Nomade
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Description

Nomade s’inscrit dans la continuité du récit autobiographique Ma mère, ma fille, ma soeur. Après une adolescence déchirée entre les valeurs traditionnelles berbères et celles de la France, pays d’accueil de ses parents, Mila apprend à devenir une femme libre sur sa nouvelle terre d’adoption, le Québec.
Elle laisse derrière elle un passé dont elle croyait pouvoir se libérer aisément. Mais il lui faudra force et détermination pour transformer l’adversité et ne pas sombrer dans l’abîme.
Oser. Apprendre à vivre autrement que selon les diktats de sa culture d’origine et, tout en allant à la rencontre des peuples autochtones, partir en quête de son identité véritable.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 février 2013
Nombre de lectures 5
EAN13 9782895973669
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Nomade
DE LA MÊME AUTEURE

Ma mère, ma fille, ma sœur , Ottawa, Éditions David, 2003. Prix de la Ville d’Ottawa 2004 (catégorie non-fiction).
Mila Younes
Nomade
RÉCIT AUTOBIOGRAPHIQUE SUITE DE Ma mère, ma fille, ma sœur
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Younes, Mila
Nomade / Mila Younes.
(Voix narratives et oniriques)
Sur la couv. : Suite de Ma mère, ma fille, ma soeur ; récit autobiographique.
ISBN 978-2-89597-099-6
1. Younes, Mila. 2. Femmes berbères — Biographies. 3. Femmes — Canada — Biographies. I. Titre. II. Collection.
CT310.Y69A3 2008 920.72’0971 C2008-906113-6
ISBN ePub : 978-2-89597-366-9

L’auteure tient à remercier le Conseil des arts de l’Ontario pour l’aide financière accordée à l’écriture de ce récit.

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.

Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3

Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

info@editionsdavid.com
www.editionsdavid.com

Tous droits réservés.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2008
To my greatest mentor, Norman Cook. À mes enfants.
Remerciements


Je remercie du fond du cœur ma sœur, Ouiza, pour son soutien tout au long de mon travail d’écriture de même que Zina, mon autre sœur, et ma nièce, Sandra.
Je remercie également mes amis, Rénald Gagnon et Lise Lépine, pour leur appui indéfectible.
Un grand merci enfin à Nylda, Hélène Giroux, Andrée Lacelle, Anne Salomon et à tous ceux et celles qui, au cours de ce long voyage, m’ont inspirée.
Mot de l’auteure


Très jeune, j’ai commencé à écrire. Comment oublier ces moments où, adolescente,  assise dans le café de mes parents, je lisais avec attention et rédigeais, avec la plus grande humilité, les lettres des clients de l’hôtel qui, tout comme mes parents, n’avaient pas eu la chance d’être scolarisés. Depuis ce temps, l’écriture-témoignage me tient à cœur. Ainsi, dès la fin de la rédaction de Ma mère, ma fille, ma sœur 1 , je savais qu’il y aurait une suite à ce récit.
Nomade est un témoignage, mais aussi une histoire de rencontres fortuites sur ma nouvelle terre d’accueil. À la fin des années soixante-dix, j’arrivais dans un Québec en pleine effervescence où les femmes et les hommes remettaient en question l’ordre établi. Peu après, j’entrepris le grand voyage de ma nouvelle vie sur la côte du Pacifique sans savoir ce que l’avenir me réservait.
Le prochain voyage, celui de la réconciliation, sera raconté, je l’espère, dans un troisième tome.

Mila Younes

1. Paru aux Éditions David en 2003 et réimprimé en 2005.
Vers la liberté
Les paroles innocentes des enfants bousculent parfois nos pensées. Ma fille était assise sur mon lit et nous lisions une histoire. Soudain, elle me demanda :
— Maman, comment se fait-il que papa et toi vous vous êtes mariés ? Vous êtes si différents.
Je la regardai, surprise par sa question pour le moins inattendue : ma petite n’avait que six ans ! Cela faisait presque cinq ans que son père et moi ne vivions plus ensemble.

L’avion se posa en douceur après environ huit heures de vol. Je débarquais sur un nouveau continent pour un rendez-vous avec le destin. J’allais enfin découvrir ce pays dont j’avais tant entendu parler.
L’aéroport s’étendait à perte de vue. Une fois les formalités douanières terminées, je pris l’autobus pour me rendre chez un des musiciens de Pauline Julien qui avait offert de m’héberger pour quelques jours.
La chaleur torride qui régnait sur la ville en ce mois de juillet me surprit : on m’avait dit que le Québec était un pays de lacs et de rivières, et qu’il y faisait froid six mois par année. Les escaliers à l’extérieur des immeubles rendaient Montréal insolite, et surtout très différente de Paris.
Pierre m’accueillit chaleureusement. Il habitait dans le quartier Outremont où la communauté juive hassidique était importante. L’immensité de sa maison me surprit. Les pièces étaient spacieuses et, dans le salon, trônait un piano. Il me mit à l’aise et me montra ma chambre. Il apprécia la bonne bouteille de vin que je lui avais apportée. Après une douche et un verre de vin, je décidai de sortir. J’étais trop énervée pour rester en place, j’avais envie de découvrir la ville.
J’arrivai rue Saint-Denis, la rue in de l’époque. Les terrasses des cafés étaient très animées. Tout le monde buvait de la sangria et de la bière. C’est à La Cour que je décidai de m’asseoir et de prendre un verre. J’écoutais et retrouvais, avec plaisir, l’accent de mes amis québécois rencontrés à Paris six mois auparavant.
Malgré l’euphorie des premiers instants et l’attrait de l’inconnu, je pensais à mes parents qui avaient vu d’un bien mauvais œil ce voyage outre-Atlantique. Je me demandais comment ils allaient. Ce nouveau départ ne leur plaisait pas. Ça ne se faisait pas. Une jeune femme kabyle, qui plus est, divorcée, ne pouvait partir seule si loin. Ma réputation et celle de mes parents allaient en souffrir. Combien de fois avais-je rêvé d’être libre, que la Déclaration universelle des droits de l’homme s’applique à ma vie et à celle de tous les êtres. N’y était-il pas mentionné : « Tous les Hommes sont égaux… » ; jusqu’à présent, ma vie était très loin de cet idéal universel.
Alors que j’étais plongée dans mes pensées, un jeune homme m’aborda, me demandant s’il pouvait s’asseoir à ma table. Les habitudes des hommes semblaient ici être les mêmes qu’à Paris. J’appris que ce jeune homme venait d’Afrique du Nord. Il était installé au Québec depuis plusieurs années déjà et aimait vivre sur cette terre, en dépit des hivers longs et rigoureux. J’acceptai son invitation au restaurant et appelai Pierre pour qu’il ne m’attende pas pour le souper. Après une soirée agréable en compagnie de cet homme, je constatai, à mon grand dépit, qu’il m’avait volé cinquante dollars. J’étais furieuse ! Il avait même payé l’addition avec mon argent. Il s’était servi dans mon sac lorsque j’étais allée téléphoner. Cet incident allait m’inviter à la prudence

Pauline Julien m’invita chez elle. L’idée de la revoir me réjouissait. Cette femme m’avait profondément marquée : sa liberté de pensée et sa force avaient été pour moi une révélation et m’incitaient à poursuivre mon combat solitaire pour la liberté.
J’achetai des roses. Je trouvai facilement sa maison du Carré Saint-Louis. Je retrouvai le même sourire, la même chevelure rousse et sauvage. Pauline m’invita à entrer et me fit visiter sa maison, sur plusieurs étages. J’aimais ce style, très nouveau pour moi. De nombreuses plantes ornaient les différentes pièces. Elle me demanda comment j’allais. Cette simplicité me touchait. Jamais une artiste de sa renommée en France n’aurait été aussi accueillante avec une étrangère ! Il est vrai que j’avais tissé un lien particulier avec elle. Pauline avait sans doute compris que ma démarche était sincère. Mon voyage dans ce grand pays était une quête profonde de la liberté. Mon exploration intérieure passait aussi par la découverte de nouvelles cultures et de nouveaux horizons. J’avais besoin de savoir comment les femmes vivaient ailleurs, quelles étaient leurs conditions, comment elles s’étaient battues pour changer les choses. Le peu de temps passé auprès d’elle ne pouvait me tromper. Déjà, je sentais qu’elle était une grande militante. Elle semblait avoir été une des instigatrices du mouvement de libération des femmes du Québec.
Au cours des heures passées ensemble, je lui fis part de mes projets de voyage, mais aussi de la réaction de mes parents à mon départ. Elle comprenait, elle savait que je devais être forte. Elle me raconta l’histoire des femmes du Québec qui avaient dû se battre pour sortir de la domination religieuse. Même si la situation s’était améliorée depuis les vingt dernières années, il restait beaucoup de chemin à parcourir. Pauline fut rassurée lorsqu’elle comprit que le but de ce voyage n’était pas de retrouver Jean. Pourquoi étais-je venue au Québec ? Qu’est-ce qui m’avait poussée à entreprendre cette aventure alors que toute ma famille s’y était opposée ? Plus que tout, c’était d’abord une profonde envie de vivre ailleurs sans savoir exactement où. Une chose était certaine : je devais quitter la France. Je savais que ce serait le seul moyen de guérir mes souffrances du passé. J’avais envie d’être dans un pays où je ne serais pas jugée et d’être le plus loin possible de mon ex-belle-mère.
Je quittai Pauline sur ces pensées. Elle m’offrit un bilboquet en os de baleine avec lequel les peuplades du Grand Nord jouaient durant les longs mois d’hiver, me remercia de ma visite et me proposa de nous revoir à la fin de mon séjour.

