse écologique, l’effondrement économique mondial, l’évolution galopante de la technologie, le fonds de retraite – étaient des abstractions. Pourvu d’une bonne position dans un pays industrialisé, j’étais certain de pouvoir me débrouiller, comme tout le monde.
Des problèmes au travail ont catalysé chez moi un profond changement, et exacerbé le tumulte qui couvait. L’agitation des marchés financiers menaçait d’engloutir l’industrie du magazine. La société sans but lucratif qui éditait le magazine où je travaillais a réagi en créant du contenu « indépendant et objectif » en partenariat avec des bailleurs de fonds privés et publics. Dans une industrie qui comporte d’innombrables nuances de gris, cela m’est apparu en noir et blanc : un chien de garde faisait entrer les loups dans la bergerie.
Mon emploi de rêve, qui m’avait incité à déménager à l’autre bout du pays, devenait un cauchemar. Nos commanditaires étaient déterminés à accroître soit le soutien du gouvernement, soit les profits, et j’étais complice de leur double discours.
Démotivé, j’étais de plus en plus assourdi par cette dissonance entre mes convictions et mon travail alimentaire. Mon énergie et mon optimisme s’évanouissaient. Les plaisirs simples (un repas préparé à la maison, le crépuscule au parc) perdaient leur importance. Ma famille fut bientôt lassée de mes solennelles doléances. Comme de raison, j’étais submergé de soucis plus pressants : la fuite de plomberie, l’épicerie, la saison de la grippe.
Coincé à mon bureau, je tournais en rond, noyé dans les parasites numériques, ce miasme d’ennui relayé par les médias, qui, comme l’écrit Evgeny Morozov, critique des technologies, « nous donne envie d’avoir plus d’information pour l’éliminer ». Des mois durant, je gérais ce stress en vérifiant ma boîte de courriel toutes les trois minutes et en allant jogger à la pause de midi. Jusqu’au jour où je me suis déchiré le ménisque du genou droit, d’une façon pénible mais comique, en m’assoyant maladroitement au sol au cours d’un festival de musique folk. Mon articulation s’est verrouillée à angle droit, ma femme m’a aidé à me redresser, puis je me suis évanoui en m’écrasant dans l’herbe. Nous étions en plein jour, je n’avais pas (encore) bu. À l’aube de mes 40 ans, j’y ai vu un signe de vieillissement. Il était vraiment temps d’adopter une nouvelle approche.
Un mois plus tard, alors que je recevais un traitement de physiothérapie, Son Altesse Haji Al-Muhtadee Billah, le beau prince héritier de Brunei et l’un des hommes les plus riches du monde, est entré à grands pas dans la clinique de médecine sportive de l’Université Carleton, accompagné d’une meute de photographes invités pour une séance photo. Il s’est dirigé droit vers mon lit et m’a demandé comment je m’étais blessé. Étendu sur un matelas, le genou bombardé au moyen d’un courant interférentiel, assailli de flashes et de zooms, j’ai hésité avant de répondre.
— J’ai… je me suis mal assis.
Son Altesse m’a lancé un regard interrogatif.
— Dans mon pays, a-t-il dit, rayonnant, nous jouons beaucoup au badminton.
Incapable de récupérer par les sports de raquette ou la course, je me soignais, chaque fois que je le pouvais, par de longues marches, en suivant des lignes de désir – des sentiers formés par la circulation pédestre –, des corridors ferroviaires et des ruisseaux bordés de roseaux. En plein congrès, pour amortir ma causticité, je prenais la clé des champs pour m’égarer dans des villes étrangères, et je m’attelais à la rédaction d’articles de voyage arrimés à des randonnées. À Reno, dans le Nevada, anxieux à la pensée de subir une nouvelle table ronde sur la montée des applis touristiques, j’ai pris un taxi jusqu’au sentier que je voyais depuis la fenêtre de ma chambre d’hôtel, et j’ai serpenté le long de Hunter Creek, de la brousse du haut désert qui flanque la vallée de Truckee jusqu’aux fraîches prairies de pins ponderosa du mont Sunflower. Dans le paysage vallonneux et couvert de givre de la région de Charlevoix, au Québec, j’ai marché d’un refuge à l’autre pendant quatre jours avec un groupe de retraités, et dès le départ, nos différences d’âge et de langue se sont avérées dérisoires. Chez moi, à Ottawa, une fois mes filles endormies, je prenais une bouteille d’eau et choisissais des destinations au hasard (un pont, disons, ou un monument du centre-ville), en me dirigeant au pif, selon la topographie, et en savourant la liberté de suivre le mouvement naturel. J’étais depuis longtemps obsédé par la marche, à la fois pour me déplacer et pour entrer en relation avec le monde, mais c’était désormais différent. Mon habitude prenait des proportions démesurées. Au lieu de radoter sur le travail, je radotais sur la marche, et refusais d’utiliser notre minifourgonnette beige sauf en cas d’absolue nécessité.
Entiché de trajets que les gens ne parcourent guère lentement, j’ai marché de ma chambre d’enfant à Toronto jusqu’au chalet perdu et hors réseau de mes parents, passant quatre jours à couvrir une distance qui demande trois heures en voiture. Je tentais de faire honneur à l’esprit sauvage de la cabane, de mieux comprendre la relation polie par l’âge mais jamais statique entre la ville et la campagne, entre ma famille et moi. Le deuxième soir, clopin-clopant, les pieds couverts d’ampoules, j’ai été sauvé par la propriétaire d’un gîte touristique établi dans une ancienne église en briques. Elle m’a offert un bain chaud et une bière froide. « Le monde est un livre, et ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une page », avait-elle écrit en lettres blanches et coquettes au tableau noir de la cuisine, citant saint Augustin.
Quelle que soit ma destination, il venait un moment, au cours de n’importe quelle promenade, où tout semblait meilleur. (Sauf la fois où je me suis finalement pointé en boitillant à une rampe de mise à l’eau distante d’une vingtaine de kilomètres du chalet familial, et qu’au moyen d’un téléphone cellulaire emprunté, j’ai appelé mon père pour qu’il vienne me chercher, mais lui ai donné les mauvaises coordonnées, une erreur qu’il ne se lasse pas d’évoquer.) Ce sentiment d’harmonie survenait quand j’étais en mouvement, et parfois demeurait – « un état où l’esprit, le corps et le monde se répondent », comme l’écrit Rebecca Solnit dans L’art de marcher , « un peu comme trois personnages qui se mettraient enfin à converser ensemble, trois notes qui soudain composeraient un accord ». Cet accord résonnait encore dans les replis de mon cerveau lorsque, de retour à mon ordinateur, je me voyais aisément distrait de ma liste de tâches par un, deux, puis une montagne de récents articles de recherche sur lesquels je tombais par hasard, sur les vertus physiologiques et psychologiques de la marche, de même que sur ses répercussions sociales, économiques et créatives. Était-ce un phénomène de synchronicité déclenché par mon obsession ? Ou l’annonce d’un changement nécessaire ?
***
Qu’on s’y adonne pour circuler ou se délasser, la marche nous offre du temps. Lorsqu’on la pratique par choix, sans s’encombrer des pressions du marché et des bidules sans fil, elle peut être un geste de rébellion. À son état le plus pur, la marche nous relie aux gens et aux lieux où nous sommes à cet instant précis . Ainsi qu’à nous-mêmes. Aux premières décennies du 21 e siècle – époque de convulsions climatiques, de quête avide de bénéfices, de dettes écrasantes, de maladies mortelles liées au mode de vie, de même que d’atténuation de la communauté non virtuelle –, voilà des apports précieux. Ils pourraient rapporter d’immenses dividendes.
À ceux qui voient le monde par la lorgnette de leur vocation plutôt que d’un point de vue élargi, on attribue une déformation professionnelle. Après plus de 20 ans de journalisme, je voyais tout en premier lieu comme un sujet d’article. Pouvais-je faire de la marche ma lentille ?
— Dis donc, ai-je demandé un soir à ma femme, Lisa, alors que nous faisions la vaisselle, que dirais-tu si la marche devenait mon occupation ? Pendant un certain temps ?
Elle s’est mordu la lèvre, a rincé un verre à vin. Anticipant ma lubie, Lisa avait récemment troqué l’écriture à la pige contre un emploi stable.
— Alors, tu deviendrais un pied-giste.
J’y ai vu un assentiment.
Me lançant à la recherche de spécialistes qui soupçonnaient eux aussi qu’un acte aussi humble pouvait avoir une influence profonde sur nos vies, ou du moins de gens encourageants et disposés à m’écouter, j’ai contacté les intervenants dont j’avais trouvé les noms dans mes lectures. L’épidémiologiste de Glasgow qui étudiait les liens entre la marche et la dépression. Le criminologue de Philadelphie qui évaluait les effets des patrouilles à pied. L’anthropologue physiologique japonais qui avait analysé les effets moléculaires d’une randonnée dans les bois. L’ex-ingénieur des transports de New York qui parcourait à pied chaque rue de chaque arrondissement. Les scientifiques torontois qui utilisaient un laboratoire exceptionnel pour aider les gens à rester actifs. Le Britannique qui avait arpenté sur ses deux jambes le Moyen-Orient et l’Asie centrale, et qui, à son retour, s’était fait élire député en faisant campagne à pied dans sa circonscription rurale. Il est vrai que la crise de la quarantaine me donnait de l’urticaire et que ma démarche était une façon de me dérober autant que d’investiguer. Mais ces femmes et ces hommes, ainsi que quelques dizaines d’autres, étaient rigoureux et appréciés. Et ils étaient prêts à partager leurs découvertes avec moi.
***
Ce livre porte sur les vertus transformatrices de la marche. Et sur les fissures que chacun d’entre nous peut explorer. C’est le résultat d’une expérience à la fois personnelle et journalistique en vue de comprendre ma compulsion et de déterminer si ces fissures peuvent se réparer.
J’ai tenté de le structurer de façon logique, en explorant dans chaque chapitre un bienfait majeur de la marche. Cette construction est problématique : les anecdotes, statistiques et conclusions se chevauchent et s’amplifient mutuellement. Les frontières géographiques ne tiennent pas non plus la route. Même lorsque j’atterris en Asie, en Afrique et en Amérique latine, l’accent est mis sur les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada. Les forces culturelles et économiques qu’on y observe (nos villes et habitudes, notre santé et notre bonheur) ont engendré une série particulière de défis.
La maturité, nous dit-on, consiste à accepter que le monde va de travers. Et s’il était possible de le rafistoler ? Tous mes interlocuteurs, remarquables en divers domaines, ont démontré, d’une façon ou d’une autre, que de renouer avec la marche, même dans des communautés qui affrontent une montagne d’obstacles, pouvait représenter un petit pas vers un ailleurs meilleur. Que ma drogue pouvait constituer un remède à plus large échelle.
Des générations d’auteurs ont parcouru cette voie. Wordsworth, Thoreau, Solnit, Chatwin et une foule d’autres ont composé des poèmes, des essais et des ouvrages lyriques sur l’importance de la marche. Je m’incline à leurs pieds. Les propos de ces classiques sont maintenant plus pertinents que jamais, ils sont l’étincelle derrière la résurgence d’une idée. En 2014 seulement, le philosophe français Frédéric Gros a vu paraître en anglais son manifeste sur la capacité subversive de la marche pour fouiller le « mystère de la présence » ; l’auteur britannique Nick Hunt a retracé, à 80 ans de distance, le parcours à travers l’Europe de l’écrivain Patrick Leigh Fermor, qui souhaitait retrouver ce qui reste de la gentillesse des inconnus ; l’historien Matthew Algeo est revenu sur une époque révolue où la marche de compétition était le sport attirant le plus de spectateurs en Amérique ; et le naturaliste Trevor Herriot a entrepris un pèlerinage dans les prairies canadiennes, exerçant « une métaphysique de l’espoir contre le dogme selon lequel nous sommes des vagabonds désœuvrés dans un monde dont la réalité se résume à sa surface chaotique ». La piste indispensable tracée par ces textes a donné à mes idées leur forme et leur envergure.
L’un des premiers guides avec qui je me suis entretenu est un médecin nommé Stanley Vollant, premier chirurgien autochtone du Québec. Fils de la nation innue, Vollant s’est efforcé de susciter l’espoir chez les peuples autochtones du Canada en menant des randonnées en groupes sur plusieurs centaines de kilomètres, où il faisait renaître les routes et les rythmes de ses ancêtres. Au moment où j’ai pris contact avec lui, l’une de ces marches était imminente. Il m’a invité à y participer.
