Mes histoires parallèles
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Description

Marc Ferro a eu mille vies. Historien et homme engagé, il est à la fois témoin et acteur de ce siècle tourmenté que fut le XXe: la Résistance, l'Algérie française, la décolonisation, le retour du gaullisme, Mai 1968, les courants intellectuels qui ont marqué la France. Il enseigne à Oran dans les années 1950, dirige aux côtés de Fernand Braudel les Annales, revue phare d'une époque brillante, varie les champs de recherche, décore et analyse les racines du totalitarisme en URSS, se passionne pour les deux guerres mondiales, invente la discipline "Cinéma et Histoire" en ce siècle d'images, fabrique aussi des documentaires et anime pendant douze ans, sur La Sept puis Arte, Histoire parallèle, série d'émissions devenue culte dans laquelle il dévoile et commente des archives filmées de la Seconde Guerre mondiale. Ce sont ces mille vies que livre ici Marc Ferro, avec moult portraits et anecdotes personnelles. Son œuvre et ses principaux terrains de recherche servent de fil rouge à cette traversée d'un siècle passionnant où il déambule à sa façon, entre naïveté et empathie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 avril 2011
Nombre de lectures 65
EAN13 9782355360466
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

avec l'aimable participation d'Arte France © Carnets Nord, 2011 12, villa Cœur-de-Vey, 75014 Paris www.carnetsnord.fr ISBN : 978-2-35536-139-5
À mon deuxième fils : Gilles, mon gendre, et à tous les siens…
Table des matières
Couverture
Page de titre
Page de copyright
Dédicace
Avant-propos - Isabelle Veyrat-Masson
Une vie, une œuvre
Prologue - Marc Ferro
PREMIÈRE PARTIE - LES ÉPREUVES DE L’HISTOIRE
La jeunesse
La guerre et le départ
La Résistance
Le maquis, le Vercors
La Libération
Un simple professeur parisien
L’Algérie : la prise de conscience
De Gaulle et l’Algérie
Le temps des bilans
DEUXIÈME PARTIE - L’HISTOIRE PAR LES PREUVES
Le temps des thèses : « la révolution d’Octobre et l’opinion »
Le totalitarisme
La rencontre avec Fernand Braudel
L’esprit des Annales
La « nouvelle histoire »
TROISIÈME PARTIE - DES IMAGES POUR L’HISTOIRE
L’auteur de télévision
Trente ans d’histoire
Histoire parallèle
Cinéma et Histoire
Le cinéma, une vision de l’histoire
QUATRIÈME PARTIE - UNE HISTOIRE INCARNÉE
Un professeur respecté
Un éditeur
Une certaine vision de l’histoire
Le goût pour l’histoire
Comment on raconte l’histoire aux enfants
Les lois mémorielles
Les idées politiques
Mai 1968
Un intellectuel reconnu
CONCLUSION - POURQUOI CHOISIR QUAND ON PEUT TOUT EMBRASSER ?
BIBLIOGRAPHIE ET FILMOGRAPHIE DE MARC FERRO
INDEX
Avant-propos
Isabelle Veyrat-Masson

Ceci n'est pas une biographie . On ne trouvera nulle enquête, à partir d'entretiens et d'archives, nul récit, établi d'un point de vue extérieur sur la vie et l'œuvre de Marc Ferro, un des rares historiens vivants dont la notoriété dépasse le cadre de ses pairs et de l'Hexagone. Ceci n'est pas un livre de Mémoires où l'auteur, dans le secret de son écriture et de sa conscience, choisirait de faire connaître, resurgir ou rappeler les faits ou les sentiments qui l'ont affecté en propre.
Dans le cadre du récit de vie, la biographie est sans doute le genre le plus éloigné des Mémoires. La biographie, surtout si elle n’est pas autorisée ou si elle est historiquement fondée 1 , cherche à se défaire du discours tenu par son objet. Elle se doit de dépasser les propos officiellement tenus, l’autojustification. Il lui faut chercher ailleurs que dans l’apparence, et autrement, la vérité de la personne dont elle cherche à restituer la vie. La vie, c’est d’ailleurs ce qui intéresse le biographe. Ce dernier postule en général, ce que les structuralistes comme Barthes ont fortement contesté, que la série d’événements et de rencontres – personnelles et intellectuelles – ayant marqué la vie d’une personne permet de mieux comprendre l’œuvre.
C’est ce même postulat qui est à l’origine de l’entreprise d’ego-histoires initiée par Pierre Nora 2 pour un livre consacré à sept historiens 3 à qui l’éditeur avait demandé de « se faire l’historien de soi-même », moyen de déterminer la subjectivité, donc les biais subliminaux, forcément subliminaux, présents dans leurs travaux. La part des éléments de vie et celle des éléments de travail variaient d’ailleurs selon les auteurs, Georges Duby déclarant privilégier l’ « ego-faber » sur l’ ego-ego.
Le livre que je présente ici se situe au croisement de ces genres. Il est signé par Marc Ferro : les propos qui y sont tenus lui appartiennent donc en propre, mais sa liberté d’auteur – évidemment totale – était guidée par mes questions. Certains choix ont été effectués ; Marc Ferro m’en a laissé la liberté ainsi que l’organisation finale de son témoignage. Y sont mélangés des récits et confidences concernant sa vie personnelle (autobiographie), des témoignages sur les périodes qu’il a vécues et sur les personnalités qu’il a rencontrées (Mémoires). Mais surtout, ce livre emprunte à un autre genre, que Denis Roche, éditeur au Seuil, a inventé pour Roland Barthes en 1971 : la présentation par un écrivain de sa propre œuvre 4 . Sous forme de fragments, Roland Barthes propose lui-même dans un livre, Roland Barthes par Roland Barthes , la quintessence de son travail. Sa vie n’y est pas absente, elle s’expose sous forme de photos. Mais contrairement à la démarche biographique ordinaire, c’est sa pensée, son aventure intellectuelle, l’imaginaire de Barthes qui parlent de sa vie et non pas sa vie qui éclaire son œuvre.
C’est ce que j’ai essayé de faire avec ce livre d’entretiens avec Marc Ferro. Marc a en effet été un témoin de ce xx e  siècle qui n’en finit pas de subir les conséquences de la Grande Guerre. L’interroger sur sa vie, ce n’est pas éclairer de manière mécanique son travail mais c’est tout d’abord mieux le connaître, mieux le comprendre. Donner une large place à son travail, à ce que le chercheur qu’il n’a jamais cessé d’être a trouvé, à ce que le découvreur a découvert, c’est aussi révéler l’homme, tant les deux ne se distinguent pas. Et, comme disent les Anglais : « Straight from the horse’s mouth. »
Le genre « livre d’entretiens » n’est pas sans frustration. Il comporte les mêmes défauts que les récits écrits à la première personne : transformation de la poésie du souvenir en faits historiques, prudences à l’égard des vivants et pudeur vis-à-vis des disparus. Et surtout, il ne donne pas d’espace à l’auteure pour écrire comme le faisait Jacques Le Goff en 1995, à propos de Marc Ferro : « Il est toujours jeune, frais, vif, intelligent, ouvert, profond, toujours historien, informé, authentique et de classe 5 . » Pourtant, j’aurais aimé écrire cette phrase. Elle est toujours exacte. Comme sont également justes les mots utilisés par le grand médiéviste pour parler du contemporanéiste : « Si l’historien est immense, le citoyen et l’homme sont d’une générosité sans bornes. La gentillesse, mieux la bonté, mieux l’ouverture, l’équanimité font de Marc un interlocuteur, un enseignant, un conférencier, un collègue, un ami d’autant plus charmant au sens fort que sa gentillesse n’est ni faiblesse, ni manque de personnalité 6 . »
Le mélange de tendresse et d’admiration que je porte à Marc Ferro est à l’origine de ce livre. « J’adore Marc depuis trente ans. Pourtant, je ne suis pas une de ses élèves ni même une disciple », avais-je écrit pour commencer le portrait publié par Libération en 2008. J’avais, après la parution de cet article, reçu de nombreuses approbations des termes bienveillants utilisés. Antoine Prost 7 en particulier m’avait longuement entretenue sur les qualités exceptionnelles d’historien de Marc Ferro. Il trouvait que justice n’était pas, d’une manière générale, assez rendue à ses mérites de « découvreur », à son flair, à son instinct de chercheur. L’idée du livre flottait. J’acceptai avec enthousiasme l’offre de Carnets nord de la mettre en actes. Marc a bien voulu réaliser, avec moi, l’objectif que se fixaient les frères Goncourt pour écrire leur célèbre Journal  : écrire une « biographie parlée, celle qui a la liberté, la crudité, le débinage, l’enthousiasme sincères de la conversation intime 8  ». À deux. Je serais son complice, et la maïeutique notre méthode. Les faits, les souvenirs sont les siens, les analyses, les synthèses que Marc Ferro développe sur ses principaux domaines de recherche également. Mes questions guident le récit, permettent de préciser ou de déplacer certains éléments. Dans la vingtaine d’entretiens réalisés, j’ai fait ensuite des choix et proposé une organisation dans laquelle l’aventure de la vie se mêle à l’entreprise intellectuelle. Mes interventions sont celles d’aujourd’hui. Elles sont marquées par ma culture et par mon appartenance à une génération où tout était politique – c’est-à-dire marquée par le clivage droite-gauche. Marc n’a pas ces œillères, les miennes l’ont surpris. Je viens de l’histoire comme lui, puis je me suis intéressée, en politologue, à la communication médiatique, c’est-à-dire à l’image, c’est-à-dire aux travaux de Marc Ferro. J’ai apprécié sa liberté méthodologique et sa rigueur intellectuelle. Je l’ai rencontré pour qu’il me raconte – déjà –, en tant que témoin, sa participation à des émissions historiques que j’étudiais pour ma thèse.

Une vie, une œuvre
Éviter l’écueil du déterminisme, garder l’ouverture d’esprit qui permet de distinguer la part de hasard, de chances et de malchances dans le déroulement d’une vie, d’une œuvre. « L’homme est condamné à être libre », disait Sartre. Partir de ce point de vue permet de penser l’individu en dehors du groupe. Replacer la vie du chercheur devant les choix qui se sont offerts à lui, le resituer dans son temps mais aussi devant son destin singulier, considérer que ses sujets de recherche et d’enseignement ne sont pas forcément des choix délibérés, ni des décisions guidées par une enfance ou un milieu, c’est-à-dire une logique interne, mais souvent par les hasards de la vie et des rencontres, une logique externe. La liberté s’exprime dans le traitement que chaque homme fait de l’inattendu et de l’intempestif. Marc Ferro en a fait son miel.
Sa vie n’est pas inscrite en effet dans cette origine juive qu’une étoile jaune et la disparition d’une mère adorée lui imposent. Pourtant, des années plus tard, ses émissions sur la Seconde Guerre mondiale, ses livres sur Pétain ou sur les tabous de l’histoire, comme des échos assourdis de cette jeunesse bouleversée, traduisent les capacités d’objectivation du chercheur. Les liens entre la vie de Marc Ferro et ses travaux ne sont pas évidents : pourquoi étudier l’histoire ? Rien dans sa famille ne le prédestinait à cela. Pourquoi choisir de faire sa thèse sur la Révolution russe ? Il n’est pas communiste, ni spécialiste de russe, pas de liens familiaux. Pourquoi travailler sur le cinéma et sur l’image ? À une époque où le cinéma est considéré comme un « divertissement d’ilotes » et où la télévision n’est reçue que dans une minorité de foyers ? Des hasards, des rencontres et à chaque fois la capacité de se servir de son expérience directe, de sa faculté d’analyse et d’observation pour faire le lien entre ses différentes vies : Algérie/nationalités russes, colonisation/décolonisation ; voir derrière l’image ce qu’elle cache à force de montrer ; utiliser l’image télévisée pour faire réfléchir presque en interaction avec le public de la télévision sur les actualités ( Histoire parallèle ), la propagande, le mensonge mais aussi l’enthousiasme, la souffrance que révèle l’image.
Mais Marc Ferro n’est pas un homme à rester au bord de la route de l’histoire en train de se faire, il n’est pas de ceux qui restent sur leur Aventin et dédaignent l’engagement. Il est un acteur et un témoin direct de nombre des grandes aventures politiques françaises de la deuxième partie du xx e  siècle : la Résistance, la décolonisation, le retour du gaullisme, Mai 1968, l’alternance socialiste, le stalinisme et la Perestroïka, mais aussi des courants intellectuels qui ont marqué notre pays : l’école des Annales dont il est un des responsables depuis 1963, le structuralisme avec lequel il fait un bout de chemin (Roland Barthes), et la psychanalyse. Il croise même le gauchisme pour un ou deux brefs épisodes. Marc Ferro est surtout un inventeur de concepts : « cinéma et histoire », l’« histoire expérimentale », il initie des ouvertures significatives entre les disciplines des sciences sociales ; il est un des seuls à comprendre que le totalitarisme soviétique porte en lui les ferments de sa désintégration. Il ouvre le livre noir du colonialisme et s’interroge sur le rôle des médias pendant les guerres. Enfin, il fabrique des documents audiovisuels : des documentaires, des émissions de recherche, un scénario de fiction ; il initie des livres : c’est un directeur de collection ouvert et exigeant. Merveilleux professeur, voyageur infatigable, Marc Ferro a eu mille vies.
Les rivages qu’il a abordés paraissent souvent éloignés et les monomaniaques de la recherche se méfient parfois de cet éclectisme. Les liens existent pourtant, nombreux, inattendus, que ce livre décrit. Autour de ces différents espaces intellectuels, se sont agrégés des chercheurs venus d’horizons différents. Quel rapport en effet entre cet universitaire qui travaille sur le cinéma pendant la Seconde Guerre mondiale et celui-ci qui étudie la Perestroïka ? Ce sont des étudiants de Marc Ferro. Donc des admirateurs et des amis fidèles. Celui qui a tout lu sur le cinéma et ses relations avec l’histoire ne sait peut-être rien de ce que Marc a écrit sur la Russie et inversement. Dans ce livre, ils pourront prendre les chemins de traverse, ils devront le faire pour mieux connaître et comprendre leur maître et ami.