J’avais accepté l’invitation de Jean même si je savais qu’il vivait en couple. J’appris que sa conjointe tenait à me recevoir chez eux. Elle avait fini par apprendre mon existence puisque Jean lui avait raconté notre aventure. J’appréhendais cette rencontre et me questionnais sur les réactions possibles de sa compagne qui n’avait pas nécessairement apprécié l’escapade de son conjoint. Jean ne m’avait pas dit qu’il vivait en couple lors de notre rencontre à Paris. C’est au cours de la soirée du Nouvel An passée en compagnie de Pauline Julien et de Gérald Godin ainsi que de tous les membres de la troupe que je compris que Jean avait une femme dans sa vie. Pauline m’avait prise à part et, sans m’en dire davantage, m’avait laissé entendre qu’il était préférable pour moi que je ne m’attache pas à lui. J’aurais pu poser plus de questions, mais à quoi bon ! Je savais, au fond, que ces moments partagés étaient éphémères.
Depuis ma séparation d’avec le père de mon fils, j’avais choisi de ne m’attacher à personne. Cette liberté nouvelle résultait de la révolution sexuelle et politique entreprise d’abord timidement par les femmes depuis quelques décennies. Interdite par ma culture, cette autonomie réclamait l’égalité entre les sexes. Je remettais en question le rôle de la femme au sein du couple traditionnel et cherchais un mode de vie où je puisse faire mes propres choix. Ma vie aliénante et frustrante de jeune femme mariée m’avait amenée à réfléchir davantage sur la condition des femmes et les raisons de notre oppression. Je ne voulais appartenir à personne. Cette façon de penser me plaçait à contre-courant, mais aussi en marge du mode de vie des femmes kabyles : mes parents ne m’avaient pas transmis de telles valeurs, bien au contraire. Comment pouvais-je concevoir cette manière de vivre alors que j’avais grandi dans un foyer traditionnel ? Mes lectures m’avaient nourrie et avaient suscité une réflexion sur la subordination des femmes dans la société patriarcale. Je savais toutefois qu’il y avait une limite à cette liberté, mais jusqu’où pouvais-je aller ? Mon apprentissage de la vie se faisait au quotidien. Sans avoir trouvé la recette du bonheur, je savais ce qui me faisait du bien. Les souvenirs des moments passés auprès de Jean me faisaient sourire. Absorbée par mes pensées, je finis par trouver la maison de mes hôtes.
Jean m’accueillit tendrement. J’étais contente de le revoir, mais je dissimulai un peu mon enthousiasme. Lise, sa compagne, me remercia d’avoir accepté leur invitation et me surprit par ses propos. Je compris que cette aventure l’avait blessée. Me rencontrer l’aiderait peut-être à pardonner à son conjoint.
Je lui avouai que j’avais aimé les moments passés avec Jean. Toutefois, je n’avais jamais eu d’intentions particulières à son égard autre que celle de vivre le moment présent. Nous vivions sur deux continents différents et les chances de développer une relation à long terme étaient infimes. Je l’informai que j’avais appris indirectement son existence à la fin de la tournée. Jean acquiesça. J’observais discrètement l’amant passionné que j’avais eu à moi toute seule durant son séjour en France. Nous passâmes une très belle soirée, certes particulière, mais l’amie de Jean fut rassurée. Elle m’offrit un cadeau. En les quittant, je savais que je ne les reverrais plus. C’est le cœur libre et joyeux que je retrouvai Pierre qui m’attendait avec impatience. Il était content que la soirée se soit bien déroulée.

Je marchais souvent seule dans la ville, découvrant les différents quartiers et leurs ruelles où toute une vie se déroulait. Contrairement à Alger où les femmes étendaient le linge sur leur balcon, ici, on l’étendait sur des cordes à poulie, attachées à un poteau : je trouvais ce système astucieux. Les dépanneurs du coin étaient très achalandés en cette saison estivale. De jeunes garçons livraient les commandes avec des tricycles patentés pour la circonstance. Ce mode de vie me rappelait un peu l’ambiance de mon quartier durant les années 60 et 70 où les charbonniers et les vitriers se déplaçaient en charrette avec leurs marchandises et criaient à tue-tête pour s’annoncer auprès des personnes qui auraient pu avoir besoin soit de charbon, soit de faire remplacer une vitre cassée.
PARTIE I Côte Est
J’étais prête à partir sur le pouce pour explorer la belle Province. Pierre m’avait assurée que l’on pouvait voyager ainsi en toute sécurité. Encouragés par les nombreuses campagnes publicitaires, de nombreux jeunes parcouraient le pays de cette façon. Pour inciter les automobilistes à prendre des passagers et leur permettre ainsi de découvrir leur pays, le gouvernement multipliait en effet les opérations promotionnelles ayant pour slogan Le Québec sur le pouce . Il fallait cependant être vigilants et faire preuve de bon sens. La seule fois où j’avais fait du pouce, c’était à Alger avec plusieurs de mes cousines.
Mon premier arrêt serait la ville de Québec. J’irais par la suite dans le comté de Charlevoix, plus précisément à Baie-Saint-Paul. Je prévoyais me loger dans les auberges de jeunesse. Alors que je continuais mes préparatifs, Pierre me demanda si j’avais des nouvelles de mon amie, Maryse. Il ne fut pas surpris d’apprendre qu’elle était partie en Algérie. Nous nous demandions comment son séjour au pays de mes ancêtres allait se dérouler. Elle serait sans aucun doute très surprise par le mode de vie en Kabylie, si différent du sien. Le Québec où elle était née avait fait des progrès considérables dans le domaine du droit des femmes, mais également sur le plan technologique. Dans ce village d’Algérie, les femmes allaient encore à la fontaine chercher de l’eau. Beaucoup d’entre elles vivaient séparées de leur mari, exilé en France, afin de subvenir aux besoins d’une famille nombreuse. Celles restées au village assumaient tous les travaux de la terre et s’occupaient des personnes âgées. La scolarisation de la majorité des femmes et leur intégration au marché du travail changeaient lentement leur existence dans les grandes villes comme Alger. Mais que de chemin à parcourir pour que les femmes soient égales aux hommes ! Je ne pouvais m’empêcher de sourire à l’idée que mon amie passait ses vacances dans le village de mon ex-belle-famille, en compagnie de mon ex-mari et de mon fils Samir. Les gens seraient sûrement très étonnés par sa présence et auraient beaucoup à redire au sujet de la visite de cette étrangère au village.
La société québécoise était en ébullition. Comme nous qui avions vécu notre Mai 68, le peuple québécois continuait sa Révolution tranquille amorcée plusieurs décennies auparavant. Pour moi, une révolution n’était jamais tranquille. Je m’interrogeais. Fallait-il toujours passer par les armes pour se libérer ou bien était-il possible de sortir de l’oppression de manière pacifique ? Les événements de mon enfance me permettaient d’en douter. La révolution algérienne et la guerre d’Algérie étaient encore très présentes dans la mémoire de mon peuple : plus d’un million de personnes y avaient laissé leur vie. Certains pays, comme la Tunisie, étaient sortis de la colonisation sans trop de dommages, mais les gouvernements qui avaient pris le pouvoir par la suite demeuraient peu démocratiques.

Mon sac à dos rempli de rêves et d’aventures, j’attendais patiemment sur l’autoroute 20 qu’une personne veuille bien m’amener à Québec. Seule, dans ce pays inconnu, j’étais un peu nerveuse. De voir au loin d’autres jeunes femmes sur la route me rassurait. Finalement, une voiture s’arrêta. Je montai avec un jeune Québécois, étudiant en anthropologie. Il connaissait les Berbères et était très content d’en rencontrer une en chair et en os . Notre conversation fut très intéressante. J’en appris un peu plus sur l’histoire du Québec. Le paysage qui défilait sous mes yeux s’étendait à perte de vue. Ici, contrairement à Paris, on ne manquait pas d’espace. Cette immensité me laissait perplexe. Le jeune homme me déposa directement à l’auberge de jeunesse dans la vieille ville. Je le remerciai. Fort heureusement, il y avait de la place. Je partageai un dortoir avec d’autres femmes. La plupart d’entre elles venaient de différentes régions du Québec et avaient aussi entrepris de découvrir leur province sur le pouce. Je ne rencontrai pas d’autres femmes algériennes.
Il était étonnant de constater à quel point il en coûtait si peu pour séjourner dans ces auberges : le gouvernement les subventionnait. À chaque rencontre, je découvrais un peu plus ce peuple avec qui je partageais la langue, mais dont j’étais si différente. Je trouvais les Québécois très sympathiques. Leur approche était directe. Ils ne se compliquaient pas la vie.
Je découvrais Québec avec ses rues pavées. Certaines ressemblaient au Vieux Paris. Personne ne pouvait renier l’histoire. Les vestiges du début de l’établissement de la Nouvelle-France étaient indéniables.
À côté de l’auberge de jeunesse, se trouvait le café Chez Temporel où l’on servait les meilleurs cafés au lait et cafés expressos. On y entendait Ferré, Brassens, Moustaki, Reggiani, Barbara. Je n’étais pas dépaysée, même si loin de la France. Cette ville me plut instantanément : je m’y sentais en sécurité, les gens étaient plaisants et surtout très accueillants. Les personnes que je rencontrais étaient toujours surprises d’apprendre que j’étais Berbère. Mon accent parisien cachait mes origines. Qui aurait pu imaginer d’où je venais vraiment, mes racines, mais surtout ma vie mouvementée !
La ville de Québec criait son histoire. Les plaines d’Abraham, où j’aimais tant marcher, avaient été le 13 septembre 1759 le terrain d’une grande bataille qui allait changer l’histoire du Québec et du reste du Canada. Je regardais le Saint-Laurent couler et il m’était difficile d’imaginer que, lors de la saison hivernale, ce grand fleuve gelait, obligeant l’arrêt de toute la navigation maritime parfois pendant plusieurs semaines. Il devait faire très froid. Comment pouvait-on vivre dans de telles conditions ? Toute cette nouveauté m’emballait. J’avais envie de la respirer à pleins poumons et surtout de m’y perdre pour la durée de mon séjour.
Je profitais des belles soirées d’été pour flâner. J’allais dans les boîtes à chansons du Vieux-Québec, devenues des lieux de rassemblement d’une jeunesse en pleine effervescence, où je découvris Paul Piché et d’autres chansonniers. Les jeunes Québécois étaient cool, le Vieux-Québec grouillait, dansait, fumait. La liberté qui y régnait m’étonnait. Je pensais que mes frères et mes jeunes amis maghrébins auraient sans doute aimé cette atmosphère de fête et de liberté un peu folle. Tout le monde ici semblait rêver à un monde nouveau. J’aurais voulu en faire autant, mais mon passé me hantait. J’essayais de ne pas trop penser à mes parents. Je les savais en colère et envahis d’une profonde tristesse. Le père de mon fils ne comprenait pas pourquoi je partais si loin, même en vacances, alors que commençait à s’instaurer entre Samir et moi une longue habitude. Depuis longtemps, j’avais le sentiment que mon fils ne m’appartenait pas. Malgré tout l’amour que je lui portais, le lien que j’essayais de tisser avec lui était fragile. Même si je n’avais plus envie de rendre compte de ma vie personnelle, les rapports familiaux me tiraillaient toujours. J’étais loin d’être affranchie en dépit des obstacles déjà surmontés.

