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Description

Mémoire d'encrier réédite l'oeuvre de Jean-Claude Charles. Sont déjà parus: Négociations (poèmes), Manhattan blues (roman), Bamboola bamboche (roman), De si jolies petites plages (chronique), Le corps noir (essai), Sainte dérive des cochons (roman).
Quel usage faire du monde ? Jean-Claude Charles, errant aux pieds poudrés, propose dans ses récits de voyage un monde sans visa où la liberté de circuler et d’imaginer est le seul guide. Éloge du vagabondage, de l’errance et de la lecture. « Comment se balader… sans donner des nouvelles de l’état du monde, petits romans, petits portraits, choses vues et entendues, traversées d’histoires, se balader n’importe où, le nez en l’air, renifler l’air du temps […] prendre le pouls d’une humanité qui se débat, mesurer des climats, engranger des fictions minuscules… »
Port-au-Prince  –  Je me réveille dans une ville bruyante. Chaleur et poussière. Mes premières impressions ? Quatre images. Au pied de la passerelle de l’avion : la jeune fille en jeans et T-shirt blanc portant l’inscription en lettre bleu et rouge : « Haïti libérée ». La foule, brandissant des drapeaux, venue, m’a-t-on dit, empêcher le départ du chef de la police secrète de l’ancien régime. Le gros registre consulté longuement par l’officier d’immigration, une jeune femme courtoise qui a fini par me délivrer un permis de séjour. Et, une fois dehors, après un simulacre de contrôle douanier par un soldat distrait, cette question d’un manifestant : « Depuis quand étiez-vous à l’étranger ? » À ma réponse, il s’est retourné, a répété en criant : « 16 ans ! » Les gens ont applaudi.
table des matières
Remerciements
Préface de Alba Pessini
Rentrer au pays ou se réjouir de loin
19-03-1986
Haïti ou la « bamboche démocratique » 22-03-1986
Returning home
24-04-1986
Bic et Barthes et Colegram
04-12-1987
L’Amérique, Chester Himes aux Baskets S.d.
Las Vegas ou la mise à mort
11-10-1986
Death Valley, tombeau des chercheurs d’or 25-10-1986
Californie : vers l’Ouest, l’océan
15-10-1986
Américains, mais encore noirs
10-01-1987
Le jour où King fut assassiné
10-01-1987
La colère pourpre
10-01-1987
San Francisco tremblez pour eux !
07-02-1987
Jour d’été à Long Island
04-07-1987
D’autres nouvelles du Paris-Dakar
23-01-1988
Yamoussoukro, village-capitale d’un président 05-09-1987
Désert en crue
14-11-1987
Loin d’Abidjan une nuit chez le roi de Bettié 23-07-1988
Burkina Faso, un pays à visiter, pas à vendre 27-08-1988
Mort de l’écrivain C.-L.-R. James
05-06-1989
Carnets berlinois
28-01-1989
Le blues au long cours
24-11-1990
Cotton blues
12-01-1991
Vers la Louisiane
16-03-1991
Les tatiphiles
21-03-1992
Une semaine d’Harlem
27-04-1991
Le retour en Haïti de Jean-Claude Charles
07-02-1991
Les eaux de la mer
15-02-1992
Azincourt « Agincourt »
14-04-1992
Coup d’œil en terrasse
22-08-1992
Coups d’œil américains. Miami, le crime ne paie plus
23-05-1992
Voyage. Le Brésil, de Recife à São Paulo
27-06-1992
Jour de blues à New York
14-11-1992
Retour en Haïti
05-06-1993
Formes signé MOMA
09-10-1993
Paris, New York, Haïti, corps et âme 04-08-1995
Retour en Floride
Notes et commentaires de Alba Pessini

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 mars 2018
Nombre de lectures 12
EAN13 9782897125516
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0165€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jean-Claude Charles
baskets
récits de voyage
Édition coordonnée par Alba Pessini
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada, du Fonds du livre du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Dépôt légal : 1 er trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-550-9 (Papier) ISBN 978-2-89712-552-3 (PDF) ISBN 978-2-89712-551-6 (ePub) PQ3949.2.C4A6 2018 848’.914 C2018-940007-2 Prise de texte : Cécile Duvelle Mise en page : Virginie Turcotte Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
du même auteur chez mémoire d’encrier
Le corps noir (essai), 2017.
De si jolies petites plages (chronique), 2016.
Bamboola bamboche (roman), 2016.
Manhattan blues (roman), 2015.
Négociations (poésie), 2015.
remerciements
Mémoire d’encrier entreprend la réédition des œuvres de l’écrivain Jean-Claude Charles. Un grand merci à Elvire Duvelle-Charles et à Martin Munro de Winthrop-King Institute for Contemporary French and Francophone Studies pour leur collaboration.
préface
Jean-Claude Charles nous invite à chausser une paire de baskets, à glisser nos empreintes dans celles que laissent ses pas. Il nous conduit au sein d’un périple minutieusement organisé. Des États-Unis au Brésil, de Miami à New York, de Paris à Haïti, de Berlin à San Francisco, en passant par la Côte d’Ivoire et le Maroc, le parcours n’est pas linéaire. Il implique des allers et des retours, on revient sur certains lieux, car une seule étape ne suffit pas pour tout dire, pour tout voir, pour bien raconter. Charles est animé par le désir de dresser un état des lieux du monde, entre 1986 et 1996. Une idée maîtresse le guide : le souci constant d’être perméable, à l’écoute de ce qui l’entoure, en respectant les équilibres et les nuances. « Comment se balader ici sans donner des nouvelles de l’état du monde, petits romans, petits portraits, choses vues et entendues, traversées d’histoires, se balader n’importe où, le nez en l’air, renifler l’air du temps de Harlem, prendre le pouls d’une humanité qui se débat, mesurer des climats, engranger des fictions minuscules, comment dire Harlem sans dire trop de bêtises? »
Pour raconter, il faut inlassablement marcher – chaussures confortables de rigueur –, fouler le sol, qu’il soit de bitume, dans les grandes métropoles, ou de sable, celui des déserts américains ou africains, mais aussi observer et se laisser traverser par les êtres et par les paysages : « Je m’imprègne tout doucement des choses, des lieux, des gens, d’un pays que je connais parfois, que je découvre souvent » (p. 20).
Descriptions, rencontres, portraits, conversations, interviews concourent à cerner l’identité d’un pays ou d’une ville. Charles laisse la parole à ceux qui vivent à Harlem, à Brasilia, à Azincourt, au Burkina Faso, les serveuses des cafés, de modestes travailleurs, les immigrés haïtiens qui peuplent New York, des anonymes, parfois ceux qui font l’Histoire, un compagnon de Martin Luther King, Don Elder Camara. Les portraits sont brièvement croqués, quelques mots suffisent à dessiner une silhouette, une personnalité. Il déniche les témoignages les plus révélateurs. Tous les sens sont sollicités et révèlent une sensibilité à fleur de peau : la vue, bien sûr, mais aussi le goût. L’ambiance est restituée avec notamment les saveurs, les plats, les boissons. Charles sait aussi lever les musiques sous ses pas, celles qui animent les fêtes du continent africain, qu’il découvre, et celle qu’il connaît bien, comme le blues, dont il n’a de cesse de traquer les origines et les occurrences.
Nous pouvons imaginer que Jean-Claude Charles a dû souvent se demander quelle anecdote, interview, paysage privilégier. Quoi choisir dans le matériau brut des notes et carnets noircis sur le vif. Nous ne saurons jamais ce qui a été sacrifié et pourquoi. Nous avons, par contre, la réponse à une autre question fondamentale que l’écrivain Charles s’est évidemment posée : comment raconter? Quelle forme donner aux récits des déplacements, des rencontres, des étonnements, des surprises et des déceptions? La lecture de Baskets permet de découvrir un style ciselé, épuré, constamment à la recherche de l’essentiel, qui procède par petites touches et met en place une esthétique du fragment. Jean-Claude Charles propose ici un texte mosaïque, à l’image d’un monde diffracté. Chacun aura le loisir de reconstruire et de remodeler à sa manière ce monde.
Alba Pessini
rentrer au pays ou se réjouir de loin…
Écrivain haïtien installé en France depuis une quinzaine d’années, Jean-Claude Charles, après la chute de la dynastie Duvalier, a voulu revoir son pays. En route, il s’est arrêté à New York et à Miami, où sont établies de fortes communautés d’émigrés haïtiens et où il a lui-même vécu.

New York. – Nous sommes environ deux mille, tassés dans la nef centrale de la cathédrale St. Patrick, à Manhattan. Ceux qui se préparent à partir et ceux qui vont rester. Ceux qui croient que quelque chose a changé et ceux qui n’y croient pas. Beaucoup sont pourvus d’un petit fanion bleu et rouge, les couleurs de l’indépendance en 1804, que le drapeau national vient de reprendre et qu’ils agitent au-dessus de leur tête. On est venu prier « pour la libération totale d’Haïti ». Les dix prêtres et les six diacres haïtiens qui ont pris l’initiative de cette messe d’Action de grâces tiennent à cette formulation. Le père William Smarth prononce en créole un sermon incendiaire : « Que l’administration Reagan prenne garde de ne pas s’ingérer dans les affaires haïtiennes! » Mouvement de drapeaux et applaudissements. Les répliques fusent dans la maison du Seigneur. S’exprimant en français, le cardinal John O’Connor, archevêque de New York, joue le jeu : « La justice est le premier devoir de tout gouvernement. » Succès assuré.
Marc Bazin, ex-ministre des Finances de « Bébé Doc », l’homme donné comme le mieux placé pour remporter les futures élections, est là. Ce quinquagénaire sportif semble effectivement bénéficier d’une forte cote d’amour. Dans la voiture qui nous mène à son hôtel, Bazin évoque « le sentiment antiaméricain très fort dans la communauté ». Il ajoute : « Mais ce sont des gens très pragmatiques. » « Un peuple qui vit dans les normes. »

