Bernard LemaireMa vie en Cascades
164 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Bernard LemaireMa vie en Cascades , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
164 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Après la Révolution tranquille, le Québec voit naître et éclore un autre type de révolution qui remettra le pouvoir économique entre les mains des francophones. Au cœur du « Québec Inc. », Bernard Lemaire a bâti Cascades et Boralex, deux sociétés boursières de plus d’un milliard de dollars chacune, et il a sauvé de la détresse économique plusieurs petites communautés.
L’histoire retiendra aussi qu’il a changé la donne en matière de relation de travail en mettant sur pied un système de partage des profits avec TOUS les employés, une innovation qu’aucune autre grande entreprise n’a osé copier.
Par des entrevues d’une rare franchise avec famille, amis et collaborateurs, l’auteur dépeint dans un style vivant un bourreau de travail et un homme généreux et inspirant, à la vie souvent tumultueuse. Bernard Lemaire – Ma vie en Cascades révèle les bons et moins bons coups d’un homme qui a toujours insisté pour faire les choses à sa façon, dans la transparence et le respect des autres.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 avril 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764438473
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Nous souhaitons remercier l’auteur feu Raymond Paquin et souligner le travail de rédaction qu’il avait entrepris.



Projet dirigé par Daniel Boisvert, en collaboration avec Marie-Lise Demers
Conception graphique et mise en pages : Nathalie Caron
Révision linguistique : Sabrina Raymond
En couverture : Photographie provenant des archives de Cascades
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : Bernard Lemaire : ma vie en Cascades / Christian Bellavance. Noms : Bellavance, Christian, auteur. Identifiants : Canadiana 20190015748 | ISBN 9782764438459 Vedettes-matière: RVM: Lemaire, Bernard. |RVM: Cascades inc.— Histoire. | RVM: Hommes d’affaires—Québec (Province)—Bio- graphies
ISBN 978-2-7644-3846-6 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3847-3 (ePub)
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2019
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2019.
quebec-amerique.com



PRÉFACE
Les plus vieux souvenirs qui nous parviennent de notre enfance sont empreints d’un mélange d’affection et de grande admiration pour notre frère aîné, Bernard. Dès son plus jeune âge, tout semblait lui réussir. Il manifestait un goût assumé pour le risque et se démarquait non seulement par ses prouesses sportives, mais également par l’affirmation de ses qualités innées de leader.
Très tôt, autour de la table familiale, il a pris sa place dans les discussions des adultes portant sur la vie, la politique et les affaires. Déjà à cette époque, il avait la tête pleine de projets et nous étions enthousiastes à l’idée qu’il nous entraîne dans ses aventures.
Malgré son caractère très modeste, le milieu familial dans lequel nous avons grandi à Drummondville aura été un terreau fertile pour les projets de notre père, Antonio, et ceux de ses cinq enfants. Ce dernier, un inventeur et un éternel optimiste, créatif et autodidacte, était un homme foncièrement juste. Il nous a enseigné qu’avec un peu d’ingéniosité, tout était possible. Notre mère, Bernadette, était quant à elle une gestionnaire de talent, qui s’occupait de la comptabilité de l’entreprise et du portefeuille familial. Tout comme Antonio, elle était une femme équitable.
Elle incarnait la douceur, mais également la rigueur et la discipline qui nous ont permis de vivre la stabilité en dépit de la précarité financière de la famille.
Nos parents ont travaillé d’arrache-pied et fait beaucoup de sacrifices pour nous donner la possibilité de nous instruire et de poursuivre nos rêves. Ils nous ont transmis des valeurs de travail, de partage et d’honnêteté qui allaient, bien plus tard, forger celles de l’entreprise.
C’est dans cet environnement que Bernard a pris son envol. Il a d’abord développé la bosse des affaires au sein de l’entreprise de récupération familiale : la Drummond Pulp & Fiber. C’est aussi à cette époque qu’il a commencé à faire équipe avec Laurent.
En 1964, au moment de créer Papier Cascades Paper inc., il n’avait que 27 ans alors que nous en avions 24 (Laurent) et 16 (Alain, qui rêvait déjà de nous rejoindre).
• • •
Ce livre raconte l’histoire de l’homme visionnaire derrière la création d’un fleuron québécois : Cascades. S’il est vrai que le succès de l’entreprise est redevable au travail de milliers de Cascadeurs sur plus de six décennies, il faut reconnaître que Bernard en a été la bougie d’allumage, la figure de proue. Les pages qui suivent brossent le portrait de celui qui avait le désir d’entreprendre, qui avait un besoin viscéral de créer, de bâtir et de contribuer. D’un homme qui voyait des opportunités là où d’autres ne voyaient que des risques.
Bernard a été, et continue d’être, un personnage haut en couleur. Parfois excessif, il a fait preuve d’une force de caractère inébranlable qui a permis à Cascades de réussir là où tant d’autres ont échoué.
Ce récit est aussi celui d’un homme qui en a inspiré des milliers d’autres et qui, grâce à son charisme, son amitié et sa vision, a convaincu un nombre incalculable de personnes et de communautés de participer à un projet encore plus grand que lui, plus grand qu’eux. À travers son histoire transparaît celle de l’émergence, au tournant de la Révolution tranquille, d’un Québec inc. francophone et fier de ses racines.
Mais aussi et surtout, ce livre raconte l’histoire de notre frère aîné. De celui qui suscitait notre admiration alors que nous n’étions que des enfants, et qui continue de le faire. De celui qui s’est révélé comme un précurseur et qui est devenu un géant du Québec inc. L’exercice auquel il s’est livré pour rendre ce livre possible est à l’image de l’homme : humble et sans artifice. La grandeur du personnage réside en partie dans sa remarquable simplicité.
En acceptant que sa vie soit racontée de la sorte, Bernard fait aujourd’hui un cadeau inestimable aux générations de Cascadeurs qui l’ont côtoyé, mais aussi à celles qui n’auront pas cette chance. Surtout, ce livre est un pied de nez au temps qui passe. Puisse-t-il être le témoin de sa vie bien remplie et de ses nombreux accomplissements.
Nous t’aimons, grand frère.
Tes complices de toujours, Laurent et Alain


CHAPITRE 1
Une famille… pas ordinaire
L’histoire de Bernard Lemaire et de Cascades commence à Drummondville.
Né en 1907, Antonio Lemaire, le père de Bernard, faisait figure « d’original » au début des années 1930 en défendant ardemment des valeurs sociales comme l’égalité des femmes, l’assurance-chômage, la création d’un régime universel de pension. Au début des années 1940, par exemple, Antonio fait pression pour que les femmes qui travaillent à l’usine puissent aller à la toilette et avoir un lieu d’aisance qui leur est réservé. À l’époque, il leur était interdit de quitter leur poste de travail, même pour cette raison. Il appuie aussi sans réserve les actions syndicales.
