Olympe de Gouges
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Description

L'auteur a choisi ici de retracer la vie d'Olympe de Gouges sous forme de fiction en passant par le genre épistolaire. Cette pratique lui permet de donner libre cours à son imaginaire tout en nous dévoilant la forte personnalité de son héroïne.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 juin 2015
Nombre de lectures 6
EAN13 9782336382869
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0142€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Lettres Canariennes

Lettres Canariennes
« Lettres Canariennes » vient de voir le jour aux Éditions l’Harmattan. La création de cette nouvelle collection, dirigée par Marie-Claire Durand Guiziou et Jean-Marie Florès propose, dans un premier temps, la publication en version française de romans canariens. Elle devrait réjouir les lecteurs francophones dont l’engouement pour les lettres hispaniques est bien connu. Émergeant de l’espace ouvert de l’Atlantique, les meilleurs auteurs canariens prendront place dans cette nouvelle collection.
Déjà parus
Luis León Barreto, Les Spirites de Telde , 2011.
Sabas Martín, Mon héritage, Alma mon Amour , 2011.
Marcos Sarmiento Pérez, Les Captifs qui furent interprètes , 2012.
José Manuel Espinel, Cejas Jeux, abaques et calculatrices astronomiques des Îles Canaries depuis l’Antiquité , 2013.
Jonathan Allen, Julie et la guillotine , 2014.
Rosario Valcárcel, Moby Dick aux Canaries , 2015.
Illustration de la couverture : Pastel d’Alexandre Kucharski, peintre polonais (18/3/1741-5/11/1819)
Titre
Isabel Medina










Olympe de Gouges
La liberté pour bannière

Traduit par Jean-Marie Flores
et Marie-Claire Durand Guiziou
Copyright























© L’HARMATTAN, 2015 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-73297-8
Préambule : Une petite voix, tel le cri d’un oisillon qui vient d’éclore
La pluie tombait. Elle tombait sans répit sur Paris. Le noir manteau du ciel fut trempé par des millions de larmes dans une chute voluptueuse car les yeux du monde s’étaient enfoncés comme des pointes de feu dans la France révolutionnaire.
Le 2 novembre 1793 Olympe de Gouges se laissa tomber. Elle semblait vouloir se débarrasser d’un vieux vêtement abandonné sur la paillasse d’une cellule de la Conciergerie , sa prison pour peu de temps. Les yeux de la guillotine brillaient tel un faisceau lumineux opacifié. Le silence, après tant de clameurs, criaillait dans ses oreilles, décidé à se faire entendre. Ce n’étaient plus les cris, ni les applaudissements, ni les insultes, ni son désir ardent de parler, d’expliquer, de dire… alors que tout était discuté, expliqué, dit… décidé. Il était vrai que rien ne pouvait changer l’histoire embourbée dans une mare de sang.
Mais ses oreilles levèrent la voix lui rappelant la sentence lue quelques instants auparavant par l’un des membres du tribunal qui l’avait jugée. Elle eût aimé la déchirer comme elle avait déchiré un vieux brouillon de sa première comédie, mais cette sentence-là, bien que réelle, elle ne pouvait pas la toucher, la lire, la sentir… mais l’écouter seulement, l’écouter depuis le cri étouffé de ses oreilles qui, pourtant bouchées, s’obstinaient à parler :
… Tribunal extraordinaire, à Paris, conformément au décret de la Convention du 10 mars 1793, année II de la République… les jurés ont décidé que Marie Olympe de Gouges a attenté contre la souveraineté du peuple avec des écrits dont elle est l’auteur… les jurés la condamnent donc à la peine capitale qui devra être exécutée dans un délai de vingt-quatre heures… en accord… avec l’article… de la loi… 29 mars. Biens confisqués par la République.
Vingt-quatre heures pour les déglutir seconde par seconde. Elle voulut savoir combien et elle se mit à compter : une, deux, trois, quatre, cinq… Il lui restait encore quelques francs, elle demanderait aux gardiens quelques bougies. Je dois écrire ; écrire est la seule chose que je peux faire. Mon cher petit Pierre, mon enfant. Je désire que tu saches la vérité, ma vérité. Elle n’a rien à voir avec cette farce édictée par ce tribunal, peut-être parce que la sentence avait été écrite bien avant que je ne monte à la tribune ; ouvrir mon cœur n’a donc servi à rien, pas plus que de le dévoiler aux membres du tribunal et à tous ces gens réunis là pour me voir, pour voir une femme qui avait défendu son droit à la parole, son droit à monter à la tribune, à monter à l’échafaud s’il le fallait. Mais eux, ils ne vont jamais tolérer qu’une femme montre le chemin. C’est un acte d’arrogance impardonnable.
Je sens que ma tête voudrait éclater tout à coup et répandre ses os dans tous les sens. Mais nenni. Elle est encore capable de se tenir sur mes épaules et de me conduire dignement vers la guillotine, ce lieu horrible devenu le Premier Ministre de la France. Je suis si lasse, mon petit Pierre ! Si je pouvais fermer les yeux pendant un instant, dormir, non… je ne veux point dormir ; seulement fermer les yeux quelques secondes, suffisamment pour que ce scandale soit plus supportable. J’ai toute l’éternité pour dormir.
L’humidité suintait sur les gros murs de la prison et la nuit à venir s’avançait férocement sans demander la permission. Un regard inquisitorial à la pièce pour constater une fois encore que le rituel insupportable de la mort comptait une nouvelle victime. Près de la paillasse où la femme avait fermé les yeux en une fraction de son temps mesuré, on entendit une petite voix, tel le cri d’un oisillon qui vient d’éclore.
Maman… maman… réveille-toi ; c’est moi, Julie, c’est moi Julie.
La femme se hasarda à faire bouger son corps lourd comme un fardeau, elle voulut se lever, mais même ses propres yeux étaient incapables de se soustraire à la sensation de lassitude qui s’était emparée d’elle.
Maman… entendait-elle encore dans sa tête en délire. Une voix fluette et obsédante tel un bistouri perforant les os de son crâne. Elle comprit qu’elle devait faire un effort et ouvrir les yeux. Il fallait absolument ouvrir les yeux.
Julie, ma petite Julie ? Oh !… je délire ! Ce doit être la fièvre qui est montée à cause de cette infection à la jambe et ce froid terrible et cette humidité qui engourdit mes os et me paralyse… Le pire de tout c’est que j’ai des hallucinations, je délire. Oui, il me semble que je délire parce que, à qui appartient cette voix si douce sinon à ma pauvre Julie, à ma pauvre petite Julie ? Il y a si longtemps que je ne la vois pas, qu’elle nous a abandonnés sans rien dire ! Comme si tu étais un oisillon, Julie, tu avais ouvert la cage et tu t’es envolée. Tu t’es envolée loin de moi, de ton père, de ton frère… Comme nous t’aimions, Julie ! Et, nonobstant cela, tout notre amour ne put éviter ton départ.
Maman, je suis avec toi… je suis ici. Je ne pouvais pas accepter de te laisser partir sans te voir, sans que tu me voies. Une petite main toute douce caressa ses cheveux, effleura son visage blanc, plus blanc que naguère. Les derniers temps avaient été une dure épreuve pour la femme qui avait le privilège scandaleux de pouvoir compter ses heures. Elle ouvrit les yeux, regarda la fillette qui s’était installée à côté d’elle et se dit qu’elle vivait les instants les plus formidables de sa vie.
Elle put donc entendre que son corps se relâchait et que son visage esquissait un sourire comme si elle acceptait la capitulation totale. Quelle importance que tout cela fût une sottise, un délire, une hallucination ? À quoi bon vouloir tout rationaliser ? Au nom de quoi, de qui fallait-il chercher une explication à l’insolite présence de Julie dans cette prison ?
Mais elle était Olympe de Gouges, féministe et républicaine, la femme qui osait faire des discours, écrire des comédies, dicter des tracts… La femme d’État qui avait lutté pour la France comme peu d’hommes l’avaient fait ; elle, Olympe de Gouges, se devait de savoir ce qui se passait dans le lieu le plus ténébreux du monde. Mais c’est à cet endroit, là précisément, que sa petite Julie, sa fille, était arrivée. Pas de doute, c’était bien elle ; Julie était à ses côtés et l’appelait, la caressait et le monde entier s’était obscurci devant sa présence incommensurable.
Elle refoula la raison dans le coin le plus reculé de sa tête et caressa ce petit moineau qui lui offrait le dernier concert de sa vie.
Julie… ma petite Julie ! J’ai tant de choses à te raconter ! Mais tu vois je me contente de la main que tu me tends… Comme ta main est douce et chaude, ma Julie !
Première partie Une voie, un destin, Paris au bout du chemin
Vingt-sept années avant l’heure marquée par le Maître Horloger.
Lorsque Marie Gouze ̶ née en mai 1748 ̶ décida de se rendre à Paris, elle n’avait pas encore fêté ses vingt ans, elle était veuve et avait un enfant en bas âge. Elle gardait aussi un secret qu’elle ne partageait avec personne ; même pas avec sa fidèle Justine, qui l’avait accompagnée aussi longtemps que sa mémoire s’en souvenait, ni avec sa sœur Jeanne non plus, dont elle se sentait très proche. Aucune d’entre elles n’était au courant de la tornade qui avait secoué sa vie. Un pacte signé avec son propre cœur avait scellé le silence. Pour sa part, elle ne connaissait pas non plus les pensées de Justine, qui dormait les yeux ouverts.
Silencieuse comme un félin, elle observait ses allées et venues, ses sursauts inattendus, ses marches solitaires le long du fleuve à la tombée de la nuit, quand la brume transformait le vieux château en dentelle et que les arbres touffus étaient des apprentis fantômes. Justine était l’ombre qu’elle ne voyait pas et qui pensait à voix haute quand elle était sûre que personne ne l’écoutait. Et elle riait aussi à voix haute, même si quelqu’un pensait qu’elle n’avait plus l’âge de marcher la tête vide. Mais elle n’était pas folle et sa tête avait toutes les cases bien en place, « chaque chose à sa place et une place pour chaque chose », maxime que lui avait enseignée sa mère et qu’elle suivait à la lettre.
Pauvre enfant, je suis tellement heureuse de voir la lumière briller dans ses yeux. Ce qu’ils ont fait n’est pas bien : la marier alors qu’elle n’avait pas encore seize ans fut une erreur de madame Anne Olympe qui ne fit pas cas de la volonté de sa fille. Et précisément avec quelqu’un comme Louis-Yves Aubry. Et je n’ai rien contre cet homme, jamais il ne m’a offensée, mais c’était un homme rustre, alors que ma petite Marie est très intelligente et très belle.
Pourtant, on ne peut pas dire vraiment qu’il s’agisse d’une jeune fille sotte qui passe sa journée à se regarder dans la glace, point du tout ; ma Marie est différente. Parfois, j’ai l’impression qu’elle a la tête ailleurs ; peut-être que ses inquiétudes, son désir de croquer la vie à pleines dents vient de là. Sinon, comment expliquer sa grande hâte à rejoindre Paris… Qu’a-t-elle perdu dans cette si grande ville. Paris est si loin ! Quelquefois je pense que, même pour moi qui l’ai vue naître, ma jeune maîtresse est un mystère.