une aide au retour
« Les enfants scolarisés en anglais posent un vrai problème », me dit William Smarth. Nous sommes dans la maison des prêtres haïtiens de Brooklyn, les Haitians Fathers , à Crown Heights, un de ces quartiers de brique sombre et de chaussées défoncées dont cette ville a le secret, non loin de Prospect Park. La dernière fois que j’y suis venu, il y a quatre ans, les gens se plaignaient des gangs de gamins et certains déménageaient vers East New York. Maintenant, la tendance est au retour. Y compris pour les Blancs, chassés par les loyers élevés de Long Island.
Les Haitians Fathers sont une véritable institution. Vieille de quinze ans. À mi-chemin entre une action pastorale classique et un travail communautaire au ras du quotidien (contre le chômage, aide d’urgence, problèmes sociaux en général). L’intervention politique est constante, notamment à propos des droits de l’homme et des réfugiés. Attitude que le père Smarth oppose à celle de « l’Église américaine qui voudrait enfermer les gens dans la prière ». Originaire de Cavaillon, ville du sud d’Haïti, mon interlocuteur est lui-même une institution dans l’institution. C’est la banque de données qu’on vient consulter pour tout ce qui concerne les Haïtiens à New York. Le service américain de l’immigration l’a même appelé pour lui poser, en l’absence de statistiques exactes, la question fondamentale : « Combien sont-ils? » « 400 000 », estime William Smarth, l’œil malicieux derrière ses lunettes à monture d’écaille. « Il faut tenir compte des nombreux sans-papiers ».
New York est donc la deuxième ville haïtienne du monde, après Port-au-Prince qui compte aujourd’hui un million d’habitants, autant que toute la diaspora. L’immigration s’est développée à la fin des années 1950, avec les premiers effets de l’arrivée au pouvoir de François Duvalier, puis s’est accélérée vers 1971, après l’accession à la présidence à vie de Jean-Claude Duvalier.
Vont-ils retourner chez eux? Tout porte à croire que ce ne sera pas le cas. Les anciens immigrants, naturalisés ou résidents, sont relativement bien intégrés dans la société américaine. Ils ont du travail, vivent bien et, même s’ils continuent à avoir des liens privilégiés avec leur pays d’origine, ils ne sont pas prêts à faire un saut dans l’inconnu. Les immigrés récents, quant à eux, en particulier les 50 000 à 60 000 réfugiés qui avaient fait une demande d’asile, ont souvent été dépouillés de leurs biens par les tontons macoutes .
« Contre ces réfugiés, le service américain de l’immigration pourrait faire valoir qu’ils ne sont plus persécutés, remarque le Père Smarth. Voire envisager une aide au retour à la française. Encore faut-il examiner dans quelles conditions. Tenir compte des cas spécifiques. Surtout pas de décision générale. Et ne pas perdre de vue que les bases matérielles pour une réinsertion n’existent pas en Haïti. »
Plus délicat est le problème des enfants. Haïtiano-américains de fait, au regard de l’administration, quel que soit le statut de leurs parents, ils se sont adaptés avec une étonnante facilité. Les arracher à ce qui, pour eux, n’est pas véritablement un exil est malaisé. Les garder ici l’est tout autant. Un vrai casse-tête.
À l’enseigne du Haitian Corner , à l’angle de la 84 e West Street et d’Amsterdam Avenue, coincé entre une pizzeria et un magasin de « Delicatessen », se tient le libraire de la communauté, Jacques Moringlane. Le département de l’éducation de la Ville de New York s’adresse régulièrement à lui pour se procurer le matériel pédagogique destiné aux enfants haïtiens. Il me montre les listes des commandes récentes. Essentiellement des manuels en créole d’apprentissage à la lecture, écrits selon la dernière orthographe en vigueur. Tels que ces Egzèsis pou devlope lespri (exercices pour développer l’esprit).
Ces acquisitions sont utilisées dans le cadre précis qui vise à faire passer les enfants directement à l’américain sans le truchement du créole. Pour eux, le français serait perdu à jamais, n’était le manque d’ouvrages en créole. Lorsqu’on s’élève d’un cran, au niveau des jeunes déjà scolarisés en Haïti, on voit s’imposer le détour par le français. « Avec, par exemple, des livres de mathématiques ou de biologie, précise Jacques Moringlane. Ce phénomène est encore plus intéressant dans les universités, dont les étudiants et chercheurs constituent le gros de ma clientèle. »

« as-tu ton visa? »
Drôle de bonhomme. Mulâtre, de taille moyenne, la soixantaine alerte et joviale, ce comptable de formation n’expose pas de livres dans sa vitrine, mais des tableaux et des sculptures. Cela lui a été imposé par l’évolution du quartier. Naguère, les Haïtiens y étaient légion. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont partis. « Ils ne peuvent plus débourser 2000 dollars par mois pour des appartements qui leur coûtaient 10 fois moins cher il y a à peine 5 ans. » Les nouveaux habitants sont des Américains blancs à pouvoir d’achat plus élevé, qui peuvent être tentés par le marché de l’art.
Plus au sud, de l’autre côté du pont, à Brooklyn Heights, les locaux de l’hebdomadaire trilingue Haïti Observateur . Le plus grand périodique haïtien à New York : un tirage de 50 000 à 55 000 exemplaires, lu chacun par 5 personnes en moyenne. Sur la porte d’entrée, une inscription sur fond bleu et rouge : « Je suis Haïtien, j’en suis fier. » Dans les bureaux, c’est l’euphorie. L’hebdo se prépare à ouvrir son siège à Port-au-Prince. « Bonne année! »
Entre les Haïtiens à New York, ces échanges de vœux tardifs résonnent étrangement. Comme si 1986 ne commençait que maintenant. Comme si le temps s’était arrêté une éternité. On se congratule. On s’embrasse. Une question revient sans cesse : « As-tu ton visa? »
Glodys Saint-Phard, un des fondateurs de l’hebdomadaire, débarque de la Nouvelle-Orléans, où il est psychiatre. Petit, rond, bedonnant et grisonnant, ce boute-en-train hors pair savoure à voix haute son premier déjeuner de retour au pays natal : « Poisson en daube sur un lit de riz blanc glacé de Saint-Marc, arrosé de pois rouges en sauce ». Rire général.
Haïti Observateur est né en 1977 de la pionnière des radios pirates : Vonvon (Radio Bourbon). Une heure d’émission quotidienne à partir d’une station (50 kilowatts sur ondes courtes) parfaitement captée en Haïti. « Une ancienne propriété de la CIA, cédée à l’Église mormone », dit Ray Joseph, barbe poivre et sel, ex-animateur devenu codirecteur de l’hebdo après 14 ans comme rédacteur financier au Wall Street Journal . Tous les jours, au 485, Madison Avenue, une poignée de Don Quichotte ont lardé la dictature d’informations et de sarcasmes. On raconte qu’un jour, à l’écoute de Radio Vonvon « Papa Doc » cassa son récepteur dans un accès de colère. Le moment le plus fort de l’émission avait été confié à un prétendu hougan (prêtre vaudou) se faisant appeler Frère le Poule. Sa chronique de cinq minutes était digne d’un Alfred Jarry tropical en transes.
Ray Joseph possède dans ses archives des témoignages de gens qui affirment avoir « vu de leurs yeux » l’ordonnateur de ces cérémonies hertziennes métamorphosé… en coq rouge et en cochon noir! Or, ce mystérieux Frère le Poule était… Le docteur Saint-Phard.
Une véritable histoire de la résistance commence à s’écrire. Avec ses vérités et ses légendes. Ses vrais actes de courage et ses coups de bluff. Sa logique profonde et ses dérives insensées, depuis parfois plus de 30 ans, d’hommes et de femmes, à travers les continents, avec leurs enfants, leurs valises, leurs nostalgies, leur blues, et l’espoir nouveau qui se lève.
haïti et la « bamboche démocratique »
De violents affrontements ont opposé, le jeudi 20 mars, à Port-au-Prince, capitale d’Haïti, des manifestants aux forces de l’ordre, faisant plusieurs morts et blessés. Après seize ans d’exil, Jean-Claude Charles, écrivain d’origine haïtienne, livre ses premières impressions à son retour dans l’île.

