FRAGMENTS D UN JOURNAL INFIDELE
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FRAGMENTS D'UN JOURNAL INFIDELE

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Description

A travers des textes courts, discontinus, descriptifs et réflexifs, la narratrice cherche à saisir la simultaneité des sentiments et des souvenirs, à concilier le passé et le présent. ŠLa menace de la solitude s'efface avec la conviction que ce que nous avons pleinement vécu ne se termine jamais dans ce monde imparfait que nous ne comprenons pas complètement, mais qu'il faut accepter.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 28
EAN13 9782296809741

Informations légales : prix de location à la page 0,0093€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Fragments d’un journal infidèle
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55047-6
EAN : 9782296550476

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
H ana S ANEROVA


Fragments d’un journal infidèle
Amarante

LA DRH ET AUTRES NOUVELLES AU SEIN DU MONDE DU TRAVAIL (janvier 2011) Sylvain Josserand

JOSEPHINE OU LES CALLIGRAPHIES D’ERDEVEN (novembre 2010) Claude Choquet-Guillevic

LE POTENTIEL EROTIQUE DES ANNEES SARKOZY (octobre 2010) Juan Cabanis

RUE DAGUERRE (septembre 2010)
Paul Fabre

UN CRI (septembre 2010)
Didier Tassy

EL SHAÏR (juillet 2010)
Virginie Buisson

LE GRAND CIEL (juillet 2010)
Chantal Saragoni

LA POSITION DU DEMISSIONNAIRE (juillet 2010)
Fabrice Gourdon

L’IMPOSTEUR (mai 2010)
Amine Issa

HISTOIRES DE VIEILLIR (mai 2010) Entre fiction et témoignage
Catherine Artous

AUX QUATRE VENTS (mars 2010) Roman
Arnaud Freyder

L’ALIÉNÉE (mars 2010) Roman
Myriam Kissel
Un soir

Je n’ai pas fait ce que j’aurais dû faire. Mais étais-ce moi qui aurais dû le faire ? Et quoi ? Ou suis-je seulement entourée d’un lambeau du vide ? Quelques flaques indistinctes, insaisissables s’étendent à côté de moi. Flaques de quoi ? Elles ne cessent pas de se démembrer, de disparaître, d’apparaître. Je retiens mon souffle. M’entourent-elles depuis toujours ? Je ne me souviens pas… Elles ne sont pas profondes. Je n’ai pas peur de m’y noyer, mais je n’en suis pas sûre. Je ne suis sûre de rien… Quelque chose manque. Je n’arrive pas à le définir. Je ne me sens pas coupable, mais étrangère. C’est d’ailleurs aussi une culpabilité. Ou je me trompe… Je m’arrête, je réfléchis, mais ce n’est pas une vraie réflexion, plutôt une sensation sans contours, fuyante. Le mot "étrangère" n’est pas juste. Autrefois, on savait probablement ce que signifiait ce mot, on pouvait le définir, s’accrocher à sa définition. On était étranger par rapport à quelque chose, à une situation, à un endroit, à une société. A la fin, c’était rassurant. On pouvait être quelque part chez soi. Mais aujourd’hui ce n’est pas cela. La langue a perdu sa clarté, son univocité. L’avait-elle autrefois ? Ou est-ce l’homme qui a perdu la langue ? Il ne lui reste que la parole où chaque mot a des significations multiples et changeantes, significations qui l’éloignent des autres, derrière lesquelles il se cache. Ulysse est revenu à Ithaque. Meursault de Camus n’a pas où revenir. "Être chez soi" n’est qu’une illusion. Du moins dans certains cas. Est-ce mon cas à moi ?

Depuis longtemps, les écrivains s’en sont rendu compte. Un jour, j’ai trouvé dans le grenier de ma grand-mère un petit recueil, jauni et abîmé, de poésies de Karel Hynek Mâcha. Je l’ai feuilleté. Il appartenait probablement à mon grand-père, mort depuis longtemps. Qui était ce grand-père ? Comment était-il ? J’ai pensé d’abord à lui. Qu’éprouvait-il en lisant ces vers ? Ils étaient si loin du ménage modeste, pratique et raisonnable de ma grand-mère… Certains mots étaient soulignés.

Certes, je savais qui était Mâcha ; on le cite dans tous les manuels scolaires, j’avais déjà lu plusieurs poèmes de lui que j’aimais. Mais c’est à ce moment-là, dans un grenier poussiéreux, encombré d’objets vétustes et inutiles, que j’ai été éblouie et effrayée à la fois par un poème qui est apparu devant moi sur une page ouverte par hasard. Il décrivait une scène maritime. Un seigneur s’avance sur des flots vers un but inconnu. Son page pense découvrir à l’horizon sa patrie. Mais le seigneur sait que sa patrie n’existe nulle part et il jette le garçon dans la mer. Pourquoi doit-il souffrir inutilement en cherchant une patrie qu’il ne trouvera jamais ?

Le page de Mâcha croyait encore qu’il y avait un lieu auquel il pouvait appartenir. Après Kafka ou Hesse, nous n’y croyons plus.

Je suis restée longtemps immobile. Je ne lisais plus. J’avais l’impression d’être à la fois le seigneur et le page. C’était comme une flamme. J’avais une conscience presque physique d’une souffrance qui n’était pas souffrance. Une délivrance ? Le néant qui n’était plus néant… Qu’est-ce que c’était ? Quand on n’appartient nulle part, on appartient… On est partout… Chez soi ? Je n’oserais pas le dire. Le moment que j’ai vécu alors, dans le grenier de ma grand-mère me revient. J’ai l’impression de le revivre. Je suis celle que j’ai été. Y a-t-il quelque chose d’éternel ? Dans le monde ? Dans mon existence ? Dans l’existence de tous ?

Il est déjà presque minuit. Toutes les fenêtres de la maison d’en face se sont éteintes…

Un jour plus tard

J’essaie de mieux comprendre.

Je lis dans le dictionnaire : "Exil : 1. Situation de qqn qui est expulsé ou obligé de vivre hors de sa patrie ; état qui en résulte. 2. Situation de qqn qui est obligé de vivre ailleurs que là où il est habituellement, où il aime vivre. 3. Lieu où réside une personne exilée. "

Il s’agit donc d’une situation géographique : on est un étranger si l’on ne vit pas dans le pays de sa naissance, de ses ancêtres et de ses proches, dans le pays où l’on parle sa langue maternelle. L’exil est une détresse car on aime l’endroit où on est né et qu’on a dû quitter. On est obligé d’aimer sa patrie.