La tension monte entre lui et la direction au point qu’Antonio se cherche discrètement un nouvel emploi tant il est convaincu de l’imminence de son renvoi. Son engagement, sa ferveur et son franc-parler lui coûtent finalement son emploi à la Celanese, une manufacture de produits textiles comme il y en avait tant dans les Cantons-de-l’Est avant que la plupart ne ferment ou déménagent en Asie dans le dernier quart du 20 e siècle. Mais se dénicher un autre emploi à Drummondville s’avère impossible. Le gérant de la Celanese a en effet passé le mot à ses collègues qu’Antonio Lemaire est un fauteur de troubles. Ce dernier finit par trouver un nouveau travail dans une usine de munitions, mais à Montréal. Il troque alors pour une vieille Ford Modèle T une aussi vieille Chrysler sept places qu’il avait utilisée pour transporter contre rémunération d’autres ouvriers entre la lointaine paroisse Saint-Pierre et la Celanese. La Ford servira aussi au transport de collègues ouvriers, mais, cette fois, entre Drummondville et Montréal.
Outre la justice sociale, de meilleurs salaires et des conditions de travail plus acceptables pour la classe ouvrière, une autre passion anime Antonio Lemaire : l’invention. Et cette passion, qui ne le quittera jamais, nourrira aussi l’instinct pour l’entrepreneuriat qui couve en lui. Dans son atelier, au sous-sol de la maison familiale rue Saint-Pierre, il y consacre tous ses moments libres. Il revient donc à son épouse, Bernadette, de s’occuper de la maisonnée pendant qu’Antonio travaille à Montréal, revenant à la maison en moyenne un week-end sur deux. Bernadette Parenteau a de l’éducation pour l’époque (une dixième année) et a travaillé comme secrétaire-comptable à la Russel, une autre usine de textile de Drummondville, où elle a d’ailleurs rencontré le jeune Antonio Lemaire qui y travaillait aussi. Les règles sociales de l’époque ont forcé Bernadette à quitter son emploi à la naissance de son premier enfant. Elle tient les cordons de la bourse de la famille et sait ramener sur terre son « patenteux » de mari. Dotée d’un talent exceptionnel pour le calcul mental, elle peut additionner simultanément trois colonnes de chiffres. Plus tard, elle trouvera un moyen original et pratique pour enseigner cette habileté aux enfants.
« Nous allions tous à la messe le dimanche, se souvient Bernard, et il était interdit de manger avant la cérémonie pour que, comme le voulait la règle du trois heures, l’on puisse communier. Nous revenions de l’église affamés et, après un copieux dîner, notre niveau d’énergie montait un peu trop haut au goût de notre mère. Sa solution pour nous calmer consistait à nous faire faire des exercices de calcul mental. Jamais aucun de nous n’est parvenu à la battre. »
« Les chiffres parlent. C’est bien d’avoir des idées de toutes sortes, mais il faut savoir les exploiter », disait-elle, faisant peut-être allusion aux projets sans lendemain sur lesquels trimait Antonio dans son sous-sol.
La première enfant de Bernadette et d’Antonio, Madeleine, voit le jour le 5 décembre 1932. Celle-ci deviendra une femme avisée et volontaire à qui Bernard demandera souvent conseil. Après avoir dirigé les activités de cueillette de la Drummond Pulp & Fiber qui deviendra Cascades Récupération, elle s’établira à La Rochette, en Savoie, lieu de la première usine de Cascades en Europe. Elle y défendra les intérêts de la société jusqu’à sa mort en 1997, à l’âge de 65 ans.
Bernard est le deuxième enfant de Bernadette et d’Antonio. Né le 6 mai 1936, il hérite du sens des affaires si cher à sa mère, ainsi que de la créativité et du charme qui émanent de son père. Laurent, troisième enfant de la famille, naît le 2 janvier 1939. Moins flamboyant et plus conservateur que son frère, il hérite aussi des qualités de gestionnaire de sa mère et succédera éventuellement à Bernard à la tête de Cascades. Bernadette donne naissance à une seconde fille, Marielle, en 1944. Victime préférée des plaisanteries de Bernard, elle lui voue pourtant une admiration sans bornes. Elle sera la seule à n’avoir jamais travaillé pour Cascades ou l’une de ses filiales. Le 5 mai 1947, le couple Lemaire complète sa famille avec un troisième fils, Alain, qui se joindra à la société Cascades après des études en pâtes et papiers. Avec ses deux frères aînés, il formera un triumvirat informel à la tête de la société, dont il prendra lui aussi la direction, à la retraite de Laurent.
La famille Lemaire héberge en outre la sœur de Bernadette, Germaine Parenteau, qui paie une pension et s’impose comme une véritable chef de maison, de même qu’un frère d’Antonio, Henri, qui a perdu une jambe à la suite de complications reliées au diabète. Le grand-père paternel, Conrad, fait lui aussi quelques séjours dans la maison de Bernadette et d’Antonio à Drummondville.
En 1944, Antonio quitte son travail à Montréal pour assurer, en partie, la relève de Bernadette, que la naissance de Marielle a considérablement affaiblie. Malheureusement, les principaux employeurs de la ville n’ont toujours pas oublié la réputation que lui avait faite le directeur de la Celanese quelques années plus tôt, et il ne parvient pas à se trouver un emploi permanent. S’établit alors un cycle où se succèdent périodes de chômage et emplois temporaires. Antonio fait ce qu’il peut en effectuant toutes sortes de travaux, comme de la peinture et de la rénovation, particulièrement pour le compte d’un oncle de son père, Nephtalie Lemaire.
Il ne néglige pas pour autant sa passion pour l’invention et tente de commercialiser ses découvertes, sans succès. Il crée notamment un porte-biberon qui s’accroche à la bassinette et qui suit les mouvements du bébé. Ce projet suscite suffisamment d’intérêt pour l’amener à l’étape de la commercialisation, et la photo de Laurent, âgé de trois ou quatre ans à l’époque, apparaît même sur l’emballage. L’aventure se termine par un échec, tout comme celles d’un rasoir pour couper les poils du nez, d’une machine pour fixer des attaches métalliques à des étiquettes de carton (procédé que reprendra plus tard la société Avery Dennison ou encore d’une machine à couper le bout des rouleaux de papier. Bernadette le laisse faire, mais elle le rappelle à l’ordre lorsqu’il se laisse trop prendre au jeu.