Port-au-Prince – Je me réveille dans une ville bruyante. Chaleur et poussière. Mes premières impressions? Quatre images. Au pied de la passerelle de l’avion : la jeune fille en jeans et T-shirt blanc portant l’inscription en lettre bleu et rouge : « Haïti libérée ». La foule, brandissant des drapeaux, venue, m’a-t-on dit, empêcher le départ du chef de la police secrète de l’ancien régime. Le gros registre consulté longuement par l’officier d’immigration, une jeune femme courtoise qui a fini par me délivrer un permis de séjour. Et, une fois dehors, après un simulacre de contrôle douanier par un soldat distrait, cette question d’un manifestant : « Depuis quand étiez-vous à l’étranger? » À ma réponse, il s’est retourné, a répété en criant : « 16 ans! » Les gens ont applaudi.
J’ai vu le général Namphy, le nouvel homme fort du pays, à la télévision, dans une étonnante prestation en créole. Premier choc : le créole est devenu la langue dominante des médias. En deux ans de radio dans ce pays, j’avais toujours parlé français. À présent le bilinguisme s’installe sans complexe, et c’est tant mieux. Des rondes babines du général sortaient des mots forts. Il a parlé de « banbòch demokratik » (bamboche démocratique). A regretté de ne pouvoir y participer. Il travaille trop. S’est félicité d’avoir libéré tous les prisonniers politiques, enlevé le bâillon à la presse. Avant d’annoncer un programme de gouvernement ambitieux pour un dirigeant provisoire. Suivi d’un salut militaire impeccable.
La capitale comptait environ 300 000 habitants quand je suis parti. Depuis elle a vu sa population atteindre presque le million. De mon temps, des gosses bloquaient volontiers la circulation dans une rue pour jouer au foot. C’est bien fini. « Il y a 20 ans, on chassait la pintade à Delmas », me rappelle un ami. Delmas, c’était une vaste zone peu peuplée, relativement boisée, entre Port-au-Prince et Pétion-ville. Hauteurs inaccessibles à vélo, d’où nous pouvions contempler la baie, après une véritable expédition en taxi collectif. Aujourd’hui, de la mer à la montagne, c’est la même ville qui continue. Avec ses masures et ses villas.
Dans le minibus qui m’emmène au Batofou , un restaurant que tiennent des amis en hommage au poète du Bateau-Ivre, un terme revient sans cesse : « déchouké », c’est-à-dire : « déraciner ». C’est le mot le plus usité en Haïti ces temps-ci. On a « déchouké » les Duvalier, et ça n’est pas terminé, vous allez voir ce que vous allez voir. Au Batofou , me racontent mes amis, venait parfois le colonel Albert Pierre, surnommé Ti-Boule. Traduisez : « Celui qui brûle. » Un tortionnaire bien tranquille. Il commandait toujours une bouteille de champagne, en buvait délicatement une coupe, assis à la même table d’angle, silencieux, puis repartait. Ses gardes du corps l’attendaient dans la rue, armés jusqu’aux dents, aux aguets. Ti-Boule a fui le pays discrètement, après un séjour à l’ambassade du Brésil. Le Conseil national de gouvernement lui a accordé un sauf-conduit, à la stupéfaction générale.
Un vent de pillage souffle sur la ville. Pas un jour sans qu’une maison ne soit mise à sac. Quand un macoute se fait coffrer, le problème n’est pas de savoir si on va le lyncher, mais sous quelle forme. Une cinquantaine de badauds, dans une ruelle à flanc de ravin des quartiers sud, se concertent sur le sort d’un frêle gamin apeuré. Les uns sont d’avis qu’on l’exécute sur place. Les autres préfèrent le voir confier aux militaires. Finalement, il est précipité dans le fossé, profond de trois mètres. Le chef de la bande le récupère, blessé, et clame : « D’accord, on ne va pas le tuer, mais je veux au moins lui crever les yeux. » Il ne le fait pas. Il dit qu’il se planque depuis cinq ans avec toute sa famille à cause d’une délation commise par l’autre, plus très beau à voir.
J’essaie de comprendre ce qui se passe sur ce morceau d’île. Je pense à tous les témoignages que j’ai recueillis ces dernières années auprès des réfugiés haïtiens dans les Caraïbes et aux États-Unis sur les brutalités des tontons macoutes. Je pense à l’adolescent que je fus, témoin d’atrocités sans nom. Je pense à tous ceux qui en sont sortis vivants. Avec toujours quelque chose de cassé en eux. Jean-Claude Bajeux, ancien coordonnateur du Conseil Interrégional pour les réfugiés, rentré de Porto Rico après 22 ans d’exil, est en train de mettre sur pied, à l’exemple de l’Argentine, une commission d’enquête sur les disparus, qu’il évalue à au moins 30 000.
Lui-même a perdu cinq membres de sa famille, assassinés en 1964. Jean Dominique, de retour lui aussi et qui s’est fait accompagner par un comité d’accueil de plusieurs milliers de personnes jusqu’à sa station de radio saccagée en novembre 1980, devrait participer aux travaux de cette commission.
Je m’imprègne tout doucement des choses, des lieux, des gens, d’un pays que je reconnais parfois, que je découvre souvent. Au Champ-de-Mars, place des Héros de l’Indépendance, le banc des soupirs me rappelle des émois qui n’ont rien à voir avec La Veuve infidèle qu’affiche le cinéma Paramount juste en face. Plus loin, un gosse se délecte à la lecture d’un livre dont il exhibe le titre non sans quelque insolence : « SAS, Requiem pour tontons macoutes », par Gérard de Villiers. Les libraires ont sorti leurs stocks de livres interdits. C’est la bamboula culturelle. Avec n’importe quoi. La rue Jean-Claude Duvalier est redevenue la rue du Docteur-Audain. La rue du 22 Septembre, date fétiche de François Duvalier, a repris son nom modeste de ruelle Roy. Seuls les billets de banque, à l’effigie du père et du fils, échappent pour le moment à ce travail d’effacement symbolique.
Je suis malade comme un chien. Mon corps, rompu aux hivers de l’Amérique du Nord et de l’Europe, s’adapte mal. Ne serait-ce qu’à l’eau du robinet. Un médecin m’explique que j’ai « attrapé des saletés », qu’il faut me mettre à l’eau minérale, me bourrer de médicaments. Une amie m’appelle « le Blanc ». La honte! Je décide de quitter cette ville infernale où les embouteillages n’ont rien à envier à ceux de Paris.

un évêque proche du peuple
Vers le Nord, juste avant la nationale n° 1, détour par le chemin pierreux de Fort-Dimanche, la prison de sinistre réputation. Un débat agite le pays : que faire de cette masse de béton jaune à quelques encablures de la mer? Certains réclament sa destruction pure et simple. D’autres, qu’on la transforme en mémorial de l’horreur. Pour le moment, je suis debout devant cette bastille sanglante, un appareil photo dans les mains. Je n’ai pas peur, et la sentinelle me sourit.
La route bordée d’acacias. Les « mornes » (montagnes) chauves, dénudés par l’érosion. Puis la zone désertique autour des Gonaïves, point de départ de la rébellion contre la dictature. Dans la cour de l’évêché, à l’ombre des lauriers roses, un homme, radio-cassette sur l’épaule, se dandine sur l’hymne de Radio-Soleil, la statue de la résistance catholique : « Je n’peux rien faire sans l’soleil »…
Mgr Emmanuel Constant nous reçoit. Pour moi, il reste le personnage accouru au chevet d’un gamin fauché par une balle perdue, dans ma rue de Port-au-Prince, un jour de l’année 1957. Il évoque le « droit de l’Église de s’intéresser à la politique », avec des formules tranchantes ou pittoresques : « L’Église annonce, dénonce et organise. » « Duvalier était le seul coq qui chantait depuis 29 ans. »
Pourquoi avoir attendu si longtemps? « On ne cueille un fruit que quand il est mûr. » Pourquoi avec l’appui des militaires? « Le peuple a compris qu’il fallait s’appuyer sur deux institutions : l’Église comme force du bien et l’armée comme force d’organisation. »
Aubelin Jolicœur, le nouveau directeur de l’Office du tourisme, espère que les affaires vont reprendre bientôt. Jolicœur, immortalisé par Graham Greene, est le petit Pierre des Comédiens . Il reçoit chez lui, à Port-au-Prince. Quelques amis, des journalistes, du beau monde. Le champagne est bon, mais je préfère le rhum. Sur la terrasse à ciel ouvert, je déambule, verre en main, surveillant de temps en temps à ma montre l’approche du couvre-feu.

la peur des communistes
Je me trouve nez à nez avec le colonel Williams Regala, membre du Conseil national de gouvernement et ministre de l’Intérieur et de la Défense. Le colonel veut bien essayer une de mes Boyards. La mâchoire crispée, la voix basse – de sorte que je dois me pencher vers lui pour entendre –, il m’annonce qu’un péril guette la nation. Puis, l’œil vaguement panoramique : « Le communisme, ça peut prendre toutes les formes. Et, d’ailleurs, qui m’assure qu’il n’y en a pas un ici? » Je manque d’avaler mon rhum de travers. Dans le ciel, les étoiles sont superbes.
À quelque 80 kilomètres à l’ouest de Port-au-Prince, Miragoâne est un carrefour routier boueux. Plus un seul hôtel. Deux ou trois restaurants déserts. L’unique cinéma est fermé. Une petite salle paroissiale sert, à l’occasion, de théâtre. Un avant-projet de bibliothèque verra ou ne verra pas le jour. Les écoles dans la région (60 000 habitants) sont rares. « La malnutrition sévit, avec la tuberculose, la malaria, les parasitoses », me dit Yves Alexandre, médecin de l’unique hôpital créé il y a seulement 6 ans et qui compte 20 lits.

le grand massacre des porcs
Un Miragoanais dont l’histoire se confond avec celle de la région se souvient du dernier coup assené par le régime à une paysannerie à genoux. Il évoque des experts dépêchés des États-Unis en vue d’abattre le cheptel porcin à cause d’une épidémie montée en épingle : « Comme si nous ne savions pas tuer un cochon sans le faire souffrir! » Et mon interlocuteur de décrire quelques scènes du grand massacre des porcs effectué sous la protection de l’armée et de la milice. Il faut savoir que le porc est le seul investissement à la portée du paysan pauvre. Le cheptel – un million et demi de têtes réparties entre de nombreux petits éleveurs – a été éliminé.
J’assiste à une réunion entre le président d’une compagnie américaine qui a obtenu, avant la chute des Duvalier, une concession pour l’exploitation du carbonate de calcium à Miragoâne et des représentants de la population. Il y a là un maire vindicatif, un notable pointilleux sur les questions juridiques, un ingénieur à la dialectique redoutable, au total une quinzaine de personnes. Tout le monde est traumatisé par l’expérience de la Reynolds qui avait acquis le monopole de l’exploitation de la bauxite dans cette région et exige une nouvelle mouture du contrat, avec des obligations claires pour la compagnie et pour l’État : versement aux caisses communales d’une partie de la redevance, asphaltage des routes, adduction d’eau, électrification, équipement hospitalier, création d’écoles, achèvement d’un lycée offert en 1981 par les héritiers de Jacques Prévert… Le président, barbe rousse et bottes texanes, objecte : « Nous ne sommes pas une grosse multinationale, nous sommes un petit cabri dans les mornes. » Il finit par céder. Un spectacle inimaginable avant le 7 février dernier.
Entre la longue nuit et l’avenir incertain, j’ai le sentiment d’avoir visité un volcan d’où peut jaillir le meilleur comme le pire.
returning home
Paris. New York. Miami. Port-au-Prince. Fin de 29 ans de dictature. Revoir son pays d’origine après 16 ans d’exil. Jean-Claude Charles, l’auteur de Manhattan Blues (éd. Barrault), nous livre ici ses mots de voyage.

baffes
Je me suis souvent demandé s’il y avait des gens pour s’intéresser sérieusement au nom des pilotes de ligne. Celui-là entre Miami et Port-au-Prince, non content de décliner le sien, émet une plaisanterie sur la démocratie. En raison de la grève d’une certaine catégorie du personnel, le capitaine se trouve devant un grave problème de conscience. Les passagers devront voter : choisir entre un meal service (repas) et un beverage service (boissons). Rires, cris et mouvements divers. Le meal finit par l’emporter, mais je soupçonne que cette décision ait été prise au sol. Voler dans le soleil rend smart . C’est encore le moment où les compagnies aériennes desservent Haïti sans crainte. À l’arrivée, à Port-au-Prince : plusieurs milliers de manifestants ont investi l’aéroport et s’opposent au départ en douce du chef de la police secrète de l’ancien régime, M. Luc Désyr. Plus tard, les tontons macoutes en fuite se feront casser la gueule sur les avions par des Haïtiens en colère. Un employé de l’aéroport, un monsieur fort respectable, m’a confié cette étonnante histoire : d’un pas décidé, arborant son badge tout à fait officiel, il pénètre dans la carlingue et se plante devant un tonton macoute qui se prépare à s’envoler. « Je lui fous deux baffes. » Et notre héros de redescendre, sous les yeux des membres de l’équipage ahuris. Aux dernières nouvelles, les pilotes de ligne ne faisaient plus de plaisanteries sur la démocratie. Dans les moments critiques, plusieurs vols doivent être annulés.

