Le colonel Ratsimandrava héros tragique du nationalisme malgache
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Description

Lorsque Philibert Tsiranana, président de la première République de Madagascar remet, le 18 mai 1972, les pleins pouvoirs au général Ramanantsoa, une nouvelle ère politique s'ouvre dans le pays. L'incompétence avérée de ce gouvernement et les rivalités personnelles et tribales en son sein, conduiront Ramanantsoa à confier le pouvoir à Richard Ratsimandrava, alors ministre de l'Intérieur. Le 11 février 1975, après seulement six jours passé au faîte de la nation, le nouveau chef de l'Etat était assassiné... à l'initiative de commanditaires discrets.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2015
Nombre de lectures 36
EAN13 9782336369990
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Océan Indien/ Etudes
Océan Indien/ Etudes


Cette collection rassemble les essais généraux, études et travaux universitaires concernant les îles de l’océan Indien : Les Comores, l’Ile Maurice, Madagascar, La Réunion, les Seychelles…).
*
NB. Les œuvres littéraires issues de la même zone géographique sont publiées dans notre collection Lettres de l’océan Indien.

Déjà parus

Saïd Ahmed Saïd ABDILLAH, Les Comores, pour une indépendance financière et monétaire de l’archipel, 2014.
Titre
André SAURA









LE COLONEL RATSIMANDRAVA HEROS TRAGIQUE DU NATIONALISME MALGACHE
Copyright
Du même auteur

Philibert TSIRANANA , Premier président de la République de Madagascar :
Tome 1 : A l’ombre de De Gaulle
Tome 2 : Le crépuscule du pouvoir
1975 : Année sans pareille à Madagascar



















© L’H ARMATTAN , 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-72010-4
Dédicace


À mon informaticienne dévouée
LE TRANSFERT DU DESTIN DE LA GRANDE ILE
C’est toujours une aventure que de déléguer son pouvoir à un homme, à une institution, fût-ce une heure.
François Mitterrand 1
A l’aplomb de l’imposant « Palais de la Reine » édifié sur les hauteurs de Tananarive, devant plusieurs dizaines de milliers de personnes rassemblées au stade Mahamasina en milieu de matinée du 1er mai 1972, Philibert Tsiranana prête serment de remplir loyalement les hautes fonctions de président de la République que le peuple malgache lui a confiées trois mois plus tôt avec 99,72 % des suffrages exprimés. Le « Père de l’indépendance » commence donc un nouveau septennat après les treize années passées à la tête de la nation depuis l’avènement de la République dans la Grande Ile le 14 octobre1958.
Désorientée par le déroulement des opérations de vote et donc perplexe quant à la fiabilité des résultats de l’élection présidentielle du 30 janvier 1972, l’opinion publique est cependant plus préoccupée encore par la capacité physique et intellectuelle de Tsiranana à poursuivre la conduite des affaires de l’Etat, depuis « l’attaque » hémiplégique dont il avait été victime en janvier 1970 et qui l’avait tenu éloigné de Madagascar durant plusieurs mois, au cours desquels les affrontements politiques et ethniques entre ses successeurs potentiels s’étaient multipliés dans la Grande Ile. D’autant que, dans ce contexte difficile, Philibert Tsiranana s’était employé dès son retour à Tananarive le 25 mai 1970, et tout au long de la dernière année de son second septennat, à la reconquête de son électorat… et surtout à l’élimination de toute adversité politique pouvant perturber sa volonté farouche de continuer à diriger le pays !
Au titre des graves erreurs aux lourdes conséquences politiques et humaines dont il ne sut pas faire l’économie et qui assombrirent notoirement son auréole de « Ray aman dreny » 2 , beaucoup de malgaches s’offusquèrent donc en avril 1971 de la répression dramatique par la gendarmerie nationale, sous l’autorité du colonel Ratsimandrava, d’une rébellion organisée dans le Sud du pays à l’initiative du vieux leader nationaliste Monja Jaona, adversaire politique pugnace de Tsiranana. Quelques semaines plus tard, ils furent tout aussi choqués par la destitution politique d’André Resampa, son compagnon politique de toujours, alors vice-président du gouvernement, et sa mise en résidence surveillée sur l’île de Sainte-Marie pour « complot contre la sûreté de l’Etat » sans la moindre preuve de culpabilité ! D’ailleurs en faisant publiquement un amalgame entre ces deux affaires, Tsiranana devait confirmer les préoccupations de la médecine et celles de la population sur l’altération évidente de son état de santé.
Dans le discours qu’il prononce en ce début de cérémonie d’investiture, Philibert Tsiranana se félicite bien sûr des résultats enregistrés au soir du 30 janvier 1972 « car ils témoignent d’une large unité nationale ». Il met ainsi un voile pudique sur les évènements enregistrés dans le pays tout au long des deux dernières années et rappelle « les progrès réalisés par Madagascar ». Tsiranana formule donc le souhait d’une large participation des particuliers et du secteur privé au développement national dans l’avenir et promet un important effort du gouvernement en faveur de la formation et de la promotion de la jeunesse. Pour le président malgache, cependant, « le travail qui reste à accomplir est encore important et il convient donc qu’il soit intelligent et intensif ».
Philibert Tsiranana devait ensuite se réjouir « de la paix absolue qui règne dans le pays, en dépit de quelques incidents qui trouveront leur épilogue logique ». Il faisait là allusion au mouvement de grève engagé depuis le 24 avril 1972, au sein de l’université et des lycées de Tananarive, en soutien aux étudiants de l’école de médecine de Befelatanana, qui depuis la mi-mars avaient cessé de suivre les cours dans la capitale en revendiquant, dans le cadre de l’Association des étudiants en médecine et en pharmacie (AEMP), « que le niveau d’études de leur formation soit unique au sein d’une seule école, alors que deux établissements dispensent encore un enseignement distinct ». Les étudiants n’avaient, en effet, obtenu d’autre réponse des autorités gouvernementales, et sans la moindre concertation, qu’un décret de dissolution de l’AEMP en date du 19 avril 1972 !
Ayant donc benoîtement banalisé une situation sociale, pourtant fort préoccupante et qui manifestement lui échappe – parmi tant d’autres, depuis 1970 ! – le chef de l’Etat concluait son discours en souhaitant la promotion de toute la population. Après le tir de vingt et un coups de canon depuis une colline voisine, suivi de la très officielle prière à Dieu et aux ancêtres et d’un important défilé militaire, le troisième mandat présidentiel de Philibert Tsiranana débutait.
Dès lors, étudiants et lycéens durciront leur mouvement au fil des jours dans la capitale et même en province, en exigeant une refonte profonde de l’enseignement à Madagascar en rupture totale avec les pratiques jugées « néocoloniales » de la coopération française en la matière, et en exaltant l’honnêteté et le civisme dans la gestion des affaires nationales.
Dans le même temps, le président de la République, absent très fréquemment de la capitale, et les membres du gouvernement – totalement inactifs et quotidiennement présents dans les cortèges présidentiels tout au long des tournées de propagande politique de leur leader car dans l’attente de la formation du premier « cabinet ministériel » du nouveau septennat… et donc particulièrement soucieux de ne prendre aucune initiative pouvant déplaire à Tsiranana ! – poursuivent tranquillement leur hibernation politique. Le pays s’installe donc ostensiblement dans la grève, mais le mouvement des étudiants entend bien faire comprendre également à l’opinion que l’enseignement n’est que l’un des problèmes qui exigent une réflexion à Madagascar. Et tout comme il affiche sa capacité à dénoncer les carences du système éducatif malgache et, bien sûr, sa volonté d’y remédier, il invite aussi les autres citoyens, et plus spécialement les travailleurs, « à prendre conscience de leurs responsabilités et à réfléchir sur les moyens d’améliorer leurs propres conditions ». Soucieux, même, de démontrer qu’ils n’ignorent pas les ouvriers, les étudiants ont d’ailleurs décidé de les rencontrer le samedi 13 mai 1972 après-midi, étant bien précisé que le meeting devait se dérouler dans le calme comme lors de toutes les précédentes manifestations des grévistes de l’école de médecine.
Un tract largement diffusé au cours de la journée du 10 mai 1972 dans tous les milieux estudiantins et parmi la population de Tananarive, intitulé « L’heure de la Rénovation nationale sonne », va toutefois donner une nouvelle dimension aux revendications émises jusqu’alors dans la capitale et dans toutes les provinces. La France est d’ailleurs particulièrement critiquée dans ce tract ! « Elle veut toujours être le seul maître dominateur de ce pays », peut-on lire en introduction à de nombreux reproches qui accablent l’accord de coopération passé en juin 1960 entre les deux nations au lendemain de l’indépendance malgache.
Déjà dénoncée avec force dans tout le pays par les étudiants et lycéens ainsi que par divers syndicats, l’A.K.F.M. et même au sein du P.S.D., la coopération française avec la Grande Ile est ainsi stigmatisée dans le tract qui demande l’annulation de l’accord franco-malgache car « c’est lui qui provoque ces désordres »… Le peuple malgache est donc appelé solennellement « à se libérer » et l’armée nationale est pour sa part poussée « à prendre la légalité du pouvoir et à former un gouvernement provisoire chargé précisément, et prioritairement, de mettre un terme aux relations diplomatiques avec la France, ainsi que de réorganiser la nation malgache tant au plan culturel qu’économique ». « A bas le gouvernement incompétent, pourri et corrompu… A bas l’accord de coopération franco-malagasy » poursuit le tract dont la conclusion ne laisse d’ailleurs planer aucun doute sur la volonté clamée par ses auteurs : « Vive la République Démocratique Socialiste ! Vive Madagascar libre ! ».
Dans les sphères du pouvoir, le 11 mai 1972, on commente surtout une interview du président Tsiranana, diffusée sur les ondes de la Radio nationale, faisant état d’une « réforme fondamentale » du gouvernement – désormais « composé du président, du vice-président, du premier ministre et des ministres » – qui devrait être rapidement étudiée par le parlement, et l’on espère également l’apaisement des évènements par la lassitude des jeunes. Mais la violence de leurs positions nouvelles publiquement répandues, ne passait pas inaperçue au niveau ministériel. Il en était de même, en outre, des nombreux appuis aux grévistes émanant de tous horizons : parents d’élèves, enseignants du secteur public puis de la hiérarchie des écoles catholiques de Tananarive, mais aussi travailleurs des secteurs public et privé ayant, déjà, entamé une grève de solidarité.
Compte-tenu de l’évolution des évènements et sur ordre du président de la République, qui séjournait alors à Ranomafana, dans la province de Fianarantsoa, le gouvernement décidait dans la soirée du vendredi 12 mai 1972, de prendre des mesures énergiques en matière d’ordre public. Ainsi, dans la nuit du 12 au 13 mai 1972, soit 18 jours après le déclenchement de la grève, et sans qu’aucune autorité n’ait pris conscience de l’erreur d’appréciation entretenue au sein du gouvernement quant à la fin espérée du mouvement de grève, les forces de police pénétraient sur le campus et procédaient à près de 400 arrestations d’étudiants et de sympathisants de leur mouvement de contestation qui allaient être transportés par avions à Analalava, afin d’être ensuite internés au bagne de Nosy-Lava, petit îlot désertique de la côte Nord-Ouest de Madagascar 3 . Le ministre délégué à la présidence pour les Affaires intérieures en informera la population par communiqué dans la matinée du samedi 13 mai 1972 puis, de la même manière, annoncera la fermeture de l’université de Tananarive et de tous les établissements scolaires, publics ou privés de la capitale. Barthélémy Johasy demandera aussi aux élèves des provinces ayant suivi le mouvement par solidarité, de reprendre le chemin des cours dès le lundi 15 mai, et aux enseignants publics et privés d’assurer leurs fonctions habituelles à compter de la même date.