Ces épreuves ne sont pas les seules qu’aura traversées la famille Lemaire. En 1937, alors que Bernard n’est qu’un bébé, Antonio accepte l’invitation d’un ami et va à la pêche pour la première fois de sa vie. En revenant à Drummondville, il aperçoit une colonne de fumée qui monte dans le ciel. Il s’inquiète tout de suite, car cette colonne lui semble dangereusement près de sa maison. Il a raison. Le feu s’est déclaré dans la maison voisine et s’est vite jeté sur celle des Lemaire. La résidence sera complètement détruite. Ce désastre ne décourage pas Antonio et Bernadette. Les jeunes parents relèvent leurs manches et reconstruisent leur demeure avec l’aide de leurs familles et d’amis, ainsi que de sommes d’argent recueillies à droite et à gauche. Mentionnons qu’Antonio, vous l’aurez deviné, n’est jamais retourné à la pêche de sa vie.
La nouvelle maison ne plaît pourtant pas à Bernadette qui n’aime pas la disposition des pièces. Mais elle prend son mal en patience. Quelques années plus tard, en 1944, une occasion en or se présente à eux pour corriger la situation. Le diocèse de Nicolet décide de créer une nouvelle paroisse à Drummondville et de construire la nouvelle église sur le terrain voisin de la maison des Lemaire. Comme il faut aussi un presbytère, la fabrique de la nouvelle paroisse Saints-Pierre-et-Paul propose pour ce faire d’acheter la résidence d’Antonio et de Bernadette.
Antonio saute sur l’occasion : Bernadette aura enfin une maison à son goût. Cependant, l’état de santé de la mère de famille inquiète depuis l’accouchement de Marielle, et le médecin recommande à Antonio de déménager à la campagne où il estime que son épouse aura de meilleures chances de se remettre sur pied. Ce dernier achète donc une ferme à Saint-Majorique-de-Grantham qui servira de résidence en attendant la nouvelle maison. Le couple cherche un site qui leur convient et le trouve enfin sur la rue Newton, à Drummondville. Tout en se refaisant une santé avec son nouveau bébé, Bernadette s’attaque aux plans.
À cette époque, Antonio rend de nombreuses visites au dépotoir de Drummondville où il trouve toutes sortes d’objets et matériaux qu’il estime encore utilisables. Pour réduire les coûts de construction, le créatif inventeur arpente le dépotoir et récupère entre autres des clous, du bois et même des cadres de porte et de fenêtre. Il démantèle même la vieille grange de la ferme de Saint-Majorique pour en recycler planches et poutres ainsi que d’autres matériaux qui serviront à la construction de la nouvelle demeure. « Il n’y avait pas deux fenêtres semblables », se rappelle Alain Lemaire en souriant. Le projet prendra 14 mois à réaliser. Cette pratique a pu faire sourciller bien des gens, mais ne dérange pas Antonio qui s’avère un véritable visionnaire du recyclage et du développement durable. « Regardez ça les p’tits gars, nous disait-il en ramassant tel ou tel objet au dépotoir, raconte Bernard. C’est toujours bon et ça peut encore servir. »
En ces temps difficiles, Antonio n’a pas toujours un emploi régulier. Son fils Bernard affirme cependant que la famille Lemaire ne manque de rien et que la vie est en fait agréable. « Nous vivions dans un quartier ouvrier, la paroisse Saint-Pierre, avec des familles semblables à la nôtre, se rappelle-t-il. Nous ne portions pas les vêtements dernier cri, mais ça ne nous empêchait pas de jouer avec nos amis et d’avoir du bon temps. Nous avions un grand champ derrière la maison où nous jouions au baseball l’été et notre maison servait de point de rassemblement. »
Les enfants font preuve de débrouillardise pour s’adonner à leurs passions sans engendrer trop de coûts. Par exemple, Bernard et Alain aiment la boxe, et ce dernier construit une arène improvisée dans le cabanon derrière la maison. Le plus jeune des trois frères aime bien aussi l’haltérophilie et il installe un plateau dans le sous-sol de la maison, après avoir creusé, avec des amis, un espace adéquat pour augmenter le dégagement au plafond. Les enfants jouent également souvent à une version de cache-cache dans laquelle les deux plus vieux, Bernard et Laurent, doivent cacher, et trouver, les deux plus jeunes de la famille, Marielle et Alain.
Marielle se souvient avec émotion d’une de ces parties. Un jour, Bernard, qui a justement comme partenaire sa sœur cadette Marielle, la cache dans un coffre situé dans la chambre de leurs parents. La cachette s’avère excellente, car Laurent ne parvient pas à la découvrir. Il finit par entrer dans la chambre parentale et s’assoit sur le fameux coffre, sans savoir que sa jeune sœur s’y terre. Pendant ce temps, Bernard déniche Alain, et vient libérer Marielle qui commençait à manquer d’air.
Mais tout n’était pas que jeux et plaisirs chez les Lemaire. Sous l’instigation de la pieuse tante Germaine, la famille se joignait tous les soirs aux milliers de familles québécoises et se mettait à genoux pour réciter le chapelet à la radio avec le chef de l’Église catholique canadienne de l’époque, le cardinal Paul-Émile Léger, qui animait une des émissions les plus suivies : Le chapelet en famille . « Impossible d’y échapper, se rappelle Marielle Lemaire. Et si d’aventure un ami arrivait pendant l’émission, il devait obligatoirement se joindre à nous ! »
Le chapelet n’est pas la seule pratique qu’impose Germaine Parenteau à la maisonnée Lemaire. Durant toute la durée du carême, soit 40 jours, beau temps mauvais temps, à pied, elle amène Bernard à la messe tous les matins, aux vêpres du dimanche à l’église voisine de leur ancienne maison située à un kilomètre et demi de leur nouvelle résidence. La poigne de Germaine est telle que même Antonio, pas très pratiquant, n’ose la défier. « C’est plus facile de dire non à Dieu qu’à Germaine », répond-il un jour à Bernard qui lui demande pourquoi il se conforme ainsi à la volonté de sa belle-sœur.
Bernard témoigne également de la générosité de sa tante. « Elle m’aimait beaucoup et m’amenait régulièrement à Montréal pour visiter une de ses sœurs et magasiner chez Dupuis Frères où elle m’achetait de nouveaux vêtements. »
La pension que tante Germaine paie à la famille alors que les temps sont durs ainsi que l’aide qu’elle apporte aux tâches domestiques y font sans doute pour beaucoup sur l’emprise qu’elle exerce sur la pratique religieuse des Lemaire. « C’est vrai qu’elle aimait la discipline, reconnaît Marielle, mais elle nous soutenait aussi. Par exemple, c’est elle qui a payé mes frais de scolarité à l’Institut Familial. »
Les difficultés financières de la famille n’aident guère à calmer la conscience sociale d’Antonio Lemaire. Il continue de militer pour la cause des femmes et pour le mieux-être de la population en général. Il rencontre un jour un certain Réal Caouette, un Abitibien fort en gueule venant de prendre la direction d’un parti politique canadien populiste, le Crédit social, qui s’en prend notamment aux riches et aux banques. L’homme et ses idées séduisent Antonio au point que, lorsque le politicien est de passage à Drummondville, il séjourne chez Antonio Lemaire où se déroulent les réunions du parti.