émotion
Être à la fois dehors et dedans, on dit ça. Je suis en plein dedans. À travers le hublot, le paysage que j’avais oublié de regarder il y a 16 ans, un jour d’été 1970 plus exactement. J’avais promis à quelqu’un, qui s’en souvient : « Je reviendrai dans ce pays un fusil à la main. » Me voici sans fusil. On me fait l’honneur de penser que j’ai mené ma guerre autrement. Avec un stylo. Et que cette guerre-là, à côté d’autres, a été et est encore utile. Je suis un franc-tireur assez obstiné. Mais pas du tout par courage. Tout bêtement parce que je supporte mal l’oppression et l’injustice. Je me bats même quand j’ai peur. Je suis incapable de faire autrement. Je le répète, ce n’est pas du courage. C’est quelque chose comme une maladie. Le paysage défile donc, je me demande si mes jambes vont pouvoir me porter. Je leur dis que de toute façon, elles n’ont pas le choix, c’est moi qui décide. Elles me portent. Voilà.

images
À la limite, je peux changer les mots. Il ne m’appartient pas de changer les images. Elles sont au nombre de quatre. Elles se sont imposées parmi toutes les autres. Première image : au pied de la passerelle, la nana en jeans et T-shirt portant l’inscription en lettres bleu et rouge : Haïti libérée. Deuxième image : la foule des manifestants. Troisième image : le gros registre consulté longuement par l’officier d’immigration, une jeune femme courtoise. Quatrième image : le soldat distrait qui fait semblant de fouiller mes bagages, et de nouveau la foule, je suis dedans. Les journalistes qui sont venus m’accueillir me demandent mes premières impressions. Je leur demande le temps de souffler, de reprendre mes esprits. J’ai du mal à organiser mes pensées en des phrases cristallines. Il y a là Dany Laferrière, écrivain rencontré quelques jours auparavant à Miami, et qui me disait qu’il avait oublié le goût de la sapotille. Imaginez cette joie de reprendre dans l’autre sens la route par laquelle un dictateur a quitté le pouvoir.

mémoire
Petit déjeuner à la terrasse avec Turneb Delpé. Médecin, 34 ans, un physique apparemment sculpté aux haltères, Turneb a fait 6 mois de prison, de novembre 1984 à avril 1985. Une descente aux enfers qu’il se remémore. Torturé aux casernes Dessalines par deux bourreaux sous le commandement du colonel Albert Pierre, en présence d’une dizaine de dignitaires du régime. « Dès les premières minutes, j’ai dit que oui je voulais assassiner Jean-Claude Duvalier de mes propres mains. » Aveu qui, selon mon interlocuteur, aurait désarçonné les tontons macoutes et sauvé sa vie. Ces récits me sont si familiers que parfois je décroche. Je suis attentif à l’ambiance. L’atmosphère de confiance. Les paroles dites à voix haute. Le serveur qui ne guette pas. J’avais l’habitude des chuchotis. Des phrases entrecoupées par des regards panoramiques. On vérifiait derrière les portes. On cherchait des micros sous la table. On s’inquiétait de la présence d’une voiture bizarre à cent mètres de là. Avant de lâcher de vraies histoires d’arrestations, d’exécutions massives, de disparitions, de charniers. J’ai oublié de demander à Turneb s’il avait toujours envie d’assassiner Baby Doc.

radio
À Port-au-Prince, je marche interminablement. Le soleil tape. Les bagnoles, parlez-moi des bagnoles. Ici, on conduit au klaxon. On progresse à travers des trombes de poussière. Cette ville est une marmite infernale où cuisent un million d’humains. Je traîne au hasard des rues. Des bruits de radio partout. Dans cette société de communication orale (80 % d’analphabètes), la radio est la reine des médias. On s’accorde sur le fait qu’elle a contribué au renversement de la dictature. L’hymne de Radio Soleil, la station de la résistance catholique, est le tube. Un type chante que s’il ne voit pas le soleil, il ne peut pas se lever, il ne peut pas dormir, il ne peut rien faire. Ce peuple fonctionne au symbole.

télévision
Il y a deux chaînes dans le pays. Une chaîne privée, Télé Haïti, dont démissionnent deux journalistes, Ady Jean Gardy et Marie-Laurence Lassègue, pour cause de censure. Et une chaîne publique, Télé nationale, où je regarde Jasmine Claude Narcisse. Née aux Cayes, 25 ans, chef d’atelier au Nouvelliste , un quotidien auquel j’ai collaboré à 18-20 ans avant mon départ de Port-au-Prince, Jasmine, des lunettes de féministe, cheveux taillés en brosse, petite et très belle, me dira qu’elle ne conçoit pas sa vie hors d’Haïti. Elle parle de la nécessité d’une prise en charge collective des choses. Elle s’inquiète de savoir si je parle créole, question qui m’a toujours fait sourire, je la rassure.

absence
Une institution culturelle est littéralement assiégée : le musée du Panthéon national haïtien. Ce bunker enterré sous une nappe d’eau, à côté du palais de la présidence, était à l’origine destiné à accueillir la dépouille de Papa Doc. Pour des raisons obscures, les travaux avaient été arrêtés, puis avaient repris. Le projet de mausolée a cédé la place à celui d’un musée, inauguré il y a trois ans, où sont déposés « les restes sacrés et tous souvenirs et témoignages des Pères de la patrie », ainsi que le proclame la plaque commémorative. Doté également d’une collection permanente de peintures, le Mupana, comme on l’appelle, n’accueillait pas plus de six visiteurs par jour. Les gens boudaient. Aujourd’hui, ils sont jusqu’à 600 à s’y presser, par petits groupes. C’est Beaubourg à l’échelle locale. On ne boude plus, on s’instruit. « À l’époque des manifs devant le palais, raconte Gérald Alexis, un des responsables, nous devions expédier vers Costa Rica une expo de peintres américains. Les caisses étaient prêtes. Un camion stationné dehors. Les gens ont cru qu’il s’agissait d’un déménagement des affaires de Baby Doc et sa famille. À un certain moment nous avons eu très chaud. » Dénouement heureux de l’histoire. Quelques personnes s’avisent de vérifier. Et découvrent le musée : étonnement. Je marche sur les talons d’un groupe de jeunes, disciplinés, recueillis. Au tableau d’honneur « de la Résistance à l’Indépendance », tout le monde est là, sur les murs. De Romaine la Prophétesse (un esclave qui avait choisi ce pseudonyme) à Cacapoule (un farceur). L’humour de ce peuple. Du « paisible et doux » Indien que découvrit Christophe Colomb, aux caciques modernes, en passant par Charlemagne Péralte « crucifié sur une porte » par les marines américains en 1919, tout le monde est là. Sauf les Duvalier.

rage
Tout ce qui, de près ou de loin, rappelle les Duvalier, on efface. Ils ne figurent plus que sur les billets de banque. Et encore, je ne vous garantis pas que… dans un mois, dans un an… bref, rage d’effacement symbolique.

immortalité
Il y a comme ça des gens qui traversent tout. Les régimes politiques, les crises, les bouleversements. Sans une ride. Un peu comme dans les films de notre enfance, le héros faisait le coup de poing et il se tirait, le veston boutonné, la cravate impeccable, la mèche à peine déplacée, laissant derrière lui les gueules cassées, trouvant le moyen d’adresser à la cantonade une dernière plaisanterie, bref la classe! Aubelin Jolicœur est l’un de ces clichés vivants. Costume parfaitement blanc, la cravate grenat sur la chemise rose, l’homme qui servit de modèle à Graham Greene pour camper dans Les Comédiens le personnage de petit Pierre est devenu, après la chute de la dynastie des Duvalier, directeur de l’Office national du tourisme. La canne noire à pommeau d’argent posée à côté de lui, Aubelin Jolicœur parle bien sûr de Graham Greene : « Greene a dit qu’il m’a fallu un courage satanique pour faire ce que j’ai fait. Il s’attendait toujours à me voir sourire devant un peloton d’exécution. » Je prends des notes. Jolicœur enchaîne : « Les mauvaises langues disaient toujours que je prenais des notes à l’aéroport pour François Duvalier. » Le 30 avril, Jolicœur va fêter ses 62 ans.

