Martine Ouellet : Oser déranger
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Description

Nous ne sommes pas habitués à entendre une personnalité politique expliquer
ce qui s’est réellement passé, à l’entendre nommer les choses et les
gens. Ça dérange. On m’a souvent suggéré d’écrire mes mémoires et j’ai
toujours refusé. Alors pourquoi maintenant ? Parce que j’ai pu constater à
quel point on avait dénaturé ce que je suis, ce que je fais, ce à quoi j’aspire.
Personne n’aime qu’on brosse un tableau sombre à son propos. Mais au-delà
des blessures d’ego, ce sont les trahisons qui font mal. Ce sont les agendas
cachés qui nuisent. Les intérêts personnels qui passent loin devant ceux
du bien commun.
Avaler sa pilule et partir sans faire de vagues est de mise. Pourtant, ne nous
prétendons-nous pas avides de vérité, épris de justice ? À une époque où les
rumeurs et les « fake news » se propagent à vitesse 5G, n’est-il pas particulièrement
pertinent de connaître les faits afin de se forger une opinion ? À voir
la réaction de certains, on peut en douter. Mais posons-nous la question : à
qui sert cette omertà sur la vérité ?
Alors, m’adresser directement à vous, vous raconter mon histoire ? Absolument.
Maintenant, plus que jamais. Mea culpa d’avoir laissé courir toutes
sortes de déformations et d’histoires à mon sujet. Je vous propose de mettre
de côté vos préjugés et de repartir à neuf.
Bonjour, je suis Martine. Ravie de faire votre connaissance !
Début :
On m'a souvent suggéré d'écrire mes mémoires et j'ai toujours refusé. Alors pourquoi maintenant? Parce que j'ai pu constater, depuis ce jour de juin 2018, à quel point on avait dénaturé ce que je suis, ce que je fais, ce à quoi j'aspire. Personne n'aime qu'on brosse un tableau sombre à son propos. Mais au-delà des blessures d'égo, ce sont les trahisons qui font mal. Ce sont les agendas cachés qui nuisent. Les intérêts personnels qui passent loin devant ceux du bien commun. Car c'est bien de ça dont il s'agit. Notre avenir collectif, nos aspirations comme peuple. Taire ce qui se trame dans les officines de ceux qui manipulent les masses, c'est irresponsable. C'est vrai lorsque l'on parle de la manipulation des gouvernements et de la population par les multinationales, de celle affirmée et assumée par les Power Corporation d'empêcher à tout prix que le Québec devienne indépendant. Mais c'est également vrai lorsque au sein même du Mouvement indépendantiste, des guerres larvées menées par des tenants du confort font en sorte d'expulser ou de nuire à ceux et celles qui veulent avancer.

Alors m’adresser directement à vous, vous racontez mon histoire? Absolument. Maintenant, plus que jamais.
***
Fin :
Je savais que le tapis me glissait sous les pieds. Ce vote de confiance, je n’en avais pas voulu parce que ce type d’exercice se fait en congrès. J’avais soumis l’idée de la consultation afin de valider ce qui avait déjà été décidé par les membres bien avant mon arrivée à la tête du parti. Il ne devait y avoir qu’une seule question. J’avais déjà prévu de me soumettre au vote de confiance, tel que prescrit dans les statuts du parti, lors du congrès de novembre. Mais devant un Beaulieu de plus en plus chambranlant, j’ai accepté… pour le voir se retourner contre moi à peine quelques jours plus tard.
La volée de bois vert que reçoit Mme Ouellet depuis franchement trop longtemps maintenant est bien sûr organisée et pensée en fonction des médias. Ces médias qui sont toujours très heureux de conduire un nouvel indépendantiste rebelle et non repenti à l’échafaud. C’est comme ça qu’on organise les exécutions dans les contextes que l’on suppose encore démocratiques. Des exécutions qui consistent à diffuser des idées qui vont juste dans un sens afin de démoniser un individu, un parti, voire un rêve. Martine Ouellet a pleinement goûté à cette médecine en cette fin d’hiver et début de printemps. Pour la faire tomber, on l’a talonnée, harcelée, vilipendée. Sans aucune maudite relâche.
La campagne de dénigrement avait en effet atteint un point culminant. Impossible que je passe à travers ça, je m’en doutais. J’aurais pu décider de partir avant la tenue du vote. Ça m’a traversé l’esprit. Mais ça aurait été de cautionner, d’une certaine façon, que de triturer la démocratie, que d’user des méthodes les plus basses – comme celles que l’on reproche à nos adversaires canadianistes d’utiliser – était une manière acceptable de livrer une bataille. Je ne pouvais me résoudre à accepter ça. Encore aujourd’hui, je persiste à croire que l’on doit agir «humainement», avec «fair play», dans nos actions, en tout temps.
Nous avons eu les résultats du vote le samedi. Je ne souhaitais pas réagir à chaud et n’avais aucune envie de m’adresser aux médias. J’ai pris la journée du dimanche pour laisser retomber un peu les émotions. Et j’ai rédigé le discours que vous avez déjà lu en partie. De loin le discours le plus difficile que j’ai eu à livrer de toute ma vie...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 janvier 2020
Nombre de lectures 3
EAN13 9782764439449
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même autrice
Sous la toge, tome 2 , Stanké, 2010.
Sous la toge, tome 1 , Stanké, 2009.


Projet dirigé par Stéphanie Durand, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron et Nicolas Ménard
Mise en pages : Marylène Plante-Germain
Révision linguistique : Isabelle Pauzé
En couverture : Photographie de Sébastien Ventura / www.sebastienventura.com
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Martine Ouellet : oser déranger / Nathaly Dufour.
Noms : Dufour, Nathaly, auteur.
Identifiants : Canadiana 20190037849 | ISBN 9782764439425
Vedettes-matière : RVM : Ouellet, Martine. | RVM : Femmes politiques—Québec (Province)—Biographies. | RVM : Femmes ministres—Québec (Province)—Biographies. | RVM : Chefs de parti politique—Québec (Province)—Biographies. | RVM : Québec (Province)—Politique et gouvernement—2012-2014.
Classification : LCC FC2928.1.O94 D84 2020 | CDD 971.4/05092—dc23
ISBN 978-2-7644-3943-2 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3944-9 (ePub)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2020

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2020.
quebec-amerique.com



Tournées vers l’avenir, pour nos enfants Guillaume, Emmanuelle, Jérémy, Gabriel, Xavier et Alexandra
Martine et Nathaly