Les discussions sur la politique monétaire du Canada, la mise en place d’une pension gouvernementale pour tous et l’assurance-chômage, tous des sujets importants pour le Crédit social et chers au cœur d’Antonio, sont aussi vigoureuses que passionnées. Bernard et Laurent en sont témoins, et le plus jeune, Alain, se joindra à ses frères lorsqu’il sera plus vieux. Ils ont la permission d’écouter, mais non d’intervenir, et doivent demeurer dans l’escalier qui mène à l’étage. Antonio croit assez aux idéaux du parti pour se porter candidat pour le Crédit social lors de deux élections canadiennes, mais il ne réussit pas à se faire élire.
Le Crédit social s’allie aux Pèlerins de saint Michel, un mouvement catholique fondamentaliste qui partage certaines des valeurs du parti de Réal Caouette. Ce mouvement a été créé en 1939 pour promouvoir une société plus juste et plus chrétienne. Bientôt connus sous le nom des Bérets Blancs à cause des couvre-chefs de couleur blanche qu’adoptent ses membres, les Pèlerins de saint Michel sont dirigés par la cofondatrice du mouvement, une femme aussi énergique qu’intransigeante, M me Gilberte Côté-Mercier, qui assiste bientôt aux réunions tenues chez Antonio Lemaire. Elle organise des processions dans plusieurs villes et villages du Québec qui font beaucoup jaser. Antonio, qui n’a pas la fibre religieuse très développée et déteste l’endoctrinement, n’approuve pas cette alliance et laisse tomber la politique.


CHAPITRE 2
L’enfant entrepreneur
Une chose était claire pour tous les enfants Lemaire : s’ils voulaient du luxe, il fallait le gagner. Tous les enfants, même le jeune Alain, doivent contribuer à l’effort familial. Par exemple, Antonio avait obtenu un contrat pour insérer des attaches métalliques à des étiquettes de carton. « Nous avions chacun un quota à remplir selon notre âge, se souvient Alain. Chaque boîte contenait 500 étiquettes et ça nous rapportait cinq ou dix sous la boîte, je ne me souviens plus. Mais lorsque notre travail était terminé, nous pouvions faire ce que nous voulions. »
Bernard est en quatrième année et une religieuse annonce que l’hebdomadaire local, La Parole , cherche un camelot pour la paroisse Saint-Pierre, celle, justement, où habite la famille. Bernard se porte volontaire, car il y voit l’occasion de gagner un peu d’argent. Le travail : livrer le journal à 10 abonnés. Son salaire : un sou par journal.
« Ce n’était pas très payant », reconnaît-il aujourd’hui. Toutefois, une seconde occasion se présente. L’employée avec qui il traitait à La Parole , une certaine M me Biron, lui fait une offre qu’il ne pourra refuser. « Toi, ti-gars, lui propose-t-elle, si tu veux, tu vas venir les acheter. Tu vas payer trois cents la copie et la revendre à cinq cents. » Le garçon n’a que 10 ans, mais fait déjà preuve d’un sens des affaires et de l’entrepreneuriat qui ne se démentira jamais. Il a compris qu’il doublerait son profit et qu’il ne serait pas limité à livrer des copies vendues par d’autres.
Mais il y a un hic : « Tu dois me payer les copies que tu emportes », l’avertit M me Biron. Bernard ne possède évidemment pas l’argent et, comme c’est toujours le cas chez les Lemaire où l’on partage tout, il parle de son problème à la maison. Une solution émerge : tante Germaine va avancer l’argent nécessaire à son neveu.
Il cogne aux portes des maisons et augmente ses ventes, au point qu’il ne fournit plus. Il recrute alors son frère Laurent ainsi que des cousins Lemaire et Parenteau qui iront, sous sa direction, frapper aux portes des maisons et logements pour proposer des abonnements aux résidents. C’est ainsi qu’au fil des mois, il réussit à vendre 100 copies par semaine, ce qui lui rapporte la somme faramineuse de cinq dollars !
Le secret de son succès réside dans sa capacité à convaincre et à motiver. Même à un âge précoce, il a compris que le sentiment d’appartenance à un groupe compte plus que l’argent. Il avait fait de sa première entreprise une entité tissée serrée au sein de laquelle on s’amusait en travaillant. Et lorsque le travail était terminé, il amenait son équipe au resto du coin et c’est lui qui régalait avec du Pepsi et des frites. Son goût pour le beau et le meilleur, qui le conduira plus tard à acheter des « babioles » comme des Ferrari et des Rolls-Royce, était déjà bien présent à cette époque. L’argent ainsi gagné lui permet de s’offrir le tout premier vélo avec dérailleur à Drummondville, vélo qu’il paie 60 $, une petite fortune à l’époque !
Son sens du spectacle et son goût du risque l’amènent à construire une rampe en bois au bout de laquelle, régulièrement, il fait s’allonger des amis, y compris sa sœur cadette et son souffre-douleur préféré, Marielle, qu’il place tout au bout de la ligne des volontaires. Il s’élance à pleine allure sur son vélo, s’envolant depuis la rampe pour atterrir au bout de la rangée de corps… sans toucher personne.
Après cinq années à vendre et distribuer La Parole , Bernard, qui a maintenant 15 ans, décide de laisser tomber ce travail, car il vient de se trouver un meilleur job : caddie au club de golf de Drummondville durant les week-ends. Son horaire hebdomadaire est complet avec l’école et le tri des matières recyclables au dépotoir avec son père et ses frères.
Déjà presque un homme, Bernard Lemaire démontre une maturité, une débrouillardise et un sens peu commun des responsabilités.
Un soir, par exemple, lorsque la pénombre s’installe lentement sur le dépotoir de Drummondville dont le sol spongieux n’en finit pas de s’humecter sous une bruine qui rend tout glissant, gluant même. Le jeune homme et Laurent, son cadet de deux ans, viennent de terminer le déchargement du camion de l’entreprise familiale, laquelle vient d’obtenir le contrat de cueillette des déchets pour la Ville de Drummondville. Les deux garçons, éreintés par leur labeur, ont hâte de rentrer à la maison.
L’aîné s’installe au volant, appuie sur la pédale d’embrayage et tente d’engager en première. Mais la transmission résiste dans un grincement d’engrenages aussi fatigués que les deux jeunes gens.