À l’époque, j’étais englué dans le travail et les responsabilités domestiques. Mais notre conversation a continué à résonner en moi. « Quand tu commences un voyage, tu ne sais pas pourquoi, m’a dit Vollant avec sagesse. Le sentier te guidera. »
Un mois avant Noël, mon employeur a tenu son gala annuel. L’élite commerciale et politique du pays s’est rassemblée dans la salle grandiose d’un musée, entre d’imposants totems et un arc de fenêtres immenses encadrant une vue de la forteresse néo-gothique du gouvernement fédéral, située de l’autre côté de la rivière. Bavarder avec les puissants est une façon habile de grimper l’échelle. Mais j’ai raté la fête. Plus tôt ce jour-là, un chirurgien orthopédiste avait effectué une arthroscopie de mon genou blessé, c’est-à-dire qu’il avait taillé un morceau déchiré de tissu cartilagineux provenant du coussinet en forme de croissant qui donne à l’articulation son intégrité structurale.
Après trois semaines de repos et de rééducation, j’ai quitté mon emploi et assemblé mon équipement sur un traîneau. Puis, je suis allé marcher.


Chapitre un
LE CORPS
« Chaque pas que nous faisons est une chute retenue, un effondrement évité, un désastre freiné […] Nous l’accomplissons quotidiennement : un miracle à deux temps – une bascule iambique, une tension puis un relâchement. »
– Paul Salopek, National Geographic
« Ne juge pas ton voisin avant d’avoir marché dans ses mocassins pendant deux lunes. »
– Proverbe cheyenne
Le Dr Stanley Vollant avait désespérément besoin de sommeil. En octobre 2007, il s’est envolé vers Rotorua, en Nouvelle-Zélande, pour un congrès sur la santé chez les indigènes, et s’est effondré, épuisé et déprimé, après toute une journée de voyage. Sa deuxième femme venait de le quitter en emmenant leur bambin. Malgré une feuille de route exemplaire, incluant un mandat de président de l’Association médicale du Québec, il n’arrivait plus à composer avec ses périodes en salle d’opération dans des cliniques de communautés éloignées et ses fonctions de directeur du programme autochtone de la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa. Vollant, un charismatique modèle positif aux origines modestes, avait récemment posé un canon de revolver dans sa bouche et était passé très près d’appuyer sur la gâchette.
À son hôtel à Rotorua, un ami lui a recommandé d’aller courir un peu pour soulager les effets du décalage horaire.
— Je suis tellement fatigué, a répliqué Vollant.
— Tu es un marathonien, Stan. Va courir 15 ou 20 minutes, peut-être.
— Je n’ai aucune force. Je ne me sens pas bien.
— Vas-y.
Trop faible pour discuter, Vollant a lacé ses chaussures et joggé dans la vallée volcanique, aux abords de la ville. Le paysage originel, paradis de geysers, de sources chaudes et de bassins de boue en ébullition, était tonifiant. Il se sentait planer.
Pendant la course, qui s’est étirée sans effort sur trois heures, Vollant a fait un rêve éveillé qui l’a bouleversé. Il marchait en un lieu lointain. Il ne savait pas où.
Un soir, une fois rentré chez lui et revenu dans son ornière, il a allumé la télévision. Un homme parlait du chemin de Compostelle, le populaire pèlerinage chrétien en Espagne. Vollant, qui croit aux valeurs du catholicisme sans adhérer à ses hiérarchies, a tourné son regard vers sa table de chevet. Cinq ans plus tôt, il avait acheté un livre et l’avait mis de côté sans le lire : Le Pèlerin de Compostelle de Paulo Coelho, un roman inspiré par les expériences de l’auteur sur le fameux chemin. La portion autochtone du cerveau de Vollant a pris le dessus sur sa formation cartésienne. Il savait ce qu’il devait faire.
Le printemps suivant, toujours aussi peu maître de son temps, Vollant a entrepris de parcourir le chemin de Compostelle à un rythme ambitieux : 42 kilomètres par jour pendant 18 jours. La plupart des gens mettent deux fois plus de temps pour accomplir ce trajet. « Je suis un marathonien, a-t-il dit à sa compagne avant de partir. Je peux y arriver. »
Elle a soupesé son sac à dos rouge de 20 kilos. Passionnée de randonnée sur de longues distances, elle ne portait jamais plus de 9 kilos.
— Stan, l’a-t-elle prévenu, chaque gramme va te peser.
— Ma chérie, je suis fort. Pour moi, 20 kilos, ce n’est rien.
Après sa première journée dans les Pyrénées espagnoles, Vollant avait une demi-douzaine d’ampoules. À chaque pas, chaque maudit gramme de son sac lui pesait. Avec entêtement, il a continué sans se défaire d’aucun équipement, même si la neige abondante l’empêchait d’utiliser sa tente et l’obligeait à coucher dans les lits superposés des albergues . Après 12 jours, pris de frissons incontrôlables, il s’est traîné jusqu’à un hôtel d’une petite ville, défaillant à deux reprises avant d’atteindre la réception. Un long bain et un repas au restaurant lui ont redonné une partie de ses forces. Le matin venu, il s’est débarrassé du superflu et, ignorant ses ampoules suppurantes, a marché deux autres journées. Une douleur atroce aux orteils et une tache rouge en expansion sur son tibia l’ont convaincu finalement de prendre un train pour León, où il s’est rendu directement à l’hôpital. Les médecins ont diagnostiqué l’infection – une fasciite menaçant de dégénérer en bactérie mangeuse de chair – et pendant cinq jours, lui ont pompé dans le sang des antibiotiques par intraveineuse.
— Retournez au Canada, lui a-t-on enjoint en lui donnant son congé.
Comme les médecins font les plus mauvais patients, il est plutôt retourné au chemin. Et c’est là que lui est venue la seconde vision.
Dans un refuge semblable à une grange, à l’intérieur duquel le vent des montagnes, s’infiltrant par des fentes autour des portes, poussait des rafales de pluie, Vollant a fait un rêve aussi clair que sur une télévision en haute définition, qui lui montrait jusqu’à son sac à dos rouge. Cette fois, il marchait dans une forêt familière avec des Autochtones, jeunes et vieux. Ils s’abstenaient de toute consommation d’alcool ou de drogues, mangeaient des aliments sains, parlaient de leur culture, et guérissaient leur corps, leur esprit et leur âme.
Lorsqu’il s’est éveillé en sueur, Vollant a décrit sa vision à un compagnon de pèlerinage.
— Qu’est-ce que je suis censé faire ? lui a-t-il demandé. Pourquoi ? Comment ?
— Chez vous, on croit que les rêves ont une signification, lui a rappelé André, un Français. Ils font entendre l’appel du destin.
***
Rentré d’Espagne, Vollant se demandait s’il était devenu fou. Parcourir à pied une portion du Canada, c’était une idée intrigante. Pour sa retraite, peut-être. Lorsqu’il aurait plus de temps et d’argent. Quand ses enfants, ses deux filles de son premier mariage ainsi que son jeune fils Xavier, n’auraient plus autant besoin de lui. Un voyage comme celui de son rêve demanderait presque un an. Il pouvait toujours prendre congé de son travail pour participer à des congrès de médecins. Mais pas pour ça.
Néanmoins, ses amis et sa famille l’ont encouragé. Comme lui, ils voyaient la nécessité grandissante de mener le genre de projet qu’il avait à l’esprit. Non pas dans l’avenir. Au présent. Ainsi présagé, propulsé par un mythe créateur fascinant, Innu Meshkenu – le chemin innu – a pris forme. Une série de marches sur six ans, pour un total de 6 000 kilomètres, se déroulant au fil des saisons entre toutes les communautés autochtones du Québec et du Labrador, ainsi que quelques-unes en Ontario et au Nouveau-Brunswick. Vollant voulait démontrer la force de la confiance en soi. Fournir la preuve que tout changement est possible, pourvu qu’on l’aborde avec persévérance. Et que la marche, essentiellement un tonique physique, était une façon idéale de démarrer.
Les Autochtones du Canada constituent un groupe diversifié de 1,4 million d’individus. Entre les urbains et les ruraux, les riches et les pauvres, les férus de technologies numériques et les chasseurs de subsistance, les médecins et les marginaux, ceux en harmonie avec la terre et ceux cherchant à survivre contre vents et marées, de fortes différences existent entre les Premières Nations au sud, les Inuits au nord, les Métis et les quelque 16 000 Innus à l’est, des différences qui s’expriment même à l’intérieur de chacune de ces communautés. Toutefois, quand on compare leur démographie à la population non autochtone du pays, les statistiques révèlent une vérité alarmante : sur le plan de la santé, beaucoup connaissent des difficultés comparables à celles des habitants des pays en voie de développement, même s’ils habitent l’un des pays les plus riches au monde.

La route 138, asphaltée, part de Montréal et file vers l’est jusqu’à Natashquan. Pour les Blancs, c’est la fin du voyage. Pour les Innus, c’en est le commencement.
En moyenne, les hommes et les femmes autochtones meurent sept ans plus tôt que les autres Canadiens. Le taux de mortalité infantile équivaut à une fois et demie celui du reste de la population. (Chez les Inuits, l’espérance de vie est de 15 ans inférieure à la moyenne nationale, et le taux de mortalité infantile est quatre fois plus fort.) Les Autochtones sont une fois et demie plus susceptibles de développer au moins une maladie chronique comme le diabète, l’hypertension ou l’arthrite. L’Agence de la santé publique du Canada signalait en 2009 que 56 % des enfants des Premières Nations âgés de 2 à 17 ans vivant dans les réserves étaient obèses ou en surpoids, contre 26 % des enfants non autochtones. Un an plus tard, dans un rapport intitulé Une tempête parfaite se profile à l’horizon , la Fondation des maladies du cœur et de l’AVC lançait un avertissement à propos des troubles cardiaques, citant une montée en flèche à l’échelle nationale des taux d’hypertension (un bond de 77 %), de diabète (45 %) et d’obésité (18 %) entre 1994 et 2005. À moins d’un changement, les urgences cardiovasculaires vont surcharger le système de soins de santé du pays. Les peuples autochtones, déclarait la Fondation, vivent déjà « des moments de crise ».
Les statistiques concernant l’alcoolisme, l’abus de substances toxiques, l’incarcération (4 % de la population, 25 % des détenus) et le suicide – la cause la plus fréquente de décès chez les Autochtones âgés de 44 ans et moins – montrent la gravité de cette crise. Et des signes indiquent qu’elle empirera.
La population autochtone du Canada constitue le groupe démographique le plus jeune et présentant la plus rapide croissance au pays : de 2006 à 2011, il a augmenté de 20 %, contre 5,2 % chez les non-Autochtones. L’âge médian est de 28 ans, comparativement à 41 ans dans le reste du pays, et presque la moitié des Autochtones ont 24 ans ou moins. Ces chiffres ont de sinistres implications. Si on ne règle pas les inégalités actuelles sur le plan de la santé, les coûts sociaux et financiers vont gonfler de façon incontrôlable.
Cette situation découle de siècles d’apartheid économique et éducationnel, de générations brisées par les agressions de l’Église et de l’État vécues dans les pensionnats, autant de persistants échos de la colonisation. Les problèmes majeurs abondent : logements délabrés, violence conjugale, toxicité de l’eau. Dans nombre des communautés que traverse Innu Meshkenu, il est nécessaire de bien définir les priorités. Le projet met d’abord l’accent sur l’importance de la force mentale et spirituelle, ainsi que sur le besoin de rétablir un lien avec le territoire, avec la tradition, et les uns avec les autres… mais comme vous le dira tout médecin, on ne va pas très loin sans un corps en santé.