Dans un nouveau communiqué, le ministre donnait ensuite sa version des évènements. « La grève estudiantine actuelle visait en fait à renverser le régime du P.S.D. Le mouvement revêtait des visées subversives et politiques que le gouvernement ne peut plus tolérer plus longtemps », affirmait Johasy qui précisait que les différentes mesures décidées par le gouvernement l’avaient été « afin d’enrayer la menace qui pesait sur l’ordre public et la sécurité, en raison de la grève prolongée et en dépit du désir du gouvernement de dialoguer ». Il confirmait en outre la création imminente d’une commission chargée d’étudier en détail les revendications des grévistes.
Dans le même temps, et dès 8 heures du matin, des attroupements se formaient. Cinq mille étudiants et élèves convergeaient vers le centre-ville de Tananarive, investissant la place Philibert Tsiranana, puis les abords de l’Hôtel de ville car il symbolise, pour les manifestants, le lieu d’où devrait émaner une réelle opposition au gouvernement, et abrite aussi le siège du délégué général du gouvernement pour Tananarive qui avait ordonné la fermeture de l’école de médecine de Befelatanana. Des cris d’hostilité à l’égard des gouvernants étaient poussés avec force, tandis que des pierres étaient jetées sur le service d’ordre, composé essentiellement de quelques dizaines de membres des « Forces Républicaines de Sécurité ».
Après la mesure drastique prise par les autorités dans la nuit du 12 au 13 mai, alors qu’aucune tentative réelle de dialogue n’avait été entreprise, la démonstration était également faite de l’absence totale de prévision et d’anticipation dans le domaine du maintien de l’ordre public. Et que dire de l’approche par le ministère des affaires intérieures de la psychologie des foules tout au long de la crise !
Trop peu nombreuses devant des manifestants déterminés, les F.R.S. intervenaient hâtivement et sans grande cohérence dès que le chef du Service central de la sécurité publique, entouré seulement de quelques policiers du « Corps urbain » munis de simples bâtons de défense, fut blessé à la tête, tandis que sa voiture de service était renversée. Des heurts entre policiers et étudiants étaient alors constatés sur l’avenue de l’Indépendance, tandis que des véhicules de pompiers et de services administratifs étaient incendiés dans la cour intérieure de la mairie.
Aux grenades lacrymogènes succédèrent des coups de feu nourris et des rafales de pistolets mitrailleurs, d’abord dirigées vers des zones neutres, puis orientés vers les manifestants. Un désordre indescriptible s’observait alors, mêlant cris, douleurs, courses et chutes, tandis que la fusillade sporadique durait plus de deux heures ! Une dizaine de morts et de nombreux blessés gisant au sol devaient être transportés à l’hôpital Befelatanana.
Après une relative accalmie entre 12 et 14 heures, car les groupes de manifestants s’étaient rendus à la Maison de la Radio pour tenter, sans succès, de l’investir, la flambée de violence reprenait en début d’après-midi devant l’Hôtel de ville où des enseignants, des travailleurs et des éléments incontrôlés des bas quartiers de la capitale avaient grossi les rangs des grévistes en portant des banderoles de solidarité. N’ayant pu accéder au campus de l’université, d’autres manifestants refluaient aussi vers le centre-ville et après s’être heurtés à divers barrages mobiles des forces de l’ordre, engendraient plusieurs bousculades et échauffourées dans les environs de l’Hôtel de ville devenu la cible des assauts répétés de la foule. Dans ce contexte d’affrontements sanglants et d’agressions désordonnées, du fait principalement de voyous, étrangers bien sûr au mouvement contestataire, le bâtiment de l’imprimerie du quotidien Le Courrier de Madagascar , qui passe pour être le « journal des Français et du président Tsiranana » était incendié, tandis que diverses vitrines des rues adjacentes volaient en éclats. A la tombée de la nuit, vers 18 heures, les manifestants, toujours aussi nombreux, se rendaient en cortège vers le quartier d’Anosy pour une nouvelle et vaine tentative de destruction de la Maison de la Radio.
Rentré – enfin ! – et précipitamment à Tananarive par hélicoptère, en cours de matinée, de sa résidence provinciale de Ranomafana, Philibert Tsiranana devait décréter dans le courant de l’après-midi, à l’issue d’un Conseil des ministres tenu en urgence, « l’état de nécessité nationale ». Institutionnalisé par ordonnance en 1962, ce dispositif d’essence préventive tout autant que répressive en matière d’ordre public, connaissait-là, au soir d’une journée d’émeutes dont le bilan dramatique s’établissait à 26 morts, parmi lesquels 7 au sein des forces de l’ordre et plus de 220 blessés, sa première application pratique avec l’imposition sur toute l’étendue du territoire national, de 20 heures à 6 heures, du couvre-feu assorti d’ailleurs de menaces de tir à vue sans sommation. Divers communiqués du ministère des Affaires intérieures étaient alors publiés et lus à la radio, à plusieurs reprises, afin de faire connaître les mesures d’interdictions prises par le gouvernement quant aux réunions publiques de tous ordres, tandis que bars, dancings, salles de cinéma et de théâtre étaient également fermés.
Dans la soirée, sur les antennes de Radio Madagascar , parlant en malgache, Philibert Tsiranana évoquait la situation du pays et, mêlant menaces et paroles d’apaisement, dénonçait une nouvelle fois « l’action des meneurs communistes étrangers qui essaient de semer des troubles dans la population ». « Faîtes très attention, élèves, étudiants et parents, car on vous trompe. Cette situation m’attriste beaucoup. Faîtes très attention, mes sœurs, mes frères » déclarait-il en conclusion de son intervention, pour le moins confuse !
Après une nuit calme, l’émeute reprit le dimanche 14 mai 1972 en fin de matinée, deux mille personnes environ se pressant de nouveau aux abords de l’Hôtel de ville. Plus nombreux encore que la veille, des éléments incontrôlés – en fait des voyous de Tananarive – mirent le feu à une partie des bureaux, après avoir pénétré en force dans les bâtiments municipaux. Ils incendièrent aussi plusieurs véhicules et commirent diverses dégradations de vitrines dans les rues avoisinantes, sans toutefois que la tension atteigne le niveau enregistré au cours de la journée précédente.
Tandis que se déroulaient les manifestations, le président Tsiranana continuait à combiner propos d’apaisement et mesures de sévérité, notamment par la poursuite du transport vers Nosy-Lava, via Analalava, d’une centaine de meneurs grévistes n’ayant pu y être conduits la veille. Sur les ondes de la Radio nationale étaient donc diffusés divers communiqués présidentiels déplorant les pertes en vies humaines lors des affrontements du samedi, faisant état aussi de la remise de jeunes manifestants mineurs à leurs parents ou demandant aux ministres du gouvernement, ainsi qu’aux hauts fonctionnaires provinciaux, d’être à leurs postes afin d’aider les familles des victimes. Le chef de l’Etat devait aussi mettre en garde la population de Tananarive contre les éléments troubles profitant des évènements pour s’adonner à des vols et des déprédations, confirmait sa détermination de poursuivre la répression des émeutes et mettait fin aux fonctions du ministre des Affaires culturelles, Laurent Botokeky, nommé ministre de la Fonction publique et du travail et remplacé aussitôt par Norbert Ranohavimanana, jusqu’alors secrétaire d’Etat en charge de la province de Tamatave.
Au soir du deuxième jour d’émeutes, un calme relatif régnait à Tananarive. Des patrouilles de police circulaient, tandis que la mairie faisait l’objet d’une surveillance plus statique des forces de l’ordre. Le bilan de la journée se soldait tout de même par un grand nombre de blessés, et au sein de la population chacun pouvait se livrer à un examen critique des divisions ethniques à Madagascar à travers le comportement des forces de l’ordre au cours des évènements venant d’avoir lieu dans la capitale. Il était facile en effet de mettre en parallèle l’attitude des agents des Forces Républicaines de Sécurité, recrutés dans les provinces et commandés par des côtiers, auteurs de tirs meurtriers sur la foule tananarivienne et celle des gendarmes, originaires en majorité des hauts plateaux qui avaient aussi été déployés sur la place de l’Indépendance mais s’étaient abstenus de faire usage des armes, en s’autorisant une sorte de compréhension, voire une approche beaucoup plus conciliante à l’égard des manifestants de la capitale… une attitude ayant à coup sûr pour origine – ou référence douloureuse – les bilans dramatiques déplorés après la répression par la gendarmerie nationale des émeutes dans le Sud du pays en avril 1971 !
Le manque d’unité du commandement opérationnel des services en charge de l’ordre public, fort préjudiciable dès les premières heures des affrontements, l’exécution divergente des opérations sur le terrain, notamment quant à l’usage des moyens permettant de maîtriser et de disperser les manifestants, et les dernières marques d’autorité du ministre en charge de l’ordre public au niveau gouvernemental auront, en tout cas, enhardi les grévistes et leurs sympathisants. Dès le lundi 15 mai 1972, ils descendaient à nouveau dans les rues de Tananarive avant de se rassembler à proximité du palais présidentiel pour exiger la libération immédiate de tous les étudiants et élèves ayant été arrêtés et conduits à Nosy-Lava. Une délégation de cette foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes déterminées devait rapidement être reçue par le président Tsiranana qui, dans un but d’apaisement, promit à ses membres, comme il l’avait déjà fait devant les autorités religieuses, anglicanes, catholiques et protestantes venues également effectuer une démarche de même nature, la libération effective de tous les grévistes détenus. Les manifestants, qui avaient fait de cette libération un préalable à tout début de dialogue avec les autorités gouvernementales, se répandirent alors de nouveau dans la ville en espérant une arrivée rapide des premiers avions transportant les « exilés ».
Mais la rotation des avions entre Tananarive et Analalava, enclenchée aussitôt après l’ordre présidentiel, ne pouvant évidemment pas s’achever avant la soirée du lendemain, 16 mai 1972, compte tenu du grand nombre de personnes à ramener du pénitencier, étudiants et grévistes de tous horizons établissaient donc dans cette attente, leur quartier général avenue de l’Indépendance et une veillée funèbre était organisée dans l’après-midi du 15 mai 1972 à la mémoire des étudiants victimes des affrontements des deux jours précédents.
L’après-midi sera aussi marqué par une « chasse aux F.R.S. », les agents de ces unités étant rendus responsables des évènements dramatiques enregistrés dans la capitale. Trois d’entre eux périront et cinq nouvelles victimes seront aussi à déplorer dans les rangs des manifestants lors de nouveaux heurts au cœur de Tananarive. D’autres voitures seront également brûlées au cours d’échauffourées urbaines, et au passage devant l’Hôtel de ville, des groupes d’émeutiers réactiveront l’incendie allumé l’avant-veille dans les locaux, dont la toiture s’était d’ailleurs effondrée entre temps.