Ai-je honte de ne pas éprouver ces sentiments ? Les attribué-je aux autres gratuitement ? Je ne peux les vérifier ni chez eux (à qui pensé-je quand je parle des autres ?) ni chez moi-même. Qui m’est "proche" ? Certainement pas ceux qui collaboraient autrefois dans mon pays natal avec la police secrète et qui utilisent aujourd’hui – plus modestement, il est vrai – les mêmes méthodes. Ce type de gens est partout, mais ils ne peuvent pas agir partout avec la même impunité.

Je ne suis d’ailleurs pas sans patrie, sans attachement à la terre où j’habite. Je suis Française. Mais c’est un autre amour que celui qu’on éprouve – ou doit éprouver – pour son pays natal. Amour choisi. La dame qui demeure à côté de moi n’a pas besoin de déclarer qu’elle est Française et qu’elle aime la France. Ça va de soi. Quant à moi, j’ai l’impression qu’il faut que je le dise. Ai-je tort ? Si je vivais en Australie, on ne supposerait pas que je doive aimer la France. Je peux vivre n’importe où et on est persuadé que j’aime la Bohême, que je dois l’aimer. Je n’arrive pas à expliquer que ce n’est pas vrai. D’ailleurs je ne sais pas si c’est ou si ce n’est pas vrai.

Certes, on parle aujourd’hui souvent aussi d’un "exil intérieur". Comment le définir ? On vit dans son pays natal et on le désapprouve. On y est maltraité, on en a honte. Pourtant on ne veut ou ne peut pas le quitter. Même dans ce cas, on aime probablement sa patrie, celle qui devrait être différente de celle qu’elle est.

Quand j’étais encore en Tchécoslovaquie communiste, je commençais à être indifférente envers tout, pas seulement envers ce qui était dans le pays d’alors, mais envers tout. Tout ce que j’avais devant les yeux et à quoi je pouvais penser était devenu étranger. Les palais de Prague s’étaient métamorphosés en blocs gris avec lesquels je n’avais rien de commun. Les rues étaient devenues muettes, le ciel ne se reflétait plus dans des ruisseaux et étangs, les forêts étaient sans couleur. Tout m’était désagréable. Je n’aimais plus rien.

A présent, je peux revenir en Bohême. Les palais ont retrouvé leur beauté, les étoiles brillent de nouveau dans la Vltava… Je les aime. Mais c’est un autre amour qu’autrefois. Amour de loin. Je peux aimer ainsi les palais de Florence, les temples de Kyoto…

Jadis les gens étaient persécutés, mais ils s’entraidaient souvent, timidement et parfois même avec un peu de risque. Aujourd’hui, la situation est incomparablement meilleure ; il n’y a plus de camps de concentration, on n’est pas persécuté à cause de tantes vivant dans un pays capitaliste. Mais les gens se sont habitués à avoir peur et ne s’entraident pas. Est-ce une autre sorte d’exil ? Je le vois dans mon pays natal, mais il existe probablement partout. Quelquefois il me semble que les gens ont cessé d’aimer la vie.

Mais il n’y a pas seulement l’exil dans l’espace qu’on peut éviter éventuellement. Il y a l’exil inévitable dans le temps. C’est dans le temps que je me sens étrangère. Je ne sais pas comment en sortir. Je ne rencontre plus les gens que je rencontrais autrefois. Parfois ils vivent encore, mais semblent se métamorphoser. Souvent ils sont morts ou ils ont tant vieilli qu’ils ne sortent plus de chez eux. Nous ne nous invitons plus, nous ne nous croisons que rarement dans les rues. Sommes-nous fatigués ? Il me semble que les pensées et les projets des personnes avec lesquelles j’ai été longtemps en contact, s’estompent lentement, perdent leur consistance. Je ne sais plus de quoi parler avec eux. C’est comme s’ils n’attendaient plus ce qui va arriver. Ils semblent ne plus se réjouir de rien. Ils cessent un peu de vivre. Suis-je, moi aussi, comme eux ?

Auparavant je n’avais pas l’impression que des gens de divers âges appartenaient à des mondes différents. Tous étaient là où j’étais. Maintenant, il y a des gens de plusieurs générations distinctes, enfermées en elles-mêmes, qui n’ont rien de commun avec les autres. Il y a de moins en moins de ceux qui appartiennent à ma génération à moi. Qui sont les gens qui m’entourent ? Communiquent-ils entre eux ? Et avec les autres ? Je n’ai rien de commun avec les garçons qui salissent des murs avec les graffiti, qui crient aux manifestations sans que je comprenne ce qu’ils veulent. Veulent-ils vraiment obtenir quelque chose ? Croient-ils en quelque chose ? Les vois-je réellement ? C’est pour moi une masse opaque avec des visages interchangeables. Des êtres d’une autre planète. Des étrangers. Mais c’est plutôt moi qui suis étrangère. Me voient-ils ? Voient-ils les gens de ma génération ?

Il y a d’un côté le monde de la vieillesse, de l’inactivité, auquel je n’appartiens pas, auquel je veux pas, je n’arrive pas à appartenir – et le monde de ceux qui sont ou veulent être jeunes et que j’essaie vainement de comprendre.

Les rues restent les mêmes, à leur place, du moins une partie y reste. Je peux toucher les maisons que j’ai touchées autrefois. Ou est-ce une illusion ? Presque tous les magasins que j’ai fréquentés jadis ont changé de propriétaires, je ne trouve plus le sentier que j’aimais autrefois. Etait-ce là où se dressent maintenant des HLM ? Je n’en suis pas sûre. Je m’égare dans des lieux qui m’étaient familiers. Suis-je devenue étrangère partout ? Ou le monde est-il devenu étranger ?

Je ne me sens pas directement menacée. Mais vis-je encore dans le monde où j’ai vécu il y a une dizaine d’années ?