Je repris la route qui allait me conduire dans les profondeurs du Québec. C’est aussi sur le pouceque je me rendis à Baie-Saint-Paul, dans le comté de Charlevoix. Je fis la route avec une femme qui habitait Montréal. Notre discussion fut stimulante. Les gens étaient fascinés lorsque je mentionnais mes origines. C’était la première fois de ma vie que mon ascendance représentait une richesse et non une tare. Ici, je n’étais pas l’enfant d’immigrés incultes, ici je n’étais pas un raton ou encore l’enfant d’un bougnoule . Combien de fois avais-je entendu ces mots offensants ! Ces paroles blessantes avaient laissé une empreinte dans mon inconscient et produisaient parfois chez moi un profond malaise face aux ex-colonisateurs de mes parents. Il était bon ici de sentir à la fois cette douceur et cette curiosité. On me souriait, on voulait me connaître. Je n’étais plus l’étrangère qui dérangeait.
J’arrivai à Baie-Saint-Paul en milieu d’après-midi. L’auberge était située en haut de la montagne d’où l’on pouvait admirer le fleuve. Je réalisai encore davantage combien était vaste ce pays coupé par ce fleuve mythique. Une fois inscrite à la réception, je gagnai ma cabine que je partagerais avec d’autres jeunes. Il y avait, de chaque côté, deux lits en bois superposés. Ça sentait bon. Je visitai les lieux. La maison principale comprenait un grand réfectoire qui donnait sur la vallée.
Je contemplais le coucher du soleil. Un jeune homme vint s’asseoir à côté de moi. Il se présenta. Il semblait sortir d’un conte de fées et de magiciens. Il m’appela aussitôt sa petite cousine de France et me parla de ses ancêtres qui avaient débarqué au Québec au XVII e siècle. Je crus important de lui préciser que je n’étais pas Française. J’étais dès lors sa petite Berbère . Roland me plut immédiatement : il dégageait une énergie peu commune. Il était issu d’une famille nombreuse et vivait en appartement depuis deux ans déjà. J’étais surprise de voir à quel point les jeunes Québécois quittaient le domicile familial très tôt pour vivre leur vie. Cette pratique était peu courante en France. La famille française me paraissait plus traditionaliste. Les jeunes Québécois étaient plus autonomes. Dans les familles algériennes, les enfants quittaient la maison lorsqu’ils se mariaient. Les hommes pouvaient s’exiler pour aller travailler dans les villes ou à l’étranger.
Roland ne tarda pas à me raconter son histoire. Je n’avais pas l’habitude d’avoir des confidences aussi intimes de la part d’un inconnu, à l’exception des jeunes de mon clan à Paris. Son père était dans l’armée et n’avait pas apprécié les talents artistiques de son fils ; il voulait en faire un militaire. Il était violent et personne dans la famille n’avait échappé à sa brutalité. À plusieurs reprises, il s’était interposé afin de protéger sa mère et ses sœurs. J’avais peine à croire ce que j’entendais. Je ne pensais pas que les hommes québécois pouvaient agir ainsi. Était-ce par naïveté, ou par ignorance ? Dans le fond, je ne connaissais pas ce peuple. Roland avait fini par quitter la maison familiale, car il aurait pu tuer son père. C’était la première fois depuis mes rencontres avec des Québécois que quelqu’un me parlait directement de ses souffrances. Nos vies se rejoignaient. J’enchaînai avec mon histoire. Il eut peine à croire que j’étais divorcée et que j’avais un jeune enfant. Il aurait tant aimé que sa mère quitte son père. Il admirait mon courage. Comment avais-je trouvé la force de me révolter contre les injustices que je subissais ? Des larmes coulaient sur son visage. J’étais émue de voir qu’un homme pouvait s’attendrir ainsi sur mon sort. Ça me faisait du bien ! Sans doute, ses souffrances l’avaient rendu plus sensible à mon égard. Roland était un artiste, il jouait de la musique et peignait. Il me montra les croquis qu’il avait faits depuis son arrivée à l’auberge : ils étaient magnifiques !

L’obscurité tomba très vite. Les étoiles commençaient à apparaître dans le ciel. Je restai là à le contempler, cherchant à percer le mystère des galaxies lointaines. Y avait-il d’autres habitants dans l’univers ? J’étais émerveillée par l’infini de l’espace. Je n’avais pas eu souvent la chance de contempler la nuit. Ces moments me reliaient avec mon univers intérieur. Je finis par aller me coucher. La crainte des ours m’empêcha de dormir à l’extérieur. Je restai quelque temps à regarder le plafond de bois, à sentir tous ces nouveaux parfums. Mes pensées allaient vers les miens et tout ce que je découvrais depuis que j’étais arrivée au Québec. Les larmes de Roland m’avaient touchée. Sans vouloir m’apitoyer sur mon sort, la réaction de ce nouvel ami m’avait plongée malgré moi dans mon passé douloureux. Je n’aimais pas trop m’étendre sur mon histoire. J’avais très peu d’amis avec qui j’avais partagé mes sentiments profonds. Je n’avais pas appris à dire les choses. Cette petite cabane en bois, perchée au sommet de la montagne de Baie-Saint-Paul allait-elle être le début d’une nouvelle vie ?

Quel bonheur de m’éveiller en haut de la montagne, libre de respirer, libre de rencontrer de nouvelles personnes et d’échanger des idées. Libre, sans patrie et sans maître : cette fameuse expression des anarchistes que j’aimais tant. C’est avec Roland et mes compagnes de cabine que je pris le déjeuner au réfectoire. Ici, il n’y avait ni croissant, ni baguette, mais du gruau avec des raisins secs et des bananes, le tout accompagné de tranches de pain grillées et de beurre d’arachide. Ce n’était pas mon déjeuner préféré, mais je devais m’adapter à cette nouvelle cuisine.
Roland et moi partîmes explorer le village de Baie Saint-Paul. J’aimais le style des maisons avec ces grandes galeries en avant où les gens se berçaient. Une des chansons que Pauline Julien avait chantées lors de son spectacle à Paris me revint à l’esprit : « A ssise sur ma galerie, je flatte mon gros chat noir. Je me berce et souris du matin jusqu’au soir. » Enfin, je comprenais ! Les gens avaient l’air de sortir des chansons de Pauline. Roland me confia que s’asseoir sur sa galerie faisait partie des grands plaisirs que procurent le printemps et l’été, après les longs mois d’hiver.
— Tu n’as rien vu encore, ce n’est pas possible de comprendre le peuple québécois sans avoir vécu les saisons l’une après l’autre, m’avait-il dit.
Les villages québécois que je traversais étaient très différents de celui de mes parents en Algérie. L’église était le lieu de rassemblement de toute la communauté. J’étais surprise de voir à quel point elle avait occupé une place importante dans la vie des villageois jusqu’aux années 60. Tout était bien soigné. Il semblait n’y avoir dans ces rues bien asphaltées aucune place pour le désordre. De toute évidence, les gens vivaient plus aisément que mes compatriotes kabyles. Roland se sentait à l’aise avec les habitants. Il aimait évoquer les vieilles légendes locales en leur compagnie.
Nous retournâmes à l’auberge où un groupe de jeunes jouait de la musique. Assise autour du feu, je les écoutais ; c’était la première fois que je voyais des gens faire de la musique avec des cuillères. Le rythme endiablé des violons me ramena à Paris ; j’étais pourtant sur un autre continent. Je songeais à mes collègues de travail qui avaient trouvé ma décision insensée. En effet, devant le refus de m’accorder un congé de trois mois, j’avais démissionné de mon poste. J’étais convaincue que je retrouverais un emploi à mon retour. Ma sœur m’avait trouvée déraisonnable. Ce voyage, qui aurait pu être anodin pour une femme d’une culture occidentale, m’avait demandé une grande dose de courage. Ma rencontre avec Pauline Julien, Maryse et Jean avait sans aucun doute été déterminante ; elle m’avait donné la force dont j’avais besoin pour réaliser mon rêve. Roland me demanda si j’aimerais vivre au Québec. J’étais ici seulement depuis quelques semaines, je me sentais tellement bien et j’avais l’impression de connaître ce pays. Pour la première fois de ma vie, j’avais le sentiment que j’étais chez moi . Cette terre semblait m’accueillir à bras ouverts. Pourtant, je ne connaissais pas grand-chose de la culture québécoise et encore moins canadienne. Je n’ignorais pas cependant que ce pays avait été conquis et qu’avant que les Français et les Anglais s’y installent, des populations autochtones y vivaient. Ce pays ne faisait pas la une des journaux parisiens.

