Ma mère, ma fille, ma sœur
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Description

Ma mère, ma fille, ma sœur nous plonge au cœur du drame personnel d’une adolescente d’origine kabyle vivant en France, déchirée entre les valeurs traditionnelles berbères et celles de son pays d’accueil. Ce récit autobiographique nous éclaire sur une réalité mal connue et rarement exprimée par ces femmes — mères, filles et sœurs —, victimes innocentes des traditions arabo-musulmanes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 février 2013
Nombre de lectures 36
EAN13 9782895973621
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ma mère, ma fille, ma sœur
DE LA MÊME AUTEURE

Nomade
David, 2008. Récit autobiographique.
Suite de Ma mère, ma fille, ma soeur.
Mila Younes
Ma mère, ma fille, ma sœur
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Younes, Mila
Ma mère, ma fille, ma sœur / Mila Younes.
(Voix narratives et oniriques; 18)
ISBN : 2-89597-008-4
1. Younes, Mila. 2. Femmes berbères — Mœurs et coutumes. 3. Conflit culturel. 4. Enfants d’immigrants — Relations familiales. 5. Femmes berbères — Biographies. I. Titre. II. Collection.
HM1121.Y68 2003 303.48’2'092 C2003-905055-6
ISBN ePub : 978-2-89597-362-1

L’auteure désire remercier le Conseil des Arts du Canada.

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.

Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3

Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

info@editionsdavid.com
www.editionsdavid.com

Tous droits réservés.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2003
Remerciements
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à ma chère sœur, Ouiza B., pour son encouragement et ses précieux conseils.
Je remercie en outre Nylda Aktouf, Norman Cook, Medhi D., Rénald Gagnon, Pierre Lafleur, Lise Lepine et Danielle Ouellet qui ont lu, avec attention et générosité, différentes versions de mon manuscrit.
À mes parents, à ma fille Myriam, à mon fils Sophien.
Mot de l’auteure

Pourquoi un récit autobiographique ? Il m’est apparu comme étant le meilleur moyen de parler de la vie des femmes berbères * , de cette première génération de femmes nées dans un pays étranger et sans cesse confrontées à deux modes de vie complètement opposés.
Un récit autobiographique, car c’est difficile pour les femmes de cette culture de s’exprimer sur leurs sentiments profonds et sur leur vie. Dans la société berbère, on n’existe pas en tant qu’individu mais en tant que groupe. La voix des femmes est une voix silencieuse.
Rappelons le passé colonial de l’Algérie où, encore en 1962, plus de la moitié de la population algérienne était analphabète. La situation était encore plus grave dans les milieux ruraux où les femmes avaient beaucoup trop à faire pour assurer leur survie et celle de leur famille. Pas étonnant que notre tradition d’écriture reste toujours à faire, même si l’Algérie compte de grandes écrivaines dont nous pouvons être fiers.
Ce manuscrit n’est pas un essai littéraire. Il se veut plutôt un outil de réflexion à la fois personnelle et aussi collective sur la condition des femmes. Le témoignage direct et réel ne permet-il pas l’exorcisme d’un passé douloureux ?
Durant les années 60, la plupart des immigrés kabyles qui vivaient en France exerçaient des métiers précaires et souvent mal rémunérés, tels les manœuvres dans l’industrie automobile ou du bâtiment. La plupart des hommes, le plus souvent analphabètes, arrivaient seuls, laissant leur famille au village. La guerre d’Algérie a commencé, et les Algériens de France sont devenus les boucs émissaires d’une société qui n’avait pas envie d’abandonner sa colonie.
Mes parents, tout comme de nombreux Kabyles, sont arrivés en France dans l’espoir d’une vie meilleure pour eux, mais surtout pour leurs enfants. En 1952, ma mère ne parlait pour ainsi dire pas le français, elle n’avait quasiment jamais porté de chaussures ; c’est ainsi qu’elle laissa ses montagnes natales. Tranquillement, mes parents mirent sur pied un petit commerce qui fructifia très bien. Comme le veut la tradition berbère, mes parents eurent de nombreux enfants. Un fossé allait se creuser entre les valeurs véhiculées par mes parents, et celles du pays qui nous avait vus naître. Pour certains de mes frères et sœurs, tout semblait normal, il ne leur serait pas venu à l’idée de remettre en question un ordre établi aussi rigide que celui de la culture berbère ; pour moi, il en fut tout autrement. Je ne pouvais pas comprendre le pourquoi de certaines coutumes, je ne voyais pas pourquoi je devais me plier à toutes ces règles qui n’avaient aucun sens dans le contexte de vie de mon pays natal. Très tôt, je me suis rebellée contre l’ordre établi, mais je savais que la lutte serait dure et solitaire.
Encore aujourd’hui, de nombreuses jeunes filles vivant en France et issues de la communauté magrébine subissent des mariages forcés et sont victimes de violence des hommes de leur famille. Trouver un équilibre entre les valeurs de sa culture d’origine et celles de la culture du pays de naissance représente encore beaucoup de difficultés.
En ce sens, je pense que mon histoire est une histoire universelle touchant la vie de milliers de femmes issues d’une culture traditionnelle. J’ose surtout croire qu’elle pourra aider de nombreuses femmes à trouver leur chemin, à se déculpabiliser, à voir qu’il est possible de faire sa vie malgré le poids des traditions.
Ce livre est dédié à toutes les petites filles du monde, qui vont un jour devenir des femmes.