La première marche de Vollant, en octobre 2010, était une randonnée en solitaire de 600 kilomètres en sol québécois, le long du Saint-Laurent, de la réserve innue de Natashquan jusqu’à Baie-Comeau, la ville la plus proche de Pessamit, son village natal, à un peu plus de 650 kilomètres au nord-est de Montréal. En vol vers son point de départ à bord d’un petit avion, comme il observait attentivement le terrain qu’il allait bientôt parcourir, il s’est interrogé une fois de plus sur son équilibre mental. Sur une carte, 29 kilomètres par jour, cela semblait raisonnable. Considéré à 5 000 mètres d’altitude, cela paraissait carrément impossible. S’il se rendait jusqu’au poste de soins infirmiers de Natashquan, allait-on lui mettre une camisole de force et l’enfermer ? Mais à l’atterrissage, il a plutôt vu, sur des panneaux de carton, des messages écrits en montagnais, sa langue, qui lui souhaitaient la bienvenue chez lui. La route 138, asphaltée, part de Montréal et file vers l’est jusqu’à Natashquan. Pour les Blancs, c’est la fin du voyage. Pour les Innus, c’en est le commencement.
Le dynamisme de Vollant a fait boule de neige depuis cette marche jusqu’à Baie-Comeau, réalisée en 23 jours et pendant laquelle des supporters sont littéralement sortis du bois pour monter des tentes et faire cuire des repas d’orignal et de saumon. En 2011 et 2012, il a terminé sept autres marches, la plupart d’une durée de deux à trois semaines, sur des distances allant de 320 à 720 kilomètres. Une ou deux étaient de courtes excursions, comme celle de deux jours de Wôlinak à Odanak, dans le sud du Québec, en septembre 2012, organisée pour l’ouverture d’un collège autochtone, un parcours qui a attiré 150 participants. Même les longues randonnées ont gagné en popularité. À certains égards, elles ressemblent à l’émission Survivor , allais-je découvrir, sauf que le but est de faire grandir la population de l’île.
***
L’étape de l’hiver 2013 a commencé à Manawan, une réserve atikamekw au bout d’une route de 90 kilomètres de gravier semé de glace, à quatre heures de voiture de Montréal. Trois mois après mon opération au genou, je m’y suis fait conduire par deux marcheurs québécois. Après avoir pris, sur mon conseil insistant, un raccourci où les bancs de neige atteignaient bientôt le toit de notre voiture à hayon, nous nous sommes repliés vers la route déneigée et sommes arrivés un peu après l’heure fixée pour le rendez-vous, mais à temps pour participer au festin dans le gymnase de l’école primaire. Les festivités allaient commencer un peu plus tard, en fonction de ce qu’on appelle l’ « Indian time », « la ponctualité à l’indienne » .
Cette expression parfois dénigrante renvoie à une aversion pour les programmes. Mais une fois réappropriée par les Autochtones, enracinée dans un long passé d’attachement aux saisons, à la météo ou aux schémas migratoires des animaux, plutôt qu’aux limites du calendrier et de l’horloge, elle devient vraiment, comme le dit l’auteur ojibwé Drew Hayden Taylor, « une idée énigmatique fondée sur une relation purement culturelle avec le temps. Autrement dit, les choses arrivent quand elles arrivent […] L’univers a sa propre pulsation, qui sommes-nous pour prétendre l’accélérer ou la ralentir ? » Alors que je regardais un diaporama des premières marches Innu Meshkenu tout en écoutant sept hommes marteler un tambour en psalmodiant, l’horaire européen me paraissait déjà inopérant.
À la veille de l’expédition, Vollant était encore en route depuis l’Université de Montréal, où il enseigne à la Faculté de médecine lorsqu’il ne travaille pas en tant que chirurgien suppléant un peu partout dans la province. La logistique de notre périple était entre les mains calmes et calleuses de son chef de projet, Jean-Charles Fortin, instructeur de plein air et de tourisme d’aventure à l’Université du Québec à Chicoutimi.
« J’ai grandi dans la communauté mohawk de Kanesatake, au Québec », a-t-il dit au groupe rassemblé sur des chaises pliantes dans le gymnase pour le premier de nombreux cercles de discussion.
Il m’a plus tard confié que cette présentation servait surtout de « lubrifiant social » : avec ses cheveux et ses yeux foncés et brillants, Fortin a peut-être du sang métis. Il fait preuve en tout cas d’une attitude axée sur la résolution de problèmes et pas particulièrement freinée par les règles des autres. Mordu de vélo de montagne, il connaît tous les sentiers des alentours de Kanesatake. En 1990, pendant l’affrontement armé d’un mois entre l’armée canadienne et les guerriers mohawks à propos de l’expansion d’un terrain de golf sur des territoires traditionnels, bien avant la prolifération des téléphones portables et des appareils photo numériques, il transportait des rouleaux de film et des carnets de notes en contournant les barricades pour le compte de journalistes, à raison de 100 $ par trajet. À la fin du conflit, il avait assez d’argent pour s’acheter une voiture neuve.
Fortin nous a trouvé des chambres libres au sous-sol d’une résidence voisine, pour mes compagnons québécois et moi – des lits et petits déjeuners offerts par une famille n’ayant pas grand surplus – et au matin, nous nous sommes retrouvés devant l’école. Mon traîneau archiplein était arrimé à un harnais de ceinture par de la corde de nylon glissée dans des tubes d’aluminium. Environ 300 personnes sont venues assister à la cérémonie du départ. Seul problème, Vollant manquait à l’appel. Il était au gymnase, en train de donner une conférence à des élèves, pierre angulaire de chaque étape d’Innu Meshkenu. Nous sommes restés là à attendre, en tapant des pieds pour nous réchauffer. Ce qui s’est avéré bénéfique, car il y avait, en fait, un second problème. De gros flocons de neige s’accumulaient et fondaient sur mes sacs ; ma literie et mes vêtements prenaient l’eau. Tous les autres avaient une bâche de plastique, bien sanglée au moyen de câbles élastiques, pour garder leur équipement au sec. Malgré des semaines de planification et d’approvisionnement, même si j’avais une étagère pleine de bâches dans mon garage, et même si Lisa m’avait recommandé de me munir d’une protection imperméable, je n’en avais pas apporté.
Traînant mes bâtons d’aluminium qui tintaient comme la sonnette d’alarme d’un passage à niveau, j’ai couru vers le commerce qui faisait office de station-service et de magasin général de Manawan, seul détaillant de l’endroit. J’ai foncé dans les allées, bondées de clients en ce matin de semaine, mais je ne voyais pas de bâches. Essayant de ne pas céder à la panique, j’ai baragouiné dans mon français approximatif.
« Je cherche pour un… tarp* 1 », ai-je dit à un jeune employé en tendant les bras bien grand pour compenser ma lamentable prononciation et mon vocabulaire de neuvième année. « Un grand tarp plastique. Pour un bateau* ? »
Il a secoué la tête. Peut-être parce que la saison du canotage était encore éloignée de plusieurs mois. Peut-être parce que le gringalet en nage qui se trouvait devant lui avait visiblement besoin du genre d’aide qu’on ne fournit pas dans un magasin général.
Dehors, un homme coiffé d’une casquette de chasseur admirait les lignes pures de mon traîneau bleu clair à 20 $ (acheté dans un magasin Canadian Tire offrant également une généreuse sélection de bâches).
« Le marcher avec le docteur* », ai-je marmonné avant de répéter ma supplication : « plastique, bateau* ». Étonnamment, il a fait un signe de tête affirmatif. Après une série de gestes de la main, j’ai compris que Mario allait me rejoindre à l’école avec une bâche. Ou que j’étais un idiot, et qu’il espérait sincèrement que je ne mourrais pas de froid dans le bois. Peu après mon retour au point de départ, Mario est apparu avec une bâche gris-vert assez grande pour emballer une chaloupe. Je lui ai donné un billet de 20 $, j’ai serré sa grosse main dans les miennes, et je me suis arrangé pour couvrir mon équipement avant l’arrivée de Vollant.
On a fait brûler du foin d’odeur et de la sauge, des aînés ont récité des prières en atikamekw (une langue algonquine) et en français, puis le médecin s’est adressé à la foule. Faisant un mètre quatre-vingt et un peu plus que son poids idéal à 88 kilos, Vollant avait le teint brun clair, un large nez romain et un regard doux. Avec ses longs cheveux grisonnants roulés en chignon, cet homme de 40 ans ressemblait à un croisement de Kobe Bryant et Mario Lemieux.
« Mes ancêtres ont marché sur ce territoire pendant des milliers d’années. Je fais comme eux, a-t-il dit dans un anglais teinté d’un riche et chaleureux accent français, semblable à celui de Roch Carrier dans sa narration du film d’animation classique The Sweater ( Le chandail ) de l’Office national du film. Ces marches ont pour but de fortifier les individus et les communautés. En y prenant part, les gens se mettent à croire à leurs propres rêves et développent une plus grande présence dans leur propre vie. »
Jeunes et vieux, femmes et hommes ont hoché la tête affirmativement, et plusieurs avaient les larmes aux yeux. Dans la salle des banquets d’un hôtel d’aéroport, ces paroles pouvaient paraître faciles. À la réserve, elles avaient du poids.
Des sympathisants se sont alignés des deux côtés du sentier et nous ont comblés de poignées de main et de high fives alors que nous marchions en rang jusque dans les bois. Je suis resté près de Vollant. C’est à ce moment-là qu’il m’a raconté sa vision fiévreuse sur le chemin de Compostelle. Puis, le sentier s’est étréci et je me suis retrouvé plus loin derrière.
Les participants d’Innu Meshkenu sont censés être autonomes.
On discute à l’avance de l’itinéraire, et des panneaux sont plantés dans la neige pour indiquer la distance parcourue et les tournants. Chacun transporte assez d’eau et de nourriture pour la journée, et les logisticiens de Jean-Charles Fortin vont et viennent sur leurs motoneiges grondantes pour s’assurer que personne n’est en danger. « Notre rôle, m’a dit l’un d’eux, c’est de vous garder en vie. » Nous commencions en douce : un coup d’envoi d’environ 18 kilomètres, avec des cabanes rustiques où seraient préparés et pris les repas des deux premiers soirs. J’étais au chaud, mon genou se portait comme un charme. Tout de même, les raquettes et le traîneau étaient encombrants, et dès l’après-midi, je me suis mis à faiblir.
Le vent s’est intensifié alors que je marchais sur une rivière sinueuse, puis sur l’étendue glacée du lac Mazana. Des mottes de neige gelaient dans ma barbe. Isolé dans une bourrasque, au début de mon premier voyage de camping hivernal, loin de mes filles pour ce qui serait la plus longue période de leurs courtes vies, je me demandais si ma quête était un fantasme. Qu’est-ce que j’espérais trouver ?
Puis, j’ai vu de la fumée flotter vers le ciel. Encore mieux : des types costauds, rencontrés le matin même, m’ont serré très fort dans leurs bras. Bienvenue au premier camp.
Avec l’aide de l’équipe de soutien de 15 personnes, des hommes installaient de petits poêles à bois en acier galvanisé dans des tentes de toile et assemblaient des sections de tuyau de cheminée. Des femmes étalaient des branches de sapin et de cèdre sur la neige en guise de couche. Aiguilles de conifères et feux de bois parfumaient l’air. Le thé et la soupe étaient prêts, m’a informé Fortin, tout en me conseillant de ne pas trop en prendre. Des fajitas à la dinde figuraient au menu.
Un homme de Manawan, grisonnant, maigre et nerveux, m’a fait signe de le rejoindre dans l’une des cabanes. J’ai accroché mes couches de vêtements humides près du feu, enfilé un pantalon et un épais parka bleu que Lisa appelle « Fleischman » (du nom du médecin juif bourré d’anxiété qui déménage de Manhattan jusque dans un avant-poste en Alaska, dans la série télévisée Northern Exposure ), puis Jean-Alfred Flamand et moi sommes ressortis. Au festin de départ, cet homme de 53 ans bougeait et parlait lentement. Il semblait frêle et fatigué. Ici, après avoir franchi le lac à un rythme rapide, ce type que tout le monde appelait Napech (« le plus jeune des aînés », en atikamekw) abattait des arbres morts à la scie mécanique et fendait des bûches d’une seule main.
Les 45 marcheurs avaient entre 13 et 67 ans, et les deux tiers étaient des femmes. La plupart d’entre eux provenaient de la nation atikamekw. Depuis des siècles, leurs ancêtres étaient des chasseurs-cueilleurs semi-nomades du bassin du Haut-Saint-Maurice. Jusqu’en 1973, Manawan n’était pas accessible en tout temps par la route. Un autre village, Wemotaci, n’est devenu un établissement permanent que dans les années 1970. La culture atikamekw demeure forte : les enfants apprennent leur langue maternelle avant le français, et la chasse est une activité courante. Mais grandir sur une réserve présente des difficultés, notamment un risque d’obésité et de diabète plus élevé que la moyenne, et une foule de maladies associées à un mode de vie sédentaire, à une alimentation déficiente et à la pauvreté.