1 . Je pense au Pétain de Marc Ferro, cf. bibliographie.

2 . Pierre Nora (textes réunis et présentés par), Essais d’ego-histoire , Gallimard, Paris, 1987.

3 . Maurice Agulhon, Pierre Chaunu, Georges Duby, Raoul Girardet, Jacques Le Goff, Michelle Perrot, René Rémond.

4 . Dans la vénérable collection « Les Écrivains de toujours », Roland Barthes avec son Roland Barthes par Roland Barthes , publié en 1975, inaugure une série qui devait s’ouvrir aux contemporains.

5 . De Russie et d’ailleurs. Feux croisés sur l’histoire. Pour Marc Ferro , Collection historique de l’Institut d’études slaves, Paris, 1995, p. 7.

6 . Ibid. , p. 11.

7 . Historien de la société française au xx e  siècle, professeur à la Sorbonne.

8 . Edmond et Jules de Goncourt, Journal , 1872, p. 887.
Prologue
Marc Ferro

Si je n’avais pas été sollicité par Isabelle Veyrat-Masson et les éditions Carnets Nord, je ne me serais jamais interrogé sur mon parcours d’historien et de citoyen, alors qu’à l’École des hautes études en sciences sociales j’avais bien été à l’initiative d’une série de films sur le parcours intellectuel de mes maîtres ou collègues qui ont fait la grandeur de l’École française en Histoire ou dans les autres sciences sociales.
Pourtant, ayant été secrétaire de rédaction, puis co-directeur des Annales depuis 1963, il est sûr que m’incombe une sorte de « devoir de mémoire », comme on dit aujourd’hui, pour rendre compte de mes activités, là ou ailleurs.
Il est clair, rétrospectivement, que, dans mon cas, le titre choisi par l’éditeur est légitime, car se sont croisées dans ma vie l’histoire en train de se faire et l’histoire, cette discipline que les Annales m’ont appris à analyser.
La guerre, et plus encore l’expérience algérienne, ont transformé la passion pour l’histoire que j’avais dès l’enfance en observation critique du comportement des sociétés.
Mes responsabilités aux Annales m’ont initié à une approche constamment renouvelée des problèmes de l’histoire. En ce sens, il s’agit bien d’une école de pensée, même si on s’en défend – et dont une des caractéristiques est la défiance vis-à-vis de toutes les figures de l’histoire officielle, qu’elle émane de l’État, de l’Église ou d’un parti. La défiance également vis-à-vis des constructions théoriques. Celles-ci sont sans doute de bonne prise, elles n’en sont pas moins des prisons dont les enivrantes vapeurs paralysent et pré-conditionnent la liberté d’analyse.
Il est sûr également qu’après l’expérience politique vécue, et après avoir assimilé l’enseignement des Annales , la découverte de l’image m’a ouvert un champ de recherche inédit ; il s’est croisé, au départ, avec celle que j’effectuais sur les révolutions en Russie.
Ignorées et méprisées à leurs débuts, ces observations sur la nature et la fonction du film et du cinéma ont finalement brisé bien des tabous, et, aujourd’hui, on en retrouve la trace à tous les étages : comme ces études « from below » , vues d’en bas, sur la Révolution russe ou sur les mentalités dont j’ai essayé de trouver l’une des racines en analysant, dans chaque pays, comment on raconte l’histoire aux enfants.
Mais voilà que je m’égare et que s’esquisse ce que je me suis toujours interdit de faire, de l’ego-histoire.
Or, si celle-ci a quelquefois le dessus dans les pages qui suivent, prenez-vous en à la responsable, Isabelle Veyrat-Masson, ou plutôt à ses pertinentes questions.
P remière partie
L es épreuves de l ’ histoire
La jeunesse
Commençons par le commencement. D’où viens-tu Marc Ferro ?
 
Je suis né le 24 décembre 1924 au 47 rue du Rocher à Paris dans le 8 e  arrondissement.
D’où vient ma famille ? Diable ! Je me suis posé la question très tôt, après la mort de mon père en 1930. Je me rappelle que, dans les Pyrénées, je dormais dans un grand lit avec mon père et ma mère. Ma grand-mère Perle, qui habitait avec nous, disait le matin : « Jacques, c’est l’heure, lève-toi ! » Mon père me cachait sous les draps en riant. À la troisième injonction, il se levait. Il lui disait « basta mamma, basta » . La famille de mon père se disait d’origine grecque de Corfou.
Or, vers le milieu des années 1930, je me suis dit : « Mais “ basta ” ce n’est pas du grec, c’est de l’italien ! » Pourquoi mon père se disait-il grec ? Alors j’appelle son frère, l’oncle Albert. Il m’explique que la famille venait de Corfou qui était grecque mais ils étaient sans doute des Italiens de Corfou. Comme la famille travaillait dans la finance – mon père était courtier de banque, je crois – et qu’en France, les Italiens passaient pour des ouvriers-maçons, ils préféraient se dire grecs. Dans la banque, les gens étaient toujours bien habillés, en faux-col avec des guêtres – signes de distinction sociale à laquelle ils tenaient.
Moi, je me serais plutôt senti d’origine grecque, si cela avait eu un sens, mais c’était totalement artificiel. En 1940, quand la guerre a éclaté entre l’Italie et la Grèce, mon cœur était certes du côté des Grecs… Et je me réjouissais qu’après notre défaite et le succès des Grecs en Albanie, les Niçois aient écrit sur une pancarte à la frontière italienne : « Grecs, arrêtez d’avancer, ici, c’est la France ! » Mais c’était à la défaite de mon pays, la France, que mon cœur saignait.
Mon père est mort de tuberculose quand j’avais 5 ans. Et je n’ai eu que peu de relations ensuite avec cette branche de ma famille. Pourtant, à chaque fois que je faisais une bêtise, ma mère me disait : « Ne fais pas comme Michel… » ; ce galopin, devenu accro au jeu, était un cousin du côté de mon père.
 
Tu as été élevé par ta mère ?
 
Ma mère était première modéliste chez Worth. Elle était élégante, très belle. J’allais souvent la retrouver chez Worth. J’assistais à tout : j’ai vu les mannequins, les essayages, les robes magnifiques. J’ai appris des tas de choses. Ma mère faisait les modèles directement sur les clientes. Elle a même habillé la femme du président de la République madame Lebrun. Il se trouve que j’étais présent lors de sa première visite chez Worth et je me rappelle très bien la scène qui a suivi. Madame Lebrun était assez forte et, avec un bon sourire, elle a porté son choix sur un tissu à grosses fleurs. Ma mère a essayé de la dissuader en lui montrant une belle étoffe à rayures verticales. Mais elle en a préféré une troisième, à rayures horizontales, cette fois.
Alors, ma mère en riant lui a dit gentiment : « Madame la Présidente, il ne faut pas choisir une robe qui vous plaît mais une robe qui vous va. »
Ce conseil, je l’ai gardé pour moi toute ma vie – et précisément quand je suis devenu historien –, j’y ai toujours pensé : ce thème, ce sujet te convient-il ? Seras-tu capable de le traiter, correspond-il à ce que tu sauras faire au mieux ? C’est ce conseil qui m’a guidé quand on m’a proposé d’être réalisateur à la télévision : je me voyais bien scénariste de films documentaires, dialoguiste, mais pas réalisateur. J’ai refusé.
J’ai vécu, enfant, dans le milieu de la haute couture, à une époque où la règle était « à chacune sa robe ». D’où les discussions, à la maison, entre ma mère et son frère aîné qui travaillait dans la confection et son frère cadet, professeur de danse de salon, qui optait pour le sur-mesure et ma tante Yvonne, couturière qui n’avait pas le droit de se mêler à la conversation.
La famille de cette grand-mère, m’a-t-on dit après coup, venait d’Ukraine. De temps en temps, elle utilisait des mots que je ne comprenais pas. Depuis, je pense qu’elle parlait yiddish, je l’entendais dire « gefilte fish 1  »
par exemple. Je pensais que c’était du patois, comme ce que j’avais entendu dans les Pyrénées où mon père était mort. Langue que je ne comprenais pas non plus. Ils étaient, sans doute, israélites, mais ils n’ont jamais mis les pieds dans une synagogue. On ne parlait pas de religion à la maison. Pas de pratique ni de discours sur la religion. La religion, ça n’existait pas. Quand il y avait des conflits dans la famille, ils portaient sur la haute couture, la confection et la danse.
Mes tantes, elles, étaient catholiques. J’allais à l’église avec la bonne parfois, qui l’était également. Mais je ne savais pas très bien me comporter dans cette enceinte, je ne savais pas quand il fallait se lever ou s’asseoir. J’avais 12-13 ans.
 
Comment se sont passées tes années d’école ?