Parfois, je voudrais arrêter le temps. Ou plutôt l’abolir. Que ce qui a été reste, doit rester… Parfois j’y crois… je n’y crois pas…

Le lendemain vers minuit

J’ai froid. Je fais quelques pas vers la fenêtre. Si je vois dans la rue un passant tardif, tout ira bien. Mais il est peu probable que quelqu’un se promène à cette heure dans mon quartier loin du centre de Paris. D’ailleurs qu’est-ce qui doit "aller bien" ? Je n’en ai aucune idée précise. Pas même vague. Je m’attarde à la fenêtre. La rue est vide. Je me détourne. J’hésite. Il est déjà temps de me coucher. A ce moment, j’aperçois une silhouette qui se hâte le long des maisons d’en face. Je suis contente sans savoir pourquoi. C’est un contentement à la surface. Toutefois la chambre me paraît moins froide.

Un autre soir

Suis-je seule ? Ce n’est pas un sentiment pénible, seulement un petit frissonnement auquel je suis accoutumée. Il y a d’ailleurs beaucoup de sortes de solitude et il est difficile de les définir. On est toujours un peu seul, peut-être même très seul. Pour ne pas être seul il ne suffit pas d’être avec des autres, surtout pas avec beaucoup de personnes. Parfois c’est précisément le contraire. J’ai vécu le sentiment le plus effrayant d’une solitude inhumaine à Calcutta où j’étais bousculée de tous les côtés par des gens, des gens qui étaient partout, impossible de ne pas les toucher, impossible de respirer, ce n’étaient plus des gens, des individus distincts, mais une masse amorphe. Je m’y perdais, j’étouffais, je devenais anonyme, je disparaissais, j’étais et je cessais d’être. – Je n’ai jamais éprouvé le sentiment d’une telle solitude dans une forêt où je me promenais seule, où je me suis même égarée parfois. Certes, j’étais quelquefois effleurée par une légère angoisse de quelque chose d’inconnu, d’insolite, mais c’était presque agréable. J’aime à m’en souvenir. Au contraire le souvenir de Calcutta m’effraie toujours.

Mais chaque chose, chaque sensation et sentiment ont plusieurs faces. Autrefois, il y a très longtemps, j’avais parfois besoin de me plonger dans une foule, d’être avec les autres, tout à fait avec les autres, jusqu’à cesser d’être moi-même. C’était un sentiment enthousiaste, un enivrement… J’éprouvais du bonheur à ne pas me distinguer d’une femme inconnue qui marchait à côté de moi, du garçon qui me précédait et dont je ne voyais pas le visage… Suis-je encore capable d’éprouver un tel sentiment ? Depuis des années, je n’ai participé à aucune manifestation. Je vais à l’église uniquement en dehors de la messe. Parfois, je conçois mon comportement comme anormal. J’envie les gens qui réussissent à être avec les autres.

Beaucoup de manifestations politiques ou semi-politiques sont probablement fondées sur le désir de s’identifier avec une foule. Des rassemblements de jeunes gens sur des espaces abandonnés, et souvent pas tout à fait abandonnés, vont dans le même sens. Mais parfois, après des manifestations contestatrices qui ressemblent à des amusements collectifs, on trouve un terrain dévasté, des tas de détritus. La vie devient facile et vide. On a besoin d’une action, de quelque chose, de n’importe quoi. Il est difficile de rester seul dans le vide et les gens sont de plus en plus seuls aujourd’hui où nous vivons sans Dieu, seulement avec une soif inavouée de croire en quelque chose. On remplit le vide par des cris, des gestes.

A la fin d’un après-midi

J’ai rencontré beaucoup de gens. Incidemment, en des occasions différentes… J’ai passé une heure agréable avec quelqu’un, je l’ai revu le lendemain, quelquefois même les jours suivants. Et puis j’ai parlé avec quelqu’un d’autre… Mes rencontres passagères, gratuites et quelquefois très agréables, presque inoubliables (mais je ne sais pas ce que j’oublie et ce que je n’oublie pas – et pourquoi) se déroulaient à divers congrès, souvent à l’étranger où les participants se croisent nécessairement pendant quelques jours. Parfois, je discutais avec quelqu’un une demi-heure, une heure… Une ou deux fois, j’ai éprouvé une étrange satisfaction. L’homme en face de moi disait ce que je pensais, ou plutôt ce que je voulais penser, sans le savoir avant de le rencontrer. Les jours suivants, nous nous saluions en souriant. Mais je n’arrive pas à parler comme il faut à des gens que je rencontre à des congrès ou à des réceptions – et ces rencontres se dissipent, s’évaporent, parfois il m’en reste un écho presque émouvant qui réapparaît par moments, parfois elles semblent englouties dans un magma d’images indistinctes. Elles se perdent dans des brumes, deviennent quelque chose d’évanescent qui aurait pu être beau, qui n’est plus.

Il y avait aussi des rencontres insolites. D’un seul coup j’ai eu l’impression de me souvenir de quelqu’un que je voyais pour la première fois. Quelquefois, même avant de commencer à parler avec lui, je savais ce qu’il va me dire. Les phrases que nous échangions me faisaient un plaisir que je ne comprenais pas. C’étaient des étincelles, des morceaux de sentiments proches du bonheur. Mais nous nous quittions sans échanger nos adresses. Je ne le regrettais pas tout de suite, je l’oubliais même. Mais plus tard, je m’en suis souvenue quelquefois, sans savoir pourquoi, et j’étais perturbée. J’avais l’impression d’avoir manqué quelque chose de précieux. Aurais-je voulu le réparer ? Il n’y avait rien à réparer. Je ne reverrai plus des gens qui me paraissaient proches pendant une heure, pendant une semaine.

J’ai d’ailleurs de moins en moins l’occasion de rencontrer des gens inconnus. Je demeure des jours et des semaines à Paris, je passe des heures à la bibliothèque où j’ai l’habitude d’échanger un "bonjour" avec des personnes dont je ne connais pas le nom. Il ne paraît guère possible d’entamer une conversation avec elles. Tout le monde est toujours pressé… Pourtant j’attends encore quelque chose. Je ne sais pas quoi.

A présent, je me sens seule, vainement seule. Je voudrais m’en aller, mais c’est ridicule. Où aller à cette heure ? L’air s’épaissit, devient grisâtre. La fenêtre se rétrécit et reste muette. Je m’enfonce dans le fauteuil et je veux penser à quelque chose, à n’importe quoi, me souvenir de ce qui a été hier, de ce qui sera demain… Pendant quelques instants – rien, pas même le souvenir d’un arbre, d’un sentier. Je me ressaisis. Je ne veux pas succomber au vide, rester à la surface des impressions qui s’éparpillent, se brisent, se métamorphosent en toiles d’araignée.