En VUS ou par avion, Vollant avait l’habitude de rejoindre des communautés isolées pour parler aux enfants des vertus de l’activité physique, ainsi que des rêves, mais son message ne passait pas. Son mode de vie leur semblait hors de portée. Maintenant qu’il arrive à pied en y mettant des journées entières, les enfants sont plus susceptibles d’écouter. « On veut que la marche redevienne une norme sociale dans les communautés amérindiennes, m’a dit Fortin à Manawan. On veut que ça ait l’air idiot de prendre son VTT pour parcourir 300 mètres jusqu’à l’épicerie. En ce moment, c’est l’inverse. »
Aujourd’hui, un peu partout dans le monde, mais surtout en Amérique du Nord, on ne marche pas autant qu’avant, loin de là. Lisa et moi faisons peut-être partie de la première génération depuis 1 000 ans dont les enfants auront une espérance de vie plus courte que leurs parents. L’obésité et l’inactivité sont les principaux coupables. Aux États-Unis, où, souvent, les trottoirs servent aux immigrants, aux gens âgés et aux pauvres, on marche moins que dans toute autre nation industrialisée. « Les Américains ont l’habitude de ne jamais marcher s’ils peuvent monter à cheval », disait en 1798 le duc d’Orléans et futur roi de France. Plus récemment, une étude effectuée à l’aide de podomètres montrait que les Australiens adultes font en moyenne 9 700 pas par jour, les Suisses 9 650, les Japonais 7 150, les Canadiens 6 700 et les Américains 5 100. À Manchester, dans le Kentucky, une ville des contreforts des Appalaches où 52 % des adultes sont obèses, soit le double de la moyenne nationale, le Washington Post a photographié une fille de 12 ans qui se faisait reconduire en voiture jusqu’à l’arrêt de l’autobus scolaire, au bout de l’allée de sa maison.
« Le déclin de la marche, écrit Tom Vanderbilt dans Traffic : Why We Drive the Way We Do (and What It Says About Us) 2 , est devenu un véritable cauchemar sur le plan de la santé publique. » À cet égard, au moins, 125 ans après le massacre de Wounded Knee, on peut dire qu’Américains et Canadiens ont un point commun avec les gens dont nous avons volé les territoires.
Après l’épreuve de la première journée, les injustices historiques et le comptage au podomètre me semblent loin. Tout ce que je veux, c’est un endroit où ranger mon bagage. « Prends un espace dans la tente des journalistes », dit Fortin en me faisant un signe de tête en direction d’un rabat ouvert. À l’intérieur, assis près du poêle, Mathieu-Robert Sauvé, un auteur et vidéaste de Montréal, en pleine forme derrière ses lunettes, est en train de s’enduire les pieds de Vaseline – une astuce de marcheur expérimenté. Il a participé à la marche de l’hiver précédent, et il écrit sur Vollant depuis déjà cinq ans. Souriant d’un air las, il pousse son sac de toile dans le coin pour me faire de la place.
— Qui d’autre dort ici ? demandé-je, soulagé de partager la tente d’une personne parfaitement bilingue, même s’il est mon rival (et qu’il est avantagé par l’expérience de la neige).
— Stanley sera là, dit Sauvé en désignant une pile d’équipement, dont le sac à dos rouge, maintenant bourré de fournitures médicales. Et son cousin, le policier Éric Hervieux, près de la paroi du fond.
Je déplace le sac à dos de Vollant et déroule mon matelas gonflable Therm-a-Rest. Les journalistes ne sont pas censés coucher avec leurs sujets d’étude, mais on ne m’a jamais mis en garde contre le fait de coucher à côté de quelqu’un.
Trapu, stoïque et involontairement intimidant, Hervieux se penche pour entrer dans la tente, me salue d’un signe de tête silencieux et s’étend pour une sieste. Il habite et travaille à Pessamit et est arrivé à Manawan en pleine nuit, avec Vollant. Mais notre chef n’est pas au camp : il est retourné en ville en motoneige pour appeler l’Agence du revenu du Canada. Depuis qu’il a commencé Innu Meshkenu, il troque des périodes de pratique chirurgicale contre du temps passé en sentier, et son salaire a chuté. Il a donc de la difficulté à payer ses factures. Il a pris un tel retard dans le versement de ses pensions alimentaires à ses ex-femmes, deux médecins, que son passeport lui a été confisqué – le genre de souci qui tend à se dissiper en forêt.
Comme je cuis dans mon Fleischman, je sors de la tente pour me chercher une tâche. Fortin l’a clairement expliqué dans sa causerie d’orientation : en forme ou fatigué, lorsqu’on arrive au camp, on travaille – même si c’est à frire de la bannique ou à réparer des mocassins.
Après avoir vainement attaqué une bûche avec une grande hache, je me replie sur ma spécialité de « gars d’la ville » d’un mètre soixante : apporter des branches aux femmes et distribuer du bois d’allumage aux hommes. Plus je bouge, plus je me sens énergisé. Autour de moi, tout le monde est occupé. Tout cet affairement met en lumière un paradoxe : l’un des meilleurs remèdes contre la fatigue est l’activité modérée. Surtout si elle ne ressemble pas à de l’exercice.
***
En 1950, le physiologiste londonien Richard Doll a publié dans le British Medical Journal un article éclairant le lien entre la cigarette et le cancer du poumon. Pionnier de l’utilisation des statistiques médicales, Doll avait soupçonné un lien entre le goudron des routes ou des facteurs de risque professionnels et l’incidence grandissante de la maladie au Royaume-Uni depuis les années 1930. Mais après avoir terminé des projets de recherche avec plusieurs collègues, il a découvert le vrai coupable. Ce n’est pourtant qu’en 1954 que le ministre britannique de la Santé, Iain Macleod, a sanctionné ses découvertes au cours d’une conférence de presse – tout en fumant cigarette sur cigarette. Courbant l’échine devant le lobby du tabac, les gouvernements du monde entier ont attendu des décennies avant de lancer leurs campagnes contre le tabagisme. L’industrie avait enfoui la vérité. Des milliards de dollars étaient en jeu.
Dans ce drame, Doll a joué un rôle en coulisses. L’un de ses contemporains, le médecin londonien Jerry Morris, est passé fort discrètement à l’histoire. Dommage, car alors que nous nous éveillions lentement aux dangers du tabac, nous ne savions rien du lien étroit entre l’activité physique et la santé. Et à voir l’excès de régimes alimentaires de marque déposée, d’opérations chirurgicales de transformation du corps et autres remèdes commerciaux, nous sommes toujours dans le déni.
Après avoir servi en Inde en tant que médecin militaire pendant la Seconde Guerre mondiale, Morris, né à Liverpool et élevé à Glasgow, est retourné à Londres. En même temps que le cancer du poumon, la fréquence des crises cardiaques avait augmenté, et personne n’en comprenait les causes. Morris a eu l’intuition que l’emploi occupé pouvait constituer un facteur. Il a mené une vaste étude sur l’incidence des crises cardiaques chez des Londoniens de diverses professions : travailleurs du transport, enseignants, postiers et autres. Les données sur le transport, les premières disponibles, en 1949, ont révélé une différence marquée entre les chauffeurs et les receveurs d’autobus, des hommes de la même classe sociale. Les premiers, assis toute la journée, présentaient un plus haut taux de crises cardiaques que les seconds, qui grimpaient et descendaient les marches des autobus à impériale. Morris attendait nerveusement le reste des données. Lorsqu’elles lui ont été fournies, il a comparé les postiers et les commis. Les résultats ont confirmé son hypothèse. Coronary Heart-Disease and Physical Activity of Work 3 , publié dans le journal The Lancet en 1953, a été le premier article scientifique important à affirmer que « la pratique de l’exercice physique régulier peut être l’un des “modes de vie” qui favorisent la santé ». Morris est devenu « l’homme qui inventa l’exercice ».
Dans une société où on éliminait rapidement le travail physique des habitudes quotidiennes des employés de bureau citadins, il fallait un médecin mordu de chiffres pour affirmer une vérité qui semble maintenant ridiculement évidente. Influencé par le travail de Doll et par ses propres études, Morris a cessé de fumer et s’est mis au jogging. « L’exercice normalise le fonctionnement du corps », a-t-il dit à un reporter en 2009, alors qu’il faisait encore régulièrement de la recherche à son bureau de la London School of Hygiene & Tropical Medicine. « Les humains sont faits pour rester actifs. » Il est mort deux mois plus tard, à l’âge de 99 ans.
Pour commémorer Morris, veuillez vous lever. Poussez le sol avec l’un de vos pieds et envoyez cette jambe vers l’avant. Lorsque votre talon atteint le sol, roulez votre pied jusqu’à ce que vos orteils s’y déposent aussi. Maintenant, faites la même chose avec l’autre jambe. Et répétez. Quelques fois encore. Si votre corps fonctionne normalement, cela paraît simple. Mais ça ne l’est pas.
Nos ancêtres se déplaçaient à la verticale bien avant qu’ils évoluent pour devenir l’ Homo sapiens , il y a environ 200 000 ans. Les anthropologues ne savent pas tout à fait quand ni pourquoi les hominidés qui ont précédé l’ Homo erectus et l’homme de Néandertal sont devenus bipèdes. Des fossiles et des crânes découverts au cours des dernières décennies indiquent que nous nous sommes mis à marcher sur nos deux pieds il y a environ six millions d’années, et que nous sommes devenus essentiellement bipèdes il y a environ quatre millions d’années. Lorsque les prairies de l’Afrique orientale ont commencé à s’étendre, il y a environ deux millions d’années, nous sommes devenus pleinement bipèdes, la seule espèce de primates à faire ce bond.
Nos corps se sont adaptés pour nous aider à nous diriger dans la savane. Les pieds préhensiles qui s’accrochaient aux arbres des forêts préhistoriques étaient dépassés. Nous devions parcourir de grands espaces dégagés pour trouver de la nourriture et échapper aux prédateurs. La station debout nous permettait également de cueillir des fruits aux branches basses. Dans La Filiation de l’homme , Charles Darwin écrit que nous avions besoin de libérer nos mains et nos bras, qui « ne pouvaient guère se perfectionner suffisamment pour fabriquer des armes, ou pour lancer des pierres et des lances sur une cible véritable, tant qu’ils servaient principalement à la locomotion ». C. Owen Lovejoy, anthropologue à l’université d’État du Kent, a développé les idées de Darwin et relié la bipédie à la monogamie. Les mâles avaient besoin de leurs mains pour rapporter de la nourriture aux femelles, qui prenaient soin des bébés ; ils sont devenus seuls pourvoyeurs. D’autres théories, selon lesquelles nous aurions commencé à marcher debout pour voir par-dessus les hautes herbes, ou pour minimiser l’exposition au soleil, ou pour faciliter l’étalage phallique des mâles, ont été largement discréditées.
Pour bouger efficacement, nos ancêtres les singes ont développé une démarche recourant à un mouvement pendulaire alterné, prouesse d’équilibre et de coordination. « En appui sur une jambe ferme, le corps oscille par-dessus en dessinant un arc, explique Jennifer Ackerman dans National Geographic , et ainsi, l’énergie potentielle gagnée dans la montée équivaut en gros à l’énergie cinétique générée dans la descente. Grâce à cette astuce, le corps emmagasine et récupère une si grande part de l’énergie utilisée à chaque pas qu’il réduit sa propre charge de travail d’environ 65 %. » Il nous manquait la vitesse et la force, mais cette démarche nous donnait de la puissance, et un avantage sur d’autres espèces.
Il y a environ 60 000 ans, nos ancêtres sont peu à peu sortis de l’Afrique par le nord. Après avoir traîné un moment autour du Moyen-Orient, certains ont pris à gauche vers l’Europe (ma famille), tandis que d’autres se sont éparpillés à travers l’Asie (celle de Vollant). Pour mieux absorber toute l’information nouvelle que nous rencontrions en nous répandant sur le globe, nos cerveaux se sont développés. La grande migration a atteint l’isthme de Béring il y a environ 20 000 ans, et les Amériques ont connu leur premier boom immobilier. Mais personne n’est resté longtemps en place. La chasse et la cueillette saisonnières et le commerce par voie de terre n’ont pas cessé, et les famines, la guerre et la persécution continuent de déclencher des vagues d’exode. Nous avons peut-être dompté la puissance des chevaux, des trains et des voitures, mais la marche, c’est la survie. Quand ça se met à être dur, on marche sur le dur.