 
J’étais en classe au lycée Racine, lycée mixte jusqu’en 8 e . Avec mon ami Doudou, André Bordessoule, mon ami de cœur. Puis, à 9 ans, j’ai rejoint un an l’école communale, plus populaire mais plus près de chez moi. L’instituteur était en blouse grise. J’étais alors un très bon élève.
C’est dans cette classe qu’en 1934-1935 est arrivé un petit immigré allemand. On le regardait de travers. On a commencé à se méfier. On disait qu’il y avait en France des espions allemands autour de nous. Il a très vite appris le français. Il était à côté de moi et il voulait devenir mon ami. On savait qu’il était juif et allemand mais on ne savait pas trop ce que cela voulait dire. Avec un autre camarade, je suis allé chez lui ; on jouait au train. Il avait un Marklin, et moi, seulement un Hornby. Il jouait aux échecs avec un grand sérieux, nous aux dames. C’était un peu humiliant, mais on courait plus vite que lui, ça compensait !
Ma mère, veuve, a rencontré un homme, Pierre de Fresquet, il était vicomte et mandataire aux Halles. Quand il s’est installé à la maison, j’étais en 6 e  et je suis devenu pensionnaire au lycée Michelet. Je pleurais tout le temps. Alors ma mère m’a fait revenir et elle m’a installé dans la chambre de bonne. Grâce à la mère de Doudou, qui le lui a suggéré, j’ai pu ensuite m’inscrire en 5 e  au lycée Carnot, où il était déjà depuis la 6 e .
Le nouvel arrivant était gentil et tout à fait indifférent à mon endroit ; il lisait la presse d’extrême droite : Candide , Gringoire , Je suis partout , Aux écoutes et Le Jour comme quotidien. Je savais que notre famille n’allait pas à la messe ni à aucune cérémonie religieuse. Avec toute cette presse antisémite à la maison, je suis devenu sensible à ces questions. Je ne comprenais pas tout ce que je lisais, mais je finissais par trouver déplaisante cette succession d’articles haineux. Surtout après le suicide de Roger Salengro 2 .
Depuis le lycée Michelet, j’étais devenu un mauvais élève. Je n’ai pas redoublé ma 6 e , mais avais été admis de justesse en 5 e . Je suis même passé en conseil de discipline en 4 e . « Inapte aux études secondaires » avait écrit le proviseur à la suite d’un avis du professeur de français-latin. Un avertissement avait suivi.
Au moins, au lycée Carnot, avais-je de bons camarades, qui me soutenaient le moral. Jacques Rigaud, élégant, réservé et spirituel, digne de jouer dans une comédie américaine ; Jacques Charpentier, insatiable pour nous raconter les affres qu’avait connues son père pendant la Grande Guerre ; il avait été fait prisonnier en 1940, et son fils se proposait d’aller travailler en Allemagne pour hâter le retour de son père. Mais qui aurait donc imaginé, à cette date, que cette « relève » était une forme de collaboration ? Aucun d’entre nous en tout cas. Il y avait Pierre Engel, l’aîné, suisse je crois bien, et qui était un sage – il l’est demeuré puisqu’il est devenu un avocat honoré et professeur de droit à Genève.
Enfin, il y a eu un nouveau venu, qui a débarqué d’Eu, dans la Somme, au milieu de notre année de seconde. Manifestement, ce « provincial » avait un ou deux ans de moins que nous, souriant et sans complexe. En quelques mois, il s’était découvert comme étant le premier dans toutes les matières – je dis bien toutes. Il a aussitôt fait partie de notre groupe, où figurait Claude Ezratty, rieur et facétieux, et devenu Claude Estier, président du groupe socialiste au Sénat. « Vous irez loin, lui avait dit notre professeur de français Virebayre, vous avez une belle voix. »
Quant à Henri Duhamel – Riton –, sensible à ma faiblesse en trois ou quatre matières, il entreprit de m’apprendre à faire des progrès. C’est bien à lui que je dois d’avoir été reçu au bac première partie du premier coup.
Plus tard, devenu polytechnicien, il a été PDG de Ducretet-Thomson 3 .
Toujours nourri par la « bonne presse », je commençais à m’intéresser aux affaires internationales. J’avais rencontré aux sports d’hiver le deuxième fils d’Édouard Daladier. Nous étions devenus amis et j’éprouvais une certaine sympathie pour son père – même si la capitulation de Munich m’avait humilié. Depuis la remilitarisation de la rive du Rhin et l’ anschluss de l’Autriche, mes camarades et moi étions très attentifs à la montée en puissance d’Hitler. On avait l’impression que nos dirigeants étaient paralysés. Le fait que Blum n’avait pas aidé les Républicains espagnols m’avait blessé. Bref, je voyais que nous avions une politique de poltrons mais je sentais qu’autour de moi, de tous les côtés, avant tout, chacun voulait la paix, se concilier Hitler en lui faisant des concessions. Et quand l’Allemagne nous a battus 2 à 1 au football, je n’ai pas été le seul à y voir un mauvais présage.
J’ajouterais que nous étions assez irrités contre ces chanteurs – Maurice Chevalier, Charles Trenet, Tino Rossi – qui démobilisaient les esprits…
 
Comment ta famille a-t-elle réagi au début de la guerre ?
 
Dès le début de la guerre, je regardais sur l’atlas de Vidal de la Blache – que j’ai toujours – l’avance des Allemands. On écoutait la radio LL 4 . Je me disais qu’ils allaient arriver puisqu’ils étaient déjà sur la Somme. Tout d’un coup, il y a eu une panique dans Paris, on a appris que le gouvernement brûlait des archives et fuyait à Bordeaux. Et là, tout le monde a décidé de partir. Personne ne savait ni comment ni où.
Nous avons alors « fait l’exode » en 1940 comme beaucoup de Français. Toute la famille s’est retrouvée chez ma tante Yvonne, en Normandie, tandis qu’on apprenait que mon cousin Henri, le neveu de maman, était fait prisonnier. À peine arrivés, on apprenait aussi que les Allemands avaient franchi la Seine ; alors nous avons décidé de nous retrouver près d’Angoulême, à Aigre. Mais comme il n’y avait pas assez de place dans la voiture de mon oncle Georges, ma cousine Guiguite et moi sommes partis à vélo.
Notre exode s’est déroulé comme dans un film, au milieu de tous ces gens sur la route, qui n’avançaient plus. Dans ma classe, au lycée Carnot, tout le monde était parti. Comme beaucoup, nous sommes revenus rapidement chez nous.
De retour à la capitale en septembre, je retrouvais le lycée Carnot et mes camarades, sauf Doudou qui était resté en zone libre, près de Limoges, à Saint-Yrieix-la-Perche, bourgade dont son père était le maire.

La guerre et le départ
Comment s’est passé le retour d’exode ?
 
Les Allemands étaient à Paris. Le premier jour où je les ai vus, ils étaient dans ma boulangerie de la rue du Rocher et ils avalaient tous les gâteaux. Mais ils payaient ! Au début – en juillet 1940 – c’était une occupation douce. Ce qui n’a pas duré.
En 1941, commence la vraie pénurie. Je me rappelle que, quand je revenais du lycée, on faisait la queue chez le crémier, il nous donnait un quart de beurre, quelques œufs. Je n’ai jamais fait de marché noir. Ma mère a seulement troqué des bas de soie qu’elle avait à bon compte contre de la nourriture.
Au début de 1941, un avis passe dans la presse invitant les Français de confession israélite à se déclarer à la mairie. Ma mère m’apprend que c’est notre cas, et qu’il faut y aller. Nous nous rendons donc au commissariat de la rue de Lisbonne. Sur nos cartes d’identité, on met le tampon « juif ».
Pour dire vrai, nous n’avons pas cru que cela tirait à conséquences.
Quelques jours plus tard, le père d’André Bordessoule, sa femme, sa fille Claude et Doudou nous invitent à dîner. Ils expliquent alors à maman qu’ils s’inquiètent pour moi et qu’il ne faut pas que je reste en zone occupée. Les Bordessoule, qui m’aimaient beaucoup parce que j’étais l’ami de leur fils, étaient des notables. Le père de mon copain dirigeait un hebdomadaire de droite, tendance Candide  : Le Nouveau Cri , il était donc très informé.
Il nous parlait avec affection mais ma mère s’est étonnée parce qu’elle pensait que les mesures antijuives ne concernaient que les étrangers. Monsieur Bordessoule l’a détrompée.
À cause de son travail, maman ne pouvait pas quitter Paris. Les Bordessoule décidèrent de me recueillir, dans leur maison, en zone libre.
Le père d’André Bordessoule m’a ainsi sauvé la vie… Il m’a hébergé chez lui dans la Haute-Vienne et surtout, il m’a fait faire, par sa mairie, une nouvelle carte d’identité, sans le tampon « juif ». Je suis rentré en première au collège de Saint-Yrieix-la-Perche, où était déjà Doudou.
 
Tu n’es pas resté là très longtemps ?
 
Non. Je ne voulais pas m’éterniser chez les Bordessoule, être importun. Je me jugeais hors de danger avec ma nouvelle carte d’identité et, surtout, je voulais retrouver maman. Je suis donc repassé en zone occupée. À l’aller, j’avais été caché dans le coffre d’une Citroën, au retour j’ai franchi la frontière par un chemin de traverse.
 
Quel était alors ton sentiment par rapport à ces questions ?
 
Je savais que j’étais israélite, ma mère l’étant par sa naissance, mais on ne me l’avait jamais dit. J’étais menacé, mais je n’y croyais pas. Je m’appelais Ferro, pas Levy ou je ne sais quel nom à consonance juive ! Et pourtant, j’étais préparé à l’antisémitisme par la lecture de tous ces journaux qui traînaient chez moi.
Je n’arrivais cependant pas à me sentir vraiment en danger.
En classe de philo, j’avais Merleau-Ponty comme professeur. Ses cours étaient éblouissants et ils nous dépassaient souvent. Dans ma classe il y avait Claude Ezratty devenu Claude Estier et Claude Lefort, déjà le plus brillant de tous. Il nouait avec Merleau-Ponty pendant les cours un véritable dialogue dont nous nous sentions tous exclus. Il y avait également Michel d’Ornano dans cette classe. Il avait fait exploser une grosse boîte d’allumettes pour protester contre le cours de notre professeur d’histoire, Pierre Angrand, qui avait salué la Commune de Paris pour ne pas avoir capitulé devant l’ennemi. L’allusion à Pétain était claire ; Angrand fut convoqué par le proviseur après une dénonciation. Merleau-Ponty est d’ailleurs allé le défendre.
J’appris ensuite que Merleau-Ponty avait alerté deux de nos camarades juifs et leur avait conseillé de se réfugier en zone libre. Il leur avait donné le nom d’un collègue à lui à Lyon, qui pourrait les aider à avoir une place au lycée.
Quant à moi, sous la pression de maman, je suis reparti en zone libre. Maman, elle, est restée à Paris, elle ne voulait pas quitter son travail. Elle était persuadée que sa vie, ses relations l’excluaient des cibles des antisémites. Elle a été arrêtée, internée à Drancy puis à Beaune-la-Rolande, puis déportée. Et je ne l’ai jamais revue.
J’ai ainsi passé trois fois la ligne de démarcation tout seul. La première fois, j’étais allé chez Bordessoule, la deuxième fois je suis repassé sans rien dire à personne. Il existait plusieurs techniques pour passer en zone libre sans papiers. La troisième fois je suis passé en barque. Et c’est en zone libre que j’ai appris l’arrestation de maman.
J’étais à Grenoble. Pourquoi Grenoble ? Il fallait bien choisir une destination. Or, je connaissais le travail de Raoul Blanchard dont j’avais lu avec beaucoup d’admiration le livre sur les États-Unis ; j’ai choisi Grenoble pour cette raison unique. Je n’avais aucun autre motif d’y aller. À l’époque, je voulais faire de la géographie après mon bac, et c’est Blanchard que j’avais trouvé le meilleur.