On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part.
Pierre Falardeau


MOT DE L’AUTRICE 1
Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu.
Bertolt Brecht
J’ai rencontré Martine pour la première fois en 2016, à l’occasion de la course à la direction au Parti Québécois. Je connaissais un peu son parcours de militante, puis de députée et de ministre. Je n’avais pas d’opinion arrêtée à son sujet. On me l’avait décrite comme une femme de tête, très intelligente, mais difficile à côtoyer parfois. Je me méfie toujours de ce genre de commentaire, car j’ai pu constater, de nombreuses fois, le double langage utilisé pour décrire les femmes et les hommes, particulièrement en politique. J’ai aussi rencontré beaucoup de faux gentils et de fausses méchantes… Bref, je préfère me faire ma propre idée sur les individus.
Pour comprendre où je me situais lorsque j’ai fait sa connaissance et que j’ai décidé de l’appuyer dans sa course à la chefferie, voici l’extrait d’un texte que j’ai publié en 2016 dans le HuffPost :
Je suis indépendantiste depuis bien avant que j’ai obtenu le droit de vote. J’ai toujours été convaincue que de devenir un pays était l’aboutissement logique de ce que nous sommes comme peuple.
C’est ce qui m’a amenée à Option nationale, en 2012. Enfin, je retrouvais un discours qui, sans gêne et sans détour, proposait de mettre de l’avant, d’abord et avant tout, l’indépendance du Québec. Pas tenter de prendre le pouvoir en balayant les questions difficiles sous le tapis. Pas gouverner une province en attendant que les conditions soient favorables à, peut-être, éventuellement, si on le sent bien et si Jupiter n’est pas en carré de Vénus, proposer aux Québécois de devenir officiellement un pays. Non, prendre le pouvoir avec comme objectif de faire l’indépendance dans un premier mandat.
Ce que ça peut avoir dérangé, l’arrivée d’ON dans le portrait de l’éternelle alternance PLQ/PQ ! Heille toé chose, on divisait le vote et on n’arrêtait pas de parler d’indépendance tout le temps, sur toutes les tribunes, le sourire aux lèvres et la confiance dans le regard. Pire que ça, on ne faisait pas que s’en parler entre crinqués convaincus, on voulait en jaser avec tout le monde ! Parce que voyez-vous, on n’a jamais cru que « les gens ne veulent pas entendre parler de la souveraineté ». Ce n’est pas parce qu’on répète la même chose ad nauseam que ça devient une vérité. Le fait est que les Québécois veulent entendre parler d’économie, d’environnement, de santé, d’éducation, etc., et que tous ces sujets sont inévitablement liés à notre capacité de décider de ce qui nous convient, avec tous les outils en main.
[…]
Martine Ouellet tient depuis le début un discours assumé et clair, en parfaite adéquation avec ce que je préconise comme approche. Qu’on le veuille ou non, les troupes de sieur Couillard feront de l’élection de 2018 une élection quasi référendaire. Nous devons donc commencer à travailler dès maintenant à la préparation de notre attaque, car il n’est pas question qu’on se place en mode défense comme en 2014, avec les résultats catastrophiques que l’on connaît. Cette offensive serait d’autant plus efficace si l’on réussissait à faire parler d’une même voix, le temps d’une élection, les divers partis indépendantistes. Pour cela, ON et QS souhaitent un engagement clair dès le premier mandat. Soyons donc limpides !
Martine Ouellet propose une Constitution initiale de la République du Québec qui sera soumise à la consultation des Québécoises et des Québécois de toutes les régions, à travers la Commission préconstituante. C’est selon moi, l’approche la plus sensée, la plus prometteuse et surtout, la plus clairement assumée. J’en suis.
Nous étions donc à la même place et, dès les premières minutes de notre conversation à l’été 2016, j’ai su que je venais de trouver mon alter ego politique. Ce que je ne savais pas encore à ce moment, c’est que Martine deviendrait une amie très chère dont la présence s’avèrerait déterminante dans ma vie. Comme elle le dit souvent, ce fut une rencontre magique.
Martine est une femme entière, dans tout ce qu’elle fait. Elle ne se contente jamais des à-peu-près. Ces traits de personnalité, alliés à sa grande intelligence, en font quelqu’un qui a quasiment toujours deux ou trois pas d’avance sur la parade. Combien de fois l’ai-je vue mettre en lumière un aspect nébuleux d’un dossier, des semaines, des mois avant que les autres « allument ». Ce qui m’a mise hors de moi – je suis pas mal plus sanguine qu’elle –, c’est cette fichue habitude qu’ont les commentateurs de ridiculiser, en la déformant plus souvent qu’autrement, la pensée de Martine. Pour ensuite acquiescer benoîtement aux mêmes propos prononcés par quelqu’un d’autre…
Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes au lendemain du congrès de « refondation » du Parti Québécois. Les journalistes ont été prompts à relever que les intentions exprimées par ce PQ 2.0 se résumaient à mettre en avant la position que Martine a défendue durant ses deux courses à la chefferie. (À ce sujet, je vous invite à consulter l’ensemble de sa plate-forme, sur son site Internet martineouellet.quebec. Ça donne un aperçu de la cohérence des mesures proposées pour une future République du Québec. On est loin, très loin, des incantations…)
Visionnaire avec les deux pieds bien ancrés dans le réel, Martine a été dépeinte de manière tellement déformée que lorsqu’elle a commencé à envisager d’écrire ses mémoires, je lui ai immédiatement offert ma plume. Je voulais que la population connaisse cette femme comme moi j’ai eu la chance de la découvrir : pédagogue, motivante, généreuse et attachante. Elle a ses défauts, comme tous. Elle est parfois si concentrée sur le but à atteindre qu’elle peut sembler lointaine. Elle a aussi une timidité qui peut la rendre, à l’occasion, maladroite dans ses échanges avec les autres. Mais, à part ma famille immédiate, Martine est la seule personne que je n’hésiterais pas à appeler en cas de besoin, peu importe le jour ou l’heure. Et je sais qu’elle serait là.
Lors de nos conversations autour de ce livre, elle s’est livrée sans pudeur. Certains chapitres de sa vie politique sont plus difficiles que d’autres pour elle, et j’ai souvent senti à quel point elle avait dû « se parler » pour ne pas craquer face à l’adversité. Cette femme a une résilience époustouflante. Je souhaitais lui donner la possibilité de se faire entendre, et la narration à la première personne s’est imposée d’elle-même. Ce fut un défi de taille. Nous sommes complémentaires, mais différentes. Mais j’ai très bien vécu ma schizophrénie pendant tous ces mois…
Mon souhait pour ce livre, c’est qu’il réussisse à lever le voile sur ce qui se passe parfois – souvent – dans les coulisses du pouvoir. Comment une personne peut être démonisée, ridiculisée, voire dénaturée, pour des fins qui n’ont strictement rien à voir avec le bien commun. Comment, aussi, nous sommes traitées différemment en tant que femmes lorsque l’on exerce un certain pouvoir.
Et surtout, j’espère que plusieurs comprendront à quel point Martine Ouellet a à cœur l’avenir du Québec. Que ses propositions, en matière d’environnement, d’économie, de culture ou autres, sont inspirées et inspirantes. Et que le Québec a tout à gagner à avoir Martine Ouellet dans son camp pour le tirer vers le haut !
Merci pour ta confiance, mon amie.
Bonne lecture.
Nathaly Dufour 12 novembre 2019


1 . Au sujet du mot « autrice », un choix personnel qui fait parfois sourciller certains, je vous suggère la lecture de cet article : GALIPEAU, Silvia. « Autrices et fières de l’être », La Presse , 24 février 2019.