Le lynchage des agents des F.R.S. par la foule devait être à l’origine de la décision gouvernementale de procéder au retrait définitif de ces unités et à leur remplacement par des effectifs militaires. L’armée, non encore vraiment partie prenante au maintien de l’ordre et la gendarmerie, dont le prestige était resté intact au cours des heurts sanglants, prenaient donc en charge l’ordre public dans la capitale. Confortant encore davantage l’éviction des F.R.S. de tout dispositif de sécurité, le général Ramanantsoa, chef d’état-major de l’armée malgache décidait aussi, en accord avec les autorités civiles, de désarmer leurs membres et de les consigner dans leur casernement, à charge pour la troupe militaire et la gendarmerie d’éviter toute action de représailles à l’égard d’unités sans armes dans leurs propres locaux !
La nomination, en cours de journée du 15 mai 1972 par le président de la République du général de brigade Andriamahazo, d’origine « Hova », au poste spécialement créé de « gouverneur militaire provisoire de la préfecture de Tananarive » confirmait encore l’évolution irréversible de l’emprise militaire sur les dispositifs d’ordre et de sécurité dans la capitale. Parallèlement à toutes ces mesures d’autorité, on pouvait aussi noter les appels au calme lancés par des prélats de différentes églises, notamment celui du cardinal archevêque de Tananarive, Monseigneur Jérôme Rakotomalala qui confirma donc à la foule des manifestants la promesse qu’il assurait avoir reçue du chef de l’Etat de libérer tous les étudiants emmenés à Nosy-Lava, mais aussi celle de faire procéder à la révision des accords de coopération entre Madagascar et la France comme le revendiquent, prioritairement, voire même l’exigent maintenant, les manifestants de tous les milieux.
Ce sera finalement dans le calme, après le recueillement mortuaire de tout l’après-midi dominical, que la foule applaudira l’arrivée tardive des premiers étudiants rapatriés de Nosy-Lava, accueillis officiellement par le nouveau ministre de l’Education et celui en charge de la province de Tananarive, ainsi que par le général Andriamahazo. Pour la circonstance, le couvre-feu avait été repoussé à minuit par le gouvernement.
Durant la journée du 16 mai 1972, les 380 grévistes éloignés à Nosy-Lava seront de retour à Tananarive. Transportés par camions, dès leur descente d’avion, jusqu’à l’avenue de l’Indépendance, ils feront l’objet d’un examen médical public devant l’Hôtel de ville, dont il ne reste d’ailleurs que les murs ! Parmi eux, quelques adultes ayant contribué à la conduite du mouvement contestataire, notamment le Père Ralibera, Jésuite, responsable des émissions catholiques à la Radio et journaliste à Lumière . Attendus par une foule nombreuse et calme, tant à l’aéroport d’Ivato qu’au centre-ville, tous auront été reçus, comme la veille au soir, par les mêmes personnalités officielles du gouvernement et de la province.
La mesure de clémence voulue par Philibert Tsiranana était donc maintenant réalisée et le chef de l’Etat lançait sur les ondes de la Radio nationale un nouvel appel à l’apaisement. Pour sa part, le général Andriamahazo recommandait à tous les résidents étrangers d’observer la plus grande réserve devant les évènements. Il est vrai que parmi eux, beaucoup avaient reçu des appels téléphoniques anonymes les invitant à demeurer à leur domicile le 17 mai 1972, date à laquelle auraient lieu les obsèques des manifestants tués lors des affrontements avec les forces de l’ordre le 13 mai 1972.
Alors qu’une certaine psychose de peur était perceptible dans la capitale malgache depuis la fin de la semaine précédente, l’inhumation des victimes des émeutes devait, en fait, se dérouler dans le calme et le recueillement le mercredi 17 mai 1972, la coutume malgache interdisant les enterrements le mardi. Dans le même temps, le gouvernement réuni en Conseil, mettait au point précipitamment le texte de la réforme constitutionnelle annoncée par Philibert Tsiranana, prévoyant notamment la création d’un poste de Premier ministre. Sur proposition du ministre des Affaires culturelles, prenant en considération une des revendications nouvelles des étudiants, le Conseil de gouvernement décidait également de rouvrir l’université, à défaut d’avoir pu recevoir la veille dans l’après-midi une délégation de grévistes auxquels il devait soumettre d’importants projets ne se limitant pas uniquement à l’enseignement, les accords de coopération passés avec la France devant aussi faire l’objet d’une analyse nouvelle.
Le thème des accords de coopération franco-malgaches devient récurrent, en effet, et un nouveau tract émanant de « coopérants techniques de toutes nationalités », adressé aux Malgaches, est diffusé dans Tananarive afin d’en exiger la remise en cause. Les rédacteurs du document se montrent aussi très compréhensifs quant aux aspirations du peuple malgache et dénoncent par avance, et avec violence, « toute intervention des forces françaises qui ne pourrait être qu’une ingérence dans les affaires de Madagascar et (sic) ne ferait que grossir le fleuve de sang dont la France est responsable devant l’Histoire de Madagascar ». 4
Toujours massée dans le cœur de la capitale où l’on note de plus en plus de slogans hostiles au président Tsiranana et favorables à la prise du pouvoir par l’armée, la foule est tenue informée, en permanence, des prises de position des comités de grève d’étudiants et de travailleurs qui, réunis au sein d’un « Congrès national malgache » et appuyés par des représentants de la fonction publique, décidaient la prolongation de la grève pour une durée indéterminée. Dans la soirée, les grévistes confirmaient leur volonté de continuer la lutte jusqu’à l’obtention complète de leurs desiderata. Pour eux, en effet, « le renouveau de l’enseignement ne pourra aboutir sans un renouveau général touchant à la fois l’économie, le social et le politique ». Leur détermination était ainsi de plus en plus affirmée.
Dans ce climat particulier, alors que l’autorité du président Tsiranana apparaît tout aussi ouvertement contestée, la Radio nationale, dont les agents réquisitionnés s’étaient solidarisés avec les grévistes dès le début des manifestations de rues, publie une dépêche de l’Agence France Presse selon laquelle « le Conseil des ministres français est convenu que le gouvernement français n’intervient et n’interviendra pas dans la crise de Madagascar qui est une crise interne ». 5 La dépêche de l’A.F.P. radicalisait immédiatement le mouvement contestataire et, dès le lendemain, c’est par la rue que les volontés de réforme devaient cheminer.
Le 18 mai 1972, effectivement, à Tananarive, les responsables du mouvement estudiantin déclareront refuser tout dialogue avec le gouvernement et, tôt le matin, la foule se dirigera de nouveau vers le palais présidentiel en réclamant la démission du président Tsiranana et celle du gouvernement, ainsi que la prise du pouvoir par l’armée.
En fin de matinée, Philibert Tsiranana demandait aux parlementaires réunis en Congrès d’achever l’examen, en urgence, du projet de réforme constitutionnelle visant à créer le poste de Premier ministre et proposait au général Ramanantsoa d’être le Premier ministre du prochain gouvernement. Chef d’état-major général des forces armées et de la défense nationale depuis l’indépendance, Gabriel Ramanantsoa refusait l’offre présidentielle, compte tenu de l’ambiguïté des attributions qui seraient les siennes dans cette fonction politique.
« Le Premier ministre aura autorité sur les ministres et les secrétaires d’Etat, tandis que le gouvernement tout entier, c’est moi qui le dirige. Et je dirige aussi l’armée, la gendarmerie, la police, le service civique, comme autrefois. Donc je reste toujours le chef des forces armées. C’est au Premier ministre de choisir les ministres. Mais moi je verrai la liste. S’il y a des personnes que je n’aime pas, je dirai : « Enlève celui-là ». J’ai des mots à dire sur la formation du gouvernement », avait en effet déclaré à la radio Philibert Tsiranana quelques jours plus tôt en présentant « la réforme fondamentale » du gouvernement qu’il préconisait depuis quelques semaines et entendait mettre en œuvre à l’occasion de la formation du premier gouvernement de son nouveau septennat. 6
Le général Ramanantsoa, très informé des propos présidentiels quant aux attributions très limitées du futur Premier ministre, n’ignorait rien, non plus de la surprenante déclaration de Tsiranana le 25 mars 1972 lors de son passage à Antsohity dans le cadre d’une longue visite à la région de Diégo-Suarez. Questionné alors sur la réforme du gouvernement, le président de la République avait en effet déclaré devant la presse : « J’y travaille activement et je cogite jour et nuit sur ce problème. La prérogative de former le gouvernement, c’est notre Constitution qui me la donne, et je tiens à dire que Tsiranana reste au-dessus de toutes les pressions sournoises ou directes, d’où qu’elles viennent. Certains font courir le bruit qu’ils influent sur mes décisions. Ceux-là resteront toujours des minables ! ».
Ayant fait savoir son refus d’être nommé Premier ministre, le général Ramanantsoa demandait par contre au président de la République de lui confier « les pleins pouvoirs afin de pouvoir remettre de l’ordre dans le pays ». Le président Tsiranana accédait finalement à cette requête et signait le décret N° 72-147 permettant à Ramanantsoa de diriger le pays. 7 « Il n’était pas question de Premier ministre, mais de Chef du gouvernement » dira, quelques mois plus tard, le colonel Ratsimandrava en évoquant les conditions de remise des pleins pouvoirs le 18 mai 1972 8 . Ce faisant, il permettait ainsi de mieux comprendre l’origine des imperfections flagrantes contenues dans le texte du décret présidentiel, tant au niveau de la forme que du fond 9 … et, bien sûr, de son irréfutable inconstitutionnalité !
Tandis que les deux assemblées poursuivaient encore, en Congrès, la modification de la Constitution, Philibert Tsiranana s’adressait à la population malgache sur les ondes de la Radio nationale pour lui faire part de ses dernières décisions. « Devant les difficultés actuelles, et pour préserver l’unité nationale, j’ai décidé de dissoudre le gouvernement, conformément à la réforme que j’ai préconisée à Antsohihy. Je donne pleins pouvoirs au général de division Gabriel Ramanantsoa pour diriger le pays et je le charge de former le nouveau gouvernement. Je fais confiance à la traditionnelle sagesse de Ramanantsoa et de tous mes compatriotes pour surmonter ensemble les périls qui menacent la nation ».
Les « quelques incidents » évoqués le 1er mai 1972 par Philibert Tsiranana n’avaient indéniablement fait l’objet que d’une analyse très superficielle et ponctuelle et n’avaient donc pas « trouvé d’épilogue normal », ainsi qu’on l’avait alors placidement affirmé au sommet de l’Etat ! Beaucoup plus concrètement, au contraire, en fustigeant une classe politique roulant à l’abîme depuis plusieurs années et en confortant l’emprise de la rue sur les évènements en cours, les jeunes étudiants qui manifestaient depuis de longues semaines, rapidement suivis par de nombreux enseignants, mais également par des milliers de salariés, chômeurs, oisifs et délinquants – les uns avides d’un changement radical en matière d’enseignement et les autres scandant aussi leurs revendications et préoccupations en matières sociales et culturelles – avaient conduit au renversement du pouvoir politique. Le 18 mai 1972, même si Philibert Tsiranana se maintenait à la présidence de la République, le destin de Madagascar venait de basculer. La révolte était maîtresse de la rue, et dans la liesse la foule fêtait « le nouveau régime »… militaire !