communisme
Au cours d’un cocktail chez Jolicœur, je rencontre le colonel Williams Regala, membre du Conseil national de gouvernement et ministre de l’Intérieur et de la Défense. Il y a là plusieurs journalistes. Jolicœur me dit : « Charles, venez que je vous présente au colonel Regala. » Mon verre de rhum à la main, je fends le groupe des invités. Un temps, Jolicœur dit : « Monsieur le ministre, je vous présente le grand écrivain Jean-Claude Charles. » Mon ego se gonfle. De l’entretien informel que j’engage avec ce nouveau dirigeant, entre des questions d’autres journalistes, des moments de décrochage, des apartés rapides, et la contemplation du ciel des Caraïbes, vraiment magnifique, je garde le sentiment d’une trouille des communistes chez le colonel-ministre. Les dents serrées, la voix basse, Regala voit des communistes partout. Quant au couvre-feu : « C’est une façon de dire au peuple : à partir d’une certaine heure, la rue m’appartient, dégagez! » J’allais oublier : lorsqu’il n’était pas encore au pouvoir, Regala ne voyait pas débarquer autant de monde pour lui poser des questions et l’écouter, et ça il n’est pas content.

drames
Le peuple se venge. Exode des gros poissons de la dictature. Restent les sardines. Histoires de décapitation et de pillage. Nous sommes plusieurs sur un porche, à Miragoâne. Extérieur nuit. Bande son criquets. Chaleur moite. Les voix se télescopent. Récits de sang. À l’Anse-à-veau, non loin d’ici, un tonton macoute s’est fait décapiter, sa tête a été promenée au bout d’un pic à travers les rues. Ailleurs les déchoukeurs en ont écartelé un autre à l’aide d’une corde de pite. Un autre encore a été arrosé d’essence et transformé en torche. Miragoâne est l’un des rares endroits dans le pays où on n’a pas enregistré ce type de violences. Certes la population est descendue dans les rues. L’armée aussi. Avec l’ambulance de l’hôpital, le docteur Yves Alexandre s’est interposé entre les manifestants et les militaires. Ceux-ci n’ont pas tiré. À l’annonce du départ de Jean-Claude Duvalier, le capitaine Auguste Jérôme, commandant du district, a été porté en triomphe. Le chef des tontons macoutes se terre. Certains jeunes sont frustrés. Il faut que quelqu’un paie. On n’a pas pu bouger une seule lettre d’une inscription coulée dans la montagne avec des tonnes de béton : VIVE JEAN-CLAUDE DUVALIER PRÉSIDENT À VIE. La population doit ce cadeau à l’ancien ministre des travaux publics, M. Cinéas, membre du Conseil national de gouvernement, à présent limogé. « De la dynamite il faudrait, me dit-on, ou alors que ce connard de Cinéas vienne lui-même déchouker cette saloperie! »

linguistique
Déchouké , c’est comme ça qu’il faudrait écrire le mot le plus usité en Haïti ces temps-ci. Déchoukaj est le substantif. Cela veut dire : désoucher, déraciner. Les médias étrangers écrivent le terme sans plus se donner la peine de traduire. Un confrère américain me dit : « Au début j’écrivais uproot , mon canard a fini par trouver inutile de préciser chaque fois, maintenant nos lecteurs savent. » Les Haïtiens n’en finissent pas d’enrichir le patrimoine lexical mondial : tonton macoute, déchoukaj, etc. Pourquoi à un certain moment, pour exprimer une réalité précise, un seul mot s’impose, pas un autre? Quant à l’orthographe, elle est, en créole, phonologique. Le mot se lit comme il s’écrit, et toutes les lettres se prononcent. Mais si vous avez du mal, écrivez : déchouquer , déchouquage , déchouqueur ... Ça veut dire : en finir avec le système, virer les tontons macoutes, se battre pour la démocratie. En l’absence de solutions définitives aux difficultés orthographiques du créole, il n’est pas interdit d’improviser.

déchoukaj
J’assiste à un déchoukaj . Cela se passe dans le quartier de Nan-Détour. Au centre d’alphabétisation de la commune. Un groupe de jeunes pénètrent dans le bureau du directeur, lui donnent dix minutes pour démissionner. « Ou bien nous nous occupons de vous », menace le chef de la bande qui déjà prend son élan. Il commence un compte à rebours inquiétant. Je fais une ou deux photos. Je lui dis, au chef, de m’attendre. Je n’ai plus de film dans mon boîtier. Trop content d’être la vedette, il m’attend. Je sors. Je fais traîner. La tension monte. Je reviens. Je sors de nouveau. Je n’aime pas ce genre de situation. Je fais traîner le plus longtemps possible. Alerté par je ne sais qui, un lieutenant débarque au volant de sa Jeep. Négociation et dénouement pacifique. On était à moins cinq du lynchage. L’enquête que je mène par la suite me soulage. Le directeur du centre d’alphabétisation n’est pas un mauvais bougre. Il avait le tort d’être à la tête d’un organisme officiel où ses prédécesseurs, généralement parachutés de la capitale, s’étaient toujours révélés incompétents, corrompus, voire (dans un cas au moins) assassin. De plus, cet homme gérait un stock de vivres soustrait à l’aide alimentaire et qui servait de compensation auprès de moniteurs d’alphabétisation non salariés dans les diverses sections rurales. Il avait la clé de la bouffe. Le matin de l’opération, on lui a volé sa moto. Aux dernières nouvelles, une délégation de jeunes était prête à présenter des excuses à ce technicien compétent. Mais il a quitté la ville, humilié.

église
Restent les 22 antennes d’alphabétisation mises en place par le curé, le père Albert Gouin, que je ne manque pas d’aller saluer. Les structures mises en place par l’Église catholique sont les seules choses qui marchent dans ce pays. J’aime bien les choses qui marchent. Nous sommes le vendredi 7 mars. Le père Gouin a 51 ans. Né aux Cayes. Cette région a été bousillée. « Les choses sont vraiment en cours de changement, même s’il y a des révolutions qui finissent par dévier », me dit le père Gouin. De la fenêtre, à travers une grille en fer forgé, on voit la montagne massacrée par l’érosion.

impérialisme
Que je vous raconte, Miragoâne n’est pas drôle. À moins d’une centaine de kilomètres de Port-au-Prince, un bled perdu. Un carrefour routier boueux. Le qualificatif peut choquer, tant pis. Je vois la boue. Je raconte la boue. Au commencement était la Reynolds, une multinationale américaine qui avait acquis le monopole de l’exploitation de la bauxite dans cette région traditionnellement vouée à la culture du café et de la pite. La Reynolds a chassé de leurs terres des monts du Rochelois 500 familles, des paysans essentiellement cultivateurs de café. Ils sont allés grossir les rangs des chômeurs à Port-au-Prince et des boat-people à travers les Caraïbes et aux États-Unis. La Reynolds a extrait pendant 30 ans jusqu’à 775 000 tonnes de minerai par an, moyennant une redevance annuelle de 11 à 15 millions de dollars versée à l’État, accaparée par les Duvalier, jamais budgétisée. La bauxite était exportée au Texas et revenait partiellement sous forme d’ustensiles en aluminium payés rubis sur l’ongle. À Miragoâne, moins de 300 emplois avaient été ainsi créés. Un millier de personnes, des hôtels aux bordels, vivaient plus ou moins de cette manne. Au prix de l’effondrement du café. Cette dernière production n’a pas repris. La Reynolds a cessé ses activités depuis quatre ans. Entre rocs écrasés de soleil et terre rouge remuée jusqu’à l’os, elle a laissé, dans un ultime sursaut de générosité, une dérisoire forêt de pins. C’est sympa, non? Le sol arable, contrairement à ce qui se pratique dans d’autres pays, la Jamaïque par exemple, n’a pas été rapatrié. Le contrat n’en faisait pas d’ailleurs obligation à la multinationale qui agissait en toute légalité. Pour couronner le tout, la pite s’est fait détrôner par le nylon sur le marché. On écrit impérialisme , et il y a des gens pour répondre langue de bois .

cochons
Je vous assure que Miragoâne n’est pas drôle. Le porc était le véritable nerf de la guerre du paysan pauvre contre un quotidien invivable. Le seul investissement à sa portée. Jusqu’à l’élimination du cheptel d’un demi-million de têtes réparties entre de nombreux petits éleveurs. Sous prétexte d’une épidémie montée en épingle. « Le porc haïtien, m’explique le docteur Alexandre, est comme le porc chinois un véritable laboratoire biologique. En deux générations, il développe des anticorps contre tout virus. Ce n’est pas un hasard s’il a survécu plusieurs siècles sans poser de problème particulier. Les autorités pouvaient parfaitement envisager un abattage sélectif. » Vrai ou faux, personne n’avait intérêt à un procédé moins brutal. Ni cette société gouvernementale ( sic ) qui, depuis, s’est mise à importer le porc américain. Ni cette autre société, qui a renoncé à acheter le soja du Brésil dont les déchets, après élaboration d’une huile de consommation courante, servaient à l’élevage. L’huile américaine règne aujourd’hui.

oiseaux
Le docteur Yves Alexandre a la passion des oiseaux. Cet ornithologue amateur possède l’une des plus belles collections d’oiseaux du pays. Il me parle de tourterelle et de boustabak , et des madansara dégustateurs de riz, et des zoizopalmis . Il me dit qu’on ne voit plus les kansonrouj , ces oiseaux à culotte rouge, l’un d’eux aurait été aperçu à Jacmel, une ville du sud. Il me dit qu’il faut protéger les flamands, les malfinis , et le grigri mangeur de souris, de rats et d’ anolis , et les poules d’eau menacées par la disparition progressive des flaques d’eau. Il faut réglementer la chasse. Les autorités n’ont jamais eu conscience du problème. Il existe 200 espèces d’oiseaux en Haïti... Nous poursuivons nos discussions très tard dans la nuit. Nous buvons beaucoup de rhum. Et je pense à ce texte qu’écrivit Saint-John Perse en hommage à Georges Braque : « L’oiseau, de tous nos consanguins le plus ardent à vivre, mène aux confins du jour un singulier destin. Migrateur, et hanté d’inflation solaire, il voyage de nuit, les jours étant trop courts pour son activité. »

eau
Port-au-Prince, 7h25 du matin, je me réveille, grands coups sur la porte, on me demande au téléphone. Soleil. Bruits. Klaxons. Souvenir fugace : mon chauffeur de taxi, hier, passant devant le Palais national, dans cette rue qui naguère lui était interdite, klaxonne à l’adresse des soldats en faction dans leur guérite. Au téléphone, je dis à l’amie : « Passé la nuit malade comme un chien. » Il n’y avait plus d’eau qui sortait des robinets ou de la douche. Et je me vidais.

