Boules d’ambiance et kalachnikovs : Chronique d’une journaliste au Congo
208 pages
Français

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Description

Envoyée en zone de conflit dans une radio en République démocratique du Congo, une journaliste canadienne se trouve plongée dans un monde qui lui fait perdre tous ses repères. Les luttes armées qui ont fait plus de cinq millions de victimes en quelques années laissent partout des traces indélébiles de violence. Seigneurs de guerre, enfants sorciers, cannibales… Tout défie la raison.
Ses points d’ancrage dans ce sombre univers : les collègues congolais qui accomplissent leur travail avec courage, l’« ambiance » qui anime la vie quotidienne, l’humour du peuple et sa résilience, précieux antidotes à l’horreur qu’il subit.
En cherchant à mieux comprendre cette épouvantable tragédie, elle terminera sa mission sur une note bouleversante.
Entre espoir et violence, temps calmes et scènes de guerre, Nathalie Blaquière témoigne, dans Boules d'ambiance et kalachnikovs, de l'un des pires drames humanitaires de notre temps.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 mars 2013
Nombre de lectures 37
EAN13 9782895973966
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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BOULES D’AMBIANCE ET KALACHNIKOVS
Nathalie Blaquière
Boules d’ambiance et kalachnikovs

Chronique d’une journaliste au Congo
RÉCIT
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Blaquière, Nathalie, date
Boules d’ambiance et kalachnikovs [ressource électronique] : chronique d’une journaliste au Congo / Nathalie Blaquière.

(Voix narratives)
Monographie électronique.
Publ. aussi en format imprimé.
ISBN 978-2-89597-395-9 (PDF). — ISBN 978-2-89597-396-6 (EPUB)

1. Congo (République démocratique) — Histoire — 1997-.  2. Blaquière, Nathalie, 1964-.  3. Femmes journalistes — Canada — Biographies.  4. Productrices et réalisatrices de cinéma — Canada — Biographies.  I. Titre.  II. Collection : Voix narratives (En ligne)

DT658.2.B53A3 2013 967.5103’4092 C2013-900709-1


Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.



Les Éditions David
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Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

info@editionsdavid.com
www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 e trimestre 2013
À Anjan. À mes parents, dont la maison ouverte m’a appris la richesse de la différence.
Merci à mes collègues de Radio Okapi. Tous ont été une source d’inspiration, et je leur en suis très reconnaissante. Merci également à Sylvie, à Micheline et à Julie, premières et fidèles lectrices de mes chroniques.

RÉCIT
1
Un tournant inattendu
Au sommet d’un escalier en pierre, gravi avec peine, une pièce sombre et suintante. J’ai déjà perdu de vue la plupart des personnes qui m’accompagnent. Ma respiration devient saccadée. Je ne reconnais aucun visage parmi les quelques hommes et femmes qui s’avancent vers moi. Je les convaincs tout de même de me suivre pendant que j’avance d’un pas incertain vers un faisceau de lumière. Soudain, une vaste étendue d’eau — certainement la mer — et un sable grossier sur lequel rien ne repose : ni algues ni coquillages. Aucune mouette. L’eau et le ciel ont une luminosité tirant sur le pourpre métallique que je trouve remarquablement belle, mais quelque chose cloche. J’amorce la descente. Gagnée par la nervosité, je sens mes jambes se dérober. Nous étions une cinquantaine au départ et me voilà seule. Je veux rebrousser chemin, cependant tout a disparu. Même la pièce sombre et les escaliers en pente raide. Un battement de tambour résonne entre mes tempes. Je tente de crier et m’élance vers un sentier. Discernant tout à coup un objet qui me semble familier, je me situe. Oui, dans mon lit, dans ma chambre, ce 24 janvier 2005.
Sept heures passées et c’est toujours la nuit noire. Je quitte mes couvertures chaudes et duvetées pour brutalement affronter le froid matinal. Ce bourdonnement, celui d’un vent violent qui pousse dans les carreaux des fenêtres une neige épaisse et mouillée, ne m’est que trop familier. C’est la tempête. Je tire les rideaux, constate et évalue. En contrebas, les allées et les trottoirs sont entièrement ensevelis.
J’enfile mon parka le plus épais, mon pantalon en nylon doublé de flanelle et mes bottes de cosmonaute ornées de caoutchouc. D’un pas lourd, j’arrive à la porte que je dois pousser pour forcer une ouverture. Transportée par le vent, une poignée de neige cristalline me gifle le visage de plein fouet.
Je suis, sans l’ombre d’un doute, la seule piétonne à pénétrer dans cet espace stérile, à l’éclairage farineux. Dès les premières enjambées, je m’enfonce jusqu’aux cuisses. Avec les flocons qui s’accumulent sur mes cils, impossible de distinguer le trottoir de la route. Normalement, mon esprit vagabonde quand je descends la rue jusqu’à mon lieu de travail, mais en ce moment, je suis celle qui a les yeux bandés dans un jeu de colin-maillard. Le vent remplit mes poumons d’un seul coup ; expirer devient un véritable bras de fer. Mon écharpe remontée sur le nez, je fonce droit devant à l’aveuglette quand, entre deux bourrasques, un gyrophare me frappe de sa lumière jaune. Un grondement sourd semble s’approcher. Je m’élance, plonge et roule sur cette neige mouvante pour me réfugier contre le mur d’une maison. Une souffleuse, munie d’un énorme rouleau de métal dentelé qui avale tout sur son passage pour le régurgiter par un conduit cylindrique, me fonçait droit dessus. La rue momentanément dégagée me permet d’arriver rapidement à la grande intersection aujourd’hui déserte. Mon bureau n’est plus qu’à deux pas.
Je pousse la grande porte vitrée rendue opaque par la buée et c’est la chaleur qui, cette fois, me claque en plein visage. Au vestiaire, je retire, morceau par morceau, mon accoutrement. Toutes les cellules de mon corps sont réveillées et oxygénées. Les pommettes cramoisies, je me dirige vers la salle de rédaction et retrouve mon poste de travail sans me douter que ma vie est sur le point de basculer.
La première surprise m’arrive dans une enveloppe, l’autre dans ma boîte courriel. Dans l’enveloppe, une lettre portant le logo de la Société Radio-Canada commence ainsi : Nous avons l’honneur de vous annoncer que vous avez obtenu un poste permanent de journaliste. Trois courts paragraphes énumèrent mes fonctions et précisent mes avantages sociaux. Le courriel, en provenance de la Fondation Hirondelle, adopte un ton plus personnel :

Félicitations ! Nous vous proposons d’effectuer une série de missions à titre de cheffe d’antenne de Radio Okapi à l’est de la République démocratique du Congo. Nous vous demandons un engagement d’au moins cinq mois et, si possible, une réponse immédiate.

La Fondation Hirondelle, dont le siège est à Lausanne, en Suisse, se spécialise dans la création de médias en zone de conflits. Au Congo, Radio Okapi est présente dans neuf régions et dans la capitale, Kinshasa. Je me laisse rêver un instant, puis relis la lettre de la société d’État.
La secrétaire de rédaction assise en face de moi allonge le cou pour me lancer, au-dessus de son écran d’ordinateur, un regard pressant. Je saisis qu’il ne faut plus perdre une seconde pour m’attaquer à l’écriture d’un nouveau texte sur l’évolution de notre blizzard qui apparaîtra dans quelques minutes sur le petit écran des Canadiens d’un océan à l’autre.

Une violente tempête s’abat sur le sud-est du Nouveau-Brunswick. À Moncton, 35 centimètres de neige sont déjà tombés depuis 6 heures ce matin…

Je démarre mon moteur de recherche. La République démocratique du Congo (RDC) vit l’équivalent d’un tsunami par mois pour le nombre de victimes… La pire catastrophe humaine de la planète… Conflits armés à l’est du pays, viol servant comme arme de guerre, épidémies, personnes déplacées… Le Congo est un des pays les plus pauvres alors qu’il est bourré d’or, de diamant, de coltan, de bois rares. Et la liste continue : cassitérite, cuivre, pétrole, uranium. Sur place, la plus grande mission de l’ONU va aider à l’organisation des premières élections libres en 40 ans. Je sens l’adrénaline monter. Les spots d’éclairage du studio me rappellent brutalement qu’il me faut courir de nouveau à la régie. J’essaie de garder mon calme. J’éprouve une sensation si forte qu’il m’est facile de m’imaginer à bord d’une navette spatiale en plein décollage. J’ai envie de bouleverser mon itinéraire et me prends à rêver à de vraies infos.
« Je t’accorde cinq mois à titre exceptionnel », m’a clairement signalé ma directrice.
De Genève, Christian sera mon directeur de projet.
Il est encore trop tôt pour connaître le lieu de ma mission. Pour une première affectation, on me postera sûrement dans une région stable. Je m’installe à l’ordinateur pour recueillir d’autres informations. Le Congo se remet péniblement de deux guerres qui ont eu comme origine le génocide au Rwanda en 1994 avec ses réfugiés, essentiellement hutus, qui sont rentrés du côté est, à coup de centaines de milliers. Les pays voisins commencent à piller les ressources naturelles et les conflits éclatent en 1996. Soutenu par le Rwanda et l’Ouganda, le chef rebelle Laurent-Désiré Kabila renverse Mobutu Sese Seko qui vient de régner pendant plus de 30 ans sur un pays affaibli et appauvri par sa dictature. Une deuxième guerre est déclenchée. Kabila est assassiné et, en 2002, un gouvernement de transition est créé. Ces deux conflits font de quatre à cinq millions de victimes. Bien que la vie tente de reprendre son cours dans cet immense pays, de nombreux groupes de milices restent mobilisés en Ituri et dans les provinces des Kivu. Avec un gouvernement qui ne fonctionne pas, les milices et même l’armée nationale se livrent à des actes criminels contre les populations. La communauté internationale est mobilisée pour appuyer l’organisation d’un référendum constitutionnel avant les élections.