1 Mitterrand, François, « Ici et maintenant », Editions Fayard, Paris, 1980.
2 Ray aman dreny : formule de respect, tout autant que d’affection, désignant une personnalité revêtant les qualités de « père et mère » dans la société malgache.
3 Le bagne créé en 1911 par l’administration coloniale française sur l’île de Nosy-Lava, située au Nord-Ouest de Madagascar, a été utilisé comme prison – où la condition humaine a longtemps relevé de la survie – par les autorités malgaches à partir de l’indépendance de la Grande Ile, jusqu’à la fin de la 2ème République. En mai 1972 une quinzaine de personnes arrêtées dans le cadre de « l’affaire Resampa », en juin 1971, y étaient détenues ainsi que le « dernier carré » des partisans du MO.NI.MA de Monja Jaona après la rébellion du 1° avril 1971 dans le Sud du pays.
4 Fanasina du 18 mai 1972, page 5.
5 Foccart, Jacques, « La France pompidolienne, Journal de l’Elysée, IV, 1971-1972 », 651 pages, Paris, 2000, Fayard/Jeune Afrique, pp.323, 332,333, 338.
6 Agence Madagascar Presse , bulletin du 12 mai 1972, pages 30 et 31.
7 Décret n° 72-147 publié au Journal Officiel de la République Malagasy n° 837 en date du 27 mai 1972.
8 Déclaration publique du ministre de l’Intérieur Ratsimandrava et discours du général Ramanantsoa le 30 septembre 1972 au stade Mahamasina de Tananarive.
9 Saura, André , « Philibert Tsiranana, Premier Président de la République de Madagascar », Tome 2 : Le crépuscule du pouvoir, L’Harmattan, 2006, pages 177 et 205.
CHAPITRE I L’ILLUSION DEMOCRATIQUE DU POUVOIR MILITAIRE
Comment le refus du pluralisme et la chasse aux sorcières seraient-ils compatibles avec l’unité nationale ?
Alain Peyrefitte 10
1/ Unité nationale : un alibi tout autant qu’une gageure
La mise à l’écart de la politique
Quelques instants après la déclaration radiodiffusée de Tsiranana, le général de division Ramanantsoa, entouré des généraux de brigade Andriamahazo et Ramarolahy, ainsi que des lieutenants colonels Ratsimandrava et Rabetafika déclare, dans un entretien radiotélévisé : « En raison de la situation critique qui règne dans le pays, le président Tsiranana m’a donné pleins pouvoirs pour diriger le pays. Je suis un militaire, la politique sera mise à l’écart. Il y a trop de travail à faire dans le domaine social et économique. Je tâcherai de faire de mon mieux ».
Un peu plus tard dans l’après-midi, vers 17 h 30, s’adressant à une foule enthousiaste de plus de vingt mille personnes rassemblées devant l’Hôtel de ville, avenue de l’Indépendance, au cœur de la capitale, Gabriel Ramanantsoa, accompagné seulement de Andriamahazo s’adressera à la population. « Je ne parlerai pas beaucoup. Nous préférons agir plutôt que parler. La politique, ce n’est pas notre affaire, mais nous avons beaucoup de travail devant nous. Je vous demande de m’aider. Je m’occuperai en premier de l’économie et du social et avant tout des plus défavorisés. Chez nous, militaires, la tradition veut qu’on s’occupe du deuxième classe avant de s’occuper des officiers. Nous nous occuperons d’abord de la masse, des plus modestes. C’est ma première déclaration et je vous demande maintenant de vous disperser dans le calme. Nous aurons l’occasion de nous revoir ». Très applaudi, il devait ensuite prendre connaissance des diverses revendications des grévistes qui, naturellement, reprenaient tous les thèmes développés depuis plusieurs jours, notamment la démission du président de la République et du gouvernement, la formation d’un gouvernement nouveau, la démocratisation du régime et la malgachisation en tous domaines . « Nous n’avons plus de gouvernement. Laissons partir le général pour qu’il puisse s’occuper des affaires de l’Etat », annonçait aussitôt après un des représentants des grévistes . Sous les ovations de la foule, Ramanantsoa quittait alors la place de l’Hôtel de ville.
Le vendredi 19 mai 1972, dès le début de la matinée, plusieurs milliers de personnes se massaient avenue de l’Indépendance à Tananarive pour réclamer « sous 24 heures » la démission du président Tsiranana. Le général Andriamahazo, en sa qualité de gouverneur militaire de la capitale, et le Révérend Père Ralibera de la Mission catholique, de retour dans la capitale depuis trois jours après avoir été interné à Nosy Lava avec les étudiants grévistes le 13 mai 1972, viendront rapidement à la rencontre des manifestants afin de calmer leurs velléités à l’égard du président de la République. « Tananarive n’est pas tout Madagascar », dira le général avant de préciser, avec l’appui de l’homme d’église que « le peuple malgache tout entier avait réélu Philibert Tsiranana et qu’il lui appartenait donc de se prononcer dans les mêmes conditions sur son maintien à la présidence de la République ». Ainsi, dès le lendemain de la remise des pleins pouvoirs à l’armée, il est donc fait état d’une prochaine consultation du peuple malgache devant lui permettre de se prononcer sur le sort de Tsiranana. Dans les milieux militaires on avait manifestement réfléchi à l’évolution politique en gestation depuis quelque temps, et plusieurs scenarii d’avenir institutionnel de la Grande Ile avaient certainement été élaborés dans l’attente de la chute du « régime P.S.D. ».
Toujours aussi déterminée, la foule se rendra en cortège, en fin de matinée, jusqu’aux abords du palais présidentiel, scandant « Tsiranana démission », tandis qu’à l’intérieur Philibert Tsiranana conférait avec les trois généraux de l’armée malgache. En début d’après-midi, les manifestants quittaient les lieux et le calme revenait dans Tananarive.
Silence dans les rangs !
Quelques heures plus tard, Gabriel Ramanantsoa devait préciser à l’occasion d’une déclaration publique : « Je tiens mes pouvoirs par délégation du président de la République qui reste le père de la nation et le symbole de l’unité nationale. Je ne tolèrerai aucun désordre et je demande à tous les Malgaches de m’aider dans ma tâche. Il n’est pas envisagé de modifier les accords de coopération ». Le message du général ne pouvait résulter, naturellement, que de la concertation militaro présidentielle ayant eu lieu dans le bureau de Philibert Tsiranana au cours de laquelle avaient été évoqués de possibles mouvements populaires pouvant se produire en faveur du président de la République, notamment à Majunga et Tulear. Ramanantsoa recevait ensuite, de 18 à 21 heures, les représentants des étudiants qui lui remettront un résumé écrit de leurs revendications, puis ceux des travailleurs, désireux d’être rassurés quant à l’indemnisation de leur période de grève. Il fit prendre conscience à ses premiers interlocuteurs que le préalable de la démission du président de la République devait être levé afin de maintenir l’unité nationale et précisa aux autres que les journées de grève seraient payées si le travail reprenait le 23 mai 1972, au lendemain des fêtes de Pentecôte.
Le samedi 20 mai 1972, entre 14 et 20 heures, un message de Philibert Tsiranana était diffusé toutes les heures sur les ondes de la Radio nationale afin de conforter les propos tenus la veille par Ramanantsoa sur l’unité nationale mais aussi pour bien persuader la population de la situation au sommet de l’Etat. « Je m’adresse à vous pour vous confirmer que je demeure le président de la République. Je demande à chaque citoyen de défendre la paix et l’unité auxquelles nous tenons tous. J’ai donné au général de division Ramanantsoa les pouvoirs pour former le nouveau gouvernement et diriger le pays ».
Le général devait confirmer que l’équipe gouvernementale était bien en cours de formation et « qu’elle serait représentative de tous les milieux et largement ouverte à des hommes originaires des différentes régions de l’île ». Mais il tenait aussi à prévenir « certains trublions qui cherchent à diviser le pays qu’il pouvait instituer l’état de siège si cela continuait ». Dans un communiqué publié en fin de soirée, le général Andriamahazo fera d’ailleurs savoir que les réunions publiques étaient désormais soumises à une autorisation préalable par l’autorité militaire et qu’il en était de même de tout transfert de fonds à destination de l’extérieur. Soucieux en outre de traiter en priorité les questions économiques Gabriel Ramanantsoa prendra, dès le dimanche 21 mai 1972, des mesures pour faire baisser le prix de l’essence et mettra également en garde les commerçants contre les conséquences d’une éventuelle augmentation des prix.
Le lundi 22 mai 1972, Philibert Tsiranana téléphonait à Jacques Foccart 11 afin de remercier le président et le gouvernement français d’un message de sympathie que lui avait communiqué l’ambassadeur de France à Tananarive le 19 mai 1972. « Les extrêmes préoccupations du gouvernement français devant l’aggravation sensible de la situation intérieure à Madagascar » avaient en effet conduit Georges Pompidou à faire savoir au nouveau chef du gouvernement de la Grande Ile que la France était disposée à lui accorder son appui « dans le respect de l’indépendance de la République malgache ». Le président français avait d’ailleurs demandé que son message – qui se poursuivait aussi par l’évocation du souci des autorités françaises de veiller à la sécurité personnelle du président de la République malgache – soit également porté à la connaissance de Philibert Tsiranana par son ambassadeur à Madagascar.
Après avoir remercié Foccart, Tsiranana lui communiquait une liste de douze noms de professeurs des universités de Tananarive et d’Antsirabe, car il considérait qu’à l’origine de tous les évènements que venait de connaître Madagascar, il y avait des professeurs français. Jusqu’alors, il n’avait cessé en effet de dénoncer publiquement « des communistes étrangers », 12 mais sans en préciser la nationalité. Et pour bien faire percevoir sa détermination à demeurer dans ses fonctions, Tsiranana déclarait avec fermeté : « J’ai été élu par le peuple. On me tuera peut-être, mais je ne m’en irai pas. On mourra ensemble, avec ma femme, s’il le faut ! ».
Dans l’après-midi, et vraisemblablement en ignorant tout de la conversation téléphonique entre Tsiranana et Jacques Foccart, le général Ramanantsoa nomme le commandant de la gendarmerie nationale, le lieutenant-colonel Richard Ratsimandrava, ministre de l’Intérieur, compte tenu des nécessités du maintien de l’ordre public notamment dans la capitale, ainsi que « pour préserver et renforcer l’unité de la nation ».
Le plus jeune lieutenant-colonel de l’armée malgache – il est né le 21 mars 1931 à Tananarive et a accédé à son grade le 1er juin 1968 – se voit donc investi par anticipation sur la constitution définitive du nouveau gouvernement, d’une mission d’ordre public relevant pleinement des prérogatives de son arme ainsi que de la police nationale sur laquelle il va donc avoir désormais une autorité fonctionnelle.
