Mégo...
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Description

Les arts de la scène offrent bien souvent à leurs spectateurs la chance d’être témoins de performances renversantes, grandioses, polies à l’excès et à l’exécution d’apparence si facile… Pourtant, la plupart ignorent quelle quantité d’expérience, de travail et d’abnégation exigent de tels numéros.
À travers les embûches, les crève-cœur, les surprises et les émerveillements, Claude Lemay peut se targuer d’avoir suivi un parcours pas comme les autres. Celui qu’on connaît désormais sous le pseudonyme de « Mégo » a accompagné, comme chef d’orchestre, l’équipe de tournée de Céline Dion durant des décennies.
Entre les Claude Dubois, Dalida, Lynda Lemay, Jean-Guy Moreau, Marc Labrèche, Édith Butler, Patrice L’Écuyer, Dominique Michel, Jay Leno, Johnny Carson, Michael Jackson…, le musicien a aussi bien joué en compagnie des plus grands qu’il s’est donné en représentation devant eux.
Au sommet de sa carrière, il a un jour entendu George Martin, le célèbre « cinquième » membre des Beatles, lui offrir ce compliment :
« I wish I could play piano like you… »
« C’est Céline qui accueille Mégo à la porte. Sympathique et enjouée, la jeune chanteuse de 19 ans l’invite à la suivre dans sa chambre, car elle veut lui faire découvrir son univers musical. Des posters de Michael Jackson tapissent les murs, des albums de Donna Summer et des Pointer Sisters traînent, bref, les années 1980 battent leur plein chez les Dion et donnent le ton des goûts artistiques de Céline. Assis au piano à queue qui trône dans le salon, Mégo joue quelques mesures d’un medley de chansons de Broadway, dont les classiques Summertime, Somewhere et l’envoûtante Memory, popularisée par Barbra Streisand.
Céline chante comme si elle était au Forum de Montréal, avec une voix d’une puissance, d’une clarté et d’une justesse incomparables. Mégo éprouve exactement le même sentiment qu’aurait ressenti René Angélil lorsqu’il a été témoin, pour la première fois, des prouesses de la jeune chanteuse. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764436592
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0850€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur
Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Pige communication
Révision linguistique : Sophie Sainte-Marie et Julie Therrien
Photographie en couverture : © Martine Doyon
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L'an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l'art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Arnould, Frédéric, auteur Mégo… / Frédéric Arnould./ (Biographie)
ISBN 978-2-7644-3657-8 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3658-5 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3659-2 (ePub)
1. Lemay, Claude. 2. Chefs d’orchestre - Québec (Province) - Biogra- phies.3. Musique populaire - Québec (Province) - Histoire et critique. I. Titre. II. Collection : Biographie (Éditions Québec Amérique).
ML422.L45A76 2018 784.4’164092 C2018-942193-2
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2018
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2018
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2018.
quebec-amerique.com



À mes enfants…


PROLOGUE

Avec 22 degrés Celsius au thermomètre, le ciel resplendit au bord du lac Jacqueline sur Harbor Cove Drive à Las Vegas. En ce 6 mars 2015, une légère brise vient faire frémir les deux palmiers trônant fièrement sur le terrain, juste à côté du terrassement parfait qui entoure la piscine creusée à l’eau turquoise. Claude Lemay, alias Mégo, contemple sa petite oasis de bonheur. Une ravissante maison avec un garage pouvant accueillir trois véhicules et une décoration intérieure qui semble tout droit sortie des magazines de gens riches et célèbres. Pourtant, la demeure n’est pas aussi somptueuse que celles des grandes vedettes, loin de là. Depuis sa terrasse, perdu dans ses pensées, il observe la maison de son voisin sur l’autre rive du lac artificiel. Creusé en plein désert, le plan d’eau a des allures si réelles que c’est à s’y méprendre. En ce vendredi après-midi, l’aîné de la petite famille, Nathan, est à la maternelle et Manouk, sa femme, prépare une collation pour Maïka, deux ans, la benjamine.
Mégo se répète qu’il a bien de la chance d’occuper ce petit coin de paradis. Une chance, se dit-il en lui-même, mais après tout, il a trimé dur pour en arriver là, travaillant de longues heures et de longues années enrichissantes, traversant le globe d’est en ouest et du nord au sud, grâce à ce métier qu’il a embrassé pendant plusieurs décennies. Aujourd’hui, les courses sont faites, le réfrigérateur est plein à craquer, car il vient de s’approvisionner au Costco. Le mousseux repose au frais. Après tout, la fin de semaine approche et la météo s’annonce prometteuse. Un autre week-end plutôt relax – un parmi plusieurs, car, il faut bien le reconnaître, quand on est en quelque sorte au chômage technique, on a beau avoir un niveau de vie assez élevé, rien ne vaut de s’occuper l’esprit en faisant ce que l’on aime. Lui, Mégo le petit Montréalais, directeur artistique, chef d’orchestre et arrangeur de Céline Dion depuis 12 ans au milieu du désert du Nevada. Elle, Manouk, de 21 ans sa cadette, qui travaille comme réalisatrice vidéo sur le Strip de Vegas, en coulisses de l’un des spectacles les plus courus et les plus populaires de la planète.
Un rêve qui s’est arrêté, ou plutôt qui fait du surplace depuis que la santé de René Angélil, le pygmalion-gérant de Céline Dion, a périclité au début de l’été de 2014. Même si la diva reconnaît à l’époque que son mari a dû se soumettre à des chirurgies après avoir reçu un autre diagnostic de cancer de la gorge, elle insiste pour dire que René travaille « très fort sur sa santé ». Il est vrai que les rumeurs vont bon train et que la machine à potins s’est emballée depuis que, le 1 er août 2014, la gérance de la carrière de Céline a été confiée à Aldo Giampaolo, un collaborateur de longue date du couple. René Angélil, 72 ans, aurait partiellement perdu l’usage de la voix et serait très affaibli. Toujours selon les mêmes rumeurs, il se remettrait difficilement de l’ablation d’une tumeur cancéreuse exécutée quatre mois plus tôt. Résultat : tout tourne au ralenti dans la galaxie de Céline depuis que le rideau est tombé, pour la dernière fois, le 29 juillet 2014 au Caesars Palace de Las Vegas, où elle a presque élu domicile depuis 2002.
Mégo vit donc cette longue période de repos en compagnie des siens, dans sa coquette maison cossue, au cœur de ce quartier si paisible. Pas d’inquiétudes pour le futur puisque, de toute façon, la nouvelle équipe planifierait sous peu un « relancement » du spectacle de Céline dans le célèbre casino. Tout vient à point à qui sait attendre, dit le proverbe. « Mon tour viendra », pense Mégo. Alors qu’il laisse son esprit vagabonder au gré des clapotis du lac Jacqueline, son iPhone vibre et entonne sa tonitruante sonnerie. Son téléphone cellulaire indique le numéro de Denis Savage : le sonorisateur de Céline, mais surtout celui qui est devenu, au fil du temps, le directeur des tournées et des spectacles à Las Vegas. Bref, le bras droit de René Angélil, qui en mène de plus en plus large au sein de l’organisation.
— Manouk, on dirait que les affaires reprennent, dit-il, arrachant au passage un sourire à sa douce moitié.
— Est-ce que tu serais disponible pour un meeting lundi matin à 10 heures avec Aldo, au Caesars ?
— Pas de problème, je serai là, répond Mégo avant de raccrocher, le sourire aux lèvres et le cœur battant.
Enfin, le moment tant attendu ! Mégo ne peut cacher son excitation, presque enfantine. Comme un bambin qui sait qu’il pourra retourner très bientôt dans le magasin de bonbons et qu’il y restera encore, encore et encore…
— Manouk ! Ça y est, ça reprend !