– Tu es bien silencieuse, Justine, Tu as sommeil ? Tu es fatiguée ?
– Non… ne t’en fais donc pas, Marie, je vais bien. Heureusement petit Pierre s’est déjà endormi, le pauvre, c’est un voyage trop long pour un enfant si petit.
– Oui, Paris est très loin de Montauban… il nous reste encore bien des jours de voyage ; quinze jours encore, Justine, nous dit-on pour atteindre Paris.
– Quinze jours, Marie ; et sur des chemins si dangereux… Comment t’est venue cette idée, mon enfant !
– S’il te plaît, Justine, j’aime beaucoup Montauban, tu le sais bien, mais j’ai besoin de respirer profondément et loin d’ici. Parfois, je sens que je manque d’air. Le monde est si grand et si beau ! Et Paris est le monde, Justine, le monde que je désire connaître.
– Il me tarde de me dégourdir les jambes !
– Je n’ai nulle envie de m’attarder dans ces auberges minables où le linge du lit sent mauvais et l’air est vicié dans les chambres car peu aérées. Et, en outre, devoir subir le relent de friture d’oignon ; je préfère rester ici avec le petit. Nous arriverons demain à Cahors et de loin nous apercevrons le château de Cayx des Lefranc de Pompignan.
Des images fugaces lui parvinrent comme des bouffées d’un temps où le bonheur résidait dans ce château et aux alentours.
– Nous ferons une petite promenade, cela nous fera du bien et nous permettra de nous dégourdir les jambes ; ensuite, nous mangerons quelque chose, as-tu pris des amandes, Justine ?
– Des amandes ? Tu veux des amandes, Marie ? Oui, pas de soucis, j’ai acheté des amandes sur le marché de Montauban.
Les trois syllabes du mot amande commencèrent à trotter dans la tête de Justine, qui n’osait presque pas penser ce à quoi elle pensait et, préoccupée, elle décida d’attendre l’obscurité comme quelqu’un qui attend une visite inévitable. L’aboiement d’un chien déchira le silence de la nuit au moment où la lune apparaissait, répandant sa lumière laiteuse et tiède sur l’horizon incertain des arbres. Disposé à faire comme tout le monde, le chien choisit le silence dans lequel les cochers, les voyageurs, les animaux et autres personnages nocturnes avaient décidé de s’abriter.
Le jour sonnait tôt le réveil et la machine humaine pleine d’accessoires, cris, ébrouements, odeurs… donnait une claque à l’obscurité et reprenait vie grâce à ses forces renouvelées. Ils marchaient sur des chemins de terre où le danger se cachait dans une roue du chariot ou dans les visages mal occultés des voleurs et des brigands. Les souvenirs étaient un divertissement utile au milieu de secousses constantes.
– Te souviens-tu, Justine, de ce que je faisais pour te faire enrager quand j’étais petite ?
– Tu étais une petite peste, Marie ! Et de tout ce que tu me racontais sur les petites sœurs Ursulines qui te donnaient les cours !
– Oh… les petites sœurs ! Toujours vêtues de noir et à penser à la mort. Ouf… quel frisson ! Et la manie qu’elles avaient de nous effrayer en parlant de l’enfer ! À y bien réfléchir, Justine, ce que j’ai souffert après la vie, personne ne le sait.
– Mon enfant, ne commence pas !
– Justine, je pense qu’après la mort il n’y a que silence. Mais, parlons d’autre chose ; sais-tu à quel moment j’aimais bien les petites sœurs ? Quand elles parlaient de Montauban : « Mes enfants, n’oubliez pas que Montauban est situé au S.O. de la France, à 50 kilomètres environ au nord de Toulouse, qu’elle a deux fleuves importants : la Garonne et son affluent le Tarn, et nous sommes sur la rive gauche. Et rappelez-vous que l’occitan est un dialecte grâce auquel nous pouvons nous exprimer correctement. »
– Elles ont très bien fait, Marie, de t’apprendre ces choses. Encore que… il fallait voir le nombre de fois où tu te moquais de leur sévérité !
– Les enfants sont toujours prêts à rire comme un grelot qui résonne tout seul. Puis, la vie et le rire n’apparaissent que rarement parce que vivre est quelque chose de sérieux. Et devenir adulte aussi, Justine.
– Ne parle pas ainsi, Marie. En outre, tu n’es pas majeure ; et je ne sais pas encore pourquoi ta mère t’a mariée avec monsieur Aubry. Qu’il repose dans la paix du Seigneur. Tu n’avais pas encore seize ans. En vérité je ne l’ai jamais compris.
– Le mariage est la tombe de la confiance et de l’amour.
– Ne dis pas ça ; le problème c’est que tu ne l’aimais pas. Comment pouvais-tu être heureuse, mon enfant ? Mais on dit que l’amour est une belle chose et qu’il n’a rien à voir avec un mariage forcé.
– Oui, bien sûr ; mais on nous parle de mariage et nous n’y connaissons rien. Il nous effraie, mais on nous convainc que c’est ce qu’il y a de mieux, que c’est le bonheur. Ensuite, on constate que c’est une belle menterie.
– Tu as raison, Marie, une menterie.
– Et le pire vient après, Justine. Tu dois supporter que quelqu’un entre dans ton lit et dans ton corps sans te demander la permission. Et toi tu ouvres les jambes, c’est ce qu’on te dit de faire, ouvrir les jambes et crier parce que ça fait mal, Justine, enfanter fait mal et personne ne t’a rien expliqué… Et tu as peur de ces femmes qui enfoncent leur main comme si tu étais une chose… Et tu pleures, et tu cries parce que personne ne t’a dit que se marier c’était cela.
– Assez, Marie, ce n’est pas le moment d’évoquer des souvenirs tristes, la vie continue et tu es une jeune femme très belle.
Elle ne l’écouta point. Tous ses sens étaient liés à un passé encore récent.
– Et le pire, Justine, vient quand on dépose dans tes bras un petit morceau de chair tremblante qui pleure effrayé, qui crie parce qu’il ne sait pas non plus qui il est ni ce qu’il vient faire dans ce monde. Or cette petite chose sans charme avait été formée dans mon propre corps, née de moi sans que je l’aie imaginée, malgré ce que tous disaient, tout le monde le disait, Marie, tu es enceinte, tu vas avoir un enfant, Marie. Et moi je voyais que mon ventre grossissait comme un adhésif étrange qui me faisait ressembler à un bateau à la dérive.
– Tu étais très jeune, mon enfant, et peut-être que tout cela ne t’aurait pas semblé si terrible si tu avais aimé monsieur. Si l’amour avait été la cause de cette souffrance tu l’aurais supporté avec joie. Cela fait mal mais on dit que c’est ce qu’il y a de plus merveilleux au monde.
Le silence, comme un voyageur de plus, s’installa entre les deux femmes, il s’intercala au milieu des incessantes secousses de la voiture, tandis que chacune suivait le fil de ses pensées, certainement distant et différent.
– Mon petit Pierre magnifique, si beau et si brun, dit-elle quand elle semblait revenir à la réalité, et moi qui tremble, Justine, parce que cette chose si extraordinaire est née de moi, de mes douleurs, de mon corps violenté, Pierre, mon enfant, la seule chose qui ait valu la peine pendant toutes ces années.
– Il est déjà un peu tard, mon enfant ; tu ne dois pas penser à cela maintenant, tu devrais te reposer un peu. Je crois que Paris est encore loin.
– Oui, très loin.
Des deux côtés du chemin une luxuriance de tons verts l’incita à regarder avec délectation la couleur qu’elle aimait le plus. Elle aspira profondément pour inonder sa poitrine de la couleur de la nature, cette couleur qui l’incorporait elle aussi à un infini et dont elle faisait aussi partie. Les soubresauts des roues la plongèrent dans une douce somnolence. Elle avait besoin de se reposer, d’oublier les trois dernières années de sa vie. Ces années s’étaient écoulées comme si elle ne les avait pas vu passer, toujours debout, dans ses obligations de mère et d’épouse sans qu’on ne lui ait jamais demandé son avis. Sans doute les tristes adieux à son enfance avaient duré trop de temps.
Elle devait faire face à des obligations et à des responsabilités qui lui étaient tombées sur la tête comme la pluie, capable d’ouvrir les portes du ciel et de vider d’un coup d’importantes trombes d’eau. À certains endroits le Tarn, affluent de la Garonne, se déchaînait en rapides violents et s’engouffrait dans les énormes rochers. Ce jour de 1766 que les habitants de Montauban voulaient oublier, le fleuve sortit de son lit : une puissante armée de gouttes d’eau en furie provoquèrent un immense bourbier où périrent des hommes, où des maisons et des récoltes furent emportées. La destruction et la mort circulaient parmi ses habitants désolés. Quand le silence s’imposa de nouveau au fracas impérieux du fleuve, à la pluie incessante et aux cris des gens, Montauban vit avec horreur comment un ange exterminateur avait imposé sa violence aux hommes et aux semailles. Il y eut de nombreuses morts. Louis-Yves Aubry entre autres. Marie Gouges se retrouva veuve alors que sa robe de mariée était encore intacte suspendue dans son armoire.
Les yeux bruns aux reflets dorés de Marie s’ouvrirent soudainement. Elle saisit que, au seuil de son rêve, elle avait entrevu un souvenir douloureux.
– Que t’arrive-t-il, mon enfant ? Tu n’arrives pas à te reposer ?
– J’essayais de le faire, Justine, mais parfois quand je ferme les yeux je revois le jour où la pluie avait provoqué tant de dégâts.
– Éloigne ces pensées, ces choses-là arrivent. À présent pense à autre chose… Peut-être que ce voyage va changer ta vie, Marie.
– Justine, Paris est une très grande ville. Les hommes et les femmes sont très élégants ; les hommes portent des perruques poudrées et bouclées au-dessus des oreilles, des pantalons étroits et des chaussures à boucle très brillantes. Et les femmes… les femmes, Justine, portent des robes merveilleuses avec des brocarts à dentelles, des bijoux et des perruques qui tiennent en l’air dans un certain équilibre ; on raconte que la reine Marie-Antoinette est très belle mais pas le roi, qui est trop gros. On raconte également que la reine, la fille de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, n’aime que le luxe et les fêtes.
La fatigue du voyage était palpable, mais elles s’approchaient déjà de Paris par la route d’Orléans. Le paysage avait changé presque sans qu’elles s’en rendent compte : on voyait des villages plus joyeux et plus propres et les auberges n’étaient plus des lieux malodorants et lugubres. L’antichambre de Paris donnait la bienvenue aux gens qui arrivaient de tous les coins de France. Un soupir laissa échapper un peu de la tension et de la fatigue accumulées. Mais il y avait encore une formalité à remplir : en entrant dans Paris par la porte de Vaugirard on les obligea à s’arrêter.