Les neuroscientifiques ont une assez bonne idée de ce qui se produit dans nos têtes pour nous pousser à marcher. Le cerveau à tous les niveaux , un site Web conçu à Montréal par l’Université McGill, offre une description complète du processus. Le mouvement volontaire démarre dans le cortex moteur, à l’arrière du lobe frontal du cerveau. Le cortex moteur communique avec d’autres parties du cerveau, y compris le cortex visuel et le cervelet, ainsi que le système vestibulaire, soit l’appareil d’équilibrage de notre oreille interne. L’ensemble forme une boucle de rétroaction de l’information électrochimique analysant la position du corps dans l’espace, le but à atteindre, la stratégie appropriée pour y arriver et les souvenirs de stratégies passées. Tel un contrôleur aérien, le cervelet, replié sous l’arrière du cerveau, règle les détails de chaque mouvement. Les neurones du cortex moteur disposent de longs prolongements, ou axones, qui descendent dans la moelle épinière. À mesure que nous avons évolué de quadrupèdes à bipèdes, le corps s’est réaligné en colonne, et le long pelvis de primate recourbé vers l’avant a pris la forme compacte et verticale qu’il a aujourd’hui. Le crâne a également changé : le foramen magnum , un trou par lequel les axones du cortex moteur se relient à la moelle épinière, est passé de l’arrière au bas du crâne. Ces axones transmettent de l’information jusqu’aux neurones moteurs de la moelle épinière par l’intermédiaire de synapses connectées, et les neurones moteurs envoient des impulsions à nos muscles, qui se contractent. Au total, environ 100 millions de neurones réagissent, et votre pied – une structure complexe de 26 os, 33 articulations, 111 ligaments et plus de 20 muscles – se soulève.
Les mouvements coordonnés résultent largement de schémas qui sont, pour le cerveau, plus faciles à retenir et à retrouver que des gestes individuels. Une fois que les bébés apprennent à marcher – une progression qui exige que soient disponibles suffisamment de force, d’équilibre, de pratique et de développement cérébral –, leur comportement finit par devenir automatique, puis nous répétons ce processus des millions de fois. (L’étroite filière d’expulsion du fœtus, un autre sous-produit de l’évolution, nous a donné un cerveau unique, lequel se développe de façon spectaculaire après la sortie du ventre maternel, afin de minimiser le risque de blocage au cours de l’accouchement. Par conséquent, il nous faut plus de soin à la naissance que d’autres primates, et notre cerveau immature a besoin de plus de temps pour maîtriser les complexités du mouvement automatique.)
Une fois que nous devenons mobiles, lorsqu’ont été exécutés quelques centaines de premiers pas dans le salon, le cortex moteur peut lâcher prise. « De nombreux mouvements de base n’arrivent jamais au cerveau, dit Daniel Lieberman, biologiste de Harvard et expert en locomotion. Un coureur n’a pas à donner d’ordre à ses jambes à chaque pas, car il a des réflexes fondamentaux qui disent aux jambes quoi faire. » Par contre, quand le cerveau entre en action, il ne lui faut que de 5 à 10 millisecondes pour sentir un stimulus, par exemple si l’on perd pied sur une plaque de glace, et encore une trentaine de millisecondes pour faire réagir nos muscles.
Cette automatisation, affirment les père et fils Rick et Mac Shine, chercheurs australiens, respectivement biologiste évolutionnaire et neuroscientifique, libère le cerveau pour qu’il se concentre sur des questions plus complexes. Selon la théorie qu’ils ont présentée dans un article en 2014, marcher debout a contribué à développer l’intelligence de notre espèce. Lorsque nous avons commencé à nous tenir sur nos deux jambes, « nos cerveaux ont été submergés par le défi compliqué de la conservation de l’équilibre, dit Mac, et il valait mieux avoir un cerveau qui ne gaspillait pas ses fonctions les plus puissantes à contrôler les tâches routinières […] Alors, si les humains sont intelligents, c’est parce que nous avons automatisé les tâches routinières ; ainsi, nous pouvons consacrer nos facultés mentales les plus puissantes à la gestion des difficultés nouvelles et imprévisibles. »
Le cerveau humain est peut-être notre caractéristique la plus sophistiquée, mais ce n’est qu’une faible part de la machine la plus complexe de la planète. Des milliers d’autres mécanismes internes contribuent à la marche. Mon préféré, et j’ai ici une pensée pour la blessure que je me suis faite en m’assoyant, est le liquide synovial. Quand vous bougez, ce liquide à consistance de jaune d’œuf, présent dans vos genoux et d’autres articulations d’usage courant (les hanches, les chevilles, les épaules), devient plus chaud et plus liquide, et se laisse plus aisément absorber par le cartilage. Cette « huile à moteur humaine » n’est pas qu’un lubrifiant. Elle fournit de l’oxygène et des éléments nutritifs aux cellules qui gardent en santé une matrice cartilagineuse. Une fois imprégné de ce liquide, le cartilage se gonfle comme une éponge et forme un coussin contre la compression. Sous pression, il décharge des déchets liquides et métaboliques. Sans ce cycle, le cartilage se détériore, et l’articulation perd de sa souplesse.
Votre cœur aussi a besoin d’exercice pour rester en santé. L’effort régulier lui donne de la taille, de la force et de l’efficacité, et lui permet de pomper un plus grand volume de sang à chaque battement. Ce sang transporte l’oxygène essentiel à vos muscles. Votre corps alimente cette activité en brûlant des glucides et des gras emmagasinés, ce qui prévient l’accumulation de plaque dans vos artères et permet de dépenser des calories qui, autrement, vous feraient prendre du poids. Les artères dégagées et la minceur physique permettent au cœur de pomper le sang à une pression moindre, ce qui diminue son effort. Tout ce travail élève légèrement votre température, ce qui libère des hormones, telles que l’épinéphrine et le glucagon, qui aident les muscles à absorber l’énergie. En arrivant à votre cerveau, les endorphines bloquent les signaux de douleur et produisent des sensations de plaisir. Le niveau d’insuline baisse : c’est elle qui permet au corps d’absorber le glucose du sang. En restant hydratés et en mangeant convenablement, la plupart des gens pourront marcher presque sans fatigue pendant des heures.
À certains égards, l’évolution nous a laissés en plan en consentant à quelques compromis. La colonne vertébrale, qui, à l’origine, formait une arche, a développé une paire de courbes en S, dans le bas et le haut du dos. Celles-ci nous aident à garder l’équilibre en marchant, mais pas à supporter du poids. Délicats, les disques intervertébraux peuvent glisser ou s’écraser. Chaque année, plus de 15 millions d’Américains consultent un médecin pour une douleur au dos. Selon Bruce Latimer, professeur d’anthropologie et d’anatomie, la bipédie impose aussi aux genoux et aux pieds des forces plusieurs fois supérieures au poids de notre corps, ce qui entraîne des blessures. Les déchirements du ménisque et l’arthrite du genou sont fréquents. Un pied plat peut entraîner des fractures de fatigue ; une cambrure trop prononcée peut provoquer une inflammation des ligaments ou causer une fasciite plantaire. « Nous aimons bien considérer l’histoire de la bipédie comme étant linéaire et progressive, un modèle constamment amélioré, en évolution vers la perfection de l’ Homo sapiens , dit le paléontologue Will Harcourt-Smith. Mais l’évolution n’a aucun but particulier. Elle est désordonnée, pleine de diversité et de culs-de-sac. »
Malgré les maux de dos et les genoux éclatés, le fait de marcher debout a d’impressionnantes propriétés thérapeutiques. En utilisant avec une telle maîtrise nos systèmes bioélectrique, biochimique, respiratoire, musculaire, cardiovasculaire et squelettique, notre corps obtient l’entraînement dont il a besoin pour un fonctionnement optimal. Cet effort mesuré protège les gens de l’obésité, de la maladie coronarienne, des crises cardiaques, des AVC et du diabète de type 2, cause majeure de la perte de vision, de l’insuffisance rénale et de l’amputation des membres. La simple action de marcher développe la masse musculaire, renforce les muscles des bras et des jambes, et donne aux articulations une meilleure amplitude de mouvement. Elle améliore l’équilibre, prévient les chutes et soulage la douleur (la plupart du temps, du moins). Elle diminue le risque de glaucome en réduisant la pression intraoculaire. Des tests effectués sur des souris ont montré que la marche rapide peut ralentir la mort de cellules photosensibles de la rétine en stimulant la production d’une protéine appelée « BDNF » (ou « facteur neurotrophique issu du cerveau ») : cette découverte pourrait aider à prévenir la dégénérescence maculaire, cause majeure de cécité chez les personnes âgées.
En somme, marcher garde en santé et permet de vivre plus longtemps. Ou comme le disait Hippocrate : « La marche est le meilleur remède pour l’homme. »

Votre corps bénéficie autant du fait de marcher un kilomètre que de courir sur un kilomètre – c’est plus long, c’est tout.
Internet foisonne d’articles d’universitaires qui soutiennent cet aphorisme ancien. Au lieu de déconstruire de la tête aux pieds les bienfaits de la marche pour le corps, attardons-nous à deux études. En 2008, deux scientifiques de la University College London ont effectué une méta-analyse des recherches sur la marche publiées entre 1970 et 2007 dans des journaux scientifiques en anglais. Ils ont examiné presque 4 300 articles et se sont concentrés sur 18 d’entre eux. Ceux-ci présentaient des études qui portaient sur le bien-être et les habitudes de marche d’environ 460 000 personnes et qui avaient duré en moyenne 11,3 ans. Une gamme complète de caractéristiques et de problèmes de santé y avait été considérée : l’âge, la consommation de tabac et d’alcool, les crises cardiaques, l’insuffisance cardiaque, le pontage coronarien, les AVC et la mort. L’analyse, telle que résumée par la Harvard Medical School, a mené à la conclusion que la marche « réduisait de 31 % le risque de problèmes cardiovasculaires et de 32 % le risque de décès au cours de la période d’étude. Ces bienfaits étaient manifestes chez les hommes autant que chez les femmes. L’effet protecteur était évident, même sur des distances d’à peine neuf kilomètres par semaine et à un rythme décontracté, comme trois kilomètres-heure ».
Pour les adultes, la vitesse moyenne de marche est d’environ cinq kilomètres-heure. Votre corps bénéficie autant du fait de marcher un kilomètre que de courir sur un kilomètre – c’est plus long, c’est tout. (« Tout est à distance de marche, disait avec esprit l’humoriste Steven Wright, il suffit d’avoir le temps. ») L’important est de ne pas rester assis sans bouger, et c’était le point de mire d’un second rapport d’étude britannique dirigé par Emma Wilmot, du groupe de recherche sur le diabète de l’Université de Leicester. Son article, publié en 2012, consistait en une analyse de 18 études – et de la vie de presque 800 000 participants –, et a amené des titreurs à concocter une expression que nous allons sans doute entendre encore et encore au cours des années à venir, une expression qui fait écho au travail de Richard Doll et de Jerry Morris : « sitting is the new smoking », signifiant que rester assis, c’est mourir à petit feu.
En comparant les taux de maladie chez des adultes actifs et inactifs, l’équipe de Wilmot a découvert que chez les gens qui passent la majeure partie de la journée assis, le risque de crise cardiaque ou d’AVC était de 147 % plus élevé ; celui de diabète, 112 % ; celui d’une crise cardiaque fatale, 90 %, et celui d’une mort prématurée, 49 %. « Voilà des chiffres qui font réfléchir, écrivait André Picard, journaliste médical au quotidien Globe and Mail . L’adulte canadien moyen passe entre 50 et 70 % de sa vie quotidienne assis, et 30 % plongé dans le sommeil. Faites le calcul, et vous verrez rapidement qu’assis dans la voiture, assis au bureau, assis devant la télé, assis devant la console de jeux, assis pour manger, assis à l’école, nous bougeons à peine. » Les gens qui restent immobiles la majeure partie de la journée, dit Martha Grogan, cardiologue à la clinique Mayo, courent environ le même risque de crise cardiaque que les fumeurs.