*

Mes yeux brûlent de fatigue. Alors que je me prépare à annoncer mon absence prolongée dans ma boîte vocale, je découvre deux nouveaux messages. Il y a d’abord la voix de ma mère qui me souhaite bonne chance. Je l’entends passer le combiné à ma grand-mère qui vient tout juste de fêter ses 90 ans. Envahie par l’émotion, elle me rappelle que « l’Afrique est un endroit dangereux et qu’il vaudrait mieux pour moi de changer d’avis ». Puis, il y a un message de Christian qui m’annonce qu’on vient tout juste de choisir le lieu de mon affectation. Mon cœur fait un bond. « Ce sera à l’est… à Bunia. »
Ma roue de fortune vient de s’arrêter dans une ville isolée et dangereuse au cœur de la tourmente, dans le district de l’Ituri. Un endroit où peu d’étrangers ont mis les pieds ces dix dernières années. « C’est votre première mission, cependant nous estimons que la situation est suffisamment stable pour vous y envoyer. Vous avez donc l’honneur d’être la première femme à diriger la station de Radio Okapi Bunia. »

*

Le début d’un voyage n’est pour moi jamais clairement défini. Chaque petit geste accompli ces dernières semaines m’a en quelque sorte déjà transportée au Congo. Une fois ma valise enregistrée, je franchis une étape cruciale, dans ce couloir de l’aéroport Charles-de-Gaulle à Paris qui ne mène pas vers des vacances de rêve. Je dis au revoir au monde que je connais : un monde ordonné, aseptisé, éclairé à l’électricité avec de l’eau potable jusque dans les toilettes. C’est le couloir Afrique qu’empruntent les voyageurs vers des destinations somme toute assez obscures… Accra, embarquement à 14 h 15… Freetown à 14 h 45. Je me fonds dans la marée de passagers sans pouvoir maîtriser mon imagination quelque peu débridée. C’est le passage du rêve à la réalité. Serait-ce possible que je n’en revienne pas ? Un frisson me parcourt le dos. La salle d’attente est déjà remplie. Oui, je suis déjà un peu au Congo puisqu’il n’y a pratiquement pas de Blancs, outre les préposés au comptoir à la porte d’embarquement. Les gens voyagent en famille, en couple, avec des amis. Dans la salle, personne n’a mon profil : femme blanche, seule… avec en main un billet sans date de retour.
2
Destination Ténèbres
Pour un néophyte, arriver au Congo fait peur. La compagnie aérienne Hewa Bora ou Air Pur permet d’accéder à l’est du pays en survolant le sublime Rwenzori ou Montagnes de la Lune. Tout en bas, la chaîne est parsemée de carcasses d’appareils de toutes sortes et le transporteur fait partie de la liste noire européenne des compagnies aériennes.
Sur un vol des Nations Unies, via l’Ouganda, on peut atteindre Bunia en se mêlant à un nouveau contingent de Casques bleus pakistanais ou bangladais, armés jusqu’aux dents. Toute femme à bord devient le point de mire, surtout s’il agit d’une Occidentale en tenue décontractée. Cent regards insistants et une tonne de munitions, cela a de quoi rendre mal à l’aise.
Air France vole droit vers Kinshasa, la capitale à l’ouest, et arrive juste à temps pour permettre à ses passagers d’apercevoir la mégapole crasseuse et désordonnée entrer dans la nuit. C’est ce trajet que j’ai choisi d’emprunter.
À l’approche de leur pays, les passagers congolais sont gagnés par l’excitation : ils s’étirent, entament des discussions animées, ouvrent les compartiments à bagages et se bousculent pour faire la queue devant les toilettes. Bouteille de champagne en main, une hôtesse accourt pour subtilement les rappeler à l’ordre. Quant à moi, je compte sur ce dernier rafraîchissement pour me donner du courage. Mon voisin, un homme blanc dans la cinquantaine, demande à l’hôtesse de remplir sa flûte à ras bord. Étrangement, on ne s’est adressé la parole qu’au décollage, par courtoisie, pour se saluer. Mais je suis nerveuse et j’ai besoin d’établir un contact. Je me présente.
« James, ajoute-t-il en me tendant la main. Je suis de Washington. J’habite Kinshasa depuis plusieurs années. »
J’écarquille les yeux.
— Notre organisation fait de la sensibilisation à l’épargne et au crédit, poursuit-il en m’offrant sa carte de visite. On se rend dans les villages par le fleuve Congo… le fleuve vous le voyez, là ?
J’appuie mon front contre le hublot. Le tracé d’eau brune qui serpente est encore bien visible, même si la nuit tombe rapidement.
— Je vis sur une grande barge qu’on a construite avec des débris et du bois mort.
Je l’inonde de questions. Il m’apprend que, sur cette barge, lui et son équipe recueillent l’eau de pluie pour leur consommation et qu’ils vivent avec des colonies de moustiques. Nous apercevons Kinshasa. Huit millions d’habitants. Un agent de bord reprend nos verres en toute vitesse, nous demande de redresser nos sièges et de boucler nos ceintures. En douceur, nous atterrissons et ma nervosité monte d’un cran. Avec des tonnes de sacs sous les bras, chaque passager cherche par tous les moyens à être le premier à sortir. Je suis l’une des dernières à débarquer.
À la douane, un agent parcourt chacune des pages de mon passeport comme pour voyager un peu. Sans même lever la tête, il marque mon visa d’un solide coup de tampon. Je me faufile, non sans peine, encaissant des coups pour m’approcher du convoyeur à bagages. Peine perdue. Qui sont tous ces gens ? On dirait des parieurs de courses de chevaux qui ont perdu la tête, les bras en l’air, hurlant, se bousculant alors que le tapis n’a même pas commencé à rouler. D’après leur habillement et surtout leurs chaussures — la plupart portent des sandales en plastique —, ils n’ont pas l’air de passagers, encore moins d’employés de l’aéroport. Un jeune homme élancé, portant une veste orange, me demande mon ticket. Un préposé, me dis-je en lui déposant le papier dans sa main tendue. Jouant du coude, il écarte prestement tout le monde pour se mettre en première place. Quelques instants plus tard, un policier l’accoste et tente de lui arracher le ticket de bagages. Je suis confuse. Les deux discutent et le policier finit par s’éloigner. Je devine que le jeune homme n’est pas un employé, plutôt un porteur improvisé. Je garde sur lui un œil vigilant. Vingt minutes de bousculades plus tard, il n’y a presque plus personne et le convoyeur s’arrête. Ma valise n’est pas apparue et mon porteur se mord les doigts d’avoir choisi un passager qui ne lui rapportera rien. On m’indique alors l’obscur deuxième étage. L’odeur d’urine qui flotte dans les escaliers qui servent sans aucun doute de petit coin est intenable. À l’étage, je pousse une porte placardée de l’affiche Air France. Dans le bureau, un homme aux traits asiatiques tape à l’ordinateur.
— Pas d’Internet ce soir, me répond-il mollement. Il faudra attendre.
L’homme qui sue à grosses gouttes dans son bureau sans ventilateur me donne un formulaire avec un numéro de référence.
À la sortie, un policier costaud, à l’expression sévère, examine mon passeport et mon ticket de bagages perdus pendant que d’autres policiers font semblant de maintenir une foule qui tente d’entrer alors que les passagers sont presque tous partis. J’avance péniblement, à contre-courant, feignant d’être une habituée, évitant de me retourner vers chaque personne qui semble me crier après en voulant me vendre des bananes ou des cacahouètes. Une fois dehors, je suis soulagée de repérer le chauffeur qui tient un carton sur lequel est inscrit mon nom en lettres majuscules.
La chaleur est épouvantable, même si la nuit est tombée. L’airbus qui vient de nous déposer repart déjà. La compagnie aérienne ne peut prendre le risque de laisser son appareil passer la nuit à l’aéroport.
— Je vous souhaite la bienvenue au nom de Radio Okapi. Moi, c’est Jean-Pierre.
Le chauffeur me remet une enveloppe contenant des documents et un téléphone mobile. Il m’ouvre galamment la porte de la jeep. Nous empruntons une artère remplie de voitures, de minibus cabossés et de véhicules en panne. Vendeurs, enfants et flâneurs occupent les trottoirs jonchés de détritus fumants. Les bus, pleins à craquer, semblent prendre des formes humaines : des bras et des jambes sortent des portières entrouvertes, et des têtes, par les fenêtres. Et une longue procession de piétons qui rentrent à pied, tranquillement, contraste avec l’image des passagers surexcités de tout à l’heure. Jean-Pierre me dépose à un petit hôtel en me donnant rendez-vous pour 7 h pile, le lendemain. Le réceptionniste de l’hôtel m’accompagne jusqu’à ma chambre, sobre et propre. Je suis épuisée, mais je n’arrive pas à dormir. J’étouffe.
Le lendemain, à la première heure, dans un embouteillage monstre, nous retournons à l’aéroport pour mon dernier segment de vol vers Bunia.
Dans son bureau, le préposé d’Air France s’applique activement devant son ordinateur :
— On a localisé votre valise.
— Bien !
— Il faudra quelque temps avant de la recevoir : elle est toujours à Montréal.
Au rez-de-chaussée, on m’indique une salle d’attente VIP réservée aux passagers de vols onusiens. Cinq minutes avant l’heure prévue du décollage, nous sommes escortés sur le tarmac jusqu’à un Antonov. Le pilote accueille, d’un fort accent russe, les passagers hétéroclites, la plupart en veston-cravate. Je choisis un siège hublot et, une fois Kinshasa disparue en dessous de cumulo-nimbus qui apporteront l’orage, je respire déjà mieux. Arrive le ciel bleu qui ouvre rapidement la vue sur des collines, puis sur une forêt immense. Quelques heures plus tard, la chaîne des Monts bleus se dévoile. C’est un paysage resplendissant dans cette mythique région des Grands Lacs et la vallée du Rift où les eaux des bassins du Congo et du Nil se rencontrent. Apparaissent ensuite des collines parsemées de huttes, puis se dessine une plus grande agglomération avec des rues, des maisons et de la terre presque rouge. Soudain, l’avion reçoit une violente secousse. Un OOU ! s’élève de l’ensemble des passagers. Une autre secousse, celle-ci encore plus forte. Les gens commencent à s’agiter, puis à prier, et de plus en plus fort, et même à haute voix maintenant que nous chutons dans le vide. L’appareil réussit à remonter. Suivent une nouvelle chute et une dangereuse inclinaison. L’agent de bord ukrainien a disparu et le pilote ne nous donne aucune information. Mon front ruisselle. J’ai la nausée. Mes voisins ont les yeux fermés, les mains jointes. Moi, les yeux grands ouverts. J’aperçois des toits en tôle. Les moteurs ralentissent et tout se stabilise. Je me ressaisis. L’étroite piste d’atterrissage n’est occupée que par des appareils marqués UN. L’avion se pose de tout son poids. Quand les moteurs s’éteignent, personne ne bouge. Le silence est absolu et l’air épais. L’agent de bord apparaît, chancelle jusqu’à la porte, promène son regard sur les passagers : « Vvvvvelcome to Bunia ! »