L’élue de son cœur depuis 13 ans rayonne de bonheur en découvrant son homme à nouveau allumé par un défi prometteur. Elle aussi, au chômage technique depuis neuf mois, voit maintenant poindre à l’horizon un retour au travail salutaire, à la fois pour le mental et pour le portefeuille familial. Leurs enfants, ils aiment les gâter et les emmener partout dans le monde. Nathan, presque cinq ans, est un vrai papillon qui sort de sa chrysalide, et Maïka, minuscule et tendre petite chenille, du haut de ses deux ans, fait déjà fondre les cœurs. Pas de doute, Claude Lemay et son épouse sont heureux et hyper motivés à reprendre l’aventure Céline, dès que possible. « À nous, songent-ils, la grande vie où nous côtoierons la star de nouveau ! À nous, le ravissement de briller sur la scène, mais aussi en coulisses, au sein de cet entourage musical si stimulant. »
Sans hésiter, il empoigne son téléphone et appelle ses fidèles musiciens.
— Les gars, j’ai reçu un appel pour un meeting lundi, annonce-t-il, non sans fierté, à Yves, puis à Jean-Sébastien et à André, son trio de musiciens favoris depuis la première heure à Vegas.
Chacun d’entre eux a aussi été convoqué lundi au casino pour rencontrer les deux hommes forts de Céline. Bref, tout se met en place… Même si André Coutu, le guitariste, éprouve quelques appréhensions, Mégo le rassure tout de suite.
— Tout ira bien, tu verras…
Enfin ! La réunion qu’il a tant attendue, depuis près de neuf mois.
Enthousiasme débordant ? C’est peu dire, car à 63 ans et quelques kilos en trop, il ne se sent pas rajeunir ; mais la flamme de la passion brille toujours. Mégo pète le feu et a des idées plein la tête : son imagination fourmille de projets pour le spectacle. Enfin, il va pouvoir canaliser son esprit créatif et donner libre cours à ses idées pour de nouveaux arrangements. Car s’il y a bien une chose que Mégo aime faire en tant que privilégié du monde du spectacle, c’est de créer, démonter, puis remonter une chanson pour en modifier la mécanique. Pièce par pièce, il aime revérifier le rôle de chacune d’entre elles dans le fonctionnement du moteur qui tourne rond. Une expression qu’il n’affectionne pas particulièrement, toutefois, puisqu’il n’y a rien de plus ennuyeux que de laisser toujours la même chose se dérouler. Oui, il évite les surprises dans ses spectacles, car il sait que la machine doit être huilée à la perfection. Après tout, il ne s’est pas ménagé une place de choix au sein d’une des plus grandes machines à succès de la planète pour rien. La pression est énorme, mais il aime ça. Par contre, aucune possibilité d’erreur ou d’amateurisme.
Directeur musical, chef d’orchestre et arrangeur : tels sont ses titres, les champs d’expertise qui le distinguent depuis longtemps déjà. Et s’il est arrivé à un tel succès, c’est parce qu’il a toujours balayé du revers de la main tout ce qui ronronne. Non, lui, il aime décomposer une chanson, la reconstruire et la présenter ensuite à son interprète fétiche, sous le regard critique d’Angélil. Oublions donc le ronronnement du travail. En attendant, il anticipe une fin de semaine des plus agréables. Promenades dans les parcs avoisinants avec les enfants, « les plus beaux et les plus fins du monde », petite soirée entre amoureux et discussion de projets à venir, conséquence de cette relance des activités. Que demander de mieux ? La vie est belle sous le soleil du Nevada…
Lundi matin. Sin City s’éveille sous un ciel clément, avec une température idéale de fin d’hiver. Peu de gens le savent, mais, habituellement, il fait plutôt froid, à cause des vents qui surgissent sans crier gare et fouettent cette ville qui ne dort presque jamais. Une ville pleine de paradoxes, qui peut être aussi irréellement belle et scintillante, encadrée de montagnes ocre et terre cuite qui vous désarçonnent, mais qui peut aussi être le miroir du désespoir de ces hommes et de ces femmes hypnotisés par les roulettes, les machines à sous et les autres promesses illusoires des dieux du jeu et du hasard.
Pour Mégo, Vegas, c’est un superbe eldorado qu’il a appris à aimer au cours de toutes ces années sur les planches du Caesars Palace, ce lieu mythique construit en 1966 sur le légendaire South Vegas Boulevard. Certains y voient un temple du mauvais goût et de la démesure américaine, qui se veut un testament à l’Empire romain. Pour d’autres, c’est un morceau d’histoire en plein désert, devenu le point de chute des plus grandes stars de la planète, de Frank Sinatra à Elton John, en passant par Gloria Estefan, Cher, Shania Twain, Julio Iglesias, David Copperfield et, bien sûr, Céline Dion. Un gigantesque hôtel de près de 4 000 chambres avec sa fameuse salle de spectacle, The Colosseum, bâtie spécialement pour accueillir les centaines de milliers de fans de la chanteuse.
Il est 9 h 30. Après avoir embrassé sa femme et câliné sa jeune progéniture, Mégo ouvre la porte de son vaste garage et s’installe au volant de son élégante BMW 535 noire, dont les fauteuils de cuir sont si confortables qu’il pourrait se croire dans son salon. Comme le chantait Johnny : Pour moi, la vie va commencer. « Et elle va recommencer de plus belle », se dit Mégo.
Les 23 minutes de route entre sa résidence et le palais de César lui paraissent une éternité ce jour-là. Ce n’est pas qu’il trouve le voyage désagréable. Au contraire, il adore se promener sous le soleil du désert pour s’y rendre. C’est juste que, cette fois-ci, il souhaite arriver le plus vite possible pour enfin se voir confier la mission qu’il n’espérait plus : relancer la série de spectacles, armé de toutes ses idées qui fusent comme autant d’étincelles dans son cerveau, comme ces notes furieusement griffonnées sur une partition, avec la conviction qu’on écrit le hit du siècle et qu’on doit tout cracher immédiatement sous peine de perdre à jamais le riff qui va changer sa vie.
Il emprunte l’autoroute 95 qui semble séparer nettement les centres commerciaux et les quartiers résidentiels qui défilent dans le paysage. Comme une balafre de béton, elle divise une ville où les résidants sont « cordés » dans des gated communities , sortes de minivillages aseptisés et protégés qui se ressemblent beaucoup, mais qui offrent un sentiment de sécurité dans une mégapole où presque tous les vices ont droit de cité. Çà et là, des palmiers parfois chenus bordent la 95 qui débouche sur l’autoroute 15, le Las Vegas Freeway pour les intimes, que Mégo connaît par cœur pour l’avoir arpentée presque quotidiennement, de bout en bout, depuis 12 ans. Ça y est ! La sortie Flamingo Road se trouve maintenant à portée de feu clignotant, il s’y engage, passe devant le Starbucks où il a l’habitude de ramasser un petit espresso et tourne à gauche sur le boulevard Las Vegas, où il voit poindre au coin les énormes tours qui abritent des milliers de fêtards, jour et nuit. Il s’enfonce dans le tout aussi gigantesque stationnement où, le matin, quelques places subsistent tout près de l’entrée des services spéciaux : celle des artistes.
Quelques rares nuages flottent dans le ciel bleu presque printanier, mais la température reste plutôt douce, et le soleil darde le béton de ses rayons. Il choisit de ranger sa voiture près de l’édifice afin de profiter de l’ombre que l’une des tours du Caesars Palace offrira au cours de la journée. Quand le soleil tape sur le toit noir de son bolide, celui-ci se transforme en une véritable fournaise. Et qui sait combien de temps l’occupera cette réunion ? Une rencontre préparatoire pour la mise en place d’une rentrée éventuelle, cela peut durer des heures et des heures. Poser les balises, négocier les termes d’un contrat, vérifier les disponibilités des musiciens – ses compagnons depuis presque toujours – André Coutu, le polyvalent guitariste, Yves Frulla, le formidable claviériste et programmateur, sans oublier Jean-Sébastien Carré, l’indéfectible violoniste…
Fébrile, le cœur léger et le sourire aux lèvres, Mégo s’extirpe de son véhicule, enclenche l’alarme et s’élance d’un pas décidé vers l’entrée de toutes les promesses.
— Ah oui, les affaires reprennent, je le sens, dit-il.
Il se surprend à penser à voix haute. « Que de chemin parcouru depuis ma plus tendre enfance dans ce quartier ouvrier de Montréal… »