Mila Younes

* Pour les mots en italique, on trouvera une brève définition dans le glossaire .
I Drame familial

J’entendis des pleurs venant de la chambre à coucher. Je crus reconnaître la voix de ma demi-sœur, Samia. Pourquoi pleurait-elle à si gros sanglots ? Je bondis vers la chambre. En tournant la poignée, je sentis une résistance. Ma mère ouvrit la porte et me somma de me retirer ; ce qui se passait ne me regardait pas. J’insistai pour entrer, mais je dus céder. Je repartis m’allonger sur le divan, m’interrogeant sur les raisons de ce nouveau drame familial. C’était probablement une histoire de mariage : naître Algérienne et, de ce fait, musulmane, est le premier drame de notre existence ; le second, c’est quand vient le temps de la puberté et que les familles songent à nous marier. Je retournai à mon silence, l’esprit tourmenté, effrayée par la perspective d’avoir un jour à vivre une telle horreur.
L’heure du souper arriva enfin. Toute la famille se réunit autour de la table. Je regardai ma sœur attentivement ; ses yeux étaient gonflés par les pleurs. Elle avait dû passer à la cravache, méthode pratiquée couramment au sein des familles. Ma mère et mon père s’entretinrent de choses banales, feignant d’ignorer la détresse de ma sœur et la révolte qui montait en moi. Elle avait peine à avaler les bouchées pourtant appétissantes. Les yeux baissés, elle pleurait dans son assiette.
J’attendais le moment où je pourrais me retrouver seule avec elle pour lui parler. Mes frères, une fois le repas terminé, partirent comme d’habitude rejoindre leurs copains de la rue, pendant que nous, les filles, vaquions aux occupations ménagères. Enfin, nous nous parlâmes à demi-mots. Samia sanglotait entre deux phrases : « Ils veulent me marier à Rachid, l’affreux gars qui vient ici tous les jours. Je ne veux pas ! » Abattue, elle monta se coucher. Cette nuit-là, je restai éveillée une bonne partie de la nuit. J’avais peur ! Je ne voulais pas que cela m’arrive et, en même temps, je me demandais comment il serait possible de sortir de l’étau familial.
Pourquoi vouloir nous marier à tout prix ? Pourquoi décider à notre place ? Mon cœur et mon esprit d’adolescente ne comprenaient pas l’idée du mariage, ni son importance. Je ne saisissais pas très bien les relations humaines au sein de la famille. C’étaient toujours des situations obscures et confuses, des drames qui n’en finissaient pas, qui revêtaient un air d’irréalité. Est-ce que je rêvais ou était-ce la réalité ? Dans quel monde avais-je atterri ?
L’école représentait mon seul espace libre. Mes parents n’avaient pas eu la chance de fréquenter l’école, ils ne pouvaient donc pas pénétrer cette partie de mon univers. J’aimais y aller. Je rencontrais des copines françaises, elles semblaient libres, elles souriaient ; leur père ne les suivait pas quand elles s’y rendaient.
Quand je sentais mon père me suivre, la colère montait en moi. J’étais révoltée et me sentais violée dans mon être le plus intime ; je voulais qu’il disparaisse. Pour lui et les siens, le contrôle des jeunes filles va très loin. Leur virginité valait de l’or ; elle était sacrée. Sa disparition possible engendrait des craintes maladives. Mais quelle est donc cette chose qu’il fallait tant protéger à tout prix et qui menait au désespoir, au crime même lorsqu’elle disparaissait avant le mariage ?