Richard Ratsimandrava était entré dans l’armée en qualité d’officier après de brillantes études à Tananarive et en France. Citoyen français, il servit donc de 1954 à 1959 dans des écoles et unités de l’armée française, tant en « métropole », qu’au Maroc et en Algérie. En 1960, lorsque Madagascar eut accédé à l’indépendance, il refusa de rester dans l’armée française ou d’être détaché dans l’armée malgache tout en poursuivant sa carrière en France, avec les avantages inhérents à cette affectation. Le lieutenant Ratsimandrava justifia alors son retour à Madagascar en déclarant à des Français : « J’ai failli perdre ma vie pour vous au Maroc. Serait-ce un tort si actuellement je veux perdre ces avantages, que vous me proposez, pour mon pays ? » 13 Ayant donc fait le choix d’intégrer l’armée malgache, Ratsimandrava servira alors dans un régiment interarmes à Fianarantsoa puis à Tananarive durant deux années.
Le 1 er novembre 1962, à la demande expresse, dit-on, du président de la République, dont était très proche son père, professeur comme Tsiranana, Richard Ratsimandrava était affecté dans le corps de la gendarmerie nationale et promu au grade de capitaine. Il effectua alors un stage de formation accélérée en France, à l’école des officiers de gendarmerie de Melun durant une année. En 1964 il regagnait Madagascar pour prendre son premier poste dans la gendarmerie nationale en qualité d’adjoint au commandant du groupement de gendarmerie de Tamatave, auquel il succèdera quelques mois plus tard après avoir été promu chef d’escadron. Muté à Tananarive en août 1967 en qualité de commandant en second de la gendarmerie nationale, il sera promu au grade de lieutenant-colonel au mois de juin 1968. Le 2 avril 1969 il était nommé par le président de la République commandant de la gendarmerie nationale et devenait ainsi le premier Malgache affecté à ce poste qui, jusqu’alors, avait été tenu par un officier français.
Le général Ramanantsoa connaît bien les états de service ainsi que les traits de caractère de Ratsimandrava, et en lui confiant la double mission prioritaire du maintien de l’ordre public et du renforcement de l’unité nationale il espère pouvoir compter sur ce brillant officier supérieur pour la remplir au mieux des intérêts de toute la population malgache.
Dans la matinée du lendemain, assisté des généraux Andriamahazo et Ramarolahy ainsi que du ministre de l’Intérieur, Ramanantsoa reçoit les représentants de la presse nationale et internationale à Ampahibe, quartier général des forces armées qui deviendra donc désormais le siège du gouvernement dans la capitale malgache. Répondant à une demi-douzaine de questions qui lui ont été préalablement communiquées, le chef du gouvernement précise tout d’abord l’étendue de ses pouvoirs en affirmant : « C’est très simple. Tout d’abord, c’est moi qui forme mon gouvernement avec des hommes que je choisis moi-même. Ensuite, je dirige le pays, c’est-à-dire que je détermine et je conduis la politique générale de la nation. Pour les juristes, cela s’appelle être chef du gouvernement. Est-ce qu’il faut pour cela modifier la Constitution ? Je leur laisse le soin d’étudier la question. Puis, je ne manquerai pas de vous répondre ». Ramanantsoa se gardera, cependant, de préciser aux journalistes ce qu’il avait affirmé la veille aux représentants des syndicats, notamment que « son gouvernement aurait un caractère transitoire et qu’il se retirerait le moment venu pour faire place, après l’élaboration d’une nouvelle Constitution, à un gouvernement civil… ». Très brièvement, le général traitera ensuite des causes de la crise d’avril-mai 1972 à Tananarive, notamment des problèmes de l’enseignement et de la jeunesse malgaches, puis de l’unité nationale et de l’avenir de la Grande Ile, ainsi de la coopération avec la France et du rôle stratégique de Madagascar dans l’océan Indien.
Dès le 25 mai 1975, le nouveau ministre de l’Intérieur tient à préciser publiquement avoir donné des directives pour faire connaître la nature des missions dont il a été investi et l’esprit dans lequel elles devront être exécutées. Pour le colonel Ratsimandrava, il importe en effet que les agents publics et plus particulièrement les fonctionnaires d’autorité « fassent preuve de discipline, de civisme, d’intégrité morale et intellectuelle au service du pays. Ils doivent, poursuit-il, éviter d’être partisans et travailler à ramener l’ordre, à ramener le calme ».
Le colonel affirme en outre que la population doit être éclairée sur les objectifs du nouveau gouvernement et il déclare donc solennellement : « Certains voudraient exploiter la situation présente pour essayer de nous diviser, de développer le tribalisme. Le président de la République, le général Ramanantsoa et moi-même sommes entièrement d’accord pour nous opposer à ces manœuvres frauduleuses qui ont un caractère antinational. Nous voulons que le pays se développe dans l’unité à Diégo-Suarez, à Fort-Dauphin, entre Tamatave et Majunga. Nous voulons pour tous une place au soleil. Toute la population, tous les fonctionnaires doivent être conscients de cette unité nationale, bien le plus précieux qu’il faut préserver… »
Pour Richard Ratsimandrava, « l’atteinte à l’unité nationale risque de nous amener à la guerre civile, et peut-être jusqu’à la perte de l’indépendance nationale ». « C’est pour cette raison, précise le ministre, que je fais appel à tous pour que, conscients de notre qualité de Malgaches, nous travaillions au renforcement de cette unité, au retour à la paix dans notre patrie. C’est la condition de la réalisation de nos désirs, ainsi que la condition qui permettra au général Ramanantsoa de mettre en œuvre un profond programme de réformes qu’il annoncera lui-même quand il aura constitué le nouveau gouvernement ». La ligne de conduite politique, toute de fermeté, du lieutenant-colonel Ratsimandrava est maintenant connue de tous et il ne s’en départira plus.
Sans protocole particulier, le samedi 27 mai 1972 en fin d’après-midi, le nouveau gouvernement 14 est présenté à Philibert Tsiranana, confiné désormais dans un rôle tout à fait virtuel de président de la République après la transmission de ses pouvoirs au général Ramanantsoa. Outre le Chef du gouvernement qui cumule également les fonctions de ministre de la Défense nationale et de ministre du Plan, et Richard Ratsimandrava déjà en place au ministère de l’Intérieur et donc confirmé dans ses fonctions, trois autres officiers et six civils composent le nouvel exécutif. Ainsi, le général Gilles Andriamahazo, inspecteur général des armées est chargé du ministère de l’Aménagement du territoire, le capitaine de corvette Didier Ratsiraka, attaché des forces armées auprès de l’ambassade de Madagascar à Paris, devient ministre des Affaires étrangères et le commandant Joël Rakotomalala adjoint au commandant du 2ème R.I.A.M. occupe les fonctions de ministre de l’Information.
Le Chef du gouvernement a choisi des techniciens de la société civile pour diriger six autres départements ministériels. Le docteur Emmanuel Rakotovahiny, chef du service de la pêche maritime est donc le nouveau ministre du Développement rural, le docteur Justin Manambelona, professeur à l’université et secrétaire général à la recherche scientifique devient ministre des Affaires culturelles, le professeur Albert Zafy, chirurgien à l’hôpital Befelatanana, prend en charge le ministère des Affaires sociales, le conseiller à la Cour suprême Jacques Andrianada est le nouveau Garde des Sceaux, ministre de la Justice, l’inspecteur général de l’Etat Albert-Marie Ramaroson devient ministre de l’Economie et des finances et le professeur Daniel Rajakoba ministre de la Fonction publique et du Travail. Le général Ramanantsoa a également confié au lieutenant-colonel Roland Rabetafika les fonctions de directeur général du gouvernement. Improvisant une allocution, parfois confuse, Philibert Tsiranana devait préciser qu’il « avait placé le général Ramanantsoa à son poste actuel pour que les troubles cessent, pour que tous les Malgaches s’unissent, pour qu’il n’y ait pas de guerre civile et pour que les dix-huit tribus s’aiment… ». Il préconisait donc la cessation progressive des réunions de tous ordres dans les chefs-lieux des six provinces, « à commencer par Tananarive, car de cette façon, il n’y aura pas de jaloux et le calme reviendra définitivement ».
S’adressant peu après à la nation, le général Ramanantsoa 15 devait, quant à lui, affirmer : « J’ai consacré cette semaine à étudier les nombreux problèmes importants qui se posent à notre pays et à constituer mon gouvernement, tandis que peu à peu revenait le calme nécessaire à un travail fécond. Les hommes que j’ai choisis pour m’aider à gouverner notre pays donneront l’exemple de l’austérité, de la discipline et de l’intégrité. Ce sont des militaires et des techniciens. Avec les chefs de province, déjà en place, ils reflètent notre unité nationale ». Poursuivant son intervention radiodiffusée, Ramanantsoa indiquera qu’il entendait « mener une action visant essentiellement à promouvoir le développement du pays, dans un climat de liberté et de compréhension au bénéfice d’abord des plus défavorisés ». Le chef du gouvernement précisera aussi vouloir « axer son effort sur les problèmes économiques, sociaux et culturels et donner la priorité aux opérations visant à créer des emplois nouveaux absolument indispensables pour l’avenir de notre capital le plus précieux que représente notre si belle et généreuse jeunesse ». Gabriel Ramanantsoa tiendra à rappeler que depuis qu’il avait reçu les pleins pouvoirs du président de la République, il avait engagé le dialogue avec les divers milieux du pays. « Les membres de mon gouvernement seront eux aussi des hommes de dialogue, principal garant des libertés démocratiques et condition de la participation de tous au développement et à la consolidation de l’unité nationale ». « Pour ce qui est des accords avec l’extérieur, les révisions nécessaires seront étudiées dans le sens de l’intérêt national », dira le général Ramanantsoa avant de conclure son allocution sur une note se voulant optimiste : « Et maintenant que mon gouvernement est formé, nous allons agir et nous donnerons le meilleur de nous-mêmes avec pour seul objectif le bien de notre patrie. Avec nous, et pour vous, s’ouvre une ère nouvelle. Participons, tous ensemble, dans l’unité et la concorde, au renouveau de notre pays ».
Le général devait ensuite demander à ses ministres de se mettre aussitôt au travail. Il faisait d’ailleurs observer sévèrement à l’un d’entre eux, qui était arrivé en retard au palais présidentiel, que « les affaires du pays ne peuvent pas attendre », et poursuivait ses instructions à tous les membres du gouvernement en des termes tout aussi stricts : « Pour la prise de vos fonctions, j’entends qu’il y ait une passation de service règlementaire avec les responsables précédents. J’entends que cette passation de consignes de service s’effectue en présence d’un inspecteur d’Etat. J’entends qu’il n’y ait aucun esprit de camaraderie ou de démagogie dans la prise de vos fonctions et dans la passation du service. Messieurs les ministres, je vous remercie ».
Au sein du « K.I.M. », 16 Comité exécutif du front commun des participants aux mouvements populaires (travailleurs, étudiants, « ZWAM » 17 et enseignants) on espère beaucoup, aussi, et concrètement, « participer au renouveau » et l’on ne ménage donc pas ses efforts pour faire aboutir toutes les revendications présentées au nouveau chef du gouvernement aussitôt après sa prise du pouvoir. On se veut en outre très explicite sur la lutte en cours qui, selon le représentant des travailleurs, lors d’un meeting organisé dans l’après-midi du 3 juin 1972 au complexe scolaire d’Ampefiloha à Tananarive « continuera jusqu’à ce que soit formé un gouvernement démocratique issu d’une Constitution nouvelle, élaborée par un Congrès national ». Appelant à la vigilance à l’égard des « agissements d’une certaine catégorie d’individus » qui veulent tenter à tout prix de contrecarrer l’aboutissement du mouvement populaire actuel », l’orateur préconisera l’implantation de comités de surveillance dans les villes et villages, sur les lieux d’habitation et de travail. Il suggèrera également, au plan économique « de faire la chasse aux profiteurs de tous bords, car c’est de cette manière seule que le petit peuple se familiarisera avec le pouvoir qu’il revendique sous la forme d’un gouvernement démocratique ».