PROLOGUE
4 juin 2018
La salle me semble froide, malgré la douceur de cette journée de juin. Mon cœur bat à tout rompre. Je jette un regard sur mes mains pour m’assurer qu’elles ne tremblent pas. Non, je ne leur donnerai pas la satisfaction de me voir fragile. Je m’avance vers le lutrin sous le crépitement des appareils photo. Je ne me suis jamais vraiment habituée à ce qui ressemble fort à des tirs de mitraillettes. Je sais que nous sommes en direct à RDI et LCN. Non, je ne leur ferai pas le plaisir d’être fragile.
J’ai compris depuis belle lurette que de montrer ses faiblesses, en particulier en politique, se transforme souvent en une invitation, non pas à l’intimité ou à la camaraderie, mais à la manipulation. On vous a dit que je ne faisais pas confiance facilement ? Ce n’est pas exactement ça. Je présume de la bonne foi des gens et je laisse systématiquement la chance au coureur. Tout le monde peut faire des erreurs. Je deviens plus impatiente quand je ne constate pas de volonté d’avancer ou de corriger le tir. Ça va de soi, il me semble, non ? Mais n’allez pas croire tout ce qu’on vous a raconté ! Quand c’est rendu qu’une émission de radio invite deux psychologues pour faire ta thérapie en ondes, en ton absence, on comprend que la situation est devenue carrément surréelle 2 .
— Madame Martine Ouellet , chef du Bloc Québécois , annonce Antoni, attaché de presse au Bloc Québécois.
Une fois rendue au lutrin, j’invite à me rejoindre celles et ceux qui sont restés solides jusqu’à ce jour, dont les députés Marilène Gill et Xavier Barsalou-Duval. Je me lance, pas le choix. Je n’ai pas l’habitude de me défiler.
J’ai pris acte du résultat [ du référendum ] hier après-midi. Vous savez, je suis venue au Bloc Québécois non pas pour un titre, mais pour une cause. Depuis un an, j’ai vu et vécu ce qu’il y a de plus beau en politique et dans le Mouvement indépendantiste : la force de ses gens, la force de ses idées. Mais j’ai vu et vécu aussi ce qu’il y a de plus laid en politique, de même que les grandes faiblesses du Mouvement indépendantiste…
Dans ma tête, j’imagine déjà les grands bonzes de l’attentisme se frotter les mains et saliver – ce qu’ils font depuis un bon bout déjà – à l’idée de mon départ. J’imagine également qu’ils espèrent que je quitterai mon poste « dignement ». Ce qui veut dire, dans leur langage, sans faire d’éclats, sans blâmer personne, sans révéler quoi que ce soit qui pourrait leur nuire. Bref, partir doucement, comme une gentille femme bien dressée. Quoi ? Vous croyez que j’exagère ? Mario Beaulieu a tout de même dit qu’il n’arrivait pas à m’encadrer. Rien de moins ! Avez-vous déjà entendu un député ou un président du Bloc Québécois prétendre vouloir encadrer Gilles Duceppe ? C’est bien ce que je pensais…
Je suis devenue chef du Bloc Québécois pour deux raisons. D’abord, préparer l’indépendance du Québec, car ça n’arrivera pas tout seul, ça ne tombera pas du ciel. Il faut la préparer. Et je demeure convaincue que les meilleurs experts dans les pouvoirs fédéraux, que l’on va rapatrier, ce sont les députés du Bloc Québécois. Je suis venue aussi au Bloc Québécois pour mettre les membres au centre des décisions.
Je suis très fière de ce que l’on a réalisé depuis un an. Ça n’a pas été rapporté beaucoup, mais dans les périodes d’accalmie, entre deux crises, l’appui au Bloc, sous ma chefferie, est monté à 30 % dans les sondages. Et ce n’était même pas tout le monde qui ramait dans le même sens. […]
Oui, 30 %. Ce n’est pas rien si l’on songe au creux historique de 11 % obtenu par Gilles Duceppe aux élections fédérales de 2015. Étonnant comment ce nombre de 11 % est accolé à moi, selon ce que j’entends en campagne préélectorale !
Avec le Bureau national, nous avons travaillé sur une foule de dossiers, déposé des mémoires : le projet de dépotoir de déchets nucléaires à Chalk River, une menace réelle pour l’eau potable du Québec ; le cannabis et les liens étroits de la production et des amis du parti de Justin Trudeau. Nous nous sommes battus pour le chantier naval Davie, victime de l’un des plus gros scandales financiers, avec environ 20 milliards de l’argent des Québécois qui sert à créer des emplois en Colombie-Britannique et en Nouvelle-Écosse ; l’ALÉNA et la gestion de l’offre ; etc. On vous a dit que je n’avais que le mot indépendance à la bouche, comme une litanie ? Une chose est claire, tous les dossiers que j’ai entrepris furent dans un angle résolument indépendantiste.
Pour moi, le travail d’un parti indépendantiste à Ottawa, ce n’est pas d’améliorer le régime canadien, c’est d’en sortir. Le fait que je parle d’indépendance dans tous les dossiers, ça dérange. Ça dérange nos adversaires canadianistes, normal. Mais ça dérange même des indépendantistes… pas normal.
Quand je suis arrivée au Bloc Québécois, je croyais que la transition avait été faite. Je croyais que le Bloc avait adopté une attitude décomplexée, assumée. Que les députés et les membres avaient arrêté d’être gênés d’être indépendantistes. L’article 1 du programme du parti est très clair : la raison d’être est l’indépendance du Québec et on doit en faire la promotion sur toutes les tribunes et à toutes les occasions. Et je n’étais même pas là en 2014 quand ce fut adopté. J’ai donc été très surprise de voir que ça dérangeait.
Surprise et, graduellement, découragée, je l’avoue, de voir que la peur, ce sentiment délétère, était ancrée profondément dans une certaine faction du Mouvement. Peur de perdre. Peur que quelqu’un d’autre que nous réussisse là où l’on a échoué ?
Des députés démissionnaires, appuyés par la vieille garde, le vieil establishment du Bloc Québécois, n’ayant pas réussi à faire gagner leurs points de vue de manière démocratique dans les instances, se sont permis de prendre tous les moyens pour renverser les décisions démocratiques des membres. Coulage, sabotage, attaques personnelles, médisances. Ce qui semble les motiver, c’est la peur de perdre. Perdre des votes, perdre leurs sièges. Je ne comprends pas ça. Avec cette stratégie, le Bloc a déjà perdu des votes, a déjà perdu des sièges. Il recueille moins d’appui de la population que l’idée de l’indépendance ! Me semble que ça devrait être clair ? C’est une logique tordue, détraquée, de penser que c’est en ne parlant pas d’indépendance qu’on va faire avancer l’indépendance.
Le vote au référendum concernant le rôle du Bloc et ma chefferie m’a jetée à terre. Je savais que la cabale contre moi avait été efficace. Mais comment mes adversaires avaient-ils pu convaincre 35 % des membres de voter contre l’article 1 du programme ? J’imagine qu’ils souhaiteraient qu’on ne parle d’indépendance qu’entre nous, les supposés convaincus, là où ça ne dérange pas.
Des 65 % qui ont voté oui à la première question – souhaitez-vous que l’article 1 du programme du Bloc Québécois demeure tel quel ? –, environ la moitié a voté non à la deuxième – acceptez-vous de renouveler votre confiance envers Martine Ouellet, chef du Bloc Québécois ? –, donc ont refusé mon leadership. Dans mon analyse, ce résultat est dû en grande partie à la campagne de dénigrement négative et agressive, et d’intimidation, de Mario Beaulieu. Il a joué sur tous les tableaux. Il a renié quatre fois sa parole et ses engagements.
Nous ne sommes pas habitués à entendre une personnalité politique expliquer ce qui s’est réellement passé, à l’entendre nommer les choses et les gens. Ça aussi, ça dérange. On se contente plus souvent qu’autrement des « raisons familiales ou personnelles » lorsqu’il y a un départ en politique. J’ai milité pendant plus de 30 ans et je peux vous garantir une chose, la famille, c’est bien commode. Combien de fois ai-je vu des femmes ou des hommes politiques se faire tasser, bousculer, intimider, isoler sans jamais que leurs électeurs le sachent ? Avaler sa pilule et partir sans faire de vagues est de mise. Pourtant, ne nous prétendons-nous pas avides de vérité, épris de justice ? À une époque où les rumeurs et les « fake news » se propagent à vitesse 5G, n’est-il pas plus que jamais pertinent de connaître les faits afin de se forger une opinion ? À voir la réaction de certains, on peut en douter. Mais posons-nous la question : à qui sert cette omertà sur la vérité ?
On m’a souvent suggéré d’écrire mes mémoires et j’ai toujours refusé. Alors pourquoi maintenant ? Parce que j’ai pu constater, depuis ce jour de juin 2018, à quel point on avait dénaturé ce que je suis, ce que je fais, ce à quoi j’aspire. Personne n’aime qu’on brosse un tableau sombre à son propos. Mais au-delà des blessures d’ego, ce sont les trahisons qui font mal. Ce sont les agendas cachés qui nuisent. Les intérêts personnels qui passent loin devant ceux du bien commun. Car c’est bien de ça qu’il s’agit. Notre avenir collectif, nos aspirations comme peuple. Taire ce qui se trame dans les officines de ceux qui manipulent les masses, c’est irresponsable. C’est vrai lorsque l’on parle de la manipulation des gouvernements et de la population par les multinationales, de celle affirmée et assumée par les Power Corporation d’empêcher à tout prix que le Québec devienne indépendant. Mais c’est également vrai lorsque, au sein même du Mouvement indépendantiste, des guerres larvées menées par des tenants du confort font en sorte d’expulser ou de nuire à ceux et celles qui veulent avancer.
Alors m’adresser directement à vous, vous raconter mon histoire ? Absolument. Maintenant, plus que jamais.
P.-S. – Oui, j’ai versé une larme, finalement…
Et comme de raison, c’est la photo qui a été publiée sur toutes les unes…


2 . DION, Mathieu. « Martine Ouellet met en demeure Radio-Canada », ici.radio-canada.ca , 12 avril 2018.