Je fréquentais une école de comptabilité. J’avais été retirée du système scolaire public pour raison officielle de refus d’apprentissage. En fait, les enfants d’immigrés n’avaient pas les mêmes chances de réussite scolaire que les autres. Plutôt que de m’envoyer dans une « école-dortoir », mes parents avaient alors décidé de me placer dans une école privée et de faire de moi une comptable. Je pourrais ainsi m’occuper de la tenue de leurs livres et de leur commerce.
Ils m’avaient emmenée, un samedi après-midi, visiter cette fameuse école. La directrice et son mari nous avaient chaleureusement accueillis. Ils étaient Pieds noirs et l’Algérie leur manquait. Ils avaient garanti à mes parents d’excellents résultats. Ces derniers leur avaient versé un acompte ; je commencerais à la rentrée suivante.
Sur le chemin du retour, j’avais eu droit aux interminables sermons de ma mère. Le prix de l’école et la charge que cela impliquait pour ma famille devaient être compensés par une attitude exemplaire de ma part. Mon père marchait en silence à ses côtés.
La comptabilité ne m’intéressait pas. Je pensais toutefois qu’il était préférable pour moi de continuer d’étudier plutôt que de rester à la maison, comme certaines de mes amies algériennes, ou encore de retourner en Algérie. Mes parents, en particulier ma mère, m’avaient souvent menacée de me retirer de l’école et de me renvoyer en Algérie, dans les montagnes et les oliveraies où le temps semblait s’être arrêté. Cette perspective m’angoissait parfois ; c’était la menace ultime. Non, ce ne pouvait être mon destin.
J’avais un bel ami à l’école. Il était Mauricien. Son teint basané des îles, ses longs cheveux noirs et satinés lui donnaient une allure chevaleresque. J’étais sa voisine de bureau. Je le regardais plus qu’il n’aurait fallu. Je sentais sa chaleur venir jusqu’à moi et me demandais si c’était le premier signe de l’amour. Quand il s’approchait de moi, mon cœur battait plus vite. Je me laissais plonger dans ce bien-être que je savais éphémère. En route vers la maison, mes rêves et illusions se dissipaient peu à peu : ma réalité familiale et culturelle refaisait surface. Chez moi, je ne pouvais faire allusion à aucun désir de liberté. Si je voulais poursuivre mes études, je devais rester sérieuse et propre, c’est-à-dire vierge.
Pourtant, je devais aussi survivre. Une force montait en moi. Je priais je ne sais quel Dieu de me protéger contre tous les malheurs. Je voulais voyager, voir l’Amérique, les gratte-ciel démesurés, je voulais être libre, je voulais respirer à pleins poumons et, surtout, ne pas retourner en Algérie.
La première idée qui me vint fut de faire l’école buissonnière avec mon bel ami. Il me faudrait d’abord échapper à la filature de mon détective privé, mon père. Mon imagination battait son plein. Je planais, je me sentais déjà heureuse auprès de mon ami. J’imaginais sa chambre, sa musique, ses photos, l’odeur des épices exotiques. Il m’avait plusieurs fois invitée à me rendre chez lui, mais jusqu’à ce jour, j’avais toujours refusé. C’était trop risqué pour moi : je ne voulais pas arrêter d’étudier. Les études, je le savais, étaient ma planche de salut, ma seule voie vers l’indépendance.
Par un matin brumeux de février, Philippe et moi arrivâmes ensemble à la station de métro. Il me dit bonjour à distance. Je l’avais prévenu de ne jamais m’approcher de trop près en public. Il me proposa de passer la journée chez lui plutôt que d’aller à l’école. Il nous faudrait prendre le train, car il demeurait en banlieue. Je le regardai et lui demandai quelle direction nous devions prendre. Son visage s’illumina. Nous descendîmes les escaliers à une vitesse vertigineuse. J’aurais voulu déjà être arrivée, surtout pour ne pas croiser l’un de mes compatriotes. Mes parents connaissaient beaucoup de monde, à cause de leur commerce, et la famille était grande ; il me semblait voir surgir des cousins à tous les coins de rue.
Durant le trajet, je gardai le silence alors que toutes sortes de pensées trottaient dans ma tête. Qu’étais-je en train de faire ? Je me rendais chez un garçon au lieu d’aller à l’école !
J’étais absorbée par mes pensées lorsque Philippe ouvrit la porte de son appartement. Il vivait seul, sa famille étant restée à l’île Maurice. Il me fit visiter les lieux. Il nous prépara du thé vert et mit de la musique. Assise sur le coin de son lit, je le mitraillai de questions. La même énergie que je ressentais lorsque j’étais assise en classe me parcourait le corps. J’essayais de masquer ma gêne en l’interrogeant sur sa vie et ses origines. Philippe s’approcha tout doucement de moi et, en guise de réponse, m’embrassa. Dans la tourmente de nos ébats, je dus reprendre mes esprits. Comment pouvais-je me laisser aller ? Je n’étais pas libre. Philippe comprit, malgré lui ; il savait de quel milieu je venais. Je voulais partir sur-le-champ. Il me raccompagna au RER mais je préférais rentrer seule. Sur le chemin du retour, je réalisai combien j’avais joué avec le feu. Comment avais-je osé défier la consigne ? Je savais que, dans mon clan, on ne plaisantait pas sur ce sujet.
Je franchis le seuil de la porte le cœur rempli d’émotions. Ma mère me regarda d’un air interrogateur, semblant se douter de quelque chose. J’entamai une discussion sur ma prétendue journée à l’école afin de me donner un peu d’assurance. En aucun cas ne devais-je laisser transparaître quoi que ce soit. Cette nuit-là, j’eus beaucoup de peine à m’endormir.
En France, la plupart des familles immigrées d’Afrique du Nord ont des rapports très difficiles avec leurs enfants, les filles surtout. Les familles sont isolées dans un pays qu’elles ne connaissent pas bien. L’importance de préserver les traditions est d’autant plus importante. Les enfants échappent à leur milieu par le biais de l’école, du contact avec la culture d’accueil et de la télévision. L’environnement familial devient vite un étau dans lequel les adolescents en quête de liberté étouffent. Leur choix : la subordination totale à la famille ou la révolte profonde. Pour le jeune garçon, la rue avec toutes ses restrictions et ses fantaisies devient son principal loisir. Pour la jeune fille, le marché et le jardin public sont les seuls endroits où elle pourra se rendre, mais toujours en présence de sa mère ou de ses frères.
Entre-temps, Samia avait été renvoyée en Algérie puisqu’elle refusait toujours d’épouser un homme qui lui offrait pourtant tout ce qu’une jeune mariée aurait pu désirer : une télévision, une machine à laver et un appartement. C’était en partie une offre exceptionnelle car, en principe, la jeune mariée s’en allait vivre chez sa belle-famille, ce qui engendrait bien souvent des drames. Le prétendant de ma sœur, outragé, ne remit jamais les pieds dans ma famille.
Je prenais plaisir à voir mon corps se transformer. Je devenais une femme. Je confiai le secret de mes escapades à ma jeune sœur Lilia : elle en fut effrayée.
« Es-tu folle ! Et si quelque chose t’arrivait ? » Elle paniquait, tremblait pour moi, car il s’agissait aussi de sa propre survie.