Les membres du Syndicat des enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur (S.E.C.E.S.) critiquent, quant à eux, les formes juridiques de la remise des pleins pouvoirs au général Ramanantsoa. Constatant que le parlement n’est pas intervenu, comme le stipule la Constitution en matière de pouvoirs spéciaux, ils affirment : « Il est donc vain de vouloir attacher les pleins pouvoirs du nouveau chef du gouvernement aux notions d’état de nécessité et de pouvoirs spéciaux », mais ils conviennent, toutefois, et plus politiquement, « qu’ils ont leur véritable source dans la volonté de changement radical qui s’est manifestée à travers les évènements de mai dernier ». Pour le S.E.C.E.S., toute idée de retour en arrière est donc exclue et il souhaite que le gouvernement transitoire actuel « promulgue une ordonnance constitutionnelle qui rendrait caduque la Constitution en cours et demeurerait en vigueur jusqu’à ce qu’une nouvelle Constitution soit élaborée, dans un délai de trois mois, par un Congrès national, au sein duquel seraient appelés à siéger les représentants de toutes les régions de l’Ile, les délégués de tous les secteurs d’activité, les représentants de toutes les couches sociales ».
La presse nationale d’opposition qui, depuis le début du conflit conforte l’action des mouvements revendicatifs donne, bien sûr, libre cours à sa volonté de changement qui n’est pas sans rappeler sa contribution au développement du nationalisme malgache aux temps anciens de la IVème République française, avant l’indépendance malgache de1960.
Les généraux et colonels du gouvernement ont pris bonne note de la volonté du KIM de poursuivre sa lutte tout en appuyant les propositions juridiques du SECES, notamment quant à l’élaboration d’une nouvelle Constitution par un Congrès national rassemblant tous les grévistes et manifestants ayant pris part aux mouvements populaires depuis le mois d’avril 1972. Ils jugent donc indispensable de « reprendre la main » rapidement afin de ne pas être dépassés par les idées et propositions de la base contestataire, qu’elles émanent de meetings populaires ou du milieu universitaire !
En réponse aux juristes qui se sont exprimés publiquement l’avant-veille au meeting d’Ampefiloha et ont dénoncé « l’inconstitutionnalité » des pleins pouvoirs actuels, le Conseil des ministres réuni le 5 juin 1972 en séance extraordinaire prend une ordonnance légalisant « l’état de nécessité nationale », en vigueur dans le pays depuis le 11 mai 1972. Ramanantsoa évoquera le soir même cette mesure dans une déclaration à la nation. « Les évènements qui ont récemment secoué la nation exigent que des mutations profondes soient opérées dans les différents domaines du développement, sans lequel il ne peut y avoir une société juste, ni une véritable promotion de l’homme. Cette tâche ardue, mais exaltante, ne peut être menée à bien que si l’ordre et la raison triomphent des querelles périmées, des ambitions sordides et des jeux stériles de la politique qui nous a déjà fait tant de mal » affirmait le général dans une introduction particulièrement sévère à l’endroit du régime de Tsiranana, naturellement, mais aussi des « constitutionnalistes » siégeant au sein du K.I.M.
Poursuivant une allocution se voulant solennelle, tout autant que pédagogique pour mieux atténuer la présentation d’une évidente et rapide dérive autoritaire du régime qui, déjà, se profile, s’abritant en outre et tout aussi insidieusement d’ailleurs derrière les mots et les formules « bien public », « apaisement », « sauvegarde », utiles à l’évocation de la très hypothétique unité nationale, le nouveau chef du gouvernement déclarait : « C’est un devoir d’honneur que j’ai accepté de prendre en charge. Non seulement pour écarter le péril qui menace la nation, mais surtout pour s’engager résolument dans la voie de la reconstruction conforme aux vœux du plus grand nombre de citoyens. Je vous exposerai ultérieurement, avec mon gouvernement, les lignes de force de ce nouvel horizon. Mais, puisqu’il importe avant toutes choses d’apaiser les esprits, de faire la paix dans les cœurs et d’instituer un ordre nouveau, j’ai décidé de promulguer aujourd’hui, en conseil des ministres, une ordonnance qui constituera le cadre légal des pouvoirs spéciaux dictés par l’état de nécessité nationale que nous vivons. J’ai pris cette décision dans le souci unique de sauvegarder les institutions républicaines, de défendre l’unité nationale et de ne rechercher que le bien public, dans le respect de la démocratie. Sous le signe du dialogue, il est indispensable que chaque citoyen apporte sa contribution à l’œuvre d’édification que nous entamons. Mais qu’il n’oublie pas que ses droits sont limités par l’intérêt général ».
Le discours « unioniste » entendu le 27 mai 1972 a donc vite fait place à des dispositions gouvernementales de nature législative, élaborées par le ministère de l’Intérieur, énonçant une dimension juridique nouvelle de « l’état de nécessité nationale » dont la mise en œuvre précipitée par Philibert Tsiranana lors des évènements tragiques du mois de mai 1972 est toujours en application. Désormais les mesures restrictives en matière d’ordre public sont donc stipulées par l’ordonnance n° 72-001 du 5 juin 1972 publiée au Journal officiel du 6 juin 1972, ayant force de loi après l’avis conforme à la Constitution rendu par le Conseil Supérieur des Institutions, alors que le régime militaire mis en place le 18 mai 1972 par le coup d’Etat institutionnel de Philibert Tsiranana, baigne dans l’inconstitutionnalité permanente ! Le texte consacre ainsi, officiellement, la position connue et identique de la jurisprudence et de la doctrine sur la confusion entre les mains d’une seule et même autorité du pouvoir législatif et du pouvoir règlementaire en période de crise, une disposition qui, conférant des « pouvoirs spéciaux », relevait jusqu’alors essentiellement du parlement en vertu de l’article 12, alinéa 5 de la Constitution !
Ainsi, ayant pour prétexte des circonstances exceptionnelles, une « légalité » spéciale est substituée à celle, ordinaire ou traditionnelle, en vigueur depuis 1959, et en légiférant par voie d’ordonnance le gouvernement peut donc désormais modifier, remplacer ou suspendre toutes dispositions relevant du pouvoir législatif ! L’ordonnance gouvernementale concrétise en effet par son article 5 – qui suspend les dispositions des articles 21 et 30 de la Constitution relatifs aux réunions de plein droit du parlement – l’élimination concrète des institutions nationales des deux chambres législatives, réduites désormais au silence, en violation manifeste de l’article 12 (alinéa 5) précité de la loi fondamentale de 1959, moins de trois semaines après « l’attribution », juridiquement contestable et contestée, des pleins pouvoirs au général Ramanantsoa par Philibert Tsiranana. Hommes politiques de l’ancien régime et manifestants potentiels de tous horizons sont maintenant informés des risques encourus en cas d’infractions aux dispositions législatives nouvelles imposées pour une durée de 3 ans par les militaires, conscients – ou obligés, déjà – de devoir affermir leur pouvoir pour mieux l’affirmer !
Recevant d’ailleurs dans la matinée du 6 juin 1972 les membres des bureaux de l’Assemblée nationale et du Sénat, conduits par leurs présidents Alfred Nany et Siméon Japhet venus « l’assurer de leur soutien total et sans réserve dans son œuvre d’édification et de recherche du bien-être de la patrie », le Chef du gouvernement devait saisir l’occasion pour déclarer à ses interlocuteurs : « La tâche qui nous attend est diverse, multiple, complexe et ardue. Aussi, poursuivra-t-il, la politique sera-t-elle en sommeil pour nous permettre, ainsi qu’à vous-mêmes, de consacrer nos efforts pour participer au développement de notre pays, tant dans le domaine économique, que social ou culturel, et surtout pour cimenter l’unité nationale et maintenir le calme dans le respect de la démocratie ».
La volonté de changement énoncée par les militaires va apparaître rapidement au plan diplomatique, car le capitaine de corvette Didier Ratsiraka, nouveau ministre des Affaires étrangères de la Grande Ile, qui aspire à concrétiser la mutation qui s’opère à Madagascar depuis quelques semaines entreprendra aussitôt de nombreux et longs voyages à l’étranger, prioritairement dans les pays n’ayant pas eu beaucoup de relations diplomatiques avec le gouvernement de Tsiranana, notamment l’U.R.S.S., la Chine et les pays « non alignés ».
Par contre, au niveau national, et dans le même temps, le général Ramanantsoa est toujours confronté au difficile exercice de ses propres prérogatives gouvernementales. Ainsi, il ne pourra s’opposer à la pression des mouvements populaires issus du 13 mai 1972, très hostiles à la tenue d’une session du baccalauréat sur la base aérienne d’Ivato les 19 et 20 juin 1972 pour les ressortissants étrangers, principalement des Français, et qui confortaient leur détermination à son annulation en menaçant les autorités nationales d’organiser une manifestation sur l’avenue de l’Indépendance, au cœur de la capitale, le lundi 19 juin 1972. Le gouvernement sera donc contraint, au cours d’un Conseil des ministres extraordinaire, après de longues heures de réunion avec les membres du comité exécutif du KIM dans la nuit du 17 au 18 juin 1972, « de prendre à l’unanimité, la décision de ne pas autoriser le déroulement de cet examen à Madagascar, d’annuler, en accord avec le KIM, la manifestation prévue à cet effet et d’interdire toute autre manifestation sur la voie publique ». A ceux qui, au sein des comités de grève des mouvements populaires et devant les milliers de personnes participant dans l’après-midi du 17 juin 1972 à un meeting au stade de l’université contre la session spéciale du baccalauréat français, autorisée par le gouvernement malgache, brocardèrent « les accords d’esclavage » avec la France et « l’impérialisme étranger », Gabriel Ramanantsoa n’avait donc pu imposer une quelconque mesure d’autorité personnelle ou politique, alors qu’il en était à la fin d’une quatrième semaine d’exercice des « pleins pouvoirs » ! Il avait même dû motiver la décision gouvernementale par « l’impérieuse nécessité de maintenir l’ordre public » et, paradoxalement, citer le « souci de n’altérer en aucune manière ses relations de coopération internationale » autant que « le devoir du gouvernement de préserver les excellentes relations qui ont toujours présidé à la présence des étrangers à Madagascar » pour justifier sa décision de ne pas autoriser le déroulement du baccalauréat réservé aux étrangers !
Dès lors, étaient avérées publiquement les limites et la fragilité d’un pouvoir, laborieusement exercé par un général n’étant pas du tout préparé à l’exercice de fonctions qu’il avait – tout de même ! – définies avec conviction avant de les accepter, dans l’urgence, pour assumer un rôle de bouée de sauvetage lancée à un régime en perdition au terme d’un processus de changement politique initié par la rue. Au sein de l’Exécutif, plus encore que dans la population, chacun a pris conscience de cette situation, notamment chez les officiers qui se connaissent bien, s’assument pleinement au pouvoir et ne perdent naturellement pas de temps à s’attarder sur l’avenir politique des civils qui les entourent au sein du gouvernement et savent donc que « l’après Ramanantsoa » ne pourra échapper à l’un d’entre eux ! Les destins individuels vont désormais pouvoir se forger secrètement parmi les militaires et la collégialité gouvernementale révèlera malgré tout, et très rapidement, la personnalité des officiers aspirant à la postérité.