– Pardon, mesdames, pouvez-vous ouvrir vos bagages et vos malles ?
– Oui… bien sûr…
Elles ne s’attendaient pas à ça. Apparemment, les agents des Douanes devaient contrôler tout ce qui entrait dans Paris. Heureusement les rêves et les illusions ne prenaient de place dans aucune malle. Les agents des douanes s’en allèrent tels qu’ils étaient arrivés : les mains vides.
Une fois franchie la barrière, les deux femmes observèrent curieusement le faubourg Saint-Michel qui était à leur gauche et se regardèrent avec une nouvelle complicité. Le trot des chevaux, l’affluence des voitures, diligences, chariots, hommes et femmes de tout âge et condition, indiquaient que « la capitale du monde » comme le pensait Marie, était toute proche. Elle ne savait pas ce qui lui arriverait à Paris, « le paradis des femmes » comme on lui avait dit, et elle se délectait à répéter ses deux syllabes comme si elles cachaient le secret du bonheur. Depuis longtemps, elle caressait une idée et elle crut que le moment de la mettre en pratique était arrivé. Depuis son enfance elle désira s’appeler autrement. Ce n’est pas qu’elle n’aimait pas son prénom, mais « Marie », c’était très commun. À Paris, disait-on, nombre de femmes le portaient. Pourquoi ne pas en choisir un autre ? Elle pourrait s’appeler par exemple, « Olympe »… Marie-Olympe de Gouges ! Cela changeait aussi la graphie de son nom de famille, mais quelle importance ! Marie-Olympe de Gouges ! Ҫa sonnait si bien !
Un jour j’en serai fière, pensa-t-elle.
Elle écouta sans se préoccuper les voix perçantes des cochers, l’ébrouement des chevaux et le son de tonnerres lointains et de lumières fugaces qui éclairaient une obscurité déjà évidente.
Marie redressa son magnifique cou, elle se mit debout de tout son corps. Malgré la fatigue, Paris méritait un respect.
Paris… toujours Paris
Marie de Gouges pensa qu’elle assistait au moment précis de la création du monde. Elle était convaincue que, au-delà, en deçà ou plus loin, rien n’égalerait Paris. Il était indiscutable que Paris avait entre ses mains le cœur palpitant de la vie, véritable le tic-tac d’une immense horloge. Rien, même pas son rêve le plus fabuleux ne l’avait prévenue. À présent, tout devenait petit, muet, insignifiant… Paris n’était pas seulement la ville la plus grande du monde. Paris, c’était le monde lui-même.
Mais un monde étrange, démesuré, absurde et merveilleux.
Accompagnée de sa sœur Jeanne, bien accrochée à son bras, elle écoutait les explications qu’on lui donnait dans les moindres détails, parfois sans les entendre, parfois en n’en retenant que quelques-uns.
– La population augmente de jour en jour, Marie, des gens de tous les coins du pays arrivent ici : paysans, artisans, étudiants… sans compter les mendiants pullulent partout, des malheureux qui n’ont même pas un toit pour abri. Tu as raison de dire que tout ça ressemble à un immense poulailler, ils se parlent d’un côté à l’autre de la rue, les artisans claironnent pour annoncer leur marchandise, d’autres rient et bavardent sans tabous comme si leur intimité devait être ébruitée, ils n’hésitent pas à hausser le ton et à s’envoyer des grossièretés en crian
– À Paris, c’est comme si tout était centuplé, multiplié à l’infini, comme si notre regard ne suffisait pas pour l’embrasser dans son incroyable exagération.
– Tu verras, Marie ! Ne crois pas que cela n’arrive qu’à des moments précis de la journée… Détrompe-toi ! Il y a constamment des gens dans la rue, toujours à l’affût du danger, des mendiants et des dévoyés qui s’approchent pour demander la charité ou pour commettre des larcins. La vie est partout en effervescence, les gens dans la foule se bousculent, les marchands vantent leurs denrées… Regarde, ici on vend des beignets… Tu veux des beignets, Marie ?
– Oh… non, pas de beignets !
– Et encore, je te passe les travaux… il y a des travaux partout, même la place Louis XV, qui est immense, est sens dessus dessous ; viens, on va aller la voir.
Vêtue d’une robe bleue à dentelle, une veste noire ajustée à la taille, un petit chapeau cachant le sommet de sa tresse et chaussée de bottines légères, la jeune Marie savait que Paris n’avait pas qu’un seul cœur, que Paris avait au moins deux cœurs, et qu’elle attendait l’un d’eux, impatiemment, depuis plusieurs jours.
– Jacques… mon cher Jacques ; toi et Paris… toi et la liberté ; l’amour, Jacques… l’amour.
Elle respira l’air de toutes ses forces comme pour la première fois. C’était aussi la première fois que les pavés des rues connaissaient l’existence de cette jeune femme qui marchait au rythme fugace de ses pensées.
– À Montauban, je ne pouvais pas sortir à tes côtés, Jacques, ni t’embrasser lorsque mon cœur avait besoin de toi et me demandait de partager un peu plus que ces heures prises à la sauvette, ces moments secrets durant lesquels toi et moi nous nous aimions sans que les mauvaises langues ne viennent nous dépecer.
Une veuve est immanquablement la victime sur laquelle tous les habitants vont porter leurs regards. Tous semblent s’autoriser des droits sur sa personne : la surveiller, la contrôler, faire son lit ou le défaire quand ça leur chante, parce qu’une veuve c’est une porte ouverte à tous vents, une chasse non gardée, toujours ouverte, un objet sur lequel on peut cracher toute sa lascivité sans que personne ne s’en insurge. C’est ça une veuve, Jacques, et qu’importe qu’elle soit encore jeune ; pire, c’est d’autant mieux, et qu’importe qu’elle ait un enfant… qu’est-ce que ça peut faire ; c’est une femme et elle est seule, personne n’a de comptes à lui rendre, une superbe occasion dont on ne va pas se priver… aucun homme parmi les notables de la ville ne pouvait accepter cela, c’était leur rôle à eux, à ces mâles, ces machos au phallus frétillant qui doivent toujours s’acquitter de leurs obligations devant Dieu.
Et qu’on ne dise pas qu’à Montauban il n’y avait point d’hommes.
– Et toi, Jacques, tu es arrivé, avec tes manières délicates, ton éducation, et tu as eu un respect infini pour ma vie, mes circonstances, et soudain mon cœur s’est arrêté. Je t’ai regardé et j’ai su que tu n’étais pas comme les autres. Et lorsque tu m’as tendu la main et que tu as même rectifié aussitôt en ajoutant « les deux mains si c’est nécessaire, Marie, pour que ta vie acquière toute la dignité que tu mérites », et que tu les as tendues devant mes yeux qui t’ont regardé avec étonnement, alors, j’ai su que ma vie d’avant avait complètement disparu et je t’ai regardé comme si je venais de renaître. Pas seulement moi, mais toute ma vie entière renaissait à ce moment-là. Et j’ai accepté tes mains, Jacques, parce que le mot amour était écrit sur les paumes grandes ouvertes comme un désir. Et nous nous sommes aimés parce que – peut-être ne le savais-tu pas ̶, dans tes yeux se trouvait le miracle de l’amour si souvent pressenti, ce miracle qui n’avait jamais eu lieu pour moi, l’amour avait été une erreur terrible dans ma vie, une erreur sans palliatif. Ma vie, tu le sais, était comme un terrain en friche qu’on utilisait sans demander la permission, pour aller et venir. Rien d’autre.
Mais ça, c’était avant. Maintenant, il y a Paris et tu es là, Jacques, Paris et la liberté d’aimer sans demander la permission parce que personne ne doit calculer le poids spécifique de l’amour qui surgit quand on aime et qui s’en va sans nous consulter.
Je me promène le long de la Seine qui traverse Paris et je me demande si tu m’attends comme cette île de la Cité qui a attendu des années et des siècles pour que la population s’y installe. Et l’on y a construit de superbes édifices, des châteaux imposants, des églises impressionnantes… Et même une cathédrale, belle comme le rêve qui a voulu accompagner ce fleuve, immense avenue d’eau où les bateaux se déplacent en aval et en amont : Paris, Rouen, Le Havre, et à nouveau, Le Havre, Rouen, Paris, et on voit ainsi passer le temps, ce maître imposant.
Compter un à un les ponts de la Seine… quel travail, Jacques ; le fleuve a beaucoup de ponts sur lesquels on peut marcher, on peut également prendre un attelage de chevaux zélés qui vont d’une rive à l’autre de la ville, d’une berge à l’autre du fleuve dont le ruban des eaux divise la ville en deux. Des ponts qui voient passer tous les jours un monde débarquant à Paris attiré par la lumière singulière qui laisse entrevoir de nouvelles chances de vie. Une nouvelle époque dans ce siècle des Lumières.
Mon Dieu, Jacques, ne fais pas attention à mes paroles. Peut-être que mon admiration démesurée te fera rire, et que tu me tiendras alors pour une jeune provinciale. Et c’est tout à fait vrai, je suis une provinciale ; je n’étais jamais sortie de Montauban mais Montauban est si loin à présent.
J’en conclus finalement que mon regard ne va pas assez loin pour embrasser Paris, que tout déborde ici comme le Tarn avait débordé jadis.
Jacques Biétrix
Jacques Biétrix de Rozières regarda impatiemment sa montre de poche avec léontine dorée et fit un geste traduisant sa gêne. « J’espère qu’elle ne s’est pas perdue » se dit-il, les avenues et ruelles de Paris, pour un non initié à tous ses méandres, se prêtent à lui faire perdre le nord ou tout point de repère. Il était convaincu qu’il n’était nul besoin de donner à Marie trop d’explications car elle regardait la vie pour découvrir ce qui était évident et ce qui l’était moins, elle aimait entrevoir le mystère caché dans les choses les plus insignifiantes.
Il le savait parfaitement, cet homme, élégamment vêtu, entre deux âges, mais il essayait de dissimuler son impatience devant les employés de maison.
Il y eut des moments où l’homme qui avait une grande expérience de la vie, il n’était pas fonctionnaire de l’Armée et directeur d’une très importante entreprise militaire pour rien, fut surpris par sa sagacité et son intelligence.
Cela faisait presque un an que Jacques Biétrix avait connu Marie de Gouges au cours d’un voyage inattendu qu’il avait effectué à Montauban. Alors qu’il pensait que la voiture prise pour l’aller serait la même que pour le retour, pendant un long moment il fut médusé par des yeux qui allaient changer ses desseins. La première fois qu’il l’avait vue, il se faisait tard et les brumes automnales réduisaient la lumière remplissant l’espace de pénombres. Le vieux moulin peint en blanc était écaillé par endroits à cause de la pluie et le vent clément s’était arrêté sur ses ailes, attentif au changement de temps prédit par les variations du calendrier. C’était en fin d’après-midi et il aimait se promener le long du fleuve. Il fut surpris par l’image fugace d’une jeune femme qui semblait surgir de la brume et se promenait toute seule.