*

Sur la terre ferme, Bunia correspond aux images télévisées d’une zone de guerre. Les barbelés sont omniprésents le long des routes et des convois de Casques bleus patrouillent, mitraillette en main. Les yeux fixés dans le vide, ils regardent à peine ceux qu’ils croisent : les paysans qui portent des charges sur leur dos, les femmes, bébé à la hanche, tenant des contenants de toutes sortes en équilibre sur leur tête. Sur les motos, les passagers empoignent, comme ils le peuvent, un bidon, une caisse ou un matelas. En bordure de la route, des grappes d’enfants sautillent ou courent derrière un vieux pneu de vélo qu’ils font rouler à l’aide d’une tige. Ils passent innocemment devant les devantures d’immeubles dont les coins ont été écorchés par un mortier ou une salve de mitrailleuse. Bunia semble aussi faire partie de ces lieux souillés par les éléments de la modernité : les arbres ont été coupés pour laisser place à des routes encombrées de déchets plastiques, le bruit des motos annihile possiblement les plus beaux chants d’oiseaux du monde et l’odeur du diesel couvre les parfums de la forêt pluviale. Il lui reste tout de même un ciel d’une incroyable luminosité. Et à l’horizon, des collines vertes qui encerclent cette nature morte d’un décor éclatant.
Chez Morgan est, selon le boniment de circonstance de monsieur le propriétaire, un quinquagénaire avec de grands favoris et une chevelure poivre et sel, le meilleur hôtel de toute la ville.
— Regardez, un téléviseur connecté au câble, un réfrigérateur, un réservoir d’eau chaude et du plancher carrelé !
Morgan m’a réservé une des unités style chalet suisse de deux étages, juste derrière le restaurant de l’hôtel. Un garçon, accompagné d’une jeune fille, me montre les lieux. Celui qui doit veiller à tous mes besoins s’appelle Jean-Paul. Il est étonné de voir que je n’emménage qu’avec un sac à main.
— Vous êtes certaine de ne rien avoir oublié à l’aéroport ?
Mon appartement est plutôt charmant. Canapé, tables basses, bibliothèque vitrée, chambre à coucher avec commode en bois massif, moustiquaires aux fenêtres et moquette dans chaque pièce. Jean-Paul plie une serviette en quatre et la dépose sur le rebord de la baignoire.
— J’ai besoin de chemises et de tee-shirts, vous pourriez m’indiquer une boutique ?
— Il ne faut pas faire de bêtise, ce n’est pas prudent pour une Blanche de s’aventurer dans les marchés. Nous allons nous en occuper.
Jean-Paul me présente alors son accompagnatrice, la fille du propriétaire, qui ne parle ni français, ni anglais et qui me dévisage sans retenue avec un grand sourire. Fanny et Jean-Paul dévalent en vitesse les marches de l’escalier de mon balcon, sans m’indiquer quand ils reviendront.
Première déception, pas une goutte ne sort de la douche. Je remarque toutefois, à côté de la baignoire, un seau d’eau et un gobelet en plastique. Je hisse donc le seau pour procéder à ma toilette. Les jets d’eau froide ravivent mes esprits. J’imagine que, par souci d’économie, Morgan ferme le courant et l’eau durant le jour. Cela ne fait rien. Une magnifique lumière d’après-midi inonde la pièce. J’ai à peine le temps de me regarder dans la glace que j’entends frapper à la porte. Enroulée dans la serviette, je m’empresse d’ouvrir. C’est Fannie enlaçant à pleins bras une énorme boule en jute cerclée de courroies de nylon. Elle entre prestement, balance le tout sur le canapé et tire une paire de ciseaux de sous son pagne. D’un coup agile, les courroies tombent. Apparaît une profusion de tissus colorés. Une gamme d’odeurs, entre l’humide et le moisi, envahit la pièce au fur et à mesure que les fringues, libérées de leur étranglement, se dilatent et prennent des formes que je reconnais : robes, pulls, chemises et sous-vêtements. Fanny, enjouée, retire un jeans incrusté de fils dorés et de perles en plastique puis une veste qu’elle secoue et qui dégage des milliers de particules de poussière tourbillonnant à travers le rai de lumière plongeant au-dessus de son épaule. Voilà un premier ensemble proposé : jeans moulant et veste turquoise s’arrêtant à la mi-taille. Tout en reniflant, je mime que « je cherche des vêtements avec un peu plus de tissu ». Fanny me déroule alors une tunique, genre pyjama. Entre deux éternuements, je procède moi-même à la fouille et découvre des tops argentés et des gants de soirée mêlés à des mini-jupes en faux cuir. Vêtue du pagne traditionnel, Fanny est enivrée d’excitation devant toutes ces couleurs et ces brillants.
— Canada ! me lance-t-elle en plongeant ses mains dans le monticule de vêtements.
Essaie-t-elle de me dire que la boule provient de chez moi ? Au bout d’une dizaine de minutes à décliner maintes propositions, le nez complètement congestionné, je trouve deux tee-shirts qui me paraissent les plus potables de tout le lot : l’un, de l’Agence fédérale d’aide américaine, et l’autre, vert menthe, où il est inscrit Girls and Dolls , mais en assez petites lettres. J’enfile le premier. Fanny a tout rattaché le stock et semble fière de sa vente. Je ne sais même pas s’il s’agit de son commerce à elle. Sur ces entrefaites, on frappe à la porte et j’entrevois à travers les doubles fenêtres du salon, une tête blonde.
— Karibu !
Ce mot qui signifie bienvenue en swahili, adressé à une Canadienne, fait bien évidemment sourire. Daniele Piazza m’embrasse comme si nous étions de vieilles connaissances.
— En forme ?
— Ça va.
— Alors, suis-moi.
Dans le parking de l’hôtel, il m’ouvre la porte d’un 4/4 blanc sur laquelle sont collées, d’adhésifs noirs, les lettres UN. Sur la banquette arrière, je contemple la veste bleue pare-balles et un vrai casque des soldats de maintien de la paix, sale et égratigné.
Mon prédécesseur est débordant d’énergie, respirant la joie et la santé, même après plusieurs mois de mission. Et il doit avoir dix ans de plus que moi. Bunia ne l’a donc pas trop usé. Le Suisse italien conduit comme un gamin sur son nouveau vélo et lève les mains vers le ciel — et du volant — à chaque phrase qu’il prononce. En véritable guide touristique, il m’indique, tour à tour, un restaurant, les bureaux de l’Unicef, ceux de l’état-major des Forces armées nationales et un champ qui abrite une fosse commune. Daniele pointe en direction d’un quartier, en contrebas de la route, rempli de maisonnettes et quadrillé de chemins bien droits.
— Un camp de déplacés internes. Des Congolais qui ont fui leur village en 2003. L’ONU doit le démanteler… trop dangereux. Le soir ici, on amène des filles dans des bâches pour les violer.
Daniele prend un virage à droite à la première intersection. Quand la poussière retombe entre deux coups de vent, le boulevard de la Libération laisse voir une série de bâtiments décrépits devant lesquels des centaines de personnes cherchent un peu d’ombre, tout en regardant les passants ou en tentant de vendre leur stock. Nous sommes sur la principale artère. La ville a une population d’un demi-million. Vue d’en haut, j’aurais juré qu’il ne s’agissait que d’un grand village. Daniele conduit à toute vitesse, passant rapidement devant des petites boutiques et les marchés.
— Et voici les compounds des Nations Unies, dit-il en ralentissant. C’est là que se trouve notre bureau, Radio Okapi. Tout le monde appelle ça le QG pour le Quartier général.
Le QG consiste en une série de roulottes blanches en aluminium logeant les différents services. Les bureaux des Casques bleus occupent la moitié du bâtiment entouré de barbelés et gardé par deux militaires onusiens postés dans un bunker.
— Je crois t’avoir montré l’essentiel. Plus loin, ce sont les quartiers interdits sans escorte de Casques bleus.
L’un des édifices en béton noirci par le temps et les pluies, donnant sur une rue qui ressemble au lit d’une rivière asséchée, cicatrisée par d’énormes crevasses et jonchée de pierres, porte fièrement une affiche au néon Le Manhattan. C’est là que toute l’équipe de journalistes de Radio Okapi m’attend.
« Nous étions impatients de vous voir ! » Je rencontre ainsi des journalistes aux noms insolites : Rigobert, Godelieve, Expédit, Sadala… Il y a également Esther, André, Aliana, Blaise, Jean-Marie le chauffeur et Dieudonné, le technicien-radio. Les journalistes m’apprennent la salutation « à la manière de l’est » qui consiste à se cogner le front, une fois à gauche, une fois à droite, en y allant doucement « pour s’y habituer ». Godelieve, une jeune femme très grande, avec une voix douce et qui sent bon le parfum, choisit plutôt de m’embrasser à la manière européenne. Elle me prend par la main pour traverser la piste de danse dans la grande salle où il n’y a personne. Le groupe suit derrière. Le long des murs, des tables encastrées et un bar avec une affiche de Britney Spears à côté d’un néon clignotant À votre soif ! « C’est une vraie discothèque depuis l’inauguration de la boule d’ambiance. » Godelieve pointe la boule disco au plafond et nous entraîne dans la section-restaurant, un vaste espace plutôt sobre où sont disposées des tables en bois. Un mur est décoré, du côté des toilettes, de trois gigantesques posters : un de la Vierge Marie, l’autre de Jésus à la tête auréolée et le troisième d’une publicité pour les cigarettes Portsman King Size. Une serveuse vient vers nous en traînant les pieds et nous indique la table la plus grande. J’essaie toujours de couvrir l’imprimé de mon tee-shirt From the American People à l’aide de mon carnet de notes. Ce jeu de cache-cache ne peut plus tenir et je lâche finalement mon bouclier. Personne ne semble se soucier de mon habillement et mon tee-shirt n’attire aucun regard.
— Encore une fois, soyez la bienvenue et bon séjour à Bunia, Maman !
Maman ? Je me retourne pour voir si une autre dame, en l’occurrence la mère de Blaise, s’est jointe à nous, mais il n’y a personne. Mon geste provoque un éclat de rire général.
— Maman Nathalie… il faudra t’habituer. C’est un signe de respect, peu importe l’âge. Moi, je suis Papa Daniele.
Nous trinquons avec nos verres de Primus, une bière locale. Tous les journalistes de l’équipe sont ici en rotation. Sécurité oblige. L’instabilité permanente en Ituri et l’absence d’un vrai gouvernement exposent les journalistes à trop de risques. Après trois semaines, ils retournent donc dans l’une des neuf autres stations de Radio Okapi auxquelles ils sont rattachés. D’autres collègues viennent les relayer. Expédit est le premier à parler. C’est un homme dans la quarantaine, maigrelet, à l’expression sérieuse et concentrée. Sa chemise est ordinaire, alors que ses chaussures à longues pointes font plutôt tape-à-l’œil.
— Bon, la situation est qu’à l’extérieur de Bunia, rien ne va. Des miliciens se disputent à peu près chaque village, du sud au nord de l’Ituri. L’armée congolaise effectue des opérations pour libérer les populations. Chaque jour, on observe pillages et viols absolument partout.
Esther, l’air décontracté avec son chapeau en faux léopard style Mobutu qui lui donne un look craquant, coupe la parole à Expédit :
— Et ça ne va pas dans la ville de Bunia non plus. Depuis la grève générale des enseignants des écoles publiques, des groupes d’enfants joignent les maï-bobo, ceux qui vivent déjà dans la rue et commencent à voler en groupes organisés.
— Grève générale ?
— D’un bout à l’autre du pays. Les enseignants n’ont pas été payés depuis six mois.
À mon expression, Esther devine que cela a de quoi surprendre un étranger. Elle pose sa main sur mon épaule.
— Vous savez, à peu près tout le monde est en grève au Congo, rajoute Rigobert, un homme un peu plus âgé au visage serein, vêtu d’une tunique blanche. À Bunia, cela fait cinq ans que les employés du bureau de poste sont en grève…
Des assiettes en plastique et des couverts sont déposés sur la table. Une deuxième serveuse arrive avec un plateau rempli de brochettes de chèvre et de boulettes de foufou, un plat traditionnel à base de farine de manioc. Pour détendre l’atmosphère, Aliana Alipanagama m’explique que, dans son dialecte, son nom signifie « l’enfant pleure, il est inconsolable ». Et il éclate de rire.
Ce que j’entends autour de moi dépasse de loin les folles prouesses de mon imagination. Il y a aussi l’Unicef qui doit revoir la distribution de ses kits scolaires à la suite d’une rumeur faisant croire que le logo de l’agence onusienne est le signe du diable. Et cela dans une toute petite semaine. Et on ne parle même pas des préparatifs pour les élections.
— Et savons-nous ce que nous réserve la journée de lundi ? rajoute Sadala tout de blanc vêtu.
L’ambiance est soudainement dominée par les rires et les taquineries. D’un seul coup, toute l’attention se tourne vers Dieudonné qui prépare la dot pour sa fiancée. Avec sa casquette de baseball, son jeans, son polo et ses baskets, il fait résolument jeune branché. D’emblée, il me dit qu’il est de Kinshasa et qu’il est ici en remplacement du technicien permanent, Jean, en congé de paternité. Dieudonné a donc laissé sa fiancée 2 000 kilomètres à l’ouest. Il a avec lui plein de photos d’elle.
— Voilà, c’est Solange.
Il prend un air béat. La jeune fille est photographiée en studio. Elle tient son visage entre ses mains, la tête quelque peu penchée. Sa chemise en soie vert pomme est flamboyante et son maquillage épais. Néanmoins, l’éclat de ses yeux laisse deviner une franche vitalité.
— Vous avez combien d’enfants, Maman Nathalie ? me demande timidement Jean-Marie, resté jusque-là silencieux.
— Je n’en ai pas. Et je suis seule pour l’instant.
Jean-Marie reste bouche bée. Je viens de briser l’ambiance. J’ai l’impression qu’on me regarde avec tristesse. Tous se remettent à mâchouiller leur morceau de viande en silence.
— Et je suis très bien comme ça, dis-je encore afin de détendre un peu l’atmosphère.
Daniele hoche la tête et me lance un clin d’œil. Le reste du groupe reste figé dans un état de perplexité. Finalement, Dieudonné retourne la situation en m’envoyant la bonne fortune :
— Vous trouverez peut-être l’amour en Ituri, qui sait ?
On se met à rire à gorge déployée. Évidemment, ils ont tous, à part Dieudonné, de cinq à dix enfants. Rigobert, les traits tirés, en a même vingt à la maison en ce moment, étant donné qu’il garde ceux de sa sœur.
— Pour moi, venir faire des reportages en Ituri me repose de ma vie !
Il m’est difficile d’imaginer que l’on puisse venir « se reposer en Ituri ». J’avale ma bière à grandes gorgées. Les journalistes s’expriment clairement, tout est vérifié et trouve une explication tantôt géopolitique, tantôt historique ou culturelle. Ce sont visiblement des professionnels et je suis invitée dans leur monde simplement pour les guider, les aider à structurer les informations et à les produire dans un format plus conforme.
À peine avons-nous terminé nos plats que Daniele annonce une sortie, demain matin, au camp militaire à proximité de la ville. André, un type costaud, ayant une mine de gros ourson en peluche se porte volontaire pour y faire un reportage. On attend l’arrivée d’une nouvelle brigade de militaires de l’armée nationale, les Forces armées de la République démocratique du Congo, appelées FARDC, qui ramènent avec eux une épidémie, et pas n’importe laquelle, une maladie qui sort tout droit du Moyen Âge : le choléra. Ainsi, au Congo, le choléra et la peste continuent de faire des ravages à côté d’une panoplie de maladies parasitaires et contemporaines, comme le sida et le cancer.
— Et l’OMS signale aussi quelques cas d’Ébola et de grippe aviaire à la frontière ougandaise, précise Blaise en remontant ses lunettes du bout de son majeur.
— Autre chose, Nathalie, concernant l’armée, dit tranquillement Daniele pour souligner l’importance de ce qu’il s’apprête à dire. Tu entendras souvent le mot brassage. Et ce ne sera pas pour faire de la lessive.
Il explique que le concept de brassage découle du programme national de démobilisation des groupes de milices. Le programme, soutenu par la communauté internationale, invite les miliciens qui sont dans la brousse à déposer leurs armes en échange d’une formation et d’un peu d’argent pour réintégrer la vie civile. Ils ont aussi le choix de rejoindre les FARDC, ce que la plupart préfèrent. La formation est sommaire. Dans les centres « de brassage » des miliciens, anciens ennemis ou confrères de brousse, sont regroupés, donc « brassés », pour en ressortir avec l’uniforme militaire national, une nouvelle arme à l’épaule et un maigre salaire mensuel de 12 $. Les nouveaux militaires censés arriver demain au camp de Rwampara, à tout juste dix kilomètres de Bunia, seront vraisemblablement tentés d’échapper à la misère et surtout au choléra. Il y a fort à parier qu’ils chercheront à gagner Bunia et, grâce à leur arme, voleront pour se nourrir.
Deux militaires onusiens viennent vers nous au pas de charge.
— Nous sortions du bureau et avons vu votre voiture. Comme il est déjà 17 h 30…
Daniele leur serre la main en souriant :
— Ne vous en faites pas, nous allions partir. En passant, je vous présente la nouvelle directrice qui va me remplacer.
— Madame, répond le premier. Je suis Jibril, porte-parole militaire de la Monuc, mais tout le monde m’appelle Gabriel.
Je reconnais le drapeau ivoirien cousu sur la manche de son uniforme.
— Et voici mon collègue Hasan, porte-parole du contingent bangladais qui détient, pour l’instant, le commandement de toutes les troupes de l’ONU en Ituri.
— Oh dear ! You’re so much more beautiful than Daniele ! me dit-il en m’embrassant la main.
J’entends certains journalistes ricaner. Gabriel et Hasan viennent nous rappeler que c’est l’heure du couvre-feu qui vient d’être ramené à 18 h puisqu’à peu près tous les quartiers connaissent une recrudescence d’insécurité. Nous nous levons tous de table et nous disons au revoir. Daniele et moi retournons Chez Morgan juste à côté. Je suis complètement crevée. Avant de rentrer dormir, Daniele me remet sa radio walkie-talkie . Il me faudra répondre au contrôle radio chaque soir à 20 h et l’utiliser en cas de danger. Mon nom de code sera Roméo Oscar.

*

Le soleil brille déjà intensément quand la sonnerie de mon nouveau portable retentit. Comme par réflexe, je bondis hors du lit et me glisse dans mes vêtements, les mêmes qu’hier. J’ai la tête lourde et un léger mal de cœur. André et Daniele m’attendent déjà dans le restaurant. Ce dernier, fou de joie d’entreprendre une dernière fois le trajet avant son départ prévu dans quelques jours, boit son café debout. J’avale rapidement quelques fruits et nous mettons le cap sur Rwampara.
André, habitué aux passages cahoteux et surtout aux promenades avec Daniele — tout aussi démonstratif au volant que sur ses deux pieds — est secoué d’un côté à l’autre sur le siège arrière du véhicule. Il se cramponne à la poignée au-dessus de la porte. Ayant quitté la route principale, nous traversons les quartiers aux maisons de terre battue et aux toits de chaume. Le ciel de Bunia est splendide. Je baisse la fenêtre pour laisser le vent doux caresser mon visage. À chaque tournant, des enfants surgissent des fossés dès qu’ils entendent le bruit d’un véhicule. Ils accourent sans retenue en criant LA MONIQUE… LA MONIQUE !
— Pourquoi disent-ils toujours Monique ?
Tous deux éclatent de rire.
— Ils veulent dire la Monuc. Les Congolais transforment habituellement les u en i .
Les enfants m’ont tous l’air pareils. Ils sont pieds nus, portent un tee-shirt sale et trop grand, et les garçons ont tous le crâne rasé. Daniele ralentit et s’arrête devant une corde qui barre la route. Un militaire en train de somnoler sur un banc se relève péniblement et s’avance vers ma fenêtre.
— Des barrages routiers, y’en a partout. C’est leur gagne-pain, me chuchote discrètement Daniele.
Il se penche de mon côté pour parler au militaire qui appuie ses bras croisés sur le rebord de ma fenêtre ouverte :
— Le camp de Rwampara, c’est bien par-là ?
— OK !
Le militaire a compris, il pourrait lever la barrière pour nous laisser filer. Il a choisi de prendre son temps en examinant sommairement le véhicule, peut-être pour réfléchir à la façon dont il va réclamer de l’argent. Sans mot dire, il me tend sa main noircie par la saleté en me fixant droit dans les yeux. Il dégage une odeur de terre dans son uniforme trop grand. J’aperçois par-dessus son épaule sa kalachnikov restée appuyée sur son banc. Il parle à André en swahili et lui tire quelques sourires jusqu’à ce, qu’enfin, il se décide à lever la barrière. Daniele appuie sur l’accélérateur. Rapidement, la route se transforme en tracé. Il n’y a plus de maisons et nous sommes maintenant au milieu de vastes champs. Nous croisons des groupes de femmes avec leurs enfants. Tous, du plus petit au plus grand, transportent sur leur tête ou à bout de bras des paniers et des bidons de plastique. Daniele n’est plus certain d’avoir pris la bonne direction. « Rwampara, iko wapi ? » (C’est où ?) Les femmes, surprises, s’échangent des regards. André leur parle un long moment et finit par nous confirmer que nous y sommes déjà. Cela n’a rien de l’image que je connais d’un camp militaire. On se croirait plutôt dans un camp de réfugiés. Des groupes composés de femmes, d’enfants et parfois d’hommes en uniforme sont assis à même le sol autour d’une marmite chauffant sur du charbon de bois. Quelques mètres plus loin, des abris en toile montés avec des branches indiquent les campements. Un autre groupe de personnes, réunies autour d’un puits, aussi étonnées de nous voir passer, nous regardent défiler sans retourner mon sourire.
Le chemin nous mène en direction d’une douzaine de gamins pataugeant allègrement dans une mare d’eau boueuse dans laquelle des femmes s’affairent à la lessive. Personne ne nous entend arriver et Daniele klaxonne. Le groupe se disperse aussi vite que l’éclair pour laisser la voie libre. Dans la flaque, beaucoup plus profonde qu’elle n’en avait l’air, notre véhicule s’embourbe. Cela occasionne un réel divertissement : les enfants crient, les femmes rigolent. Daniele leur adresse un sourire et secoue énergiquement le bras. Après quelques manœuvres expertes, il nous tire du trou. Les femmes retournent immédiatement dans la flaque, vêtements et savon en main, pendant que les enfants s’y trempent déjà avec insouciance. Devant, un point scintille sur le faîte d’une colline. Un bulldozer UN. Un véritable mirage dans un endroit aussi inaccessible.
Tout en haut, nous retrouvons une demi-douzaine d’onusiens qui participent à une discussion animée. Ils nous jettent un œil distrait, sauf pour l’un deux, un homme chauve et costaud, qui vient étreindre Daniele. Il travaille aux affaires humanitaires. Jihad fait un tourniquet du bras :
— Voilà ! C’est ici que seront installés les 2 800 militaires de la 4 e brigade avec 1 000 femmes et 600 enfants qui arrivent euh… dit-il, en regardant sa montre… qui devraient déjà être là et, comme vous voyez, on a drôlement du pain sur la planche.
Les travaux de construction des latrines commencent tout juste au milieu de ce champ. Jihad est déjà retourné à son groupe et tente d’imposer son point de vue.
— Je rappelle que nous n’avons pas le mandat d’aider l’armée congolaise.
À quoi un jeune homme portant un tee-shirt de l’Unicef réplique :
— Mais nous avons l’obligation d’aider les enfants de moins de cinq ans.
Au même instant, la grue émet un grondement de démarrage et plante sa pelle dans le terrain vierge. L’impact énerve un troupeau de bœufs à cornes qui dominait, il y a encore un instant, ces pâturages. Les coups de fouet du jeune gardien qui s’était arrêté pour admirer le monstre métallique ramènent le bétail sur un chemin droit. Rapidement, troupeau et gardien disparaissent en marche saccadée. Resté à proximité de la grue, Jihad hausse la voix pour que nous puissions l’entendre : il paraît que le choléra a déjà fait une douzaine de morts dans le groupe de militaires. La pelle de l’engin s’enfonce plus profondément dans le sol. André sort son matériel d’enregistrement et s’isole un peu plus loin avec Jihad pour l’interviewer. Dans le reste du groupe, le ton monte. La question est délicate : comment assister les civils — les femmes et les enfants malades — alors qu’ils sont sous la responsabilité de l’armée ? D’un autre côté, sans aide humanitaire, l’épidémie risque d’atteindre Bunia. Les discussions s’estompent quand, au loin, nous apercevons un nuage de poussière.
Six camions s’arrêtent au pied de la colline. Nous restons tous silencieux devant le spectacle. L’opérateur du bulldozer a même arrêté sa machine. Un homme qui doit être médecin se détache du groupe et, à haute voix, donne des consignes. « Il est interdit à toute personne qui n’est pas préalablement accréditée de s’approcher des voyageurs… Vous devez quitter les lieux. » André détient l’autorisation. Les humanitaires connaissent bien l’apport de Radio Okapi qui fait un travail essentiel pour la population qui, sans information, se nourrit de rumeurs. André devra néanmoins talonner l’équipe d’appui et suivre les consignes d’hygiène à la lettre.
Daniele et moi rebroussons chemin, tranquillement. La scène, même de loin, est poignante. Les premiers hommes à débarquer s’écrasent littéralement au sol. On se passe les bébés, de main en main, et on aide les femmes à mettre pied sur la terre ferme. Le reste des militaires, tous en uniformes, s’empressent de sauter, entraînant la bousculade. Dans le premier camion, le chauffeur et son passager, foulard couvrant leur visage, débarquent à toute vitesse et courent se mettre à l’écart.

5, 4, 3, 2, 1… Radio Okapi… à Bunia… sur 105,2
Et maintenant, les infos : À Bunia, on s’attendait à ce que la toute première brigade du programme de brassage de l’armée nationale soit accueillie en grande pompe. Au lieu de cela, au passage des militaires et de leur famille malade dans la caisse des camions, les habitants de la ville sont partis se cacher. Les autorités militaires refusent de dévoiler le nombre de morts et de malades. Un des chauffeurs du convoi a confié avoir perdu le tiers de ses passagers depuis leur point de départ de Goma, au Nord-Kivu. Écoutons le témoignage de Mumbéré Kitenge : « Au début, on frappait sur le toit du camion quand quelqu’un devait aller faire ses besoins. Après, c’était pour se débarrasser d’un mort. Sa famille débarquait pour pleurer à côté du corps. J’ai perdu une cinquantaine de personnes comme ça. Ces gens sont malades, il faut vraiment les soigner ! »
Au camp de Rwampara, les rescapés ont débarqué péniblement sur la terre ferme. Ils passeront la nuit à la belle étoile, sans latrines.
C’était André Kambala pour Radio Okapi, Bunia

La nuit tombe littéralement à 18 h 20. Jean-Paul nous attend, accoudé à une des tables du restaurant vide, fixant le téléviseur qui renvoie des images floues de danseurs traditionnels du Bas-Congo. Malgré la fatigue, il se lève d’un bond pour nous remettre nos clés de chambre. Au moment où Daniele part de son côté, le courant tombe en panne. Jean-Paul retourne derrière le comptoir et attrape une lampe-torche pour m’accompagner. À l’intérieur, il allume deux bougies qu’il fixe dans un cendrier sur la table du salon.
Je monte à l’étage en éclairant l’escalier à la chandelle. Allongée dans le lit, la faible lumière me permet tout juste de parcourir un rapport : État de la sécurité en Ituri . Le district est un véritable Far West. Deux trous de balle dans le plafond en pente, juste au-dessus de mon lit, sont d’ailleurs là pour me le rappeler. Je découvre ce qui vient de se produire ici : une guerre ethnique entre Hémas et Lendus semblable à celle qui a opposé les Tutsis et Hutus au Rwanda. Les Hémas, plutôt éleveurs, et les Lendus, agriculteurs, sont deux ethnies de la région qui en compte une vingtaine. Ils se disputent les terres depuis longtemps. Ces dix dernières années, les deux groupes ont forgé différentes alliances et ont servi de milices pour le compte des armées ougandaise et rwandaise impliquées dans la guerre de 1998. Cela est devenu une guerre à l’intérieur d’une autre. Des milices hémas et lendues sont devenues vecteurs pour le trafic d’or, notamment en échange d’armes. Ce conflit a fait 60 000 morts et provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes en Ituri de 1999 à 2003. Sur place, quatre bataillons de Casques bleus — pakistanais, népalais, marocain et bangladais — qui totalisent 5 000 hommes détiennent le mandat de faire usage de leurs armes. Évidemment, toutes les organisations humanitaires connues sont aujourd’hui présentes en Ituri, à une exception près : la Croix-Rouge. Six membres de son personnel ont sauvagement été tués en 2001 et les coupables, des soldats ougandais croit-on, n’ont jamais été formellement identifiés.

*

Je dénoue la moustiquaire et dépose mon téléphone à côté de mon oreiller. Je n’arrive pas à dormir. Me voici sur le point de plonger dans un quotidien bourré d’informations chocs, dans la zone la plus sensible de tout le Congo, à la veille d’élections, avec une épidémie de choléra qui risque de déferler sur la ville. Soixante-douze heures depuis mon départ, j’évolue sur une autre planète et ce monde, que je viens de quitter, semble goutte à goutte prendre fuite par ces trous de balles que je ne cesse de fixer.
3
Dans la brousse
Le détecteur de métal à l’entrée du QG des Nations Unies ne cesse d’émettre un bip strident. Le préposé, un jeune employé local, n’y porte pourtant aucune attention. À moitié assoupi, accoudé sur un bureau ne contenant rien, il reconnaît les visages et réussit à saluer tous ceux qui entrent par leur nom de code : Papa one, Tango Whiskey five, Roméo Oscar, bonjour ! Un nom d’une telle virilité me gonfle d’un certain courage pour commencer ma journée. Les employés des sections des Droits de l’homme, des Affaires civiles et de la Protection de l’enfant gagnent leur bureau en défilant devant notre porte toujours grande ouverte, ce qui me permet non seulement de saluer les autres collègues au passage, mais également de m’acclimater à la chaleur intense à l’extérieur.
Je tiens maintenant la barre. Daniele a quitté depuis une semaine et, avec l’équipe, je prends peu à peu mes repères. Certains journalistes sont déjà partis, d’autres sont arrivés en remplacement. D’ici la fin de ma mission, j’en superviserai près d’une cinquantaine. Les murs de la salle de rédaction sont d’ailleurs placardés de photos de tous ceux et celles qui sont passés par ici. Rigobert et Sadala viennent, à juste titre, de baptiser notre station « centre de brassage » de la grande famille Okapi. Entre ces visages et ceux des anciens chefs d’antenne de Bunia, on y voit quelques affiches, dont celle de la campagne de l’Unicef Toutes les filles à l’école et Non aux enfants dans les groupes armés . Il y a aussi les affiches de la CEI, la Commission électorale indépendante, qui dirige la préparation des élections avec l’appui onusien. Derrière ma chaise, un prédécesseur a eu la bonne idée de punaiser une liste d’acronymes très originaux : SONA, pour Société nationale d’assurance ; la CVR, prononcée « sévère » et qui signifie la Commission de vérité et de réconciliation ; le PALU, Parti lumumbiste ou la PIR pour Police d’intervention rapide. Et justement, l’unité de police a plutôt mauvaise réputation.
Les journalistes que j’apprends à connaître ont des histoires personnelles semblables à celles qu’on lit habituellement dans les romans. Ils ont non seulement été témoins des pires atrocités durant la guerre, mais ont été, à différents moments, détenus, menacés de mort ou battus au cours de leur carrière. Pourtant, ils sont toujours là, micro en main, consacrant leur talent à informer les populations dont la vie est marquée par l’incertitude, la pauvreté et le malheur. Ils constituent mon point d’ancrage principal dans ce no man’s land iturien. Par je ne sais quel tour de force, ils arrivent à garder confiance et bonne humeur au bout d’une journée à témoigner de tragédies humaines et à transmettre, de façon tellement naturelle, leur espoir et leur joie.
Sylvie, la ménagère, aujourd’hui drapée d’un pagne orange, époussette, avec des gestes gracieux, le rebord de la fenêtre. Je contemple ses longs bras minces de plus près alors qu’elle fait glisser son chiffon sur le clavier de mon ordinateur aussi délicatement que le souffle d’une légère brise sur une mousseline.
— Bonjour !
C’est le seul mot français qu’elle connaît, mais comme elle paraît fière de pouvoir l’utiliser.
— Maman, je crois que j’ai euh… un sérieux problème.
Dieudonné retire sa casquette avant de s’asseoir.
— C’est que sur ma liste, pour la dot, ma fiancée demande du shampoing volumisateur de cheveux. Comme je ne m’y connais pas, et que vous êtes…
La voix du diable en personne, ténébreuse et caverneuse, me fait sursauter. Dieudonné s’excuse en se tapotant autour de la taille. C’est la sonnerie de son téléphone portable. Il remet sa casquette avant de répondre et disparaît dans le studio. Au moment où j’allume enfin mon ordinateur, les deux porte-parole militaires de la mission surgissent, telle une bourrasque, dans le bureau. Comme ils se déplacent continuellement collés l’un à l’autre, je les compare à Dupond et Dupont.
— Nathalie my doll ! me lance Hasan les bras tendus vers le ciel.
Il a visiblement été marqué par le message de mon tee-shirt choisi dans la friperie de Fanny. Gabriel prend le relais pour m’expliquer qu’étant pur francophone, il n’arrive pas à comprendre Hasan qui a un accent anglais à couper au couteau et confond sans cesse les v et les b . Quand je réussis à décrypter les paroles de Hasan et que les deux se comprennent enfin, quelque chose de magique se produit. Leurs visages se détendent, les accolades se multiplient, les rires éclatent.
— Et je veux vous dire que l’opération dans le village de Boga est confirmée et que vous pouvez y envoyer un journaliste.
— Merci Gabriel.
Les deux collègues se dirigent vers la sortie. Sur le pas de la porte, Gabriel s’arrête de nouveau :
— J’allais oublier, il y a une prise d’otages vers Mafifi, à 80 kilomètres au sud-ouest de Bunia. Des agents électoraux, il paraît.
— Mais… Attendez !
Gabriel et Hasan disparaissent avant même que je puisse réagir. Sur le mur au fond de la pièce, je consulte la charte des seigneurs de guerre.
L’organigramme des six principaux groupes montre la photo des chefs et de tous leurs subalternes connus. La zone située au sud de Bunia est actuellement sous le contrôle du Mouvement révolutionnaire congolais (MRC), une milice lendue. La région sud-ouest serait, elle, aux prises avec les rebelles de la Force de résistance patriotique de l’Ituri, une autre milice lendue, également des plus meurtrières. On lui attribue d’ailleurs la mort de neuf soldats de la paix bangladais, survenue il y a à peine six mois. Sans grande surprise, l’Ituri est une zone complètement interdite à tout visiteur. Les miliciens, éparpillés dans les forêts denses, effectuent des raids sporadiques et imprévisibles dans les villages. Aucun endroit dans le district n’est épargné. En récoltant faits, rumeurs et légendes, on rapporte des embuscades, des demandes de rançon, des vols, des viols et du cannibalisme. L’étendue des actes de barbarie n’a pas de limite dans cette brousse parsemée d’hommes armés sous l’influence de substances hallucinogènes et le ventre vide, sauf pour la peur qui y loge. Les chefs, décrits comme charismatiques et investis de pouvoirs « à force d’avoir mangé des foies et des cœurs », sont redoutés. Ils créent des partis politiques « pour la libération, pour l’union, pour la sauvegarde de la nation » et se donnent ensuite des noms pour effrayer : Dragon, Kung Fu, Simba le lion ou Cobra méchant. Ils montent des armées composées d’enfants arrachés à leur famille ou appâtés tantôt par la peur, tantôt par la perspective de devenir, un jour, puissants. En Ituri, plusieurs chefs sont approvisionnés en armes par l’Ouganda voisin, notamment en échange d’or.
Outre les seigneurs de guerre qui règnent en rois et maîtres dans ce pays sans lois ni vrai gouvernement, seuls les Congolais y circulent « librement », avec tous les risques et périls que cela comporte. Les journalistes de Radio Okapi font, la plupart du temps, leur reportage à partir de zones rouges sans protection aucune, hormis leur bon jugement et leur sixième sens. Demain, un volontaire doit se joindre au contingent de Casques bleus qui partira direction sud, pour le village de Boga qui subit, ces dernières semaines, des attaques répétées de miliciens. Les Casques bleus doivent prêter main-forte aux FARDC sur le plan opérationnel.
Les journalistes originaires de la partie est du pays connaissent l’Ituri pour avoir été les seuls de toute la planète à couvrir les événements les plus tragiques survenus en 2003. L’Ituri ne leur fait plus peur. C’est différent pour les journalistes en provenance de l’ouest, particulièrement ceux de Kinshasa, qui en sont à leur première visite. Ayant entendu parler de la folie qui empoisonne la région et n’ayant pas de repères sur le terrain, ils restent craintifs, surtout au début. Expédit, qui a probablement senti le malaise de certains, se porte volontaire. Les Bangladais prévoient une opération étalée sur quatre jours.

*

Au bataillon bangladais, à quelques kilomètres du QG, un subalterne m’accompagne à travers des couloirs vert jaune jusqu’à une pièce de dimension pharaonique. Je m’installe en face d’un bureau vide et tapote nerveusement sur le bureau. Le mur est aussi orné d’une affiche des seigneurs de guerre sauf que, sur celle-ci, on a biffé les têtes des miliciens déjà capturés, tels que Thomas Lubanga, chef d’une grande milice héma. Je ne cesse de consulter l’horloge de mon portable et de lancer des éclairs du regard au soldat muet à mes côtés. Une demi-heure plus tard, un homme replet et plutôt jeune entre brusquement dans la pièce et donne congé au pauvre soldat affreusement gêné.
— Vous voulez du thé ?
Le militaire ne sait évidemment pas qu’un bulletin d’informations m’attend avec tout le travail en amont. Lui-même tient en main une toute petite tasse et je sais que, par courtoisie, je dois accepter. Il appuie ensuite sur un bouton encastré dans le meuble de son bureau. J’imagine que c’est pour commander le thé. À peine ai-je le temps d’expliquer la raison de ma visite qu’il m’interrompt pour me demander si je veux mon thé avec lait et sucre ou sans sucre avec lait. Une fois la commande passée, je lui explique la mission de Radio Okapi. Les militaires, toujours en rotation, ne connaissent pas la radio et n’ont aucune idée de son impact sur la population puisqu’ils ne parlent ni français, ni aucune langue nationale. Quand ils nous découvrent, ils tentent de nous transformer en machine à vanter leurs mérites :
— Nous avons offert des pelles et des seaux pour des travaux de réfection de la route de l’école élémentaire voisine, dit-il, tout en prenant un air sérieux. Nous avons demandé aux enfants de travailler. L’Unicef nous a dit que ce n’était pas bien. Alors, nous venons d’offrir le travail à des ex-miliciens, même si je crois que ce n’est pas trop bien pour notre sécurité… J’aimerais que vous parliez de notre initiative.
Je hoche simplement la tête. Je n’ai pas le temps de lui faire la leçon ni de lui expliquer la différence entre une information et une promotion. Et je ne dois pas l’offusquer puisque je compte sur lui pour garantir une place à Expédit avec son groupe de militaires.
— Je ne peux rien vous promettre. Cela dépendra de l’importance des autres sujets, dis-je en prenant la note rédigée en anglais qu’il me tend.
— Cela est très important, il en va de notre image.
Le thé sucré au lait chaud, une fois terminé, annonce aussi mon départ. Je remercie chaleureusement le commandant qui permet à Expédit de joindre le contingent au lever du soleil. Je note soigneusement son numéro de téléphone pour suivre l’état de l’opération et, surtout, celui du journaliste.

*

À la commission électorale de Bunia, Corneille, un grand jeune homme aux dents étincelantes, vient m’accueillir. Il confirme que deux de ses agents sont pris en otage.
— Les trois policiers qui les accompagnaient ont réussi à s’évader. Ce sont eux qui nous ont informés de la situation. Je compte sur Radio Okapi pour tenter de dissuader les ravisseurs et offrir un peu d’espoir aux victimes.
Les agents électoraux sont de véritables héros. Ils sont constamment menacés, volés, alors qu’ils travaillent sans répit en dormant dans la brousse. Dans ce pays de 60 millions d’habitants, personne ne possède de carte d’identité ni d’acte de naissance. Le pays a la taille de l’Europe occidentale et ne possède dans sa totalité, en cette veille d’élections, pas plus de routes goudronnées qu’une quelconque petite ville européenne. Dans cette vaste contrée, sans bureau de poste ni téléphone — puisque la grande majorité des fonctionnaires sont perpétuellement en grève — les agents électoraux doivent se rendre dans les villages à l’embouchure de l’océan Atlantique jusqu’à ceux situés aux confins de la région des Grands Lacs en moto, en vélo, à pied ou sur une barge. Munis d’ordinateurs, de téléphones portables, d’une génératrice et d’un appareil photo avec trépied, ils débarquent dans des régions parsemées de miliciens et entreprennent le long processus d’enregistrement :
— Votre nom ?
— Albert Baudouin.
— Né ?
— Près d’Iga Barrière. Mes parents ont toujours répété que c’était l’année de la construction de notre école par les Belges.
Un aîné du village qui regarde curieusement l’ordinateur, chose bizarre qu’il n’a jamais vue, fera le calcul. On dira que Baudouin est né en 1943, on dira au mois de mars, le 28.
— Cinq témoins ?
Une femme, trois enfants et un vieux talonnent Baudouin pour confirmer son identité. Un flash crépite. La photo de l’électeur est collée sur un carton jaune et scellée sous plastique. Cette carte sera la première et seule pièce d’identité pour 25 millions d’adultes congolais qui auront participé à l’exercice.

*

Voici 48 heures qu’Expédit est parti. La communication est encore possible et je lui parle plusieurs fois par jour.
— Nous sommes à Bogoro.
— Mais c’est à peine à 25 kilomètres de Bunia. Que faites-vous ?
— Hier, il y avait des nuages. Le major regardait le ciel, la main en visière, il a l’air de bien connaître la météo…
Le jour suivant, le convoi d’Expédit entend des tirs à distance. Deux tanks et quatre jeeps s’arrêtent. Ils resteront immobiles jusqu’au jour suivant.
Jour quatre : « Commandant, notre blindé a glissé dans un ravin, nous devons nous dégager. » Le lendemain, le convoi essuie des tirs. Expédit, laissé derrière, est le dernier invité à s’installer à l’intérieur d’un des tanks. Jour 6 : le convoi revient alors qu’il n’a pas fait la moitié du trajet vers sa destination.
Expédit rentre au bureau et croule sous les accolades de ses confrères. Les traits tirés, il nous raconte en détail comment le vent, la pluie et la boue sont apparus, aux yeux du détachement bangladais, comme de véritables obstacles, sans compter cette attaque qui a pris tout le monde par surprise. Même si les tirs sont venus de deux ou trois hommes qui ont pris la fuite, il s’en est fallu de peu pour qu’un des occupants des jeeps ne soit touché. Ce fut le meilleur prétexte pour rebrousser chemin.