Un dimanche

Je viens de relire la Nausée de Sartre. J’ai lu ce roman, il y a des années. Je pense que j’en étais alors enchantée ou convaincue de l’être, car c’était à la mode. D’ailleurs à l’époque, en Tchécoslovaquie officiellement communiste, c’était une mode interdite, d’autant plus tentante. Depuis je n’y ai pas pensé. Mais il est nécessaire de citer ce roman dans une communication que j’ai à présenter en automne et je ne m’en souviens que vaguement. J’ai sorti le livre de la bibliothèque. Oui, c’est intéressant, je peux en parler encore aujourd’hui. Mais quelque chose me gêne. Le héros s’ennuie et il me paraît ennuyeux. Je n’aurais rien à lui dire.

Peut-être est-ce précisément l’ennui qui est le vrai mal que nous vivons. Sous des formes différentes (ou les mêmes ?) il a toujours existé, du moins dans certains milieux. Mais on avait encore d’autres soucis qui paraissaient plus importants. Est-ce que les gens attendaient autrefois encore, quelque chose – tandis qu’aujourd’hui, ils n’attendent plus rien ? Sous le régime communiste, on disait en Tchécoslovaquie : "Sans infarctus jusqu’à la retraite… " Est-ce que la même devise traverse à présent tous les pays et tous les systèmes politiques ? Le personnage de Sartre ne cherche pas à être à la retraite. Il travaille même, apparemment normalement. Mais en même temps, il vit dans une inactivité fatigante. La vraie activité, c’est de faire ce qu’on aime et d’aimer ce qu’on fait. Autrefois, c’était peut-être ainsi – ou on savait que ça devrait être ainsi. Et maintenant ?

Pourtant, j’ai l’impression de ne jamais m’ennuyer. Ou plutôt je ne veux pas m’ennuyer. Suis-je ce que je veux être ?

Je ne sais d’ailleurs pas comment définir l’ennui. Est-ce une mélancolie ? Un vide ? Une fatigue ? Une paralysie ? Chacun le vit à sa manière… L’ennui de notre temps se manifeste-t-il par des graffiti qui salissent les murs et par des manifestations qu’on organise sans savoir pourquoi ? Mais l’ennui est dangereux. Il mène à l’indifférence, il permet de faire n’importe quoi... Peut-on le surmonter ? Pour écarter un danger, il faut le nommer. Mais est-ce que cela suffit ? Le livre de Sartre aide-t-il à sortir de l’impasse ? Est-il dans le pouvoir d’un livre de le faire ? Pourtant il y a des livres qui ont marqué les chemins des pensées et des sentiments.

Quelques jours plus tard

On a inventé beaucoup de choses magnifiques : les médicaments qui prolongent la vie, l’internet qui nous facilite l’accès à des informations innombrables (mais sont-elles toujours fiables et utiles ?). Il y a des moyens de transport qui nous mettent rapidement n’importe où... L’existence est presque facile. Du moins à première vue. Mais parfois, j’ai l’impression que la technique m’étouffe. Je ne serais pas capable de manier tous les objets recommandés sur d’énormes affiches dans le métro ou à la télévision ; je ne sais souvent même pas à quoi ils servent, je ne trouve aucun besoin de les utiliser, j’en ai honte. Je ne comprends pas ce que tout le monde comprend. Je n’ai nul besoin des choses sans lesquelles les autres ne pourraient pas vivre.

Et puis, il me semble que tout est fait pour l’humanité (mais comment la définit-on ?) – et rien pour l’homme. Il n’y a pas de place pour ce qui est subjectif et unique. La littérature devient un objet de consommation qu’on jette – ou une prouesse stylistique qu’on étudie et commente sans éprouver de plaisir. Mais mes pensées sont injustes. A aucune époque, les divers domaines de l’art n’étaient équilibrés. Il y avait des siècles de la poésie, des siècles de la peinture, de la musique... Aujourd’hui, nous vivons peut-être l’époque de l’architecture. C’est elle qui, à l’avenir, représentera probablement notre époque. Certaines constructions sont étrangement belles, hardies, éblouissantes. Pourtant j’y trouve souvent une beauté peu intime, presque inhumaine, comme dans la villa Tugendhat à Brno ou comme dans un des quartiers modernes de Tokyo où se dressent des tours transparentes. Je ne m’imagine pas comment on aurait pu être alité, grippé dans la villa Tugendhat, comment on aurait pu y recevoir un homme bossu ou une femme mal habillée. C’est une beauté faite pour la beauté, mais nous ne sommes pas toujours beaux.

L’architecture de nos jours est encore autrement inquiétante ; parfois c’est une architecture d’aliénation, comme des maisons démesurément hautes à Shanghai où l’on cesse de connaître ses voisins, où l’on devient étranger sans s’en rendre compte, sans savoir même qu’on pourrait ne pas l’être. Mais est-il possible encore aujourd’hui de ne pas être étranger ?

A-t-on inventé aussi des choses qui apprennent à aimer la vie ? Parfois j’en doute. Mais on ne peut pas aimer les gens si l’on n’aime pas la vie, si l’on n’aime pas les choses, les maisons, tout ce qui l’entoure.

Je m’arrête. Je viens d’utiliser le mot dont je cherche depuis longtemps, et vainement, la signification. Le mot aimer. Qu’est-ce que cela signifie ? Parfois, j’ai l’impression de m’approcher de quelque chose qui pourrait signifier l’amour – et puis le sens de ce mot m’échappe de nouveau. J’évite de l’utiliser. Il est trop intime, multiple, incertain, il éblouit, il blesse, crée des remords... Il y a beaucoup d’acceptions approximatives et trompeuses des mots, surtout de ceux qui essaient de nommer les sentiments, les non-sentiments. Nous ne pouvons pas nous comprendre.