Michael Evans a fait le calcul. Explorant des façons nouvelles de parler directement aux patients, ce médecin torontois a réalisé sur un tableau blanc interactif une vidéo intitulée 23 and 1/2 Hours , visionnée plus de 5,5 millions de fois sur YouTube. Evans a voulu aborder cette épidémie de la position assise. Il commence par une question : si, chaque jour, vous deviez rester inactif toute la journée à l’exception d’une demi-heure, quel sera votre geste le plus constructif pour votre santé au cours de ces 30 minutes ? Manger plus de fibres ? Vous occuper de votre hygiène buccale ? Effectuer des bilans de santé réguliers ? Les choix sont variés. Mais l’investissement le plus rentable, a-t-il déterminé, provient de l’exercice. Surtout, concrètement, de la marche.
Ce message, on ne l’entend pas souvent dans notre système médical cloisonné, ni de la part des industries commerciales qui se sont développées autour de l’obésité, du diabète et de la maladie cardiaque, et qui basent leurs recherches de remèdes sur des études financées par des compagnies pharmaceutiques. De plus, les bailleurs de fonds qui accordent des millions de dollars aux hôpitaux veulent qu’on achète « de nouvelles machines sophistiquées », dit Evans, au lieu de soutenir des initiatives quotidiennes pour amener les gens à bouger. « J’interviendrais avant tout avec la marche. Les programmes qui rendent les gens actifs vous en donnent plus pour votre argent. »
Puis il ajoute : « Je veux lancer un mouvement. Comment pouvons-nous rendre notre quotidien moins commode ? Nous devons créer un ministère de l’Habitude. »
Le système de santé est « terriblement coupé de la réalité », renchérit Michael Vallis, un psychologue de Halifax qui enseigne à l’Université Dalhousie et dirige le Behaviour Change Institute (BCI) – au nom quasi orwellien : l’institut du changement comportemental –, où l’on enseigne aux professionnels des soins de santé comment modifier la conduite de leurs patients. « Le système est axé sur le traitement des problèmes aigus, mais il est assiégé par les maladies reliées au mode de vie. » Un si grand nombre de gens seront tellement malades que les hôpitaux et les membres du personnel soignant ne pourront pas suivre le rythme, et les gouvernements ne seront pas capables de régler les factures. Oubliez le pic pétrolier : le pic de l’assurance-maladie pourrait nous paralyser en premier.
À l’échelle mondiale, le nombre de gens obèses et en surpoids a bondi de 857 millions à 2,1 milliards entre 1980 et 2013, selon un article du journal The Lancet. Cette étude, basée sur des données provenant de 188 pays, faisait état d’une augmentation de 28 % chez les adultes et de 47 % chez les enfants. Les nombres ont augmenté dans les pays développés comme dans les pays en voie de développement. L’un des facteurs expliquant ce phénomène est l’effondrement de l’économie mondiale. En effet, en temps difficiles, les gens choisissent des aliments en fonction de leur prix, et non de leur qualité nutritionnelle, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques. En 2008 et 2009, lorsque le taux de chômage a grimpé aux États-Unis, la consommation de fruits et de légumes a décliné.
Le BCI mise sur la nourriture saine, l’activité physique et la gestion des stress et des difficultés de la vie quotidienne. Il est extrêmement difficile de changer nos habitudes concernant ces activités essentielles. Nous sommes souvent prisonniers des routines que nous installons ou que les circonstances nous imposent. Depuis des années, dit Vallis, les médecins recommandent aux sédentaires de « bouger davantage ». Certains vont jusqu’à leur prescrire une randonnée. Mais cette approche, comme celle de recommander aux fumeurs d’écraser, a une efficacité limitée. « Ce problème complexe, soutient Vallis, exige une solution complexe. »
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Quand Stanley Vollant voit ses patients à Pessamit et dans d’autres villages autochtones, ils lui demandent souvent des pilules ou une opération pour remédier à leurs maux. Quel que soit le problème, ils ne veulent pas y consacrer eux-mêmes d’effort. Pour beaucoup d’entre nous, l’écart est large entre qui nous sommes et qui nous voulons devenir, et un avenir réinventé peut paraître hors d’atteinte. « Il faut toujours se concentrer sur la prochaine étape, dit Vollant, la prochaine colline qu’on va grimper. »
Il me fait part de cette perspective le troisième jour de l’expédition, alors que nous tirons nos traîneaux sur une pente d’une route forestière enneigée. J’ai passé la majeure partie de la journée d’hier seul sur un sentier de motoneige de 22 kilomètres de long en forêt, et plusieurs fois j’ai eu envie de me retrouver chez moi. Pendant une brève pause au soleil, en me reposant et en sirotant du thé à même ma bouteille thermos, j’ai entendu des mésanges à tête noire et repéré des pistes de renard, et j’étais content. Mais ensuite, les nuages et le vent sont revenus. J’étais fatigué, j’avais froid et j’étais seul. Alors, aujourd’hui, je me démène pour rattraper Vollant.
— On campe où, ce soir ? dis-je, inquiet de notre première étape sans refuge.
— Entre le chemin et un petit lac, un site repéré par Fortin, me répond-il.
— Avez-vous besoin d’un permis ?
— Un permis ? Pour quoi faire ? dit-il en s’arrêtant pour prendre une lampée d’eau et un morceau de viande d’orignal séchée. C’est un territoire qui nous appartient.
Comme il convient à un homme qui habite deux mondes, Vollant porte des couches en laine mérinos et en Gore-Tex sous une veste de toile cousue main, vêtement qui représentait une véritable révolution technologique pour les Innus lorsqu’elle a été introduite par les Européens, dans les années 1850, leur permettant de voyager léger. L’équipement de Vollant, enveloppé d’une bâche bleue sur un toboggan en bois comme celui qu’utilisait son grand-père en expédition de chasse, comprend son sac à dos rouge et ventru, qui contient des bandages, des ciseaux stériles, de la cortisone, des bandes élastiques et de la moleskine. Pendant les cliniques de brousse du matin, il perce des ampoules et dispense du Motrin au beau milieu du chemin. Les étirements, la méditation et la connaissance traditionnelle ont des limites. Il faut parfois des médicaments modernes pour continuer.
Vollant ne voulait pas devenir médecin. Il désirait devenir chasseur et pêcheur, comme son grand-père Xavier. Né à Québec en 1965, Stanley Vollant a été mis en adoption par sa jeune mère célibataire, Clarisse, qui, après avoir été agressée sexuellement dans un pensionnat, amortissait sa douleur dans l’alcool. Ayant reçu une avance de la Compagnie de la Baie d’Hudson pour les fourrures de la saison suivante, Xavier, le grand-père, s’est envolé vers la capitale provinciale afin de ramener Stanley, âgé de quatre jours, à Pessamit, alors un village d’environ 1 500 habitants. Sa mère lui a rendu visite environ une fois par mois jusqu’à ce qu’elle décède, trop jeune, dans les rues de Montréal. Tout l’été, Stanley pêchait le saumon avec son grand-père et à l’automne, il chassait le caribou, l’orignal et autre gibier, dormant dans des tentes de prospecteurs semblables à celles utilisées par Innu Meshkenu. Élève à l’école secondaire de Wendake, une réserve près de Québec, il habitait chez un parent pendant l’année scolaire, mais chaque printemps, il retournait à la maison. Il voulait rester à Pessamit, mais Xavier, avant d’être tué par un conducteur ivre en 1982, avait insisté pour que son petit-fils aille à l’université. Redoutant non seulement le sang, mais aussi les cadavres, Stanley avait choisi l’ingénierie. Il voulait construire des barrages et des routes – « apporter des changements dans ma communauté ». Mais à 17 ans, il a fait une rencontre bizarre en essayant de se glisser dans un bar avec des amis après qu’ils eurent partagé quelques bières sur la grève.
À la porte, Phillip, un ivrogne de Pessamit, attrapa Stanley par la main.
— Je veux te parler, a-t-il bredouillé en chancelant et en postillonnant au visage de Stanley.
— J’ai pas le temps, Phillip.
— J’ai quelque chose de très important à te dire.
— D’accord, mais fais ça vite.
— Il paraît que tu vas devenir médecin.
— Non.
— Oui, Stanley.
— Non.
— Oui.
Pour abréger la conversation et rattraper ses amis, Stanley lui avait finalement donné raison.
— Je suis tellement fier de toi, a dit Phillip.
— Ça va.
— Mes parents sont fiers de toi.
— Bien sûr, bien sûr.
— Tu seras le premier médecin du village.
— Bien sûr, d’accord. Laisse-moi partir, c’est tout.
Phillip a dû entendre quelque chose de travers, s’est dit Stanley le lendemain matin. Mais il ne pouvait se défaire de l’idée, même des semaines plus tard, et il a fini par s’inscrire à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Il s’est évanoui avant sa première séance de dissection, puis de nouveau au cours d’une immersion en clinique dans une petite ville du Québec, mais ses mains étaient stables et précises à force d’avoir dépecé du gibier, et il a reçu son diplôme à 24 ans, déterminé à devenir chirurgien. Plus tard seulement, il a entendu dire que sa grand-mère, Marianna, avait été l’un des derniers chamans de Pessamit. Elle lui avait accordé volontiers de son temps, un privilège auquel n’avaient pas eu droit ses autres petits-enfants, un héritage qu’il marie sans heurt à la science occidentale.
Vollant peut tout naturellement parler de sérotonine et de dopamine, les substances chimiques reliées au plaisir, que le corps sécrète lorsqu’on est actif. Avec les endorphines, elles diminuent la douleur. Moins on ressent celle-ci, moins on renforce les voies neuronales qui transmettent ses signaux entre le cerveau et le corps. « Alors, au besoin, prends du Tylenol », conseille-t-il. Puis, l’instant d’après, le médecin se transforme en mystique et dit : « Ne lutte pas contre la douleur. Tu dois ressentir une certaine douleur pour connaître le sens d’un voyage. Mais si la douleur est trop forte, si tu es coincé dans le passé, les mauvais souvenirs reviennent. C’est bien d’avoir des souvenirs, d’en tirer des leçons, mais si tu accordes trop d’attention à la douleur, elle augmente. »
Pour certains des marcheurs – des adolescents suicidaires, des victimes de violence, des diabétiques en surpoids –, ce conseil est crucial. Sens la douleur, comprends-la, laisse-la partir. Pour moi, ça veut dire accepter le fait que mon corps et ma volonté ont flanché par deux fois lors de randonnées de quelques jours tentées par le passé. Avant la randonnée avortée au chalet de mes parents, j’avais tenté de parcourir les 320 kilomètres du Waskahegan Trail, en Alberta, en une semaine. Dès le deuxième après-midi, mes genoux et moi déclarions forfait.
Suivant le conseil de Vollant, je repasse les erreurs que j’ai commises au cours de ces deux incursions dans la douce nature : mauvaise préparation, mauvaises bottes, lourdes charges. Orgueil. Précipitation. Je dresse mentalement un bilan de mes points faibles (genou droit opéré : bien ; genou gauche : douloureux ; pieds : dépourvus d’ampoules ; nerfs : pas mal). Puis, je porte mon attention vers le chemin ondoyant qui se trouve devant moi.
Éric Hervieux, 38 ans, qui a accompagné Vollant au cours de toutes les randonnées sauf la première, est en tête de file, comme d’habitude. Muni de ses lunettes de soleil style aviateur et de son équipement de ski haut de gamme, il fonce à vive allure jusqu’au prochain camp pour s’assurer qu’il y aura une tente chaude et confortable prête à l’arrivée de son cousin. Ce policier est aussi un protecteur.
Non loin derrière se trouve Nathalie Dubé, 47 ans, menue et athlétique, de Manawan. Elle s’est mise à boire beaucoup alors qu’elle vivait avec un mari violent. Maintenant séparée, elle est sobre, a perdu 45 kilos et en est à sa deuxième marche Innu Meshkenu. Elle a troqué la viande rouge pour le poisson, les noix et le tofu, se rend à pied à son travail de réceptionniste à l’école primaire, et fait une promenade tous les soirs. Elle marche en moyenne une dizaine de kilomètres par jour et fait certainement 15 ans de moins que son âge. « Je me suis aperçue que la vie est simple, me dira-t-elle quelques jours plus tard avec l’aide d’un interprète. Je me suis aperçue que la vie est belle. »
Alexandra Awashish, 38 ans, ancienne membre du conseil de bande de Wemotaci, se tient à l’arrière du peloton. Elle a quatre enfants et reçoit de l’aide sociale. À la voir, on devine qu’elle n’est pas une grande sportive. Elle a mal aux pieds, mal au corps, chaque colline est une montagne, mais dans sa tête, dit-elle, « tout se met en place ». Elle arbore une cape de Superman et compte se présenter à l’élection du prochain chef.