CHAPITRE 1
Bonjour, on fait connaissance ?
J’ai débuté ma carrière politique avec l’appellation « pasionaria de l’environnement » et j’en suis sortie, temporairement, avec celle de « pasionaria de l’indépendance ». Pour la passion, oui, j’en suis. Je ne fais pas les choses à moitié, je m’enflamme comme l’amadou pour les causes qui me tiennent à cœur. Et lorsque les enjeux sont majeurs, la tiédeur n’est pas ma température préférée.
Ce qui est étonnant dans ces étiquettes, c’est que ni l’environnement, ni l’indépendance ne sont intrinsèquement liés à mon parcours académique. Je suis née dans une famille de mathématiciens amoureux de la musique. Ma mère, Laurence, a enseigné les mathématiques pendant près de 40 années au cégep alors que mon père, Roch, doctorant en mathématiques et en logique, était professeur à HEC Montréal en sciences de la décision. Au cours de sa carrière, il a publié plusieurs manuels portant sur la statistique appliquée, sur la recherche opérationnelle et sur les mathématiques. J’avais une admiration sans bornes pour son intelligence vraiment exceptionnelle. Je me souviens que durant mes études en génie mécanique, à McGill, à l’approche d’un examen de mathématiques de mi-session, j’avais de la difficulté avec les séries de Fourier 3 . J’ai demandé de l’aide à mon père. Il m’a dit : Je veux bien, mais je ne connais absolument rien là-dedans. Passe-moi ton livre, je vais regarder ça. Deux heures plus tard, il est revenu en me disant : Quelles sont tes questions ? Ça m’a soufflée.
En grandissant dans un environnement où les failles de logique et de cohérence étaient rapidement relevées, une bonne partie de ma personnalité s’en est trouvée teintée. J’ai donc un radar quasi infaillible pour détecter les illogismes. Ça me saute littéralement au visage et je ne peux pas faire semblant que je ne les vois pas. Ce qui est, en soi, un grand avantage, en politique et dans la vie en général. Comme je ne peux pas ne pas souligner les incohérences, les sophismes et autres erreurs de raisonnement, je passe souvent pour la « tannante » qui a toujours quelque chose à dire ou qui s’obstine sur tout. Avec le temps, j’ai appris à choisir mes combats et je laisse filer. Mais lorsqu’on est investi d’une charge publique ou que l’on défend une cause importante, c’est pas mal plus difficile de se taire, vous ne pensez pas ?
Par contre, j’étais une élève plutôt discrète. La pire chose qu’un professeur pouvait faire était de dévoiler à tous mes résultats scolaires. J’avais une très grande facilité à l’école, mais je ne tenais pas vraiment à ce que ça se sache. Personne ne souhaitait – du moins à l’époque – être étiqueté comme la bolle de l’école ! Après le cégep, j’ai hésité entre le droit et les sciences pour finalement opter pour le génie mécanique à McGill et un MBA à HEC Montréal. Le droit m’intéressait, mais je me suis dit que je pourrais toujours l’étudier plus tard alors que le génie, ça demande une maîtrise des mathématiques avancées. Je voulais en profiter pendant que mes connaissances étaient encore fraîches.
Mes parents ont été étonnés de mon choix d’université (ce qu’ils m’ont confié, des années plus tard, c’est qu’ils craignaient que je me fasse un chum anglophone et que mes enfants parlent éventuellement surtout en anglais…). En fait, je ne voulais pas faire Polytechnique parce que la première année est un tronc commun où l’on refait, en accéléré, une partie des sciences du cégep. Comme j’avais détesté la chimie et que je ne voulais pas faire d’électricité – ironique, non ? – j’ai préféré entrer directement en mécanique à McGill. C’était, et c’est encore le cas, je pense, un programme où les femmes sont plus rares (environ 10 %). Pourtant, tant lors de mes études que pendant toutes mes années passées chez Hydro, je n’ai jamais vraiment senti de sexisme ou de traitement différent du fait que j’étais une femme. Les gars dans certaines entreprises avaient bien un petit sourire lorsqu’ils me voyaient remarquer le classique calendrier de femmes peu vêtues accroché au mur, mais jamais ils n’ont fait une remarque déplacée ou un commentaire douteux. Pas de condescendance non plus. De l’ouvrier au cadre supérieur, la conversation se faisait d’égale à égal.
À une occasion, oui, j’ai eu vent de ce qui semblait être une forme d’intimidation sexiste. J’avais mandaté deux femmes comptables de mon équipe, Michèle et Andrée, afin de faire la revue diligente d’un projet de modernisation pour l’utilisation de la fibre recyclée d’une usine de pâte et papier. En fonction des résultats de leur analyse, Hydro-Québec aurait pu investir jusqu’à 30 millions en efficacité énergétique. Lorsqu’elles se sont présentées à l’usine, elles ont eu droit à un traitement « à la dure » : pas de pause, pas de bouffe ! J’ai décidé de les accompagner pour la visite suivante. En route, j’ai fait un arrêt à l’épicerie et j’ai acheté un gros sac de clémentines que j’ai déposé au milieu de la table dans la salle de réunion. Le patron m’a regardée avec un air interrogateur. On est prêtes ! J’ai cru comprendre que vous aimez travailler sans arrêt, je me suis équipée en conséquence ! Elles sont délicieuses. En voulez-vous une ? Disons qu’il a compris le message…