Dès le 23 juin 1972, d’ailleurs, à l’occasion d’une conférence de presse à l’état-major de l’armée malgache, siège du gouvernement de la Grande Ile, le capitaine de corvette Ratsiraka ne manquait pas, avant de présenter la nouvelle politique extérieure de son pays portant sur le développement des relations internationales « tous azimuts », de rappeler « la crise dangereuse que venait de traverser Madagascar et ces moments de douloureuse confusion qui ont poussé l’armée à accepter le pouvoir pour empêcher que le désordre s’établisse et pour restaurer l’autorité de l’Etat ».
Le rappel ministériel de la restauration de l’Etat par l’armée aura très certainement incité le général Ramanantsoa à plus de fermeté dans l’exercice de ses fonctions. Dès lors, le 25 juin 1972, le Chef du gouvernement, paraissant particulièrement irrité, devait, dans une allocution télévisée en soirée, mettre solennellement en garde les membres du K.I.M., au lieu d’entériner passivement leurs décisions. Le 21 juin 1972, en effet, au lendemain de l’annulation du baccalauréat réservé aux étrangers, les comités de grève envisageaient de manifester le lundi 26 juin 1972 devant l’entrée de la base militaire française d’Ivato, ainsi qu’à Tananarive lors de l’arrivée au stade de Mahamasina du président Tsiranana à l’occasion du défilé militaire marquant la Fête nationale malgache. « A l’heure actuelle, une minorité de perturbateurs veut exploiter l’élan et la lutte du peuple au profit de leurs seules ambitions personnelles. Leur objectif est simple : s’emparer du pouvoir pour installer un régime qui ne laissera aucune place au dialogue, ni à la liberté », déclarait Ramanantsoa avec gravité. S’adressant ensuite plus particulièrement aux « étudiants, enseignants, militants des provinces, travailleurs et victimes du chômage », il affirmait, en faisant allusion aussi aux opposants politiques émanant de l’ancien régime : « Prenez garde ! On est en train de vous reléguer au rang de vulgaire instrument politique. N’oubliez pas qu’entre le gouvernement actuel et le chaos, il n’y a plus maintenant aucune barrière. L’armée n’a jamais cherché le pouvoir. Les évènements l’y ont portée pour sauver le pays et elle entend ne pas faillir à son rôle de défense de la nation, de l’Etat et des faibles. Mon gouvernement ne se laissera fléchir ni par la menace, ni par le chantage, et l’armée ne se mettra jamais au service d’aventuriers. Ce n’est d’ailleurs pas dans une atmosphère permanente de désordre que le peuple et le gouvernement pourront continuer efficacement le dialogue pour le bien de notre pays ». Le général Ramanantsoa concluait ensuite sa courte allocution en précisant : « Je resterai fidèle à mon devoir d’honneur et à la mission de reconstruction nationale dont j’ai été investi. Je fais appel à votre patriotisme et à votre bon sens pour empêcher définitivement les factions extrémistes de troubler l’ordre et la tranquillité publics. J’interdis, devait-il conclure d’un ton très ferme, à partir d’aujourd’hui et pendant la durée de l’état de nécessité nationale, toute manifestation de quelque nature que ce soit sur la voie et les places publiques. Cette interdiction recouvre toute l’étendue du territoire national. Mon gouvernement prendra ses responsabilités, en toutes circonstances, au nom des intérêts de la nation. Je proclamerai, sans hésiter, la loi martiale si le langage de la raison se heurte aux folles tentatives des ambitieux aveugles ».
L’avertissement ayant été entendu, aucune manifestation ne devait donc être constatée. Il convient de noter que l’armée et la gendarmerie avaient occupé, dès l’aube du lundi 26 juin 1972, les abords de l’université et du complexe scolaire d’Ampefiloha dans la capitale, et que des avions légers de l’escadrille malgache devaient survoler la ville, à basse attitude, tout au long de la matinée.
La reprise en main de la situation par le gouvernement, initiée essentiellement par les ministres émanant de l’armée, devait permettre à Richard Ratsimandrava de supprimer le couvre-feu sur toute l’étendue du territoire à compter du 4 juillet 1972. Le calme étant effectivement revenu, ou beaucoup plus concrètement imposé par le ministre de l’Intérieur, les activités du pays pouvaient donc tenter de reprendre normalement – l’arrêt des investissements privés a en effet engendré un début de marasme économique au plan national ! – et les membres du gouvernement étaient eux aussi appelés à mettre en œuvre leurs équipes ministérielles pour traiter les affaires de l’Etat. La nécessité d’une réflexion d’ensemble, ainsi que l’établissement d’un programme de reconstruction nationale apparaissaient en effet nécessaires au régime militaire, d’autant que le KIM avait pour sa part déjà affirmé sa volonté de contribuer à l’évolution de la société malgache sur la base d’une nouvelle Constitution élaborée par un Congrès national constitué par les éléments les plus déterminés des mouvements populaires ayant engendré la chute de Tsiranana.
Contraint au silence par le général Ramanantsoa, le président de la République observe, quant à lui, le changement qui s’opère depuis le 18 mai 1972. Il s’en rendra compte plus brutalement encore le 22 juillet 1972 à l’occasion d’un voyage privé qu’il effectue dans la région de Majunga. Dans les rues de la capitale de sa province, des manifestants l’accueillent en effet en arborant des banderoles qui ne laissent aucun doute sur la page tournée deux mois plus tôt. « Nous en avons marre de vous Papa » … « C’est fini le P.S.D. »… « Restez chez vous ». Le fief électoral de Philibert Tsiranana – depuis plus de vingt ans ! – signifie donc bien à celui qui n’occupe plus qu’un rang protocolaire fictif au sein de l’appareil étatique malgache, que le mécontentement de la population ayant abouti au renversement du régime en place, avait aussi des racines plongées tout autant dans les zones côtières que sur les hauts plateaux de l’Imerina.
Le programme-cadre des gouvernants
La volonté de changement énoncée par les militaires va d’ailleurs s’accélérer et se préciser car le 27 juillet 1972, dans un discours solennel diffusé en soirée par la Télévision nationale, le général Ramanantsoa présentait au pays le programme-cadre de l’action de son gouvernement. Après avoir évoqué les premières mesures qu’il avait dû prendre dès son arrivée au pouvoir, notamment le rétablissement de l’ordre et de la paix publique ainsi que la préservation et le renforcement de l’unité nationale, il déclarait : « Pour obtenir la confiance de toutes les couches de l’opinion nationale, nous n’aurons de cesse que lorsque tous les serviteurs de l’Etat se seront consacrés exclusivement au souci du bien général et que la politique du dialogue aura été instaurée à tous les niveaux. C’est le premier fondement de notre programme dont le but essentiel est de faire travailler le pays dans l’unité et la conscience du potentiel immense que peut nous apporter le développement. Développement qui ne peut être que le moyen d’assurer la reconstruction nationale et dont la finalité réelle doit être l’épanouissement de l’homme dans une juste société ». Avide de « changer la vie » en France, François Mitterrand avait, lui, affirmé un an plus tôt : « Je considère qu’à notre époque, il est vain de vouloir libérer l’homme si l’on ne brise pas d’abord les structures économiques qui ont fait du grand capital le maître absolu de notre société ». 18 Pour Ramanantsoa, effectivement, « c’est une œuvre de longue haleine qui doit être conçue en fonction d’un cadre global définissant les principes directeurs de toutes les options à prendre », et il dénonçait « les très sérieuses perturbations constatées dans tous les domaines de la vie nationale douze années après le 26 juin 1960 ».
Evoquant le développement économique, Ramanantsoa dira : « Il faut impérativement augmenter et valoriser la production en mobilisant non seulement toutes les ressources monétaires disponibles, mais encore et surtout en utilisant rationnellement le capital travail que recèle notre population ». « Dans la mesure de ses moyens, devait-il indiquer, l’Etat jouera un rôle moteur dans les secteurs vitaux de l’économie. Il favorisera et aidera les structures populaires et les collectivités organisées pour susciter et développer la participation consciente et réelle de toute la communauté nationale à l’action de développement ». Il laissait ainsi entrevoir discrètement l’orientation nouvelle du développement national et notamment la mainmise de l’Etat sur le secteur économique malgache.
Ramanantsoa affirmera ensuite que « la création d’emplois, à la terre comme dans les usines, constituera le second volet prioritaire de son programme » et précisera : « Notre effort doit tout naturellement porter sur l’agriculture dont nous assurerons la promotion et la modernisation en nous engageant résolument dans la voie des structures d’entreprises à caractère industriel, communautaire ou familial ». Confirmant l’emprise étatique imminente, il dira : « Aux paysans comme aux artisans, l’Etat fera assurer par des structures rénovées et adéquates l’encadrement et l’assistance technique ».
Traitant du domaine culturel, et plus particulièrement de l’enseignement, le général indiquait « qu’une véritable révolution serait entreprise avec le concours des parents, des enseignants, des élèves et étudiants ». Pour lui, « l’objectif doit être à la fois de démocratiser et de malgachiser d’une façon intelligente et réaliste ».
Sur le plan social, Ramanantsoa entend bien également améliorer la condition générale des travailleurs, qu’ils soient salariés, ouvriers, paysans, artisans ou petits employés de bureau et son action visera également, en matière de santé, à supprimer le déséquilibre actuel entre les villes et les campagnes en assurant à tous un égal accès à la médecine.
Pour le Chef du gouvernement, la mise en œuvre de la politique économique, culturelle et sociale dont il vient de tracer les grandes lignes « implique une réforme profonde des structures administratives et gouvernementales trop souvent copiées sur des méthodes étrangères de pays riches. Il faut, devait-il donc préciser, une meilleure coordination et une plus grande efficacité. Le but est la mise en place d’une véritable administration du développement. C’est ce souci qui m’a guidé dans la formation de mon gouvernement et la répartition des attributions ministérielles ».
Il évoquait alors, à ce titre, la planification, l’aménagement du territoire, le développement rural, l’économie et les finances, puis déclarait : « Une de nos prochaines actions tendra à étudier une nouvelle structure du fokonolona et de la commune en tenant compte de notre personnalité malagasy. Parallèlement, d’autres réformes sont à envisager au niveau des cantons, sous-préfectures, préfectures et provinces pour que l’édifice corresponde à nos aspirations et au profit des nécessités nationales. Nous voulons, en effet, que la démocratie ne demeure pas un simple slogan et que nos institutions républicaines reposent sur des assises concertées et populaires. » « C’est précisément dans cet esprit, devait-il poursuivre, qu’en matière d’information, nous avons également voulu instaurer l’objectivité et le dialogue. Nous n’avons que trop souffert des effets néfastes d’une certaine propagande politique ou partisane. Nous repoussons donc vigoureusement toute appréciation partiale de l’actualité et des évènements, laissant à chacun le soin d’interpréter selon sa propre conviction ». Dès lors, pour le général Ramanantsoa « la radiodiffusion s’efforcera, en particulier, à être le reflet fidèle de l’opinion et ne s’engagera qu’à être l’instrument du dialogue entre le peuple et le pouvoir et le véhicule de la connaissance à diffuser dans le plus humble des foyers. C’est là, semble-t-il, la seule voie que puisse emprunter une politique d’information qui se veut nationale et qui n’écarte pas la critique dans la mesure où elle ne déborde pas le cadre de la loi ni ne piétine l’honneur d’autrui. Conçue avant tout pour la masse, l’information utilisera le langage de la masse, selon les traditions du dialogue public qui a toujours caractérisé notre démocratie ancestrale ».