1

Alors que la fraîcheur de fin d’hiver commence à se recroqueviller pour faire peu à peu place au printemps tant attendu et que la neige disparaît progressivement, Roland Lemay rêvasse. Une pause bienvenue entre deux sacs qu’il transporte du navire vers la terre ferme. Ce fier natif de Saint-Édouard-de-Lotbinière est débardeur au Port de Montréal. Cela fait quelques années qu’avec ses mains puissantes, souvent gercées par le froid et usées par les trop longues heures de travail, il décharge, avec la seule force de ses bras, des sacs, des caisses de bois et parfois quelques conteneurs de métal. Pendant sa pause, Roland songe qu’il leur faudra plusieurs journées, à lui et à ses collègues, pour vider le navire qui est arrivé la veille d’Europe. Mais, pour une fois, son quart de travail se terminera à une heure décente : vers 16 h 30. Un vrai bonheur, car, ces dernières semaines, il a souvent travaillé jusqu’à deux jours sans interruption, commençant à 7 heures du matin pour ne remettre le pied chez lui que le surlendemain à la même heure, courbatu, épuisé, mais content d’être passé à travers cet autre défi.
Non, aujourd’hui, il sait qu’il va pouvoir retrouver Donia, sa femme, et surtout son petit Claude, à peine âgé de quatre ans et demi. Dès qu’il aura pointé au bureau du contremaître, il n’aura plus qu’une petite demi-heure de trajet en autobus et il sera de retour à son domicile, au rez-de-chaussée d’un modeste duplex de la rue De Normanville, entre les rues Bélanger et Saint-Zotique. Et, comble du bonheur, un repas chaud l’attendra, comme tous les soirs où son travail lui permet de profiter de sa soirée avec les siens. Petite douceur d’une vie simple, dans un quartier où les voisins sont chaleureux et où l’on sait goûter les joies du quotidien. Mais pour le moment, sa pause est terminée. Il doit remettre ses gants et décharger encore et encore des caisses venues de l’autre bout du monde. Trois heures de patience, et il sera chez lui bien au chaud.
■ ■ ■
— Claude, où es-tu ?
Cette question posée avec légèreté, sans la moindre pointe d’inquiétude, c’est celle de Donia, la douce mère au foyer. Elle a un petit sourire en coin, car elle sait très bien où se trouve son fiston. Dans la même pièce qu’elle : la cuisine.
— Ici, maman, répond une voix haut perchée.
Donia, adossée à la cuisinière, se courbe et aperçoit Claude, assis sous la table, en train de jouer à la voiture, agrippant les pieds de la chaise qu’il utilise comme volant de son bolide imaginaire.
— Papa sera là vers 17 heures aujourd’hui pour le souper. Tu devrais lui faire un dessin.
— D’accord, maman.
Donia se trouve tellement chanceuse d’avoir un garçon aussi calme et gentil que son Claude. Avec sa bouille angélique, ses cheveux blonds comme les blés coiffés sur le côté et ses grands yeux bleu vif, Claude la comble de bonheur depuis le jour sa naissance, le 25 octobre 1952. C’était un samedi à l’Hôpital Sainte-Justine de Montréal.
Un enfant qui tiendra d’elle autant que de Roland Lemay, un homme à la corpulence moyenne, mais fort comme un bœuf. Aujourd’hui, elle se demande encore comment le destin l’a mis sur son chemin, elle, la jeune fille qui, il y a des années de cela, débarquait fraîchement de la communauté rurale de Kedgwick, en plein cœur du Nouveau-Brunswick. Donia était la benjamine de la famille Clément, mais, dès qu’elle a été en âge de travailler, elle s’est bien vite trouvé un emploi de femme de ménage chez un médecin pratiquant entre Campbellton et Dalhousie, plus près de la côte et bien loin des terres agricoles qui ont composé le décor de ses 16 premières années d’existence.
C’est donc au début des années 1950, à Québec, qu’elle a rencontré son amoureux, un homme calme, au front peut-être un peu dégarni, mais aux yeux d’un bleu abyssal. Ils déménagent ensuite à Montréal où ils célèbrent leur union lors d’un mariage heureux, consommé dans l’insouciance de l’après-guerre, dans une ville où le développement économique connaît un formidable essor.
Plongée dans ses souvenirs, Donia laisse ses yeux errer vers la photo de ses noces. Elle, toute menue et de blanc vêtue, avec son voile déposé au sommet de sa chevelure, sourit à côté de son Roland qui a fière allure avec son veston croisé noir, sa chemise d’un blanc immaculé, tout comme son pantalon d’ailleurs…
— Maman, est-ce que tu aimes mon dessin ?
Claude brandit la feuille de papier sur laquelle il a reproduit, tant bien que mal, la voiture qu’il admire chaque jour dans la rue De Normanville. Une Ford Thunderbird turquoise, la seule du quartier. Il faut dire que, ici, on ne trouve que quatre véhicules, toutes de grosses américaines aux couleurs plutôt vives, voire criardes. Ces bagnoles massives aux pare-chocs chromés font rêver le petit Claude. Un jour, il en possédera une aussi impressionnante, c’est sûr. Peut-être même avant son papa, qui sait ! Le salaire de Roland ne permet pas à la famille de voyager bien loin sans voiture. Claude, lui, aimerait tellement voir le monde, comme Martin le Malin, le héros de sa bande dessinée préférée.
— Il est magnifique, ton dessin. Papa sera content de le recevoir.
16 h 54 : Roland descend de l’autobus dans la rue Bélanger et se dirige d’un pas enjoué vers le 6802, De Normanville. Ici, tous les duplex en rang d’oignons se ressemblent à s’y méprendre. De la brique brune, tirant parfois sur le rouge, sans oublier ces fameuses jetées d’escaliers de métal noir dont les marches de bois sont peintes en gris. Villeray ne paie peut-être pas de mine, mais les gens qui habitent ce quartier populaire travaillent fort pour gagner leur croûte. L’entrée de la maison des Lemay donne sur le salon, lui-même accolé à la chambre principale, sur la gauche, avec une fenêtre qui ouvre dans la rue. Une chambre où on peut trouver une trappe permettant d’accéder à la cave humide, en terre battue, qui sert à entreposer les pommes de terre. Comme beaucoup de maisons d’ouvriers, celle-ci est infestée de rats, si bien que, l’hiver, les bestioles se régalent de patates. Donia déteste les entendre gratter quand vient le temps de se coucher. Claude aussi. Pourtant, au-delà de ces petits désagréments, la vie est belle parce qu’elle est simple.
Pendant ce temps, Roland dépasse sa maison pour aller chercher une pinte de lait au dépanneur trois portes plus loin, règle son dû avec sa menue monnaie et retourne à son logis.
— Allô, tout le monde !
Claude se lève et va embrasser son père qui l’étreint de toutes ses forces. Ensuite vient le tour de sa maman, qui reçoit de son époux un doux baiser sur les lèvres. Un rituel quotidien, aussi banal que chez la plupart des couples. La famille prend la direction de la cuisine où, comme de coutume, la table est mise. Les délicats fumets de cuisson du steak, des patates et des carottes embaument la pièce. « Un repas de riches », songe le débardeur qui l’a pourtant largement mérité, à la sueur de son front et au mépris de ses douleurs articulaires, gracieuseté de son rude travail.
Après le repas, on allume la radio. Celle-ci fait partie intégrante du quotidien des Lemay. Donia adore écouter les crooners comme Frank Sinatra pendant de longues heures. Roland, quant à lui, a un petit rituel avec Claude : le prendre sur ses genoux et se bercer en lui chantant des comptines.
C’est la poulette grise qui a pondu dans l’église, Elle a pondu un petit coco, Pour Claude qui va faire dodo, Do di che do do…
Ou encore des tounes de La Bolduc, comme celle-ci, qui le fait rire aux éclats chaque fois que son père l’entonne :
Johnny Monfarleau passait dans la rue Avec une punaise qu’était grosse comme un veau Il a pris sa peau pour en faire un capot Hourrah ! Pour Johnny Monfarleau…
Les Lemay vivent donc leur quotidien en toute simplicité. Roland et Donia sont des parents vaillants, aimants et toujours prêts à prendre soin de leur petit Claude, qu’ils habillent comme une carte de mode quand vient le temps de se rendre au marché Jean-Talon ou à la messe. Dans le cas de la première destination, Claude accompagne son père afin d’acheter les produits des maraîchers locaux ou de se procurer des œufs frais du jour auprès des éleveurs de poules. Claude aime déambuler aux côtés de son papa, qui a fière allure dans le quartier. À l’occasion de la messe, fiston est toujours tiré à quatre épingles. Il n’en faut pas moins pour assister à un événement liturgique. Un bon coup de peigne, un nœud papillon sur une jolie chemise blanche, et le tour est joué : c’est la grande classe pour lui ! Du moins, pour ses parents, parce qu’avec ses amis du quartier, Jean-Yves, Gilles et les autres, ce n’est pas le même souci vestimentaire qui prime.
Conformément à ce qui prévaut à l’époque, la religion occupe une place importante dans la vie des Lemay. Roland et Donia pratiquent assidûment leur foi. L’église le dimanche, l’écoute du chapelet à 6 h 45 à la radio CKAC et surtout pas de viande le vendredi. L’église Saint-Arsène, dans la rue Bélanger au coin de Christophe-Colomb, est d’ailleurs le point de chute de la famille pour ce rendez-vous dominical qu’elle ne manquerait pour rien au monde. Le décor grandiose et solennel stupéfie Claude. Ces voix de la chorale qui résonnent, cette voix du curé qui projette son autorité sur ses ouailles, ces vitraux multicolores et puis ces confessionnaux où se relayent les pauvres pécheurs ont de quoi l’impressionner. Ce qu’il ne sait pas, c’est que cette fascination façonnera son avenir à moyen terme.
Pendant que Roland travaille à se sculpter les muscles au port, Donia prépare les repas toute la semaine et fait la lessive avec sa machine à laver à rouleaux tous les lundis. Profitant de ces moments, Claude joue en dessous de la table : il s’y est construit tout un univers, un refuge où il s’invente des histoires. Et des histoires, il en a plein la tête. À la longue, il convie ses amis du quartier dans la petite shed en arrière du duplex. Là, il les fait asseoir sur un fauteuil et présente des séances avec des images qu’il projette sur un drap blanc à l’aide d’un lecteur de diapositives de fortune. De minispectacles dont les amis sont friands et qui les font régulièrement revenir dans la remise.
L’après-guerre, rempli de moments heureux, est synonyme d’une vie facile où peu de sous suffisent à bien vivre. Tout ce que à quoi la famille aspire, c’est à manger ses trois repas par jour. Cela dans un quartier populaire où les enfants peuvent acheter des bonbons et des boissons gazeuses à cinq « cennes » au dépanneur. Une époque insouciante où les premières vedettes québécoises commencent à alimenter les passions.
Au moment où le jeune Michel Louvain fait ses débuts, la rumeur court dans le quartier que ce chanteur idolâtré de toutes les filles et mamans du Québec déambule dans les parages. Imaginez : une vedette de la chanson, une vraie, qu’on aurait pu croiser au coin de la rue, Claude ne pourrait pas manquer ce moment, enfin, c’est ce que sa maman lui dit. Il se campe donc avec sa mère dans l’espoir de voir monsieur Louvain, qui donne un spectacle à Montréal ce soir-là, un instant furtif de fréquentation de célébrités, le premier de la future carrière du petit Claude…
Les années de sa tendre enfance se succèdent et se ressemblent. Une vie de quartier notablement sécuritaire où les longues heures passées avec les voisins de son âge rythment son quotidien après la maternelle. Avec seulement quatre voitures dans toute la rue, dont la toujours impressionnante Thunderbird, les risques d’accident demeurent plutôt faibles, donc Claude et ses amis s’autorisent à jouer dans la ruelle sans supervision parentale. Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître , chantera quelques années plus tard Aznavour. Une époque révolue aujourd’hui, certes, mais dont jouissaient bien les familles montréalaises à la fin des années 1950. Ses parents sont donc permissifs, mais juste ce qu’il faut. Un après-midi, Claude décide de son propre chef d’aller rejoindre son voisin Gilles au parc Saint-Édouard, dans la rue Boyer. Une balade de 700 mètres qui l’oblige à traverser plusieurs rues. Le quartier a beau être sécuritaire, les parents sont catastrophés par l’absence de leur fiston, qu’ils n’aperçoivent ni dans la ruelle en arrière, ni devant la maison. Lorsque ceux-ci comprennent que leur garnement a pris la poudre d’escampette, Roland ne fait ni une ni deux et se dirige vers le parc. Ce sera la première fois – et probablement la dernière – que le paternel lui administrera une fessée.
— Tu n’avais pas d’affaire à aller là sans surveillance, sans nous le dire, tonne-t-il.
Inutile de préciser que Claude ne contestera plus jamais l’autorité. En tout cas, pas celle de son père…
À six ans, Claude reste un enfant plutôt tranquille et lit beaucoup. En fait, il passe parfois des journées entières en pyjama à lire des livres. Martin le Malin et Tintin alimentent ses envies de voyager, une soif d’aventures qu’il étanchera bien des années plus tard. Mais à six ans, son plus grand voyage a pour destination l’école, qui est située, bien sûr, juste à côté de l’église Saint-Arsène.
Il a beau trouver l’école intéressante, la chose ne le passionne pas outre mesure. Oui, il s’amuse de temps à autre avec ses condisciples, mais il n’est pas à proprement parler un gars de gang. Pas trop sportif non plus. Lui, l’enfant unique, aime s’isoler dans sa bulle, toujours à voyager dans sa tête. Le principal avantage de son école, selon lui, c’est qu’elle est à six minutes de marche et qu’à midi, quand la cloche sonne, il peut courir retrouver son adorable maman qui l’attend pour dîner.
À la fin de la journée, il tombe encore une fois dans les bras de sa mère, dont il est décidément très proche, et de son père avec qui il regarde un peu la télévision. En effet : le téléviseur a fait son entrée dans le salon des Lemay en 1958, où d’un œil distrait il regarde les émissions de jeux américaines. À l’époque, Bob Barker sévit déjà sur les ondes de WPTZ, affiliée à NBC qui émet depuis Burlington et Plattsburgh. Les Lemay regardent fréquemment la télévision américaine, mais ce que préfère Claude, c’est La soirée du hockey avec René Lecavalier, en noir et blanc. Des moments complices avec son père devant le petit écran, dont il gardera de précieux souvenirs toute sa vie. Roland aime le hockey, mais ne peut se résoudre financièrement à emmener Fiston voir les Canadiens de Montréal jouer. Alors, le dimanche après-midi, lui et Claude vont assister à des matchs gratuits disputés, entre autres, par un club de Kingston de la ligue junior. Ces instants de connivence avec son père, il souhaiterait les vivre en permanence. Toutefois, comme pour tous les pères de l’époque, il y a bien des limites à toujours devoir plaire à son enfant.
Dans la cour arrière du duplex, papa Lemay a adopté une poule qu’il abrite dans une cage et laisse se promener de temps à autre. Pour Claude, c’est presque un animal domestique dont il s’est entiché à la longue. Hélas, les meilleures choses ont une fin, semble-t-il : Roland met froidement un terme aux jours du volatile. Il l’attache par les pattes, la tête en bas, et lui tranche la gorge. Une mise à mort qui suscite colère et tristesse chez son petit propriétaire. Il s’était pris d’affection pour sa poule, elle était même, en quelque sorte, devenue son amie ! Pourquoi l’avoir ainsi tuée ? Le jour où son père la fait cuire, il n’en mange bien sûr pas une bouchée. Les papas, parfois, on ne les comprend pas…