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Nous savons que la marche peut nous aider à vivre plus longtemps, mais il devient de plus en plus clair que cela dépend aussi de l’endroit où nous marchons. Environ 80 % des Américains habitent une zone urbaine d’au moins 2 500 habitants, et presque 60 %, dans des villes de 200 000 habitants ou plus. Il y a cent ans, la répartition était moitié-moitié. Les chiffres canadiens sont comparables. À l’échelle planétaire, en 2008, la moitié de la population était urbanisée, un bond de 10 % par rapport au siècle précédent. Les villes densément peuplées – et donc propices à la marche – nous permettent de réduire notre empreinte carbone et de faire connaissance avec nos voisins. (J’y reviendrai ultérieurement.) Mais au-delà de l’exercice réalisé, aller marcher hors de la ville présente d’autres bienfaits sur le plan physique. Même si sa recherche est préliminaire, Yoshifumi Miyazaki, spécialiste de l’anthropologie physiologique, tente, comme Jerry Morris, d’étayer un lien qui se cache sous nos yeux.
Miyazaki, vice-directeur du Center for Environment, Health and Field Sciences à l’Université de Chiba, située à l’est de Tokyo, est l’expert mondial du « bain de forêt ». « Shinrin-yoku » , un terme introduit en 1982 par le ministre japonais de l’Agriculture, de la Foresterie et des Pêches, serait un remède universel, capable d’abaisser le stress et la tension artérielle, mais aussi, de prévenir le cancer. Ces bienfaits sont partiellement attribuables à la présence de phytoncides, ces odeurs d’huiles essentielles qui flottent en volutes autour des arbres, composés organiques volatils et antimicrobiens que ces derniers sécrètent pour se protéger contre la pourriture et les insectes. Depuis les années 1990, les scientifiques examinent leurs propriétés médicales potentielles. Une étude japonaise a révélé que des souris maintenues dans un environnement odorant enrichi d’un phytoncide appelé « a-pinène » étaient moins susceptibles de développer des mélanomes.
Le Japon compte 48 circuits officiels de thérapie forestière, et la recherche sur le shinrin-yoku s’est étendue jusqu’en Corée du Sud et en Finlande, où de nouveaux centres de thérapie forestière consacrent des centaines de milliers de dollars à la mise en place de sentiers et à d’évaluations. Miyazaki et ses collègues utilisent l’analyse hormonale, l’imagerie cérébrale et des mesures simples comme le pouls et la tension artérielle pour étudier ce qui se produit sur le plan moléculaire quand des gens marchent dans le bois et quand ils arrêtent de le faire. Dans son étude préliminaire, en comparant des marches en forêt à des marches urbaines chez plus de 600 sujets, Miyazaki concluait que la nature procure « une diminution de 12,4 % du cortisol, une hormone liée au stress, de 7 % de l’activité du système nerveux sympathique, de 1,4 % de la tension artérielle et de 5,8 % du rythme cardiaque ». Le système nerveux sympathique active notre réflexe de lutte ou de fuite (nous y reviendrons au prochain chapitre). La baisse du niveau de cortisol est importante, car cette hormone sécrétée en réaction au stress inhibe le fonctionnement de notre système immunitaire. Shinrin-yoku , dit Miyazaki, est un « traitement efficace et bénéfique pour les gens de tous les âges et de tous les milieux ».
L’un de ses collaborateurs, Qing Li, un immunologue de la Nippon Medical School de Tokyo, se concentre sur l’effet du bain de forêt sur nos cellules NK, nos cellules tueuses. Ces cellules attaquent les tumeurs et aident à contenir les infections bactériennes et virales. Des hommes d’affaires japonais d’âge moyen qui sont allés marcher en forêt ont connu des augmentations de cellules NK de l’ordre de 40 %, a découvert Li au cours d’une expérience. Un mois après l’expédition, l’augmentation était encore de 15 %. Il a également constaté que la marche dans un parc de banlieue provoquait elle aussi une augmentation, mais qu’il n’y avait aucun changement chez les sujets d’un groupe-témoin qui marchaient le long de voies urbaines. Dans une autre expérience menée dans des chambres d’hôtel, Li a exposé des gens à des vapeurs d’huile extraite de la tige du cyprès hinoki : après trois nuits, on a observé une augmentation de 20 % des cellules NK par comparaison avec le groupe-témoin. « C’est comme un remède miracle », a-t-il dit à Florence Williams, rédactrice au magazine Outside .
Mais cela ne devrait peut-être pas nous surprendre. Après tout, nous avons passé 99,99 % des cinq derniers millions d’années dans un environnement naturel, ont écrit Miyazaki et son équipe dans le Journal of Physiological Anthropology : « Toutes les fonctions physiologiques humaines se sont développées dans l’environnement naturel et s’y sont adaptées […] Les fonctions physiologiques de l’humain sont faites pour la forêt. »
Li considère le bain de forêt comme une médecine préventive, une thérapie non conventionnelle qui contribue à nous faire relaxer et à réduire notre stress, ce qui diminue ipso facto le risque de certaines maladies, y compris le cancer. Ses vues sont davantage acceptées au Japon qu’en Amérique du Nord. Mais la situation est en train de changer de ce côté-ci du Pacifique, et la recherche actuelle menée par Miyazaki, Li et leurs collègues est essentielle : c’est « une pierre de Rosette », a dit à Florence Williams le médecin naturopathe Alan C. Logan, coauteur de Your Brain on Nature 4 . « Nous devons valider scientifiquement ces idées […] sous peine de rester coincés à l’étang de Walden. »
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Pendant ce temps, dans la forêt boréale du Québec, le baromètre descend. C’est le cinquième soir de la marche, et un orage s’en vient.
Deux fois par jour, après le petit déjeuner et avant le repas du soir, nous formons un cercle en nous tenant par les mains. Viennent d’abord les prières, puis les consignes techniques, et enfin, Vollant parle. « Chaque fois, dit-il, on crée des liens, comme une grande famille. »
Avant cette randonnée, je n’étais jamais allé à un camp d’été. Je n’avais jamais chanté Kumbaya 5 . Ni dit le bénédicité. Ni salué le beau boulot du Créateur. La dernière fois que je suis allé dans une synagogue, c’était pour la bar-mitsva d’un camarade de classe, presque 30 ans plus tôt. Autrement dit, je n’ai pas été appelé à la bar . Pour moi, la spiritualité n’a jamais été une pratique ritualisée. Mais ici, dans un temple terrestre, mes doigts gantés entrelacés avec ceux de deux femmes d’âge moyen un jour, deux adolescents le lendemain, je l’ai sentie : la parenté créée par un voyage partagé. « Il n’y a pas de culture sans culte * », m’a dit Mathieu-Robert Sauvé, qui partage ma laïcité, citant l’auteur québécois Jean-Paul Desbiens.
Dans les années 1960, le psychologue américain Bruce Tuckman a tracé les grandes lignes de quatre stades du développement d’un groupe : forming , storming , norming et performing – la constitution, la tension, la normalisation et la production. Nous arrivons au deuxième stade, et dans le cercle de ce soir, Vollant nous interpelle d’un ton sévère. Les logisticiens se sont chamaillés, et beaucoup d’entre nous, y compris un certain trimballeur de branches, ne se mettent pas à l’ouvrage aussi rapidement qu’avant. Monter et défaire le camp prend trop de temps, et une fois de plus, comme il est tombé de la neige humide toute la journée, le bois de chauffage et les tentes (ainsi que les marcheurs) sont trempés. L’hiver précédent, l’expédition Innu Meshkenu vers Manawan a failli se dissoudre le cinquième jour, dit Vollant en élevant la voix. « Vous êtes fatigué de vous-même, et nous sommes fatigués les uns des autres, ajoute-t-il. Mais rappelez-vous : nous formons une seule et même grande famille. »
Oui, occupez-vous de vos propres besoins, mais ne vous reposez pas avant que tous les autres soient à l’aise et au chaud. C’est ainsi que les Autochtones canadiens – tous les Canadiens – vivaient avant. Et c’est pourquoi son grand-père se retournerait dans sa tombe s’il savait à quel point l’avidité et l’apathie ont aujourd’hui remplacé la philosophie du partage et de la résilience parmi son peuple.
« Votre toboggan est un symbole important ! » tonne Vollant, tel un prédicateur en chaire. Il veut que les marcheurs cessent de demander aux logisticiens de remorquer leurs traîneaux. « Vos ancêtres tiraient presque 100 kilos dans leurs toboggans. Sans eux, ils seraient morts. Même si vous ne transportez que votre bouteille d’eau dans votre traîneau, servez-vous-en ! Nous sommes un peuple fier. Nous ne voulons pas que des motoneigistes passent en disant : “Regardez-moi ces Indiens-là. Ils font travailler des machines à leur place.” »
Le problème, comme le souligne le psychologue Michael Vallis, c’est que nous sommes conditionnés à laisser nos lourdes corvées à des machines. La société occidentale est si « avancée » que le système d’exploitation du cerveau ne sert pas nos intérêts. Pour réussir notre adaptation à notre environnement largement urbain, nous devons résister à trois des règles fondamentales qui guident notre comportement. Tout d’abord, pour épargner des calories, nous sommes programmés pour choisir la voie de moindre résistance. C’était normal lorsque nous nous efforcions de survivre dans la savane. De nos jours, c’est la raison pour laquelle nous nous laissons porter par les escaliers mécaniques, garons nos voitures près des portes du centre commercial et achetons le iRobot Roomba 880 pour passer nos planchers à l’aspirateur. Ensuite, nous sommes prisonniers du principe de plaisir : éviter la douleur, chercher le bien-être. Avant, nos choix se résumaient à « cours si tu ne veux pas te faire dévorer par un ours » et « mange des baies sauvages si tu ne veux pas mourir de faim ». Aujourd’hui, nous pouvons rester assis sur le fauteuil inclinable, à nous gaver de beignets à la confiture sans craindre d’être attaqués même par un moustique. Finalement, nous choisissons la gratification immédiate. Nous regardons la télévision en enfournant les chips au lieu de nous demander : « Est-ce que je me sentirai mieux demain si je vais marcher aujourd’hui ? »
Vallis et ses collègues du Behaviour Change Institute fournissent à des membres du personnel soignant des connaissances et des techniques à utiliser pour encourager leurs patients à se mettre en forme et à manger sainement – par exemple, en les aidant à développer une « tolérance à la détresse » afin qu’ils puissent tenir bon pendant les premiers stades démoralisants d’un programme d’exercice. Des mesures simples peuvent être efficaces : descendre d’autobus quelques arrêts plus tôt, ou emprunter les marches au lieu de l’escalier mécanique. Les clients de son programme de lutte contre l’obésité se font donner des permis pour un parc de stationnement situé à un kilomètre de l’institut. Mais le but est de s’engager à maintenir ces comportements, de façon à choisir de marcher, quelle que soit la météo ou notre humeur. L’American Heart Association recommande 30 minutes de marche d’un bon pas, cinq jours par semaine, et fait remarquer que la marche est l’activité physique que les gens ont le moins tendance à abandonner. Et même si les gains sont modestes, les bienfaits pour la santé que peut procurer une lente progression de sédentaire à légèrement actif sont plus prononcés que pour un bond d’athlète moyen à athlète extrême. Les personnes grasses mais en forme vivent plus longtemps que celles qui sont d’un poids moyen mais inactives, et le taux de rendement de l’exercice diminue une fois atteint un seuil d’environ une heure par jour. Hélas, il peut falloir au moins deux ans avant que ce genre d’habitude s’enracine. C’est une éternité pour les législateurs guidés par la rentabilité et les politiciens qui ne voient pas au-delà de la prochaine élection.