La Résistance
J’avais 17 ans quand je suis arrivé à Grenoble.
Je ne connaissais personne. Je suis donc allé voir Blanchard pour me présenter à lui, je venais de passer mon deuxième bac à Lyon.
Blanchard, vieux monsieur très digne, très direct, a tout de suite compris pourquoi j’étais en zone Sud – et d’ailleurs je lui avais dit que j’étais israélite –, il m’a proposé très gentiment une aide matérielle. J’ai refusé en lui expliquant que le patron de ma mère, monsieur Worth, m’aidait – il avait dit à ma tante qu’il m’enverrait de l’argent jusqu’à mon baccalauréat. Il m’a aidé, en fait, jusqu’à la fin de 1941.
Ce que je ne savais pas alors, c’est que je ne reverrais plus maman. J’ignorais même comment elle avait été arrêtée. Je ne l’ai su qu’après, par ma cousine Christiane, avec qui j’avais fait l’exode et par ma tante Yvonne, par cette partie catholique de ma famille qui ne craignait rien et pouvait essayer de s’informer. Je crois qu’à Drancy ou à Pithiviers elle a pu une fois recevoir un colis.
Au début, à Grenoble, j’ai bien reçu de l’argent de monsieur Worth, c’était une somme convenable. Et puis cela s’est arrêté. J’ai dû travailler. Parallèlement, j’étais en hypokhâgne au lycée de Grenoble. C’est là que j’ai eu mes premiers amis en zone Sud.
Tout de suite j’ai trouvé une pension de famille où j’ai été coturne de Jean-Jacques Servan-Schreiber pendant près de trois mois. Mais c’était trop cher pour moi ; je suis allé plus loin, à environ 5 kilomètres de Grenoble. En khâgne, j’avais une amie qui s’appelait Janine Kanapa. Sa maman, une femme genre Françoise Rosay 5 , m’accueillait très gentiment. Il n’y avait rien entre Janine et moi. On était simplement bons camarades, et on se voyait souvent. Quand j’ai passé mon certificat d’histoire du Moyen Âge, elle m’a aidé parce que j’étais plutôt nul en latin. Je cherchais un thème pour ce certificat où il n’y aurait pas trop de latin. J’ai pensé à la naissance du royaume de Hongrie. J’avais été passionné par le livre de Louis Halphen, Les Barbares . Robert Latouche, médiéviste, traducteur de Grégoire de Tours 6 , me félicite pour le choix de ce sujet. Je cherche la documentation : elle était constituée de plusieurs volumes en latin sur le couronnement du roi de Hongrie ! Janine m’a tout traduit, ce qui était le plus gros travail. J’ai eu cependant une note médiocre parce qu’il n’y avait pas beaucoup de créativité dans ce travail, mais je suis passé.
Il y avait également en hypokhâgne une fille pour laquelle j’avais un petit faible : Marcelle Héranger, très jolie, très vive. Je me souviens également de Simone Voisin, un peu cow-girl. C’est elle qui m’a introduit dans un réseau de résistance. Mais du côté de Marcelle il n’y avait pas de réciprocité.
Dans le groupe, on se méfiait d’un garçon parce qu’il était pétainiste. Pétainiste mais anti-allemand. On s’en méfiait tout de même. Et puis il y avait Weysager, dont le nom est resté inconnu, un jeune intellectuel poète ; il nous dominait tous avec son charme, sans aucune arrogance. Un autre, Sumpf, très secret, et évidemment résistant, est devenu plus tard philosophe.
Parallèlement je faisais ma licence.
 
Est-ce que vous parliez des menaces qui pesaient sur vous ?
 
Absolument pas. On ne parlait de rien ; ce problème était entièrement refoulé. Pour ma part, je pensais surtout à maman : que devenait-elle ? Puis, quand sera-t-elle libérée ? Par prudence, on ne m’écrivait pas. Il fallait aussi que j’aie ma licence pour pouvoir gagner ma vie.
 
Mais vous ne parliez pas de votre situation de réfugiés ?
 
Pas du tout ; il y avait beaucoup de réfugiés de toute sorte. Et puis, il n’y avait pas de danger à Grenoble où régnaient les Italiens. En zone Sud, on se trouvait d’ailleurs très libres. Ce fut vrai jusqu’à ce que les Allemands occupent la zone Sud en novembre 1942 puis Grenoble, en septembre 1943.
 
Quels étaient vos sentiments ? Étais-tu malheureux ?
 
Malheureux oui, comme chacun dans son coin.
Je n’avais pas de nouvelles de maman… C’est pourquoi madame Kanapa était très gentille avec moi, elle me dorlotait.
Nous n’étions pas traqués. Dans la rue, il n’y avait rien. Personne ne parlait de ça. On savait seulement que les Italiens qui occupaient Grenoble protégeaient les israélites contre la police française. En zone Sud, je te rappelle que les juifs ne devaient pas porter l’étoile. Pas de tampon sur leur carte d’identité jusqu’en novembre 1942, pas d’étoile. La zone libre, c’était tout à fait un autre monde par rapport à Paris.
 
Mais les lois antijuives ? Ce n’était pas de l’antisémitisme effectif, ça ?
 
Qui les connaissait vraiment ? Tu connais, toi, actuellement les lois sur les Algériens ou les médecins psychiatres ? Les connaîtrais-tu si tu avais 17 ans et qu’elles ne te concernaient pas (encore) ? On savait qu’il y avait un numerus clausus , qu’un israélite ne pouvait pas être avocat. On savait qu’Halphen, professeur à Paris, avait dû se réfugier à Grenoble où il avait été accueilli par ses collègues. La zone Sud servait de refuge pour la zone Nord. On attendait la libération et en même temps, on n’y croyait pas trop : c’était l’époque des victoires allemandes.
On ne vivait pas dans un contexte de peur ou de paranoïa. À l’université, notre état d’esprit était celui de la résistance. On voulait participer à la résistance. Mais comment ? Dans ma classe d’hypokhâgne, on voulait tous faire quelque chose. J’ai appris un peu plus tard que le chef de réseau était Annie Becker qui est devenue célèbre dans les années 1960 sous le nom d’Annie Kriegel 7 . Elle devait être en philo à l’époque, une classe en dessous de moi.
Un petit réseau s’est constitué dans le lycée, mais on ne se parlait pas les uns les autres. C’était extraordinairement bien cloisonné avec une prudence totale et moi je n’ai pas su l’identité réelle du garçon qui m’a conduit un jour dans le Vercors. J’ignorais d’ailleurs le rôle réel d’Annie Becker. Je ne l’ai su que le jour où elle m’a donné un ordre. On savait seulement qu’on était tous à peu près du même bord (sauf celui qui était pétainiste).
 
Quelle était la proportion des réfugiés dans votre lycée ?
 
Il n’y avait pas cinq Grenoblois en khâgne ! Sur quinze élèves, dix étaient des réfugiés de zone occupée. Nos professeurs surveillaient tous leurs paroles avec vigilance. Nous avions comme professeur d’histoire Jean Egret, grand historien, spécialiste des origines de la Révolution française. Il était de nature assez distante ; du coup nous pensions qu’il était pétainiste. Alors qu’il était gêné, sans doute de ne pas être « gaulliste » comme les autres. On voyait bien que cet Egret n’était pas de gauche. On lui demandait son avis, mais il savait qu’on se méfiait de lui. Le 11 novembre 1942 a eu lieu à Grenoble une grande manif des élèves sur la place où se trouvait l’université. On y était tous allés en chantant La Marseillaise . Il y a eu des arrestations. Les Allemands étaient déjà là. Egret était habillé tout en blanc pour qu’on puisse voir qu’il était parmi nous. À la Libération, à la suite de dénonciations, on lui a fait un procès. J’ai témoigné pour sa défense et rappelé qu’il avait manifesté avec nous ce jour-là et qu’il n’a jamais dit un seul mot contre la Résistance.
Au bout d’un certain temps, comme je ne recevais plus d’argent, il a fallu travailler. J’ai répondu à une petite annonce pour donner des cours d’histoire à Argenton-sur-Creuse. Je suis parti là-bas, avec juste une petite serviette, pas de manteau, en culottes de golf. Je me présente au cours La Terrasse. Je rencontre une dame âgée, très hautaine, genre la tragédienne Marie Marquet, de la Comédie Française.
Me prenant pour un élève, elle me demande dans quelle classe je suis, me prend pour un imposteur. Elle me trouve un peu jeune quand je lui dis que je suis venu pour l’annonce et montre mes diplômes. Elle n’a que six heures d’histoire à me donner : « Vous ne pourriez pas enseigner autre chose ? » me demande-t-elle. « L’anglais aux petits ? » J’accepte. « On vous logera ici, vous aurez ainsi douze heures de cours. On a une petite chambre là-haut. On va s’arranger. »
Elle m’explique alors que des élèves protestent parce qu’ils n’ont plus de professeur d’anglais. Je dois commencer mes cours tout de suite après le déjeuner. Je demande : « Quelle classe ? » Philo et maths-élèm.
Ces douze élèves de terminale avaient devant eux les livres que j’avais eus moi-même l’année précédente, en khâgne. Je n’y avais rien compris.
Je leur dis : « Je pense qu’il y a un malentendu. Moi je peux vous enseigner l’histoire. » Ils protestent : « Non, non, l’anglais. »
Pour gagner du temps, je leur demande par écrit leur identité et je m’aperçois qu’ils sont tous plus âgés que moi. Surtout les filles. L’une d’entre elles, plutôt jolie mais perverse, Micheline Robert, me dit : « Faites donc des cours d’histoire en anglais ! » Je ne pouvais plus reculer. J’ai dû improviser.
Je suis resté là plusieurs mois. Je suis retourné à Grenoble pour passer mes derniers certificats. J’ai trouvé un autre cours ensuite à La Tour-du-Pin, près de Grenoble. Nous étions en 1943, il y avait déjà les Allemands. Cela devenait plus risqué, parce qu’il fallait que j’aille à la gare à 5 heures du matin deux à trois fois par semaine.
Je n’avais pas de faux papiers, mais j’étais en culottes courtes. Je revenais vers 8 heures le soir. Et puis ça recommence, le directeur me demande si je peux enseigner l’allemand : « Vous savez, il n’y a qu’un seul élève et il est en 6 e  », me dit-il ; j’accepte. Ce garçon était un petit ange, surdoué. Il apprenait l’allemand plus vite que moi, dont c’était la deuxième langue. On avait pris un petit livre que j’avais acheté à Grenoble pour lui. Je préparais la traduction dans le train. J’étais page 4, il était déjà page 18. C’était horrible ! Tels furent mes débuts dans l’enseignement.
 
Tu n’avais pas l’air très inquiet. Le danger se rapprochait pourtant ?
 
Non le danger ne se rapprochait pas. Il était là. Le danger, c’était de prendre le train tous les matins et tous les soirs. Les Allemands étaient là et ils gardaient la gare.
Avec la chute de Mussolini, les Allemands étaient arrivés subitement à Grenoble ; en 1943, ils avaient carrément fusillé des Italiens et ils faisaient régner la terreur : rafles, arrestations.
Et puis, il y avait la police de Vichy. J’étais ami avec un avocat, Pierre Stibbe, qui habitait dans la même pension de famille que moi, à La Revirée. Un jour, des policiers sont venus pour l’arrêter. Il était en effet agent de liaison d’un mouvement de résistance, le MLN ou les MUR 8 . Heureusement, il était justement parti en mission à Lyon. Les policiers ont alors monté une souricière. Je suis donc parti à Lyon pour l’intercepter avant qu’il ne reprenne le train pour Grenoble. Je l’ai attendu à la gare de Perrache, planqué, pendant un jour et une nuit. Quand je l’ai enfin vu, j’ai pu le prévenir et ainsi le sauver. Plus tard, il est devenu le parrain de ma fille, Isabelle.
 
Le danger était pour tout le monde ?
 
Oui. Un jeune était toujours en danger, il ne fallait pas se promener en groupe. On craignait d’être pris en otage dans une rafle. J’avais peur le soir surtout. J’aurais pu être pris dans la machine de répression aveugle. À la fac, où ce n’était plus le temps des Italiens, on se donnait discrètement des informations.. « Marc, ne va plus à La Tour-du-Pin. La gare, c’est dangereux. » J’étais averti.
 
Tu étais impliqué dans la Résistance alors ?
 
Dans ma classe, il y avait un réseau. Ce réseau m’a donné l’ordre à travers Simone Voisin d’aller aux portes de Grenoble pour me renseigner sur les Allemands qui y étaient. Comme je parlais un peu allemand, je devais aller bavarder avec eux pour identifier leurs origines, voir s’ils étaient de vrais Allemands ou des soldats venant des pays occupés, des Polonais par exemple. Venaient-ils du Nord ou du Sud ? Je ne connaissais pas la raison de cette mission. Je l’ai comprise plusieurs semaines ou mois après. La résistance envisageait une attaque sur Grenoble. L’idée était de privilégier les attaques par les portes qui n’étaient pas tenues par de vrais Allemands, mais plutôt par des Polonais ou des Tchèques.
Moi j’y allais mine de rien : « Guten Morgen » … Les soldats me répondaient et je devais reconnaître leur origine d’après leur accent. Mon professeur à Carnot, Peyraube, m’avait appris à les distinguer et j’avais l’oreille. Je revenais en expliquant : là il y a un Sud-Deutsche , là ce sont des Polonais ou autre chose et ils notaient. C’était mon rôle.
 