Roland me proposa de voyager avec lui. La semaine passée à Baie-Saint-Paul m’avait donné le goût de l’aventure. La situation était claire entre nous, il avait compris que je ne serais pas son amante. Nous allions développer une nouvelle amitié. Les relations entre hommes et femmes dans ma culture étaient très différentes. Traditionnellement, les femmes n’avaient pas de contact avec les hommes étrangers à leur famille. La seule relation sexuelle possible était dans le cadre du mariage. Roland et moi quitterions l’auberge le lendemain pour continuer notre voyage dans la belle province.
Je regardai une dernière fois le Saint-Laurent des hauteurs de Baie-Saint-Paul et ressentis une profonde gratitude pour toute cette beauté et les merveilleux moments que j’avais passés à cet endroit.
Nous prîmes la route tôt le matin. Un couple s’arrêta presque aussitôt pour nous faire monter. La jeune femme semblait avoir le même âge que moi. Très belle avec ses longs cheveux noirs tressés comme les Amérindiennes, elle avait de grands yeux verts et était parée de bijoux très originaux et différents de ceux que j’avais vus jusqu’à présent. Son ami était blond aux yeux bleus. Ils nous invitèrent chez eux, sans même nous connaître. Ils habitaient le fin fond du Lac-Saint-Jean. J’aurais ainsi l’occasion de découvrir un nouveau coin de pays. N’était-ce pas l’une des raisons de mon voyage outre-Atlantique !
J’écoutais David parler, il avait l’air de venir d’une autre planète même s’il avait fait des études en médecine à l’Université McGill à Montréal. Sa conception des choses ne correspondant pas à celle qu’on tentait de lui enseigner depuis trois ans, il avait abandonné ses cours. Il avait fait un retour à la terre et vivait avec sa compagne Iris depuis trois ans. Ils étaient autosuffisants pour une grande partie de leur alimentation et cultivaient des légumes biologiques. Iris était une artisane-bijoutière. Elle vendait ses créations durant la saison estivale. Nous n’étions pas au bout de nos surprises, tant ce couple sortait de l’ordinaire. La vieille voiture qui nous avait amenés à destination entra dans un petit chemin rocailleux. On pouvait distinguer au bout du chemin une maison en pierre, entourée d’une nature sauvage et abondante. La journée était ensoleillée. J’étais contente de fouler ce sol nouveau et de découvrir des paysages différents.
Nous entrâmes dans la maison. Je n’avais jamais rien vu de tel. Même la maison kabyle de mes parents ne m’avait pas autant surprise. Le salon avait la forme d’un grand carré au centre duquel trônait un poêle à bois avec une énorme bouilloire en fonte semblant sortir du conte d’Hansel et Gretel. Le reste du mobilier était composé de meubles en bois rustiques et de vieux fauteuils en velours ; le long du mur, se trouvait un harmonium. Des paniers faits en macramé étaient accrochés au plafond. Je trouvais une harmonie dans ce décor quelque peu insolite. David nous offrit une tisane. Roland demanda s’il pouvait utiliser l’harmonium. Il joua un air de Jean Sébastien Bach. Mon dieu, où étais-je ! Un chat vint me sentir, il avait l’air aussi mystérieux que nos hôtes. David et Iris nous invitèrent à visiter les lieux et nous emmenèrent au deuxième étage de la maison. Roland et moi étions stupéfaits, la pièce contenait plus d’une dizaine de barils de grains de blé, d’avoine et d’orge. Les étagères étaient remplies de vêtements et de chaussures. Tout était si bien agencé que je pensai que mes hôtes faisaient du commerce de détail à partir de chez eux.
Je me rappelai les propos de David durant le voyage en auto : selon lui, le monde arrivait à sa fin. De grands cataclysmes viendraient bouleverser notre écosystème, entraînant la mort de millions de gens. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Iris et lui vivaient en autarcie. Leur choix de vie était délibéré. L’endroit où était située leur maison n’était pas un hasard. D’après David, non seulement d’autres pays, mais aussi le Québec, connaîtraient d’importantes inondations. Selon ses calculs, sa maison ne serait pas atteinte par la montée des eaux. Si ses prévisions se réalisaient, le couple aurait, pour plusieurs années, le nécessaire à sa survie. C’était impressionnant, renversant ! J’admettais que notre course au développement et l’utilisation croissante des ressources naturelles allaient sans doute un jour créer des problèmes écologiques. Les milieux alternatifs commençaient tout juste à en parler ; aucune prise de conscience importante de la part des États et des consommateurs. David ne mettait pas beaucoup d’espoir dans l’humanité ; il était très pessimiste. Je n’étais pas certaine de vouloir vivre retirée du monde jusqu’à la fin des temps.
Mes hôtes me firent découvrir une cuisine composée essentiellement de produits germés. Cette nouvelle façon de se nourrir pouvait, selon eux, non seulement résoudre les problèmes de la faim dans le monde, mais respectait totalement l’environnement. L’industrialisation de l’agriculture signifiait la fin du paradis sur terre. Tout en étant d’accord avec eux, je pensais qu’il valait mieux dénoncer les choses que de s’isoler dans le fond d’un rang. Qu’adviendrait-il de la terre si un grand nombre de gens décidaient de faire un retour à la campagne ? Ce serait sans doute catastrophique pour l’environnement. Ils vivraient là de la même manière qu’en ville. Ma sensibilité à la nature était toute récente. J’avais toujours vécu à Paris, entourée de millions de personnes. Lors de mon premier voyage en Algérie, et particulièrement lors de ma visite dans le village familial, j’avais été frappée par les conditions de vie difficiles des habitants en raison du manque d’eau courante et d’électricité. Il fallait marcher de nombreux kilomètres pour se rendre dans les villages voisins ou encore au marché. Comment retourner en arrière ? Était-ce possible ?
Plus je découvrais mes hôtes, plus je réalisais à quel point ils avaient décroché du monde qui les entourait. Ils étaient tous les deux atypiques, Iris par son silence et ses regards lointains, et David par une profonde colère réprimée au plus profond de lui-même. Ils étaient par contre très chaleureux. Nous visitâmes ensemble la région. L’immensité du Lac-Saint-Jean m’époustoufla. J’avais l’impression d’être au bord de la mer. Le Québec me révélait ses secrets. Les villes que je traversais se ressemblaient toutes plus ou moins avec leurs grands centres commerciaux et leurs aires de stationnement. C’était un mode de développement typiquement nord-américain et, quoi qu’on en dise, les Québécois subissaient l’influence directe des États-Unis. Le climat rigoureux, la neige, les bourrasques et les tempêtes étaient sans doute à l’origine de ce type d’urbanisation.
Roland et moi vivions au rythme de nos hôtes. Le rituel du matin, l’harmonium, les promenades dans les alentours et la préparation commune de la nourriture m’étaient devenus familiers. Iris et David avaient peu de contact avec la population locale. Les villageois les trouvaient trop excentriques. Ils nous avaient raconté qu’une de leurs connaissances vivait aussi dans le fond des bois et que cette famille avait choisi de ne pas scolariser leurs enfants. Les services sociaux avaient failli les leur enlever et les placer en foyer d’accueil. Leurs amis s’étaient battus pour avoir ce droit. Cette situation me faisait réaliser combien les choses sont parfois relatives. Mes parents n’avaient pas été à l’école. Cette privation avait été pour eux une forme de malheur et d’injustice. Enfants, ils auraient fait n’importe quoi pour pouvoir s’asseoir sur les bancs d’école et apprendre. Ma mère me le disait souvent. Elle savait que l’école était une forme de passeport pour une vie meilleure.
— Si j’avais pu aller à l’école, crois-tu que je serais là à nettoyer les toilettes de l’hôtel et à ramasser la merde !
Je la comprenais. J’avais détesté par-dessus tout faire le ménage à l’hôtel de mes parents. L’école avait été très importante et, malgré toutes les lacunes et la discrimination à l’égard des enfants d’immigrés durant les événements d’Algérie, elle m’avait permis d’entrevoir un avenir meilleur. Je pensais à certaines de mes petites cousines de Kabylie qui n’avaient pas eu cette même chance. Dès l’âge de six ans, elles avaient commencé à aller chercher l’eau à la fontaine et à accomplir des tâches domestiques. J’avais du mal à comprendre pourquoi certains parents du Québec ne voulaient pas que leurs enfants aillent à l’école.
J’avais maintenant envie de reprendre la route et de continuer mon chemin. Je proposai à Roland de partir. Lui aussi pensait qu’il était temps pour nous de plier bagage même si nos amis nous avaient offert de rester avec eux. Roland me proposa de retourner à Québec et de rencontrer, comme il aimait le dire, sa gang d’amis qui habitait sur le bord du fleuve. J’acceptai. Je remerciai Iris et David de leur hospitalité et de leur grande gentillesse. Iris m’offrit une de ses belles créations et moi, un de mes foulards en soie. Du pas de leur porte, ils nous saluèrent. Je ne savais pas si je les reverrais un jour.

Après avoir laissé nos amis, nous fîmes une pause dans un petit café. J’avais besoin, pour un court instant au moins, d’être avec des gens normaux . J’avouai à Roland que durant tout ce séjour j’avais fait des rêves étranges. Je lui en racontai un. Il y vit un signe prémonitoire. Il était convaincu que j’allais revenir. Il prenait sans doute ses désirs pour des réalités. Je dois avouer que mon souhait profond était de revenir un jour vivre au Québec.
— D’ailleurs, lui dis-je, je ne suis pas encore partie.
Je devais retourner en France pour revoir mon enfant et ma famille. Je savais au fond de moi que le père de mon enfant ne le laisserait jamais repartir avec moi. Roland prit subitement conscience de ma peine. Il me serra dans ses bras et me réconforta. Mon voyage était merveilleux, mais comment oublier d’où je venais !
Nous arrivâmes finalement chez Roland où je rencontrai un à un ses amis. Ils semblaient tous être de bons vivants ! Certains vivaient encore chez leurs parents, mais d’autres partageaient un appartement. Ils étudiaient et avaient des jobines qui leur permettaient de s’acheter de la bière et de payer leurs sorties dans les boîtes à chansons. Ils étaient tous dans la vingtaine. Certains avaient une blonde. Un des garçons attira mon attention. Il était blond et avait de grands yeux bleus. J’engageai une discussion avec lui. J’appris qu’il étudiait et était revenu depuis peu d’un long voyage en Inde. Ses parents n’avaient pas particulièrement approuvé qu’il abandonne ses études et parte seul aussi loin. Leur fils était très jeune et sans doute pas conscient des dangers que comportait une telle aventure. Leurs craintes étaient différentes de celles de mes parents. Quelle que soit la culture, les parents n’aiment pas être loin de leurs enfants.
Je ne sais pas dans quelle mesure j’aurais osé m’aventurer dans un pays dont je ne parlais pas la langue. Marc-Alexandre avait dix-sept ans lorsqu’il avait quitté le Québec pour son grand voyage. Il fallait tout de même beaucoup d’audace pour partir ainsi vers des contrées aussi lointaines. Ce désir de voyager témoignait d’une ouverture d’esprit. J’admirais son courage et sa liberté. Marc-Alexandre avait trouvé les Français quelque peu hautains. Son sens de l’humour lui avait permis de leur répondre sans se les mettre à dos. Après avoir visité une bonne partie de la France, et fait les vendanges pour gagner l’argent dont il aurait besoin pour son périple, il avait pris la route en direction de la Turquie. Après plusieurs semaines, il était arrivé en Inde. Il avait visité tout d’abord le Nord, et ensuite le Sud, mais c’est à Bénarès, lieu de rassemblement de nombreux jeunes occidentaux en quête de spiritualité, qu’il avait passé la plus grande partie de son temps.
L’Inde était un recoupement de paradoxes, la vie et la mort étaient exposées au grand jour dans les rues bondées de monde. Ce pays l’avait émerveillé. J’appris beaucoup de cette nation mystérieuse. Je savais que Gandhi avait travaillé pour la réconciliation et était un apôtre de la Paix. Marc-Alexandre aimait la nourriture indienne et surtout la musique. Il nous fit jouer un disque qu’il avait rapporté : « The Call of the Valley » . Je m’imaginais le long du fleuve Gange entourée de femmes et d’hommes vêtus de leur sari multicolore. Des odeurs d’encens embaumaient l’air. Jamais musique n’avait eu un tel effet sur moi. Quand je revins à moi, Roland souriait. Il avait remarqué ce qui se déroulait sous ses yeux. Marc-Alexandre repartait le lendemain pour Rimouski et m’invita à me joindre à lui. J’acceptai. J’abandonnais mon ami Roland qui souhaitait que nous nous revoyions avant mon départ pour la France. Il me prit à part et m’annonça, à ma plus grande surprise, que, si je le souhaitais, il était prêt à m’épouser pour me permettre de rester au Québec. Je n’avais pas pensé à cette solution. Je ne croyais plus au mariage, je venais à peine de m’en sortir. Je compris qu’il faisait allusion à un mariage blanc. Le destin semblait vouloir faire de moi une fausse mariée éternelle : mariée pour échapper à mes parents, mariée pour vivre dans un pays que j’aimais. J’étais trop jeune pour réaliser la portée de ses mots. Non, un tel mariage serait insensé !
La soirée continua de plus belle. Tout le monde s’en donnait à cœur joie. Les Québécois fêtaient bruyamment. Ma présence les intriguait. La plupart d’entre eux n’avaient jamais entendu parler des Berbères. Pour l’une d’entre elles, le mot berbère évoquait le Maroc et le haschish. Ce n’était pas la première fois qu’on faisait ce parallèle. Une des jeunes femmes du groupe me parut fort sympathique. Elle aussi habitait avec son chum et travaillait comme informaticienne dans une grande entreprise de fabrication de gâteaux. Elle rêvait de s’acheter une terre avec un groupe d’amis et de faire un grand jardin biologique ; elle voulait avoir des chevaux. Plusieurs personnes du groupe y songeaient et n’excluaient pas d’embarquer dans ce projet. Harielle avait déjà visité plusieurs terres et croyait qu’elle allait bientôt trouver l’endroit de ses rêves. Je l’écoutais attentivement. Je me demandais pourquoi elle tenait tant à vivre en dehors de la ville. Je découvrais qu’elle était attirée par la campagne à cause de la liberté qu’elle offrait, et surtout par le besoin d’être dans la nature et de pouvoir cultiver ses légumes. Elle estimait important de partager ses ressources avec d’autres personnes ; c’est pour cela qu’elle voulait fonder une petite communauté avec son compagnon. Le projet me semblait utopique. Je n’avais jamais aimé la vie dans les petits villages. Je préférais dans une certaine mesure l’anonymat des villes. Tout comme Roland, ses amis étaient surpris de savoir que j’étais divorcée, car nous étions tous à peu près du même âge. Le fait que je sois mère les dépassait encore davantage. Roland leur rappela que, encore tout dernièrement au Québec, les filles se mariaient jeunes et avaient de nombreux enfants. D’ailleurs, nombre d’entre eux étaient issus d’une grande famille. Je constatais que les jeunes Québécois, comparativement aux jeunes Maghrébins vivant à Paris, avaient de bonnes conditions de vie. Leur avenir semblait meilleur. Ce voyage me permettait de constater par ailleurs que nous n’avions pas les mêmes priorités. Notre destin d’enfant issu d’une famille berbère était tracé d’avance puisque dès le jeune âge, que l’on soit une fille ou un garçon, les familles planifiaient notre vie en nous choisissant un mari ou une femme. Pour tous les jeunes que je côtoyais durant mon voyage, cette situation était tout à fait inacceptable et révoltante. Je rencontrai peu d’immigrants durant mon séjour. Les seuls étrangers croisés étaient en général des Européens. À la différence de la France, où de nombreuses cultures se côtoyaient, certes pas toujours de façon harmonieuse, le Québec n’avait pas encore ouvert ses portes à une nouvelle immigration.