Il se cacha pour mieux l’observer et, malgré la distance, il capta cette atmosphère d’une profonde tristesse qui semblait l’envelopper. Il se garda de l’approcher car il lui sembla inconvenant chez un gentilhomme d’alarmer une dame sans motif. Quand la jeune femme ne fut qu’un point dans le lointain il entreprit son retour.
Il la revit en rêve, exactement comme il l’avait vue cet après-midi-là, et la nuit suivante il la vit pareillement, toujours aussi grave et aussi triste. Connaître tout ce qui entourait l’existence de cette étrange jeune femme devint pour lui une obsession. Jacques Biétrix put constater que le village gardait encore le deuil pour les victimes que la crue avait emportées sans crier gare. C’était dimanche. Il aimait se lever de bonne heure et se promener le long du grand chemin qui débouchait sur les environs du village. Il sentait la présence des arbres dont la plantation dans un ordre rigoureux le protégeait à droite et à gauche. Il était réconforté et revigoré par l’air frais du matin, par le léger murmure du vent et le silence profond qui enveloppait tout.
Peu à peu le jour s’éveillait et le silence laissa sa place aux voix dont le ton montait sans réserve devant le marché. Et son joyeux mélange d’odeurs, de couleurs, de hennissements de chevaux et de paroles criardes de quelques cochers. Jacques jouissait du spectacle certes peu distingué pour un homme de son rang, mais il avait toujours aimé se mêler à la foule et, malgré son allure élégante et discrète, il déambula d’un endroit à l’autre sans être reconnu. Quelque chose attira son attention et, en dépit de la clarté extraordinaire du matin, il reconnut la jeune femme du moulin qu’il avait observée par une fin de journée éthérée. Elle était accompagnée par une femme un peu plus âgée, certainement sa domestique.
Il eut plaisir à la regarder ; elle ne se rendrait compte de rien car elle ignorait son existence ; contrairement à lui qui la connaissait en rêve.
Il s’approcha d’un étal du marché et à brûle-pourpoint il demanda à la vendeuse qui était la jeune femme qui venait de passer. La femme le regarda de haut en bas et déduisit qu’il était, certainement, quelqu’un d’important.
– En effet, poursuivit-il, elle me rappelle une personne que j’ai connue il y a longtemps et qui vivait comme moi à Montauban.
̶̶ On voit que vous n’êtes pas d’ici, Monsieur. La jeune femme qui vient de passer s’appelle Marie, Marie de Gouges. Je me souviens encore de l’époque où elle jouait dans la cour de la rue Fraîche, où les hommes de sa famille, plusieurs générations de bouchers, égorgeaient des bêtes. Son père, Pierre, mourut alors qu’elle n’avait que deux ans et ce fut un drame, il périt au milieu de la rue au moment où il tuait des animaux. On raconte que la petite pleurait à chaudes larmes car elle avait peur de voir tous ces animaux égorgés. Mais cela remonte si loin, je suppose qu’elle ne doit même pas s’en souvenir.
– Est-ce que la femme qui l’accompagnait était sa mère ?
– Oh… non ! Elle n’est pas sa mère ; c’est Justine, sa domestique. Toutes deux vivent avec un enfant en bas âge… le pauvre petit, n’a plus de père. Et elle, veuve à son âge ! Quelle tristesse, monsieur, c’est à cause de la crue de l’hiver dernier qui emporta tant de gens.
– Bon, je dois partir. Merci beaucoup pour ces informations, mais je pense que cette jeune femme n’a rien à voir avec celle que j’ai connue il y a longtemps.
La profonde révérence de la vendeuse révéla son contentement pour les pièces de monnaie que le voyageur avait déposées généreusement dans sa main. Il s’en retourna chez lui sans s’attarder. Cette femme lui avait donné plus d’informations qu’il ne pouvait espérer. Bien sûr, surprenantes et curieuses : jeune, belle, mère, veuve… Que d’attributs enfermait son jeune âge ! Cependant il eut l’impression que cette femme ne lui avait pas raconté tout ce qu’elle savait et que la vie de Marie, son prénom, porté par tant de femmes à Paris, renfermait des secrets. Il n’allait pas tarder beaucoup à connaître la vérité de cette histoire et c’est elle-même qui la lui raconta quand il modifia radicalement ses projets. À ce moment-là, Marie occupait déjà une place importante dans sa vie.
De sa propre voix, parfois émue, Jacques Biétrix apprit l’histoire compliquée des parents de Marie. Il sut qu’une fois mariés, son père partait loin chercher du bétail pour ravitailler en viande l’affaire familiale et que la belle Anne-Olympe, sa mère, restait seule longtemps. Une fois, presque une année toute seule.
J’ignore comment cela s’est produit, Jacques, mais ce qui est sûr c’est que ma mère et le marquis de Pompignan, quelqu’un de très important, tombèrent amoureux l’un de l’autre et je naquis et le marquis, qui est mon vrai père, désirait me garder auprès de lui, que j’aille vivre dans son château. Je me souviens encore des moments où il m’emmenait promener à cheval sur les bords du Tarn. J’étais la fille la plus heureuse au monde. Mon père m’aimait beaucoup et tout était merveilleux à ses côtés.
Les yeux de la jeune femme se remplirent d’une nostalgie ancienne.
Je sens encore le printemps, les fleurs, le thym, la sarriette… C’est l’odeur qui me réveille souvent durant la nuit car elle parvient jusqu’à moi comme si c’était vrai. Et alors, Jacques, je reviens au temps où j’étais une enfant et que mon « parrain », on me disait qu’il était mon parrain, m’emmenait en promenade sur son beau cheval. Je crois que c’est de là que vient ma passion pour les promenades dans la campagne, à respirer l’air libre, bien qu’on m’ait souvent rabrouée à cause de cela.
Il est curieux ̶ elle sembla émerger d’un vieux rêve ̶ qu’on m’ait donné le nom du mari de ma mère, considéré comme mon vrai père. À sa mort j’étais toute petite, mais je m’en souviens, même si cela est peu probable, car je n’avais que deux ans. Il était bon et il m’accepta tout en sachant la vérité. Peut-être est-ce la raison pour laquelle mon enfant porte le même prénom. Des événements se sont écoulés par la suite et je n’ai jamais compris car un jour ma mère et le marquis se sont séparés, alors je n’allais plus au château avec lui et il ne m’emmenait plus en promenade à cheval… soudain, le monde merveilleux de mon enfance disparut. Peut-être ma mère ne voulait-elle pas qu’il y ait de différences entre ses enfants et c’est pour cela qu’elle m’a reprise avec elle. Peut-être voulut-elle se venger de lui… je l’ignore. Bon, ce qui est curieux c’est que les parents de ma mère étaient de bonne famille, son père était avocat mais il ne reconnut jamais sa paternité.
Jacques Biétrix embrassa tendrement la jeune femme. Assurément, il refusa de lui raconter les histoires que l’on rapportait sur les femmes adultères ; il les avait entendues depuis son enfance. On disait qu’on les emmenait jusqu’au fleuve enfermées dans une cage pour les noyer peu à peu. C’était une horreur de voir ces pauvres femmes accrochées aux barreaux en train de se noyer l’une après l’autre avec une cruauté raffinée.
Jacques regarda sa montre de nouveau. Marie tardait trop et il ne savait pas comment tuer son impatience.
« Monsieur, une jeune femme vous demande. » Il soupira enfin.
Julie
Le moment est arrivé, Julie. Je ne dois pas attendre davantage. Trop de choses se sont déroulées dans ma vie dernièrement pour que je continue à garder le silence. Cela fait trois mois que j’ai appris ta future existence de petit être en moi. Au début, j’étais si surprise que j’avais du mal à y croire ; ensuite, tandis que les jours et les nuits se succédaient, tu as commencé à prendre forme, non pas comme une chose de minuscule dans mes entrailles, mais comme si je pouvais déjà te bercer dans mes bras. Et quand bien même tu ne le croirais pas, je commerçais à te faire une place dans ma vie et à assumer que tu arriverais bien avant que nous nous en rendions compte. Le temps passe si vite.
Tu trouveras ça ridicule, mais je suis sûre que tu seras une petite fille, et dans quelques années tu seras une femme. Et je t’assure qu’aucune raison ne valide cette assurance, mais je sais que ce sera ainsi et que tu t’appelleras Julie, que tu auras les mêmes yeux que ton père. Ils seront sûrement comme les siens, d’une couleur indéfinie, parfois verts, parfois gris. C’est la couleur des yeux de Jacques. Savoir que tu allais naître nous a fait trembler tous les deux, Julie. Je me souviens que nous étions à Montauban et que nous nous promenions le long de la rivière. Jacques et moi nous adorons respirer l’air encore mouillé qu’on perçoit comme quelque chose qui vient d’être lavé et qui sent le linge propre. Ce n’est pas du tout la même chose à Paris où les odeurs éclatent au visage : de ce côté-ci, ça sent la friture et en ce moment tous les types de fritures m’indisposent, de ce côté-là, c’est le crottin de cheval, quand ce ne sont pas les égouts, la pourriture et la misère. Mais ne pense pas que tout est ainsi à Paris. Paris, ma Julie, est la plus grande ville du monde, et la plus belle aussi, et lorsque je me promène le long de la Seine et dans les espaces ouverts, je sens l’air lavé et propre comme si j’étais à Montauban. Ce qui se passe c’est que Paris est un monde différent, ou plutôt le monde, et c’est pour cela que ta tante Jeanne dit que c’est un grand poulailler dont les portes sont grandes ouvertes.
À propos, il est temps que je le lui annonce. Elle ne me pardonnerait pas d’avoir manqué de le lui dire tout de suite. D’ailleurs, c’est pour cette raison et pour Jacques que je suis venue à Paris et parce que Jeanne m’a cédé sa maison fort confortable d’ailleurs, ici dans le quartier du Luxembourg, rue des Fossoyeurs.
Jeanne a préparé une jolie chambre pour moi et pour Pierre. Je m’imagine déjà ce qu’elle dira quand je lui parlerai de ma grossesse : « Mais enfin Marie, tu es folle, un autre enfant dans une situation comme la tienne, c’est très compromettant. » Mais peu m’importe, parce que toi, Julie, tu es le fruit d’un amour, et bien que j’aie eu ton frère Pierre avant toi, jamais je n’ai su ce que c’était que d’aimer jusqu’à ce que je connaisse Jacques.
Tu l’ignores, mais mon mariage a été un échec, une erreur, une obstination de ma mère. Lorsque j’ai connu ton père, ses bonnes manières, sa délicatesse, ses yeux de cette couleur indéfinie comme je te l’ai dit, il m’a éblouie. Pour la première fois, j’ai su ce que c’était que d’être enceinte d’un être qu’on aime profondément. Cela, Julie, ça n’a rien à voir avec les conventions sociales qu’inventent les pères bien-pensants de la patrie. L’amour c’est l’amour et il n’a ni règles, ni lois, ni compromis ; il est libre comme le vent et il peut tout autant agiter une chevelure que la vie. Ne me prends pas pour une folle, Julie, parce que j’aime Jacques et que ta naissance me rend heureuse, tu seras une petite fille et tu t’appelleras Julie, et tu seras aussi jolie que le bouquet de fleurs choisi par ton père pour me l’offrir le jour où il a su que tu allais naître. Alors, j’ai senti que le monde entier tournait autour de nous, et que les saisons se succédaient pour nous seuls et que le prodige de la vie se répétait encore et toujours.