— « Et quoi encore ? lance Bernard, que l’irritation gagne rapidement. Laurent, prends ma place ! »
Il éteint le moteur, descend de la cabine et va choisir quelques outils et diverses pièces dans un coffre ; il trouve aussi un morceau de carton plus ou moins sec qu’il glisse sous le moteur du vieux camion de marque International. Avant de s’y étendre, il n’oublie pas d’attacher le bas de ses pantalons avec des cordons pour empêcher rats et autres vermines qui habitent l’endroit de s’y infiltrer. Ça lui est déjà arrivé et l’expérience lui a laissé un mauvais souvenir.
Il ouvre ensuite le panneau sous la transmission et constate que l’embrayage est cassé. Il démonte les disques endommagés, va en chercher d’autres, usagés, dans le petit local de l’entreprise près de l’entrée du dépotoir, et remonte l’embrayage. Enduit de cambouis et de boue, il demande à son frère de redémarrer le camion et d’embrayer. Cette fois sera la bonne, et les deux garçons rentreront finalement à la maison.
Pendant que les enfants contribuent à l’effort financier de l’ensemble de la famille, Antonio se démène tant bien que mal pour qu’elle ne manque de rien. Il se rend régulièrement au dépotoir municipal où il déniche toutes sortes de choses qu’il estime encore en bon état. L’homme est estomaqué de voir la quantité et la variété des objets qui aboutissent au dépotoir. Il y découvre des pièces de métal, des bouteilles, des vêtements et des tissus variés, du papier ainsi que du carton que les gens jettent au rebut. Il se dit que si certains de ces matériaux lui sont utiles, ça devrait aussi l’être pour d’autres. Il se met à les récupérer et, effectivement, il trouve preneurs !
L’esprit fertile d’Antonio Lemaire y voit aussitôt une occasion d’affaires irrésistible : comment une entreprise peut-elle échouer en vendant des produits qui ne lui coûtent rien ? Gagné par l’enthousiasme, il réunit la famille et explique son projet. « Vous allez voir, lance-t-il. Il y a des choses à récupérer partout. Je suis allé au dépotoir et y ai découvert du fer, du verre, du plastique, du carton, du papier, du cuivre et des chaudrons en aluminium ! En triant, je suis certain que nous récolterons des tonnes de choses à revendre. Faites-moi confiance. Ça va marcher. Les camions de la ville en ramassent des tonnes et des tonnes chaque semaine. La matière première ne manquera jamais ! »
Antonio, écologiste avant l’heure ? Bernard ne le croit pas. « Son but était de récupérer les matériaux encore utilisables, de les trier, de les recycler et de les revendre en vrac le plus cher possible. » Cette philosophie d’utiliser des matières premières à coût nul ou très faible, d’y ajouter de la valeur et de les revendre à profit, deviendra en fait celle de la famille Lemaire et constituera le modèle d’affaires de l’entreprise qu’elle créera un peu plus tard, la Drummond Pulp & Fiber, d’abord, et, ensuite, Cascades. Le principe de la récupération commerciale et industrielle ne suscite guère d’intérêt à cette époque, mais les Lemaire seront prêts lorsque se lèveront les vents du recyclage et du développement durable.
Toutefois, avant d’aller de l’avant, Antonio doit convaincre son épouse, qui ne voit pas le projet d’un bon œil. La principale objection de Bernadette provient du fait que son entrepreneur de mari projette d’y faire travailler Bernard et Laurent, car il estime ne pas pouvoir y arriver seul.
« Un dépotoir, c’est plein d’ordures, c’est sale, ça sent mauvais, c’est plein de choses dangereuses, dit-elle. Je ne veux pas que tu emmènes les p’tits gars, as-tu compris ? »
« Ça va nous aider à leur payer de bonnes études », répond Antonio. Et en charmeur qu’il est, il finit par la convaincre.
« D’accord, mais je veux que vous enleviez vos vêtements dès que vous rentrerez du dépotoir, concède-t-elle. Je vais devoir les désinfecter chaque soir. C’est à prendre ou à laisser ! »
Le projet prend forme et les affaires vont bien. Si bien que, bientôt, Antonio achète un camion usagé. Il se dit qu’il pourrait rentabiliser encore plus l’entreprise en se faisant payer pour ramasser les ordures pour le compte de la Ville de Drummondville. Il soumissionne et obtient le contrat. Antonio Lemaire, puis la Drummond Pulp & Fiber et, finalement, Cascades conserveront ce contrat pendant plus de 50 ans.
Les deux fils aînés conduisent le camion, sans permis, évidemment. Bernard réussit à obtenir le sien en mentant sur son âge. « Lorsque je me suis présenté au bureau des véhicules moteurs du gouvernement du Québec, raconte-t-il, le fonctionnaire dit qu’il fallait avoir 16 ans pour obtenir un permis de conduire. Voyant ma déception, il suggéra de me vieillir d’un an, ce que nous fîmes. C’est comme ça que les choses se passaient à cette époque. Je n’ai corrigé cette “erreur” que presque dix ans plus tard, alors que j’avais 24 ans. »
Laurent aussi a eu son moment de gloire ! Intrigués de voir un camion circuler apparemment sans conducteur, des policiers l’arrêtent un jour. La tête de Laurent dépassait à peine le niveau du tableau de bord. « Quelle époque ! se souvient ce dernier. Adolescent, j’avais tellement honte que je me cachais en passant avec le camion à ordures devant le collège des filles ! »
L’entreprise prospérait et Bernard montrait déjà les signes d’un bon gestionnaire. Il impressionnait son père par sa façon d’aborder les problèmes et d’aider sa mère avec la comptabilité tenue dans une série de petits carnets bleus que le tandem analysait régulièrement. L’adolescent vieillissait en sagesse et en âge. Bientôt, il s’inscrit au cours préparatoire aux études supérieures de l’Université de Sherbrooke. Son but : devenir ingénieur, une étape qu’il juge importante pour atteindre son rêve de devenir entrepreneur en construction et de bâtir des routes et des ponts.
L’Université de Sherbrooke vient en effet de voir le jour et innove pour intéresser aux études supérieures ceux et celles qui n’ont pas fait le traditionnel « cours classique », la version québécoise du baccalauréat français, et jusque-là la seule voie conduisant à l’université. À cette époque, le Québec vit à l’heure du duplessisme, du nom de son premier ministre, Maurice Duplessis. C’était un conservateur nationaliste et populiste qui avait laissé une grande place à l’Église catholique dans les domaines de l’éducation et de la santé.
L’Église contrôlait notamment tout le système d’éducation des francophones au Québec. Prêtres, frères et sœurs composaient la majorité des enseignants, particulièrement dans les collèges classiques. La Révolution tranquille, qui transformera radicalement la société québécoise à compter des années 1960, n’est à ce moment qu’une idée qui germe lentement dans les cerveaux de certains intellectuels décriés par les classes dirigeantes d’alors.