2

Au printemps 1961, la routine se poursuit dans la rue De Normanville. Roland continue de travailler à s’en faire tomber les bras et Donia prend soin de son Claude, une véritable perle à ses yeux. Maintenant en troisième année du primaire, toujours à l’école Saint-Arsène, il se bâtit peu à peu un cercle d’amis, mais sans attaches sérieuses. Ses professeurs enseignants estiment qu’il est plutôt facile d’approche, fait bien ses devoirs, et ils n’ont rien à redire sur son comportement. Réservé, avec une voix d’ange, il ferait un bon Petit Chanteur du Mont-Royal, affirment certains. Ces suppositions arrivent à point nommé, car, comme chaque année, l’équipe du père Léandre Brault effectue sa tournée dans les écoles de Montréal. Cette équipe recrute des voix prometteuses qui permettront d’assurer la relève dans leur école musicale à l’oratoire Saint-Joseph.
Le père Léandre Brault, de la congrégation de Sainte-Croix depuis le 1 er juillet 1955, consacre toute sa vie à la recherche de talents vocaux parmi les jeunes. Un homme qui veut transmettre ses connaissances musicales et liturgiques, mais aussi insuffler aux jeunes le désir de toujours se dépasser et d’atteindre un degré d’excellence dont ils ne se savent pas encore, pour la plupart, capables. « Pébrô » pour les intimes est un homme d’Église gigantesque – il mesure près de deux mètres –, à la puissante voix et au charisme exceptionnel. Faire partie de son écurie de petits chanteurs suscite la fierté chez les parents et promet une bonne éducation, financée en partie par les œuvres catholiques.
Mais pour arriver à se joindre aux poulains de Pébrô, il faut se soumettre aux auditions du printemps de 1961. Un directeur teste de façon informelle les capacités vocales des élèves de l’école Saint-Arsène, histoire d’écrémer les talents, car on ne compte que 25 places disponibles pour l’ensemble des écoles de l’île de Montréal. Claude Lemay fait partie de cette potentielle cohorte. Plus ou moins conscient des enjeux derrière sa performance, il chante donc comme on le lui demande. Une sélection préliminaire où il semble faire belle impression, puisqu’il est amené à chanter de nouveau, cette fois-ci devant un responsable de l’équipe du père Brault. Claude ne sait pas trop pour quelles raisons on lui octroie ce privilège, mais ce qu’il sait, c’est qu’il a toujours aimé écouter la radio et être bercé par la voix de son père, qui lui a chantonné des comptines pendant plusieurs années.
Quelques jours plus tard, on invite Claude à s’exécuter devant le fameux père Brault, à l’école Saint-Stanislas de Montréal. Il exécute quelques vocalises dans un bureau, non seulement devant ce géant en soutane, mais aussi devant ses parents qui assistent, nerveux, à cette performance pour le moins inhabituelle. En quelques minutes seulement, Pébrô doit se faire une idée sur la prestation et trancher sur le sort de cet enfant à la voix de soprano, très haut perchée, qui l’intéresse au plus haut point.
Le lundi 5 juin 1961, les parents de Claude reçoivent une lettre dactylographiée du père Brault où l’on peut lire cette réponse positive :
Votre petit garçon Claude a subi dernièrement un test de chant à son école, probablement sans en savoir le but. Comme il en est sorti avec certain succès, j’ai le plaisir de vous annoncer qu’il a droit de se présenter à une seconde épreuve. Et s’il s’y distinguait de nouveau, il se verrait offrir son admission au Manoir des Petits Chanteurs du Mont-Royal, école de musique de l’Oratoire [sic] Saint-Joseph.
En annexe, quelques feuillets expliquent les détails concernant les conditions d’acceptation du candidat chanteur et les modalités pour en bénéficier. Entre autres choses : le prix de la pension, qui sera proportionnel aux revenus familiaux, l’organisation de la vie au Manoir, l’horaire des classes et les quelques moments de congés pendant lesquels l’enfant pourrait voir ses parents. Le document se termine sur ces quelques phrases :
Après avoir mis en regard les quelques sacrifices que notre programme comporte et les immenses avantages qui en découlent pour la formation supérieure de votre fils, il faut vous demander si l’aventure vous plaît vraiment, si vous et votre enfant acceptez le tout avec enthousiasme.
C’est avec un ravissement doublé de fierté que le couple Lemay lit ces mots. La lettre, après tout, officialise un certain talent chez leur fils qui devra, s’ils acceptent, passer la deuxième épreuve de sélection. Celle-ci a lieu le samedi 10 juin dès 9 h 30, à l’école Saint-Alphonse. Claude y interprète avec justesse Au clair de la lune , Frère Jacques et le Ô Canada . Peu de temps après, le père Brault envoie une deuxième lettre à Donia et Roland. Il y atteste le talent réel de leur enfant et leur offre de prendre à l’essai le jeune chanteur deux semaines en juillet, afin de lui permettre de se familiariser avec la vie au fameux Manoir et de cohabiter avec une vingtaine de jeunes prodiges de la voix. Brault leur propose un tarif de 15 dollars pour prendre soin de leur fiston pendant ces deux semaines. Enfin, pour qu’ils puissent être sûrs de leur choix, il les convie à une réunion avec les autres parents des enfants présélectionnés, le lundi 26 juin 1961.
Déjà, un choix se profile à l’horizon pour Claude : assumer cette victoire et se lancer corps et âme dans l’aventure des Petits Chanteurs du Mont-Royal. La décision est de taille, car elle consiste tout bonnement à quitter l’enseignement dit traditionnel pour celui, beaucoup plus spécifique, donné dans le pourtour de l’oratoire Saint-Joseph sur le mont Royal. Un nouveau type d’éducation, axé sur le chant et la musique, dans un cadre enchanteur et réservé à quelques privilégiés. C’est un scénario comportant de sérieuses implications, car il signifie pour le jeune Claude de plier bagage et d’aller vivre presque sept jours sur sept dans l’enceinte religieuse du père Brault et de son équipe. Finie la vie sereine, chez lui, en compagnie de ses parents aux habitudes tellement sécurisantes ! S’il accepte de faire partie de l’écurie Brault, il devra vivre ainsi 40 semaines par année, sans personne pour venir le border chaque soir. Claude est assailli de doutes, mais il penche vers cet exil volontaire. Après tout, dans un premier temps, il se fait une idée plutôt séduisante de cette aventure, de ce saut dans l’inconnu. Autant son père l’encourage, autant sa mère songe que peut-être son enfant s’apprête à quitter le nid familial pour apprendre à chanter et à jouer de la musique, loin d’elle. Pourtant, huit petits kilomètres les séparent…
Claude est aiguillonné par ce défi, mais, pour ne pas exercer trop de pression sur lui, on lui laisse encore un peu de temps pour y réfléchir. Il y a encore quelques semaines avant l’expérience du Manoir en juillet. Déjà, ses parents lui indiquent que lui et lui seul doit statuer. À seulement huit ans, il a une énorme responsabilité : celle de choisir la voie qui risque de changer complètement sa vie.
— C’est toi qui prends tes responsabilités, c’est toi qui décides si tu y vas ou pas, lui dira son père.
Pour guider son choix, il lui reste donc l’expérience du stage dans son potentiel domicile du Manoir. Au menu : une visite des lieux, de l’école où les jeunes font de la musique, du dortoir, du réfectoire, bref, un bon aperçu du milieu de vie pour que les enfants puissent ensuite, en connaissance de cause, décider si cela les intéresse vraiment. Deux semaines pour découvrir un univers que Claude ne connaît pas du tout. Un univers de discipline, d’apprentissages et de règles avec cet esprit de gang qui lui a souvent fait défaut. Un univers, aussi, sans ses parents qu’il n’a jamais quittés depuis sa naissance.
Néanmoins, à l’aube de cette expérience, dire que Claude est content serait un euphémisme. Il est excité comme une puce sur le dos d’un chien errant. Un magnifique dimanche d’été de 1961, alors qu’il est assis dans la voiture de son cousin, entre son père et sa mère, ces derniers réalisent soudain qu’ils vont perdre leur petit roi, leur seul enfant. « Quand même, se dit son père, trop fier de cet appel à connotation religieuse, c’est pour la bonne cause. Mon fils va chanter à l’église et va recevoir une éducation musicale hors pair. Qui sait, un jour, il deviendra peut-être un homme d’Église respecté, ou – pourquoi pas – un grand chanteur comme Frank Sinatra ou Michel Louvain ? »
Plus la voiture approche de l’oratoire Saint-Joseph, plus le cœur de Claude bat la chamade. Il va enfin se retrouver avec une vingtaine de garçons qui, il l’espère vivement, partageront ses goûts et ses champs d’intérêt. Finie la vie de quartier aussi prévisible qu’ennuyeuse. Il est pourtant loin de s’imaginer le virage que va prendre son existence dans quelques années, après un séjour prolongé chez les Petits Chanteurs du Mont-Royal. Tout ce qu’il sait, c’est que c’est lui, et lui seulement, qui a décidé, à huit ans, de quitter le cocon familial, enthousiasmé par le père Brault, ce géant à la voix de stentor.