L’après-midi s’était obscurci tout d’un coup comme si le soleil s’était fatigué soudain et qu’il lui plaisait de mettre fin à une activité qui n’avait rien à voir avec les nuages noirs annonciateurs de tempête. Elle s’étonna qu’en plein jour le ciel prenne l’allure d’une bâche grise, ténébreuse qui prétendait tout envelopper. Une bâche ne peut pas tout envelopper.
– Ne me dis pas que tu es enceinte, Marie. Jeanne ouvrit des yeux exorbitants.
– Euh… oui ; c’est une histoire singulière, mais je crois qu’il vaut mieux commencer par le commencement, par Jacques.
– Et qui est ce Jacques ? Un homme que tu as laissé à Montauban ?
– Jacques est d’ici, de Paris ; c’est le commissaire des vivres au Ministère de la Marine ; un haut fonctionnaire, Jeanne, et si je te dis cela ce n’est pas parce que c’est le plus important concernant sa personne, mais pour te mettre au courant aussi que nous nous aimons beaucoup.
– Marie, il me semble que tu ne te rends pas compte de la situation. Mon époux est médecin et il connaît beaucoup de monde et nous avons déjà dit à nos amis que tu arrivais et que tu étais veuve avec un enfant en bas âge. Je ne vois pas comment on va pouvoir expliquer cette grossesse si… intempestive.
– Cela fait plus d’un an que nous nous connaissons et je suppose que ma condition de veuve ne m’interdit pas la maternité. Par ailleurs, toi, tu sais très bien ce qu’a été mon mariage.
– Je le sais, Marie, mais les choses sont comme elles sont. Tu dis que c’est un haut fonctionnaire et que vous vous aimez beaucoup tous les deux, je suppose que si les choses sont ainsi il n’aura aucun inconvénient à se marier avec toi avant que les gens commencent à jaser.
– C’est que… Jeanne ; c’est que je ne vois pas la nécessité de me marier. Je l’ai fait une fois et je suis convaincue que le mariage c’est la mort de la confiance et de l’amour. J’aime beaucoup Jacques, sincèrement, je l’aime, mais me marier avec lui, ça c’est autre chose.
– Mais qu’est-ce que c’est que ces bêtises ! Il t’aime lui ? Est-ce qu’il veut se marier avec toi ?
– Mais bien sûr, il m’aime ; il m’a demandée en mariage plusieurs fois. Il veut être à mes côtés, que nous vivions ensemble, mariés, comme tout le monde, mais c’est moi qui n’ai pas bonne opinion du mariage, Jeanne. Et qui plus est, j’ai le pressentiment que ce serait la mort de notre amour, de notre vie en commun… Je ne vois pas pourquoi il faut tout enregistrer, officialiser tout comme si l’amour pouvait être enfermé dans des papiers. J’aime Jacques et Jacques m’aime, que faut-il de plus ?
– Chère Marie, nous vivons dans une société qui s’est donnée des normes ; il n’y a pas lieu de les ignorer. Je conçois que ta mauvaise expérience antérieure avec le pauvre Aubry te pousse à refuser le mariage qui te paraît néfaste, mais le bon sens doit s’imposer.
– Je ne sais pas, Jeanne.
– Enfin, il me semble qu’il faut beaucoup méditer tout cela. Mieux vaut aller se reposer, peut-être que demain tu verras tout cela différemment… Bonsoir Marie.
La conversation avec sa sœur avait causé une grande contrariété. Pour sa part, elle pensait qu’à Paris, une situation comme la sienne ne serait pas remarquée, que les gens ici n’allaient pas lui demander des papiers, des certificats, ni des attestations. Parce que dans le fond, ce n’était que ça, des papiers qui n’allaient rien ajouter à ce que Jacques et elle sentaient l’un pour l’autre. C’est sûr que le plus difficile serait que Jacques comprenne, car l’idée du mariage lui plaisait à lui aussi, surtout à présent que Julie était en route.
Lorsque qu’enfin, à l’aube, elle put fermer les yeux, elle se vit en train de courir dans le labyrinthe d’un rêve qui l’obligeait à fuir désespérément des uns et des autres. Personne ne voulait écouter ses arguments. Au contraire, on se moquait en riant aux éclats et la déshabillant publiquement pour que tout le monde puisse voir sa honte : un ventre insolent qui gonflait sans le moindre contrôle.
Tout d’un coup, elle s’assit sur le lit. Une infinie fatigue la réveilla dans une matinée radieuse. Elle resta allongée craignant que ses extrémités ne répondent plus ; à dire vrai, le rêve n’avait été qu’un point à la ligne dans la phrase de ses réflexions : pourquoi fallait-il tout faire échouer à cause de la paperasse car jamais on ne pourra apprivoiser l’amour. Lorsqu’une famille fait les préparatifs d’une noce, c’est comme si elle voulait préparer la mariée et la donner en cadeau au marié, comme s’il s’agissait d’un objet à son service, soumis à ses exigences : s’habiller selon le bon plaisir de monsieur, lui servir le souper même si l’heure est tardive et que le besoin de sommeil vous colle déjà les paupières, accoucher, lui donner des enfants pour la joie de l’espèce et pour défendre la patrie…
C’est pour cela et pour des milliers d’autres raisons que les femmes se marient.
Je ne suis pas venue à Paris pour servir qui que ce soit, pour demander ce que je dois faire ou penser. Même si, à vrai dire, moi non plus je ne sais pourquoi je suis venue à Paris, mais je sais par contre ce que je ne suis pas venue faire. Paris est très grand et notre époque est merveilleuse. Je veux la connaître, la vivre, m’y intégrer les yeux grands ouverts, et pas seulement en regardant comment l’histoire me passe sous les yeux, je veux en faire partie. Elle m’appartient, à moi aussi. J’ai parfois la sensation que nous, les femmes, nous sommes du côté sombre du monde que personne ne regarde. Dans notre siècle, seuls les hommes font briller les lumières. Mais les temps sont en train de changer, même si l’on ignore dans quelle direction s’effectuera ce changement déjà tangible dans les rues, chez les individus, dans l’air…
Je suis persuadée que l’Histoire avec un grand H va s’écrire au cours de ce siècle que certains ont déjà appelé le siècle des Lumières. Moi, je veux savoir en quoi ça consiste et ce que les temps nouveaux éclairent. Bien sûr, Jeanne va penser que je suis une écervelée car, qu’est-ce qui m’amène à avoir ces idées ? Pour elle, seul l’avis des autres compte, le qu’en dira-t-on. Pour la bourgeoisie, l’important c’est la décence, les apparences comptent beaucoup dans ce monde où le code des bonnes manières est beaucoup plus strict pour nous que pour les femmes de la noblesse. Vraiment ça m’a fait rire, car comme dit Jeanne, une telle situation est tolérée pour une femme noble, mais point pour les autres. Ce qui signifie qu’en haut de l’échelle sociale, en plus de tous leurs privilèges, elles ont aussi celui-là. Et Jacques dit que le concubinage est considéré comme « le mariage de la main gauche »… Ça alors ! Je n’avais jamais entendu cette expression. Il ajoute qu’une situation comme la nôtre, compte tenu de sa position sociale, serait l’objet de tous les commérages à Paris. En quoi notre façon d’agir peut importer à la ville de Paris !
– Tu es toute pâle, Marie, tu n’as pas bien dormi ?
– Dormir, Justine ? Le sommeil et moi nous nous sommes bien battus durant toute la nuit.
– Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu es malade, Marie ? Tu as de la fièvre, ma petite ?
– Mais… non ; ne t’inquiète pas, mais… Il s’est passé tant de choses, Justine !
Le jour s’était levé depuis déjà un bon moment et la lumière du soleil sans fissures avait envoyé promener la noirceur de la nuit et la clarté brumeuse du petit matin. Il n’y avait aucun doute, la journée était radieuse. Elle se rendit compte qu’elle n’était pas à la hauteur de la nature car elle étirait son corps endolori à grand-peine. Malgré tout, Justine devait savoir. Elle se limita à la regarder avec une infinie tendresse.
– Je le savais… ma petite… ma petite Marie…
– Comment le savais-tu, Justine ? Tu ne pouvais rien savoir, ne te comporte pas comme une sorcière.
– Je ne suis pas une sorcière, mais on peut deviner certaines choses sans avoir à les exprimer avec des mots. Sais-tu depuis combien de temps je ne t’entends plus chanter ni rire toute seule pour manifester ta joie ? Depuis longtemps, ma petite, très longtemps. Et cela n’arrive à une jeune femme que quand l’amour est là.
– Il s’appelle Jacques, Justine, et c’est un homme merveilleux.
– Sûrement, Marie, sûrement, mais, sais-tu pourquoi j’avais deviné ? Te souviens-tu qu’à l’époque où tu étais enceinte de Pierre, tu passais tes journées à manger des amandes parce que, disais-tu, cela t’enlevait les nausées ? Ces mêmes amandes que tu m’as demandées durant le voyage pour venir à Paris. Il n’y a que toi pour demander des amandes pendant la grossesse, Marie. Et puis, l’éclat excessif dans tes yeux, l’expression de ton visage… des détails ma petite, qui permettent de découvrir quand une femme est enceinte, sans avoir besoin d’être une sorcière.
– C’est une petite fille.
– Maintenant c’est sûr que nous sommes en face d’une vraie sorcière ! Comment le sais-tu, Marie, comment peux-tu dire que c’est une petite fille.
– Je le sais, un point c’est tout, Justine, et de plus elle s’appellera Julie.
Cette nuit-là, alors qu’elle observait l’auguste sérénité des étoiles, elle demanda conseil de toute son âme à ces étoiles, étrangères à tout ce monde d’hypocrisie et de belles manières, pour qu’elles lui disent la vérité : devait-elle faire ce que tous lui disaient, ou suivre les conseils de son propre cœur, qui manquait d’arguments mais lui disait, avec une insistance obstinée, qu’une femme doit chercher sa liberté.
Comme un voleur, comme un courant d’air
L’hiver arriva comme un voleur, comme un courant d’air. Il surgit par les méandres de la Seine et s’étendit avec une grande indolence habillant de gris les cimes des arbres. Depuis l’automne, les feuilles humiliées par un vent pénétrant arrivé de toutes parts avaient accepté de se rendre sans conditions pour passer au stade suivant que la nature avait disposé pour elles : elles seraient un tapis jaune qui changerait la parure de Paris. Marie se blottissait contre le bras de Jeanne en quête d’un peu de chaleur, mais le froid perforait sans pitié le manteau, les gants, et même le petit bonnet en laine, pourtant bien enfoncé, qui ne capuchonnait pas assez.
– Quel froid, Jeanne ! Jamais nous n’avons eu à Montauban un hiver aussi glacial.