Tu es donc rentré dans un réseau ? Que savais-tu de ce réseau ? Est-ce qu’il était communiste ? gaulliste ? autre ?
 
Non, vraiment, cela est une question que l’on pose depuis l’après-guerre, mais qui n’avait pas de sens. Moi, je n’en avais aucune idée. Ce type de préoccupation ne me concernait pas. J’ai rejoint un réseau. La question de l’obédience politique ne se posait pas. Communiste ou pas, c’est une question que l’on se pose quand on est communiste ou que l’on s’est posé après la guerre. Les communistes ? Il y en avait très peu et moi je n’avais alors aucune idée (et mes camarades non plus) de la teneur, communiste ou pas, des différents réseaux de résistance. D’ailleurs, il y avait des réseaux FFI et d’autres FTP, mais on ne choisissait pas. Pour la plupart, c’était une question d’opportunité, de circonstance.
 
Quel est donc le sens de ta démarche ?
 
Comme pour tous les résistants : primo , contribuer à chasser les Allemands ; secundo , contribuer à chasser les Allemands. Tout le monde d’ailleurs était plus ou moins solidaire de ces réseaux de résistance. Il n’y avait qu’un groupe que l’on savait collabo, c’était celui autour d’un jeune libraire de Grenoble. Tous les autres étaient plutôt liés à la résistance ; à l’idée de la résistance sinon à l’action.
Nous étions anti-Vichy mais notre problème c’était les Allemands. Il faut rappeler – une fois de plus – qu’à côté de la zone occupée, la zone libre était vraiment différente, au moins jusqu’en 1943. À l’époque je n’étais d’ailleurs moi-même pas spécialement anti-vichyste. Pour nous, le salaud c’était Laval. Pour ce qui concerne Pétain on ne savait pas trop. L’autre, Darlan, était parti. L’ennemi c’était la Milice. Il y en avait à Grenoble, mais en fait, en ville, on ne craignait pas vraiment ces gens-là. On avait surtout peur d’être arrêté dans une rafle improvisée. Et c’est ce qui s’est passé.
Un dimanche, est organisée une balade entre des copains de la fac. Il se trouve que je n’y suis pas allé. Et ils ont été arrêtés à notre lieu de rendez-vous, devant la bibliothèque. L’un d’entre eux, Wolpert (qui a ensuite été déporté), avait sur lui un papier sur lequel était écrite la liste des membres du réseau. Annie Becker, qui s’est révélée, seulement à ce moment-là, comme le chef du réseau, savait qui était sur cette liste. Elle a organisé les planques. On m’a caché chez un camarade qui s’appelait Maurice Bertrand. Je suis resté chez lui, début juillet 1944.
Maurice Bertrand était notre aîné. Il avait fini sa licence d’histoire et il était très intelligent. Il n’appartenait pas au réseau, n’était pas sur la liste. Mais on ne posait pas de questions. Il m’a hébergé.
À propos de Maurice Bertrand, il me revient un épisode qui me semble intéressant d’un point de vue historique. En juin 1944, nous étions, ce jour-là, je m’en souviens encore, au Café anglais, lui, moi et deux copains (Gilles Lasfargues et Nicol Albertin qui sont toujours mes amis depuis soixante ans). Le premier, Gilles Lasfargues, est devenu vice-président de la Banque de l’Europe du Nord ; le second, Nicol Albertin, trésorier-payeur général. Maurice nous explique alors qu’il est bien embêté parce que, étant de la classe 42, il devait bientôt être appelé au STO. Et il ne savait pas quoi faire. « Je peux difficilement aller au maquis », nous dit-il alors, signifiant par là que lui, un fils de notable – son père devait être notaire ou quelque chose comme ça –, ne pouvait pas aller au maquis à cause de sa famille, de ce que les gens allaient penser. Il était pourtant de gauche. Le fait qu’il ait pensé cela et nous l’ait dit montre bien qu’à cette époque, pour beaucoup, le maquis était un ramassis de voyous et de terroristes. « Vous me voyez, moi, aller au maquis ? » voulait-il dire.
Il ne savait donc pas quoi faire. Il s’est même demandé s’il ne devrait pas aller dans la Milice. « Comme cela, disait-il, je pourrai vous protéger et je ne partirai pas en Allemagne. » Il reconnaissait que ça la foutait mal mais en fin de compte, c’était une option comme une autre pour ne pas aller en Allemagne. Or, on a été un peu choqués mais pas indignés ! Ne pas aller en Allemagne c’était déjà une forme de résistance. On ne lui a pas dit « tu vas devenir un salaud ». On a réfléchi avec lui.
 
Ce récit fait penser à Lacombe Lucien 9  ?
 
Non, parce que Lacombe Lucien passe d’un bord à l’autre, par hasard. C’est parce que l’instituteur ne le reçoit pas qu’il rejoint la Milice. Tandis que pour Maurice, c’était une manière comme une autre d’échapper au STO – et c’était son seul objectif.
C’est vrai qu’il y avait différents types de miliciens. Il y avait les vrais collabos, et aussi la Légion française des combattants 10 , et d’autres. Il y avait des degrés de répugnance. Aujourd’hui la Milice indigne. Ce qui est intéressant c’est que, bien qu’hostiles à la Milice, cela ne nous ait pas indignés sur le coup car l’obsession à l’époque était de ne pas aller en Allemagne, ou de résister.
Certes, en mars 1944, il y avait eu les Glières 11 . Mais on ignorait qui avait investi les Glières. On l’a su après. Sur le moment, on savait que le maquis des Glières avait été réduit mais on pensait que cela avait été le fait des Allemands, d’eux seuls. Nous ne connaissions pas le rôle réel de la Milice. Il ne faut pas oublier que les nouvelles étaient rares et incertaines.
Maurice Bertrand n’a pas rejoint la Milice en définitive. Quand son heure d’appel est venue, il s’est caché. Il est ensuite devenu militant de gauche puis conseiller municipal socialiste de Grenoble dans les années 1980.

Le maquis, le Vercors
J’étais chez lui, planqué, depuis l’arrestation du groupe. On est au début de juillet 1944. Un garçon genre boy-scout, assez rude, entre et me dit : « On a les ordres. Tu vas au maquis ! »
 
Le débarquement de juin 1944 avait déjà eu lieu en Normandie. Que pensiez-vous alors de la situation ?
 
Tout le monde était au courant du débarquement, bien sûr, mais ce débarquement ne semblait pas avoir de suites, de conséquences à l’autre bout du pays. On l’a oublié : pendant un mois ou plus, rien n’a bougé. On n’avait plus l’impression que c’était la libération de la France qui progressait. Le 6 ou le 7 juin, nous y avions cru, mais dès le 9 cela n’avançait plus. Et depuis, la répression – les Allemands, la Milice – se resserrait, même à Grenoble.
 
Comment vous arrivaient les nouvelles ?
 
Par la radio, en particulier par la radio suisse de Lausanne, dans l’émission de René Payot : « Nouvelles de l’étranger », par la radio anglaise aussi, évidemment.
 
Comment s’effectue ton départ au maquis ?
 
Ce garçon m’emmène. Mais je ne savais pas où nous allions. Il y avait, autour de Grenoble, plusieurs maquis dont le Vercors, l’Oisans et d’autres dans la montagne plus au sud.
Mais, on ne pose pas de question, on obéit. Il me dit : « Tu t’habilles “en bourgeois”. Tu prends une petite valise, un ou deux bouquins. Tu dis que tu prépares ta session de septembre là-haut avec tes bouquins. » Je mets donc mon seul et unique costume, ma seule et unique cravate, ma chemise, je prends ma toute petite valise avec deux livres : le Traité de géographie physique de Martonne et les Essais de Montaigne, et je pars avec lui au maquis, à pied.
On traverse le Drac ou l’Isère, je ne sais plus. Simone Voisin m’avait expliqué qu’en cas de problèmes on irait dans l’Oisans. Je vois bien que ce n’est pas par là que nous nous dirigeons : « Ce n’est pas dans l’Oisans qu’on va ? » ai-je demandé. Pas de réponse.
Je ne pensais pas que l’on irait dans le Vercors. Là-bas, il y avait l’armée, la partie de l’armée d’armistice passée à la Résistance. Mais on ne pose pas de question ! Nous passons le Drac et là se produit un petit incident qui mérite d’être raconté. Le garçon qui était venu me chercher s’appelait Henri. Au moment où nous allons traverser le Drac, il me propose d’échanger ma valise contre son sac. « Ta valise est lourde et pas commode, me dit-il, prends plutôt mon sac. » J’accepte sans discuter. Autour du Drac il y avait des sentinelles allemandes, je le savais. Ce que j’ignorais en revanche, c’est qu’il y avait des grenades dans le sac que l’on venait de me confier. Je ne l’ai su qu’après, il me l’a dit une fois qu’on avait traversé le fleuve. Quarante ans après, cet Henri a été furieux quand il m’a entendu raconter cette histoire. Il m’a dit que ce n’était pas vrai, que c’était une blague. Blague ou pas, je l’ai cru. Et cela ne m’a pas choqué. Il était un résistant responsable ; moi, rien du tout. Sa vie valait plus cher que la mienne. Il fallait qu’il sauve ses missions, etc.
Une voiture nous prend, on me met sur le porte- bagages, sur le toit. On me dit de faire gaffe aux fils électriques qui traînent dans le ciel des villages, de ne pas lever la tête. Il y avait un nombre incroyable de virages sur cette route qui montait dans le Vercors. Je n’étais pas à l’aise, tu peux me croire. On fait quelques kilomètres et là, je découvre le Vercors : partout des drapeaux français, des affiches de la République, des tas de gens, très gais, des filles et des garçons dans des petits villages de montagne, comme une île au milieu de la zone occupée. Le Vercors, c’était six ou huit petits bourgs répartis sur quatre-vingts kilomètres sur quarante.
On était loin de l’atmosphère de Grenoble, avec les rafles, les Allemands, la peur, les restrictions. Dans le Vercors, quand j’y suis arrivé, il y avait un peu une ambiance de kermesse, il ne manquait plus que les gens chantent La Marseillaise . C’était peut-être dans ma tête… C’est le souvenir que j’en ai.
 
Que se passe-t-il une fois arrivé dans le Vercors ?
 
On arrive dans un petit village, Saint-Martin-en-Vercors, et Henri me dit : « C’est là que tu descends. Tu m’attends devant cet arbre, j’ai une mission plus loin et je reviens. Tu m’attends pendant une heure ou plusieurs. » C’était l’été, je pouvais rester dehors sans problème. Et j’attends là avec ma petite valise, ma cravate et mon veston. Passe une patrouille qui m’interpelle :
« Qu’est-ce que tu fais là ?
– J’attends Henri.
– J’connais pas d’Henri. T’es de la Milice, tu te camoufles ? Allez, on l’embarque. Si ton Henri ne revient pas, on te fusille. »
Ils m’enferment dans un pavillon, un garde armé me surveille en attendant qu’on me juge. Le lendemain, Henri arrive, on me libère. Ouf ! C’était des républicains espagnols, des mecs pas commodes. Après ils ont rigolé, mais avant, ils ne rigolaient pas. De là, Henri me conduit au PC militaire, au poste central de l’armée.
 
Quelle armée ?
 