À mon grand effroi, le temps du mariage arriva pour moi. Par un samedi après-midi bien triste et bien gris, une vieille femme vêtue aux couleurs de la Kabylie et au visage tatoué fit irruption dans la cuisine familiale. La dureté de son visage me frappa, elle me dit : « Bonjour ma fille ». Qu’avait-elle à m’appeler ainsi ? Je ne la connaissais même pas ! Je crus que nous entretenions un lien de parenté. Elle portait dans ses mains une boîte de pâtisseries qu’elle déposa sur la table. Elle s’adressa à moi en kabyle et me demanda où se trouvait ma mère.
Ma mère nous rejoignit. Les deux femmes s’entretinrent dans leur langue maternelle, tandis que je continuais mes devoirs de comptabilité. Cette dame avait à peu près l’âge de ma mère. Elles se remémorèrent les frères et les cousins morts durant la guerre d’Algérie. La discussion s’éternisa, quelques larmes glissèrent le long de leur visage, mêlant douleur et fatalité. La mort de leurs proches n’avait-elle pas permis la libération de leur pays ? J’écoutais attentivement, même si j’étais plongée dans mes devoirs. Mon cœur battait plus vite. Je devinais, obscurément, l’objet de sa visite. Cette femme représentait l’image austère et dure que je m’étais faite des femmes restées au village ; ses traits et la lourdeur de son corps m’effrayaient. Ma mère ne lui ressemblait pas du tout. Les nombreuses années passées en France avaient transformé son apparence. Dans le fond, elle n’aimait pas porter les vêtements traditionnels, d’ailleurs inadéquats pour son travail et sa vie parisienne. Elle tenait à rester discrète partout où elle allait. Elle avait coupé ses longs cheveux noirs durant la guerre d’Algérie et ne portait plus que des tailleurs classiques et sobres.
J’appris au fil de la discussion que cette femme avait un fils en âge d’être marié : c’était l’objet de cette visite incongrue. Ce jeune homme se préparait à devenir un expert comptable ; il était donc un « bon placement ». Issue d’une famille aisée, je ne pouvais pas, selon mes parents, être mariée à quelqu’un de condition modeste, ni à quelqu’un qui vivait en Algérie. Ma mère était, jusqu’à un certain point, consciente du clivage culturel qui existait entre un homme du village et une jeune fille née et élevée en France. Sur l’entrefaite, Idriss se présenta dans la cuisine. Je le trouvai malheureusement aussi repoussant que sa mère, même s’il avait l’air gentil. Il embrassa ma mère plusieurs fois et me serra la main. Il s’adressa à moi en français. Je ne savais pas si je pouvais lui répondre. Je n’avais jamais parlé à un homme devant ma mère. Il regarda mes travaux de comptabilité. Il semblait s’intéresser à moi. Lui et sa mère partirent enfin, j’en fus soulagée. Ma mère semblait satisfaite. J’étais l’aînée de ses filles et elle avait hâte de me marier. Elle savait que je représentais un danger pour l’honneur de la famille. Il fallait faire vite.
Le repas du soir fut très animé. Mon jeune frère préféré me taquina sur mon futur mariage. Quant à ma jeune sœur, elle en fut scandalisée. Dans son innocence, elle fit remarquer que cet homme n’était pas assez beau pour moi. Chacun avait son mot à dire sur ce mariage : ce n’était pas une affaire individuelle. Cette union concernait d’abord et avant tout mon clan. Même si j’étais, à mon humble avis, la première personne concernée, je restais la dernière à pouvoir m’exprimer sur mon avenir et mes aspirations profondes.
Le moment d’aller nous coucher arriva enfin. Cette journée avait été longue et éprouvante. Je revoyais Idriss et sa mère, chacun de leurs gestes. Je me demandais bien ce qui allait m’arriver. Tout ceci semblait tellement absurde. Pourquoi Idriss, qui vivait en France depuis environ quinze ans et qui faisait des études supérieures, acceptait-il de se laisser marier par sa mère ? Ma nuit fut très agitée. Il était évident pour moi que je n’accepterais jamais le sort qu’on me réservait.