Pourquoi un tel risque ? Enfant unique, il se figure qu’il peut avoir une vingtaine de frères dans sa classe. Ce n’est même pas pour l’attrait de la musique, mais plutôt la porte de sortie d’un certain ennui. Oui, en leur for intérieur, ses parents sont peinés de son choix, mais un plongeon aussi ambitieux les comble d’autant plus. Ils s’enorgueillissent de voir chanter leur fils à l’oratoire Saint-Joseph, dans l’une des grandes églises de Montréal.
« On va voir où l’aventure va m’emmener, se dit le jeune Claude. Je me suis toujours senti beaucoup aimé. Et je sais que cela va leur donner un coup, mais je sais qu’ils m’appuieront. » Deux semaines plus tard, à la fin du stage d’été, son idée est faite. Sa rentrée scolaire aura donc lieu chez les Petits Chanteurs du Mont-Royal.
Le père Brault envoie une lettre à la famille en août, mentionnant qu’il se réjouit que le garçon soit admis comme aspirant Petit Chanteur et précisant le coût de la pension.
Voici le principe que je suivrai : vous m’offrirez ce que, sans honte et en toute franchise, l’équilibre de vos revenus et de vos dépenses vous permet d’offrir sans vous mettre à la gêne d’aucune façon.
À partir de ce moment-là, ses parents ne le voient plus que le dimanche après-midi. Ils l’entendent chanter de 11 heures à 12 h 30 à l’oratoire Saint-Joseph, puis retrouvent leur petit prodige et l’emmènent au restaurant chinois sur Côte-des-Neiges, juste à côté de l’oratoire. Après, direction la maison pour quelques heures en famille, des instants grappillés où Claude raconte sa nouvelle vie. Le retour à la réalité a bien vite lieu, puisque Claude doit être de retour parmi les Petits Chanteurs à 19 heures. À dimanche prochain !
Le moins que l’on puisse dire, c’est que, sous les auspices du père Brault, la routine prime. Le dimanche soir, on reprend ses quartiers dans le dortoir où sont disposées deux rangées de six lits à deux places et à deux étages. Chacun a sa valise d’effets personnels et un petit bureau dans lequel il peut mettre ses vêtements et autres accessoires. Un cadre de vie spartiate où chacun a choisi son lit, presque pour la vie.
Au deuxième étage de ce dortoir, avec sa charpente de toit en bois foncé et son plancher de carrelage froid, on trouve les chambres de Mlle Marthe et de M. Marcel, les surveillants qui ont l’œil sur ces 22 jeunes respectueux, certes, mais toujours prêts à faire un coup pendable pour s’illustrer parmi leurs condisciples. Pas question de désobéir aux deux cerbères, sinon les conséquences seront lourdes à porter. Si les garçons suivent les consignes, une récompense les attend ; autrement : gare à eux !
En termes de récompense, plus vite ils ont terminé leurs ablutions (douche, brossage de dents et enfilage de pyjamas), plus ils disposeront de temps libre pour dévorer les bandes dessinées étalées sur une petite table à côté des deux sofas trônant au milieu du dortoir. Spirou, Blake et Mortimer, Tintin et Bob Morane sont les compagnons de cette cohorte de jeunes chanteurs.
Et la routine se poursuit de plus belle, inlassablement, avec le réveil à 6 heures. On se débarbouille et on s’habille, puis on prend le chemin de la montée de la côte de l’oratoire pour le petit déjeuner à la cafétéria des employés. L’avant-midi est consacré à deux cours de 50 minutes, entrecoupés d’une courte récréation et suivis d’une formation musicale d’une heure. Dîner à midi, récréation d’une heure, et on reprend les cours de musique et les cours jusqu’au souper. S’ensuit une soirée où se côtoient de façon équilibrée des jeux, une heure de musique et une séance de devoirs et d’études pour le lendemain. Fermeture des lumières au son de la musique de Mozart, au plus tard à 21 heures. Un quotidien bien réglé, qui semble convenir à Claude à merveille, qui s’entend bien avec tout le monde et participe à des activités de groupe.
Côté musique, le piano entre dans sa vie. C’est là, dans un petit local exigu, sorte de débarras où un piano droit est installé que, pendant des heures chaque semaine, il va faire ses gammes et ses arpèges. Cinq autres pièces tout aussi minuscules, au même étage, sont visitées par les autres élèves, chacun leur tour, où ils s’exercent. On ne peut pas dire que c’est l’amour fou entre Claude et cet instrument. Pour couronner le tout, par la fenêtre qui donne sur les jardins du Manoir de l’oratoire, il aperçoit ses collègues de classe qui jouent au ballon chasseur. Il déteste répéter tout seul pendant que les autres jouent et s’amusent. À ses yeux, c’est comme aller en prison. Il se présente à reculons quand vient le temps de retrouver l’instrument qu’il n’avait encore jamais approché de sa vie.
La musique ne l’a en fait jamais intéressé plus que ça. Pas étonnant que, lors de ses débuts avec l’équipe du père Brault, il n’ait aucune fascination pour la musique, d’autant plus que le stress des examens n’arrange rien à l’affaire. Claude est vraiment nerveux, il sue et tremble lors des tests d’habileté. Bref, il joue sans grand plaisir, correctement, mais sans plus. Les bonnes sœurs qui lui enseignent de façon très sévère la musique au piano lui font subir (« pour son bien ») toute une torture. Bien vite, il enchaînera du Jean-Sébastien Bach, du Carl Czerny, du Camille-Marie Stamaty.
Pendant ce temps, Roland et Donia continuent leur petit bonhomme de chemin, esseulés dans leur maisonnette qui leur semble pour le coup bien grande depuis la rentrée de septembre 1961. La mère de Claude dévore un livre après l’autre pour passer le temps et prépare religieusement le repas du soir pour son mari, de manière qu’il puisse s’attabler dès son arrivée. Sept semaines après la rentrée, comme chaque dimanche après la messe, ils récupèrent leur fiston à l’oratoire et le ramènent à la maison. Cette fois-ci, toutefois, une jolie surprise l’attend dans la cuisine : une magnifique et rutilante bicyclette rouge en guise de cadeau d’anniversaire. Extatique, il l’enfourche et pédale à toute allure dans la ruelle. Quelques exercices avec les petites roues stabilisatrices, et on a vite fait de retirer celles-ci pour lui offrir le contrôle complet de son bolide. Ah ! la liberté, le retour dans ses affaires personnelles dans sa chambre, le confort du nid douillet parental ! Autant de choses qui lui manquent au Manoir, mais dont il sait apprécier la récurrence chaque fin de semaine.
Ensuite, on reprend le collier pour une autre semaine bien remplie, où la discipline a une place de choix. Oui, ce sont des garçons avec beaucoup d’énergie : il faut donc les occuper avec suffisamment d’activités sportives. Ce ne sont pas toutes ces heures de chant, de piano et les cours qui les épuisent ! Pas de dérogation pour lui et ses camarades de classe : le règlement, c’est le règlement, et gare à celui qui sortira du rang.
Calme et réservé, Claude se soumet toujours aux règles, jusqu’au soir où il se voit octroyer le privilège d’aller à la pharmacie, non loin du Manoir, pour acheter un sac de chips, une barre de chocolat et un soda pour M. Marcel, le surveillant, qui aime bien son petit en-cas avant de se coucher. Étrangement, l’escapade de Claude semble s’éterniser… et pour cause. Il revient plus d’une heure plus tard, escorté par la police. Le jeune Lemay s’est fait prendre la main dans le sac en train de subtiliser trois barres de Caramilk et d’Oh Henry ! Humiliation suprême : l’agent de police l’a reconduit devant tous ses amis de classe et – surtout – devant le père Brault, bien déçu de la tournure des événements pour un garçon aussi calme et respectueux que Claude.
— Quand vous serez prêt, vous viendrez me voir pour votre punition, tranche-t-il de sa voix caverneuse.
L’attente représente probablement la pire des punitions, puisque Claude doit penser à la boulette qu’il vient de commettre et aux conséquences de son larcin. Le temps l’oblige à considérer ses actes et à se préparer à encaisser la punition, même s’il ne sait pas ce qui va lui arriver. Le « tribunal de Pébrô » a en fait déjà rendu son verdict ; le prévenu Lemay ayant comparu pour la déclaration de la sentence, il ne reste plus qu’à administrer la peine. Cinq grosses claques sur les fesses – et le père, de ses mains massives, s’en donne à cœur joie. Après ça, plus jamais Claude ne remettra en question les droits et devoirs qui sont les siens, du moins pendant les trois années suivantes de son existence, au sein de ce microcosme sociétal que représentent les Petits Chanteurs. Trois années d’apprentissage à la dure et un éveil à la musique qui le façonnent peu à peu.