L’armée qui occupait le Vercors. C’était des éléments de l’armée d’armistice passés à la résistance. On m’engage au 6 e  bataillon de chasseurs alpins. On me donne un uniforme de chasseur alpin, un beau béret, et on me fait marcher au pas, saluer, tourner à gauche. Je me demandais ce que je faisais ainsi toute la journée à avancer au pas. C’était une formation militaire, comme aux Invalides ! Un moment donné, un lieutenant passe – on était une trentaine dans cette unité. Il demande à chacun son métier. Prêtre, boulanger… « Et toi ? » me demande-t-il. « Je suis dans la géographie, je fais une licence de géographie.
– Très bien. Tu seras à la carte. Tu vas là-bas. »
Je suis conduit dans une maison, un pavillon, où réside l’état-major du Vercors.
On me présente au capitaine. « On n’a personne pour la carte, tu vas t’installer là, et tu tiendras la carte. »
On me met dans la salle de bains, dans la baignoire. On m’installe une planche, des papiers avec des punaises, un crayon, on me dit : « Voilà, on va te donner la position du lieutenant, d’untel et d’untel, tu notes, tu fais ce qu’il faut. »
Je savais ce qu’était une carte, tous les types de carte. Je fais mon petit boulot. Passe le capitaine. Il m’interroge. Il trouve que je n’ai pas assez à faire pour m’occuper. Il fait installer le téléphone à côté de ma baignoire : je devais répondre aussi au téléphone. Le premier coup de fil que je reçois émane du PC civil.
 
C’est-à-dire ?
 
Poste de commandement civil. Moi, j’étais au PC militaire. Eux étaient des résistants simples civils, qui étaient réputés communistes ou FTP 12 .
 
Pourquoi « réputés » ?
 
Ça voulait dire n’obéissant pas à l’armée. On ne disait pas « communiste », on disait FTP. Je comprends très vite qu’il y a une rivalité entre PC civil et PC militaire.
Au téléphone, je reconnais Lamblin, un copain de fac. En confiance, il ne tarde pas à m’expliquer qu’il existe des problèmes entre les deux PC et il m’en donne les raisons. Au début, nous ne nous parlions que par téléphone et puis après nous nous sommes rencontrés. Je comprends que d’un côté, les résistants (ceux du PC civil) voulaient réaliser des actions d’éclat, les plus nombreuses possible et que, de l’autre côté (PC militaire), ils n’étaient pas d’accord, ils avaient reçu l’ordre, d’Alger, d’attendre le débarquement allié avant d’agir.
Les résistants civils faisaient des coups de main auxquels l’armée était hostile parce qu’elle avait peur que cela ne déclenche une opération allemande. Ce qui s’est passé aux Glières.
Au PC militaire, on attendait un débarquement des Alliés pour attaquer Grenoble, comme cela s’est passé ensuite dans le Midi. L’armée du Vercors ne voulait pas d’opération imprudente et improvisée. Du coup, les FTP les accusaient d’inaction, de trahison. Il y avait donc un vrai différend dont j’ai été très vite au courant.
 
Quelle était ta position ?
 
Dans l’armée, un simple soldat ne prend pas « position ». De fait, moi, j’étais dans l’armée parce que mon réseau m’y avait inscrit. Le garçon qui m’avait amené avait sans doute agi sur instructions. J’aurais pu aussi bien être envoyé au PC civil avec les FTP ou d’autres résistants qui n’obéissaient pas à l’armée et qui étaient en rivalité – pas vraiment en conflit – avec l’armée.
Je n’avais aucune position a priori , mais j’étais plutôt d’accord avec l’armée parce que je savais qu’on attendait vraiment un débarquement. Les actes « terroristes » que commettaient les FTP entraînaient la mort de quantité d’otages. On n’en voyait pas vraiment la nécessité. De Gaulle lui même avait dit qu’il ne fallait pas multiplier les attentats. De toute façon, ce n’était pas un conflit à ma portée. Moi, j’étais soldat de deuxième classe, je n’avais pas à exprimer une opinion.
On est alors le 13 juillet et le débarquement était prévu pour le 14. Le 13 juillet, au PC militaire, je reçois un message codé, que je transmets. J’entends alors des cris venus de l’état-major : « Les salauds, ils nous abandonnent ! Trahison ! Ce de Gaulle, quelle ordure ! » Ils venaient d’apprendre que le débarquement avait été reporté. Et du coup, eux, les militaires, accusaient de Gaulle de les avoir lâchés.
En fait, ce n’était pas le cas, on le saura plus tard. Mais c’est comme cela que ç’a été vécu dans le Vercors.
La nuit du 13-14 juillet, tout le monde est donc furieux, le colonel Hervieux 13 , une sorte de d’Artagnan, le capitaine Pierre Tanant, efficace et près de ses hommes, le lieutenant, le sous-lieutenant, moi qui étais sorti de ma salle de bains.
La nuit passe. Et le lendemain, vers 6 heures du matin, un lieutenant me réveille, des milliers de parachutes tombent sur le Vercors, ceux qui étaient prévus pour soutenir le débarquement. Le débarquement avait été reporté mais pas l’envoi des parachutes. Défaut de coordination. Ordre est donné à tout le monde d’aller ramasser ces parachutes. Moi-même, j’ai été mitraillé par un mouchard allemand qui tirait sur ceux qui en ramassaient. Le premier container que j’ouvre, c’était du tabac. Les autres contenaient des armes, des bazookas, des balles, des fusils. Nouvelle fureur ! Comment rassembler tout cela ? Les containers étaient éparpillés sur des dizaines de kilomètres !
Très vite, on apprend par téléphone que les Allemands ont vu ces parachutages et que des troupes commencent à descendre de Chambéry. On est le 14 juillet 1944.
 
Tu étais arrivé à point pour l’attaque ?
 
Oui, à pic ! Au téléphone, le colonel Hervieux me donnait ses instructions : « Dis à untel de faire ci, de faire ça. » Au bout d’une journée, j’étais au courant de tout. Qui avait des armes, qui avait été attaqué, où les Allemands avaient percé, là où on se défendait bien ou pas. J’étais le seul téléphoniste et le téléphone me reliait aux différents postes. C’est comme cela que j’ai vu le moment où ça a craqué au bout de trois ou quatre jours. Depuis ma baignoire. Puis le général Zeller est passé. On m’a dit : « Ferro, tu lui apprends à se servir de nos mitraillettes » – il ne connaissait que le matériel français. Moi je savais m’en servir, mais je n’avais jamais tiré. Je lui ai appris comment on charge. Quelques jours après, c’est l’ordre de dispersion globale du Vercors dans les bois, un maquis dans le maquis. On doit quitter Saint-Martin par groupes de 30 à 60 et prendre la direction des bois.
 
Combien y avait-il de combattants dans le Vercors ?
 
Du côté des FFI, nous étions environ 2 400 personnes, mais pas tous armés, aux quatre coins du Vercors et à Saint-Martin. Je n’inclus pas les FTP qui étaient sur les bords du Vercors. Vonnie, que je ne connaissais pas alors et qui allait devenir ma femme, était FTP, mais elle n’avait aucune relation avec les dirigeants du Vercors. La résistance FTP n’avait guère de liens avec l’armée. On était seulement solidaires.
J’étais dans un de ces petits groupes qui ont dû aller se cacher dans telle ou telle forêt en attendant le jour J qui avait été repoussé. C’était une dispersion par unités d’une vingtaine à une trentaine de chasseurs. Moi, je portais une carcasse de mouton sur l’épaule, des grenades, un fusil. La grenade était la seule arme utilisable.
Tous les sentiers du Vercors étaient minés : une chèvre marchait devant nous, en tête de colonne, destinée à sauter la première en cas de mine. Et elle a sauté ! Je me suis retrouvé en tête : j’ai joué la chèvre une heure ou deux. On le faisait à tour de rôle. En effet, les yeux fatiguent, il faut se relayer. On savait que les mines étaient sous les pierres, retenues par des branches. Il ne fallait donc ni marcher sur les pierres ni écarter une branche. Ce genre d’exercice ne peut pas être effectué de façon soutenue pendant trop longtemps.
On s’est retrouvés dans une sorte de conque dans la montagne et le lieutenant nous a dit : « On s’arrête là. » On était une trentaine et nous sommes restés, comme cela, dans les bois. C’était vers le 20 juillet. Nous avions fort peu à manger et ne pouvions pas faire de feu. On a consommé une fois une boîte de sardines pour six. Il n’y avait pas d’eau et on ne savait pas très bien où on était. On était planqués. Notre lieutenant nous dit alors : « Il faut faire un coup de main dans la vallée. Des volontaires ? » Personne n’était volontaire. On tire au hasard : « Ferro ! » J’ai été tiré le premier avec deux autres.
On descend de la montagne, à 4 heures du matin, tous les trois. En faisant attention aux mines. Là, nous tombons chez un paysan qui nous reçoit avec un balai ; on entend des chiens. Les Allemands n’étaient pas loin. Le type nous explique qu’il ne peut rien nous donner parce que les Allemands viennent tous les jours pour compter combien il a de poules et d’œufs, etc. Il n’y a rien à faire : « Foutez le camp ! » nous dit-il. Visiblement il avait peur. Il en avait marre. Il nous a tout de même donné du pain, deux ou trois trucs, pratiquement rien. On l’a payé. On est remontés, on s’est partagé le butin.
Deux ou trois jours après, on recommence le tirage au sort, de nouveau pour une mission de ravitaillement : « Ferro ! »
On redescend. On ne trouve pas grand-chose et quelques jours après, il faut repartir dans la vallée. On tire une troisième fois au sort. Cette fois-ci ce n’est pas moi. Mais le lieutenant déclare : « Ferro, tu connais la route, tu prends le commandement. » Alors, je prends le commandement.
J’étais accompagné d’un type mal léché, violent, brutal et d’un autre, plus timide. On redescend. Je recherchais une grande bâtisse que j’avais aperçue à ma deuxième descente. Il était 4 ou 5 heures du matin. On saute le mur qui était très haut. On arrive à l’intérieur, et là, surgit une dame, hautaine : « Terroristes ? »
Nous étions tombés dans un hospice de sourds et muets. Nous n’étions pas armés. Si les Allemands nous avaient trouvés, et que nous avions été armés, nous aurions été immédiatement fusillés. Cette question avait d’ailleurs été un sujet de discussion entre nous. Certains voulaient être armés. On était convenus qu’il valait mieux ne pas l’être. Néanmoins, nous étions tous en uniforme.
On montre nos insignes ; le « violent » voulait la frapper. Moi, je la flatte et la rassure : « Bravo pour votre dévouement, vous êtes quelqu’un d’admirable, c’est rare en temps de guerre, etc. » Elle se calme et finalement elle nous propose quelque chose. Je me souviens qu’elle voulait nous donner des nouilles. Et je lui ai expliqué qu’on n’aurait pas pu les cuire faute d’eau, et défense de faire du feu… Elle nous procure des biscuits, pas grand-chose. Et je la paye. Elle change alors complètement d’attitude et elle nous redonne quelques biscuits. C’était plutôt une rencontre désagréable en définitive si l’on considère la façon dont elle nous avait accueillis.
Au bout de quinze ou vingt jours, on reçoit l’ordre de dispersion individuelle. Le tirage au sort m’a désigné comme septième dans l’ordre des départs et je suis parti avec un copain. Lui, il allait vers Grenoble et moi je voulais essayer d’aller vers Lyon, en passant par Saint-Marcellin.
 
Est-ce que tu as combattu en définitive ?
 
À Saint-Martin, quand j’ai vu que le front était percé de partout et que plusieurs postes de combat demandaient des renforts – je recevais ces appels au téléphone – j’ai demandé au capitaine Tanant d’aller rejoindre un de ces postes. Il a refusé et m’a dit : « Je ne veux pas que tu ailles te faire massacrer pour rien. »
De fait, un ou deux jours après, vient l’ordre de dispersion. Pourtant, dans les bois, j’ai reçu l’ordre de tuer un de mes camarades.
 
Comment cela ?
 