Laurent et Bernard Lemaire possédaient sans nul doute les capacités intellectuelles qu’exigeaient les établissements d’enseignement comme les collèges classiques, axés autant sur la religion que sur l’éducation. Bernard, pour un, n’aurait pas été opposé à s’y inscrire. Mais leur père Antonio le leur a toujours formellement interdit, en particulier s’ils accueillaient des pensionnaires. Pourquoi ? « Il ne nous l’a jamais avoué, affirme Bernard, mais nous soupçonnons qu’il avait vécu dans sa jeunesse une expérience, disons négative, avec un frère, car il ne portait pas les religieux dans son cœur. »
Bernard lui-même a eu maille à partir avec un membre de la congrégation des Frères de la Charité, une histoire qui lui a coûté une année scolaire complète. En 8 e année, le jeune Lemaire a d’excellentes notes dans l’ensemble des matières et excelle en mathématiques, ce qui n’était apparemment pas le cas du frère Rodolphe, son enseignant. « Il écrivait des problèmes au tableau, se souvient Bernard en riant, mais la réponse n’était pas bonne. Alors je levais la main et le corrigeais. Il n’était pas content. » Le français du jeune Lemaire, par contre, traînait de la patte. Aux examens de fin d’année, il n’obtient que 58,5 % alors que la note de passage est de 60 %. Frère Rodolphe venait-il de commettre une autre erreur de calcul ? On ne le saura jamais, mais ce qui est certain, c’est que cette note lui fait perdre son année scolaire et qu’il devra la reprendre. Laurent rencontrera lui aussi sa part de difficultés avec ce même religieux et échouera également sa 8 e année. Il semble que ce frère ne portait pas les Lemaire dans son cœur.
Toujours est-il que Bernard veut devenir ingénieur, et il décide de profiter du nouveau programme que venait de créer l’Université de Sherbrooke, programme qui constituait en fait une 13 e année et une mise à niveau entre les systèmes régulier et classique, conduisant à l’admission aux diverses disciplines universitaires.


CHAPITRE 3
Du dépotoir à l’université ?
Nous sommes en 1955 et Bernard Lemaire, qui a maintenant 19 ans, quitte la maison familiale et sa ville natale pour entreprendre un nouveau chapitre de sa vie. Il est inscrit en année préparatoire en génie à la toute jeune Université de Sherbrooke, qui avait accueilli sa première cohorte de futurs ingénieurs l’année précédente.
Il loue une chambre au Parthénon, un édifice voisin du Séminaire Saint-Charles-Borromée sur la rue Marquette, et à quelques minutes de marche de la faculté de génie de l’université, alors située sur la rue King Ouest, dans la fameuse côte du même nom. Il y retrouve une connaissance de Drummondville, Robert Paradis, qui est inscrit au même programme que lui. Bernard se lie rapidement d’amitié avec deux autres étudiants de sa classe, André Landreville, de Magog, et Yvan Lavoie, du Cap-de-la-Madeleine, qui décident de quitter l’endroit où ils logeaient sur la rue Court pour rejoindre les deux premiers au Parthénon. « Bernard était un étudiant sérieux, se rappelle Lavoie, un ingénieur en électricité à la retraite, maintenant décédé. Nous sortions peu, et le plus souvent au Flamingo ou à l’Hôtel Union pour danser. » Les deux sont aussi de grands amateurs de voitures et s’échangent avidement des magazines détaillant les performances des plus récents modèles comme la Ford Edsel, la Thunderbird et la Lincoln I.
Le jeune Lemaire est heureux. L’année d’études préparatoires s’est bien déroulée et il est accepté en génie avec ses amis. Mieux encore, il a rencontré au cours de l’été 1955 la jeune France Lamoureux dont il tombe tout de suite amoureux. Elle a 15 ans et lui 19, mais ni l’un ni l’autre n’y voient d’inconvénients. « Je faisais partie d’un petit groupe, raconte France. Nous jouions au tennis sur les courts de la Celanese, et Bernard y jouait aussi. Ça a commencé comme ça, tout doucement, se souvient-elle. Bernard avait une voiture, la Packard de son père, et moi, j’aimais bien. Les autres gars n’avaient pas d’auto. »
Cerise sur le gâteau, France décide aussi de poursuivre ses études à Sherbrooke. Lui entreprend sa première année en génie proprement dit et elle s’inscrit au Collège du Sacré-Cœur qui offre notamment un cours de secrétariat donné en anglais. Le cours est de deux ans, mais l’établissement crédite son expérience et l’admet directement en seconde année.
« Mon père était comptable pour les Autobus Bourgeois. Il m’avait enseigné beaucoup d’éléments de comptabilité, explique-t-elle. Je l’aidais même dans la tenue des livres comptables. C’est un peu pour cette raison que je me suis inscrite en secrétariat. »
Les amoureux ne peuvent se voir aussi souvent qu’ils le souhaitent car France est pensionnaire : « Pour mes parents, ajoute-t-elle, il n’était absolument pas question que je sois en chambre ou en appartement avec « monsieur » si près de moi. De toute façon, j’étudiais tout le temps, car j’ai fait le cours de secrétariat en une seule année alors qu’il fallait normalement deux ans. » Mais ils sont heureux d’habiter la même ville. Ils font le trajet Drummondville – Sherbrooke ensemble le lundi matin et le vendredi après-midi. Bernard a acheté une voiture, une vieille Anglia grise. « Je me souviens d’avoir appliqué un produit plastifiant sur tout l’intérieur, car la propreté du tissu des sièges laissait à désirer, raconte France. Bernard, lui, rafistolait la mécanique et l’extérieur. Et tout ça pour rien, car la voiture nous a lâchés après un mois, à Richmond, une petite ville à mi-chemin entre Drummondville et Sherbrooke. Après, on prenait l’autobus. »
À la rentrée en septembre, Lemaire, Lavoie et Landreville ont tous été acceptés en génie et, avec un quatrième confrère, le Gaspésien Donat Huard, ils décident de louer un appartement ensemble. Ils en trouvent un avec une chambre à coucher, rue Montréal, qu’ils sous-louent d’un certain Méthot. Un tirage au sort attribue la chambre à André Landreville et Donat Huard, et le salon à Bernard Lemaire et Yvan Lavoie, qui ne s’en formalisent pas et arrangent les fauteuils en lits.
La routine s’installe rapidement. Les cours le jour avec le lunch au restaurant Chez Paul, rue Wellington, et le retour à l’appartement en fin de journée. Landreville et Huard préparent le repas – « Beaucoup de bouilli » –, se souvient Bernard, alors que Lemaire et Lavoie sont de corvée de vaisselle. Le souper représente le moment de détente pendant lequel les quatre étudiants se racontent leur journée et discutent de tout et de rien, et où Bernard écoute plus qu’il ne parle. Selon Lavoie, tout baignait dans l’huile et c’était le « parfait bonheur ».