prévision
Avec mon pote, on parle d’eau. Nous avons cette manière de parler de choses essentielles. Des phrases curieuses. Il faut des arbres. Moins t’as de pluie, moins t’as de sources. Faut qu’les gens arrêtent de puiser dans la nappe phréatique de cette manière. Nous avons l’eau un jour sur deux. Dans 25, 30 ans, nous n’aurons plus d’eau, faut commencer à reboiser maintenant, ou alors dessaler l’eau de mer. Incurie d’un régime qui n’est pas à une immoralité près. Ce pays n’a pas été géré.

tristesse
De Gonaïves, point de départ de la rébellion contre la dictature, au Cap-Haïtien, plus au nord, rouler en voiture après le coucher du soleil est une expérience étrange. L’impression de traverser des bourgades où les habitants s’éclairent, par intervalle, aux phares des véhicules. Le veilleur de nuit d’un chantier, pris en stop, raconte des histoires de décapitation et de maisons incendiées. Je dors dans un hôtel face à la mer, dont le propriétaire – dégaine d’amiral accoudé au bastingage d’un vaisseau en perdition – se lamente du tourisme en baisse. Le lendemain, je vais voir le peintre Philomé Obin, jeune de 95 ans qui regrette de ne plus pouvoir travailler que 3 heures par jour, au lieu des 10 heures habituelles.

tuyaux
À Gonaïves, Mgr Emmanuel Constant nous fait savoir qu’il ne pouvait pas nous recevoir avant deux jours. Au Cap-Haïtien, Mgr François Gayot me propose au téléphone, cinq minutes avant de célébrer la messe, de repasser dans une quinzaine de jours. Les évêques sont débordés. Ils sont parmi les principaux artisans du renversement de la dictature. Je traîne un peu dans les rues capoises, qui ont gardé le tracé colonial. Les vieilles maisons sont charmantes. La ville est propre et très calme. Les Capois s’enorgueillissent d’être les habitants les mieux organisés de tout le pays. Et l’humour est au coin de la rue. Dany Laferrière me raconte qu’il vient de rencontrer un aveugle qui appelait son chien Duvalier. Comme il lui a demandé pourquoi, l’homme a répondu que le chien lui imposait des itinéraires contre son gré. Une vieille dame a répliqué que c’est une véritable insulte au chien... Dany et moi, nous comparons souvent nos notes. Nous partageons le même goût des petits détails et du spectacle de la vie quotidienne. Un autre type de journalistes avec qui j’établis volontiers des échanges : les rigoureux. Sinon... Une photographe a la gentillesse de me filer un tuyau : demain un type doit être déchouké à telle heure, tel endroit. Je lui dis que non merci. Elle s’étonne, ouvre de grands yeux de hibou halluciné. Elle doit rentrer vite à New York et n’a pas assez d’images. Injustement, plusieurs Haïtiens s’en prennent aux médias. Mais j’avoue que certaines méthodes de travail me laissent perplexe.

horreur
22 est le chiffre fétiche des Duvalier. Regardez la plaque d’immatriculation de la Mercedes présidentielle, sur cette photo qui, pour être mauvaise, n’en reste pas moins un document intéressant. Il y a là de gauche à droite : Papa Doc, l’air à côté de ses pompes comme d’habitude; la mère, Simone Duvalier; Baby Doc, dans le rôle du petit crétin; la fille, Marie-Denise Duvalier, en face de la mère; enfin au second plan, le sinistre Luc Désyr. Cette photo provient du pillage de la maison de celui-ci et circule à Port-au-Prince. Un autre document est une cassette où Luc Désyr a lui-même enregistré une de ses séances de torture. Je n’ai rien entendu de plus horrible dans ma vie.

vaudou
Retour à Gonaïves. Mgr Constant se souvient de ces jeunes rencontrés, un jour de mai 1984. « Ça ne peut plus durer », lui disaient-ils. Il a compris que le fruit était mûr. Il évoque la faim. Le chômage. La zone des Gonaïves ne produit rien. Les gens attendent. On leur fait des promesses. Rien. Frustrations. Situations d’injustice. Taxes exorbitantes soutirées des paysans par les petits shérifs locaux. « L’Haïtien, même analphabète, est intelligent, patient et diplomate. Il avale tout. Il attend. Vient un moment où il rejette tout. » Mgr Constant défend le droit de l’Église de s’intéresser à la politique : « L’Église annonce, l’Église dénonce, l’Église organise. » Il a fallu faire alliance avec l’armée, elle-même divisée. L’Église aussi est divisée – ce n’est pas mon interlocuteur qui le dit. Sur le vaudou par exemple, que j’évoque. « Est-il vrai que vous menez une campagne contre les pratiquants de cette religion, pierre de touche de la culture populaire depuis toujours? » « Non, répond-il. Les catholiques s’en prennent aux hougan (prêtres vaudou) liés à la terreur de l’ancien régime. » Plus tard à la radio. J’entends Mgr Willy Romélus, évêque de Jérémie, ville de l’ouest, la deuxième à s’être révoltée, exhorter ses fidèles à la modération : « Pinga touyé! » (Tu ne tueras point!). Frankétienne, peintre et écrivain, à l’initiative d’un comité de défense de la culture nationale, se bat pour l’abrogation d’une vieille loi (5 septembre 1935) qui interdit le vaudou. J’assiste à une conférence où Laënnec Hurbon, un chercheur du CNRS, met le doigt sur le problème, qui est loin d’être réglé. Un intervenant déclare : « Il faudrait prendre tout ce qu’il y a de bon dans le catholicisme, la défense des droits de l’homme notamment, et l’intégrer dans notre pratique du vaudou. »