Comme prévu, je partis le lendemain avec Marc-Alexandre, en direction du Bas-du-Fleuve. J’étais loin d’imaginer où cette étape de mon voyage allait me mener.
Marc-Alexandre venait d’une famille aisée. Il avait deux sœurs. L’une était cardiologue et l’autre professeure de sciences. L’un de ses frères était géographe et l’autre avait, tout comme lui, la passion des voyages. Il avait choisi d’explorer le Canada et l’Amérique latine plutôt que l’Asie. Sa mère était une femme au foyer et son père travaillait comme architecte pour une société d’État. Sa vie familiale me paraissait plus organisée que la mienne. Les rôles étaient bien définis et, curieusement, plus qu’au sein de ma famille. Sa mère n’avait jamais travaillé pour un salaire. Cette situation m’étonna d’autant plus que je tenais pour acquis que les femmes canadiennes-françaises participaient plus activement à la vie économique. Je constatais que les hommes de cette génération avaient en fait des attitudes patriarcales. Les femmes berbères, sauf quelques exceptions, ne travaillaient pas en dehors de la maison. Dans la société kabyle, c’est l’homme qui doit subvenir aux besoins de la famille. Ma mère jouait un rôle important dans les décisions familiales et professionnelles. Mon père s’en remettait beaucoup à son jugement, contrairement à cette famille québécoise dans laquelle le père semblait mener le foyer.
Le fleuve était présent partout où j’allais. Je comprenais maintenant les poèmes de Gilles Vigneault. Marc-Alexandre me faisait découvrir un nouveau monde musical. Le voyage de Raoul Duguay m’avait fascinée. J’aimais les poètes et les chansonniers québécois. Ils étaient pleins de vie, leurs chansons étaient un cri pour la liberté et l’affirmation de leur identité culturelle. Une rage émanait de leurs paroles et de leurs corps. Tout comme Pauline Julien, les gens de ce pays étaient passionnés et à fleur de peau.
Je passai quelques jours merveilleux avec Marc-Alexandre, mais le retour à Paris approchait. Je pris l’autobus pour Québec où, comme promis, je passai dire au revoir à Roland. Il réitéra sa proposition. Je ne pouvais pas accepter son offre, même pour une formalité administrative. Je quittai mon nouvel ami, sachant au fond que nous nous reverrions un jour.

Le voyage en avion me parut interminable. Je pensais à tout ce que j’aurais à faire en arrivant. Mon plus grand défi serait de négocier avec Idriss et trouver une entente concernant la garde de notre enfant. Il me fallait chercher un nouvel emploi. Tout en sachant très bien que je voulais vivre au Québec, j’étais consciente que je ne pourrais pas repartir sur-le-champ. Ce pays m’avait accueillie à bras ouverts. J’aimais l’énergie et la simplicité de ce peuple. Je m’étais informée sur le marché de l’emploi et les réponses obtenues n’étaient pas très encourageantes. Les employeurs préféraient toujours embaucher des gens formés dans les écoles de la province. Travailler au Québec présenterait sans doute un défi. En France, je n’avais jamais eu de problème pour trouver un emploi. Aussi, les avantages sociaux étaient de loin supérieurs à ceux offerts aux travailleurs québécois. Déjà depuis 1936, nous avions des congés annuels payés de quatre semaines et des primes diverses.

L’agente de bord annonça l’atterrissage. De grandes décisions m’attendaient. Je savais que je devrais faire un choix difficile. Riche d’une nouvelle énergie, je regagnais Paris avec l’ultime conviction que je vivrais un jour les quatre saisons de ce grand pays.
Paris me sembla soudainement tout petit. Je regagnai mon appartement où régnait un silence profond. J’appelai mes parents, ils étaient heureux de me savoir finalement de retour. Mon cœur se serra en pensant à l’autre étape que je franchirais avec eux. Trouverais-je le courage de leur faire part de mes plans ? Allais-je les préparer ou les mettre devant le fait accompli ? Je n’étais pas prête à parler à Idriss. La présence de sa mère continuait à me hanter. Je pris quelques jours de repos pour remettre mes idées en place. Comment pourrais-je continuer à vivre en France ? Je voulais partir, mais je savais aussi que ce ne serait pas facile de tout laisser. J’aimais mon fils, j’aimais mes sœurs et frères ; dans le fond, j’étais très attachée à ma famille. Quel avenir avais-je en France ? Ce pays ne me donnait même pas la citoyenneté française alors que j’y étais née. Cette situation avait des répercussions sur ma vie et me limitait dans mon engagement social et politique puisque j’étais privée du droit de vote. Allais-je être comme mes parents et de nombreux enfants d’immigrés ? Allais-je vivre dans un pays où la seule chose que l’on nous permettait était de travailler sans le réel espoir d’un avenir meilleur ? Quant à l’Algérie, je m’étais vite rendu compte, lors de mon dernier séjour avant mon mariage arrangé, que je ne pourrais jamais y réaliser mes aspirations. Les femmes divorcées étaient en quelque sorte les renégates d’une société encore très traditionnelle malgré certaines avancées liées à leur engagement pendant la guerre d’Algérie. Celles qui voulaient vivre librement se mettaient souvent leur famille à dos. L’Algérie n’était pas prête à reconnaître que les femmes devaient être égales aux hommes.

J’avais appris lors de mon séjour au Québec que, lorsqu’une personne était acceptée comme immigrante, elle pouvait faire sa demande de citoyenneté après cinq ans de résidence. Je ne savais pas pourquoi, du moins à l’époque, la citoyenneté canadienne semblait plus accessible que la citoyenneté française. Ce déni des gens nés sur le sol français m’avait toujours profondément dérangée. Les Algériens et d’autres peuples d’Afrique avaient participé aux deux guerres mondiales sous le drapeau français. Quelle reconnaissance avaient-ils reçue ? Une grande partie de la famille de ma mère était morte pour cette France qui nous rejetait. Pourquoi le sacrifice de tous ces hommes et femmes n’avait-il pas été reconnu par ce pays défenseur des libertés et des droits de l’homme ?
Mes parents m’invitèrent à souper. Les retrouvailles furent chaleureuses, mais mon voyage demeurait pour eux un affront. Ils espéraient que mon goût de l’aventure s’arrêterait ici. Je racontai certaines de mes expériences. De toute évidence, il y avait beaucoup de choses dont je ne pouvais pas leur parler. Ma petite sœur et mon jeune frère m’avaient demandé comment les gens vivaient et si le Québec était un beau pays. Je leur parlai des grands espaces. Les rivières avaient l’air d’être des fleuves, les lacs ressemblaient à des océans, le fleuve Saint-Laurent s’étendait à l’infini et touchait le ciel. Je leur appris quelques expressions québécoises, ce qui fit rire tout le monde. J’avais aimé la gentillesse et la simplicité des gens. Personne ne chercha à savoir si j’avais revu les musiciens de Pauline Julien. Mon père me demanda s’il y avait beaucoup d’immigrés algériens. Je ne savais pas, je n’en avais rencontré qu’un seul. Ma mère m’interrogea sur mes plans à venir. Je ne répondis pas. Je venais tout juste de rentrer au pays. Je les rassurai en leur répondant que j’allais chercher du travail. Je les quittai sur ces propos.
Je retournai à la maison, la tête remplie des paysages du Québec. Je pensais à mes nouvelles amitiés. Est-ce que je pourrais vraiment trouver un moyen de vivre dans ce pays ? Partir n’est pas une chose facile, surtout lorsqu’on vient d’une culture traditionnelle où les filles ne partent pas à l’aventure. J’étais étonnée que mes parents n’aient pas usé de leur influence ou de leur autorité pour m’empêcher de faire ce voyage. Un de mes oncles paternels n’aurait jamais toléré une telle attitude de la part de sa fille. Il serait même allé jusqu’à la tuer pour sauver son honneur et celui des siens. Pourquoi mes parents avaient-ils renoncé à s’immiscer dans mes choix ? En sera-t-il de même lorsque je leur ferai part de mon nouveau projet ?
Je rencontrai Idriss dans un café. Lui aussi voulait connaître mes intentions. Il fut renversé d’apprendre que je songeais à vivre au Québec. Il me demanda si je réalisais ce que cela voulait dire. Je l’arrêtai sur-le-champ. J’en avais assez de son attitude paternaliste. Ce n’était pas parce qu’il avait renoncé à son rêve de vivre en Amérique du Sud pour rester auprès de ses parents que je devais aussi renoncer aux miens. D’ailleurs, je l’encourageai à aller au Québec, convaincu qu’il aimerait les grands espaces et la nature. Il me rétorqua que j’agissais de façon égoïste et qu’il acceptait pleinement ses obligations de fils unique qui a le devoir de prendre soin de ses parents jusqu’à leur mort. Les Berbères n’abandonnaient pas leurs parents âgés ni leurs enfants. Idriss me regarda longuement, cherchant à comprendre ce qui se passait dans la tête de cette femme qu’il avait épousée afin de lui permettre d’échapper à la honte de la tribu et qu’il avait par la suite aimée. Il consentit à ce que je revoie Samir, mais il m’implora de ne pas jouer avec ses sentiments.