3

Alors que le jeune Claude est bien en selle et accomplit de remarquables progrès en chant et en musique sur le mont Royal, tout un changement se prépare en ce printemps de l’année 1964. Roland, son père, qui continue de travailler comme un damné au Port de Montréal, fait la connaissance un peu fortuite d’un notaire de Longueuil. Bien qu’ils aient peu de chose en commun, les deux hommes semblent s’apprécier. Le notaire Cloutier propose alors à Roland de déménager sur la Rive-Sud, dans son immeuble, avec sa famille. En échange d’un logement gratuit, on lui demande, chaque matin, de faire le ménage des bureaux situés au rez-de-chaussée. Flairant l’occasion d’épargner le coût d’un loyer, Roland et sa femme acceptent ce marché particulier. Ils vivront désormais dans un étroit trois pièces, au deuxième étage, dans la rue Sainte-Hélène à Longueuil. La petite cuisine jouxte un salon guère plus grand ainsi qu’une chambre des plus coquettes.
Pour Claude, c’est un nouveau coup du destin qui le pousse à prendre une autre importante décision, du haut de ses 13 ans. Tout comme il avait décidé de se joindre aux Petits Chanteurs du Mont-Royal en pension complète dès huit ans, c’est lui qui choisit de quitter cette vie quelque peu monacale. À cette époque, les déménagements ont traditionnellement lieu le 1 er mai : Claude doit donc terminer son année scolaire en faisant la navette de Longueuil au mont Royal. De pénibles voyages en autobus qui mettront le dernier clou dans le cercueil de sa vie de Petit Chanteur.
Cette nouvelle vie exige toute une adaptation de la petite famille, mais Roland Lemay avait un plan en déménageant dans cet appartement exigu : acheter sa première voiture. En plus du ménage quotidien qu’il effectue en matinée avant l’ouverture des bureaux de l’étude de notaire, il doit se rendre en autobus au Port de Montréal pour y exercer son exigeant métier de débardeur. Un sacrifice laborieux pour lui, sa douce et son fiston, mais qui s’avérera payant à plus d’un titre, car les astres vont s’aligner pour la famille Lemay. Cette année-là, le syndicat fait son entrée au Port de Montréal, une petite révolution qui permet à Roland de bénéficier de meilleures conditions de travail. Finies les interminables et épuisantes journées passées à s’écorcher les mains ! Pour la première fois de sa carrière, on lui offre des heures de travail décentes qui améliorent considérablement sa qualité de vie.
Bientôt, il a les moyens de se payer une superbe Plymouth Valiant 1965 bleue. Claude n’est pas peu fier de voir son père accéder au statut de propriétaire automobile, car les Lemay n’ont à ce jour jamais été propriétaires de quoi que ce soit. Roland, qui a les dettes en horreur, n’a jamais voulu acheter de maison ; il a donc toujours été locataire, mais là, pour la première fois, il voit ses efforts d’épargne culminer avec cette acquisition. Adieu les longs trajets en autobus dès l’aurore pour arriver à temps au boulot : la rutilante Valiant sera désormais sa compagne de route. Une voiture fidèle qui permettra aussi à Roland, Donia et Claude de s’offrir de petites escapades les fins de semaine, ce dont ils se privaient lorsqu’ils habitaient à Montréal.
L’été 1964 est donc une saison de transition et de grands changements pour Claude, qui doit s’inscrire dans une école secondaire. C’est alors qu’il fait son entrée à l’externat classique de Longueuil – qui deviendra bien plus tard le cégep Édouard-Montpetit –, au coin du chemin de Chambly et de la rue De Gentilly. Qui dit nouvelle école dit forcément nouveaux amis. Il n’a pas à les chercher bien loin du cocon familial de la rue Sainte-Hélène : à deux coins de rue de là, il fait la connaissance des jeunes frères Claude et Robert Pignedoli. Leurs parents tiennent un restaurant italien sur Saint-Laurent. Une amitié prend peu à peu forme, qui les unit surtout les fins de semaine alors qu’ils s’amusent, dans un parc voisin, à incarner les personnages d’une série populaire venue tout droit du Royaume-Uni : James Bond .
Quand ils ne jouent pas aux agents secrets au service de Sa Majesté, ils s’improvisent trappeurs parmi la faune et la flore de Longueuil. Les samedis, ils vont poser des collets dans les boisés environnants, des collets qu’ils relèvent une semaine plus tard afin de récolter le fruit de cette chasse urbaine : de jeunes lièvres qu’ils dépècent et que cuisine la mère Pignedoli dans son restaurant, les accompagnant d’une succulente polenta. Une transition somme toute en douceur pour Claude, néanmoins perturbé par les premiers symptômes physiques de l’adolescence. Cette période de sa vie va lui donner un sérieux coup de barre et susciter chez lui une rébellion que lui-même n’aurait jamais pu imaginer…
Même si Claude a quitté l’environnement mélodieux des Petits Chanteurs, la musique occupe de plus en plus de place dans son univers. Alors que la radio diffuse les chansons rock tonitruantes de quatre garçons dans le vent, une passion pour ce son britannique si novateur s’empare de lui. A Hard Day’s Night , Ticket to Ride et Can’t Buy me Love vont rythmer la vie longueuilloise des Lemay et vont bouleverser celle de Claude. Lorsqu’il découvre en images ces fameux Beatles au Ed Sullivan Show , lors de leur deuxième visite à cette mythique émission américaine, il prend une résolution : celle de faire de la musique rock à la britannique. Dès qu’il entend une nouvelle chanson de ce groupe – décidément très prolifique et omniprésent, à la radio comme à la télévision –, il veut en connaître davantage. Il demande à ses parents d’acheter un vrai tourne-disque, pas un de ces gadgets au son criard. Roland et Donia voient là une occasion de ramener à la maison leur fils, qui multiplie ses moments à l’extérieur de l’appartement familial. Ils accèdent volontiers à sa demande.
Son éveil musical prend son envol lorsqu’il écoute d’autres groupes comme Gerry and the Pacemakers, les Rolling Stones et leur (I Can’t Get No) Satisfaction , et The Animals avec leur intrigant Don’t Let Me Be Misunderstood . Claude devient d’ailleurs un habitué du disquaire Lionel Bourassa, dans la rue Saint-Charles, où il passe en revue tous les nouveaux disques qui arrivent chaque semaine. Une véritable caverne d’Ali Baba où il hume avec plaisir les pochettes et le vinyle, s’inspire et enrichit sa nouvelle culture musicale avec du matériel en provenance, majoritairement, du royaume britannique. C’est là que le fameux déclic s’opère, il a enfin la piqûre de la musique qu’il veut jouer, qu’il veut créer. À 4,99 $ l’album et 1 $ le 45 tours, il achète systématiquement tous ceux des Beatles. Il s’est découvert une idole : John Lennon, car celui-ci incarne un côté rebelle que lui-même semble inconsciemment explorer de plus en plus. En pleine adolescence, pour lui, c’est clair qu’un jour il jouera dans un groupe de rock progressif sur les planches du légendaire Carnegie Hall de New York. Visionnaire ? Peut-être, puisque, bien plus tard, il y jouera effectivement, mais pas pour Peter Gabriel et sa bande ni même pour Jethro Tull. Il y accompagnera en fait… Dalida.
À la maison, il laisse tomber les claviers, trop fasciné par la guitare. La toujours admirative Donia lui en achète une dont il pourra gratter les cordes à l’envi et apprendre par lui-même les accords. Il constate que ses réminiscences musicales de l’oratoire Saint-Joseph lui permettent de mieux comprendre et apprécier la musique, qu’il adore désormais. Ses premiers pas sur sa petite gratte, c’est sur La poupée qui fait non de Michel Polnareff et, bien sûr, sur les airs des Beatles. Juste à l’oreille, autodidacte, il emboîte le pas aux chansons dès qu’il les reconnaît à la radio. Roland et Donia contemplent avec admiration leur rejeton, qui leur fait aussi découvrir la musique d’avant-garde, à eux, les indécrottables amateurs de Frank Sinatra et des crooners qui, petit à petit, voient leur succès grugé par tous ces jeunes rockeurs britanniques.
Parallèlement à ces nouvelles expériences musicales, Claude s’acclimate plutôt bien à l’univers de l’école secondaire. On le dit plutôt bon élève, sauf en chimie, en physique et en arts plastiques. Ses huitième et neuvième années filent sans anicroche. Pour sa dixième année, il change d’établissement et se retrouve à l’école Saint-Jean-Baptiste, non loin du boulevard Desaulniers et de la rue Dollard. C’est dans ce nouveau cadre qu’il fait la connaissance d’un jeune guitariste du nom de Pierre Cyr. Il rencontre aussi son frère cadet René Richard, destiné à devenir plus tard cet acteur et grand metteur en scène de théâtre à Montréal. Pierre a chez lui plusieurs instruments de musique qui font l’envie de Claude. Les deux se lient d’amitié et vont répéter tout l’été le Under my Thumb des Rolling Stones et d’autres succès de rock. C’est ainsi que, de plus en plus, le sous-sol des Cyr est pris d’assaut par les décibels des basses et des guitares électriques. Les adolescents fous se voient déjà dans les plus grandes salles de spectacle du monde entier, où les jeunes femmes hurlent tant et paraissent toujours sur le point de tomber en syncope à la vue de leurs idoles.
Mais avant d’en arriver là, les deux garçons pas du tout dans le vent doivent composer avec des influences musicales qui ne cessent de s’immiscer dans leur petit univers. En 1966 et 1967, d’autres projets musicaux font leur apparition sur le marché local. En tête de liste figurent les Mothers of Invention, un groupe américain mené par un hurluberlu à l’intimidante moustache : Frank Zappa. Leur premier album, Freak out ! , est à l’époque l’un des tout premiers disques concepts de la musique rock. Claude et Pierre y découvrent une écriture soignée, une critique acerbe de la société américaine et une pointe d’humour qu’ils apprécient.
Ils vont d’autant plus s’en régaler que, pour la première fois, Claude se fait offrir quelques bouffées de joint, dans un grenier juste à côté du restaurant des Pignedoli. Ce ne sera toutefois pas la première fois que Claude fume quelque chose. En fait, à 12 ans, il a volé une cigarette à ses parents, qui ont l’habitude d’en griller une après chaque repas. À l’époque, les méfaits du tabagisme ne sont pas connus, bien au contraire. Certains adultes se font quasiment prescrire de fumer la cigarette pour calmer leur stress. Quand Roland et Donia prennent leur jeune adolescent sur le fait en sentant son haleine de tabac, ils préfèrent « contrôler » sa nouvelle dépendance en lui offrant de fumer avec eux de temps en temps, après les repas. Son père lui tend alors le paquet.
— Une par semaine, pas plus, lui dit-il de sa voix profonde.
Peut-être l’envie lui passera-t-elle de faire de mauvais coups de ce genre en dehors de la maison familiale.
Donc, plus besoin de se cacher pour fumer. Dès qu’il a 13 ans, on lui accorde d’ailleurs la permission officielle de fumer comme bon lui semble. Il faut dire qu’il n’y a pas que le rock qui a pris d’assaut les ondes hertziennes. Jour après jour, les publicités pour les cigarettes martèlent leur message à la radio et à la télévision. Parce que les gens gais et actifs craquent pour du Maurier , dit la chanson qui tourne en boucle à la télévision. « Pourquoi préfère-t-on plus que jamais la du Maurier ? Parce que la saveur satisfaisante de la du Maurier est protégée par le super filtre exclusif qui ne laisse pas fuir cette saveur », atteste un grand brun très distingué, cigarette à la main. Bref, la cigarette est partout.
Quand Pierre Cyr lui tend, quelques années plus tard, son premier joint tout en écoutant les Mothers of Invention, ce n’est pas une révélation à proprement parler. L’odeur curieuse ne le dérange pas trop, mais le cannabis ne l’a pas non plus séduit avec le fameux buzz qu’on lui attribue. Il est toutefois au rendez-vous dès la séance suivante, lorsqu’ils se passent le pétard cette fois-ci, dans le grenier des volutes. Et là, c’est un autre déclic pour Claude : il découvre un paradis artificiel où la musique, qui se déploie sous un angle entièrement neuf, prend tout son sens. Ou du moins, un autre sens, plutôt psychédélique et aérien. Étourdi, il bascule dans une autre dimension, sorte de réalité augmentée où chaque note de clavier, chaque riff de guitare sont décortiqués dans son esprit et semblent lui apporter un message subliminal encore jamais entendu.
À l’écoute de l’album Freak Out ! , ses longues élucubrations musicales et ses effets sonores bizarres, parsemés de personnages aux noms comme Suzy Cream Cheese, il faut être sérieusement « entamé » pour y déceler quelque forme de génie. Les garçons manifestent une appréciation du même ordre en écoutant le groupe américain Vanilla Fudge, qui reprend de façon très psychédélique le Ticket to Ride des Beatles, Bang Bang de Sonny Bono ou même, de très étrange manière, You Keep Me Hanging’ On , que ne reconnaîtraient même pas Diana Ross et ses Supremes. Ainsi, Claude entre dans l’univers de la musique par une nouvelle porte. Une porte qu’il n’est pas près de fermer, bien au contraire…