Comme le Dr Michael Evans, Vallis ne veut pas traiter uniquement les symptômes de la maladie de la position assise. Selon lui, nous devons réinventer l’habitat (au lieu d’élargir les routes, améliorons les trottoirs) et couper les subsides agricoles favorisant la prolifération du sirop de maïs à haute teneur en fructose qui embrase le système limbique comme le fait la cocaïne. Diminuer le temps passé devant l’écran ne ferait pas de tort, d’autant moins que la culture médiatique du « tout ou rien » est en partie responsable de nos mauvaises habitudes. Les émissions de télévision telles que The Biggest Loser ( Qui perd gagne ), les régimes en vogue et draconiens, et un engouement récent pour la course qui a mené les ultramarathons à remplacer les marathons « traditionnels », tout cela mène à l’échec. « Il faut promouvoir des activités faisables et durables, dit Vallis. La marche n’est pas associée aux mordus du sport. Elle s’adresse à un immense pourcentage de la population. Le gagnant est celui qui avance lentement mais sûrement. »
Au milieu de ce changement de mentalité chez les médecins, Margaret MacNeill, professeure de kinésiologie et spécialiste en communication sur la santé à l’Université de Toronto, lance tout de même un avertissement. Les genoux arthritiques réagissent bien à un horaire strict d’entraînement physique ; les programmes d’exercices après une crise cardiaque sont curatifs. « Mais si on médicalise l’exercice, on le présente sous forme de dose, dit-elle, remplie de petites formules, de mesures qu’on n’atteindra peut-être pas. »
La médicalisation, un concept développé par le sociologue Irving Zola au cours des années 1970, est le processus par lequel on en vient à considérer des situations humaines – par exemple, la grossesse – comme des enjeux de santé, des problèmes exigeant un traitement. Ce processus enraciné dans la connaissance scientifique présente certes des avantages. Le Test canadien de forme physique – six activités normalisées que tous les élèves de niveau primaire du pays étaient obligés de faire dans les années 1970 et 1980, dont la pénible suspension à bras fléchis, pour remporter des prix d’excellence, des médailles d’or, d’argent ou de bronze, sinon d’humbles badges de participation – est un exemple de médicalisation appliquée à l’exercice. Le programme encourageait la santé physique, mais sa méthode d’application stigmatisait des dizaines de milliers d’enfants (y compris votre humble serviteur, qui était un garçon potelé vers ses huit ans) et renforçait une image idéalisée du corps et de ses possibilités. « Avec la médicalisation, nous structurons le problème de façon étroite et cherchons des solutions de façon étroite, dit MacNeill. Nous perdons contact avec l’activité physique telle qu’elle devrait être : sociale et agréable. Vous connaissez l’expression “l’exercice est un remède” ? Il peut en être un, mais pas pour tout le monde. Marcher ne résout pas tous nos problèmes, mais je crois que c’est la meilleure option à l’heure actuelle. C’est plus qu’un exercice. C’est au cœur de la vie. »
***
Après le sermon de Vollant, l’humeur au camp est austère, et je me cache en séquestrant Napech pour une entrevue dans la tente de cuisine. Assis sur un seau de plastique retourné, il considère avec calme chacune de mes questions. Les yeux fermés, il hoche parfois la tête, et soupire à l’occasion.
— Je suis venu ici pour passer du temps dans la nature avec les enfants, dit-il enfin, par l’intermédiaire d’un interprète. Ça me fait sentir plus jeune.
Encore un silence. Puis, lorsque je me demande s’il est en train de s’assoupir, il reprend.
— La vie est comme une flèche. Tu as la pointe, la tige, les plumes. La pointe représente les jeunes ; la tige, les adultes ; les plumes, les aînés. La flèche est équilibrée quand toutes les parties sont réunies. C’est pourquoi elle file si bien dans l’air.
Même si nous sommes au fond des bois, mon cerveau fatigué s’active alors que je digère cette métaphore.
Puis, comme Napech me dit qu’il est un guérisseur, je me plains d’avoir mal au cou à force de dormir au sol.
— Enlève ta veste, m’ordonne-t-il.
Il me masse le cou, puis pose une main des deux côtés de mon menton et me soulève fermement la tête : c’est un ajustement chiropratique éprouvant.
Après quoi, il me dit de ne pas penser à la douleur.
Je roule les épaules et me retire dans la tente de ma petite famille, où Vollant m’informe que nous nous relaierons pour empêcher le feu de bois humide de s’éteindre et la fumée de nous envahir.
— Si je meurs avant de me réveiller, dit-il en se tournant dans son sac de couchage, prie le Seigneur pour qu’Il emporte mon âme.
— La Bible ? lui demandé-je.
— Non, Metallica. « Enter Sandman » . Je suis un grand fan de heavy métal.
Sauvé monte la garde pour la première ronde, avant de me réveiller à minuit. Je tisonne le feu, puis me glisse à l’extérieur pour vider ma vessie. La nuit est calme et claire. Une rangée de dix cheminées qui fument. Des ronflements assourdis par la toile. Une demi-douzaine de motoneiges garées sur le chemin forestier, formant ce qui ressemble à un blocus. Nous suivons une route que les Innus prenaient traditionnellement pour recruter des Atikamekw et d’autres alliés pour leurs batailles contre les Anglais, mais Vollant nous considère comme une mission de paix.
Après ses paroles d’encouragement et une nuit enfumée – et une réprimande fraternelle de mes compagnons de tente –, le réveil de 5 heures nous insuffle une énergie de résilience. Des marmites d’eau géantes bouillent sur des réchauds à gaz propane pour le café, le thé et le gruau. Une table devant la tente de cuisine est garnie de bagels et de paquets de beurre d’arachide. On a droit à des blocs de jambon avec un bol débordant d’œufs brouillés. (La liste d’épicerie de Fortin comprenait 40 kilos de séchée et 15 kilos de noix.) Après avoir mangé et emballé un lunch, j’aide à aligner les branches faisant fonction de literie sur des bâtons qui seront posés dans des barques d’aluminium et transportés derrière des motoneiges vers le prochain site, en même temps que les restes de bois de chauffage et les tiges de bouleau qui servent de cadres aux tentes. Bientôt, il ne reste plus du camp que des rectangles de neige tassée et une pile de poêles fumants.
Le cercle de ce matin est joyeux, et je parcours deux douzaines de kilomètres comme une flèche, tirant mon traîneau sur toute la distance, sauf sur quelques longues et abruptes descentes ; alors, je défais la boucle de mon harnais de taille, monte sur mes bagages et glisse à des vitesses (évaluées au moyen d’un GPS) de plus de 40 kilomètres-heure en criant comme un déchaîné.
Au début du voyage, j’étais un professionnel urbain légèrement névrosé, un journaliste plongé dans son sujet, mais à mesure que les jours s’écoulent, les lignes deviennent floues. Je laisse Fleischman dans son sac, je me joins à des hommes qui chassent la perdrix et ramassent du bois, et je fais des blagues dans un français hésitant, allant même jusqu’à imiter à un moment donné Hervieux qui utiliserait son insigne de policier pour confisquer un seau de poulet frit : « Venir avec moi, poulet frit * ! » À présent, c’est moi qui prends l’initiative d’offrir de grandes accolades.
Ce soir, notre destination est la salle communautaire du village de Lac-Saint-Paul, où il y aura un téléphone public pour appeler à la maison, un dépanneur pour acheter du chocolat et un plancher sec pour dormir – tous entassés en un fouillis de corps, comme dans un hébergement d’urgence. Il y a une semaine, un tel scénario m’aurait fait fuir, mais alors que je grimpe une autre colline enneigée sans être découragé par ce qui pourrait m’attendre au tournant, je saisis, enfin, que la marche est une façon d’avancer vers le changement à un rythme durable, de quitter sa zone de confort pour en développer une autre.
***
Napech, qui descend les collines en glissant sur son traîneau, est plus intrépide que la plupart des aînés. Dans nos villes, la neige et la glace limitent la mobilité, surtout pour les personnes âgées, les malades et les blessés. Certains ont même de la difficulté à se déplacer sur les trottoirs secs et dans les intérieurs à température contrôlée. Alors, quelques mois après Innu Meshkenu, j’ai boutonné un parka emprunté et je suis entré dans un environnement hivernal simulé, quatre étages sous les rues du centre-ville de Toronto, pour voir comment la science de pointe aide les gens à rester actifs.
Il fait –6 °C à l’intérieur du WinterLab, un module de sept mètres sur six, muni d’un plancher de glace et de ventilateurs qui peuvent générer des vents de 30 kilomètres-heure. Jennifer Hsu, une doctorante qui étudie l’ingénierie biomédicale, resserre mon harnais de sûreté de construction et m’attache à un câble suspendu au plafond. Je porte des bottes à semelle plate, sans crampons. Elles sont fabriquées par une société sud-coréenne appelée JStep au moyen d’un composé de caoutchouc de marque déposée offrant une impressionnante résistance au dérapage. (Le J renvoie à Jésus. Le logo de l’entreprise est inspiré du lézard basilic vert, également appelé « lézard Jésus-Christ » en raison de sa capacité à filer sur l’eau.)
Pour tester les propriétés frictionnelles des chaussures, la plupart des chercheurs utilisent une machine qui tire la semelle sur une surface d’acier inoxydable vaporisée de glycérol. Ici, Hsu dispose d’une personne véritable, munie d’un seau d’eau et d’une glacière remplie de neige qu’elle peut répandre sur la glace.
Le WinterLab peut aussi être soulevé sur une plateforme à mouvement hydraulique et incliné jusqu’à 23 degrés, et les sujets de l’expérience peuvent être secoués par une accélération allant jusqu’à cinq mètres carrés à la seconde pour évaluer comment ils réagissent (ainsi que leurs bottes) aux dérapages. « Ce que nous essayons de comprendre, dit Hsu, c’est comment les gens marchent vraiment dans des conditions hivernales. »
Le WinterLab est l’un des trois modules du Challenging Environment Assessment Laboratory (CEAL), un projet de 36 millions de dollars dirigé par le Toronto Rehabilitation Institute, et le cœur du centre Intelligent Design for Adaptation, Participation and Technology (IDAPT) de l’institut. Ouvert depuis 2011, le CEAL réunit l’expérience et les intérêts de presque 100 scientifiques et de deux fois plus d’étudiants de troisième cycle. Les deux autres modules sont le StreetLab, qui utilise un écran courbé sur 270 degrés, une sonorisation surround et un tapis roulant pour simuler le paysage urbain situé en surface et permet aux chercheurs d’étudier comment des piétons réagissent aux stimuli visuels, aux bruits et aux sensations physiques de la ville, y compris les menus détails, comme la légère vibration sous leurs pieds au passage d’un tramway ; et le StairLab, que les chercheurs peuvent équiper d’escaliers ou de passerelles à géométrie variable, avec ou sans rampes, pour évaluer l’équilibre et le rétablissement, et aider à concevoir des configurations sécuritaires. Des balises réfléchissantes sur les vêtements et les chaussures, des capteurs de mouvement sur les murs des modules et des dispositifs de mesure des forces appliquées au sol mesurent chaque prise, pas et faux pas, fournissant une modélisation extrêmement complète et imagée de notre façon de bouger, et des changements de configuration qui peuvent nous aider à rester debout.
« Dans mes laboratoires, depuis une trentaine d’années, nous faisons de la recherche sur l’équilibre humain et la prévention des chutes », m’explique le chef de la recherche du Toronto Rehab, Geoff Fernie, un bioingénieur qui enseigne la chirurgie à l’Université de Toronto, « et en toute franchise, ça n’a pas eu beaucoup d’incidence, comparativement au fait d’introduire des ceintures de sécurité et de réduire l’usage du tabac. Nous mettons présentement l’accent sur l’environnement, et c’est probablement la bonne façon de s’y prendre. C’est la solution la plus simple. Nous ne pouvons peut-être pas changer le comportement des gens, mais nous pouvons certainement rendre les escaliers et les intersections plus sécuritaires. »
Une visite au CEAL, c’est comme une incursion dans la section Q, le repaire du savant fou où sont créés les gadgets d’espionnage de James Bond (bien qu’aucun stylo n’y lance de dards explosifs). Dans l’ascenseur qui descend vers les sous-sols, un type en sarrau blanc m’a montré un prototype d’appareil de détection de l’apnée du sommeil, une unité sans fil en forme de V, légère et flexible, portée sur le nez et la bouche à la maison pour dépister les troubles de la respiration.

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