Dans le vaste champ de significations du mot aimer, y a-t-il quelque chose de stable ? Aimer la vie… Est-ce l’enivrement "de vin, de vertu, de poésie" dont parle Baudelaire ? Sûrement, peut-être… Mais il peut signifier encore beaucoup d’autres choses. Je pense à des éblouissements qui n’ont rien de commun avec un plaisir qui passe, avec une satisfaction qu’on oublie. Mais chacun devrait avoir son propre amour de la vie, ses amours de la vie – il faudrait les chercher.

Un après-midi

Le sentiment de n’avoir rien à faire me déconcerte. J’essaie de capter quelque chose et je ne sais pas quoi. Je passe de la cuisine au bureau, je feuillette un livre qui ne m’intéresse pas. Je reviens à la cuisine. Je me prépare une tasse de thé. Rien ne m’intéresse…

Le lendemain matin

J’ai rêvé d’une grande salle pleine de monde. Je devais prononcer un discours, mais je ne savais pas sur quoi. Ma mère me regardait sévèrement. Je cherchais quelqu’un.

Une semaine plus tard

Je m’approche d’une joie. D’une joie ? De la joie ? Je n’arrive que rarement à la saisir, presque jamais... Pourtant à ce moment, je sais qu’elle existe tout près de moi. Elle m’envahit, me métamorphose.... Est-ce l’amour, un souvenir d’amour ? On utilise ce mot souvent dans un sens trop restreint – par rapport à des personnes et à des objets. Mais il y a un sentiment plus large. Il faudrait lui trouver un autre mot.

Un enivrement ? Un éclair m’ouvrant une voie ? Ai-je compris d’un seul coup une chose pour laquelle je n’ai pas de mots ? Je suis dans mon bureau à Paris qui se couvre du crépuscule – et en même temps, j’ai devant les yeux le ciel où le soleil se couche derrière les sommets des sapins. Je vois une cathédrale plongée dans des siècles brumeux, je suis entourée d’histoires de jadis, de multiples histoires inventées, oubliées, toutes se déroulent simultanément, elles se déroulent à ce moment même. Tout est à la fois présent et infiniment loin. J’éprouve une nostalgie agréable, sans savoir de quoi. Plusieurs sentiments m’effleurent à la fois.

Un autre jour

Je reviens à l’indifférence. Fut-elle toujours aussi présente ? Autrefois, l’art parlait des conflits, des crimes, des désastres, des jalousies et des mécontentements, mais pas de cette indifférence qui est comme un marais où l’on ne se noie pas, mais où l’on n’a pas envie de vivre. Certes, même auparavant on a été atteint par l’indifférence, mais probablement d’une autre façon que de nos jours. C’était plutôt l’ennui. Quel est le rapport entre l’ennui et l’indifférence ? Ce n’est pas la même chose. Je dirais que l’indifférence est une sorte d’immobilité spirituelle et que l’ennui résulte d’une inactivité mentale. Mais on s’ennuie souvent, tout en étant obligé d’accomplir des tâches multiples qui absorbent toute son attention. On s’ennuie, tout en ayant l’impression de n’avoir jamais assez de temps.

Senancour décrivait un inassouvissement, une attente, une impatience, quelque chose dont il voudrait sortir sans savoir comment... C’était une nostalgie, un spleen… quelque chose de tragique, pénible et beau à la fois… Insaisissable... Il me semble qu’on accepte aujourd’hui l’ennui comme un état normal, comme une des conditions de l’existence qui aboutit à l’indifférence. Mais l’homme qui est indifférent devient étranger et par là coupable d’une culpabilité vague et incurable. Il ne s’agit même pas d’une culpabilité, mais d’une absence, d’un sentiment amorphe sans actes qui n’est plus sentiment et pour lequel il n’y a pas d’issue.

Raskolnikov a pu se sauver, car il a accepté le poids de son acte ; il a commis un crime et a pu l’expier. Les héros de Kafka ou Camus restent à côté de leurs actes. Sont-ils coupables ? Ils sont accusés sans que personne leur explique leur faute, sans qu’ils la connaissent. Parfois elle n’a pas été commise, parfois le crime a été accompli inconsciemment, gratuitement, dans l’atmosphère du vide. Devraient-ils se défendre ?

Le lendemain

J’étouffe dans un monde d’affaires, d’intrigues. Je ne suis certainement pas seule, mais je ne suis capable d’en parler avec personne et ça me gêne.

D’ailleurs qu’est-ce que c’est ce monde d’affaires et d’intrigues ? Le monde, ce sont les hommes. Et là tout se complique. Il y a des gens que je rencontre. Je ne les connais pas en réalité, mais ils me paraissent d’habitude sympathiques. Et puis il y a "les autres", ceux qui sont définis d’après des statistiques, d’après des discours politiques ou articles dans des journaux. Ces gens sont censés représenter notre société. Mais ils n’ont rien de commun avec ma vendeuse préférée d’un magasin à côté, avec un de mes voisins que je croise souvent dans l’ascenseur ou avec le pharmacien chez qui j’achète mes médicaments contre le rhume des foins. Ces "autres", apparemment la majorité des gens, existent-ils réellement ? Vraisemblablement, mais je ne les comprends pas, je ne les vois même pas. Pourtant ce sont précisément eux qui me déconcertent. Ils semblent n’être jamais satisfaits, croire que tout leur est dû, ils sont rongés de jalousie gratuite et méchante et n’apprécient rien. Et ils cherchent des plaisirs bon marché et des assouvissements fugitifs…

Je dis "les autres", "les gens", mais ça ne signifie rien. A qui pensé-je au juste ? Les revues qui en parlent ne les définissent que rarement. Je ne pourrais les identifier avec aucune personne de ma connaissance. Est-ce que j’invente, d’après la presse quotidienne, des mannequins pour justifier mon désarroi ? Pourtant j’ai réellement parfois l’impression d’être entourée de gens sans visages, d’ombres sans consistance. D’où vient cette impression ? Est-ce lié au fait qu’on parle beaucoup plus souvent de "la société" que de "l’homme" ? Chaque homme est d’ailleurs multiple. Il se compose d’un mannequin et d’un être humain, de plusieurs mannequins et de plusieurs êtres humains qui se métamorphosent. Mais on s’intéresse plus au mannequin qu’à l’homme.