bêtise
Il faut savoir travailler avec des questions bêtes. L’ennui, c’est que je ne trouve pas toujours les réponses. Bêtise : pourquoi les Américains ont-ils fourgué Jean-Claude Duvalier aux Français? Pourquoi les Français ont-ils accepté? J’imagine qu’on a dû leur tenir un discours du genre : « Si vous n’acceptez pas, c’est 50 000 morts en Haïti! » Les listes étaient prêtes. Les Français ont eu raison d’accepter. Ils auront encore plus raison quand ils feront cracher à Baby Doc le fric volé, soustrait à l’aide internationale, et dont nous avons besoin pour reconstruire ce pays ruiné. Ne le laissons pas en chemisette. Qu’on lui laisse de quoi finir sa vie tranquille, et qu’on n’en parle plus. Tout le reste n’a aucun intérêt.
bic et barthes et colegram
Les stars ont de la chance. En septembre dernier, Michael Jackson ordonnait la fermeture d’un magasin à Tokyo afin d’avoir le plaisir d’y gambader seul. Finalement, il acheta quelques stylos, quelques carnets, et s’en fut. Le rêve qui m’habite va plus loin. Il s’enracine aussi dans l’enfance. Le lourd cartable, l’odeur du plumier, et dictée : « Regrets sur ma vieille robe de chambre »… L’expérience commune bascule dans le singulier : ce rêve d’un jour où je posséderai tous les papiers, tous les stylos, les feutres et les crayons, toutes les machines à écrire, à reprographier, les Tipp-Ex et les Stabilo, tous les ciseaux et toutes les colles, les Scotch et les machines à traitement de texte, tous les cahiers, toutes les encres, tous les encriers, et jusqu’à la robe de chambre de Diderot.
Ce fantasme de l’excessive abondance vient de l’expérience de la rareté. À l’Est : Soljenitsyne raconte comment, en plein goulag, il dut construire dans sa tête et apprendre par cœur une part de son œuvre. À l’Ouest : l’absence d’écrits de prison en Haïti est un cas limite qui m’a toujours frappé. Pour la bonne raison que la plume n’existe pas dans les geôles de ce pays. De toute façon, elle vous tomberait des mains. Au-dessous d’un certain nombre de calories par jour, à proximité des bourreaux, la plume vous tombe des mains. Loi simple. Le résultat, c’est moi. Attaché comme un goinfre aux matériaux de l’écriture.
Pour l’écrivain, le risque d’indigestion menace toujours la phrase. J’apprends à faire des phrases qui évitent ce désagrément. Je suis attentif à l’expérience des autres. Au cut-up de William Burroughs ou à la prose impeccable de Truman Capote, pour ne citer que deux exemples d’un usage instructif des ciseaux. Pour qui, comme moi, croit moins à l’inspiration qu’à la transpiration, les lieux d’écriture sont des ateliers. Fastes ou néfastes. Pour des raisons qui tiennent à l’espace, à la qualité de la lumière, à l’agencement des objets, des surfaces, aux outils du bricolage, à l’environnement, à la forme physique. Créer les conditions de travail idéales est une ascèse toujours recommencée. Aucun rite n’est inutile ou ridicule : j’ai connu quelqu’un qui se lavait et se parfumait les mains avant chaque nouvelle page. Aucun instrument obsolète ou dégradant : plume d’oie ou ordinateur, l’écrivain sera toujours en face de problèmes d’écriture. Que chaque outil provoque des effets particuliers ne change pas grand-chose au problème général de la phrase. Il y a trois ans John Updike, chez lui, dans le Massachusetts, me montrant comment il utilisait son ordinateur, signalait une certaine tendance à faire trop long. Ma plume Sergent-Major porterait à faire trop bref. L’écrivain navigue toujours dans la démence de cette alternative.
L’atelier d’écriture peut être un lieu mobile. Par nécessité comme par goût, je pratique l’avion. Une carlingue en altitude est un endroit excellent pour la mise en pratique du précepte de Khlebnikov : « Il faut faire couvrir au mot le plus grand nombre de kilomètres d’images et de pensées dans le moins de temps possible. » Penser à l’organisation de l’espace : mon bloc sténo tient discrètement dans l’espèce de filet à provisions installé devant les genoux du voyageur. Penser aux aléas de la navigation aérienne : suivant les échanges d’air, la pression, les vibrations, certains stylos – remarquables dans d’autres conditions – se mettent à baver en avion comme des nourrissons. On les remplace avantageusement par une pointe métallique sèche. Alors se pose un problème de fond, si l’on en croit Barthes, qui affirmait l’existence d’un « style Bic ».
Parvenu à bon port, il faudra d’autres trucs. On s’était adapté à l’avion. Il va falloir s’adapter au métro new-yorkais. Se rappeler que vous avez changé de civilisation. Le type qui vient de vous poser telle curieuse question est peut-être Jérôme Charyn. Là aussi, les différences. L’écrivain français est volontiers torturé, détaché, silencieux, sérieux. L’écrivain américain est plutôt pragmatique, réaliste, chaleureux, ironique, même quand il s’agit d’un poète. Il se cache peut-être sous un romancier.
Ne parlons pas des changements de matériaux. C’est à New York que j’ai découvert « l’encre qui nettoie votre stylo tandis que vous écrivez ». Il se trouve que cette encre était de fabrication européenne. Seulement, à l’époque les fabricants n’osaient vendre leur produit à l’aide d’une telle formule. J’apprends, au-delà des formules, à retrouver mes outils de travail. Dans les magasins américains affublés du terme de stationery (papeterie), je ramasse plein de choses : des carnets à pince, un roll index (pour les adresses), des surligneurs, des carnets à dessin (j’en ai trimballé un entre la Californie, le Nevada, la côte est, sur lequel je n’ai pas encore écrit un seul mot, j’attends).
C’est un carnet géant. Il faut aussi négocier avec les formats. Vous avez commencé le manuscrit avec des feuilles de format européen. Vous devrez le terminer dans un autre format. Parfois, ça pose des problèmes à la photocopie. Pareil pour les machines à écrire. Vous avez engagé avec votre française une relation d’amour. Il va falloir accepter une machine anglo-saxonne, sans accent, dotée d’un caractère inconnu. La passion n’est plus ce qu’elle était. L’effet peut en être une impuissance. Vous pourrez toujours raconter à votre éditeur, à un mois de rendre votre copie, que vous avez égaré votre manuscrit dans le métro de New York (prendre un air contrit).
Bref, le problème de l’écrivain est d’arriver à contrôler l’encre et le papier, au service de la plume. Dans les hôtels, le bon fonctionnement du capillaire des stylos est important pour le débit d’encre. Il faut renoncer à l’idée de mettre des brouillons en quarantaine dans la corbeille à papier : les gens du ménage ont d’autres codes, tout ce qui va là est à jeter. Il faut se réserver la possibilité de revenir sur ses décisions. Autrement dit, sourire à l’idée de la thèse que des universitaires de l’an 2000 feront sur cette écriture parfois tassée, parfois aérée. Ils n’auront pas vu que c’était le risque de manquer bientôt de papier. Dans les tiroirs des tables de chevet, les hôteliers ne mettent jamais assez de papier.
Les matériaux de l’écriture sont des matériaux du vertige. Sans doute convaincu, à tort ou à raison, d’une éternité possible, et par souci de fidélité à lui-même et aux autres, l’écrivain garde scrupuleusement ses manuscrits originaux. Une relecture à peine attentive découvre les névroses, les bégaiements, les balbutiements, les obsessions de l’écrivain au travail. Le Stabilo jaune pour surligner des citations ou bien des mots en trop. Et, pour bien être certain de ne pas oublier d’y réfléchir, les crochets rouges. Et une, deux, trois versions. Avec lesdits mots, auxquels viennent parfois s’ajouter d’autres mots. Ces derniers sont-ils de trop? Le manuscrit original finit par se perdre dans la masse des diverses versions. Programme : les filer comme un détective. Mais avec les matériaux de l’écriture. C’est-à-dire : les gros marqueurs à encre de Chine pour effacer – laisser le moins de traces possibles du travail, présenter un manuscrit propre, ne pas avoir sur des épreuves de moins en moins aérées à recommencer la même activité dérisoire. Sueurs sur le papier. Parfois, ce sont des larmes. Chez Malcolm Lowry, ça pouvait être l’alcool. Il faut la certitude de l’éternité pour s’adonner sérieusement à ce jeu, comme un enfant joue. Pour inventer, par exemple, ici, cette comptine dont l’inexistence ne change rien à son existence possible. L’écrivain se dit que désormais elle existera, d’une manière ou d’une autre : Am, stram, gram, Bic et Barthes et colegram…
l’amérique, chester himes aux baskets
Personne ne les voit. Sauf moi. Je traverse l’Amérique en compagnie de deux lascars. L’un s’appelle Ed Cercueil. L’autre, Fossoyeur. Nous sommes sur les traces de Chester Himes.
Bon. D’où viens-je? Ça je sais. De Paris. Où vais-je? Ça c’est plus dur. Avec Himes, ce ne sont pas les lieux qui manquent. Il faut réfléchir. Notre oiseau naît en 1909 à Jefferson-City dans le Missouri. Une famille noire américaine de classe moyenne. Plus tard, nous le retrouvons à Cleveland, cette ville de la région des Grands Lacs, dans l’Ohio, où son père, prof de mécanique, trimballa la famille au terme d’une série de déménagements à travers le Mississippi, la Géorgie, l’Arkansas, retour dans le Missouri, etc. Cette mobilité a toujours été, est encore une manière très américaine de courir après le bonheur.
Un œil sur la ligne droite de l’autoroute, l’autre sur le tableau de bord, 2000 kilomètres de fatigue dans ma carcasse, je tente de faire le point. Je ne me rappelle plus comment j’ai connu Himes. Par ses livres, sûrement. Mais le reste? Les conditions de la découverte. Le roman par lequel j’aurais commencé. Le moment. Black-out. Les psychanalystes pensent que ce genre de chose se joue très tôt dans une vie. Or, je n’avais pas 3 ans quand j’ai lu Himes. Ni 7. Ni même 15. J’ai donc rencontré le bonhomme assez tard. Or, depuis, je n’ai pas arrêté de le poursuivre. À pied, à cheval, en avion, en voiture.
Ça sera Cleveland. Détour de voyageur peu pressé. Je passe la nuit sur un siège de l’aéroport d’Atlanta. Et me voici en ce lieu de la jeunesse de Himes. Cleveland, cité grise. Quadrillée par les poulets, mes frères. Investie par une foule de baptistes en congrès – d’où les hôtels remplis à ras bord, d’où mon exil forcé dans la chambre n° 422 d’un motel rempli de cafards, point de vue imprenable sur le monde romanesque qui m’occupe.
Cleveland, planète d’herbes sauvages et de béton déchiqueté. Univers de terrains vagues ouvrant sur des boulevards défoncés. Des flots de simili-vie dans un centre-ville moderne à crever d’ennui. Périphérie à boîtes de gogo-girls attristantes, entre fast-food et néant à néons. Les classiques éléments du paysage américain, combinés pour une fois en une figure nulle. Au bord d’un lac Érié pousse-au-meurtre. Au suicide. À la folie.
Je marche dans les rues d’un autre temps. Cleveland, 1928. Chester Himes, 19 ans, glisse sur la pente de la délinquance. Il va le payer (sept ans et demi de prison) et devenir écrivain (plus d’une vingtaine de livres). Je marche avec sa voix dans la tête : « C’est la première ville du nord où j’ai vécu. Je ne me souviens d’aucune ségrégation légale en fait de logement ou d’instruction, mais la plupart des Noirs vivaient dans des taudis et envoyaient leurs enfants dans des écoles de ghetto. »
Acte gratuit, performance sans public, déplacement d’énergie pour rien, ce voyage n’a rien d’une enquête. Sa seule rigueur est de poursuivre une obsession simple, que je sais ne jamais rattraper. Sa seule logique : à partir d’un fil conducteur, faire la planche dans mon propre liant mental, sauter d’une liane intérieure à une autre, par goût de la dérive, pour le pur plaisir de la voltige.