Ma vie continuait son cours entre mon école libératrice et ma famille étouffante. Le contact avec quelques amis français m’aidait beaucoup à vivre, mais surtout, il me permettait d’entrevoir d’autres perspectives même si je sentais que ma liberté était loin d’être gagnée et que le combat serait ardu.
Il m’était toujours pénible, chaque soir, de regagner la maison. J’aurais voulu que le temps s’arrête pour ne jamais avoir à sortir de l’école, ce lieu de savoir, de connaissance et de liberté qui m’était si cher. Je n’aimais pas entendre la cloche qui annonçait la fin des classes. Mes amies françaises s’empressaient de partir, mais moi, j’aimais prendre mon temps, discuter avec mon professeur. Je ne voulais pas repartir dans mon univers de subordination totale. Pourtant, je savais qu’il fallait rentrer. Je ne pouvais même pas flâner dans les rues. Chaque soir, je me demandais si mon père n’était pas caché derrière une porte à épier le moindre de mes mouvements. Je regagnais lentement la maison.
La rue où je demeurais était triste. Pas un arbre, pas un brin d’herbe. Des cafés d’immigrés déracinés longeaient la rue à perte de vue, pleins de visages parfois effrayants, de regards sortis de l’ombre, de corps perdus dans la ville inhospitalière. Ma mère m’avait bien avertie de marcher la tête basse pour ne pas attirer le regard de tous ces hommes. Par ailleurs, la prostitution et la violence entre bandes rivales étaient monnaie courante. Je n’aimais pas m’attarder dans ma rue.
Ce jour-là, ma gorge se noua lorsque j’arrivai à la maison. Une bouffée d’angoisse me saisit. J’arrivais de nouveau dans ce monde que je n’avais pas choisi et qui ne semblait pas m’appartenir. Ma mère m’attendait sur le seuil de la porte avec son air diabolique qui me faisait parfois peur. Elle se jeta sur moi et me roua de coups. J’ignorais la raison de sa colère. Elle vociférait, implorant Dieu et lui demandant ce qu’elle avait fait pour avoir une fille pareille. Un des clients de l’hôtel lui avait rapporté qu’il m’avait surprise à parler à un garçon. Ses coups me firent mal, la punition était démesurée. Ma mère, par son attitude offensive, voulait sauver la face et ce fameux honneur, le « nif » comme on l’appelle communément. Car les pressions exercées par les mères immigrées sur leurs filles étaient terribles. La valorisation et la reconnaissance de la mère étaient directement liées au nombre d’enfants mâles qu’elle engendrait et au sérieux de ses filles. L’acte sexuel avant le mariage était donc absolument interdit pour ces dernières et considéré comme une offense au clan, à la famille, à la culture et au Nom. « Le Nom de famille est sacré, il ne faut pas le salir », combien de fois ai-je entendu cette phrase !
J’avais entendu toutes sortes d’histoires, au sujet de ces femmes impropres, impures, fantaisistes qui étaient répudiées parce que lors de la nuit nuptiale, l’époux découvrait qu’elles n’étaient plus vierges. Dans l’euphorie de la fête, le drame éclatait. C’était la catastrophe, la détresse, l’humiliation profonde. À l’occasion, un père tuait même sa fille pour sauver son honneur. Ces crimes restaient largement impunis. Dès lors, les mères faisaient tout pour éviter de telles tragédies. Elles-mêmes avaient été tellement menacées qu’elles en avaient perdu toute compréhension à l’égard de leurs filles. En outre, les conséquences de ces drames affecteraient longtemps la famille de la jeune mariée, et les autres jeunes filles de la famille avaient plus de difficulté à trouver un mari.