Je trouvai un emploi sans difficulté. Je travaillais maintenant pour un voyagiste. J’étais contente. J’avais obtenu le poste bien qu’il y eût de nombreux candidats. Ce travail de comptable allait me permettre de faire de petits voyages en Europe et en Afrique du Nord. J’appris plus tard que la secrétaire avait recommandé au directeur de ne pas m’embaucher. Je ne correspondais pas au profil de l’emploi. Qui sait, cette jeune femme avait peut-être deviné mes plans…
La routine reprit avec mon fils Samir. Idriss avait accepté, à contrecœur, que je le revoie, sachant que je souhaitais repartir au Québec. Je devais me stabiliser pour le bien-être de mon enfant, mais, au fond de moi, je savais ma situation instable et fragile. J’avais parfois le sentiment que cet enfant n’était pas le mien, même si je l’aimais profondément. Son destin m’échappait.
Marc-Alexandre m’écrivait régulièrement, il avait hâte de me retrouver. Roland avait adoré le voyage que nous avions fait ensemble et il espérait de tout cœur me revoir bientôt en terre québécoise.
Je retrouvai mon amie Maryse. Nous étions heureuses de nous revoir enfin. Elle avait aimé l’Algérie. Les villageoises, surprises par sa présence, s’étaient posé mille questions. Comment se faisait-il qu’elle soit venue avec le père de mon fils Samir, d’autant plus que les gens savaient qu’elle était mon amie et que j’étais divorcée ? Maryse avait toujours pensé que mes propos sur la condition des femmes dans les villages étaient exagérés. Son séjour lui avait permis de constater à quel point les traditions étaient ancrées dans la vie des gens. Les femmes kabyles ne jouissaient pas de la même liberté que les femmes québécoises. Elle fut notamment surprise d’apprendre que les maris travaillaient en France, ou dans d’autres pays, et que les femmes restaient au village. Comme elle ne parlait pas le kabyle, beaucoup de réalités lui avaient échappé. Les femmes âgées connaissaient très peu le français. Mon amie avait volontiers participé aux tâches qui incombaient aux femmes : aller chercher l’eau à la fontaine et la transporter sur la tête, travailler dans les champs, cueillir les figues. Maryse avait opté pour la tenue traditionnelle, ce qui lui avait valu la reconnaissance des femmes et surtout celle de mon ex-belle-mère qui m’avait souvent reproché la façon dont je m’habillais. Les vêtements traditionnels n’avaient pas la même signification pour elle que pour moi. Pour elle, porter cette tenue relevait du folklore alors que pour moi, cela signifiait le confinement des femmes dans des rôles bien définis et surtout leur manque de liberté. Les robes étaient amples, ne montrant pas les formes du corps, ce corps tabou qui faisait si peur. La vue d’une épaule nue ou d’un galbe de sein aurait pu éveiller les pulsions sexuelles. L’acceptation passagère des us et coutumes du village par mon amie lui avait permis de passer un séjour agréable au pays de mes ancêtres. Elle admit cependant qu’elle avait souvent pensé à moi, se demandant comment j’aurais fait pour vivre dans le village d’Idriss. Elle avait eu le sentiment d’être sur une autre planète ! Son voyage lui avait fait apprécier les conditions de vie dans son Québec en pleine mutation.
Je lui fis part de mes impressions de voyage. Ce fut pour chacune de nous la découverte d’une nouvelle culture, de nouveaux paysages et d’une réflexion sur notre vie de femme. Maryse était très critique sur l’impact qu’avait exercé la religion sur la vie des femmes. Le peuple québécois sortait à peine de l’oppression politique et devait continuer à se battre pour la préservation de sa langue et de son identité culturelle. Tous les chansonniers que j’avais entendus criaient cette oppression et cette liberté. Mes amis québécois m’avaient dit que le Québec était un pays et qu’à l’ouest, c’était un autre pays où les mœurs et la langue étaient très différentes. Je percevais un point commun entre les Québécois et les Kabyles. Mes parents avaient toujours revendiqué leur appartenance à leur culture kabyle. Après plusieurs siècles de vie sur un même territoire, l’islam avait fini par entrer dans la vie quotidienne des populations montagneuses, mais une grande majorité de Kabyles avaient toujours la conviction d’être un peuple différent et voulaient se distinguer par rapport aux autres habitants de l’Algérie. Si les femmes québécoises avaient été en mesure de changer leur vie, de l’améliorer et de mettre les curés à la porte, pourquoi les femmes kabyles ne pouvaient-elles pas remettre en question l’ordre religieux ? Quant à moi, j’essayais, mais me sentais bien seule dans ce combat pour la liberté. Les femmes québécoises continuaient leur révolution sexuelle. Pourquoi les femmes berbères ne pouvaient-elles pas prétendre à une telle liberté ? Il nous faudrait des siècles pour nous libérer, pour défaire des traditions séculaires.
Mes seuls souvenirs de l’histoire du Canada appris sur les bancs de l’école étaient la découverte des Amériques par Christophe Colomb. C’est plus tard que j’allais découvrir l’histoire de Jacques Cartier, celle de Samuel de Champlain et de Jeanne Mance, les bâtisseurs du Québec, mais aussi le massacre des populations autochtones. J’informai mon amie que les musiciens et Pauline seraient très heureux de la revoir. Maryse prévoyait rentrer au Québec prochainement, son voyage d’un an arrivait à terme. Ses parents attendaient son retour avec impatience.

Je devais me faire une raison. Les quelques semaines passées au Québec il y avait peu de temps continuaient de m’ébranler. Je voulais repartir et vivre dans les grands espaces. J’en parlai à un de mes amis, grand voyageur, qui était allé au Québec presque dix ans plus tôt. D’après lui, j’avais peu de chance d’obtenir un visa d’immigration et il doutait que je m’adapte à la rigueur du climat. Il ne comprenait pas pourquoi je ne me sentais pas chez moi en France. Il me trouvait tout à fait intégrée à la vie parisienne.
Hugo était pied-noir. Revenu en France, à l’adolescence, par la force des choses, il continuait à aimer l’Algérie. Même si son pays lui manquait énormément, il avait fini par trouver sa place en France. Il ne comprenait pas comment je pourrais me sentir chez moi au Québec alors que j’avais une mentalité méditerranéenne. Hugo avait trouvé les Québécois trop nord-américains. Il aimait dire qu’il était plus Algérien que moi et que nos vies étaient le résultat d’erreurs historiques. Il était né en Algérie et y avait très bien vécu jusqu’à l’âge de seize ans. Il était maintenant Français, alors que moi, née en France, j’étais Algérienne. Même si ce paradoxe nous faisait parfois sourire, il nous rappelait plutôt la brutalité humaine.
Comment ferais-je pour vivre au Québec ? Je n’avais pas beaucoup d’argent de côté. Selon lui, mon projet n’avait aucun sens. Je n’étais pas d’accord. J’avais fait part de mes plans à ma jeune sœur. Encore une fois, en elle, je trouvais le soutien dont j’avais besoin. Elle m’encouragea à partir, mais m’avoua que je lui manquerais beaucoup. Elle aimait venir chez moi et me lire ses poèmes. Ses propos me serrèrent la gorge. Je devais reconnaître que je ne connaissais pas le Québec, mais dès que j’en avais foulé le sol, j’avais eu le pressentiment que, quoi qu’il advienne, j’allais vivre dans ce pays.
Je continuais mon travail. Je voyais mon fils une fin de semaine sur deux. Il parlait de plus en plus. Nous avions repris nos escapades au bord de la mer, plus particulièrement à Saint-Malo. J’affectionnais ce port de Bretagne. La vue de tous ces bateaux et voiliers me faisait rêver.

J’appris par ma famille qu’Idriss avait accepté la nouvelle épouse proposée par sa mère. Je ne comprenais pas comment il pouvait, encore une fois, se laisser marier avec une femme inconnue. Ne se souvenait-il pas de notre expérience désastreuse ? Sa mère était allée chercher une femme dans son village natal, convaincue qu’il n’y aurait pas de conflit entre elles, puisque les deux femmes partageaient les mêmes valeurs, contrairement à moi qui avais grandi à Paris et qui avais adopté le mode de vie occidental. Ma mère cherchait aussi à me remarier, mais sans grand résultat. Elle m’avait proposé des maris, dont un homme divorcé qui était beaucoup plus âgé que moi. Il n’avait pas d’enfant et sa mère était décédée. Cet homme, sans enfant et sans mère, était pour elle un bon parti , car la raison de mon malheur avait été ma belle-mère.
Je ne percevais pas de la même manière l’échec de mon mariage. Je remettais en cause le fait que les parents mariaient et choisissaient les conjoints de leurs enfants. Je contestais le fait qu’une fille devait être vierge lorsqu’elle se mariait. Dans mon cas, ne l’étant plus, je savais ce que j’encourrais. J’aurais voulu assumer ma vie sexuelle, mais quand la réalité culturelle frappa à la porte de ma vie, je perdis pied et eus peur des répercussions que cela aurait pu entraîner dans ma vie et dans celle de mes sœurs. Peur d’être renvoyée comme ma demi-sœur en Algérie. Peur de me faire battre ou de me faire tuer.
L’analyse de ma mère concernant mon échec conjugal était incomplète. Certes, ma belle-mère n’avait pas contribué à mon bonheur, ni à celui d’Idriss et de son petit-fils Samir, mais la réalité, c’est que je n’aurais jamais dû accepter de me marier. Si ma mère tenait encore tant à ce mariage malgré mon refus, c’était pour sauver l’honneur et la réputation de toute la famille. Elle me répétait toujours les mêmes choses : une femme ne devait pas rester seule ; ma réputation était terrible. Comment ne pouvais-je pas voir combien cette situation les faisait souffrir ? C’est vrai que j’avais des amis et que je sortais parfois accompagnée d’un homme. Ma mère détestait qu’on lui dise m’avoir vue dans la rue en compagnie d’un homme. Elle se sentait blessée et humiliée. Que faire ? Je n’allais pas m’empêcher de vivre et continuer à me cacher. J’essayai plutôt de faire comprendre à ma mère que je ne faisais rien de mal. J’en avais terminé avec les mariages à la kabyle. Ce milieu culturel ne m’attirait plus malgré tout l’amour que je portais aux miens. Je devais être forte et ne pas me culpabiliser. J’avais le droit de vivre ma vie comme je l’entendais. Si Idriss avait accepté de se remarier, c’étaient ses affaires, je n’avais pas à l’imiter. Les femmes québécoises avaient été capables de mettre leur oppresseur dehors ; je pourrais sans doute y arriver. Leur révolution ne s’était pas faite sans déchirements. La mienne serait remplie d’obstacles. Elle se ferait au prix de très grands sacrifices. Il n’est jamais facile de briser les liens familiaux.