On était une vingtaine à la recherche d’une cache, on savait que les Allemands n’étaient pas loin, et il fallait progresser en silence. On débouche sur une clairière qu’il fallait traverser, le plus discrètement possible.
Alors un lieutenant nous donne l’ordre d’avancer en rampant, en file indienne.
Devant moi, celui qui me précédait tremblait nerveusement. Il avait peur et on voyait qu’il ne pouvait pas se contrôler. Surtout il avait le doigt sur la détente – qu’il appuie dessus et on était tous morts.
Un gradé qui circulait sur nos flancs pour voir si la colonne avançait bien aperçoit la scène, me fait un signe et court en tête prévenir le capitaine. Il revient et me donne un grand couteau : je devais frapper fort à la nuque « le tremblant » quand le capitaine, en tête de la colonne, donnerait l’ordre en baissant les bras.
J’ai pris le couteau et me suis mis en position, tout en continuant à ramper derrière le malheureux dont je savais seulement qu’il était de Toulon.
C’est alors que le capitaine a levé les bras… On pouvait se redresser, je n’avais pas à frapper ; la grange qu’on apercevait au loin était donc inoccupée.
J’ai rendu le couteau.
Mais je le reconnais : j’aurais frappé.
Et ce souvenir m’a longtemps hanté.
C’est un des nôtres que j’aurais pu tuer.
Et puis, dans les bois qui est-ce que tu voulais que je combatte ? Les Allemands avaient percé de partout. Si on nous a donné cet ordre de dispersion par groupes, c’est que le Vercors avait été entièrement conquis. Cela s’était confirmé avec les planeurs de Vassieux. Le 17 ou 18 juillet était tombée une nouvelle terrible : à Vassieux, les Allemands avaient atterri par planeur. C’est moi qui ai reçu la nouvelle par téléphone. Je l’ai annoncée au capitaine. Et cela a été le désarroi. On ne m’avait au début parlé que d’un seul planeur, du type de ces gros planeurs qui avaient transporté des troupes spécialisées autrichiennes, et qui avaient libéré Mussolini. (Cela, je ne l’ai su qu’après.)
C’était donc le commencement de la fin. Le front avait été percé au nord et Vassieux, c’était au sud.
Depuis, on a dit que c’est l’arrivée de ces planeurs qui avait semé la panique. En effet, les résistants avaient préparé un terrain d’aviation pour les Alliés : Français, Anglais, Américains. En voyant arriver le premier planeur, ils ont cru que c’était un planeur allié. Or, c’était un planeur allemand ! La panique est venue du premier planeur.
De toute façon, le front était déjà percé. Mais ça, la légende du Vercors ne veut pas le reconnaître, elle veut laisser croire que c’est l’arrivée des planeurs qui a provoqué la fin. C’était, à ce moment-là, déjà bien fini. Je peux en témoigner parce que j’ai vu heure par heure comment ça s’est passé. On était déjà foutus. D’ailleurs, quelques jours après, on est partis. Les Allemands étaient beaucoup, beaucoup plus nombreux. D’après les informations que je recevais au téléphone, on avait estimé à 24 000 le nombre de troupes allemandes en opération. Et, à ma connaissance, nous, nous étions 2 400 ! De fait, il n’y avait pas 24 000 hommes en action, mais moi au téléphone je faisais les comptes. Il y en a 1 200 sur cette route, tant sur cette autre… Je notais et en tout cela faisait pour nous 24 000. (Actuellement on pense qu’ils étaient plutôt 15 000.) Bien sûr, je n’ai rien gardé des notes que je prenais ! Mais s’il est vrai qu’après coup, on a pu juger, moi le premier, que ces chiffres étaient faux, cela tient au fait que je recevais des informations qui se dédoublaient, mais le rapport des forces était bien celui-là.
 
Avais-tu alors l’impression de faire l’histoire ?
 
Non, certainement pas ; bien sûr, j’avais un regard sur ce que je faisais, mais j’étais surtout en train de faire la guerre comme je souhaitais la faire, pour défendre mon pays. Je n’étais pas historien, je ne me regardais pas agir, et je ne me posais pas ce type de questions.
 
On a l’impression souvent que tu étais comme Fabrice à Waterloo, pas forcément conscient de ce que tu vivais.
 
Je savais tout de même qu’il y avait des résistants, des pétainistes, des collabos, des Allemands. Mais pas beaucoup plus, c’est vrai.
 
Que penses-tu de ma comparaison avec Fabrice à Waterloo ?
 
Elle n’est pas tout à fait exacte. Fabrice, c’est un peu un innocent, tandis que nous nous n’étions pas innocents. On voulait résister, on ne savait pas comment. Je te parle de la khâgne. À la fac, nous étions trop dispersés. On ne se connaissait pas assez pour parler. On savait qu’il y avait des réseaux mais lesquels, quoi, comment, on ne savait pas. Quant aux opinions politiques des uns et des autres, là j’étais peut-être Fabrice, mais pas totalement, parce que je savais que Janine Kanapa était communiste, elle me l’avait dit. Elle était la sœur de Jean Kanapa, le responsable communiste, dont la notoriété a été grande dans les années 1960-1970. Annie Becker était-elle aussi au PC, elle, le chef de réseau qui m’envoyait au 6 e  bataillon de chasseurs alpins ? Je ne me suis pas posé la question. Je n’étais pas Fabrice mais je l’étais tout de même un peu. Et quand on m’a emmené au maquis, je n’ai pas posé de questions. Je suis allé là où on me le disait.
Fabrice savait qu’il faisait la guerre, mais il n’était pas conscient de ce qui l’entourait.
Moi je voulais participer, je ne savais pas trop comment. À Grenoble, j’avais dû aller aux portes de la ville et ça, c’était dangereux pour moi qui étais israélite et je le savais. Au maquis, avec un fusil dans une unité de guerre, je ne me sentais pas en danger, alors que les deux tiers des maquisards sont morts, fusillés ou exécutés.
Il y avait beaucoup de gens à Grenoble en 1943-1944 qui se planquaient dans les petits hameaux autour de la ville, Oisans, le Vercors. En 1944, on avait appris le massacre des Glières. Des résistants ont décidé alors de prévenir les réfugiés, qu’après les Glières, les Allemands allaient sûrement attaquer le Vercors. Ils ont envoyé des étudiants les prévenir. Une de ces missionnaires arrive dans un patelin où elle rencontre un couple avec deux bébés. La fille les prévient qu’ils doivent partir. Le père explique qu’il ne craint rien, qu’il est ingénieur en vacances, qu’il est en règle. Quelques heures plus tard, les Allemands sont arrivés, lui ont demandé ses papiers, l’ont emmené. Il n’est jamais revenu.
Tout le monde était en danger maintenant qu’il n’y avait plus les Italiens.
 
Penses-tu que vous avez perdu à la fois la bataille du Vercors et la guerre de mémoire du Vercors ?
 
Cela ne se posait pas dans ces termes théoriques.
Il y a eu tellement de calomnies contre les officiers du Vercors, par les communistes ou par la gauche, que je pouvais croire vrai ce qu’on racontait sur le gouvernement d’Alger, parce que je ne connaissais pas l’histoire du non-débarquement des Alliés. J’avais l’air de défendre des gens de mauvaise foi alors que j’avais beaucoup d’estime pour eux, qu’ils se sont très bien comportés, qu’ils ont été très courageux. Les morts furent nombreux parmi eux. Avec moi, ils ont été épatants, avec d’autres aussi. Or, à gauche, dire du bien de ces officiers du Vercors, c’était mal vu. À droite, de Gaulle n’est pas même allé à la Libération leur rendre hommage, sur place. Il n’avait guère d’estime pour la résistance intérieure et craignait que les FTP et communistes ne prennent le pouvoir à la Libération.
 
Crois-tu que les dissensions entre les deux commandements (civil et militaire) aient joué un rôle dans la défaite du Vercors ?
 
Non. Certes, Vonnie me raconte que quand il y avait des largages d’armes, les FTP et les FFI se les disputaient. C’était surtout de la concurrence plus que des dissensions. En revanche, à la Libération, les uns et les autres sont entrés en conflit pour chapeauter les mouvements de résistance.
 
Existe-t-il un hiatus entre ton rôle en tant qu’acteur de l’histoire de la Résistance et celui d’historien consistant à vouloir dire la vérité ?
 
Il y avait cette histoire des avions. Je ne pouvais pas détruire la légende. Je ne voulais pas déshonorer mon commandement en expliquant que, lorsque les avions sont arrivés, c’était déjà fichu. Dès lors, quand on me parlait du Vercors, j’étais mal à l’aise à cause de cette opinion dominante qui était hostile au commandement du Vercors, j’étais mal à l’aise à cause du semi-mensonge sur les planeurs. Le commandement militaire avait été très bien et on l’accusait d’avoir été inapte, incapable. Tout de suite, dès la Libération, avant, même. C’était injuste, faux.
C’est en tant que simple citoyen et non pas en tant qu’historien que je n’avais pas envie de parler. Mais, cinquante ans plus tard, j’ai écrit ce que je jugeais être ma vérité sur le Vercors.
En outre, à l’époque, je ne voulais pas qu’on m’accuse d’instrumentaliser ma résistance pour acquérir un titre. Les vrais combattants du Vercors, c’étaient ceux qui s’étaient battus les premiers jours pendant que j’étais au téléphone. Ce sont ceux-là qui ont été massacrés, qui ont été vaincus. Même si certains de ceux qui se sont échappés et qui se sont cachés ont eux aussi été tués. Certains ont été massacrés dans une grotte, d’autres sont morts fusillés ; tous les groupes n’ont pas reçu l’ordre de dispersion individuelle. Notre groupe a été épargné, mais pas d’autres. Il n’y a eu que 700 survivants environ.
Plus tard, un an ou deux après, j’ai refusé de parler du Vercors. Question de pudeur.


Lettre envoyée par Marc Ferro à sa famille le 12 juillet 1944 alors qu’il part dans le Vercors.

La Libération
En quittant le Vercors et en passant par Romans pour traverser l’Isère, j’ai eu là une frousse bleue. Les Allemands sont arrivés alors que j’étais sur la route. Un paysan m’a saisi, m’a donné des vêtements à lui et m’a dit : « Ramasse les pierres et ne te retourne pas. » Il m’a sauvé la vie.
C’est ce qui n’est pas facile à comprendre aujourd’hui : l’importance de cette zone grise. Les gens pouvaient être résistants un jour et hostiles le lendemain. Hostiles par peur et résistants de cœur. Ils ne prenaient pas pour autant forcément de risques. Lui, ce jour-là, il a pris des risques. Pendant une heure ou deux, il m’a protégé contre les Allemands.
Pierre Laborie 14 est l’historien qui a le mieux analysé cette zone grise.
Je me dirigeais donc vers le Vivarais. J’avais ma petite idée. Marcelle Héranger, la fille de Grenoble pour qui j’avais un faible, habitait près de Saint-Marcellin. Une sorte d’aimant m’attirait par là. Le frère de Marcelle était résistant et sa mère me connaissait un peu. Marcelle m’a accueilli très gentiment, sans plus. C’était dur, très dur. J’avais espéré davantage. Ils me nourrissent, me donnent un lit et me laissent repartir. Au moment de mon départ, Marcelle me demande discrètement de lui rendre un service : porter un message à son petit ami.
Après avoir quitté Saint-Marcellin, je vais à pied à Lyon et là, j’apprends que Grenoble a été libéré, c’était donc autour du 25 août. Je décide de retourner à Grenoble. Je retrouve mon bataillon, le 6 e  bataillon de chasseurs alpins. Je revois mon capitaine qui me redonne un uniforme.
À Grenoble, le commandant décide d’aller libérer Lyon en coordination avec les Français libres qui remontent du Sud. Le capitaine me choisit alors comme secrétaire.
 
Décidément tu n’arrives pas à te battre ?
 