Un soir

Je n’arrive pas à me débarrasser de mon désarroi. Parfois, je ne vois rien devant moi. Seulement un monde d’instabilité, d’incertitude… (Est-ce lié aux expériences de mon pays natal où l’on n’a pas encore appris à ne pas spéculer et tricher – ou est-ce un sentiment beaucoup plus large ?) On s’est accoutumé à mentir, à accepter le mensonge. On peut dire n’importe quoi, personne ne le vérifiera, personne ne s’y intéressera. On croira à ce qui paraît commode et opportun. D’ailleurs c’est sans importance. Rien n’est vrai… Est-ce seulement le résultat du système des dénonciations forcées, insensées, qui a été créé dans les pays communistes où régnait la police secrète ? Y règne-t-elle encore ? Où cela existe-t-il partout, depuis toujours ?

Un autre jour

J’ai commencé à penser à ce que je ferais demain, je n’écoutais presque pas ce qu’on disait à la télévision, mais je ne me suis pas encore décidée à l’éteindre. Le speaker a commenté un conflit social dans une usine au bord de la faillite, on a montré quelques images d’une visite officielle. du prince Charles ? D’un ministre suédois ? J’ai cru avoir entendu le téléphone et j’ai quitté la télévision. C’était une erreur. Je suis restée quelques instants dans la pièce à côté, mais je n’y avais rien à faire. Je suis revenue. L’écran était toujours allumé, mais à ce moment, il présentait un paysage quelque part en Asie. J’ai manqué le début du commentaire et je ne savais pas de quoi il s’agissait. Le paysage a d’ailleurs vite disparu. Puis, une prairie (chinoise ?) a été remplacée par l’image assez idyllique d’un ruisseau français et le speaker a expliqué que c’est là qu’une mère célibataire a jeté son nouveau-né. C’était une histoire assez compliquée. La femme affirmait d’abord que l’enfant a été enlevé, mais on la soupçonnait dès le début et à la fin, elle a avoué son crime… Après une petite pause, l’image a changé de nouveau, l’écran s’est rempli de trois enfants souriants qui mangeaient des biscuits, puis, une jeune femme présentait une chemise sale, devenue immédiatement propre, et expliquait l’excellence d’une poudre à laver.

J’ai éteint la télévision et pendant quelques instants, je suis restée sans penser. Je ne savais pas ce que j’éprouvais. Tristesse ? Révolte ? Dégoût ? Pourquoi la jeune femme a-t-elle tué son enfant ? Pourquoi l’a-t-elle fait dans notre société qui a cessé d’employer le mot de péché et qui veut aider tous ceux qui ont commis une faute ? Est-ce d’ailleurs une faute d’avoir un enfant naturel ? Il y a tant de raisons pour l’avoir… Pour aimer quelqu’un, on n’a pas besoin d’une attestation à la mairie. Et les gens qui s’aiment ont le droit d’avoir des enfants. Mais est-on encore capable de s’aimer réellement ? Est-ce que toutes les femmes et tous les hommes en sont capables ?

Qui est responsable de l’acte de la jeune femme ? A-t-elle éprouvé l’horreur qu’a connue Marguerite de Goethe et sera-t-elle sauvée par une grâce qui dépasse notre entendement ? Et où était le père de l’enfant tué ? On n’en a pas parlé. Aurait-elle capable de l’identifier ?

Je pense à quelques récits de Maupassant. Les enfants naturels y mouraient aussi, ou étaient abandonnés – et la vie continuait. Le monde était cruel et révoltant ; on en était conscient et on croyait pouvoir l’améliorer. Qui se révolte aujourd’hui – et contre quoi ? Parfois contre certaines choses extérieures qui peuvent être réglées par les autres. Elles ne le seront pas. Qu’est-ce qu’on veut vraiment améliorer ? Ce qu’on a exigé au XIX e siècle a été fait. Ça ne suffit pas. S’interroge-t-on sur ses propres actes ?

Ces problèmes existent depuis toujours. Ont-ils toujours eu les mêmes causes ? Le comportement de la société a changé. Dans les pays civilisés (mais y a-t-il vraiment des pays civilisés ?) on ne reprocherait pas à une fille d’avoir un enfant naturel. Au contraire. Officiellement, son enfant aurait plus d’avantages qu’un enfant légitime. Et si elle ne voulait pas l’avoir, elle pourrait s’arranger facilement. Alors pourquoi ce meurtre ?

Y a-t-il un fond de conscience, indéfinissable, insondable ? Quelque chose où la société ne peut rien, où les coutumes et les lois ne suffisent pas ? Ou la jeune femme a-t-elle voulu se débarrasser de l’enfant pour ne pas se compliquer la vie ?

Faut-il de nouveau demander la chasteté avant le mariage ? Quand j’ai relu l’autre jour Pride and Prejudice, je souriais. La morale "extérieure" des honnêtes familles anglaises de la fin du XVIII e siècle m’amusait. Elles me paraissaient plus éloignées de nous que les personnages de l’antiquité grecque. Pourtant j’aime bien Jane Austen ; elle a compris des nuances de sentiments mieux que personne. Elle a décrit la société (d’ailleurs avec une évidente ironie) qui n’est pas la nôtre. Mais notre abandon de toutes les valeurs morales dans la vie privée est-il vraiment meilleur que l’hypocrisie d’autrefois ?

Le mariage n’a pas toujours existé sous la forme actuelle. Dans diverses civilisations, les rapports entre hommes et femmes et les pratiques sexuelles ont été et sont conçus différemment. Ils évoluaient, se dégradaient. On cherche de nouvelles valeurs, sans jamais être satisfait. Nous vivons encore dans la civilisation judéo-chrétienne. Est-elle meilleure que celles qui l’ont précédée ? Que celle de la Grèce antique ? Notre civilisation semble se terminer. Impossible de deviner ce qui va lui succéder. On s’est toujours opposé à ce qui était nouveau. Dans tout ce qui arrive, il y a du bon et du mauvais, nous ne serons jamais parfaits.

Quelques heures plus tard

Je repense ce que je viens d’écrire. On ne sait pas comment régler les rapports entre les hommes. On critique la rigidité du mariage traditionnel et on commence à accepter des mariages homosexuels. Les gens sont-ils si faibles qu’ils ont besoin de lois pour savoir ce qu’ils doivent sentir et faire ? Apparemment oui – et il est inutile de s’y opposer. Le mariage est l’acte de responsabilité reconnaissant les droits et les devoirs des deux sexes. Il est possible (et même souhaitable) d’établir encore d’autres actes de responsabilité dans la vie privée, mais il faudrait leur donner un autre nom. Le mariage dans notre entendement d’aujourd’hui sert à créer la famille et la famille continue à être un élément essentiel de la société. Un appui, un abri... Mais elle se métamorphose, se décompose. Notre époque s’en ressent durement. On ne peut pas créer une société harmonieuse et heureuse avec des familles déchirées et avec des gens irresponsables.