Dans la dernière partie de son allocution, Ramanantsoa devait traiter du niveau des ressources de l’Etat « qui doit être préservé et même amélioré par la modernisation du système d’imposition, le contrôle strict de l’évasion fiscale, la rationalisation du recouvrement et la rentabilisation des entreprises publiques. Dans ces conditions, dira-t-il, le poids de l’impôt sera réparti d’une manière plus juste ». Enfin, au regard de l’extérieur, le général précisait : « L’instauration d’une réelle souveraineté nationale nous conduit à reconsidérer la nature et le contenu de nos engagements vis-à-vis de tous nos partenaires. Notre ligne de conduite est claire : toutes les dispositions contractuelles qui pourraient s’opposer en obstacles à la réalisation des objectifs nationaux seront aménagées par voie de négociations dans un sens conforme à nos vrais intérêts. Il ne s’agit pas de dénoncer systématiquement toutes les conventions antérieures, mais de les faire coïncider avec les nécessités nationales ».
Dans cette optique politique, clamée au quotidien depuis la fin du mois de mai 1972 par l’impétueux capitaine de corvette Ratsiraka, il n’aura d’ailleurs échappé à personne qu’aucune personnalité gouvernementale n’avait répondu à l’invitation de l’ambassadeur de France à Madagascar à l’occasion de la réception annuelle du 14 juillet ! Concluant son discours programme, le général Ramanantsoa devait notamment affirmer : « Je ne vous décevrai pas. Le gouvernement ne vous décevra pas. Car la politique économique, sociale et culturelle que nous allons appliquer ensemble n’est pas la politique d’un parti, mais une stratégie globale qui a puisé sa source au plus profond des aspirations populaires. Nous la réaliserons avec tout le temps nécessaire en lançant un défi à la pauvreté, à l’ignorance, à l’injustice et à la malhonnêteté. Nous ne nous laisserons pas arrêter, quelles que soient les difficultés, par les extrémistes attardés, les nostalgiques du passé ou les tenants d’une politique périmée de domination. Nous ferons toujours face avec toute l’énergie dont nous sommes capables. Nous avons été appelés au pouvoir par la volonté de l’élan populaire et par la légitimité nationale. Nous ne faillirons à aucun moment aux obligations de ce contrat de confiance que nous avons passé avec la nation unanime. Le gouvernement restera fidèle à lui-même. Propres nous y sommes entrés, propres nous sommes et propres nous demeurerons. Le pouvoir pour nous n’est pas une occasion de nous enrichir mais de servir avec toute la force de notre être. Malgaches, le pays a besoin de nous pour lui apporter plus de justice, plus de liberté, plus de paix, plus de bonheur. Ne le décevons pas. Au travail ! ».
Confortant ses propos du 27 juillet 1972 quant à l’orientation nouvelle de la politique économique malgache et au « rôle moteur » dévolu à l’Etat désormais, ainsi que certaines affirmations de Albert-Marie Ramaroson, ministre de l’Economie et des finances lors d’une conférence de presse tenue le 24 août 1972 à Tananarive, le général Ramanantsoa devait mettre à profit une tournée officielle effectuée dans le Nord du pays du 24 au 27 août 1972, pour déclarer à Ambilobe : « Le secteur privé a sa place dans l’économie, et les intérêts nationaux n’en seront pas sacrifiés pour autant. Aussi, toutes les sociétés exerçant une activité à Madagascar doivent-elles désormais avoir leur siège social installé dans la Grande Ile. L’Etat suivra de près la distribution des salaires, la fixation du prix de revient et contrôlera les marges bénéficiaires. Les produits d’exportation devront être transformés par l’industrie nationale avant leur expédition à l’étranger. L’Etat veillera en outre à l’équilibre de la balance commerciale ».
L’analyse économique du Chef du gouvernement aura naturellement eu pour destinataires, outre les milieux commerciaux étrangers, les divers « comités révolutionnaires » du K.I.M. à la veille du Congrès national devant définir du 3 au 19 septembre 1972 l’avenir de la société malgache dans toutes ses composantes, notamment politiques et institutionnelles, car le gouvernement « appelé au pouvoir par l’élan populaire et la légitimé nationale » entend bien assumer exclusivement les prérogatives inhérentes à ses « pleins pouvoirs » !
Et comme pour se montrer encore plus persuasif, à l’égard de tous, quant à son rôle et ses compétences étatiques, surtout après avoir constaté quelques désordres à Tananarive, notamment la mise à sac de magasins ou l’amorce d’un mouvement de grève, et observé des velléités d’activité de certains partis politiques, principalement du P.S.D., le gouvernement promulguait officiellement le 29 août 1972 deux ordonnances portant sur la loi martiale et l’état de siège qui précisaient donc les dispositions applicables désormais en la matière dans la Grande Ile. Après la promulgation des mesures portant sur l’état de nécessité nationale le 5 juin 1972, le triptyque « législatif » gouvernemental sur l’ordre public ainsi que sur son maintien ou son rétablissement, laisse ainsi mieux percevoir les formes réelles du « dialogue » et de « l’unité nationale » voulues par les militaires !
La stratégie de conquête définitive du pouvoir par l’armée apparaît en effet de plus en plus évidente après qu’elle ait fait connaître son programme-cadre, s’être donné les moyens de maîtriser et même d’annihiler l’activité politique de ses adversaires en la qualifiant péjorativement de « politique politicienne » et en imposant au quotidien le « militairement correct » dans les esprits et dans les faits ! « L’exclusivité du pouvoir de la classe ouvrière ne peut être assurée que si l’on fait comprendre à la bourgeoisie, habituée à gouverner, tout le danger de s’insurger contre la dictature du prolétariat, de la saper par le sabotage, par les complots, par les révoltes, par l’intervention des armées étrangères. La bourgeoisie rejetée du pouvoir doit être contrainte à se soumettre » (…) L’histoire n’a trouvé jusqu’ici d’autres moyens de faire avancer l’humanité qu’en opposant chaque fois à la violence des classes condamnées, la violence révolutionnaire de la classe progressiste » avait affirmé en 1935 Lev Davidovitch Trotski. 19 Les conseillers de Ramanantsoa n’ont donc de cesse, depuis la chute de Philibert Tsiranana, de mettre en œuvre les idées de l’ancien collaborateur de Staline. La période de « manque » imposée par l’anticommunisme du premier président de la République de Madagascar est en effet achevée depuis le 18 mai 1972 et le terreau intellectuel des idéologues proches des militaires peut désormais donner libre cours aux avancées dans l’Ile Rouge de la théorie de « la révolution permanente » !
2/ L’éviction du président de la République des institutions étatiques
Un référendum plébiscite pour ratifier « les pleins pouvoirs »
Le 1 er septembre 1972, dans une déclaration radiotélévisée en fin de soirée, le chef du gouvernement informe solennellement la population malgache de son intention de lui soumettre, dans le cadre d’institutions provisoires, un projet d’évolution constitutionnelle « avant un délai de cinq ans ». Après avoir énoncé les mesures prises par son gouvernement depuis le 18 mai 1972, le général Ramanantsoa appelle d’ailleurs ses compatriotes à convenir avec le gouvernement « que les données fondamentales de la vie politique ont été perturbées par les évènements qui viennent de secouer le pays et continuent à peser lourdement sur son avenir », comme pour mieux les persuader des difficultés qui sont les siennes pour redresser la situation. « Mais, tenait-il à préciser, quelles que soient notre détermination et notre fermeté d’engagement dans la voie du renouveau, du redressement de l’économie et de consolidation de l’unité nationale, il ne sera guère possible de continuer à agir dans l’unique intérêt du peuple tant que tous les éléments perturbateurs en présence maintiennent et ourdissent leurs tentatives isolées ou concertées d’arracher ou de reconquérir le pouvoir par les voies les moins avouables ». La nécessité de se tourner vers le peuple ayant ainsi été énoncée, Ramanantsoa pouvait alors poursuivre. « Comme aux grands moments de notre itinéraire commun, j’invite aujourd’hui le peuple à se pénétrer plus que jamais des seuls et vrais intérêts de la nation et des générations futures, et devant la gravité de la situation, à arbitrer de sa voix souveraine. Le gouvernement s’engage avant un délai de cinq ans, avec des institutions provisoires, à préparer et à faire ratifier par référendum un projet de Constitution qui répondra aux impératifs économiques, sociaux et culturels qu’exige la société nouvelle. Il sera assisté dans cette tâche par un comité national constitutionnel qui reflètera de par sa composition, les courants démocratiques animant actuellement la vie nationale. Le gouvernement s’engage également pendant la même durée à restaurer l’économie nationale et à entreprendre toutes les réformes qui soient de nature à promouvoir un ordre juste et prospère, dans un climat de sérénité, de fraternité et de paix. Dans ce but, le parlement cèdera la place à un conseil national populaire de développement ». L’élimination de l’Assemblée nationale et du Sénat des institutions démocratiques en vigueur depuis l’indépendance du pays ayant ainsi été prestement évoquée, le général pouvait donc poursuivre l’exposé de son projet référendaire, que d’aucuns pourraient qualifier de véritable coup d’Etat militaro institutionnel, et déclarait : « L’ensemble de ces dispositions constituera notre contrat sous forme de loi constitutionnelle provisoire. Le dimanche 8 octobre 1972, le corps électoral, renforcé par les jeunes qui vont inaugurer leur responsabilité civique, sera appelé à se prononcer sur la question suivante : « Acceptez-vous le projet de loi ci-joint qui permettra au général de division Gabriel Ramanantsoa et à son gouvernement d’unité nationale de réaliser pendant cinq ans les transformations structurelles indispensables au renouveau et d’instaurer dans la vie publique un climat conforme aux vœux du peuple ? ». 20 « Au rendez-vous de l’histoire de la République et de la démocratie, dira encore Ramanantsoa à ses compatriotes, vous ferez preuve le dimanche 8 octobre 1972, de maturité politique en émettant un vote responsable dans le sens que commanderont l’avenir de la nation et votre conviction personnelle ». Ayant ensuite précisé que la campagne de propagande démocratique commencera officiellement le samedi 23 septembre 1972, le chef du gouvernement pouvait alors conclure avec gravité : « Dans tous les cas, dans toutes les circonstances, à travers toute l’étendue du territoire national, le gouvernement garantira le déroulement du référendum dans l’ordre, le calme et les respect absolu de la liberté de vote. Toutes les manœuvres déloyales, tous les truquages, toutes les fraudes de quelque nature que ce soit et quel qu’en soit l’auteur, seront sévèrement proscrits et réprimés avec la dernière rigueur.

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