– Assurément, Marie, Montauban est au sud et les hivers y sont plus doux. On dit que cet hiver va être très dur.
Une rafale grinçante hulula tandis que les deux femmes s’accrochaient fortement l’une à l’autre. Le vent, froid et cinglant, balayait les rues pour laisser place aux nouvelles ordures qui s’entassaient dans les recoins. Cependant, le fil de soie de la mémoire avait tissé pour elles un chemin parallèle.
– Mon Dieu, Jeanne, que de choses se sont passées… L’enfance à Montauban est si lointaine ! Nous n’avions alors, toi et moi, ni obligations ni responsabilités, notre seul souci était d’être heureuses. Peut-être que la vie nous enlève peu à peu le sourire qu’elle nous offre quand nous sommes enfants. À présent, le bonheur, il nous revient de le trouver.
– Ne sois pas triste, Marie ; la vie est ainsi. C’est certainement cette journée si morose qui nous rend nostalgiques ; et n’oublie pas que les femmes enceintes sont sensibles à tout ; au froid de Paris, par exemple, qui t’a fait rappeler les doux hivers de ton enfance.
– Tu as raison, Jeanne ; je ne devrais pas me plaindre, mais je sens en moi une impatience, une angoisse qui me pousse à chercher à tâtons sans à peine savoir ce que je cherche. C’est pour cela que je suis venue à Paris. Bon, et pour Jacques, que ma grossesse rendait si heureux. J’ignore si c’est vrai, mais on dit que Paris peut être compatissant avec les femmes… mais très cruel aussi.
– Ce que tu dois faire c’est d’arrêter tes sottises et te marier avec Jacques avant que ton fils ne vienne au monde, Marie.
– Ma fille, Jeanne, c’est une fille… c’est Julie.
– D’accord, Marie, comme tu voudras ; mais je suis sûre que ta fille aimerait beaucoup avoir un père à la maison, tout le temps, et non pas comme cela se passe maintenant, car Jacques est là, mais dans la plus grande discrétion. Regarde ! Nous voilà déjà rue Bourg-Tibourg, nous arriverons très vite à la place Saint Jean où se trouve le marché que tu aimes tant.
– Oui. Au marché, j’ai l’impression que nous sommes à Montauban parce qu’il y a beaucoup de gens du Sud. Sais-tu que nous avons même rencontré monsieur Dominique ? Te souviens-tu de monsieur Dominique, Jeanne, celui qui vendait les amandes ?
– Bien entendu, monsieur Dominique ! Qui aurait pu dire que tu trouverais à Paris les amandes de Montauban !
– Tu as raison ; et nous pouvons parler en occitan. Certaines personnes se moquent et pensent qu’il n’y a pas d’autre langue que le français, la langue du roi, mais il en existe bien d’autres comme l’occitan, le patois… Au marché, je suis ravie de pouvoir parler le patois.
– Sais-tu ce que l’on dit, chère sœur ? Que celui qui naît à Paris est deux fois français, par conséquent tâche d’améliorer ta langue car autrement, plus d’un va se moquer de ta façon de parler.
– Sornettes et balivernes ! Chacun parle comme il l’entend et je ne vais pas parler comme les Parisiens parce que je suis du Sud.
– Marie, rappelle-toi ce que disait maman : « il faut vivre à Rome comme à Rome », par conséquent si tu veux être quelqu’un dans cette Babel monstrueuse ta seule option est de parler correctement le français.
– À ce propos, Jacques m’a raconté que « Paris est le paradis des femmes », peut-être parce qu’il y a des femmes qui participent à la vie publique, organisent des soirées dans les salons de leurs maisons afin de commenter les nouvelles idées des philosophes ; à ces soirées assistent des politiques, des intellectuels… des personnes très influentes. Les femmes aujourd’hui, a dit Jacques en riant, ne se contentent pas d’être un objet de parade. Te rends-tu compte, Jeanne ? Les choses importantes ont lieu à Paris.
– Moi aussi j’ai entendu dire que dans ces salons il y a des gens qui critiquent beaucoup les rois, imagine un peu, ils sont rois parce que Dieu l’a voulu ainsi ; et l’église, que personne n’avait osé toucher, on la critique aussi parce que, dit-on, elle veut maintenir le peuple dans l’ignorance pour le manipuler à sa guise… Mon Dieu, Marie, comme on en dit et en écrit des choses dans les tracts ! Et la noblesse n’échappe pas non plus à cette critique acerbe… Quels temps bizarres !
Marie était surprise du manque de soumission du peuple à l’égard des puissants mais plus encore du mécontentement de sa sœur. Et des tracts placardés sur les murs que la police enlevait rapidement pour que personne ne les lise : « Aie le courage de faire usage de ta propre intelligence ! ou : « Ose penser ! »
Le marché, en pleine effervescence, semblait donner vie à cette matinée grise et désagréable qui annonçait l’hiver. Les deux femmes mettaient à l’épreuve leur odorat. Rien de tel qu’un marché pour que le mélange des odeurs soit une fête. Les fruits, les légumes… des leçons que les sens retenaient aisément parce qu’issus de la terre, une terre nourricière qui donne la vie.
Julie occupait de plus en plus de place dans son espace étroit. Parfois, elle tapait sans le vouloir ou donnait de légers coups de pied pour signifier sa présence. Toutefois, personne ne savait le moment de la révolution ; le jour et l’heure étaient le secret le mieux gardé de la nature. Marie vivait dans l’expectative chaque instant intime avec Julie. Dès qu’elle apprit qu’elle était enceinte elle décida de vivre cette expérience comme quelque chose d’unique. Avec Pierre tout avait été différent ; elle était si jeune qu’elle ne pouvait pas croire que la vie avait grandi dans son corps comme un miracle et quand elle eut dans ses mains ce petit morceau de chair tremblante, le petit Pierre, elle l’aima comme elle n’avait jamais aimé personne auparavant. À présent, cette maternité, elle la vivait comme dans un assouvissement ; ce n’était pas une surprise, c’était une conséquence. Même si elle ne pouvoir encore la voir, elle était consciente que jamais mère et fille ne seraient si proches et elle décida de savourer chaque seconde comme un mets délicieux. Peu importaient la gêne ou la douleur ressenties parfois car l’enfantement se fait toujours dans la douleur. Elle était sûre que jamais elles ne s’aimeraient autant que lorsqu’elles n’étaient qu’une seule et même personne, qu’elles partageaient la même nourriture et que dans leurs veines coulait le même torrent de sang.
Julie, sûrement, devait l’écouter avec étonnement. Et elle, elle écoutait Julie, qui ne disait rien, mais qui était devenue le nœud gordien de son existence. Calée dans son lit, elle caressait son ventre dans toute sa rondeur tandis que le fil de ses pensées prenait la forme d’une pelote. Aujourd’hui, il fait froid, Julie ; il ne t’affecte sans doute pas, mais le froid, tu sais, est quelquefois difficile à supporter ; bien sûr on raconte que le printemps à Paris est très beau ; nous irons prochainement tous l’accueillir : Jacques, Pierre, toi et moi. Pour alors, ma fille, nous nous serons déjà un peu séparées… mais seulement un peu, je te rassure. Je sais, Julie, qu’un jour tu seras une femme libre et indépendante comme se doivent de l’être les femmes qui naissent en ce siècle, et tu prendras ton envol loin de tes parents. Quel vrai bonheur de te voir t’envoler, Julie ! Toi et Pierre vous aurez la meilleure éducation grâce à la musique, aux mathématiques, à la littérature… toutes les branches du savoir seront à votre portée. Tu seras une femme de ce temps nouveau, ni esclave ni objet, femme avec tous les droits et devoirs.
Qu’est-ce que je te raconte là, Julie, tu n’es même pas née, pardonne à ta pauvre mère qui t’angoisse avec son imagination débordante alors que tu n’as même pas vu la couleur du monde, ni respiré son odeur ; tu n’as même pas idée des saveurs des aliments, ni quelles mains tu toucheras, ni lesquelles te caresseront à ta naissance… Ma pauvre petite, tu n’es pas encore née.
Et il est si difficile de naître !
Tu sais, on dit que chaque printemps exhale ses odeurs particulières. Quelle chance si le prochain printemps pouvait sentir la terre, la mélisse et d’autres herbes humbles et aromatiques. Heureusement, à ce moment-là tu seras avec nous et tu n’auras pas à te soucier du frimas, de la neige ou de la grêle parce que ce sera le printemps. Je te fais ces confidences, Julie, parce que, quand tu vas naître, je ne veux pas être une étrangère pour toi, et j’aimerais que tu reconnaisses ma voix comme tu reconnais en ces instants les battements de mon cœur. Tu sais ? Je veux, pour toi, un présent tout particulier : je veux écrire un livre sur ta propre vie ; j’y décrirai ton petit visage, la couleur de tes yeux… ce qui adviendra quand le temps remplira ta vie d’heures, de jours, de mois, d’années… je raconterai tout, Julie, et comme ça, quand tu seras grande, tu pourras avoir ce livre entre tes mains. Sur la couverture tu liras en grosses lettres :
« L’histoire de Julie , par Marie-Olympe de Gouges. »
Le temps de l’attente
De mémoire, on ne se souvenait pas d’un hiver aussi rude à Paris. Les habitants se blottissaient autour du feu qu’accompagnaient des marmites, de la vapeur, de la fumée et surtout des bûches soigneusement rangées tel un trésor, tandis que les flammes dessinaient des images fantasmagoriques. Olympe n’avait pas réussi à ce que Jeanne et Justine s’habituent à son changement de nom.
Comment va-t-on t’appeler Olympe si tu as toujours été Marie ? dit sa sœur mi-fâchée, mi-amusée. Elle avait compris que l’usage avait acquis le statut de loi, et qu’elle n’allait pas demander à sa famille de changer la loi uniquement parce qu’elle s’était obstinément embarquée dans une telle extravagance. D’ailleurs, le prénom reçu à la naissance était sacré, comme l’était l’occitan, la langue dans laquelle, comme le répétait Jeanne, fut écrite la première poésie vernaculaire d’Europe, et elle en éprouvait un certain orgueil même si à Paris elle n’était pas bien vue.
À Paris on parlait français.
Olympe sentait que le froid lui faisait mal. C’était un hiver excessif, les fontaines étaient gelées ce qui obligeait les Français à acheter de l’eau… À cinquante centimes le seau ! C’était un véritable spectacle de voir les hommes dans les abreuvoirs de la Seine briser la glace à coups de bâtons, comme une pierre résistant au changement de matière. À cinquante centimes le seau d’eau madame ! Cinquante centimes seulement pour avoir de l’eau chez vous !
Cette pénurie lui répugnait tout en sachant qu’elle ne manquerait jamais d’eau. Tous connaissaient son obsession pour la propreté qu’elle considérait comme un devoir sacré. La saleté des rues, l’odeur nauséabonde qu’exhalaient certaines maisons, les enfants et les mendiants en haillons dont seuls les yeux brillaient comme des oasis de lumière sans espoir, les cris amers et la bouffée d’une mauvaise haleine… l’irritaient plus que tout.