Je reçus une lettre de Marc-Alexandre, qui m’invitait à revenir au Québec. Il me laissait entendre que je ferais sans doute face à de nombreux obstacles, mais, pour lui, rien n’était insurmontable. Comment pouvais-je savoir ce que tout cela voulait dire ? Je n’avais jamais fait de demande d’immigration. Durant toute mon enfance et mon adolescence, j’avais été témoin de la précarité de vie des travailleurs immigrés en France qui demeuraient à l’hôtel de mes parents. En serait-il de même pour moi si je partais ? Je n’étais pas au bout de mes peines… J’espérais que le Canada serait plus accueillant ! Partir, ne pas partir, j’étais tiraillée. Comment pourrais-je laisser mon enfant ? Une fois installée, aurais-je la possibilité de le faire venir ? Je ne devais pas me leurrer. Partir voulait dire ne plus revoir mon fils. À tout le moins, pour un certain temps. Jamais son père ni sa grand-mère ne me permettraient de l’emmener. Tout le monde trouverait sans doute que j’en demandais trop.
J’avais pourtant le mal de vivre. Je voulais quitter Paris. Le destin m’appelait ailleurs et, cette fois, ce ne serait pas une escapade de vacances. J’avais profondément besoin de changer de vie et de voir de nouveaux horizons. Le Québec m’avait paru être l’endroit où il serait possible de m’épanouir. Cet ultime bonheur que je recherchais se trouvait-il dans ce grand pays qui m’avait accueillie à bras ouverts ? Serais-je vraiment heureuse après avoir tout abandonné derrière moi ? Par où commencer ? Comment pourrais-je réaliser ce rêve ?
La première étape serait de faire une demande de visa auprès de l’ambassade du Canada à Paris. J’avais aussi d’autres démarches à effectuer, notamment de résilier mon bail. Que ferais-je au Québec ? J’étais comptable et ma vie professionnelle se déroulait bien, même si je n’envisageais pas de faire carrière dans la comptabilité. Mon travail me permettait avant tout de jouir d’une indépendance économique, obtenue au prix d’une longue lutte avec ma famille et le reste de mon clan. Cette acceptation de la part de mes parents avait été une grande victoire. Comment vivrais-je au Québec ? Pourrais-je trouver du travail dès mon arrivée ? Je ne pouvais dépendre de personne. Je devrais compter sur mes propres ressources.
C’est en octobre que je décidai de me rendre à l’ambassade du Canada à Paris pour déposer une demande de visa. L’agent d’immigration me posa de nombreuses questions, dont certaines me surprirent. J’avais le sentiment de me faire interroger par un policier. L’homme n’était pas aussi sympathique que les Québécois que j’avais rencontrés durant mon voyage. Il me questionna sur les connaissances que j’avais de ce pays. Je lui dis tout naïvement que j’avais plusieurs amis, dont Pauline Julien. Je montrai la lettre de Marc-Alexandre pensant faciliter mes démarches. L’agent d’immigration prit le temps de la lire. Je compris à ce moment-là que quelque chose dans son comportement avait changé. Il m’annonça qu’il étudierait ma demande, sans me préciser le moment où je pourrais obtenir mon visa. Je quittai l’ambassade bredouille, ne comprenant pas les raisons de cet accueil si glacial. Je retournais régulièrement à l’ambassade dans l’espoir d’obtenir mon visa vers la liberté, mais en vain. L’attente dura plusieurs semaines. Finalement, au moment où je ne m’y attendais plus, je reçus un visa de touriste valable pour une période de trois mois. Les agents d’immigration s’étaient sûrement lassés de me voir une journée sur deux. On m’avertit cependant que l’agent à l’aéroport se réservait le droit de changer la durée de mon séjour au Canada. Je pris note qu’à l’ambassade on ne parlait pas du Québec. Je ne compris pas pourquoi. Mes tergiversations avec cet agent d’immigration me laissèrent penser que le Canada n’était peut-être pas aussi accessible qu’il paraissait. Je n’étais pas au bout de mes peines. Ne prend pas pays qui veut !
Dès lors, les choses se précipitèrent. Je rencontrai Idriss. Il fut sidéré par la nouvelle. Comment et pourquoi pouvais-je partir aussi vite ? Je demandai à voir notre fils, il refusa. Il ne pensait pas que c’était une bonne idée puisque je partais. Je réitérai ma demande, mais ne put le convaincre de revenir sur sa décision. Je connaissais son intransigeance. Il ne reviendrait pas sur un choix auquel il croyait profondément. Notre rencontre fut douloureuse. Compte tenu de mon désir de vivre dans un autre pays, j’essayai encore de le persuader de la possibilité de trouver une solution. Il me demanda si je réalisais les lourdes conséquences de mon départ au Canada, non seulement pour Samir mais aussi pour moi. Son attitude réfractaire n’arrangerait certainement pas la situation. Il m’était difficile d’imaginer le futur. Comment évaluer ou soupeser les conséquences d’une telle décision ? J’étais consciente de partir vers l’inconnu sans grande ressource, hormis ma jeunesse, à la recherche d’une vie meilleure. Je pressentais que les choses pourraient être difficiles. J’étais prête à assumer mon choix. Idriss avait vécu loin de son père jusqu’à l’âge de douze ans et l’avait retrouvé en France pour étudier. Il avait dû laisser sa mère et sa sœur au village. Avait-il par la suite critiqué son père pour son éloignement ? Pourquoi ne pouvais-je pas partir le cœur en paix et éventuellement avoir mon enfant avec moi ? Je ne verrais pas mon fils ! Il me laissa sur ces mots, les yeux remplis de larmes.
Je rentrai à la maison le cœur lourd. Mon amie Shirley, malgré l’amitié qui nous liait, ne comprenait pas pourquoi je tenais tant à partir si loin au risque de ne pas voir mon fils pendant de longues périodes. Elle ne pouvait pas s’imaginer loin de sa fille. Shirley n’approuvait pas mon projet. Notre échange téléphonique me chagrina. Je me sentais jugée. J’écourtai notre conversation. Je ne savais pas quand nous nous reverrions. Après avoir raccroché, je me demandai pourquoi les femmes devaient porter la responsabilité de leur échec, en subir les conséquences et encore plus devoir toujours se soumettre ! Mon amie connaissait les étapes douloureuses que j’avais traversées depuis mon enfance. Elle savait aussi que j’avais remis en question l’archaïsme de certaines traditions de la culture berbère. Je fonctionnais mal dans le mode traditionnel. Je fonctionnais mal aussi dans la société française qui, selon moi, était encore très patriarcale. Les femmes, même si elles avaient le droit de vote, gagnaient leur vie, demeuraient continuellement confinées à des rôles traditionnels. Elles assumaient toujours la grande majorité des tâches ménagères. Oui, les femmes françaises avaient plus de liberté que la majorité des femmes algériennes, mais leur combat pour l’égalité était loin d’être terminé. Ma mère avait, elle aussi, dû quitter son village et suivre mon père en France. Elle avait été contrainte d’abandonner sa fille issue de son premier mariage. Ce n’est que quelques années plus tard, alors que j’avais douze ans, que ma mère et sa fille s’étaient retrouvées lors de notre voyage en Algérie. Ma mère n’avait jamais vraiment parlé de sa fille laissée au village. Leurs retrouvailles avaient démontré clairement combien elles avaient toutes deux souffert de cette séparation. Pourtant, c’est avec une acceptation totale de leur destin qu’elles avaient chacune poursuivi leur chemin.

Pour célébrer mon départ, je réunis quelques amis et donnai une grande partie de mes affaires à un de mes frères. Les adieux avec mes jeunes amis maghrébins furent le théâtre d’émotions intenses. Ils ne voulaient pas que je parte, nos rencontres hebdomadaires leur faisaient tant de bien ! Mes plus durs adieux n’allaient pas tarder à arriver. Je pris un dernier repas avec mes parents. La très grande peine qui affligeait mon père ne l’avait pas empêché de faire encore une fois son délicieux couscous à l’agneau. Il me serra très fort dans ses bras et me demanda quand je partais. Il n’avait pas changé d’avis. Il n’approuvait pas mon départ pour le Canada. Il savait au fond de lui que plus rien ne m’arrêterait. Son visage dégageait une grande résignation et je compris que mon père s’en remettait au destin. Personne ne pouvait plus m’empêcher de vivre ma vie. Il me regarda, les yeux remplis de larmes, comme si la fatalité s’était abattue sur nos vies. Il me dit que cette rencontre serait la dernière. Nous ne nous reverrions plus jamais sur cette terre. La gorge serrée, je crus que j’allais étouffer. Ma mère nous observait sans dire un mot. Je regardais mon père en pleurant. Pourquoi ces paroles ? C’est pourtant sur cette terrible phrase que je quittai la maison familiale. Je serrai fort mes sœurs et mes frères. Une fois dehors, alors que des larmes chaudes coulaient sur mon visage et qu’une indicible douleur me dévorait les entrailles, je me demandais pourquoi mon père m’avait parlé ainsi. Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Comment pouvait-il savoir que c’était notre dernière rencontre ? Je ne voulais pas couper les ponts avec ma famille. J’espérais, au contraire, qu’une fois bien installée au Québec je pourrais venir les voir et passer des vacances avec eux. Je ne voulais pas briser mes liens familiaux. Mes parents avaient, dans le passé, choisi de rompre les liens avec moi sous prétexte que je ne vivais pas conformément à leurs coutumes, mais ils avaient fini par renouer contact avec moi. La gravité du regard de mon père m’avait perturbée. J’eus beaucoup de mal à dormir cette nuit-là.
Ma jeune sœur m’appela le lendemain. Ma mère était en colère, mon père était envahi par une infinie tristesse. Mes parents avaient longuement parlé entre eux et avaient conclu qu’ils avaient raté mon éducation et que j’étais sans-cœur. Comment leur fille pouvait-elle partir malgré les propos de son père ? Mes parents pensaient que j’avais perdu la raison. Peut-être que mon malheur découlait de la vie difficile que j’avais eue avec Idriss et sa famille ? Ils avaient tenté de comprendre pourquoi j’étais aussi déterminée à quitter la France, mais en vain. Ma sœur me rappela combien la soirée avait été longue et pénible, troublée d’émotions et de chagrin. Elle avait elle-même pleuré, tellement le désarroi de mes parents l’avait éprouvée. J’écoutais en silence. J’aurais tant aimé la serrer contre mon cœur. Avant de la quitter, je lui dis combien je l’aimais et lui demandai de me faire confiance. Je reviendrais un jour. Notre conversation m’émut terriblement. Je ne voulais pas que mes choix fassent souffrir les miens. Comment sortir indemne des liens étroits qui unissent les membres d’une même famille avec des codes moraux si contraignants ?
Pendant un moment, le doute m’assaillit. Je ne savais plus si je trouverais le courage nécessaire pour partir. C’était trop pénible. J’avais beau avoir l’âme d’une exploratrice, je ne voulais pas faire souffrir les gens autour de moi. Je ne savais plus quelle force me poussait à aller aussi loin. Oui, je partais vers l’inconnu.
Le grand jour arriva. Je n’avais plus le temps de me poser des questions. Je ne reculerais pas. Munie de mon passeport algérien et de quelques bagages, je me rendis à l’aéroport accompagnée de ma jeune sœur. Nous étions parties tôt pour passer le plus de temps possible ensemble. Il fallut pourtant nous quitter. Nous nous serrâmes très fort, nos larmes se mélangeant sur nos joues. Je lui murmurai des mots tendres. Elle viendrait un jour au Canada. Je voulais être rassurante, mais je savais que nous ne nous reverrions pas de sitôt. Mes parents ne lui permettraient jamais de me rejoindre, ne serait-ce que pour des vacances. On annonça mon vol. J’embrassai ma sœur une dernière fois et la regardai s’éloigner. À ce moment-là, je sentis que j’étais seule face à mon destin. Un sentiment mystérieux m’envahit. Le voyage en avion me parut plus long que le précédent. J’avais quitté mon appartement et avais donné la plupart de mes affaires. J’avais apporté quelques livres, des vêtements et des photos. Je laissais en arrière tout un passé et, dans ce passé, il y avait mon fils. J’avais vingt-quatre ans et nous étions en 1978.