4

Même s’il a déjà 16 ans, Claude n’a jamais cessé de se plier au rituel qui les unit, lui et sa mère depuis son retour du manoir : il va toujours l’embrasser à son chevet avant d’aller lui-même se coucher. Car elle ne peut dormir si son fils unique n’est pas venu la voir.
Jamais il ne supposera que sa mère sait qu’il fume du cannabis.
— Qu’est-ce que tu as fait ce soir, mon chéri ?
L’air hébété, les yeux rougis par la fumette tardive qui devient une habitude pour lui, il a peine à rassembler ses idées embrumées pour lui mentir en plein visage, guère mieux qu’un gamin pris sur le fait.
— J’espère que tu n’a pas pris de la drogue, renchérit-elle comme chaque soir où il rentre stone.
— Ben non, maman, tu sais bien que je ne touche pas à cela…, demeure sa sempiternelle réponse éhontée.
Même s’il cède à la tentation facile de cette drogue douce aux arômes piquants, il sait que, malgré tout, les résultats de leurs explorations musicales sont loin d’être satisfaisants. Qu’importe. Il est sur la terre pour avoir du plaisir, fumer, déconner et jouer de la musique, et il espère un jour brûler les planches des plus grandes scènes de spectacle. Il ignore simplement comment, quand et avec qui.
Résidant toujours à Longueuil, il laisse libre cours à son appétit de découvertes du monde : la fameuse Expo 67, qui fera connaître Montréal à l’échelle de la planète, s’avère une occasion idéale. Esprit libre, cheveux longs et – comme le chantait Johnny Hallyday en France – idées courtes, Claude, cet été-là, traverse tous les jours à pied, inlassablement, le pont Jacques-Cartier pour se rendre sur l’île Notre-Dame et l’île Sainte-Hélène à Montréal. C’est là qu’il passe un été merveilleux à visiter tous les pavillons des pays représentés. Éthiopie, Venezuela, Cuba, Thaïlande, rien ne lui échappe. Des cultures les plus lointaines, il s’inspire et s’imprègne comme une éponge. L’école (où il continue d’obtenir de bons résultats, même avec ses épisodes enfumés), c’est bien, mais les idées de voyages présentent beaucoup plus d’attraits, surtout pour découvrir les vraies affaires. Il sait que l’argent est une ressource limitée, mais se jure que, plus tard, il fera le tour du monde et ira voir sur place ces cultures d’ailleurs qui le fascinent.
L’argent, justement, lui fait défaut pour assumer sa consommation « récréative » et ses nombreuses expériences psychotropes, en partie motivées par l’espoir d’alimenter sa créativité. Nul doute que, si ces expériences psychotropes se multiplient, sa créativité demeure au point mort. Claude imite alors certains de ses camarades de l’époque pour arrondir ses fins de mois : il se met à vendre de l’herbe. Il embarque dans la danse en devenant un petit pusher avec comme première cible la clientèle près du parc d’attractions La Ronde. Il est loin de Pablo Escobar, bien sûr, mais il dégage un profit qui lui permet de s’adonner à son plaisir coupable. Ainsi, chaque soir, il paie son buzz avec ses recettes en admirant les feux d’artifice montréalais de cet été-là. Parfois, il entend au loin un groupe de rock qui joue sur le site de l’Expo. Tout en riant, tout seul dans son délire, il songe que c’est peut-être une formation de jeunes Montréalais aux longs cheveux comme lui. Claude n’y voit pas là de quoi secouer sa conscience, refuser les drogues et jouer sur une scène quelconque pour faire connaître son art qui, faut-il le dire, piétine, trop engourdi par sa consommation de stupéfiants.
Ses parents ne sont pas dupes lorsqu’ils le voient rentrer à des heures impossibles, quasiment auréolé d’un nuage de fumée âcre, mais que peuvent-ils faire ? Beaucoup de parents doivent alors affronter le même problème. La culture hippie montrant le bout de son nez, difficile de se battre contre la mode qui prend le contrôle d’une certaine jeunesse à la structure capillaire bien développée et aux mœurs débridées.
Malgré un esprit souvent mis à l’épreuve par les expériences qui altèrent le jugement, Claude et quelques amis, dont Pierre Cyr, ressentent vivement le besoin de continuer à faire de la musique. Ils louent une petite remise dans la rue Sainte-Hélène où ils vont répéter leur art musical, toujours, naturellement, sous l’effet de joints roulés bien serré. De temps à autre, son père Roland rôde aux abords de ce local de débauche, mais jamais il n’y entrera, de peur que ne le découragent les curieux comportements qu’il pourrait y voir. Pierre Cyr est à la guitare électrique, et Claude l’accompagne avec sa guitare rouge de marque Epiphone, branchée au même amplificateur. Joints au coin de la bouche, ils jouent tant bien que mal du Jeff Beck, toutes les fins de semaine.
Le résultat n’est bien évidemment pas à la hauteur de leurs attentes – notamment à cause de la drogue douce. Ce n’est pas le changement d’école de Claude qui va améliorer la situation. Après l’école Saint-Antoine, où il termine sa quatrième année de secondaire et où il s’est fait la main à vendre de l’herbe, il va à l’école Gérard-Filion, sur le boulevard Curé-Poirier. Il s’agit d’une école au contexte social plutôt difficile et défavorisé, c’est-à-dire un établissement où les drogues de toutes sortes circulent assez librement, faute de surveillance. Ses parents essaient donc d’assurer tant bien que mal l’encadrement de leur fils tout en déménageant de la rue Sainte-Hélène vers la rue Franquelin, dans un appartement plus grand, certes, mais tout aussi modeste.
Après seulement quelques mois, Claude deale non seulement de la marijuana, mais il vend en plus du haschich à ses amis et à ceux qui lui en demandent. En pleine année scolaire, son commerce est suffisamment important pour assurer ses petites dépenses illicites. Même des professeurs d’éducation physique le sollicitent. Pas de doute, sex, drugs and rock and roll battent leur plein, dans toute la société québécoise.
Musicalement, la culture de Claude s’épanouit au gré des succès qui se hissent au sommet des palmarès. Le Maharishi Mahesh Yogi, adepte de méditation transcendantale, gourou des Beatles et de célébrités comme les Doors et Donovan, frappe l’imaginaire de la planète, et le Québec, en pleine effervescence culturelle, n’y échappe pas. Claude, depuis son Longueuil adoptif, suit la tendance : en bon hippie, il s’imprègne des compositions de Grateful Dead, Jefferson Airplane et Johnny Winter. Il faut dire que son look ne paye pas de mine, à ce jeune Claude : longs cheveux ondulés cascadant sur ses épaules ; un éternel t-shirt gris, délavé, sur lequel on peut lire Gaz naturel en lettres bleues ; des sandales de cuir qui ne tiennent à ses pieds que par le seul gros orteil… On ne peut pas dire qu’il a fière allure. Mais il s’en moque. Et encore une fois, malgré cet accoutrement pitoyable et ses épisodes répétés de fumette, il s’assure d’avoir de bons résultats à l’école secondaire.
À l’été 1968, Claude rencontre, par l’entremise de la sœur de son ami Pierre Lavallée, le jeune Robert Beaulieu, chanteur et bassiste. Leur premier contact semble prometteur, Beaulieu se montre même prêt à engager Claude comme guitariste, en dépit du fait que ses talents, d’origine plus ou moins expérimentale, sont plutôt limités à la gratte. Ne faisant ni une ni deux, il saisit l’occasion pour enfin – peut-être – se produire sur une scène devant un public intéressé : lui, le petit gars de Montréal, lui, l’Adonis insouciant à la crinière sans fin, qui veut devenir une vedette et rayonner bien au-delà de Longueuil. C’est dans ce contexte qu’un groupe commence à prendre forme avec, à la batterie, Richard Turcotte. The Fruit est né.
Leur répertoire s’inspire des groupes de Steve Winwood, Traffic et Blind Faith, qui comprend aussi Eric Clapton, autrefois de Cream, sans oublier les chansons de Jimi Hendrix. Les séances de répétition se passent plutôt bien, considérant que les membres consomment assidûment du diéthylamide de l’acide lysergique, mieux connu sous le nom de LSD. Cette drogue, très populaire au sein de la communauté artistique et élaborée à base d’un champignon qui pousse sur le seigle et d’autres céréales, était censée, comme le croyaient plusieurs dont Claude, favoriser la créativité. En fait, tout ce que cette drogue accomplit en général, c’est de provoquer des hallucinations et des effets fréquemment imprévisibles qui isolent du monde réel et entraînent parfois de plus fâcheuses conséquences. Qu’à cela ne tienne, les lascars de The Fruit vont l’expérimenter à leurs dépens. Malgré tout, ils arrivent à décrocher un contrat tous les samedis au centre culturel de Rosemont, où ils jouent devant quelques dizaines de personnes. Le bouche à oreille fait son œuvre et, bien vite, ce sont quelque 300 spectateurs amateurs de rock qui se bousculent au portillon de la salle montréalaise. Cheveux longs, rouflaquettes, coupe Longueuil pour certains, les membres de The Fruit commencent à devenir de vraies petites vedettes locales en jouant leur rock et leur rythm and blues , des styles empruntés aux célébrités qui font le tour de la planète.
Dans la foulée, Claude, qui n’est pas le plus à l’aise à la guitare, retrouve Alain Gauthier, qu’il a côtoyé durant sa quatrième année du secondaire à Longueuil. Gauthier, qui habite non loin de chez lui, dans la rue Mercier, et qui était d’ailleurs l’un de ses clients pour son commerce de pot , est un bien meilleur guitariste que lui. Du coup, Claude l’intègre à The Fruit et s’attribue ensuite la fonction de claviériste. Leur réunion au sein du groupe sera déterminante pour Claude, puisque Gauthier aura un éclair de génie. Lorsqu’ils jouent les premières fois, ensemble, chacun imagine un surnom pour les autres. Richard, le batteur, rebaptise Claude « le Scounch », parce qu’il a toujours une cigarette au coin du bec, un butch à la main. Butch , un mégot.
— Lemay, go ! dit un jour Gauthier.
À partir de ce moment-là, par effet de contraction, Claude devient Mégo. Tout simplement. Comme quoi il ne faut pas grand-chose parfois pour lancer un phénomène. Et il ne faut pas grand-chose non plus pour que tout bascule. Des fréquentations particulières suffisent. Mégo s’en souviendra toute sa vie…
Lors des spectacles à Rosemont, Beaulieu, le chanteur et bassiste du groupe développe des accointances avec des individus peu reluisants qui assistent aux prestations. Parmi eux, des membres du groupe de motards les Devils Diciples 1. , qui sont à l’époque, en quelque sorte, les Hells de Rosemont, un gang criminel qui livre une guerre à un autre groupe de motards, les Popeyes. C’est une guerre de territoire qui secoue à l’époque la métropole. Mais Beaulieu aime les fréquenter de temps à autre et va même jusqu’à accepter de se produire pour un soir dans leur repaire à Québec, un soir de l’été 1969.
Dans l’insouciance du moment et appâté par la promesse de rentrées financières, le groupe consent à aller jouer sur ce terrain dangereux. Le soir du spectacle, le local est plein à craquer d’individus arborant les couleurs des Devils Diciples et de jeunes femmes vêtues de jeans et de cuir. L’ambiance est survoltée et les énormes enceintes acoustiques crachent les décibels de The Fruit. L’atmosphère est irréelle. Tous ces motards aux mines patibulaires et au lourd passé criminel, ces filles qui crient à l’aide parce qu’elles se font brusquer, enlever leurs vêtements et brutaliser dans les recoins du repaire, l’énergie est malsaine. Très malsaine. Mais Mégo et ses compagnons, sous l’emprise tenace du LSD, en ont à peine conscience.
Sur la scène, tout le monde est stone , alors que, dans l’assistance, l’alcool et les drogues de toutes sortes font dégénérer la soirée en pugilat. Un des membres de l’assistance se fait même déshabiller et battre à coups de batte de baseball. Des cris, masqués par la musique assourdissante, parviennent à peine aux oreilles des musiciens. Mégo, aux commandes de son orgue Echosonic – le même que celui de Ray Manzarek, des Doors –, ne comprend pas ce qui lui arrive. Ses doigts, sur lesquels il n’a plus aucun contrôle, semblent fondre au contact des touches de son clavier. Il est ailleurs, perdu dans ses pensées et effrayé par tout ce qu’il ne comprend pas autour de lui.
Première absence.
Il se voit alors, comme détaché de lui-même, à l’arrière d’une voiture avec ses compagnons, escortés par une horde de motos chevauchées par des Devils Diciples. Ce cortège de l’enfer est en route pour le centre-ville de Québec. « On s’en va voir un gars dans la capitale », croit-il entendre. Un coup de feu, des cris, un redémarrage en trombe du cortège, et cela repart dans l’autre sens, en direction du repaire. Y a-t-il eu un coup de feu, a-t-il bien entendu ? Partagé entre la terreur pure et les hallucinations provoquées par la drogue, revoilà Mégo et The Fruit sur la scène qu’ils ont quittée quelques heures plus tôt, des heures qui leur ont paru des siècles. Le cœur n’y est plus, l’épuisement et la panique les guettent. Mais comme le veut la célèbre expression, the show must go on .
— Heille, joue-moi When the Music’s Over , des Doors, entend-il par bribes.
— Excuse, chus plus capable, ose-t-il répondre à ce motard baraqué qui vient de l’apostropher.
— Aweille, tu joues ce que je te demande…
Terrifié par le ton vindicatif et menaçant du motard, le groupe s’exécutera encore le temps de quelques morceaux. Le chanteur et bassiste, lui, semble être passé dans une autre dimension, inconscient des événements qui viennent de se dérouler. Après avoir joué, frissonnant et nauséeux, Mégo est soulagé de voir qu’au petit matin la fête est finie. Mais le répit est de courte durée : quelques heures plus tard, une voiture de police vient réveiller tout ce monde interlope. Mégo, encore ébranlé par cette folle nuit d’excès, émerge de sa torpeur et voit deux patrouilleurs qui cherchent à questionner les motards sur un événement qui aurait eu lieu quelques heures plus tôt à Québec. Au même moment, plusieurs autres motocyclistes se dirigent vers eux et encerclent la voiture. Mégo voit alors un des Diciples abaisser son pantalon et uriner sur la voiture de patrouille des deux policiers qui, eux, semblent blancs comme un linge. Il n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles. La scène suffit à lui donner la frousse de sa vie et le pousse à reprendre au plus vite l’autoroute 20 en direction de Montréal.
Dans la voiture, un silence de mort règne au sein des membres du groupe. C’est Mégo qui, le premier, sort de son mutisme et déclare à Robert, encore sous le coup de l’acide :
— C’est trop pour moi, je ne veux plus vivre ça.
Plus jamais ils ne se reverront. Ainsi s’éteint le groupe The Fruit.