Paris était un centre d’attraction immense pour une population jeune qui arrivait de partout : des étudiants, des artisans, des paysans à la recherche d’un éventuel travail mais qui finissaient par intégrer l’armée croissante de mendiants sans abri. Elle essaya d’imaginer le froid qui affectait toute cette population hétérogène et refusa de penser qu’elle n’avait pas non plus de quoi se nourrir. Elle avait du mal à comprendre l’écart profond entre les uns et les autres. Il existait moult mondes dans cet univers parisien.
Les yeux ouverts, elle tentait de percer la réalité quotidienne de beaucoup de personnes qui vivaient dans une société de différentes couches sociales selon une structure pyramidale. La justice impartiale, qu’elle imaginait comme une dame distribuant à tous et sans distinction de classe les biens de ce monde, elle ne la rencontrait nulle part. Elle en faisait part à Jacques et même à Jeanne, mais elle ressentit un certain malaise en se rendant compte que pour eux sans doute tout cela était normal ; que dans ce monde-là il y avait une place pour les pauvres et une autre pour les riches ; que les bourgeois nantis qui profitaient du progrès de l’industrie grâce à l’arrivée des machines, du commerce et du crédit… appartenaient à une classe sociale émergente. Jeanne lui citait même des passages de l’Évangile où l’on disait que les pauvres existeraient toujours, raison pour laquelle aller à l’encontre de cette situation était non seulement impossible mais aussi une insolence.
– De quoi vivent les nobles ? demanda-t-elle à Jacques durant le dîner.
– Tu devrais toi-même le savoir, toi qui es la fille d’un marquis, lui répondit-il en riant non sans malice. C’est une plaisanterie, mon amour, je sais bien que tu n’appartiens pas à ce monde-là et que tu étais trop jeune lorsqu’on t’emmenait au château du marquis de Pompignan. Dommage, car cela te revenait. Tu vivais entourée de câlins et de soins, poursuivit Jacques imperturbable, surtout parce que tu étais heureuse chez ton père.
– C’est vrai ; je me souviens du temps où je montais sur son cheval et que nous faisions de longues chevauchées sur les rives du Tarn. J’étais très petite mais j’ai conservé cette odeur champêtre… En vérité, ce fut une époque de grand bonheur.
– Mais tu voulais savoir d’où vient l’argent des nobles et du haut clergé, c’est intéressant de savoir ça. Par exemple, ton oncle l’archevêque qui appartient à ce haut clergé, je t’assure que ce n’est pas la même chose que le bas clergé, même si ça lui ressemble. À vrai dire, ma chère, je ne m’imagine pas la noblesse en train de travailler. Ils vivent essentiellement des tributs provenant de leurs serfs et de leurs fermiers. Ce sont des propriétaires terriens, ils accompagnent les rois durant les fêtes, les chasses, ils conspirent contre eux… En un mot, la noblesse ne vit pas mal du tout.
– Je ne peux pas imaginer la vie des rois, Jacques, dans ces palais splendides, dans leurs salons immenses, entourés de jardins impressionnants, toujours en fête et faisant état d’un luxe incroyable : de belles femmes, des hommes très distingués et élégants… Cela tient du rêve, bien loin de la réalité que nous côtoyons tous les jours dans les rues de Paris.
– Oh, Olympe ! Que tu es puérile ! Cela a toujours été ainsi et le sera toujours ! N’oublie pas que les rois ont un pouvoir absolu sur tous leurs sujets.
Elle ne pouvait oublier le spectacle du bas peuple, celui de l’immense majorité qui tentait de survivre, parfois en dérobant ne serait-ce qu’un quignon de pain. L’extrême pauvreté, les guenilles qu’elle voyait dans la rue, engendraient inculture et grossièreté intégrant ce scénario d’injustice. Olympe avait l’impression de se trouver dans un monde séparé par des murs irréconciliables : d’une part, la magnificence de Paris, de l’autre la misère de Paris. Elle imaginait parfois deux voitures sur le même chemin mais en direction contraire. Si elles arrivaient à se rencontrer, l’explosion ferait trembler le toit du monde.
L’humidité gondolait la porte verte et presque dégingandée où un attroupement semblait observer un spectacle intéressant. Une femme toute échevelée, le châle emmêlé autour du cou et le tablier dénoué et presque tombant, était violemment poussée hors de son logis où un homme braillait et ameutait le quartier pour faire savoir à qui voulait l’entendre que cette malheureuse était sa femme et qu’il pouvait en faire ce que bon lui semblait. Un éloquent possessif justifiait ses exigences tandis que des spectateurs applaudissaient ce scénario inattendu entre éclats de rire et grossièretés.
Ils pressèrent le pas ; la pluie fine, tel un délicat voilage estompant les édifices, s’épaississaient par intermittences. Le ciel soudainement assombri, faisait craindre un orage. La fatigue la désarma. Elle sentait que des siècles d’injustice retombaient sur la femme objet de l’horrible spectacle qui l’avait impressionnée. Elle était consciente que cette femme avait le droit à la dignité, mais l’Église et la Justice avaient inventé des lois qui tenaient la femme pieds et mains noués, parfois cloîtrée dans un couvent, claquemurée comme si elle était déjà morte. Il ne manquait plus que le linceul.
Personne n’allait pardonner à une femme qui s’écarterait de la décence, et la décence pour une femme c’était le mariage, être protégée par un homme.
Eh bien, peu m’importe de me retrouver en marge du sacro-saint mariage dit-elle à voix haute, tandis que son visage attristé exprimait la fermeté. La pluie redoublait par moments. Au loin, le tonnerre semblait jouer la scène de l’entrechoquement de deux mondes, tandis que la foudre, décharge impitoyable de fulguration, mettait le feu à la discorde. Une fois au lit, elle se laissa envahir par une somnolence qui relâchait peu à peu la tension de ses muscles.
Quand elle se leva, Pierre avait déjà pris son petit déjeuner. Comme toujours, Justine s’était occupée de l’enfant ; elle ne souhaitait pas que la mère force davantage son corps volumineux. C’était bien suffisant de supporter des pieds gonflés et tout l’inconfort lié à une grossesse. N’ayant jamais été mère, Justine avait cependant vu accoucher madame Anne-Olympe Mouisset, la mère de Marie (quelle manie avait cette enfant de se faire appeler Olympe à présent !). Elle avait aussi assisté à la mise au monde du petit Pierre, par Marie, au milieu d’une orgie de cris et de sang.
Justine réfléchissait à ce qu’avait supposé pour elle la venue au monde de la petite Marie. C’est comme ça qu’elle avait pu pressentir ce que cela signifiait que d’être mère. Engendrer, allaiter celui qui est sang de ton sang, cela devait être la plus belle chose au monde, et bien qu’elle n’eût pas pu donner elle-même le sein pour allaiter la petite, elle avait senti que l’enfant était aussi née d’elle, sans contrat de chair ni de sang, mais avec la conviction que Marie était venue au monde pour être aimée d’elle comme si elle était née de son propre corps.
C’est pour cela qu’elle n’avait jamais pu comprendre pourquoi à seize ans, sa mère Anne-Olympe, l’avait donnée en mariage, sans le moindre remords, à un homme comme Aubry, et n’avait pas eu la délicatesse de lui demander son consentement. Ce fut une violation, cela ne lui faisait pas l’ombre d’un doute. Elle, sa petite, une fille de marquis, lequel avait renoncé à exercer en tant que père, une nièce d’archevêque, mariée ainsi à un homme vulgaire. Pourtant, elle était heureuse : Marie l’avait rendue mère sans avoir à accoucher, et grand-mère sans avoir marié une fille.
Le bavardage joyeux d’Olympe la fit descendre de son monde particulier.
Tu sais Justine, Jacques dit qu’à Londres les rues sont bordées de trottoirs et que les jours de pluie ce n’est pas comme ici où l’on doit sauter d’un pavé à l’autre. C’est étrange qu’une ville aussi moderne que Paris n’ait pas encore ces trottoirs si indispensables.
Qui sait si…
Au cœur de la distance entre Montauban et Paris, il y avait les lettres. Écrire des lettres l’enchantait et les recevoir lui procurait une joie extraordinaire. Elle savait qu’un petit morceau du pays de son enfance se glissait dans l’interligne et que la schizophrénie de Paris, sa folie pour la grande citée qui l’avait tant impressionnée, arrivait jusqu’à la maison de là-bas grâce à la correspondance.
Chère maman,
Ni par vos yeux ni par vos oreilles vous ne comprendrez combien je suis offusquée de la grossièreté du peuple.
Ils se lancent des injures d’un bout à l’autre de la rue, s’interpellent, s’insultent… chieurs… garce… sodomite… chenapan… syphilitique…
Je rougis en écrivant ces mots obscènes. Parfois même, ils se giflent, ils se battent et les personnes de notre sexe ne sont malheureusement pas les dernières à entrer dans la bagarre…
Au beau milieu de tout ce remue-ménage du déménagement, elle était heureuse. C’était un appartement confortable rue des Saussaies, où un chemin bordé de saules lui rappelait les espaces ouverts de son enfance. Il débouchait place Beauvau où se trouvaient de beaux immeubles.
Jacques décida de ne pas poursuivre la discussion, mais il était conscient que le mariage était, pour un homme de sa catégorie sociale, l’unique issue pour une relation avec Olympe, d’autant plus que la grossesse touchait à sa fin. Le concubinage entre un haut fonctionnaire et une jeune veuve n’était pas considéré comme un délit ou une illégalité mais était mal vu chez les personnes de son rang. Ce « mariage de la main gauche » n’était ni décent ni de bon ton. Il dut admettre, malgré tout, qu’en réalité c’était une question d’apparences, et que le plus important pour les bourgeois c’est ce qui est de bon ton et non la sincérité des relations humaines. En vérité, dans la noblesse, cela était différent et on tolérait les mauvais comportements et les caprices. Olympe se laissait convaincre par la raison, peu lui importait les conventionnalismes. Et ça, bien que Jacques fût son premier amour. Finalement, et grâce à l’intervention de Jeanne, ils se mirent d’accord : ils vivraient ensemble mais dans des appartements séparés… toujours ensemble, même si pour les autres ils ne partageaient pas le même domicile « très décemment, en privé il serait comme son mari, mais en public, comme un homme de la société. »
Pourtant, une autre chose inquiétait Jacques par-dessus tout. Le fait de ne pas être marié pouvait la mettre dans la gêne. Qui d’autre qu’elle et l’enfant qui allait bientôt naître pour partager sa fortune ? Mais la bureaucratie le fouetta en plein visage avec une ordonnance de 1629 qui interdisait toute donation à une concubine. Les femmes et les enfants illégitimes n’avaient aucun statut dans la société. Mais la loi, si souvent injuste, laisse toujours une lueur d’espoir, une possibilité de la détourner. C’est ainsi qu’il prit l’ordonnance à rebours déclarant devant notaire qu’il avait reçu d’elle une somme considérable d’argent et que pour la lui rendre, il s’engageait à lui verser une rente à vie qui, en cas de décès, passerait ensuite à ses héritiers.