Je suis entrée chez Hydro-Québec tout de suite après mon bac, en 1992, du côté du réseau de distribution. Je travaillais notamment sur l’enfouissement des lignes électriques. J’ai produit le premier plan de maintenance pour l’ensemble des équipements de distribution d’Hydro. Je suis ensuite passée au siège social, car je souhaitais avoir une vision plus globale des opérations. J’occupais un poste relié aux indicateurs de coûts ; poste qui relevait plus de la comptabilité, mais que j’occupais avec la plus-value de ma formation d’ingénieur. J’avais commencé mon MBA à HEC Montréal et, en 1996, je suis partie en congé de maternité et d’études, après la naissance de mon fils Guillaume.
Lorsque je suis revenue au travail, après 13 mois d’absence, il y avait eu une grande réorganisation, comme il y en a malheureusement trop souvent chez H-Q. Mon poste était beaucoup moins stimulant, j’ai donc soumis ma candidature pour un poste en recherche et développement, au département des Grandes entreprises. J’étais particulièrement intéressée par tous les clients industriels d’importance : pâtes et papiers, mines, métallurgie, usines d’alimentation, grands bâtiments, etc. Bref, tout ce qui est dans les 5 mégawatts et plus. Ça représente environ 350 clients, les plus gros d’Hydro-Québec. Je suis restée avec la direction Grandes entreprises une bonne dizaine d’années. Le développement de la recherche industrielle sur l’amélioration des procédés électriques se faisait en laboratoires à Hydro, mais aussi ailleurs, dans des universités ou des laboratoires d’entreprises. Le but : utiliser les procédés électriques plus efficacement chez les clients ou carrément changer leurs manières de faire afin qu’ils utilisent des procédés électriques.
S’est ajouté éventuellement tout l’aspect efficacité énergétique. C’était une époque où les anciens programmes à ce sujet fermaient, nous laissant toute la documentation existante à propos de ces initiatives. Lorsque, à peine deux ans plus tard, Hydro a décidé de relancer une offensive en efficacité énergétique, j’avais une foule de données à ma portée. Mon équipe et moi avons complètement réinventé les façons de faire. Ce fut une période passionnante, où j’avais l’impression de gérer une PME à l’intérieur d’Hydro-Québec !
De l’idéation à la mise en application, en passant par la planification et la conception, on m’a confié la responsabilité du projet de A à Z. J’allais moi-même présenter et défendre les programmes devant la Régie de l’énergie. J’étais aussi responsable des communications aux clients et au grand public. J’ai monté une équipe à partir de zéro. Nous sommes partis de deux ou trois emplois au début à 25 employés qui travaillaient désormais en efficacité énergétique. Nous avons mis sur pied un grand nombre de programmes très performants. Je travaillais aussi avec les meilleurs experts du monde en matière de qualité de l’onde – élément essentiel dans la livraison de l’électricité – et nous avons développé des services offerts aux entreprises afin qu’elles puissent mieux protéger leurs procédés de la « pollution » de l’onde.
Une époque formidable, stimulante à souhait. Le programme qui a le mieux fonctionné en était un de reconnaissance : le Prix Écolectrique. Les clients devaient atteindre 6 % d’efficacité énergétique à partir de nos programmes pour être éligibles. On leur remettait une plaque signée par le président, qui était alors Thierry Vandal. La remise des prix se déroulait lors d’une cérémonie, organisée par la Fédération des chambres de commerce ou une autre organisation, où tous les clients étaient invités. Les gagnants avaient droit à trois publicités dans des publications spécialisées. La valeur que les entreprises accordaient à la reconnaissance d’une institution publique telle qu’Hydro-Québec était impressionnante. Elles étaient très fières de s’afficher comme récipiendaires du Prix Écolectrique. L’émulation qui s’est ensuivie a facilité de beaucoup notre travail, partout, pour stimuler l’intérêt de l’efficacité énergétique. Je me rappelle la première remise de prix où la brasserie Molson s’est qualifiée. Le directeur d’usine de la brasserie Labatt, chez qui il était plus difficile d’intervenir, a demandé à son équipe comment se faisait-il que Labatt ne soit pas un récipiendaire. Les portes de Labatt se sont toutes grandes ouvertes pour nous par la suite !
Le programme dont je suis le plus fière, c’est une étude d’efficacité énergétique de type technico-économique que l’on effectuait directement dans les usines avec leurs surintendants. Trois employés de mon équipe faisaient le tour de l’usine, en compagnie de l’équipe de l’entreprise, et produisaient un rapport de tout ce qui pouvait être amélioré tant du côté procédé, que de la ventilation, de l’éclairage, etc., un peu à l’image du programme qui s’adressait aux particuliers dans leur maison. On quantifiait ensuite en matière d’investissements et de gains énergétiques possibles et on calculait la période de « pay-back ». On donnait le rapport aux clients, afin qu’ils remettent ça à leur firme de génie-conseil et, de notre côté, ça nous fournissait les informations nécessaires pour mieux évaluer le potentiel de gain chez nos clients, une demande qui nous était faite par la Régie de l’énergie. Gagnant-gagnant ! Les clients étaient ravis de la qualité et de l’accessibilité de nos rapports.
Le plaisir de travailler ensemble, avec un esprit d’équipe extraordinaire, fait partie de mes plus beaux souvenirs en carrière. Vraiment, une période que j’ai adorée. Je vous entends penser. Vous avez remarqué que le mot « équipe » revient souvent, n’est-ce pas ? Je suis, fondamentalement, une femme d’équipe. Les tempêtes d’idées, les projets qui naissent avec l’apport de tous, la mise en commun des talents, ça me branche et ça m’ allume . Oui, le choix de mots est volontaire…
Lorsque le supérieur de mon patron est parti à la retraite, mon patron lui a succédé, laissant son poste vacant. J’ai postulé et eu l’emploi. Ce faisant, je devenais aussi responsable de tous les délégués commerciaux pour les mines, la métallurgie et la fabrication. Je dirigeais désormais une équipe de 50 personnes.
C’est à ce moment que je me suis retrouvée à devoir négocier le contrat avec l’aluminerie Alcoa. Il s’agissait sûrement du plus gros contrat de vente d’électricité au Québec d’Hydro-Québec. C’est probablement le cas encore aujourd’hui. Nous étions quatre à la table de négociation : les deux représentants d’Alcoa, mon patron et moi. Le type de contrat requis était unique en son genre, il n’existait aucun modèle préétabli. Je l’ai rédigé moi-même, moi, la non-avocate ! Le contentieux l’a validé et a fait quelques ajustements mineurs. Au final, c’est bel et bien mon contrat qui a été signé par Thierry Vandal et le patron d’Alcoa. Un contrat de dizaines de milliards de dollars sur plus de 30 ans. J’avais de quoi être fière ! Je n’ai pas pour habitude de me péter les bretelles, mais quand même, c’était énorme, ça !
Mais de qui parlez-vous ?
Vous comprenez peut-être pourquoi j’ai toujours été étonnée d’entendre ici et là que je ne connaissais rien à l’économie ou à la gestion ! C’est insultant, non ? Je me souviens notamment de Nicolas Marceau qui, lors de la sortie de Climat-Québec 2030 , en 2016, avait déclaré : Ah bon, je ne savais pas que Martine s’intéressait à l’économie ! Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, j’imagine, j’étais Madame Environnement, plutôt granola et pas trop dans le concret. Faut le faire… Mais je ne pouvais pas passer mon temps à corriger ces perceptions. Me promener avec mes réalisations accrochées autour du cou ou débuter chaque conversation avec Vous savez que j’ai fait ceci et cela ? Nah, je laisse ça à d’autres.
De nombreux aspects sociologiques peuvent expliquer ce type de perception qui fait que l’on associe moins facilement l’économie et la « business » aux femmes, encore aujourd’hui. D’abord, bien qu’il y ait de plus en plus de femmes connues et reconnues en affaires ou à des postes-clés de compagnies, elles demeurent toujours en minorité à siéger aux conseils d’administration des grandes entreprises. En 2013, le Conseil du statut de la femme émettait ce constat 4 :
La résistance à la percée des femmes dans les C. A. ressemble à celle observée dans les hautes fonctions des entreprises : une barrière qualifiée de plafond de verre empêcherait les femmes de progresser jusqu’au sommet.
Plusieurs facteurs expliquent la faible présence des femmes dans les postes de pouvoir. Des phénomènes structurels, comme les préjugés, le traditionnel réseautage au sein du boy’s club, ce cercle fermé des vieux copains, et la difficile articulation du travail et de la famille, freinent l’accès des femmes aux C. A. des organisations.
En plus d’être sous-représentées, les administratrices se retrouvent souvent dans des domaines d’activité associés aux rôles traditionnellement féminins, comme le secteur des services (23 %), tandis que les secteurs considérés comme masculins, tels que l’industrie des mines, du pétrole et du gaz, se montrent plus fermés à la représentation féminine dans les C. A. (7 %).
Je vous l’ai mentionné auparavant : je n’ai jamais senti de traitement différent ou de perception négative ou infantilisante durant ma carrière chez Hydro. Tant du côté de mon employeur que de mes clients. Du moins, je ne l’ai jamais perçu.
J’ai donc été longtemps de celles qui croyaient sincèrement que nous étions arrivées à une certaine égalité des chances et qu’il ne s’agissait que d’une question de temps avant que ce soit perceptible et assumé dans l’ensemble de la société. Je me suis toujours considérée féministe, mais sans pour autant sentir le besoin de revendiquer ou de monter aux barricades. J’ai malheureusement constaté, plus tard, que les hommes n’ont pas l’apanage du sexisme.