Cela n’empêchait pas les quatre compères de lâcher leur fou de temps en temps. Une de ces occasions leur a même valu un avis d’expulsion. Un soir vers la mi-octobre, deux amis de Bernard venus de Drummondville, Robert Paradis et Luc Fouquet, leur rendent visite. « Le “party” prend », raconte Yvan Lavoie. Les discussions sont animées et le volume monte. Au point que le concierge se présente à la porte. À sa grande surprise, ce dernier découvre que Méthot avait sous-loué l’appartement sans l’en aviser. Il donne aux étudiants une semaine pour libérer la place.
Les quatre jeunes hommes sont désolés et un peu paniqués, sans compter qu’ils aiment vraiment l’endroit. Yvan Lavoie décide donc d’aller plaider leur cause à l’intransigeant concierge et réussit à le convaincre de ne pas les jeter à la rue. Il fait d’ailleurs si bien que l’homme leur loue un plus grand appartement, qui était libre à ce moment-là. L’année universitaire passe vite, sans autre incident embêtant, et chacun rentre dans son patelin pour l’été.
Les week-ends et l’été, Bernard rejoint son père Antonio et son frère Laurent dans la cueillette des ordures, le tri et la vente des matières recyclables. En fait, le paternel vient d’enregistrer la Drummond Pulp & Fiber et les affaires vont plutôt bien. Bernard continue aussi de fréquenter France Lamoureux. « Mon chum travaillait très fort avec son père et ses frères à la cueillette des rebuts. Ce n’était pas comme aujourd’hui avec les bacs et tout, se rappelle-t-elle. Les gens déposaient leurs déchets dans des boîtes sur le côté de la rue. Bernard et les employés les mettaient dans les camions avant de ramener tout ça au dépotoir pour ensuite trier le tout. »
Si tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour les jeunes amoureux, la mère de France, elle, ne voit pas d’un très bon œil que sa fille fréquente un vidangeur. « Elle rêvait d’un meilleur parti pour sa fille aînée, se rappelle encore France. Mais moi, ça ne me dérangeait pas du tout. Et j’étais têtue ! » Dans ses moments libres, Bernard rejoint son amoureuse. « Nous jouions encore au tennis, et nous allions au cinéma, se souvient France. On voyait tous les films de Doris Day. Bernard la trouvait tellement belle ! »
Au retour à l’université en septembre, le groupe ne se reconstitue pas, et Bernard décide de partager un appartement situé sur la rue Galt avec un certain Yvon Beauregard, de Saint-Hyacinthe. Même s’ils ne logent plus ensemble, les quatre gardent le contact. Toutefois, Yvan Lavoie note que son ami change. « Bernard était un bon étudiant et réussissait bien, confie-t-il. Mais plus l’année avançait, plus on voyait évoluer ses intérêts. Certains cours ne l’intéressaient plus et sa tête était ailleurs. »
« Je voulais devenir entrepreneur pour construire des ponts et des routes, explique Bernard, et je trouvais que des cours comme la chimie ou l’électricité ne me seraient d’aucune utilité. Alors, j’ai simplement cessé d’y assister. » Il échoue finalement son année universitaire.
Bernard Lemaire et Yvan Lavoie se revoient à Montréal au cours de l’été suivant aux noces de Donat Huard, et Bernard en profite pour informer son ami qu’il ne reviendra pas à Sherbrooke pour leur troisième année.


CHAPITRE 4
L’appel fatidique
Bernard passe l’été 1958 avec son père et ses frères à travailler à la cueillette et au tri des ordures à Drummondville ainsi qu’à créer de nouvelles activités pour la Drummond Pulp & Fiber (DPF), dont les affaires vont de mieux en mieux.
Au début, Antonio et ses fils se contentaient simplement de séparer les vieux papiers, le carton, le verre, les bouteilles, le métal et les guenilles, qu’ils vendaient ensuite en vrac à leurs quelques clients, en particulier à la famille Shefford de Drummondville. Or, un jour, ils constatent que ce client effectue un tri supplémentaire et met papiers, cartons et tissus en ballot, ce qui lui permettait de les revendre plus cher encore. Les Lemaire apprennent à la dure les lois de ce marché et s’adaptent. Avec leurs nouvelles connaissances, ils décident que la DPF peut en faire autant. Aussitôt dit, aussitôt fait ! Et c’est à Bernard que revient la tâche de trouver de nouveaux clients et de faire la livraison.
Antonio remarque aussi que certains de leurs concurrents transforment en pâte le magma que forme souvent la matière recyclée avant de la vendre à des papetières. Son imagination fertile y voit une autre occasion, et il décide de tenter quelques expériences.
Il emprunte le mélangeur-broyeur alimentaire de Bernadette et l’amène dans son atelier-laboratoire. Il y dépose un savant mélange d’eau et de papier, et le met en marche… Ce n’est pas du brocoli ou des carottes, mais le broyeur ne voit pas la différence et finit par produire une soupe épaisse d’allure indigeste. Antonio fait alors face à deux défis de taille : d’abord, rechercher une méthode pour enlever un maximum d’eau de ce produit, et, ensuite, expliquer à Bernadette la nouvelle vocation de son broyeur. Pourtant, parce que l’appareil a tenu le coup, elle ne s’en formalisera pas.
Antonio ne s’en fait pas trop avec Bernadette, qui en a vu bien d’autres, et se concentre sur sa « pâte ». Il en étend sur l’établi de son atelier, élevé au rang de département de recherche et développement de la DPF, et la pétrit pour retirer un maximum d’eau. Mais ce n’est pas suffisant. Il songe alors à la lessiveuse de la famille, et plus particulièrement au tordeur à linge dont ces machines sont équipées à l’époque. Osera-t-il refaire à son épouse le coup du broyeur ? Oui ! Il passe alors la pâte dans cette presse improvisée et obtient un résultat qui, même imparfait, lui semble toutefois prometteur. Reste alors à trouver une façon de la sécher.
Poursuivant son expérience, il achète un vieux « pulper », ou triturateur, une petite presse et un séchoir à rouleaux. Et voilà que la DPF devient productrice de pâte à papier. L’aventure aura toutefois failli coûter la vie à Bernard. Il tentait de réparer le triturateur dans lequel il se tenait debout avec une perceuse électrique. Soudain, c’est le court-circuit. Bernard se transforme en mise à la terre et c’est l’électrocution. « Je n’en reviens toujours pas de ce qui est arrivé, se rappelle-t-il encore incrédule. Le courant me secouait sans que je puisse y faire quoi que ce soit et j’étais incapable de lâcher la perceuse. Je me suis mis à tourner sur moi-même, le cordon d’alimentation s’enroulant autour de moi jusqu’à ce qu’il se débranche. C’est ce jeu de tourniquet qui m’a sauvé. »
Comme l’avait prédit Antonio lorsqu’il a démarré le projet de recyclage, les affaires vont très bien. L’entreprise a des employés à temps plein et plusieurs camions que le génie d’Antonio a transformés pour les rendre plus efficaces. « Nous nous étions transformés en une véritable entreprise de récupération, se souvient Laurent Lemaire. Avec cinq ou six employés, on triait et récupérait. Et dans notre petit local, on fabriquait aussi un peu de pâte avec le carton que l’on revendait à des papetières. » La prospérité est enfin au rendez-vous.