Non, c’est vrai ! J’avais fait tout de même trois coups de main ! Je n’avais tué personne, même si j’avais été dans des situations très dangereuses à plusieurs reprises.
Mais, je ne voulais pas être secrétaire, je voulais me battre. En ville, comme secrétaire, j’aurais eu l’air d’un planqué. Alors que je n’étais pas un planqué : j’avais fait le maquis, je m’étais caché avec mon unité, obéissant aux ordres. « Tu veux être soldat ? Tu m’emmerdes, me dit mon capitaine, tu seras soldat » et il m’envoie dans une unité où on me fait éplucher les pommes de terre. Tout un sac pour moi tout seul. Un vrai film de Charlot ! Des monceaux de pommes de terre et un tout petit couteau. J’en ai encore mal aux doigts !
Vingt-quatre ou quarante-huit heures après, on a marché sur Lyon. On était à peu près deux cents. On est arrivés de nuit en rasant les murs parce que nous pensions que Lyon était toujours occupé par les Allemands. Et là, on s’est battus contre des snipers qui nous canardaient depuis les toits, alors que nous pensions rejoindre les Américains ou de Lattre.
Enfin, on est entrés dans Lyon avec nos fusils, nos grenades. Et puis, le jour se lève, les gens nous voient aux fenêtres et descendent en criant : « Les FFI, les FFI !! » On apprend alors que les Allemands sont déjà partis, après avoir fait sauter les ponts la veille ! Lyon n’avait plus besoin de nous pour être libéré.
Nous voilà un peu déçus ! L’occasion de se battre, de se battre vraiment, était passée.
On a été accueillis avec une liesse incroyable, des fleurs, des baisers, pendant deux ou trois heures. Tout Lyon savait que les Allemands étaient partis dans la nuit, vers une heure du matin. Il n’y avait que nous à ne pas l’avoir su, mais il en était resté en embuscade.
Alors nous avons participé au défilé de la victoire. Arrivent finalement les Américains et de Lattre. Les Français qui arrivaient étaient en camion, en voiture, nous, nous étions à pied, fourbus, on avait fait des kilomètres ! On avait été reçus par des coups de feu. Et nous, on défilait, on défilait. Il fallait bien. Et en ne cessant de défiler, on pouvait faire croire que nous étions plus nombreux qu’en réalité. On avait déjà fait une ou deux fois le tour de Lyon. Nous étions exténués. On s’arrête pour une pause et j’entends une dame qui dit à son mari : « Quand même, les Allemands défilaient un peu mieux ! » Ça ne s’invente pas.
Maintenant, tout le monde vient me demander ce que j’ai fait dans le Vercors parce qu’on m’a vu dans les actualités de septembre 1944 défiler dans Lyon. J’ai été filmé par les Actualités françaises le 2 septembre, le jour de la libération de Lyon. Je ne le savais pas jusqu’à ce que je le découvre en travaillant sur des archives pour ma série documentaire Histoire parallèle en 1994.
 
La fin de la guerre, c’est pour toi à la fois une rencontre amoureuse décisive et le choix de l’histoire ?
 
Je fais en effet la connaissance de Vonnie à la bibliothèque de Grenoble, l’année 1944-1945. Ce fut le coup de foudre. Sans retour. On s’était dit quelques mots, en vis-à-vis à la bibliothèque. Du Ronsard, je m’en souviens. Puis on est passés à autre chose. Et ces autres choses durent encore, soixante-cinq ans après… La guerre n’était pas du tout terminée.
J’avais été au maquis entre le 12 juillet et le 3 septembre. Je devais, à la rentrée, passer un autre certificat. Le professeur me conseille de faire mon diplôme sur le Vercors. Mes amis communistes, eux, me le déconseillent. Je n’en avais de toute façon pas envie et je me méfiais de Latouche qui était réputé hostile aux résistants. J’ai fait un diplôme d’études supérieures sur l’amirauté britannique et la préparation de la guerre de 1914 ! Je devais obtenir cinq certificats pour être licencié. La géographie commençait à ne plus m’intéresser parce que la géographie physique prenait le dessus sur tout le reste. J’ai basculé vers l’histoire.
 
Pourquoi as-tu quitté Grenoble ?
 
Pourquoi y serais-je resté ? À Grenoble, tous mes amis étaient partis. J’étais donc retourné à Paris (on est en 1945). Mais comme entretemps j’avais rencontré Vonnie, je faisais des allers et retours. Ce n’était pas trop compliqué parce que avec mes papiers et mon uniforme du 6 e  bataillon de chasseurs alpins, Vercors, tout le monde me prenait en stop. J’allais, je revenais. Je cherchais des nouvelles de maman. Je redescendais à Grenoble retrouver Vonnie qui préparait ses certificats de littérature.
En retournant à Paris, je rentrai chez moi. Notre appartement était en location, avant la guerre. À l’arrestation de maman, il avait dû être saisi et donné à des locataires qui n’y étaient pour rien. De Fresquet je n’ai eu aucune nouvelle pendant la guerre. À la Libération, ce « beau-père » avait disparu.
Pour gagner ma vie (1945-1946), j’ai trouvé un job, au collège catholique Albert-de-Mun, à Nogent-sur-Marne. Ils cherchaient un enseignant pour l’histoire et l’anglais. Il leur importait peu que je ne fusse pas catholique. Ils ont été très généreux. J’allais toutes les semaines à l’hôtel Lutétia pour consulter les listes de déportés. Et puis un jour, j’ai reçu une lettre du ministère m’annonçant que maman ne reviendrait plus.
Le supérieur de l’école a organisé une messe pour elle. Je ne l’oublierai jamais.
Ces curés m’aimaient beaucoup. Détail burlesque : le supérieur me demandait de lui apporter en douce Le Canard enchaîné . Autre signe : ils m’ont proposé d’entrer dans les ordres. « On s’organise, tu sais, pour tout… »
 
Quel était ton état d’esprit à cette époque ?
 
Je m’étais engagé. J’avais été résistant, je n’avais pas de dette à l’égard de la société. En même temps, avoir été résistant provoquait chez moi un malaise. Je ne le disais pas partout. C’est l’époque où la presse de droite ne cessait de discréditer ces résistants qui avaient pris du galon, etc. Dire qu’on était au maquis, c’était même pour certains objet d’opprobre.
Même parmi mes proches. Quand j’ai quitté le maquis, je suis allé voir mon oncle Georges qui était caché dans le Vivarais, à la Louvesc (autour du 28 août). Lui était israélite mais pas Rosy, sa femme. Ma tante Rosy, me voyant habillé en soldat, avec le brassard, s’est écriée : « Marco, tu es devenu un terroriste ! » En arrivant à Paris, je suis allé voir Pierre Renouvin, dont le frère avait été fusillé pendant la guerre. Comprenant qu’il était sympathisant, je lui ai dit que j’avais été dans le Vercors. J’hésitais à le dire en général, parce que j’avais peur du rejet que j’avais observé dans les milieux aisés. Pour beaucoup, les résistants étaient des terroristes. La propagande de Vichy avait bien ancré cela dans la tête des gens.
Une autre raison me rendait discret sur ma participation à la résistance. Je trouvais déplaisante l’attitude de certains résistants qui tempêtaient parce qu’ils voulaient qu’on valorise leurs années de résistance en leur faisant passer un concours spécial à l’École normale supérieure ou à l’agrégation, je ne sais plus, et ça, ça m’indignait.
 
Tu avais le sentiment d’avoir fait ton devoir, que tu ne devais pas être traité différemment des autres ?
 
Je ne voulais pas me servir de mon statut de résistant, encore moins rappeler que ma famille avait été persécutée à cause de ses origines. Les juifs après la guerre voulaient redevenir des citoyens ordinaires – Annette Wieviorka l’a bien montré – et moi, je l’étais devenu en quelque sorte, j’étais comme eux. J’ai toujours refusé d’écrire là-dessus pour des raisons intimes et personnelles. J’ai accepté d’évoquer cela dans mon livre sur Pétain, en 1987, pas avant.
C’est pourquoi j’ai été chagriné que, à la sortie la guerre, mes copains me demandent mon expérience de juif pendant la guerre, pas de résistant. Alors que jamais auparavant ils ne m’avaient interrogé là-dessus avant l’arrivée des Allemands – et pour cause ! C’étaient mes amis, et pourtant, ils me remettaient l’étiquette.
 
Tu voulais te débarrasser d’une étiquette qui ne correspondait ni à une identité personnelle, ni à ton vécu d’avant et d’après-guerre ?
 
Non, on ne peut pas dire que je voulais m’en débarrasser. C’était désormais mon vécu, mais ramener sur le tapis cette question ne pouvait que me blesser. Ça ne m’est d’ailleurs pas spécifique. Pendant longtemps, les anciens combattants ne voulaient pas évoquer leurs souffrances. Les gens n’aiment pas qu’on les y ramène constamment.

Un simple professeur parisien
De retour à Paris, tu entames une carrière de simple professeur ?
 
Ce « simple professeur » me chagrine. À la Libération, les professeurs de lycée étaient encore des princes. Cet adjectif « simple » exprime bien la déchéance qu’ils ont connue depuis les années 1960. Le ministère les a mis sous surveillance, puis ils ont subi le contrôle des parents ; puis des pédagogues aux idées courtes ont déconstruit leur savoir pour leur apprendre à enseigner ce qu’ils ne savaient pas eux-mêmes ; puis, avec la démocratisation, on n’a pas adapté les programmes aux besoins de la société, au point que les élèves n’ont plus vu le rapport entre ce qu’on leur enseignait et les exigences de la vie à laquelle ils étaient censés se préparer. Et à l’avenir peut-être que le cahier électronique introduira encore plus la famille dans le dialogue entre l’élève et l’enseignant. Aujourd’hui, il faut le talent et la force de Mara Goyet 15 – qui a si bien raconté ses difficultés de « prof’ de banlieue » – pour redresser la tête.
Mais revenons à 1945.
J’avais en effet refusé la proposition du père d’André Bordessoule de devenir journaliste dans son journal, Paris-Midi . Il ne l’avait pas proposé à son fils et je n’ai pas voulu froisser Doudou.
Je n’ai pas vraiment de souvenirs de mes premières années d’enseignement dans ces établissements. J’ai commencé à enseigner dans des collèges privés catholiques : Albert-de-Mun, Saint-Jean-de-Passy.
Mon premier lycée public a été le lycée Lakanal, à Sceaux. J’y suis entré par la grande porte, comme délégué rectoral. J’y enseignais enfin l’histoire en titre.
J’y ai rencontré Jean Bruhat. Il était mon conseiller pédagogique. Il était communiste. J’ai eu quelques élèves qui se souviennent encore de moi : Louis Mermaz 16 par exemple, que j’ai eu en seconde ou en première. Il a toujours dit que j’étais à l’origine de sa carrière parce que je lui avais fait aimer les philosophes d’avant la Révolution. Je l’avais aidé aussi à comprendre Camus. Autrement dit, je faisais déjà des cours d’histoire un peu particuliers, puisqu’il se souvenait que je parlais des philosophes et de Camus alors qu’il était en seconde.
C’est à Lakanal que je voyais arriver le fils de Maurice Thorez en voiture avec un chauffeur, ce qui me scandalisait.
 
Est-ce que tu parlais de politique à tes élèves en parlant d’histoire ?
 
Non, pas du tout. Pourtant, pour moi, comme me l’avait enseigné Fourniol, mon ancien professeur au lycée Carnot, « l’histoire, c’est de toute façon de la politique ». En revanche, je n’évoquais pas la vie politique actuelle en classe.
 
Pourquoi Camus ?
 
Camus ouvrait à l’intelligence de notre temps, je ne l’identifiais pas à de la politique. C’était plutôt pour moi la suite des cours de Merleau-Ponty qui m’avait ouvert des pistes de compréhension de la société et de ses contradictions. Je ne voulais pas être de parti pris.
Je savais évidemment ce qu’étaient la gauche et la droite mais mon cours n’était absolument pas militant. Au contraire, je cherchais déjà à montrer les différences entre les points de vue. D’un côté, les manuels catholiques de la collection « Arquillière » et, de l’autre, le Malet et Isaac . Plus tard, vers 1960, on a eu des manuels communistes. J’avais comme souci d’être objectif, de construire une histoire plurielle.
 
Est-ce que tu avais de bonnes relations avec tes élèves ? Aimais-tu enseigner ?
 
J’avais de très bonnes relations avec mes élèves. Je dois dire que j’ai passé une très bonne année à Lakanal. Mais c’était l’année qui a suivi celle où j’ai appris la mort de maman. J’avais en moi cette tristesse profonde. C’est heureusement l’année où j’ai commencé à fréquenter assidûment Vonnie. En 1946-1947. Elle était professeur à Reims.
J’ai été ensuite au lycée Henri-IV où j’enseig

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