Ah et puis, tant qu’à être du côté des perceptions, je suis absolument fascinée de constater que je ne suis pas supposée avoir d’humour non plus ! Un véritable éteignoir à la joie, selon ce que j’ai pu lire ou entendre. Il est vrai que je ne suis pas de celles qui fermaient les bars sur la Grande Allée avec un abat-jour sur la tête. Mais ce n’est pas parce qu’on ne se force pas à rigoler d’une « bonne blague » de Jean-François Lisée que l’on est dépourvue d’humour ! Vous seriez étonnés de savoir le nombre de fois où mon attachée politique Nathaly et moi avons dû fermer la porte du bureau qui donnait directement sur celui de François Gendron et de son adjointe Chantal parce que nous étions, comment dire, hilares ?
J’ai le sourire facile et j’adore faire la fête. J’aime particulièrement danser. Le tango, que j’apprends avec mon fils. Surtout, je suis difficile à faire descendre d’une piste de danse lorsque le DJ est bon. Au moment où ces lignes s’écrivent, d’ailleurs, je m’envole vers l’Europe, où j’entends en profiter pour danser jusqu’aux petites heures du matin.
Mea culpa d’avoir laissé courir toutes sortes de déformations et d’histoires à mon sujet. J’ai toujours cru que l’intérêt supérieur justifiait cela. Alors je le répète, laissez de côté vos préjugés, je vous propose de repartir à neuf.
Bonjour, je suis Martine. Ravie de faire votre connaissance !


3 . En analyse, les séries de Fourier sont un outil fondamental dans l’étude des fonctions périodiques. C’est à partir de ce concept que s’est développée la branche des mathématiques connue sous le nom d’analyse harmonique.

4 . CONSEIL DU STATUT DE LA FEMME. Les femmes dans les conseils d’administration des entreprises québécoises , csf.gouv.ca , 2014.

CHAPITRE 2
Les premiers pas
Mes parents étaient très engagés en politique, à tous les niveaux. C’étaient – et c’est encore le cas pour ma mère – des indépendantistes convaincus. Je me souviens des affiches du Parti Québécois dans les fenêtres du salon de notre maison à Longueuil. J’ai d’ailleurs eu la chance de rencontrer notre député, René Lévesque, lors d’une assemblée générale du comté de Taillon, quand j’avais environ 12 ans. J’étais assise avec une amie, à une table un peu en retrait. Il s’est approché et s’est installé avec nous en disant : C’est plate, les adultes, souvent… Et vous autres, les jeunes, qu’est-ce que vous pensez de tout ça ? On était impressionnées !
J’ai décidé que j’avais envie de m’intéresser à la politique de plus près vers l’âge de 17 ans. J’ai fait le tour des programmes des différents partis afin de décider par moi-même ce qui collait le mieux à ma vision de la société. Clairement, c’était le PQ qui me ressemblait le plus. J’ai donc fait mon entrée officielle au Parti Québécois lorsqu’on m’a offert de faire partie de l’exécutif dans Taillon, en 1986. C’était une ère intéressante, où le mentorat était important. On nous invitait au Conseil national pour comprendre comment ça fonctionnait de l’intérieur. Les jeunes n’y étaient pas inclus pour bien paraître, mais pour qu’ils puissent y être formés et véritablement devenir la relève. L’apprentissage dans l’action. J’ai eu la piqûre !
Mes premiers pas dans une instance nationale furent au sein du Comité national des jeunes (CNJ). Au moment de la démission de Pierre-Marc Johnson, en 1987, et de l’arrivée subséquente de Jacques Parizeau à la tête du Parti Québécois, les instances du parti se sont vidées – j’y reviendrai d’ailleurs plus loin –, dont le Comité national des jeunes, où il ne restait plus qu’un seul membre. L’exécutif de mon comté m’a alors suggéré de me présenter en 1988. À l’époque, tous les membres, jeunes et moins jeunes, élisaient l’exécutif du CNJ et il n’y avait pas encore le concept d’équipe qui se présentait en bloc. J’ai accepté, tout en me posant une question : qu’est-ce que je pourrais amener d’intéressant ? Quelle serait ma plus-value ? Je n’allais tout de même pas parler d’économie ou d’accès à l’indépendance devant un Jacques Parizeau, ou encore de langue devant un Camille Laurin.
En fouillant un peu, j’ai constaté que le point faible du programme du Parti Québécois se situait du côté de l’environnement. Je venais de lire le rapport Notre avenir à tous , de l’ancienne première ministre norvégienne Gro Harlem Brundtland, où l’on trouve pour la première fois l’expression « sustainable development » , traduit en français par « développement durable ». Cela m’a convaincue qu’on ne pouvait désormais plus faire fi des questions environnementales dans le développement économique. J’ai été élue avec cette plateforme. Je ne savais pas, à l’époque, à quel point les questions environnementales deviendraient le fil conducteur de mon engagement politique et social.
J’ai créé un sous-comité « environnement » à l’intérieur du CNJ. Notre premier projet, présenté au grand rassemblement des jeunes du Parti Québécois en octobre 1988, s’intitulait L’air, l’eau, la Terre : une question de survie . Dans ce document, on trouve des propositions qui, ma foi, sont encore pertinentes aujourd’hui, comme l’idée de nommer un délégué environnemental dans chaque ministère afin de permettre une plus grande cohérence dans l’action politique ou encore d’annexer à la Charte des droits et libertés de la personne québécoise une Charte québécoise de l’environnement.
Ce document nous a servi à préparer plusieurs propositions en vue du congrès extraordinaire de novembre 1988. J’ai connu mes premières « négociations » avec Hubert Thibault, alors directeur adjoint du cabinet et conseiller de Jacques Parizeau, qui trouvait qu’on allait un peu loin avec certaines propositions. Nous avons accepté des changements et en avons refusé d’autres. Plusieurs de nos propositions ont été soutenues en congrès, dans certains cas malgré l’opposition du chef lui-même, et le programme du Parti Québécois s’en est trouvé bonifié. Ce fut, en quelque sorte, ma première bataille, et j’ai réalisé qu’on pouvait changer les choses quand on y travaillait assez. C’est une façon de faire que j’ai conservée tout au long de ma carrière, en dehors ou dans la politique.
Constatant qu’il y avait fort à faire en matière environnementale, nous avons plaidé que ce sujet ne concernait pas que les jeunes et qu’il serait important d’avoir un comité indépendant sur l’environnement. Au début, nous étions une instance informelle. Lors du congrès de 1990, nous avons officiellement cofondé, avec Daniel Messier, le Comité sur l’environnement du Parti Québécois. J’en suis devenue la présidente en 1992.
Nous avons travaillé sans relâche pour sensibiliser et changer les mentalités, au sein du parti, mais aussi de la société, par l’intermédiaire des prises de position officielles du parti et des tournées d’information dans les régions. Rappelons-nous qu’à l’époque, il n’y avait aucune politique de gestion des déchets, entre autres lacunes. Beaucoup de propositions présentées aux divers congrès, donc, mais aussi des mémoires déposés sur des enjeux précis. Nous avons même produit une vidéo au sujet du développement durable, avec Jacques Parizeau et Pauline Marois. À ma connaissance, c’était la première fois qu’un économiste reconnu au Québec associait la question du développement économique à celle de l’environnement. Je me souviens que lors de nos premières conversations, il avait des doutes. Nous avons fait la démonstration de ce que nous avancions et l’avons convaincu. Et lorsque Jacques Parizeau, après avoir réfléchi et retourné la question de tous les côtés, avait la conviction intime du bien-fondé d’une approche, c’était du solide !
Monsieur Parizeau a écrit la préface de Vers Vert, un pays écologique , document produit par notre comité en 1992. Je me permets de le citer ici :
De la même façon que les citoyens veulent voir leur gouvernement assurer des services de santé et des services sociaux adéquats, de la même façon qu’ils exigent de leur gouvernement de créer un contexte favorable à la croissance du mieux-être économique, ils réclament aujourd’hui, à bon droit, que ceux-ci prennent en main et traduisent concrètement leurs aspirations de mieux vivre dans un meilleur environnement. Les jeunes, particulièrement, portent l’espoir d’un monde où la qualité de l’environnement serait une des valeurs fondamentales des sociétés.
Il avait saisi l’ampleur de ce qui allait devenir le défi du 21 e siècle. Ses mots sont plus que jamais pertinents, près de 30 ans plus tard.
Mais l’environnement n’était pas encore « à la mode ». Aucun discours ne tournait autour de cela. Malgré tout, avec l’appui du parti, notre comité a eu l’occasion de déposer plusieurs mémoires, dont Vers Vert, un pays écologique , devant la Commission parlementaire sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec. Nous avons fait de même lors des audiences publiques au sujet du projet d’incinérateur de la Régie intermunicipale de gestion des déchets sur l’île de Montréal et à propos du projet de cogénération Indeck, en 1993. Toujours en 1993, nous présentions, en collaboration avec l’exécutif national, un rapport intitulé Le Québec et l’énergie, Pour une nouvelle vision . En 1994, c’était à mon tour de rédiger la préface de notre rapport Le Québec à l’heure du développement durable. Nous avons été des pionniers et cette époque a cristallisé mon engagement en matière d’environnement.
Ce travail a permis de faire passer l’environnement de la cinquième place à la deuxième dans le programme du Parti Québécois. Cette nouvelle crédibilité a même incité le chef du Parti vert de l’époque, Jean Ouimet, à devenir membre du PQ, entraînant avec lui plusieurs de ses militants. Il est devenu le conseiller écologique de Jacques Parizeau. J’ai eu le plaisir de faire l’annonce de son ralliement lors d’un conseil national, puisque c’est moi qui l’avais recruté. Ça n’a pas fait l’affaire de Bernard Landry, alors vice-premier ministre, qui aurait bien aimé que je lui laisse la primeur pour son bilan personnel. Son entourage s’est chargé de me faire le message. Une grande différence entre Landry et Marois. Le premier aimait bien à l’occasion s’attribuer les succès des autres, alors que Pauline était en appui, sans jamais tenter de voler le « show ».