La vieille femme kabyle revenait régulièrement, chaque semaine, avec les mêmes pâtisseries. Les conversations ne variaient pas, la guerre d’Algérie demeurait un sujet inépuisable.
Son fils se liait d’amitié avec mon frère aîné. Tout le monde se réjouissait de cet éventuel mariage. Ma mère serait libérée, déchargée de tant d’années de surveillance ; elle allait enfin pouvoir dormir tranquille. Quand la mère remettait sa fille entre les mains de la belle-famille, le départ s’accompagnait souvent de pleurs et d’angoisses. Même si la mère souhaitait voir l’harmonie régner entre sa fille et la belle-mère, elle savait pertinemment combien l’adaptation pouvait être difficile pour la belle-fille. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’à l’origine, et même encore aujourd’hui, les Berbères préféraient les mariages endogames, dans l’espoir d’éviter des conflits entre les familles. La mère pouvait ainsi veiller discrètement au bien-être de sa fille.
Je me souvenais très bien du regard des jeunes femmes lors des cérémonies de mariage. Leur exaltation semblait poussée à l’extrême. Le regard des vieilles femmes était compatissant : elles semblaient se remémorer leur passé. J’avais l’impression qu’elles étaient enfin heureuses d’être vieilles. Au sein de la société berbère, les femmes âgées étaient très respectées. Fidèles, déterminées et courageuses, elles avaient fait leurs preuves tout au long d’une vie de dur labeur. Quel homme aurait accepté un tel sort ?
Chez nous, les discussions privées sur l’avenir des enfants avaient lieu le soir, après le souper. Ma mère m’appela et me dit : « Ma fille, tu as maintenant dix-sept ans. On a payé pour ton école, tu as fait beaucoup de bêtises, il est temps pour nous de penser à te marier. Il y a plusieurs familles qui ont demandé ta main, mais je pense qu’Idriss est le meilleur parti. Il est certes issu d’une famille modeste, mais il a de l’avenir. Il est "expert-cartable" (ma mère ne pouvait pas prononcer le mot "comptable") ; de plus, il a grandi à Paris… » Je ne l’écoutais plus. Je sentais mon corps se glacer. Je ne pouvais pas imaginer, même une seconde, me retrouver dans les bras de cet homme ! Vivre avec sa famille serait un calvaire.
Pour moi, c’était un non catégorique. Je demandai toutefois à ma mère un peu de temps, question de connaître davantage ce garçon. Ma mère en fut ravie, croyant que ses pressions psychologiques avaient eu raison de moi. J’étais fatiguée. Je voulais dormir et oublier cette réalité qui, malgré ma force et ma détermination, me hantait. Je m’endormis enfin, en fœtus recroquevillé, écoutant ma respiration et mon corps, me demandant à qui il appartenait vraiment. Je savais que je ne me tirerais pas de cette affaire familiale aussi facilement.

Ma double vie continuait. J’allais à l’école, mon sursis, et j’appréciais ces quelques heures de liberté quotidienne. J’étais heureuse de pouvoir lire, écrire, découvrir Jean-Jacques Rousseau « Me voici donc seul sur la terre… ». C’était dans cet espace que je me trouvais. J’étais seule au monde, face aux traditions berbères. Qui pouvait me comprendre ? Qui pouvait panser mes blessures ? Qui pouvait voir ma déchirure ? Qui pouvait entendre mon cri pour la liberté ?
Mes copines algériennes semblaient subir le même martyre. Jamais nous n’aurions osé parler de nos souffrances. Nous les vivions dans le plus grand silence. Elles aussi étaient suivies par leur père ou leur mère aux traits durcis par les tatouages faciaux. Pas un sourire ! Les filles avançaient la tête basse. Leur dos courbé et leur regard lointain étaient révélateurs de leur condition.
La période des vacances approchait à grands pas. Mes amies françaises étaient heureuses : l’école serait bientôt finie. Or, pour moi, plus ce jour approchait, plus j’étais triste. Je haïssais par-dessus tout ces moments où je devais me soumettre aux lois et directives de ma mère, aux règles kabyles qui ne semblaient pas me convenir. Je savais néanmoins que je devais y faire face. Je connaissais trop bien la musique. Pour moi, les vacances signifiaient : ménage, cours gratuits de morale, courses au marché du quartier, rencontres familiales. Les belles journées ensoleillées, je pourrais aller au square, ma seule liberté.
Assise sur un banc de mon square d’attache, je regardais mes consœurs. Elles avaient l’air tout aussi mal à l’aise que moi dans leur corps. Elles se ressemblaient toutes, avec leurs longs cheveux tressés, teints au henné ; on se serait cru en Kabylie. J’étais heureuse d’avoir été épargnée par cette coutume qui représentait pour moi l’aliénation visuelle des femmes de mon pays. J’étais fière d’être Kabyle, je savais que c’était un peuple noble et fort, mais je ne pouvais apprécier son côté archaïque.
Le regard malveillant de certaines femmes françaises me renversait. Manifestement, elles se sentaient envahies par ces enfants d’immigrés criards, dérangées par les couleurs fluorescentes des vêtements étranges, irritées d’entendre des sons gutturaux qu’elles ne pouvaient comprendre. Leur regard était rempli de haine. Elles ne se gênaient pas pour exprimer ouvertement leur mépris à notre égard. Nous n’étions pas acceptés dans ce pays, même si nous y étions nés.
Idriss continuait à venir à la maison deux fois par semaine. Il sortait beaucoup avec mon frère. Il me parlait peu et toujours des mêmes choses banales ; d’ailleurs, que pouvait-il bien me dire ? Il se conformait parfaitement aux règles du jeu. Pourtant, il semblait un peu plus évolué qu’il ne le laissait paraître.
Tranquillement, nous devînmes amis. Je réussissais parfois à sourire, ce qui rassurait ma mère. Elle s’absentait même de la cuisine afin de nous laisser seuls quelques instants. C’était pour elle un grand progrès, une faveur qu’elle m’accordait de pouvoir parler à cet homme, mon futur mari, sans la présence d’un parent. Elle revenait dans la pièce le sourire aux lèvres. Il n’y avait aucun doute pour elle, j’allais être mariée bientôt.