À l’instigation d’Antonio et de Bernard, la Drummond Pulp & Fiber se lance dans une autre aventure, la première à l’extérieur de la cueillette et du recyclage.
La DPF manquait de vieux papiers pour ses opérations de recyclage et de fabrication de pâte et devait s’approvisionner aux États-Unis. Pour ne pas faire de voyages avec le camion vide, DPF livrait de la mousse de tourbe aux États-Unis et rapportait du vieux papier. Les Lemaire connaissaient la famille Fafard qui exploitait une tourbière à Saint-Bonaventure, pas très loin de Drummondville, et qui leur fournissait la mousse de tourbe. « En passant près de la tourbière des Fafard, se rappelle Alain Lemaire, on voyait des gens récolter la tourbe à la pelle, comment se déroulait le processus d’essorage, de séchage et d’ensachage. Nous avions une idée et de la production et du marché, grâce aux livraisons aux USA. »
Les Lemaire décident finalement d’acheter une tourbière à Saint-Sylvère, près de Nicolet, dans le Centre-du-Québec. Antonio et Bernard sont convaincus qu’ils sauront améliorer drastiquement le temps de séchage de la tourbe, processus qui pouvait prendre jusqu’à une année, pour conquérir un nouveau marché et faire beaucoup d’argent. Ils construisent une petite usine à Saint-Sylvère où ils conduisent une série d’expériences allant du pompage de l’eau du sol au séchage par lumière infrarouge en passant par un procédé de filtration de la tourbe.
« Ça ne fonctionnait pas du tout, raconte encore Alain, le produit s’enflammait constamment. Ils ont alors essayé un système de séchoir à cylindre alimenté à l’électricité pour ensuite placer la tourbe dans des barils semblables à ceux dans lesquels on séchait le maïs. Mais là aussi, le feu prenait. Pire, ça explosait ! Sans compter que le tout était très dispendieux. » En résumé, le projet de la tourbière perdait beaucoup d’argent et avalait les profits de la cueillette des ordures et de l’exploitation des matières recyclables.
Parallèlement, et même s’il y croit de moins en moins, Bernard n’a toujours pas abandonné son rêve de devenir ingénieur, et il décide de se donner une autre chance. Cette fois, il s’inscrit à l’Université McGill, à Montréal. Un effort digne de mention, mais qui durera moins de deux sessions. « J’y suis allé, mais sans grande conviction, se rappelle-t-il. J’ai réussi à apprendre l’anglais, mais le reste des cours m’intéressait de moins en moins et je les suivais irrégulièrement, jusqu’à ce que je comprenne que ça ne fonctionnerait pas pour moi. »
C’est à ce moment qu’arrive un appel fatidique qui le fera définitivement stopper les études et le ramènera au dépotoir municipal de Drummondville où, avec ses frères, il avait passé son adolescence à aider son paternel à cueillir, récupérer, trier et vendre bouteilles, morceaux de verre, métaux, guenilles, papiers et cartons. Antonio téléphone à son fils et, découragé, lui apprend que la Banque Royale veut rappeler le prêt qu’elle a consenti à la Drummond Pulp & Fiber pour le projet de la tourbière, projet qui plombe lourdement les finances de l’entreprise. Pour obtenir ce prêt, Antonio avait accepté de mettre la maison familiale en garantie. Comme l’entreprise ne peut rembourser, lui explique rapidement Antonio, la banque saisira la maison familiale.
Bernard rentre à Drummondville de toute urgence. De retour à la maison, il pleure pour la première fois de sa vie, notamment parce qu’il est convaincu qu’il devra reporter le mariage auquel il songeait de plus en plus. Avec son père, il cogne à la porte de la banque et réussit à obtenir un sursis. Mais pour cela, Bernard a dû promettre de mettre fin à ses études, de revenir à la DPF immédiatement et à plein temps, ainsi que de fermer l’exploitation déficitaire de la tourbière. « On vous remboursera votre argent », conclut-il. Et les Lemaire tiendront parole en obtenant des fonds auprès de membres de la famille étendue, dont la fidèle tante Germaine.
L’aventure de la tourbière, qui se révélera en fait le premier échec en affaires de Bernard Lemaire, lui donnera sa première et plus grande leçon, affirme-t-il. Jamais plus il ne traitera avec une seule banque. Cascades ou ses autres entreprises financeront leurs activités en transigeant avec des syndicats bancaires pour éviter qu’une seule institution puisse les acculer au pied du mur. Fait intéressant, Cascades possède encore les terrains de la tourbière. « Qui sait, lance Laurent aujourd’hui avec un sourire. Peut-être devrions-nous faire quelque chose avec ça ? »
Le retour de Bernard à Drummondville le rapproche de France, qui a terminé ses études en secrétariat et travaille alors pour une société d’assurances, la Metropolitan Life. Les fréquentations deviennent très sérieuses et les deux amoureux ont peur de succomber à la passion qui les envahit. « Bernard était un homme au sang chaud, confie France, et à cette époque, il n’était pas question de coucher avec ton chum avant d’être mariés. C’est là que j’ai mis le sujet du mariage sur la table. »
Bernard aussi veut se marier, mais il pense à sa situation financière. Son salaire à la Drummond Pulp & Fiber était de 50 $ par semaine et il n’était pas certain que cela suffirait, surtout que France avait été très claire : elle voulait des enfants immédiatement. Il regarde un peu ailleurs et se voit bientôt offrir un poste chez le fabricant d’ampoules électriques Sylvania qui accordait de la valeur à ses deux années d’études en génie.
« Ils m’offrirent 100 $ par semaine et une belle carrière, se souvient-il. Le double de ce que je faisais. Je dois dire que j’ai été tenté. Mais j’ai décidé de rester dans l’entreprise familiale. Mon père ne pouvait tout faire seul, car Laurent était encore aux études et Alain trop jeune pour travailler à plein temps. » Ce fut peut-être la décision la plus importante de sa vie, car s’il avait accepté l’offre de Sylvania, il n’y aurait guère eu de Cascades avec tout ce qui s’ensuivit. « Jamais je n’aurais pris les risques d’affaires que j’ai pris pour pouvoir faire vivre ma famille si j’avais eu plus d’argent à ce moment », confirme-t-il.
Nous sommes maintena

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents