De profundis II
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Description

Ce livre témoigne des efforts d’un jeune multi-diplômé pour entrer sur le marché du travail en temps de crise, et décrit la lente chute psychologique et physique que les échecs entraînent, une vraie descente aux enfers.
Le titre fait explicitement référence à Oscar Wilde, et à sa lettre écrite depuis sa geôle de Reading. Cependant, aujourd’hui la prison ne fait plus peur à personne. Ce qui fait peur aujourd’hui : c’est le chômage.

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Informations

Publié par
Date de parution 12 mars 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782411000619
Langue Français

Exrait

De profundis II
Arthur Macua
De profundis II
Pensées d’un jeune diplômé naufragé de l’emploi
LEN
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Direction Littéraire : Wilfried N'Sondé. Conception graphique : Marine Poulain Pacoret
© LEN, 2019
ISBN : 978-2-411-00061-9
À Margot
Avant -propos
Un jour j’écrirai. Ce jour-là, je sais que l’effort sera des plus naturels, des plus évidents. Lentement, sans à-coups, un écoulement continu qui se répand sur une feuille. Virtuelle. J’imagine ces filaments numériques quitter mes doigts clapotant et venir s’inscrire sur mon écran. J’imagine ce trajet dans la plus grande douceur. Les mots suinteront de mon être comme le miel d’une ruche brisée. Ce qui aura été brisé chez moi ? Mon inhibition. Ma culpabilité de l’écriture, dans une période aussi instable et irritante que celle de plusieurs mois de recherche d’emploi infructueuse. D’ici là, j’en aurai certainement trouvé un. Je l’espère. J’en aurai peut-être d’abord profité pour aller dans de bonnes adresses, bars ou restaurants, bars et restaurants, et quelques week-ends dans des hôtels. Je l’espère. D’ici là j’aurai essayé de multiplier les expériences de conforts gustatif, auditif, visuel, tactile, desquelles je me serais inéluctablement éloigné durant cette redoutable épreuve du chômage. D’ici là j’aurai essayé de rééduquer mon palais, mon ouïe, mes yeux et ma peau aux plus douces sensations dont l’on se prive nécessairement lorsque l’on vit une telle « traversée de désert ».
Mais cette soif d’écriture, je ne m’en serais jamais départie. Elle ne m’a jamais vraiment quitté. Me titillant d’abord, m’oppressant ensuite, ajoutant à cette impression d’inutilité du sans-emploi le sentiment de perte de temps de non-productivité littéraire. Pris entre la culpabilité de l’envie d’écrire et la culpabilité de ne rien pouvoir écrire encore … Alors je balaye ces inquiétudes en m’appuyant sur ma plus sincère et profonde conviction : un jour je m’assiérai à mon bureau et j’écrirai.
1. La fin de stage
La route pour arriver à ce stage de fin d’études n’avait pas été des plus claires. À vrai dire, j’avais déjà raté mon entrée dans la vie active à la suite d’un premier diplôme. Deux ans plus tôt donc, la fin de mon premier Master 2 en Relations Internationales m’avait mené à la fin de mon premier stage de fin d’études, qui lui ne m’avait conduit nulle part. Une année scolaire entière s’écoulerait ainsi dans ce no man’s land sociétal.
Il y avait eu plusieurs étapes durant cette année. Des étapes qui refléteraient exactement les sombres heures que je détaillerai par la suite. Une année scolaire, c’est déjà long lorsque l’on est occupé, alors imaginez lorsque l’on est « inactif ». Il y avait donc eu, en premier lieu, la recherche d’emploi. Enthousiaste quant à mon entrée sur le marché du travail, désireux de mettre mes compétences au service d’une mission qui m’intéresse, dans une structure en lien avec mes études, que demander de plus ? Pour certaines filières, c’est déjà un vœu très audacieux. Offres d’emploi relativement rares pour des candidats trop nombreux, échecs des candidatures… Six mois de recherches d’emploi ne m’avaient ouvert que la maigre possibilité d’un stage non rémunéré à Londres… Allons donc. La voie qui s’ouvre n’est pas celle espérée. L’enthousiasme se mue en découragement, découragement qui appelle alors une remise en question, toujours délicate, souvent douloureuse. Après ce premier échec d’insertion, à vingt-trois ans, j’ai compris qu’un diplôme complémentaire me serait du plus grand secours pour intégrer le marché du travail français. Me voilà donc à l’abordage d’un second Master 2, en Management cette fois-ci, afin de me rapprocher du vivier des entreprises et ainsi viser un plus grand nombre de structures.
Cette réorientation avait deux conséquences directes : le plus en plus fréquent « retour chez les parents » (ou chez l’un des parents), et l’abandon des recherches d’emploi au profit de révisions pour le test d’entrée dans le second diplôme. Une fois l’admission acquise, restait à se préparer pour une nouvelle rentrée.
C’est au cours de cette année d’apparente inactivité, d’« inactivité sociale » pourrait-on dire, que j’ai commencé à envisager mon désir d’écriture autrement. Envisager seulement. En réalisant la quantité des notes que je prenais régulièrement, sur des post-it ou autres bouts de papier, en réalisant également les différentes « épreuves » qui m’avaient mené jusque-là. Une perspective d’écriture plus sérieuse pointait en moi, mieux construite, mieux ciblée. Puis les cours ont repris.
Sortie de mon second cursus universitaire. Oui, je me suis fait une fierté d’étudier uniquement en université, dernier lieu semble-t-il de transmission du savoir pour le savoir, du savoir pour la construction de soi et non dans une optique professionnelle. Je le sais bien, ce schéma est désuet, voyez où cela m’a mené. Alors je ravale ma salive et je passe. Vieil humaniste romantique, me direz-vous… Et je plaide coupable. Ma réorientation semblait néanmoins payer : mon stage du second Master 2 me propulsait au 25 e étage d’une tour du quartier de La Défense, avec vue sur tout Paris.
Cette vie ne me déplaisait pas. Travailler à La Défense, cela tient du mythe. Certaines personnes assènent sans sourciller qu’elles n’accepteraient jamais ça. Faire partie de cette fourmilière, impossible ! L’avant-garde du capitalisme en France, l’émule de la City londonienne, hors de question que j’y participe ! Oui j’ai croisé ce genre de discours parfois. Mais pas là-bas !
Ces six mois m’ont beaucoup plu, beaucoup apporté. Je me suis senti m’épanouir dans cet environnement. Contrairement à toute attente, j’ai aimé porter le costume-cravate cinq jours par semaine. Aimé me fondre dans cette masse de costumes-cravates cinq jours par semaine, et de tailleurs ou pantalons-talons également. À peine sorti de chez moi je pouvais déjà ressentir des élans de fierté, presque une assurance, en bonne partie grâce à mes nouvelles tenues. Et puis le costume marque on ne peut plus clairement la fin de la vie étudiante. On y attache responsabilité et sérieux quand l’ambiance estudiantine renvoie elle à des images plus festives et insouciantes. L’entrée de pied ferme dans la vie active passait donc par ce changement de style vestimentaire. Ce rituel d’intégration me plaisait, à la fois indolore et, pensais-je, définitif.
Le simple fait de sortir le matin pour aller travailler allait aussi dans ce sens. J’étais socialement utile. Utilité sociale par le biais de mon activité professionnelle au sein d’une entreprise. Je percevais une gratification mensuelle généreuse en échange de journées de travail bien remplies. La charge de ma rémunération revenait donc à cette entreprise plutôt qu’à la société française. Je vivais presque « normalement », je me trouvais aux portes de la grande vie. Toutes les conditions pour un épanouissement personnel sur le long terme semblaient réunies.
La question de l’emploi est étroitement corrélée au thème des transports. En ce qui me concerne, je privilégie le réseau souterrain : métro et RER . Il y a tant de manières de prendre le métro. Foule touristique du week-end, foule travailleuse aux heures de pointe en semaine ou groupes d’individus erratiques après minuit. Les usagers et leurs comportements ne sont pas similaires selon les jours et les horaires. Un aveugle s’y repèrerait aussi bien : petits groupes touristiques et les échanges ne sont pas en langue française. Foule d’individus travailleurs et les seules paroles reflètent la densité des regroupements dans les rames : « Poussez pas » ou « Aïe , mon pied, attention ». Groupes de soirée erratiques et les voix sont fortes et imbibées.
J’ai aimé prendre le RER A . Ce n’est pas le cas de tout le monde, c’est vrai. Pour ma part, je subis régulièrement une mutation lorsque je prends le métro. Nous sommes probablement nombreux dans ce cas. Que vous soyez d’humeur apathique en week-end ou que vous partiez tôt le matin au travail pour prendre votre temps, un déclic se produit généralement pour vous pousser à achever votre trajet dans les plus courts délais. Vous avez beau avoir envie de flâner, ne pas être pressé, marcher tranquillement, le métro parisien vous transforme. Finis les bons sentiments dans ce monde souterrain. Quand bien même marchiez-vous d’un pas lent, certains devant vous, au bord de l’immobilisme, vous ralentissent davantage. Si vous n’accélérez qu’un peu, vous bouchez une trajectoire et perturbez la fluidité des courses les plus rapides par le rythme saccadé de votre allure. Tout cela vous incite finalement à vous lancer dans un sprint pour arriver au bout du périple le plus vite possible. Essayez un peu de vous arrêter ou de prendre votre temps dans ces allées, tout vous en empêche. Si vous tenez absolument à vous arrêter, il faut trouver un coin hors du flot qui vous emporte, et ces endroits ne sont généralement pas de ceux qui donnent envie de s’y attarder. Une fois dans l’un de ces recoins, hors du courant, mieux vaut se boucher le nez et avoir ses vaccins à jour. Finalement vous n’avez guère d’autre choix que d’accélérer et de compter ces occasions parmi votre lot de sport quotidien. Qui s’en plaindra ? Certainement pas les services publics qui nous matraquent sans arrêt de leurs publicités et autres avertissements à ce sujet. Mais, se dépêcher, c’est en contrepartie vous priver de la possibilité de vous étonner de mille et une choses. Bon d’accord, d’une ou deux choses. Scènes que vous avez souvent sous vos yeux pour certaines, sans pour autant y prêter l’attention que vous auriez pu leur accorder. Les accords mélodieux d’un guitariste, une affiche de spectacle, une connaissance que l’on ne salue même pas… Filer. Filer au plus vite. Accélérer encore, éviter les obstacles. Entre les boiteux, les mendiants, les poussettes, les valises, les groupes, les perdus, les indécis, les bras balanciers des femmes… Ici un décrochage rapide pour passer un embouteillage de croisement et profiter d’une ouverture toute éphémère. J’ai cru voir la brusque cambrure d’un requin pour changer de cap. Là une personne s’arrête sur un tapis roulant et la femme qui la suivait la dépasse. On croirait une geisha qui officie sur sa natte, petits pas pour une rotation à 90 degrés à gauche, puis à droite, puis les pas s’agrandissent pour reprendre une vive allure. Tel un requin, telle une geisha, vous pivotez et brisez votre courbe. Oui c’est bien cela, ces esquives souterraines… Petits pas de côté, sautillements, accélérations.
Ah ces bras balanciers ! Un des comportements les plus cocasses de cette liste. Je revois tous ces bras droits collés au corps, coudes repliés, pour bien tenir leur sac à main contre elles, et en revanche le bras gauche qui mouline, qui mouline et mouline encore, à une distance de leur hanche toujours plus exubérante. Avancent-elles plus vite pour autant ? Question d’équilibre, ou de fierté ? « On ne me double pas ! » semblent-elles s’écrier. Marqueur de l’essor de la condition féminine ou expression inconsciente d’une volonté castratrice dans le balancement de ce poing ? Essayez un peu de doubler l’une de ces dames, de passer entre ce pendule et la foule qui arrive en sens inverse… Si l’on veut sauver ses parties génitales et ne bousculer personne, mieux vaut être patient.
Ce n’est pas une foule. C’est une houle. Dès que l’un trace sa voie, cent autres s’y engagent, s’y engouffrent, et empruntent ce sillage pour éviter les percussions. Tout va très vite. Les couloirs du métro parisien… Des sillons qui se dissolvent en une fraction de seconde, submergés par de nouveaux sentiers au destin tout aussi éphémère. Fascinant .
Oui , dans l’ensemble, ça m’a plu. J’ai aimé prendre le RER A et voir à notre terminus tous les wagons se vider comme un immense épanchement séminal chargé de féconder l’économie française. Cette arrivée triomphale avait de l’allure, pas de doute. Silencieuse mais volontaire. Mécanique mais confiante. Il y a à ce moment-là, au-delà de visages peu expansifs, une certaine cohésion fraternelle qui se crée. Une empathie collective, presque une communion inconsciente. Ou du moins c’est ce que mes jeunes yeux voulaient voir, ce que mes tripes voulaient ressentir. Idem en montant dans les ascenseurs de la tour. Un sentiment de moindre ampleur car nous sommes là moins nombreux que dans une rame de RER , mais par ailleurs plus préhensible, car nos efforts, en sortant de cette cage, participent à la réussite d’une même entreprise. Moi qui n’ai jamais habité plus haut qu’un troisième étage, me retrouver au 25 e en moins de temps qu’il ne faut pour se recoiffer et réajuster sa cravate, c’est exaltant ! Ce décorum sent le travail, oui. Et j’avais par-dessus tout envie de travailler. C’était exaltant.
Pour avoir effectué ce trajet à plusieurs reprises après la fin de mon stage, je confesse que je ne l’ai pas trouvé aussi plaisant qu’alors. J’en conclus que l’intention plus que la destination aidait à mieux supporter le voyage. Et tout compte fait c’est bien naturel. Essayez un peu de partir en vacances l’esprit préoccupé. Où que vous alliez, vous ne trouverez aucun répit, et les vacances seront finies avant de comprendre qu’elles ont commencé. C’est le même schéma ici : j’allais travailler. Et dans un espace aussi grandiose que La Défense, c’était un bonus. L’intention tenait un rôle certain dans mon appréciation, maintenant je le sais. Refaire ce trajet avec un entretien d’embauche à l’arrivée plutôt qu’un travail, ça change tout. Voir défiler trois ou quatre rames avant de pouvoir m’embarquer, me serrer dans cette cohue plus dense que lors d’un concert de superstar du Rock, cela ne me gênait pas. Ça faisait partie du jeu, et j’étais bien trop content d’y jouer pour regretter ces menus désagréments. Maintenant c’est différent. L’atmosphère pesante de l’air réchauffé par la promiscuité dans la rame est décuplée. Les odeurs oppressantes dans les couloirs, que je remarquais à peine, me sont devenues nauséabondes. Les visages paraissent plus fermés qu’à l’accoutumée (difficile à imaginer), et le mien également, qui doit porter les stigmates du stress qui m’envahit avant chaque entretien. Même l’arrivée triomphale à la station de La Défense ne m’a pas paru aussi flamboyante que dans mes souvenirs… Cette fois je ne fais plus partie de cette cohésion instantanée. J’en suis à la marge, et malgré mes efforts pour y revenir, je suis de facto dans l’impossibilité de ressentir cet esprit de groupe subliminal. Hors-jeu.
J’ai cru, ou plutôt voulu croire, en obtenant ce stage, que je me mettais les pieds dans une immense entreprise pour avoir la chance d’y évoluer à long terme et d’éviter toute mésaventure d’ordre financier pour les prochaines années. Autrement dit, pour avoir la chance de bâtir des fondations solides pour mon avenir, et profiter d’une bonne vie. J’ai voulu croire… Vouloir, et croire, certainement les deux verbes les plus susceptibles de vous aveugler.
Finalement j’ai d’abord ri. Désirant occulter la révélation qui m’était faite, je me souviens avoir d’abord ri. Occulter le sens d’une révélation, n’est-ce pas un penchant naturel de toute l’humanité ? N’est-ce pas la réaction du Monde face à l’Annonce de Jésus, selon René Girard ? N’est-ce pas la réponse de l’Église face à Copernic puis Galilée ? Combien d’autres exemples encore ? Ensuite mon visage s’est fermé. Avec un temps de retard, certes. La signification avait soudain frappé mon cerveau tel un éclair en pleine nuit, n’éclairant que ma déception, ne me laissant entrevoir que ma solitude dans l’immensité prochaine des annonces d’emploi. Après une décharge de colère que je cachai tant bien que mal, que seul un flash imperceptible dans mes yeux avait dû trahir, j’essayai pour contrebalancer ce rire primitif d’exprimer avec la moue la plus sévère tout le désarroi que cette annonce avait provoqué. Puis vient l’acceptation. Le cheminement psychologique classique du deuil, mais en accéléré… car, enfin, qu’est-ce qu’un remerciement, sinon le deuil des chances que l’on avait nourries ?
N’est-ce pas un deuil plus douloureux lorsque la coopération a été bénéfique aux deux parties ? Il faut savoir gérer aussi cette programmation de la fin… S’il est plus compliqué de sauter d’un train à un autre que de se lancer dans le vide, j’imagine que quitter un emploi pour enchaîner sur un autre est nettement plus confortable que de se retrouver sur le banc des chômeurs .
Le poste que j’occupais n’existait pas avant moi. L’on m’avait dit d’emblée qu’il n’existerait pas non plus après, mais que d’autres opportunités se présenteraient. Mon apport durant ces six mois s’était révélé, sinon essentiel, du moins capital pour que le poste devienne permanent et participe à un meilleur fonctionnement de l’ensemble. Mais seul le poste était maintenu ; moi j’étais évincé.
J’ai d’abord ri car le quinquagénaire qui me remplacerait tendait régulièrement à jouer avec les nerfs de mon supérieur. Celui-ci allait donc voir celui-là s’installer sur la chaise que je chauffais alors, c’est-à-dire à moins de deux mètres de lui. En conclusion, pas la peine d’essayer de dédouaner mon supérieur, avec toute la mansuétude dont je peux être capable. Je préfère penser qu’il n’avait donc pas eu son mot à dire… C’est tout simplement l’œuvre de la loi des règles. Comment ferait une telle structure pour se maintenir sans règle ? La règle qui m’a éliminé, c’est celle établissant la préférence au reclassement d’internes plutôt qu’à l’intégration de stagiaires, considérés externes. Une des nombreuses règles rattachées au principe d’économie en période de crise. Ils n’allaient quand même pas y déroger pour mes beaux yeux, ou pour mon bon travail. Les affaires sont les affaires. Les règles sont les règles. Mais qu’importe. Tout compte fait, j’ai d’abord ri pour de mauvaises raisons.
Second stage de fin d’études, et à nouveau le même vide à la sortie. Retour deux ans en arrière ? Ça y ressemble. Pourtant j’ai un diplôme flambant neuf censé attirer la plupart des recruteurs du privé comme du public. Et cette fois je ne peux plus jouer la carte d’un nouveau diplôme si ma recherche d’emploi s’éternise. Pas un retour deux ans en arrière, donc. J’ai tout de même avancé depuis. Mais la société aussi. La « Crise », loin de s’être estompée, s’est au contraire installée jusque dans les esprits et les mœurs. Mon recrutement ne tient-il qu’à une question de timing ? Je ne pense pas, pas seulement . Pas de retour deux ans en arrière donc, mais j’ai toujours des fourmis dans la plume…
L’idée d’écrire ne s’était pas manifestée au cours de cette année, mais à ce moment-là, à la fin du stage, elle avait potentiellement le champ libre. Durant l’année, elle s’était mise à l’écart, tranquillement dans un tiroir de mon cerveau, attendant l’heure adéquate pour ressortir avec plus de puissance. Mais cette jungle de l’entreprise multinationale est passionnante, et je me tenais constamment sur le qui-vive. Oreilles aux aguets, regards innocents mais intéressés, cet environnement attisait plus que ma curiosité. Tant de problématiques ! Gestion des chaînes hiérarchiques, rapports de force, difficulté de coopération avec certaines pratiques ou personnalités opaques, remplacements pour cause politique, pour cause stratégique, parachutages pour cause relationnelle éventuellement… Et des problématiques si variées ! Je prenais soin d’observer les différents comportements avec le maximum d’attention. Toutes ces mimiques, toutes ces répliques, quelle matière pour qui veut repeindre ce tableau dans un livre ! Puis viennent les questions périphériques. Les démarches dans les couloirs, les rendez-vous déjeuners, le sport après le bureau, etc. Mon activité était telle à ce moment-là que je ne pensais pas m’engager dans une rédaction à chaud. Après des journées de 9 heures – oui j’avais un tuteur bienveillant –, suivies de soirées entre amis ou de sorties sportives, j’étais bien assez occupé. Plus encore que toute cette activité, c’est l’intérêt que je nourrissais à l’égard de ma fonction qui empêchait ma plume de voleter dans mon esprit. Tout cela est donc scrupuleusement resté inscrit dans ma mémoire. Tout cela vieillit paisiblement dans mon fût intérieur.
Une fois cette page tournée, je quittais le petit bassin des recherches de stage de l’été précédent pour retomber sans bouée ni brassard dans le grand bain de la recherche d’emploi.
2. Démarches administratives
Lâché sur l’épave déstructurée d’un navire en haute mer, le premier réflexe pourrait être de trouver une planche de bois ou quoi que ce soit d’autre qui flotte. On voudrait économiser ses forces dans une situation qui risque de durer un certain temps, peut-être même assez longtemps pour nous être fatale. Ces flotteurs, qui vous aideraient à maintenir la tête hors de l’eau, ce sont les aides de l’État. Elles existent pour le logement, les transports, les substituts de salaires, la recherche d’emploi elle-même, la santé, etc.
La réalité est tout autre. Dans les faits, le premier réflexe est la recherche d’emploi. Mû par la confiance de retrouver rapidement un emploi, grâce à mes diplômes et à mes expériences professionnelles, je ne pense qu’à bondir sur les offres. L’orgueil aussi, m’empêche d’aller directement rechercher de l’aide. À vrai dire, cela m’était tout à fait inconcevable. Pour moi comme pour tant d’autres de mes amis qui ont réagi de manière identique. Tous, sans la moindre exception, et nous étions pourtant nombreux, tous avons commencé par nous concentrer sur notre recherche d’emploi. Pas un pour se ruer sur les aides d’État. Pas un seul. Mais c’était une fausse concentration que cette chasse précipitée à l’emploi, c’était en réalité de l’éparpillement. On ne se figure pas que cette situation peut durer. Que cette situation va durer. Selon notre primo-conception à peine consciente, la qualité de nos parcours serait assez étincelante dans les piles de CV des employeurs pour que nous soyons naturellement élus sur l’une de nos premières candidatures. Et puis, il y a la question du temps… S’occuper de toutes ces affaires d’aides publiques rogne le temps imparti à la recherche d’emploi, et réduit par conséquent notre efficacité et nos chances de rebondir rapidement.
C’est un réflexe. Ce n’est qu’un réflexe. Plus éphémère qu’une étincelle. Pas plus long qu’il ne faut au toréador embroché pour courir hors de l’arène avant de s’écrouler. Le temps d’un accès d’adrénaline face au danger. Si le naufragé, incrédule, pris de panique, commence d’abord par remuer dans toutes les directions, il en vient rapidement à retrouver ses esprits. Sa première pensée réfléchie, stratégique, lui dicte alors de nager vers un bon flotteur et de s’y agripper à tout prix. C’est ici que la raison, prônant la prudence, reprend le dessus. La raison car nous sommes des milliers dans le même cas, et des centaines répondant aux mêmes annonces. La raison encore car le marché de l’emploi étant morose, l’éventualité d’une embauche stable et rapide est d’autant plus improbable. La nature prudente qui l’emporte sur le pic d’orgueil car, une fois ces éléments pris en compte, on entrevoit l’infecte et ignoble possibilité que la situation s’éternise. Après un bref mais significatif baroud d’honneur, l’on se résout alors à prendre du temps sur les recherches pour remplir les dossiers administratifs. On aura bien assez de temps plus tard pour s’occuper de nos candidatures.
Obtenir ces aides de l’État implique des démarches que j’ignorais pouvoir affronter. Mais nécessité faisant loi, je m’y attelais le plus rapidement possible et finalement, ces péripéties administratives ne furent pas aussi insurmontables qu’on me les avait d’abord présentées. Il y eu certes quelques couacs, mais d’une importance mineure et ne retardant pas démesurément l’accès aux aides tant recherchées.
Si je n’ai jamais été enclin à entreprendre ces démarches, c’est qu’elles représentent une sorte d’abdication. On pense à assurer ses arrières plutôt qu’à aller de l’avant. Les États-Unis, d’après l’image que j’en ai, sont une des rares incongruités hors de ce tropisme mondial. Le lien de cette logique avec le communisme ou les états oppresseurs me vient ici naturellement. De là découle tout aussi bien la cohésion entre différentes classes sociales d’une société que le maintien de régimes autoritaires, pétrodollarchiques par exemple. Mais où se situe la limite entre système de redistribution de revenus minimum et achat de la paix sociale par des dirigeants intrigants ? Le mouvement des jeunes « indignés », sous les diverses formes qu’il a pris dans le monde, n’a-t-il pas démontré l’affaiblissement de ces systèmes ?
En s’attaquant à ces démarches, on fait le malheureux pari que notre situation va s’éterniser. S’y consacrer, c’est à la fois prendre du temps sur la recherche d’emploi et surtout mettre de côté l’espoir de rebondir rapidement, avant même que ces aides puissent nous être débloquées. S’y consacrer, c’est une difficulté morale non négligeable. Difficulté à surmonter néanmoins, et qui s’efface d’autant plus aisément que les considérations matérielles sont prégnantes, voire étouffantes. La corde qui serre lentement le cou du pendu, voilà la situation. Difficulté à surmonter obligatoirement si l’on veut durer sur notre radeau de fortune. Si l’on veut durer sur notre potence.
La gratuité des transports fut, si je me souviens bien, la plus longue à obtenir. Mais elle m’est devenue si chère et j’en profite si régulièrement que je ne pourrais en rien la blâmer pour ça ! Il est d’ailleurs possible qu’elle soit la plus longue à obtenir car il faut d’abord bénéficier d’autres aides pour la recevoir. Avant d’en disposer, je limitais mes déplacements au maximum. La marche était devenue mon premier moyen de transport, je regroupais toutes mes sorties les mêmes jours pour utiliser le moins de tickets possible, puis je marchais encore. Un de mes amis se trouve actuellement dans cette situation. N’ayant pas encore tous les documents pour être éligible à ce privilège, il ne se déplace plus en ville qu’avec son sac à dos et ses tennis, fidèles compagnons du randonneur urbain.
Une fois installé sur un flotteur improvisé, on peut se mettre à chercher un moyen de propulsion pour avancer. Parallèlement à ces demandes de subventions, je m’inscrivais donc à Pôle Emploi et à l’Apec (Association pour l’emploi des cadres – l’équivalent du Pôle Emploi des Bac+5). Là encore j’enchaînais les démarches sans encombre, et je trouvais l’engrenage plutôt bien huilé, bien que d’autres connaissances aient eu des parcours plus compliqués.
Deux ou trois ateliers de groupe avec l’Apec m’ont permis de rencontrer des collègues inconnus, nouveaux diplômés, nouveaux chercheurs d’emploi. Je dois dire que cette première réunion était plutôt déconcertante tant nous étions nombreux. Nous étions deux salles d’une vingtaine de personnes. Combien de ces réunions ont lieu chaque jour ? Chaque semaine ? Et s’il faut ajouter celles de Pôle Emploi ? Et s’il faut ajouter ceux qui ne se sont inscrits nulle part ? C’est terrifiant… Ces questions me taraudaient alors que nous faisions un tour de table pour nous présenter. Il y aurait ici de quoi réécrire la prophétie des armées de chômeurs de Marx avec les nouveaux diplômés.
Passée cette première vision d’horreur, je concède que ces ateliers ont été instructifs et utiles. Instructifs sur le plan humain, car on apprend quels sont les cursus qui peuvent déboucher sur l’Apec ; utiles sur le plan des échanges encadrés par un conseiller. Sur les différents cursus, il me semble avoir été surpris de compter trois personnes ayant un parcours lié à l’agronomie. Surprenant d’en voir tant d’abord, surprenant qu’ils ne trouvent rien ensuite, préjugeant que cette filière devait fournir des débouchés rapides. Je me souviens d’un diplômé en marketing, confirmant que les offres affluaient dans son domaine mais que les candidats étaient plus nombreux encore. Et puis une jeune femme qui avait je-ne-sais quel parcours dans les énergies renouvelables… Je n’ai plus souvenir des autres participants. Outre notre situation de chercheur d’emploi, j’étais sidéré de constater que tous, nous avions au moins une expérience sérieuse au sein d’une grande entreprise ou bien dont une mission effectuée s’avérait d’une réelle complexité. Malgré cela, aucun de nous n’avait été reconduit, et j’allais par la suite rencontrer bon nombre de personnes qui partageaient notre sort. La « Crise » semblait faire son œuvre. Guère plus à dire à propos de cette première réunion : présentation des participants, présentation du conseiller qui allait nous suivre personnellement, et présentation des possibilités offertes par l’Apec : ateliers thématiques, simulations d’entretiens, etc.
Deux autres réunions suivirent, en plus petits groupes, pour travailler sur nos CV , lettres de motivation et projet professionnel. Chacun apportant son avis sur les documents des autres, ces échanges ont été très intéressants. J’ai gardé les retours de mes camarades d’infortune au sujet de mon CV et de ma lettre. Les voilà pêle-mêle :
« Trop vaste, pas assez de détail. Mieux détailler le projet sur lequel tu as travaillé. Quelles contraintes rencontrées ? Quels résultats concrets ? Accent bien mis sur la coordination, l’écoute, le multitâche, le relationnel, le reporting . »
En dernier recours, le conseiller atténuait ou approuvait ces retours. Voilà un exercice simple, bien encadré, qui apportait beaucoup sur ma façon de présenter mes expériences. Avoir sous les yeux les CV d’autres personnes permet aussi de comparer les différentes formes sous lesquelles chacun peut présenter ses faits d’armes. On peut reprendre une idée sur celui-ci, une autre sur celui-là. Et puis on est écouté. Ça compte, ça rassure. Trouver une écoute, c’est important, l’interlocuteur fût-il payé pour le faire. Ces échanges m’ont vraiment paru enrichissants, mais qui parle à cet instant ? L’Homme, le chômeur, l’auteur ? L’Homme pour l’écoute, le chômeur pour les conseils, l’auteur pour toute la matière récoltée ?
Un dernier exercice de présentation de soi en un temps chronométré (deux minutes si je me souviens bien), et la suite se passerait lors d’entretiens individuels avec le conseiller.
C’est en me rendant à ces entretiens individuels que je remarquais la salle d’attente. Peut-être ne m’y étais-je pas rendu avant, ce détail m’échappe. Le nom déjà rappelle l’antre d’un cabinet médical. Et la salle en elle-même également. Cette salle me rappelait donc un lointain souvenir de salle d’attente de médecin généraliste. Toutefois, n’ayant pas vécu de telle expérience durant les quatre dernières années, ces salles-là ont possiblement évolué sans que je n’en sois averti . Peut-être les murs ternes n’exhalent plus d’effluves maladifs par chacun de leur pore. Peut-être les patients sont-ils aujourd’hui accueillis par des cyborgs, dans des « espaces de détente pré-consultation » ultramodernes. Diffusion de parfums relaxants, de musique zen, images apaisantes de la nature projetées au mur, éclairage décontractant, sièges à mémoire corporelle pour vous faire votre cocon… De quoi vous mettre dans les meilleures dispositions avant une échéance parfois délicate à appréhender. J’en doute.
Bien sûr, une salle d’attente est une salle d’attente, on ne peut pas s’attendre à ce qu’elles soient fondamentalement différentes les unes des autres qu’elles soient médicales, professionnelles ou administratives. Certes , mais néanmoins, comment ne pas voir un clin d’œil sociétal dans une ressemblance si frappante ? Ne pas avoir d’emploi serait considéré comme une maladie. Le consultant va venir me chercher dans quelques minutes pour nous ausculter, mon CV et moi, établir un diagnostic, identifier les dysfonctionnements et me proposer des remèdes afin d’écourter cette situation. J’ai déjà vu ça quelque part…
La seule différence, c’était les magazines. Pas de table basse au centre de la pièce où l’on trouve habituellement une pelletée de vieux hebdomadaires. Pas de table basse, c’est-à-dire pas de liant. Rien que du vide entre les personnes qui attendent leur consultation. Uniquement des chaises, dos aux murs… Nous sommes seuls. Seuls, hormis le consultant qui passe de temps à autre la tête pour appeler son prochain patient. Entre ces chaises adossées aux quatre murs, c’est le vide abyssal. Les magazines sont placés sur un porte-magazines dans un coin de la pièce. Pas de magazines people ici, pour savoir qui est parti où, et avec qui. Ni de magazines automobiles. Non, rien de tout cela. Il s’agit de revues spécialisées dans la banque, l’informatique, l’énergie verte et le recrutement en général. C’était la seule différence.
Si j’avais fait le tour des autres personnes qui attendaient avec moi pour avoir une idée de leurs symptômes, ils m’auraient répondu :
– six mois de recherche dans l’édition papier ;
– ah, moi neuf mois dans le conseil en maîtrise d’ouvrage ;
– sept dans le marketing.
Et la liste serait bien longue…
Au cœur de ces entretiens individuels trônait l’épineuse problématique du projet professionnel. Ce fut sans nul doute la question la plus éprouvante pour moi. Dans quels secteurs d’activité suis-je légitime – pour raison de formation, d’expérience, d’intérêt, ou autre ? Parmi ces secteurs, vers lesquels souhaiterais-je m’orienter ? Puis d’après mes formations et mes expériences, vers quels métiers pourrais-je me tourner ? Parmi les secteurs choisis, trouve-t-on un des métiers vers lequel je souhaite me tourner ? Quelles compétences… Et ainsi de suite, et ainsi de suite… Vider sa boîte de Pandore viscérale pour en sortir tous les éléments, les trier selon leur pertinence vis-à-vis de l’avenir professionnel que l’on souhaite, et enfin confronter mes aspirations aux métiers vers lesquels mes mobiles me conduisent. Tout ça pour cibler mes recherches ! Sans nul doute un travail de longue haleine. Et pas question d’imaginer dire « écrivain » !
Un mois durant, je travaillais à préciser mon projet, le peaufiner, et apporter derrière chaque modification des motivations et arguments nécessaires pour soutenir ma vision. Ou comment retrouver le célèbre effet papillon dans sa miteuse caverne de sans-emploi. Car ne changer qu’un seul mot peut entraîner un revirement significatif de l’histoire mise en place jusqu’alors. Il faut dire que si votre parcours n’est pas une évolution en ligne droite, les recruteurs bercés par le linéarisme ambiant vous regardent avec un air suspicieux, s’ils ont daigné vous recevoir en entretien. Je les imagine même m’inviter à un entretien pour voir un peu quel genre d’espèce je suis, moi qui ait osé dévier ma trajectoire en plein vol ! Moi l’hérétique ! Pourtant , je suis certain qu’eux-mêmes n’ont pas eu un parcours linéaire. Combien font le job pour lequel ils ont été formés ? Combien font le job qu’ils ont souhaité faire ? Qu’ils ne me disent pas qu’ils sont arrivés là où ils sont par vocation ! Accidents de parcours, opportunités, compromis, voilà les principaux ressorts du marché du travail aujourd’hui. Le parcours linaire, c’est l’exception plutôt que la règle. Le parcours linéaire, c’est la révision de l’histoire, et rien d’autre. C’est un modelage a posteriori de ses expériences pour les faire converger dans une même direction. Le linéarisme, c’est la dictature d’un idéal forcément inexistant. C’est donc plus un marqueur qu’un objectif. Une direction plus qu’une destination. Alors pourquoi sont-ils si nombreux à appliquer ce principe à la lettre ? Savent -ils au moins ce qu’ils font, tous ces révisionnistes nord-coréens ? J’en doute. En ce qui concerne mon parcours, ils ne seront pas dupes et me banniront de leur société ; m’excommunieront même du pays de l’emploi ! Malgré mon travail pour aplanir les courbes de mon cursus, celles-ci demeurent évidentes. L’histoire que je raconte me semble pourtant intéressante. Car tout est dans l’histoire aujourd’hui : raconter son histoire, se raconter. Se raconter pour que les recruteurs achètent le script, c’est se vendre. Là le champ sémantique n’est déjà plus le même, et me voilà déstabilisé. Si mon histoire est bonne, je dois être un piètre conteur, voilà tout.
Ce travail sur mon projet était un prérequis pour ensuite améliorer mon CV et ma lettre de motivation. Un mois entier pour fourbir mes armes et me présenter ensuite avec le maximum de poids lors de mes entretiens d’embauche.
Passée cette première phase administrative, alors armé d’un projet solide et d’un CV retravaillé, je me lance dans la création de profils sur Internet. Apec, Pôle Emploi, Monster, Cadremploi, LinkedIn, Viadeo. Je crée ou je mets à jour mon profil sur chacun de ces sites. J’ai également, au fil du temps, créé un profil sur les sites d’une trentaine d’entreprises où j’ai été amené à postuler. La plupart ont d’ailleurs un formulaire de candidature similaire, et il faut le dire : ce formulaire est ergonomiquement et esthétiquement repoussant, quasiment soviétique. Je n’ai d’autre choix que d’imaginer toutes ces entreprises aller voir le fournisseur le moins cher pour bâcler cette rubrique – et si j’extrapole – car les candidatures qui arrivent par ce biais sont moins étudiées que celles présentées par cooptation.
Cooptation, c’est le mot à la mode. C’est le petit frère de « réseau », et il grandit très vite. Lui aussi est d’origine américaine, certainement. Il rend tout le monde gagnant. Les RH , qui n’ont plus besoin d’étudier des centaines de candidatures, les candidats, qui bénéficient d’un soutien en interne, et leur soutien, qui touche une prime (dans le meilleur des cas) si son candidat est sélectionné. Tout le monde est gagnant ? Ah non, les candidats sans cooptation sont perdants, mais bon, ils n’ont qu’à se mettre à jour ! Pour ma part je ne dispose pas des bons filons. Aucun directeur d’entreprise dans mes connaissances. Ni d’homme politique. Ni de chargé de ressources humaines. Ni qui que ce soit d’installé depuis assez longtemps et capable d’influencer l’arrivée d’une nouvelle recrue. Pas de bon filon. Je connais quelques personnes qui pourraient m’aider pour un doctorat, pour de la recherche, pour l’étranger, pour un petit boulot éventuellement… Autant d’options que je ne désire pas envisager. La cooptation aussi me rejette.
3. Emploi du temps – Recherche d’emploi
En liant ces deux sujets sous un même titre, je me rends bien compte qu’un œil avisé pourra lire « Recherche d’emploi du temps ». Et cet œil n’aura pas totalement tort. A fortiori pour les longues périodes d’inactivité. Les économies d’échelle se font aussi dans l’industrie du chômage. N’ayant jamais été aussi confiant quant à mon CV qu’en sortant de mon stage, je me suis d’abord accordé un mois de bon temps.
Couché vers 3 ou 4 heure , réveil à midi, pendant un mois. Avec du recul, l’expression « bon temps » est exagérée. Pas de séjour à Ibiza , ni de week-end en Italie . Pas de tournée des Highlands et de leurs distilleries, pas de vol transatlantique pour New York , ni d’épopée plus lointaine pour humer l’avenir de notre continent dans l’aurore des rivages ensoleillés de la Californie . Aucun voyage. Aucun déplacement non plus hors de l’Île -de- France . Simplement flâner. Légèrement flâner. Me la couler douce, voilà qui sied mieux à mon état d’esprit d’alors. Me lever tard, prendre mon temps pour tout, y compris pour tranquillement constituer les dossiers administratifs pour mes prochaines démarches. Revoir des amis trop longtemps ignorés, regarder films et séries à profusion, et me vautrer allégrement dans cet enchaînement de vidéos. Les regarder une première fois attentivement, puis une deuxième et une troisième fois, l’œil hagard ou bien en fond sonore. L’idée d’écrire ne m’avait pas encore saisi à cette époque. Écrire est un acte trop solennel pour une période si futile et indolente.
Des horaires pareils sont féconds dans certains modes de vie, ou pour nourrir une certaine créativité, mais croyez-moi, la recherche d’emploi n’a rien de créatif. La seule annonce que j’ai trouvée rédigée dans un style humoristique et fantasque, je me suis fait un plaisir d’y répondre sur le même ton. Je leur assurai que s’ils étaient bons ornithologues, ils sauraient voir en moi l’oiseau rare, etc. Évidemment , les années d’expérience requises en moins, je postulai malgré tout pour un poste qui m’intéressait vraiment, et pour lequel mon profil pouvait correspondre. Quelle ne fut pas ma déception de recevoir, moins de 48 heures plus tard, un refus des plus glacial, sans la moindre trace de ce qui avait fait l’attrait numéro 1 de cette annonce &n

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