Je trouvai un travail pour l’été. Ma mère avait accepté que je sois aide-monitrice dans une colonie de vacances dirigée par des sœurs catholiques. Ma jeune sœur fréquentait l’école privée dirigée par cette institution. Elle se rappelait tout le bien que les sœurs avaient fait en Algérie et leur dévouement à l’endroit des plus démunis de la société. Ma mère rappela cependant à la Mère supérieure l’importance de me surveiller de près. Je pouvais néanmoins aller à l’église.
« Dieu est Dieu », dit ma mère à la religieuse, qui sourit avec compassion. J’étais contente, ce qui importait pour moi était de partir.
Le grand jour arriva enfin. Mes bagages étaient fin prêts. C’était la première fois de ma vie adolescente que je partais seule et si loin. J’allais être en dehors de mon milieu familial. Mes parents m’accompagnèrent à l’autobus qui nous conduirait jusqu’en Bretagne. Les adieux furent brefs, mais remplis de recommandations. Enfin, j’entendis le vrombissement du moteur. Une immense joie emplit mon cœur. Ma mère et les coutumes n’exerçaient plus aucun contrôle sur moi. J’étais libre ! Je ne pouvais dormir, je cherchais la lumière à travers la nuit étoilée. Nous arrivâmes par un temps grisâtre. Le vent battait le rivage, la mer était verte, les vagues allaient et venaient avec grande force, l’air était bon ; cette immensité m’enivrait déjà.
Le bâtiment de la colonie était au milieu d’un grand champ parsemé de fleurs sauvages. Nous étions à une centaine de mètres de la plage. Une fois les valises rangées dans le dortoir, je fis la connaissance des autres monitrices et moniteurs. La plupart étaient des religieux. C’était un milieu auquel je n’étais pas habituée. Mes parents ne nous avaient pas donné d’enseignement religieux formel. Mon père était croyant, mais cela semblait être une affaire personnelle. J’avoue que c’était inusité pour moi d’être entourée de crucifix, d’entendre de longues prières à chaque repas et d’aller à la messe pour entendre parler de la vie du Christ. Je ne comprenais pas vraiment de quoi il s’agissait. Je ne croyais pas toutes ces histoires : si Dieu existait, comment pouvait-il y avoir tant de misère dans le monde ? Pourquoi tant d’enfants souffraient-ils ?
Les journées se déroulaient bien. Je n’avais pas l’impression de travailler, même s’il y avait beaucoup à faire. J’étais responsable d’une équipe de douze enfants. J’aimais leur intensité, je les trouvais beaux. Du bricolage aux promenades dans la nature, tout était agréable. La nuit tombée, alors que les enfants étaient bien tranquilles dans le dortoir que je partageais avec eux, je leur racontais des histoires laissant aller mon imagination. Ils s’endormaient. Je regagnais mon lit et dormais du même sommeil paisible. Lorsque je n’étais pas de garde, j’allais marcher sur la plage, je savourais cette solitude nocturne. Je laissais l’énergie puissante de la mer et du vent m’envahir. Mes sens s’ouvraient à la nature.
Il y avait dans la colonie un prêtre vietnamien. Il était passé du bouddhisme au christianisme. Je ne comprenais pas pourquoi. Nous nous liâmes d’amitié et il devint mon confident. Je fus étonnée de ses grandes qualités de cœur. Comme beaucoup de ses compatriotes, il avait terriblement souffert de la guerre ; il avait perdu de nombreux proches, mais conservait malgré tout une grande sérénité.
Les enfants de la colonie étaient magnifiques, ils avaient le regard brillant comme des étoiles. Pour la plupart d’entre eux, c’était leur premier voyage en dehors de Paris, loin du bitume, du vacarme des klaxons, des agressions racistes. Je me sentais amoureuse de tous ces enfants. Parfois, j’étais triste quand je songeais à leur vie présente et future. J’étais comme eux, nous en étions au même point. Pourraient-ils s’en sortir ? Je réalisais encore plus l’importance de vivre l’instant présent. C’est ainsi qu’ils vivaient, sans se préoccuper de l’avenir.
Ce voyage de deux mois fut pour moi d’un grand bienfait. Mais il fallait songer à repartir, cette fois en sens inverse. Que pouvais-je faire ? Il fallait rentrer au bercail, les vacances étaient terminées. Allais-je retrouver Idriss ? Les choses avaient-elles évolué quant à ce mariage ? Le dernier soir fut pénible. La nuit tombée, je sortis marcher le long des falaises. Je remplissais mon corps de la force de la mer, j’écoutais les vagues. Je pris une dernière bouffée de cette nature dont j’avais tant besoin. Des myriades d’étoiles me regardaient, témoins de la peine que je ressentais. Ma vie défilait devant moi. Je me mis à pleurer à gros sanglots. Encore une fois, pourquoi étais-je née Algérienne ? Pourquoi devais-je être dominée ainsi ? Je pensais à mes parents. Ils devaient dormir paisiblement. Je n’avais pas envie de rentrer, mais où aller, sinon chez moi ?
Ma mère m’attendait nerveusement. Elle était contente de me revoir saine et sauve. Elle s’entretint quelque temps avec la Mère supérieure, qui se dit très contente de mes services. Je fis mes adieux à mon ami prêtre. Quelques enfants me serrèrent très fort dans leurs bras. J’avais de la peine à quitter les enfants, la Bretagne, la colonie, la paix, la joie de vivre, pour un éventuel mari et une belle-famille qui déjà me faisaient peur. Ma mère ne comprenait pas pourquoi des larmes coulaient sur mes joues.
C’est avec une valise pleine de souvenirs et du parfum de la mer que je rejoignis la maison. Les rues sales, pleines de crottes de chien, les bruits assourdissants de la ville, les cris à tue-tête des commerçants du marché, les odeurs de viande et de poisson mort, et les visages blêmes des gens de mon quartier me replongèrent dans la brutale réalité.
Mes frères et sœurs m’accueillirent avec joie, tout particulièrement mon jeune frère et ma jeune sœur dont j’étais la complice. Mon bon vieux père me serra fort dans ses bras. Personne ne me laissa le temps d’arriver. On me posa des milliers de questions. J’avais bonne mine, l’air de la Bretagne m’avait réussi. Je partageai quelques-unes de mes expériences si enrichissantes. Je voulais tout leur dire sur la vie de ces enfants de la rue, issus de parents alcooliques et violents, et qui n’étaient jamais sortis de leur petit logement. C’étaient déjà des souvenirs, mais je voulais que ma mémoire les garde vivants. Un jour, un petit garçon était venu se glisser dans mon lit, car il avait peur. Il y avait fait pipi. Un autre jour, des aventures périlleuses sur une île où nous avions dû attendre la marée basse pour rejoindre le littoral m’avaient marquée. J’avais été un peu la fée de tous ces enfants, comme je l’étais de mes frères et sœurs qui se confiaient à moi.