*

Dans la rue, ce midi, il y a une manifestation du Parti Héma pour l’Unité et la sauvegarde de l’intégrité du Congo (PUSIC). Le cortège est surtout composé de femmes qui chantent en brandissant des drapeaux aux couleurs du parti. Elles portent également des tee-shirts assortis. Je suis frappée de voir des femmes appuyer ce qui n’est probablement qu’un groupe de milices responsable de centaines de viols et du recrutement d’enfants. Esther qui, en même temps, entre au QG m’explique qu’ici, on porte allégeance à l’enfant de son village, de sa collectivité, puisqu’il tient un rôle protecteur. Autrement dit, on ferme les yeux sur les atrocités qu’il commet. « C’est comme cela qu’au village de l’ex-dictateur Mobutu, on vante encore ses mérites et on croit fermement qu’il n’y a jamais eu d’aussi grand homme. »
En milieu d’après-midi, je reçois un coup de fil de Corneille. Je décèle, dans sa voix, un mélange de soulagement et d’inquiétude. Il m’annonce que les deux agents kidnappés viennent de rentrer et désirent témoigner à Radio Okapi. En moins de dix minutes, les deux jeunes agents accompagnés de Corneille arrivent à la radio. Comme tous les journalistes sont sur le terrain, je procède moi-même aux entrevues.
— Lui s’appelle Jon, et lui, c’est Hilaire, indique Corneille d’un air grave.
Jon a 17 ans et Hilaire en a 20. Je me présente, Jon baisse les yeux, Hilaire regarde dans le vide. Nous traversons au studio d’enregistrement. Mal à l’aise, j’invite d’abord Jon à s’avancer au micro et m’assois près de lui.
— On a tout notre temps. Quand tu veux, Jon, dis-je en ouvrant les micros.
Les deux jeunes sont manifestement sous le choc. Ils ont accepté de parler de leur éprouvante détention à la radio avant même d’aller à l’hôpital.
— Ces choses-là ne doivent plus arriver ! On doit surtout cesser de s’en prendre à nous, les agents électoraux. Notre travail est trop important.
Il fronce les sourcils.
— On était sur la route pour Mafifi quand on nous a pris…
Jon a les traits tirés, la peur lui est restée au fond des yeux. Lui, Hilaire et les deux policiers étaient à bord d’une camionnette quand une demi-douzaine de malfrats armés leur ont coupé la route. Hilaire les avait immédiatement identifiés : des rebelles de la redoutable faction FRPI. Et c’est le début du cauchemar. Il est 14 h. Le groupe commence par tout voler : ordinateurs, téléphones, essence et argent. On colle à chacun un fusil à la tempe. « Toi, tu emportes ça, et vite ! » Les otages sont forcés de transporter le butin. La marche dans l’épaisse forêt commence. Après trois heures à enjamber des branches et des arbustes, les policiers plus téméraires et surtout plus costauds prétextent une envie de pisser et prennent la fuite. Jon et Hilaire restent seuls avec leurs ravisseurs. Ils ont marché jusqu’à la nuit, puis le jour suivant, sans boire ni manger.
— On a arraché quelques bananes en route, ça nous a sauvés.
Quand les bandits sont arrivés à leur camp, ils ont séparé les deux jeunes. Les hommes qui détenaient Jon lui ont demandé s’il avait encore de l’argent. Ils l’ont déshabillé puis ont discuté entre eux, à voix basse. La nuit tombait et Jon a été attaché, assis contre un arbre. Au petit matin, miraculeusement, les bandits lui ont dit de déguerpir et de faire vite parce qu’ils risquaient de changer d’avis et de l’abattre. Commence la course folle de Jon dans la forêt dense. Des heures s’écoulent. La nuit est tombée, mais il ne s’arrête pas. C’est le lendemain qu’il arrivera dans un village. Hilaire se frotte les yeux en se levant pour prendre le relais au micro.
— Moi j’ai eu moins de chance, parce qu’ils m’ont dit que j’avais le teint blanc… En arrivant au campement, ils m’ont d’abord déshabillé. J’ai reçu un premier coup derrière la tête, ensuite dans le ventre et dans les jambes. Je me suis effondré. En me repliant pour me protéger le visage, j’ai reçu un grand coup de pied dans le dos.
Hilaire prend une pause. Il relève son polo pour nous montrer les cicatrices.
— On m’a ensuite bandé les yeux, poursuit-il. Ils m’ont soulevé de terre et m’ont forcé à m’agenouiller. Les bandits ont commencé à simuler une exécution. « Toi le Blanc, tu dois avoir de l’argent. Parle ! Parce qu’on va te rentrer une balle dans la tête ! » Ils m’ont donné des restes à manger qu’ils m’ont lancés au visage, comme si j’étais un chien.
Il reste maintenant immobile, silencieux. Hilaire ne se souvient pas de façon précise de la suite des événements. Il sait que le jour suivant, il a vu un des malfrats abattre un homme qu’on a suspendu par les pieds à une branche pour lui ouvrir le ventre.
— Les ravisseurs riaient de voir ça. Et ils riaient de plus belle devant mon air horrifié.
Celui qui devait être le chef est ensuite arrivé. Les six hommes se sont regroupés autour de lui.
— Le chef ressemblait vraiment au père d’une de mes copines d’enfance. Et j’ai l’impression qu’il m’a aussi reconnu. Il s’est immédiatement retourné, a parlé au groupe puis est reparti dans une hutte plus loin.
Le répit a été de courte durée. On a remis Hilaire à genoux, attaché ses mains derrière le dos et on lui a enfoncé l’extrémité d’un fusil dans la bouche.
— Tous, ils riaient. À ce moment-là, je me suis rendu. Mais ils continuaient de rire. Au goût du métal, je leur ai dit que je voulais en finir : « Allez-y, tuez-moi, je n’en peux plus. »
Sa déclaration a surpris. Les ravisseurs stupéfaits se sont remis à discuter. D’après Hilaire, ils ont dû réaliser qu’il n’avait absolument rien à leur apporter.
— Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai eu cette chance d’être libéré. Ma marche dans la jungle a ensuite duré trois jours. Trois jours d’enfer, surtout la nuit. Mon esprit était tourmenté et j’étais hanté par la peur.
Je ferme les micros. Corneille escorte les rescapés au bureau des Droits de l’homme où l’on va se charger de les amener à l’hôpital et de les reconduire à leur famille. Toujours secouée, je continue de réviser les reportages des journalistes qui reviennent du terrain.

*

Jour après jour, je vois défiler des histoires d’horreur. Un nouveau vocabulaire onusien s’insère dans notre discours : déplacés, réfugiés… enfants associés aux groupes armés. Les victimes tombent dans des catégories regroupant des milliers d’autres comme elles. Mais dès que je m’arrête à l’histoire d’une seule personne, je reste estomaquée, me demandant comment on peut réussir à mener une vie normale après avoir connu de tels drames. Au fil des heures, j’écoute sur les ondes de notre radio tous les drames en train de se dérouler à la grandeur du pays.

Au nord de Kindu, la population fait la chasse aux sorciers. Un groupe de gens a lapidé, le week-end dernier, une vieille femme présumée sorcière. En même temps, à Saulia, un homme accusé de sorcellerie a été égorgé dans le cachot de la police.
Selon le Conseil provincial de l’enfant, au Nord-Kivu, 1 600 cas de viols ont été déclarés ces dix derniers mois. Ces viols seraient l’œuvre d’hommes en uniformes, surtout dans les milieux où l’insécurité bat son plein comme dans les localités situées en bordure des lacs. Les filles mineures sont violées lorsqu’elles vont travailler au champ.
À Lubumbashi, une fille de 13 ans et demi, sourde et muette, a été violée par deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années, hier soir. D’après les parents de la victime, les violeurs habitent le quartier. Les deux ont été arrêtés et conduits à la police. Les parents souhaitent que les hommes répondent de leurs actes devant la justice.
Sud-Kivu… les 12 survivants du massacre commis par des combattants hutus rwandais dimanche dernier à Kaniola étaient toujours internés ce matin à l’hôpital général de Walungu. Ces enfants, qui pour la plupart ont perdu leurs parents dans ce drame, sont encore sous le choc. C’est le cas de ce jeune garçon qui explique comment il a survécu avec son petit frère encore dans le coma.

Témoignage recueilli à Walungu par Serge Maheshe :

« … quand ils ont fini de me tabasser, ils m’ont poignardé trois fois dans la poitrine. J’étais endormi à côté de mon petit frère. J’ai pu fuir dans le champ à côté avec mon petit frère. Alors, on a entendu papa crier, on voyait comment ils le découpaient avec les machettes. Nous sommes restés cachés. Après, c’était maman qu’ils attaquaient. Ils ont mis le feu à ses cheveux et ils sont sortis. C’était fini. Après ils ont tué deux personnes à côté de nous, mais je ne les ai pas vus. Ma mère était dans une maison. À part mettre le feu à ses cheveux, ils l’ont giflée. Quand ils sont partis, elle est sortie de la maison, et elle a vu que papa était mort ainsi que mon grand frère… »