1 Écrit conformément à la graphie employée à l’origine.


5

Dans les quartiers de Longueuil pullulent les musiciens. Pendant que Mégo vit des moments mémorables – pour les mauvaises raisons –, un petit groupe d’amis se réunit régulièrement : un noyau dur d’amateurs des Beatles, qui passent leur soirée et une bonne partie de la nuit à s’échanger une guitare en jouant les accords de Hey Jude en pleine rue. Chacun raccompagne les autres à leurs demeures familiales respectives, et bien souvent, les adieux s’éternisent aux sons des Beatles. Michel Robidoux, David Major, Ronald Berger, dit « Ronnie », et Thérèse Bacchanale sont de bons copains unis par la musique britannique. Ils viennent de fonder leur propre band , Jude 3, claire référence au groupe de Liverpool. En fait, leur nom réfère plutôt aux harmonies vocales à trois et à leur guitare à trois cordes. Ils y ajouteront, bien sûr, trois cordes lorsque viendra le temps de jouer « sérieusement ». Il ne manque qu’un percussionniste (Bruno Roy les rejoindra plus tard) ainsi qu’un bon claviériste.
Dans le milieu artistique longueuillois, tout le monde se connaît ou, à tout le moins, connaît quelqu’un qui en connaît un autre. De temps en temps, dans le Québec artistique d’alors, on s’espionne entre musiciens. C’est précisément ce que fait, occasionnellement, la bande à Michel Robidoux, qui occupe lui-même les fonctions de chanteur. De passage lors d’un spectacle de The Fruit avant leur débâcle, Robidoux s’intéresse à Mégo, en pleine possession de ses moyens, au clavier. Un lien plus direct s’établit et sera scellé lorsque Mégo fera la connaissance de Ronnie dans un cours d’arts plastiques. Le désir de se lancer dans une nouvelle aventure motive Claude au plus haut point, au grand plaisir des autres membres de Jude 3, qui veulent entrer pour de bon dans l’univers des groupes de rock progressif sérieux.
Sous la gérance de Jean-Guy Roy, l’ancien directeur du Centre culturel de Longueuil, Jude 3 va répéter pendant des semaines et des semaines, presque tous les soirs, sa musique aux sonorités très britanniques et aux lourdes influences beatlesiennes. Son baptême du feu a lieu à l’été 1969 au collège Durocher de Saint-Lambert. L’institution accueille donc cinq gars âgés de 17 à 19 ans, tous déterminés à faire carrière sur scène. Ils se retrouvent à montrer leur art devant 400 jeunes filles en fleur : toute une expérience pour ce groupe qui ne chante qu’en anglais ses propres compositions.
Dès les premières mesures, les acclamations fusent de toutes parts. Une hystérie collective s’empare des spectatrices pendant que, loin des cris, les religieuses cloîtrées du collège s’étonnent de cette folie, qu’elles espèrent passagère. Voilà enfin le genre de réponse et de consécration que Mégo attendait. Lui qui a longtemps cru que l’expérimentation avec les drogues allait le mener plus loin, il constate avec joie que la célébrité peut être acquise sans avoir recours aux substances illicites. Pas de doute, son épisode malencontreux de The Fruit à Québec a bel et bien réveillé une conscience qu’avaient engourdie les dernières années.
Il s’applique d’ailleurs à bien fonctionner au sein de Jude 3. Il prône la rigueur ; c’est de surcroît un gars d’équipe, qui unifie le groupe. Une qualité essentielle, car ce dernier est une mosaïque de mentalités et de personnalités différentes. Sans le savoir, Mégo est en train de cimenter son expérience de chef d’orchestre, qui n’hésite pas à parler franchement, sans ignorer des problèmes souvent bien réels. Côté mélodies, le groupe sonne très Beatles, mais Mégo souhaite y introduire une dimension plus éclatée, plus hard rock, plus psychédélique, bref, plus novatrice et personnalisée. Les premiers spectacles officiels auront lieu dans une salle de Longueuil, le Minotaure. À la fin des années 1960, il n’est pas rare que les membres de la colonie artistique québécoise assistent aux spectacles de jeunes groupes prometteurs, qui n’attendent que la bonne occasion pour percer : le big bang qui les portera au sommet de leur carrière. Parmi eux, on compte déjà le jeune chanteur troubadour et chéri de ces dames, Richard Séguin, mais aussi un certain Claude Dubois qui « magasine » de jeunes groupes en songeant qu’il pourrait les produire un jour. Dès les premiers shows , Dubois apprécie le très beau son des Jude 3. Le chanteur à la voix puissante va d’ailleurs se retrouver sur le chemin de Mégo quelques années plus tard.
Convaincu de son succès à venir et que la gloire est prête à éclater au grand jour, Jude 3 multiplie les prestations et performances afin d’étrenner ses nombreuses compositions originales. En près d’un an d’existence, le groupe a déjà assemblé un catalogue d’une centaine de titres, ce qui lui permet de sans cesse renouveler son offre. L’ensemble de ses modestes profits est réinvesti dans l’achat d’équipement musical pour demeurer à la fine pointe technologique et pour produire le meilleur son possible. Le résultat, une sorte de fusion entre les Beatles et Led Zeppelin, déchaîne les passions des fans . Les cinq membres se sont entendus dès le début : ils chanteront tout en anglais.
Parce que, disent-ils, le français est une langue à la structure trop rigide pour le rock. « C’est aussi difficile que de chanter du Jacques Brel en anglais que de manger des mets italiens avec des beans », déclare d’ailleurs à l’époque Michel Robidoux. Sans tenir compte de leur sens de la formule, ils savent bien où ils s’en vont : apporter quelque chose de neuf à la scène musicale, quelque chose de plus, après les Américains et les Britanniques, en tant que jeunes francophones nord-américains. Être à la fois rockeurs et québécois même s’ils ne chantent qu’en anglais. Avec leur dégaine unique, leurs habits plutôt chamarrés et hétéroclites, et l’éternelle veste de cuir sur le dos de Mégo, la jeune formation parvient à décrocher de petits contrats professionnels à droite et à gauche. Claude Lemay, le claviériste, parvient souvent à avoir la moitié de la salle dans sa poche, des admiratrices qui seraient prêtes à lui confier tous leurs secrets. À l’époque, Mégo tente tant bien que mal de ne pas succomber à la tentation de ces rapprochements faciles, car il commence à avoir le béguin pour une jeune fille du nom de Carole.
Pour poser le premier jalon de leur succès embryonnaire, ils participent au Festival pop de Longueuil, organisé par le Service des loisirs de la Ville à l’aréna Jacques-Cartier, sur le boulevard Jean-Paul-Vincent. Cet événement qui a lieu le samedi 29 août 1970, de midi à minuit, a pour but de favoriser la rencontre des amateurs de musique pop québécoise. Aussi bien dire que le terme « pop » est entendu au sens très large par les organisateurs. Il suffit en tout cas de jeter un coup d’œil à l’affiche pour se rendre compte que les influences américaines et britanniques laissent peu de place au fait français. Aux côtés de Jude 3, des groupes aux noms comme Someone, Quebec Wise, Gladstone, Selbeat, Smash, Anthropo, Platinum Anvil et Dionysos. Avec des places à un dollar le billet, le festival est à guichets fermés. L’acoustique de l’aréna étant ce qu’elle est, peu de groupes trouvent grâce aux yeux des critiques de l’époque, qui prétendent reconnaître les rockeurs québécois de demain.
Tout change, pourtant, lorsque Jude 3 fait son entrée sur la scène devant des spectateurs bien chauffés par les précédentes prestations de la journée. Le son est précis, les voix harmonieuses et les instruments sonnent comme une tonne de briques. Ils se le répéteront plus tard : leurs investissements fréquents dans des outils de travail de qualité ont porté leurs fruits ce soir-là. Car, déjà le mot se passe que Jude 3 pourrait être promis à un bel avenir. Seul petit problème : pour que le succès du groupe se matérialise, il leur faudrait un disque que pourraient diffuser les radios. Enregistrer un disque représente une étape essentielle pour tout musicien qui se respecte, qui veut faire connaître son art et se bâtir un public fidèle et grandissant. C’est à ce moment que Ronnie Berger sera remplacé par Jean Dorais, guitariste des Gladstone, un groupe connu plus tard sous le nom d’Octobre.
Mais avant d’arriver à graver un disque, les cinq copains prennent leurs bâtons de pèlerin et partent en microtournée, en se produisant là où la demande est forte. Des tournées de cégeps et de salles municipales sans grand éclat, mais où les amateurs, conquis d’avance, jouissent de leur son si particulier et de cette énergie sans pareil. Ce sera notamment le cas lors d’un spectacle au cégep Édouard-Montpetit à l’occasion duquel 6 000 personnes se déplaceront. Elles viennent assister à un grand show auquel participe Jude 3, bien sûr, mais également Robert Charlebois, Claude Dubois et même l’imitateur-chanteur Jean-Guy Moreau qui, une douzaine d’années plus tard croisera de nouveau la destinée de Mégo. Des spectacles qui les emmènent parfois aussi loin qu’à Rimouski, qu’ils rallient à bord d’une vieille camionnette remplie à craquer. Quatre gars plutôt chevelus (le cinquième, Mégo, a dû couper ses longues boucles depuis qu’il est entré à l’école de musique Vincent-d’Indy à Outremont, le quartier montréalais de la haute, en septembre) charriant autant d’équipement en pleine campagne, c’est un peu louche.
Depuis quelques jours, l’armée circule dans les rues partout au Québec.

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