En réalité, ça ne me concerne plus. Depuis longtemps je vis seule, je pense ne gêner personne et je ne regrette pas de ne pas vivre autrement. Je suis persuadée de l’utilité du mariage pour des raisons qui me paraissent objectives. Mais je n’impose mes opinions à personne. D’ailleurs je suis mal placée pour m’exprimer sur ces problèmes.

La semaine suivante

Encore du temps de mon enfance, du moins dans ma famille respectable, modeste et anxieuse, l’amour physique en dehors du mariage était considéré comme un péché, ou plutôt comme quelque chose d’inacceptable et de scandaleux. Cette opinion était alors assez répandue dans des villes provinciales, bavardes et un peu méchantes. Plus tard, j’y voyais des préjugés petits-bourgeois contre lesquels je me révoltais. Je ne voulais certainement pas être "petite-bourgeoise". Maintenant, on fait des rapports sexuels une banalité, quelque chose du même genre qu’un bon repas ou un match de football ; ce qui a été sacré (ou était du moins présenté comme tel) est devenu un acte de consommation auquel on ne pense guère. On l’a dévalorisé. On peut expier un péché, en faire même sa gloire. Mais que faire de la banalité ? Ce qui a été beau est devenu ordinaire, parfois sale. Vivons-nous dans une société où personne n’est responsable de rien, où tout le monde s’amuse et chacun devient seul, sans avoir confiance en qui que ce soit ? Je n’ai plus peur d’être "petite-bourgeoise". Il m’est égal ce qu’on dira de moi. Ce qui a vraiment une valeur est ailleurs.

Quelques heures plus tard

Je me trouve mal à l’aise quand je relis les dernières pages de mon quasi-journal. Il ne faudrait pas parler ainsi. J’utilise un langage figé. Je cherche vainement des mots appropriés. L’incapacité de bien s’exprimer est liée à l’incapacité de bien voir et bien penser. Les gens ne sont pas aujourd’hui pires qu’autrefois. Etaient-ils autrefois plus heureux ?

Le lendemain

Je suis encore perturbée par l’histoire de la femme qui a tué son enfant. D’où venait-elle ? Quel âge avait-elle ? Serais-je capable de parler avec elle, de lui dire… ? Mais qu’est-ce que je pourrais lui dire ?

Un peu plus tard

J’ai de nouveau devant les yeux la ville de mon enfance, ville de la jeunesse dorée, de l’hypocrisie et des commérages. On y aurait certainement condamné la jeune femme sans appel. A cause de son crime ? De son péché ? Ou seulement avec la satisfaction que "nous, on est meilleur" ?

Je suis injuste envers ma ville natale, car je ne l’aime pas ; je n’y étais pas heureuse.

Une semaine après

Je n’arrive pas à me débarrasser des questions sur des valeurs éthiques et j’en suis gênée. Il ne faut pas parler ainsi ; c’est pédantesque. Pourtant je continue de réfléchir toujours de la même façon.

La famille n’existe guère, l’école est lamentable. Les parents n’ont pas d’autorité, ils se déchirent parfois entre eux lors des divorces et même sans divorce. Il y a des familles "monoparentales". Qu’est-ce que cela veut dire ? Une famille, c’est le père, la mère et les enfants. Les enfants ont le droit d’avoir des parents. On peut créer des rapports généreux en dehors de la famille, être très proches de ceux qui n’appartiennent pas à sa famille, mais il ne faut pas identifier tout avec tout. Le nom est très important, il s’incruste dans la pensée, il la modifie. Il est nécessaire de différencier les rapports humains. Les mariages homosexuels sont différents des mariages hétérosexuels. Ça ne veut pas dire qu’il faudrait condamner ou mépriser de tels rapports. Ils existent depuis l’antiquité. Dans les temples bouddhistes, il est parfois difficile de distinguer le sexe des personnages représentés par les statues. L’homosexualité est problématique. Mais l’hétérosexualité l’est, elle aussi, et la bisexualité encore plus. Tout ce qui concerne la vie de l’homme est problématique. On n’est pas toujours et nécessairement ce qu’on voudrait être. Mais il ne faut pas afficher des choses très intimes. C’est indécent. Pour certains sentiments et actes, on n’a pas besoin de noms.

Un autre jour

Quelquefois, j’ai l’impression qu’on est mécontent de ce qui nous entoure pour ne pas être mécontent de soi-même. Mais est-on capable de définir ce qu’on est et ce qu’on doit être ? On parle surtout de ce qu’on voudrait avoir. Mais c’est une tout autre chose. C’est la surface.

Plusieurs semaines plus tard, vers huit heures du soir

Je revois les heures de cet après-midi. Je les ai passées avec une semi-collègue, semi-amie et je ne sais pas qu’en penser.

Depuis assez longtemps, je ne l’ai pas vue, je n’ai rien de commun avec elle. Nous nous connaissons sans nous connaître réellement. Nous nous saluons, nous échangeons quelques mots qui ne signifient rien. Avant-hier, le téléphone a sonné à une heure inhabituelle. Je n’attendais pas d’appels, on me téléphone assez rarement. D’abord je n’ai même pas reconnu sa voix ; j’ai dû répéter deux fois "qui est là… "

Pourquoi m’a-t-elle téléphoné ? Elle s’exprimait indistinctement, elle s’arrêtait. Par moments, je ne savais pas si elle continuait encore à parler ou si elle avait déjà raccroché. Je ne comprenais pas de quoi il s’agissait. C’est seulement après quelques instants que j’ai commencé à deviner – et j’étais déconcertée. Il y a deux ou trois semaines, un collègue a mentionné devant moi les soucis qu’elle avait avec son fils. Il aurait perdu de l’argent au tripot, il a abandonné ses études… Je ne savais même pas ce qu’il étudiait, je ne l’ai vu qu’une ou deux fois. Il me paraissait timide, sans rien de particulier. Je n’ai pas prêté beaucoup d’attention à ce que mon collègue disait de lui. Tant de jeunes gens se comportent d’une façon qui me reste incompréhensible. Mais la dame qui m’a téléphoné n’a pas mentionné son fils.