Ma vie reprit son cours normal. Il me restait un an d’études avant l’obtention de mon diplôme. Ma mère s’interrogeait sur la nécessité de les poursuivre, d’autant plus que je n’avais pas obtenu les résultats escomptés. Elle trouvait que j’étais suffisamment scolarisée. J’avais mon certificat de fin d’études, je savais lire et écrire ; c’était beaucoup mieux qu’elle. D’ailleurs, elle en voulait toujours à ses frères, pourtant décédés pendant la guerre d’Algérie, de s’être opposés à son instruction par les Sœurs blanches d’Afrique alors installées en Kabylie. Dès l’âge de six ans, ma mère avait commencé à travailler dans les champs pour le compte des colons, contre une bouchée de pain. Son analphabétisme la dérangeait, elle avait soif de savoir. Après s’être perdue de nombreuses fois dans Paris, elle décida de se prendre en main et de suivre des cours destinés aux femmes nord-africaines, offerts par un organisme social. J’avais contribué, non sans fierté, à son apprentissage. Le soir, une fois mes frères et sœurs couchés, je restais en bas dans la cuisine avec elle. Nous étions seules. Ma mère était alors moins gênée. Elle s’appliquait à écrire dans son petit cahier les lettres de l’alphabet, à me les réciter une à une. Parfois, mon père se joignait à nous, nous regardant avec une immense tendresse. Il était ébloui des progrès effectués par son épouse. Elle avait une détermination sans faille. Elle savait cependant qu’il lui serait impossible de rattraper les années perdues, moi, j’étais impressionnée par sa faculté de mémorisation.
Un jour, je pourrais aller plus loin avec mes propres enfants. Elle-même me rappela combien mon oncle paternel avait insisté auprès de mon père afin que je n’aille pas à l’école et que je sois mariée le plus tôt possible. Selon la tradition, mon père aurait dû se plier aux exigences de son frère aîné. Je n’aimais pas particulièrement cet oncle qui s’était marié sept fois. Toutes ses épouses, qui ne lui donnaient pas de fils, avaient été répudiées. Mon oncle avait finalement eu son premier fils à l’âge de 70 ans. Je remerciais encore mon Dieu inconnu d’avoir un père qui n’avait pas l’esprit aussi étroit que son frère.
Grâce à l’influence de mon père, je pus continuer mes études.

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