La suite logique de mon engagement politique s’est imposée rapidement : mettre ma face sur un poteau, comme on dit. Aller porter mes idées jusqu’à l’Assemblée nationale, à titre d’élue. C’est en 1994 que je me suis présentée une première fois à une investiture, dans Marie-Victorin, contre la députée en poste, Cécile Vermette. J’étais toujours présidente du Comité sur l’environnement du PQ. Ce fut un plongeon dans l’intensité d’une campagne ! Avec mon équipe, nous avons cogné à toutes les portes des membres de la circonscription. Derrière l’une d’elles, d’ailleurs, m’attendait une charmante surprise… Toc-toc-toc , j’ai mon grand sourire et mon laïus d’introduction tout prêts. La porte s’ouvre… Boom ! Le plus beau et le plus intelligent garçon de mon école secondaire est devant moi. Un peu déstabilisés, probablement les pommettes un peu rouges, on a refait connaissance… et passé plus d’une décennie ensemble. Mon fils Guillaume et ma fille Emmanuelle sont issus de cette rencontre « électorale ». Je n’ai pas remporté mon investiture, mais j’ai « gagné » infiniment plus précieux ! Mes enfants sont mon ancrage et c’est pour eux, pour leur avenir, que je me suis battue pour contribuer à créer un monde meilleur.
En 1995, un poste s’est libéré au sein de l’exécutif national et j’ai décidé de m’y présenter, afin de travailler principalement le dossier de l’eau. J’avais été sensibilisée à cet enjeu après avoir été nommée au conseil d’administration de la Société québécoise d’assainissement des eaux (SQAE). Il y avait un problème criant de gestion de cette ressource essentielle au Québec. Élue à l’exécutif national, j’ai créé un sous-comité, et nous avons écrit ce qui allait devenir ultimement la Politique nationale de l’eau du Québec. Il y eut d’abord un document de réflexion, en 1997, puis un mémoire, en 1999. Finalement, c’est en 2002 que Bernard Landry, alors premier ministre, et André Boisclair, ministre de l’Environnement, ont officiellement adopté L’eau. La Vie. L’Avenir . J’avais été invitée au Salon rouge à titre de vice-présidente d’Eau Secours !. Bernard Landry a annoncé qu’il mettait fin aux projets de mini-barrages privés, une lutte que nous avions menée avec la campagne Adoptez une rivière qui comprenait toute une série d’activités, des manifestations, et des parrains et marraines qui adoptaient des rivières. Ce concept « d’adoption de rivières », inspiré d’une campagne d’adoption de bébés phoques, m’était venu lors d’une discussion avec feue Hélène Pedneault, une de nos porteuses d’eau. Ensuite, André a présenté la politique de l’eau. En mêlée de presse, alors que les journalistes le félicitaient pour cette avancée, il a eu l’humilité et l’élégance de dire qu’en fait, la politique de l’eau était possible grâce à mon travail comme militante et que le mérite me revenait en majeure partie. C’est plutôt rare, ce type de reconnaissance du travail de l’autre, en politique. Je ne l’ai jamais oublié. J’ai ressenti une immense fierté et un sentiment du devoir accompli. Nous avions gagné deux grandes batailles. C’est à partir de ce moment que j’ai compris la puissance du mouvement citoyen.
La démocratie interne du Parti Québécois était plus forte à cette époque. Il y avait quatre conseils nationaux par année et un congrès tous les deux ans. En comparaison, il y a actuellement un congrès tous les six ans. Il y avait aussi une instance supplémentaire, appelée Bureau national, qui regroupait l’exécutif national, les présidents de comités et tous les présidents régionaux. Il s’agissait de l’instance la plus intéressante, selon moi, car sa composition permettait d’avoir le pouls des différents enjeux et réalités de l’ensemble du Québec. J’y ai siégé du moment où je suis devenue présidente du Comité sur l’environnement jusqu’à mon départ de l’exécutif national, en 2000.
Quand je faisais référence à l’absence de sexisme durant ma carrière chez Hydro, j’aurais dû mentionner que cela allait dans les deux sens : je n’ai jamais agi différemment en fonction du sexe d’une personne, que ce soit des collègues ou des employés. Mon cerveau ne « voit » pas la réalité découpée en deux groupes d’individus. Ce n’est que plus tard, avec la politique, que j’ai constaté que tous n’étaient pas comme moi. Dès mes premiers pas dans les instances du Parti Québécois – ça aurait été le cas dans un autre parti, j’en suis certaine –, j’ai fait la découverte du « slut-shaming » (désolée, je ne trouve pas vraiment d’équivalent en français). Les jeunes femmes se faisaient rapidement étiqueter en fonction des relations qu’elles avaient pu entretenir avec les hommes. Et ça potinait fort ! Je me disais souvent : Coudonc, ils étaient deux dans le lit, non ? Ça me fâchait. Je faisais quand même très attention de ne jamais me retrouver dans une situation qui aurait pu porter à confusion. Je ne sais pas à quel point c’est différent, aujourd’hui, pour une jeune militante. J’ose espérer que ça a évolué.
Parizeau et Bouchard
Quand je songe à mon expérience de jeune militante auprès de ces deux leaders, je me revois interagir avec eux. Lorsque je devais rencontrer monsieur Parizeau, je prenais mon courage à deux mains et je fouillais à fond le dossier dont je voulais lui parler. D’abord parce que son attitude me laissait songeuse. Il regardait ailleurs, semblait penser à autre chose, bref, je n’étais jamais vraiment certaine qu’il écoutait vraiment… Sa culture générale était impressionnante et lorsqu’il posait une question et que la réponse n’était pas aussi précise qu’il le souhaitait, il disait : Va valider tes hypothèses et tu reviendras. Je sortais de là en me demandant si j’avais réussi à le convaincre ou, à tout le moins, à l’intéresser au sujet que j’avais amené.
Une rencontre avec Lucien Bouchard, c’était tout le contraire. Lorsqu’on discutait avec lui, on avait l’impression d’être la personne la plus importante au monde. Il était maître en matière d’écoute active. C’était vraiment agréable ! Il savait valoriser nos propos et nos idées et on sortait de là gonflé à bloc, convaincu d’avoir « scoré » fort.
Quelques semaines plus tard, je constatais que Parizeau se souvenait en détail des conversations, qu’il avait réfléchi. Il revenait avec des questions précises sur tel ou tel point. Et une fois convaincu, il prenait fait et cause et les choses avançaient. Avec Lucien Bouchard, c’était exactement le contraire, tu constatais après quelques semaines qu’il ne se souvenait pas vraiment de la conversation et que, finalement, tu te demandais si c’était pas probablement entré par une oreille et sorti par l’autre…