Le dialogue se prolongeait inutilement ; elle répétait les mêmes mots, semblait confuse. Pour mettre fin à la conversation décousue, je lui ai proposé de nous rencontrer dans notre café habituel près du Jardin du Luxembourg. Elle l’a accepté sans réfléchir, peut-être avec soulagement. J’étais contente quand le téléphone s’est tu.

Pourquoi nous sommes-nous donné ce rendez-vous ? Nous n’étions pas intimes, nous n’avions rien à nous dire. J’avais à l’avance mauvaise conscience. Je sentais qu’elle était malheureuse, qu’elle avait besoin d’en parler sans être capable d’en parler réellement. Attendait-elle de moi un conseil qu’elle ne suivrait pas ? Elle était assez intelligente pour savoir qu’il n’y a pas de conseils à donner. Il n’y a presque jamais de conseils à donner. Elle refuserait tout ce que je pourrais lui dire et en tout cas, je ne trouverais pas de mots pour exprimer ce que je ne sentais que vaguement. Faudrait-il la consoler ? Lui dire que tout va s’arranger, qu’elle peut toujours compter sur moi, que je la comprends ? J’ai essayé de formuler à l’avance des phrases que je pourrais lui dire, mais tout ce que j’ai inventé me paraissait plat, indiscret, presque désobligeant.

J’ai essayé d’être dans le café cinq minutes avant elle, mais elle était déjà assise dans notre coin habituel près de la cheminée. Je l’ai embrassée, je me suis excusée, sans savoir pourquoi. Nous avons commencé à parler sans parler réellement. C’étaient des mots banals qui ne disaient rien. Passerons-nous ainsi une heure, deux heures ? Ai-je quelque chose à lui dire ? Et elle à moi ? J’avais l’impression d’un espace vide, d’un mur. Est-moi qui les ai créés ? Ou viennent-ils d’elle ?

La salle était tiède, sombre et rassurante. J’ai cessé d’écouter ce qu’elle disait. (Mais disait-elle encore quelque chose ?) J’ai essayé de me souvenir des moments que j’ai passés dans ce café à diverses occasions. Où sont les discussions que j’y avais menées avec des amis, des collègues ? Qu’est-ce qui reste de ce que nous avons dit, pensé, fait ? Je sentais la vanité de tout ce qui était jadis, de tout ce qui était devant moi à ce moment et qui disparaîtra, de tout...

Ma collègue m’est devenue une étrangère. Une femme en face de moi qui était perturbée. Elle pourrait être n’importe quelle femme. Mais ça n’a duré que quelques secondes. Elle est redevenue celle que j’ai connue. Elle était seulement plus pâle ; quand elle approchait la tasse de café de ses lèvres, sa main tremblait. Quelques gouttes noirâtres sont tombées sur la table. D’un seul coup, je me suis sentie proche d’elle. Sommes-nous devenues amies à ce moment ? Mais l’amitié est une autre chose. Je voudrais l’assurer que personne ne peut rien lui reprocher (d’ailleurs qui a le droit de reprocher quelque chose à quelqu’un ?), mais je n’arrivais pas à formuler une phrase appropriée. J’essayais de lui sourire ; c’était maladroit. Dois-je parler vaguement des conflits inévitables qui accompagnent toute notre existence ? Lui faire comprendre que les parents ne sont pas responsables de leurs enfants quand ces enfants sont adultes depuis longtemps ? On est responsable seulement de ses propres actes. Ou nous tous, nous sommes responsables de tous. Mais c’est déjà un autre problème dont je n’ai pas envie de m’occuper aujourd’hui.

Elle voudrait certainement parler de son fils et n’osait pas. Et moi, je n’osais pas non plus. Il est difficile de parler des autres, presque aussi difficile que de parler de soi-même. En réalité pas tout à fait. Quand s’agit des autres, je prends souvent en considération le côté visible de leurs actes, la partie définissable de leur existence. C’est insuffisant, faux. Je ne saisis pas les ombres multiples et flottantes de leur subconscient ; leurs hésitations et craintes m’échappent. C’est peut-être aussi à cause de cela que je m’occupe peu des gens qui vivent à côté de moi. J’ai l’impression de ne pas pouvoir les connaître et en même temps, il me paraît indiscret de pénétrer dans leur vie intime. Je suis gênée en pensant que les rapports entre les hommes sont bâtis sur la surface de leurs visages et gestes accidentels et je ne suis pas capable de m’approcher d’eux d’une autre façon. Du moins je n’en suis pas capable habituellement. On ne pourrait pas vivre en connaissant tout.

Quand il s’agit de moi-même c’est partiellement, mais seulement partiellement, une autre chose. Je me rends compte qu’il y a des morceaux opaques dans mon existence, des fragments inexplicables de mes sentiments, de mes sensations. Mes propres réactions m’étonnent parfois. Mais j’ai le droit d’examiner mes pensées, de scruter ma conscience et mon subconscient. Les autres vivent certainement dans un flottement pareil de désirs et d’hésitations, mais tout cela reste caché. Il est injuste de les juger seulement d’après la partie tangible de ce qu’ils semblent être. Je le fais d’ailleurs souvent, moi aussi, sans m’en inquiéter outre mesure. Tout le monde le fait et personne ne proteste.

Je ne sais presque rien du fils de la femme avec laquelle je passe mon après-midi. Il serait impossible de lui poser des questions. D’ailleurs des questions sur quoi ? Il s’agit probablement d’une histoire banale qui touche seulement ceux qui la vivent de près. Heureusement, elle n’essaie pas de me raconter sa vie. Mais peu à peu, les mots commencent à acquérir de nouvelles significations. J’ai l’impression qu’elle comprend ce je voudrais dire sans que je sois capable d’en prononcer un mot. Je ne sais pas très bien de quoi elle parle, pas même de quoi je parle moi-même. Toutefois nous parlons, nous ne nous heurtons pas à un silence qui pourrait gêner. C’est presque une rencontre habituelle entre des amies.

Puis elle dit comme en passant, comme si elle voulait s’excuser : "Mon fils n’est pas méchant.

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