Entre fiction et réalité, je parcours quelques lieux et m’en contente. Glenville, au nord, « Maintenant ghetto noir, c’était en ce temps-là un quartier habité par des juifs de la classe moyenne », raconte Himes. Un calicot barrant le ciel m’apprend que c’est bientôt le festival de la communauté. Des maisons en bois peint. Des maisons de brique rouge. Des perrons. Des porches. Des colonnades. Des panneaux annonçant les zones sous gardiennage, histoire de dissuader les salopiauds. Le vieux chemin de fer dans les hautes herbes, au bord de la nationale 283. Les gosses qui batifolent dans les cailloux. La vie improbable d’un ghetto. Son passé raturé. Son absence d’avenir.
À distance respectable de tout souci de vérité, je m’accroche à quelques certitudes physiques. Le soleil pâle d’après une matinée pluvieuse. Le vent. L’amorti de mes baskets à présent dans le parc de Wade. Le Wade Park Manor existe toujours, mais n’est plus l’hôtel où Himes travailla comme chasseur, vers 1926 je crois. Même qu’il y fractura sa colonne vertébrale : chute dans la cage d’ascenseur, suite à une distraction. Œillade coquine à deux jeunes femmes, le vieil ascenseur n’en fait qu’à sa tête, on entend un grand cri : le corps qui s’écrase est celui d’un futur grand écrivain. Le Wade Park Manor est aujourd’hui une résidence de « senior citizens » (personnes du « troisième âge » disent les Français). Le portier m’assure qu’elle appartient à « une fondation chrétienne formée par sept Églises ».
Je roule de la 55 e Rue à la 14 e . En bordure du ghetto. C’est l’endroit où Chester Himes se fit dépuceler par « une vieille putain grosse et laide ». Il n’y a plus de prostituées sur Scovil Avenue. Ou plutôt, je n’en vois pas. À la réception du « grand hôpital moderne, tout neuf » où Himes se vit refuser l’admission d’urgence après son accident de drague, une Noire et une Blanche m’accueillent avec gentillesse. La plupart des patients sont des Noirs. Eh oui, l’Amérique a bien changé.
« Je me rappelle qu’un jour on refusa de me servir au comptoir d’un restaurant », écrit Himes. Il fit un esclandre. C’était angle Cedar Avenue et 150 e Rue. Je suis debout à cet endroit. Je me souviens d’une histoire que me raconta un jour une de mes tantes à New York. Dans les années 1950, on lui avait refusé un café à Miami, en Floride. Elle était jeune et belle, prête à conquérir l’Amérique. Elle n’a pas fait d’esclandre. Elle parle de « ces gens », de « ces Blancs », comme si elle avait pitié d’eux, ne savait pas quoi faire pour les aider. « Ils » étaient dans un état de barbarie complète. Heureusement que l’Amérique a changé.
Ou si peu, se dit-on parfois. Lorsque s’affirment les images du passé, au-dessus de toutes les autres, avec cette netteté qui interdit d’imputer nos visions aux effets du deuxième Cutty Sark avalé angle Cedar Avenue et 66 e Rue. Regardez. Je suis juché sur un tabouret chez Jack’s, le bar qui a remplacé l’ancien siège de la section noire du YMCA où furent entreposées, voilà un demi-siècle, des armes et des munitions de la garde nationale de l’Ohio. Que la bande de Chester conçut de voler.
Regardez Jack et Smokey, tombés tout droit d’un polar. Jack est un Blanc, plutôt petit, la cinquantaine chauve, il porte un trois-pièces bleu clair, il a une gigantesque Cadillac gris métallisé et il se moque de ma petite Chevrolet de location. Smokey est un Noir, plutôt grand, plutôt jeune, il est en jeans et manches de chemise, bleu foncé, et il a un gros pétard accroché bien en évidence à sa ceinture. Jack est le patron, Smokey, son garde du corps.
Derrière le bar, il y a une belle Noire, très gentille – d’ailleurs tout le monde est gentil –, qui m’a dit s’appeler Jeannette. Elle se penche sur le comptoir tandis que Smokey lui chuchote quelque chose à l’oreille. Jack évoque vaguement sa fille, qui a beaucoup voyagé à travers l’Europe et adore la Riviera. Marché conclu tacitement : il me raconte un détail sur lui, en retour je lui en raconte un sur moi. Jack m’offre le troisième whisky, au moment où je viens de comprendre que son père acheta ce lieu en 1936, c’était un restaurant chinois. Hélas! le piano n’est plus là.
Maintenant mon interlocuteur – vitesse d’élocution et nervosité du geste – consulte sa montre extra-plate et me met en garde contre les dangers du quartier. Je vois s’approcher Smokey à contre-jour. Je jurerais qu’il roule des yeux; or il me sourit. Dehors, le jour décroît doucement. À main droite, au fond de la salle, l’écran géant, les jeux vidéo, le juke-box crachant la voix de Stevie Wonder, la distributrice automatique de cigarettes me rappellent à l’ordre de cette fin de siècle où les villes sont dures. J’aime les villes. Smokey, la main sur son calibre, toujours souriant, répète que vraiment ce quartier est très dangereux.
Regardez notre héros au volant de sa Chevrolet, précédée de la Cadillac, dans ces rues hantées par le fantôme de Chester Himes. Après s’être étonné que je ne sois pas descendu dans un hôtel chic du centre, que je ne sois pas allé prendre un pot à une adresse plus recommandable, Jack m’a proposé de m’escorter jusqu’à la frontière d’un territoire dont lui seul semble connaître les limites, les secrets. C’est lui qui conduit. Smokey est à la place du mort. Au signal convenu – les clignotants – je les dépasse, leur fais un amical adieu de la main et je fonce vers des émotions plus tranquilles.
Car, enfin, qu’est-ce qui nous pousse? À nous attacher à des écrivains, à leurs livres, à leurs lieux, à leurs objets, aux situations de leur vie. À tourner autour de cette matière obscure. À en faire, quasiment, une affaire de vie ou de mort. En sachant bien que, de toute façon, c’est la mort qui gagnera. La mort : le seul pari que chacun est sûr de gagner. Bien sûr, des lieux qui condensent la vérité horrible de nos sociétés. Bien sûr, l’intensité d’un regard d’écrivain pour lequel les mots remplissent cette fonction élémentaire de respiration qu’on souhaite trouver dans toute œuvre véritable. Bien sûr, l’humour d’un homme qui répondit à l’horreur par cette générosité qui peut rendre invincible. Et puis après? Qu’est-ce qui me pousse?
Je pense à cela en traînant mes guêtres dans Harlem. Je suis avec Vassilis Alexakis. Il fait beau à New York. Nous partageons un de mes rites : manger des croquettes de saumon chez Wilson’s, au coin d’Amsterdam Avenue et de la 158 e Rue. Il faut accomplir ces gestes avec le sérieux d’un enfant qui s’amuse. Si l’autre joue le personnage d’Ed Cercueil ou celui de Fossoyeur, forcément je suis plus léger que d’habitude. Nous rigolons à gorge déployée, en devisant de Chester Himes.
J’ai d’autres rites. L’église Canaan sur la 116 e Rue, haut lieu du gospel, où officie le révérend Wyatt T. Walker, ancien collaborateur de Martin Luther King. Et comme « Harlem est autant une cité d’églises qu’une cité de bars » et que « les églises de Harlem ne sont jamais hors de vue de ses bars », écrit Himes, on peut s’inventer d’autres rites. On a même le droit d’aller voir la dame aux 5000 poupées, tante Len, au n° 6, Hamilton Terrace, un petit musée étonnant.
Conseils à un débutant. Improvisez votre itinéraire comme un morceau de jazz. En riant bien fort des clichés qui veulent que Harlem soit inaccessible, que les Nègres y soient méchants, qu’il ne convient pas de s’aventurer dans ce labyrinthe du crime. Certes un chauffeur de taxi peut refuser de vous y emmener. Snobez-le : n’importe quel automobiliste court statistiquement plus de risques sur une route que dans les rues de Harlem.
Prenez le train A. Portez des lunettes afin de passer inaperçu. Si vous avez vraiment peur, sans pour autant être frileux, mettez dans votre poche une photographie signée James Van Der Zee, le portraitiste dans les années 1920 et 1930 du monde que Himes plus tard décrira. Ça porte bonheur. Improvisez vos trajets librement ici comme ailleurs en Amérique. En faisant, bien entendu, attention aux échelles et aux chats noirs.
las vegas ou la mise à mort
Linda est passée devant moi. Sanglée dans son décolleté noir pigeonnant, elle tresse des pas de féline sur ses talons aiguilles. Elle crie à l’adresse des joueurs de keno, sorte de loto : « cocktails! » J’ai levé la main. Elle a fini par venir vers moi. J’ai commandé un Bloody Mary . Quand j’ai entendu les premiers chuintements des boules annonçant la clôture des paris, j’ai bondi dans mon fauteuil. Couru comme un dératé vers le comptoir de validation des billets. J’avais ma martingale imparable. La martingale a marché. Hélas, j’avais fait valider le mauvais bulletin! Résultat : j’ai perdu. J’aurais dû gagner...
La scène se déroule à Las Vegas, capitale du casino. Vous avez survolé les canyons de l’Arizona, les forêts de l’Utah ou les mirages du Nevada. Vous débarquez à l’aéroport McCarran avec un fétiche dans la poche : une pièce de 1 quarter – un peu moins de 2 F français. La folie commence là, dans la jungle des slots , ces machines à sous qui hantent toute la ville. Une folie qui ne s’arrêtera plus, une fois votre argent englouti dans le ventre du premier monstre métallique rencontré. Il y en a partout, des slots. Jusque dans les bureaux de poste. C’est légal. Et l’immoralité serait de ne pas jouer.
Vivre la ville? On dit ça. Il n’y a pas de ville. Vous allez vite le découvrir, Las Vegas n’est pas une ville. Allons plus loin. C’est encore plus simple. Plus circonscrit. Las Vegas n’existe pas. C’est un concept. Une fabuleuse plantation de néons fichés dans un plateau d’asphalte et des structures de béton au bord du désert. Un songe de cité réduite à une artère : Las Vegas Boulevard. D’ailleurs personne ne l’appelle ainsi, tout le monde dit le Strip , la bande. Des dizaines et des dizaines d’hôtels-casinos qui s’étirent sur plus de 5 kilomètres de lumières et de couleurs. Ne circulez pas ailleurs, il n’y a rien à voir. Rien à faire, rien à dire. Au commencement était le Strip. Et le Strip était Dieu. Ne bougeons plus. Voici l’alpha d’un rêve qui a pour nom : money , le fric. Voici l’omega des soucis quotidiens de la middle class américaine, qui forme le plus gros de la clientèle de Las Vegas.
Foin des clichés! Je n’ai pas l’impression de voyager dans un monde de riches et de pervers. « On vient ici en famille », nous dit Richard, 19 ans. Comme si cela ne se voyait pas! Regardez ce tapis vert du Holiday Inn : trois générations d’Américains ordinaires, coude à coude. Le fils gagnant (ça peut arriver) consent des prêts aux parents malchanceux (j’en sais quelque chose), et la grand-mère applaudit, enjoy ! Richard, lui, est un personnage secondaire, sorti tout droit de Coup de cœur , le film de Coppola. Fraîchement émigré de son Nord-Ouest natal, il bricole depuis une semaine et demie des fantasmes de réussite sociale dans les coulisses de l’Aladdin. Et j’en profite pour lui tirer les vers du nez : c’est son papa qui lui a trouvé le boulot.
L’Aladdin est l’un de ces lieux qui font venir à grands frais des stars pour animer les soirées de Las Vegas. Les immenses enseignes du Strip clignotent de noms impressionnants : Harry Bellafonte, Petula Clark, Jerry Lewis, cet été. La dernière fois, j’avais eu droit à Frank Sinatra. Bref, je n’ai jamais vu, sur si peu de surface, autant d’étoiles réunies, l’air de rien, et pour pas cher.

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