Côté investiture, j’ai refait une tentative en 1998, toujours contre madame Vermette. Cette fois-là, j’ai terminé deuxième, par une marge assez mince. Étonnamment, c’est la machine libérale municipale qui donnait un coup de main à mon adversaire. On pouvait voir les membres du parti municipal de Longueuil, très fortement libéraux, entrer et sortir de la liste de membres du Parti Québécois, tous les quatre ans. Je n’ai pas cherché à aller plus loin, mais ça m’a toujours intriguée…
Lors de ma première tentative, en 1994, c’est Jacques Parizeau qui était chef du PQ. J’étais appuyée par Camille Laurin et Nic Leblanc. Monsieur Parizeau ne se prononçait pas au sujet des candidatures, préférant laisser la démocratie interne du parti s’exprimer. En 1998, alors que Lucien Bouchard était chef, le scénario s’est révélé bien différent. Il a appuyé à 100 % tous ses députés sortants, allant même jusqu’à utiliser la bonne vieille technique de tordage de bras dans les comtés. Une équipe qui me soutenait s’est présentée à l’exécutif du comté et a gagné. Le national a mis les membres sous tutelle, sous de curieux prétextes, et a mis de la pression pour faire élire rapidement un autre exécutif. L’équipe en place a déposé une requête en injonction provisoire… et elle a gagné contre le national. Faut le faire, quand même ! Le tribunal a dit au national : Wooh les nerfs ! Le national s’était ingéré dans les affaires internes du comté afin de favoriser la députée en place, à l’encontre des statuts et des règlements du parti. J’ai constaté par la suite que ce n’était que le début d’une dérive beaucoup plus large dans le non-respect des membres du Parti Québécois.
Oui, Lucien Bouchard avait préféré sa députée, mais il y avait plus que ça qui se tramait en coulisses : faisant toujours partie de l’exécutif national, je militais très fort pour empêcher la privatisation de l’eau et pour la nationalisation du commerce de celle-ci. Le mot « nationalisation » était, ma foi, diabolique ! Ça avait des odeurs de communisme, il paraît ! Nationalisation de l’électricité, quelqu’un ?

CHAPITRE 3
La bataille de l’eau
On la tient pour acquise, ou presque, en 2019. Le Québec est connu à travers la planète comme une source d’eau douce extraordinaire. Une ressource qui nous appartient, à tous. Un bien commun inestimable, que l’on doit protéger. Ça semble aller de soi, non ? Et pourtant ! Les Québécois sont passés très près de perdre le contrôle sur l’or bleu. À quelques occasions. Et retenons que rien n’est jamais assuré. La vigilance sera toujours de mise. Démonstration.
Deux enjeux majeurs me sont apparus rapidement quand j’ai fouillé la question : 1) une volonté de privatisation des infrastructures ; 2) la question de l’eau embouteillée et le buffet ouvert que nous servions aux dépens d’une de nos ressources les plus précieuses.
Il y avait une véritable volonté de privatiser la gestion municipale de l’eau au Québec. Le point de départ : Montréal. Le caractère vétuste des réseaux dû à la quasi-absence d’entretien rendait la question de la privatisation alléchante pour les gouvernements de droite municipal et provincial. Des voix s’élevaient, sauf qu’en général, la population était maintenue dans un flou volontaire. Tout était en place, c’était quasiment fait. Il ne restait, selon Rémy Trudel, ministre des Affaires municipales, qu’à trouver un vocabulaire qui permettrait de bien vendre la chose auprès du grand public.
J’étais au cœur de ce débat au Parti Québécois. Ce combat-là m’apparaissait essentiel pour le bien commun. La privatisation de l’eau dans les services d’aqueduc, peu importe la forme qu’elle prend, entraîne systématiquement une augmentation des coûts pour les résidents, une réduction des investissements dans les infrastructures et le personnel, une diminution de la qualité du service, une perte de transparence dans la gestion et, souvent, de la corruption, car c’est payant, l’eau. Les exemples sont nombreux, en France et en Angleterre notamment.
En 1996, le maire de Grenoble et un haut placé chez La Lyonnaise des eaux (une multinationale de privatisation de l’eau devenue une branche de Suez) ont été condamnés et emprisonnés pour une élection clé en main. Ça vous rappelle quelque chose ? D’ailleurs, les compagnies françaises étaient très actives pour défendre la privatisation. Elles avaient retenu les services de deux Québécois connus : Pierre-Marc Johnson, ancien premier ministre d’un gouvernement du Parti Québécois, pour La Lyonnaise des eaux ; et Yves Séguin, ancien et futur ministre libéral, pour La Compagnie générale des eaux, devenue depuis Vivendi et par la suite Véolia. Petite parenthèse : il est également important de savoir que Paul Desmarais, de Power Corporation, était lié à La Lyonnaise des eaux. Il a siégé pendant plusieurs années à son conseil d’administration. Ça me scandalise toujours autant de voir que d’anciens politiciens, élus pour défendre le bien commun, acceptent subséquemment des mandats qui vont exactement à l’encontre de ce bien commun.
Je me doutais que la bataille serait féroce, au sein même de mon parti. Je n’avais pas imaginé à quel point ! Mais je l’ai faite, cette bataille. J’ai réussi à convaincre, je me suis fait des alliés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du parti, et ensemble, malgré l’opposition de certains ministres, dont Rémy Trudel et Serge Ménard, nous avons gagné. En 1996, le parti a voté la proposition d’urgence que je présentais qui stipulait « Que le gouvernement empêche la privatisation de l’eau à Montréal et dans toutes les municipalités du Québec… » C’est durant cette bataille que j’ai connu Eau Secours !, une coalition spontanée de citoyens et citoyennes qui se sont tenus debout pour empêcher la privatisation. Nos efforts concertés ont porté leurs fruits. Le ministre Rémy Trudel a finalement annoncé qu’il n’y aurait pas de privatisation de l’eau. Il reste que le Parti Québécois de Lucien Bouchard n’était plus le même Parti Québécois. Il a fait entrer le néo-libéralisme de plain-pied. Rien d’étonnant à ce que l’Union des forces progressistes (UFP) ait vu le jour sous l’impulsion d’anciens militants du PQ. En 2006, cette formation s’est unie à Option citoyenne pour former Québec solidaire.
Il restait du travail à faire, car la question de l’eau embouteillée demeurait. Rappelons-nous que, à la fin des années 1990, ce commerce était en pleine croissance, de l’ordre de 10 % par année. Toutes les compagnies québécoises se faisaient acheter par des multinationales, françaises, en particulier, mais aussi italiennes et américaines. Le Québec donnait littéralement son eau à des entreprises étrangères qui la mettaient en bouteille et la revendaient à un prix plus élevé, au litre, que celui de l’essence !

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