Marc-Alexandre m’avait attendue patiemment. Je ne retrouvai pas la chaleur de l’été. Nous étions à la fin de l’automne. Les arbres dénudés de leurs feuilles laissaient paraître leur forme sensuelle. Le ciel était gris et les gens n’avaient pas la mine joyeuse que je leur connaissais. Étais-je bien au Québec ? Allais-je découvrir un autre peuple ? Je demandai des nouvelles de tous les amis que j’avais rencontrés et de Roland qui avait lui aussi hâte de me revoir. Nous partîmes directement pour Québec. Marc-Alexandre habitait dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Nous étions heureux de nous retrouver. Le temps où nous avions été séparés n’avait rien enlevé à la magie et à la folie de notre première rencontre. J’étais sur un autre continent avec un jeune homme que j’allais apprendre à connaître. Son appartement était petit et modeste, mais nous aurions assez de place pour nous deux. Je m’endormis sous les sons de la cithare « The Call of the Valley ».
J’essayais de créer de nouveaux repères. Je me rendis compte rapidement que même si nous partagions la même langue, nos façons d’être étaient grandement distinctes. C’est dans les petits détails de la vie quotidienne que je découvrais davantage Marc-Alexandre et ses amis rencontrés lors de mon premier séjour. Je passais mes journées à explorer la nouvelle société dans laquelle je vivais. J’avais commencé à me renseigner sur le marché de l’emploi sachant que je ne pouvais pas travailler avec un visa de touriste. C’est au hasard d’une de mes promenades que je découvris le Café classique, dans la Basse-Ville de Québec. La population y était différente de celle de la Haute-Ville. Je me croyais dans un autre pays. La falaise était la frontière entre le monde des nantis et des pauvres. J’aimais marcher dans les quartiers, surtout ceux que je ne connaissais pas, et écouter les gens parler. J’essayais de comprendre ce nouveau monde qui m’entourait. Les magasins étaient si différents de ceux que je fréquentais à Paris. La rigueur du climat jouait sans doute beaucoup dans la manière dont les gens s’habillaient. Ici, les gens privilégiaient l’aspect pratique alors que les Parisiennes pensaient plutôt à l’aspect esthétique.
La population de la Basse-Ville semblait vivre dans des conditions plus précaires. Une peinture du Che, accrochée au mur du fond de la salle du Café classique , m’attira à l’intérieur et me réconforta. La salle était très grande et meublée de quelques tables en bois, un parfum d’épices embaumait les lieux. Quelques personnes étudiaient en buvant un café, d’autres discutaient passionnément. Soudain, une tasse de thé valsa en direction d’un des hommes. Les injures volèrent à profusion. Une femme, à peu près de mon âge, très grande, avec de longs cheveux blonds, cria :
— Non, je n’en veux pas de ton pénis !
Je crus comprendre que la discussion avait porté sur Freud, l’homme affirmant que les femmes étaient frustrées de ne pas avoir de pénis. Sylvie — j’avais entendu son nom — était furieuse. Le propriétaire du café et d’autres personnes prirent part à la discussion. Le gars qui avait provoqué la polémique se calma finalement. Quel accueil ! Je compris qu’ici aussi certains hommes avaient de la difficulté avec le nouveau rôle des femmes dans une société récemment sortie de la grande noirceur. Ce petit incident m’étonna. Je n’avais encore jamais vu de Québécois se disputer d’une façon aussi virulente.
Je scrutai l’endroit. Il était très différent des cafés situés dans ce quartier très pauvre. Le menu inscrit sur le tableau noir me surprit : le plat du jour était un couscous à l’agneau. Le souvenir du couscous de mon père me revint, mon cœur se serra en pensant à ses dernières paroles. Je me demandais comment ma famille se portait puisque je n’avais pas de nouvelles. Encore tout étonnée, je pris place. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, très grand, le visage souriant avec des boucles blondes et des grands yeux bleus, me demanda ce que je désirais. Je demandai d’abord qui faisait le couscous. Sa réponse me surprit : c’était lui le cuisinier. Je fus davantage surprise en apprenant que c’était sa mère qui lui avait appris à le faire. Il me dit qu’il était Algérien. Il avait déménagé au Québec depuis peu et étudiait à l’université. Il avait ouvert ce café avec un de ses amis québécois d’origine italienne rencontré alors qu’il était coopérant en Algérie. Masal fut également étonné d’apprendre que j’étais Algérienne. Soudainement, je retrouvais les repères que j’avais perdus depuis mon retour au Québec. Une douceur m’envahit. Il m’apporta un plat de couscous que je savourai lentement. C’était le premier que je mangeais depuis mon arrivée au pays. Masal quitta un moment sa cuisine pour s’entretenir avec moi. Je n’avais pas eu souvent l’occasion de parler avec de jeunes Algériens. Les contacts entre les filles et les garçons étaient prohibés et se limitaient au cercle de la famille immédiate. Les nombreux tabous culturels restreignaient aussi les échanges verbaux.
Contrairement à moi, Masal venait d’un milieu bourgeois. Sa sœur étudiait à l’université et pour elle, il n’était pas encore question de mariage. Lui aussi était venu au Québec par besoin de liberté. Je sentais en lui une âme rebelle et révolutionnaire malgré les privilèges dont il avait joui. Le Café classique , unique en son genre dans la Basse-Ville, offrait des rencontres hebdomadaires sur des thèmes variés, des débats politiques, des soirées littéraires et musicales. Marx était le maître à penser de ma nouvelle connaissance. Un de ses amis se joignit à nous. Il était charmé de rencontrer une jeune femme originaire d’Algérie, surtout que nous n’étions pas nombreux dans la région. Georges était physicien. Il était le fils d’immigrants italiens arrivés parmi les premiers au Québec. Cela me rassura. Les enfants d’immigrants pouvaient réussir leurs études. Il avait profité de son séjour de coopérant pour visiter l’Algérie. Il m’en parla avec passion. Le désert l’avait bouleversé. Il connaissait ce pays mieux que moi. Notre famille était nombreuse, mes parents ne pouvaient pas retourner dans leur pays tous les ans. Le retour au village leur permettait de se ressourcer et de voir ainsi toute leur parenté. Il nous arrivait parfois de passer un ou deux jours à Alger chez des cousins. Ces brèves visites, qui me paraissaient longues cependant, ne me permettaient pas de dire que j’avais une réelle connaissance du pays de mes ancêtres. Je ne disposais pas de la liberté de mouvement de Masal ni de Georges. J’aurais sans aucun doute aimé le désert. Les souvenirs de mon voyage en Tunisie en 1974 étaient encore vivants dans mon esprit. J’avais aimé mon voyage. Malgré certaines restrictions liées à ma condition de femme mariée à un musulman, je m’étais promenée librement dans les souks, j’avais profité de la mer et des merveilleuses plages de sable fin, j’avais découvert les petits villages du Sud et pris le temps de m’asseoir aux terrasses des cafés. On m’avait cependant avertie de ne pas discuter de politique avec les habitants. En Tunisie, j’avais joui d’une plus grande liberté qu’en Algérie où le manque d’affranchissement et la dureté de la vie des femmes ne m’avaient pas permis d’apprécier toute la beauté de ce pays. Masal me souhaita la bienvenue au Café classique et retourna à son service.

Je rentrai à la maison, heureuse d’avoir rencontré quelqu’un avec qui je partageais les mêmes racines. Je racontai à Marc-Alexandre mon après-midi. Il était content pour moi. Il savait qu’il m’arrivait parfois de ressentir une profonde nostalgie. Je n’avais pas encore trouvé ma place dans mon nouveau pays. Mon fils et ma famille me manquaient beaucoup. Je lui dis que Masal se proposait de m’aider dans mes démarches liées à l’immigration. Il connaissait fort bien les rouages du système même s’il ne vivait là que depuis peu de temps. L’apport financier qui lui avait permis d’ouvrir son café avait facilité ses démarches. Il devenait évident que, dans ma situation, seuls deux choix allaient s’offrir à moi si je voulais rester au Québec : soit retourner en France et faire une demande de résidence permanente — ce qui risquait d’être long compte tenu des difficultés que j’avais eues à obtenir un visa de touriste — ou bien épouser Marc-Alexandre. Je ne savais pas à ce moment-là que j’aurais pu faire une demande de réfugiée. Masal m’invita à passer du temps avec lui au restaurant. Cela me permettrait de rencontrer de nouvelles personnes. Il fut surpris d’apprendre que je ne savais pas faire le couscous, le plat traditionnel algérien qui fait l’honneur et la fierté des mères quand leurs filles le réussissent bien. Comme mon père cuisinait le plus souvent, fait rare dans une famille kabyle, j’avais échappé à cette tradition. Secrètement, je pensais que je saurais le faire. Tant de fois, j’avais vu mon père rouler la semoule et mélanger les épices avec passion. J’avais peut-être ce don dans le sang… Masal me proposa de l’aider à la préparation du couscous lors de notre prochaine rencontre. J’acceptai son offre.
J’avais entrepris diverses démarches afin de voir comment je pourrais rester au pays. Marc-Alexandre pouvait et souhaitait me parrainer, mais il me fallait retourner en France. Les lois d’immigration ne permettaient pas de changer le statut d’un visa à l’intérieur du pays, sauf dans quelques cas extrêmes et pour des raisons humanitaires. Après mûre réflexion, Marc-Alexandre et moi décidâmes de nous marier civilement. Il ne s’agissait pas cette fois d’un mariage blanc puisque nous nous aimions et que nous souhaitions vivre ensemble. Ni l’un ni l’autre n’était cependant un inconditionnel du mariage. Tant pour Marc-Alexandre que pour moi, ce qui importait, c’était le moment présent.
Par une belle journée de juillet, nous nous mariâmes civilement à l’hôtel de ville de Québec. Roland était mon témoin. Il me confia en riant qu’il aurait aimé être à la place de Marc-Alexandre. Je gardai cette réflexion pour moi. J’aimais beaucoup Roland et avais appris à le connaître davantage. J’avais rencontré sa mère et deux de ses sœurs, son père ne faisant plus partie du clan familial. Ses sœurs travaillaient et vivaient en appartement. J’avais senti lors d’un souper combien sa mère avait souffert. Son visage portait les traces d’une douleur profonde. Elle semblait par contre apprécier cette autonomie nouvelle. J’avais du mal à comprendre pourquoi tant d’hommes battaient leur femme. Ces actes de violence me révoltaient. Il y avait tant de femmes et d’enfants qui étaient meurtris de coups dans la plus grande solitude de leur foyer. Pourquoi les hommes voulaient-ils tout contrôler ? La violence contre les femmes n’était pas un phénomène isolé dans cette société qui préconisait pourtant les valeurs d’égalité entre les hommes et les femmes. Enfant, je me souviens que je ne supportais pas de voir une personne se faire battre. Pourtant, je n’avais pas été épargnée par les coups. La violence de ma mère envers moi me déconcertait, et celle de ma belle-mère plus encore. Mon père et un de mes frères m’avaient frappée rudement lorsque j’avais quitté le domicile familial pour enfin vivre seule.
Comment et pourquoi des femmes, nos mères, celles qui nous donnent la vie, peuvent-elles nous faire tant de mal ? Pourquoi nos pères, nos frères, nos amoureux, ceux que nous aimons, ceux pour qui nous sommes prêtes à tout donner peuvent-ils ainsi abuser de nous ? Pourquoi ceux qui sont censés nous protéger agissent-ils ainsi ? Je savais que, dans ma culture, le statut des femmes était précaire. Il s’en fallait de peu pour que la vie d’une femme et de ses enfants bascule et devienne insupportable. La peur du déshonneur et de l’exclusion était plus forte que tout. Je dénonçais avec rage la violence dont sont victimes femmes et enfants.
Je me présentai au bureau d’immigration dans la ville de Québec. L’accueil fut plus chaleureux qu’à l’ambassade canadienne à Paris. On me remit des formulaires à remplir ainsi qu’une liste de documents à produire lors de ma prochaine visite. L’agent d’immigration crut bon de m’avertir, sur un ton plutôt paternaliste, que mes démarches prendraient du temps, puisque je les faisais à l’intérieur du pays. Je serais pénalisée. Je lui dis que l’important pour moi était de pouvoir travailler le plus rapidement possible. Le travail allait non seulement me permettre d’être indépendante, mais aussi de tisser de nouveaux liens. Je voulais faire un voyage en France au cours de l’année suivante. J’avais toujours travaillé, je n’aimais pas rester sans emploi trop longtemps. Le travail était vital pour mon intégration rapide dans cette nouvelle société. Il m’écouta d’une oreille attentive. Alors qu’il examinait mon passeport, il m’annonça que celui-ci était expiré. J’avais besoin d’un passeport valide pour l’obtention de mon permis de séjour.

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