J’ai la gorge nouée. Revient m’habiter ce sentiment étrange d’être dans un lieu aussi dangereux, témoin d’actes extrêmes qui dépassent l’entendement humain. Je n’arrive pas à me faire un portrait de ces bourreaux ni à comprendre ce qui les pousse à faire de tels gestes relevant de la bestialité. Et quand ce ne sont pas les hommes, c’est la malchance ou la maladie qui peut frapper à tout moment.
Le téléphone d’Expédit émet un bip. C’est un texto du chef de la localité de Boga : Appelez-moi tout de suite . Expédit bondit de sa chaise. Nous nous précipitons autour de lui alors qu’il compose le numéro du chef. Toute la semaine, Expédit a tenté de le joindre, sans succès, puisque le réseau téléphonique ne couvre pas bien le secteur. La connexion est établie. Expédit discute une dizaine de minutes avec son interlocuteur qui a réussi à « grimper au sommet d’une colline » pour capter le réseau. L’homme est en pleurs : son village vient d’être pillé de fond en comble, des huttes ont été brûlées et les récoltes décimées. Presque tout le village a pris la fuite. « Il faut avertir la Monuc et l’armée ; vous êtes les seuls à nous écouter ! » Pendant qu’Expédit prépare un texte, je cours chez Hasan et Gabriel pour les informer. J’entre à la volée et me retrouve face à face avec un jeune homme au teint hâlé qui m’envoie un sourire.
— My darling, come in please ! lance Hasan.
Je suis un peu gênée de me faire appeler ainsi devant un inconnu. Il est évident qu’Hasan ne fait que s’amuser vu son penchant pour l’exagération et l’anneau de mariage qu’il porte au doigt. L’invité aux cheveux bouclés se tient contre le mur, près du bureau de Gabriel, et prend le thé. Il s’avance vers moi pour se présenter : Anjan. Je devine ses traits indiens. Il parle un français moyen et son sourire est irrésistible. S’écoule un moment de silence et Gabriel s’immisce entre l’inconnu et moi, me regardant sourire en coin :
— Anjan est un correspondant de l’agence de presse américaine Associated Press et il est à la recherche d’histoires, comment dire…
— Originales, rétorque le visiteur.
— Oui, des histoires différentes et j’ai cru que tu pourrais l’aider.
Les deux porte-parole secouent la tête de découragement en apprenant le cri du cœur du chef de Boga. Hasan croit que cela nécessitera une intervention par hélicoptère de Casques bleus sénégalais, « des hommes à l’esprit courageux », comme il dit. Ainsi, la mission iturienne vient de reconnaître la gravité du problème après des semaines d’appel à l’aide. Hasan, quelque peu désemparé, me suggère de m’adresser aux FARDC qui ont possiblement plus de détails sur les attaques et les pillages dans le secteur sud. La Monuc est en ce moment sur une autre affaire « d’une gravité extrême ». Il s’agit de la présence de membres de l’Armée de résistance du seigneur, LRA ( Lord’s Resistance Army ), dans le nord de l’Ituri, à la frontière avec le sud Soudan. Ce mouvement de rébellion contre le gouvernement ougandais possède une réputation redoutable. Une mission de reconnaissance est prévue.
— Mes chers, je vous implore de réserver une place pour un journaliste de Radio Okapi, leur dis-je, ne sachant même pas qui pourrait s’y rendre.
Anjan me regarde en haussant les épaules, voulant dire que lui, journaliste hors mission, n’aura pas cette chance. Me voyant sur le point de partir, il s’approche pour m’accompagner.
— Nous pourrons nous rencontrer le week-end prochain ?
Je suis embarrassée de lui avouer que j’ai promis à Dieudonné de partir à la recherche de shampoing. Anjan me rassure. Il compte faire un reportage sur la vente de crèmes éclaircissantes, apparemment très prisées dans tout l’est du Congo. Des crèmes « Michael Jackson » comme on dit ici, interdites en Europe, mais dont plusieurs pays font le dumping au Congo. Nous pourrons partir ensemble en quête de produits de beauté.
— Darling , n’oubliez pas de contacter le capitaine Olivier Mputu des FARDC. Il pourra vous en dire plus sur la situation à Boga.

Avant de terminer l’émission, une pièce tout spécialement sélectionnée pour notre cheffe d’antenne qui vient du Canada. Voici pour elle la voix d’un de ses compatriotes dont toutes les Congolaises sont amoureuses : Roch Voisine !
« Seul sur le sable, les yeux dans l’eau
Mon rêve était trop beau… »

Je rentre à pied sous une pluie battante. J’aime marcher pendant les averses. En me camouflant sous mon poncho en plastique jaune, je perds mon identité et, incognito, je peux alors me promener normalement sans attirer des regards d’étonnement, de curiosité et, surtout, sans éveiller les moqueries de cavalcades d’enfants criant à tous les coups Mzungu ! (Blanche).
Chez Morgan, je découvre une douzaine de Casques bleus installés dans des jeeps garées de chaque côté de l’entrée. Je relève la tête. Ainsi les militaires me découvrent. Comme toujours, ils sont ébahis de voir une Mzungu , si rare dans le paysage. Tous ont tourné la tête dans ma direction et ne regardent que moi, malgré la foule immense dans la rue quittant le marché. Je commence à m’habituer à leurs regards qui semblent me déshabiller. Jean-Paul m’ouvre la portière et je fige en voyant un blindé avec son canon pointé droit sur nous. « C’est le grand chef militaire MONIC », m’annonce Jean-Paul humblement. L’important visiteur est nul autre que le commandant des forces onusiennes au Congo, Babacar Gaye. Il loge dans l’unité voisine de la mienne. Jean-Paul et moi devons nous excuser pour ne pas marcher sur les pieds des deux sentinelles postées sur le balcon. Évidemment, les militaires, recouverts d’un ciré noir, mitraillette à l’épaule, n’ont d’yeux que pour moi. Au bruit de la clé qui glisse dans ma serrure, deux chats qui ont pris l’habitude de m’accueillir réussissent à entrer les premiers. Sous les regards ébahis des deux militaires, j’essaie de rappeler les animaux à l’ordre, mais sans succès. Je tire les rideaux et retire un carnet de mon sac.
Ce soir, Morgan a donné la permission d’allumer la génératrice et nous avons du courant. Même les chats en profitent puisqu’ils se sont installés sur le moelleux canapé au plus près de la lampe de table. Je parcours la liste des missions internes effectuées par les journalistes au cours des trois dernières semaines. C’est au tour de Tony Ntumba, un grand jeune homme à lunettes de la station de Kinshasa. Au début, il me semblait nerveux et hésitait à sortir sans être accompagné. Mais il est fasciné par ce qu’il découvre à Bunia et sa curiosité le pousse chaque jour à s’aventurer un peu plus loin. Je compose son numéro. Un violent orage a commencé et la pluie est encore plus forte. J’entends à peine la sonnerie.
— Bonsoir Tony, il semble que tu sois l’heureux élu pour une mission dans le dossier LRA. Tu partiras demain en hélicoptère avec une unité de négociation. Ça ira Tony ? Tu m’entends ?
— Oui, Maman. Je prierai le Seigneur.

Un groupe de membres de l’Armée de résistance des seigneurs du Soudan vient de traverser la frontière congolaise dans le nord de l’Ituri. Ils campent dans le parc national de la Garamba, tuant des éléphants pour subvenir à leurs besoins. Le groupe responsable de la mort de dizaines de milliers de personnes et d’un million de déplacés dans le nord de l’Ouganda est classé terroriste selon la communauté internationale. Récemment repoussé par l’armée soudanaise, le groupe demande asile politique en RDC.
Pour Radio Okapi Bunia, Tony Ntumba
4
Miss Ituri
— Votre chef, il est où ?
Vêtue d’un pagne orange, une femme mesurant pas moins d’un mètre quatre-vingts se tient dans l’embrasure de la porte. D’un pas décidé, presque militaire, elle s’approche de mon bureau tout en balançant en cadence son énorme sac en faux cuir. Elle s’immobilise et réajuste l’attaché de foulard assorti à sa robe qui retient sa chevelure.
— Madame, les okapis ne se retrouvent pas dans le parc de la Garamba ! Y’a qu’un seul endroit pour les voir en Ituri et c’est dans la réserve faunique d’Okapi, à l’ouest de Bunia !
Je scrute un moment cette femme à la stature imposante, presque en furie, en essayant de comprendre ce qu’elle me raconte. Je lui tends la main.
— Bonjour Madame. Vous voulez passer une petite annonce ?
— Pas du tout. Hier, sur votre radio, vous avez parlé des okapis du parc de la Garamba. Je viens vous dire que c’est faux, archifaux ! me répond-elle, en piaffant d’impatience.
Je l’invite à s’asseoir pendant que je prépare deux cafés en vitesse. Au fond de la pièce, je branche la bouilloire en me remémorant nos bulletins. Hier, avant-hier, la semaine dernière… Il y a eu tant de choses. Le choléra maîtrisé au camp militaire, les Sénégalais qui ont réussi à chasser les miliciens de Boga, les LRA qui n’ont aucune intention de négocier, la fin de la grève des enseignants et le début de celle des écoliers qui profitent de l’épidémie de sauterelles pour en faire la vente. Je sais pertinemment que nous n’avons pas parlé de cette girafe, mi-zèbre de la forêt.
Je sers le café.
— Vous avez peut-être entendu l’information sur une autre chaîne radio ?
Elle tient justement dans sa main un objet en métal rouge, une maison miniature assortie d’une cheminée. Les bracelets en or de la dame cliquettent bruyamment quand elle relève la pièce devant mes yeux.
— C’est ma radio, dit-elle, en portant l’objet à son oreille. C’est vrai, concède la dame, maintenant que j’y pense, j’ai dû écouter la chaîne RTNC.
Elle me regarde droit dans les yeux. Son visage s’adoucit peu à peu.
— Moi, c’est Bernadette, mais vous pouvez m’appeler Maman tourisme.
Elle fouille dans son sac et en retire sa carte de visite : Bernadette Ondiro, chef de service, bureau du tourisme en Ituri . Elle saisit ensuite un éventail qu’elle commence à secouer frénétiquement devant son visage et se cale au fond de la chaise.
— C’est bien qu’il y ait un bureau du tourisme ici, dis-je, pour meubler la conversation.
— Vous savez, l’Ituri est vraiment un endroit magnifique. On y retrouve lions, hippopotames, grands singes, éléphants, antilopes, rhinocéros blancs et l’okapi, unique à la région, une mine d’or pour le tourisme, me direz-vous.
Elle s’interrompt pour prendre la tasse de café avec sa soucoupe.
— Cette année, on va malheureusement devoir passer la journée mondiale du tourisme dans la méditation.
J’ai appris récemment le sens de cette expression. Annoncer un événement dans la méditation , c’est une façon de dire qu’on n’organise rien, souvent faute de moyens. Bernadette m’explique qu’il règne trop d’insécurité, trop d’hommes armés dans la forêt pour y amener quelque touriste que ce soit.
— Je vous dis, en tout cas, que la situation est grave. Mais j’ai d’autres idées… j’organise un grand événement. Peut-être pouvez-vous m’aider ? Vous avez du papier et un bic ?
Je m’empresse de lui tendre le nécessaire. Elle examine un instant le stylo imprimé du logo de notre radio qui consiste justement en une tête d’okapi. « Il est beau, je vais le garder ! » Puis elle griffonne :

À toute la population de l’Ituri :
Le tout premier concours Miss Ituri aura lieu le mardi 27 septembre 2005 à Bunia. Les filles âgées de 18 à 23 ans, habitant chez leurs parents et allant toujours à l’école, sont invitées à participer. Ce n’est pas un concours de beauté, mais un concours de personnalité.
La gagnante participera ensuite au concours Miss Province orientale et Miss Province orientale se rendra à Kinshasa pour l’élection de Miss Congo.

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