Ce stratagème servit à Olympe qui disposa d’une honnête fortune de plus de deux mille livres annuelles lui permettant de vivre aisément, elle et ses enfants. Olympe ne put refuser et Jacques se consolait à l’idée que, ne pouvant lui donner son nom, il lui apportait au moins une partie de son argent.
Le temps, qui ne s’arrêtait jamais, même si personne ne l’a jamais vu bouger, marquait de son empreinte tous les instants du jour et de la nuit. Le matin, elle faisait des promenades légères, parfois uniquement à l’intérieur de la maison ou le long du chemin bordé de saules, et la nuit, elle essayait de poser son ventre volumineux tantôt à droite tantôt à gauche pour se reposer. Certes, le temps ne s’arrête pas. Mais la neige non plus ; elle fondait lentement, faisant déborder les rivières et leurs affluents, les fontaines, les flaques d’eau et les mares.
Olympe respirait avec délice à chaque fois qu’elle ouvrait la fenêtre ou qu’elle suivait la promenade de la saulaie. Elle essayait de deviner quelle serait l’odeur du printemps cette année-là, mais elle ne parvenait pas à le savoir.
C’est le compte à rebours, Julie, et le giron dans lequel tu te trouves se rétrécit… tu dois manquer de confort, ça devient trop petit pour toi et tu as sans doute envie d’étirer tes petits bras sans toujours heurter les parois. Sais-tu qu’un jour un vieillard m’a appris une chose curieuse. Tous les êtres vivants, disait-il, ressentent l’influence des astres, et cette influence est d’autant plus grande chez ceux qui vont naître. Toi tu vas sûrement naître le premier jour où la lune présentera sa figure la plus ronde.
Je sais, ce sont des bêtises, Julie, mais à présent que j’attends ta venue, je suis redevenue plus impressionnable, presque comme une petite fille, et j’ai peur qu’il t’arrive quelque chose. Tu es si petite, Julie ! Ma chère Julie, je ne veux point commettre la même erreur que ta grand-mère commit à mon égard en me séparant de mon père. Ça ne t’arrivera pas à toi, Julie, parce que Jacques t’attend avec impatience et t’aime avant même que tu ne sois née. Tu n’es pas seulement à moi, tu lui appartiens aussi.
Elle se leva lourdement de son fauteuil et sentit une chaleur liquide et douce qui s’écoulait rapidement le long de ses jambes.
Mon dieu… Julie ; tu arrives… tu es en train de naître…
– Justine ! Justine ! S’il te plaît viens !… je suis en train de perdre les eaux, Justine ! Ça y est, la petite arrive !
Une année… trois cent soixante-cinq jours
Olympe ne put résister à la tentation de regarder par la fenêtre. C’était une nuit tiède, un temps normal en ce printemps bien avancé. Elle regarda le ciel dans l’espoir de voir quelque chose de spécial, mais une obscurité insolite l’avait confinée à double tour. Cela faisait exactement une année, trois cent soixante-cinq jours que Julie était née, elle se plaisait à y songer comme pour les compter un à un. C’était une nuit où la lune déversait dans le ciel sa lumière lactescente, tandis que la vie se manifestait avec la force incontrôlable des premiers pleurs.
– Julie… viens ici ! Viens voir papa, Julie ! interpellait Jacques tout en faisant sonner le hochet en argent qu’il agitait dans sa main droite.
Olympe et Jacques encourageaient leur petite fille qui commençait timidement à faire ses premiers pas sans se rendre compte que se tenir debout et, de face, observer la personne qui la regardait, était une véritable prouesse humaine. Julie comme l’aurait fait un automate arriva jusqu’aux bras de son père qui la porta en l’air tandis que Pierre contemplait la scène à l’écart.
– Mon chéri, dit Olympe, tout en caressant les cheveux de son fils aîné, elle est si petite qu’elle ne sait presque rien ; quelle chance elle a d’avoir un frère fort comme toi qui peut lui apprendre beaucoup de choses.
Le garçon suivait la scène familiale avec une certaine défiance et ne répondit rien à la requête de sa mère.
– Dis-moi Jacques, quand vient-il ce monsieur Hulin ?
– Il ne va plus tarder ; je lui ai dit que nous dînerions de bonne heure. Olympe, il me tarde que tu fasses sa connaissance ; Gérard Hulin est un grand homme, malgré une certaine excentricité. Je suis persuadé que ce soir il nous charmera avec l’une de ses aventures vécues lors de ses voyages de par le monde.
– Il aime bien les voyages, ton ami ? Quel plaisir que d’aller d’un point à un autre de la terre et observer les êtres humains, leurs mœurs, leurs façons de vivre…
– Ma chérie, les voyages sont intéressants, mais ils peuvent être également désagréables voire dangereux.
– Ils doivent tout de même être très plaisants, Jacques, imagine la quantité de souvenirs que monsieur Hulin thésaurise dans sa tête.
– Je crois qu’on va être en retard, Olympe, Gérard est un homme très distingué, et, en dépit de son côté bohème, il aime la ponctualité. Ah !… Et pour que tu sois au courant, ma chérie, malgré son âge, c’est un grand séducteur.
– Oh !… Je vais enfiler ma robe blanche à fleurs jaunes. Je ne voudrais pas qu’il pense de toi que tu as manqué de goût…
– Ne t’en fais pas ; tu es toujours très belle ; j’espère ne pas avoir l’occasion d’être jaloux.
Monsieur Hulin était arrivé à l’heure pour le dîner. Il était élégamment habillé dans le respect de tous les codes à la mode dans les salons de la capitale, perruque poudrée, habit élégant, chaussures à boucle et hauts talons. Gérard Hulin donnait l’impression qu’il n’avait que faire de tout le superflu. Olympe fut incapable de lui donner un âge, elle remarqua que son visage était anormalement bronzé et que les rides qui le marquaient n’avaient rien à voir avec la vivacité de ses yeux qui gardaient intacte leur capacité d’étonnement.
– Madame…
Il lui baisa la main tout en faisant une profonde révérence.
– Cher Gérard, tu dis que tu viens d’arriver du Portugal… Je suppose que tu dois avoir beaucoup de choses à raconter sur ce pays qui a vécu des bouleversements ahurissants… Qu’est-il devenu après les tremblements d’il y a quelques années ? Je suis sûr que les temps ont été très durs pour le pays !
– Bien entendu, Jacques : le tremblement de Lisbonne, il y a quinze ans déjà, n’a pas seulement bouleversé la physionomie de tout le pays, mais il a provoqué une scission dans l’histoire, avec un avant et un après la catastrophe.
– Un tremblement ? Je l’ignorais…
– Un événement terrible, assurément.
– Olympe, ton ignorance à ce sujet n’a rien d’étrange ; cela s’est produit il y a quinze ans ; tu étais trop petite pour être au fait de ces choses.
– Je suppose qu’après le tremblement rien n’était plus pareil ; les gens sont conscients que leur terre est fragile que ce qu’ils croyaient solide, comme les édifices, les palais, les églises… ne l’est pas vraiment ; la terre a tremblé, mon ami, et cela veut dire que le monde est en train de bouger.
– J’ai du mal à m’imaginer comment pareille chose peut arriver.
– En effet… C’est inimaginable !
– Gérard, tu étais présent à ce moment-là ; c’est un miracle que tu aies pu t’en tirer indemne.
– Oui, c’est un vrai miracle. Et je le dis en sachant que je n’attends rien des dieux, mais le peuple, lui, attend toujours que les choses tombent du ciel, aussi est-il enclin aux superstitions de toutes sortes et c’est ainsi que certains en profitent pour menacer avec de terribles châtiments si on ne respecte pas la volonté divine.
– Vous faites référence à Dieu ?
– Exactement. Ce qui se passe est que, vu notre totale ignorance sur la volonté de Dieu, certains interprètent les silences divins et, par toutes sortes de menaces et de châtiments, nous obligent à faire ce que nous dicte sa… disons-le en ces mots, « traduction divine. »
– Vous êtes très dur, monsieur Hulin.
– Excusez-moi, madame, mon intention n’était pas de vous manquer de respect avec mes extravagances et je vous demande humblement de me pardonner si je vous ai offensée, mais je crois que le cumul de dogmes et de rites que sont en essence les religions vise à soumettre les peuples. N’oublions pas qu’au Portugal l’emprise de l’église catholique est très forte et que l’Inquisition a fonctionné de manière implacable. La seule chose que j’attends dorénavant de l’histoire du monde c’est que cette horrible institution soit en voie de disparition.
L’ironie qui semblait flotter presque toujours sur le visage de Gérard Hulin se transforma en un rictus amer. Il était voltairien et persuadé que toutes les religions utilisent la peur de la mort pour manipuler la vie.
– Ils les effraient avec l’au-delà, dont on ne sait rien, pour contrôler l’ici-bas qui est la seule chose dont on est sûr.
– Tu ne changeras jamais mon cher ami ! Je ne pense pas que le tremblement t’ait surpris à l’intérieur d’une église !
– Sache qu’il faut visiter les églises de loin en loin et n’oublie pas tous les merveilleux trésors qu’elles renferment. Or, j’aime ce qui est beau. Lisbonne n’était certes pas à ce moment-là une grande ville et ne l’est guère encore aujourd’hui mais elle possède de grandes richesses dans ses églises et ses palais. Elle possédait d’importantes réserves d’or et de pierres précieuses ! Je vous garantis qu’on pouvait acheter les bijoux les plus beaux dans les boutiques et lieux d’affaires qui florissaient partout.
– On a toujours dit qu’elle disposait d’un commerce des plus prospères.
– Indiscutablement ; mais force est de reconnaître que le reste du pays n’était pas riche, on dit même que des grandes entreprises britanniques contrôlaient le commerce de l’or avec le Brésil, au demeurant une humiliation et une honte pour le pays. N’oublions pas que le Portugal fut une grande puissance colonisatrice durant les derniers siècles.
– Je me souviens d’avoir entendu de la bouche de mon cher père qui avait parcouru ces terres, que Lisbonne, forte de ses activités commerciales et autres richesses, était l’une des villes les plus connues d’Europe. Ceci dit, on n’en parlait pas moins de ce pays en évoquant toujours la crainte de l’Inquisition.
– La Sainte Inquisition faisait trembler les voyageurs protestants qui débarquaient dans les ports. On ne peut pas comprendre qu’un tribunal religieux pourchasse les gens de la sorte. Et encore pire, les gens les plus nécessiteux. On me raconta un jour qu’un pêcheur, qui ne savait pas lire, fut brûlé en autodafé pour un livre considéré interdit qu’on trouva dans sa maison. En vain le pauvre homme jura qu’il l’avait trouvé sur la plage avec les restes d’un naufrage et qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il contenait parce qu’il ne savait point lire… Il fut brûlé pour de vrai, tout entier !
– C’est effroyable, monsieur Hulin.
– Sans nul doute, madame.
– Je suppose, Gérard, qu’un tremblement de terre aussi important, fait bouger un peu plus que la terre sur laquelle on marche.
– Manifestement. Cela ne fait pas le moindre doute que plus rien ne fut pareil même pas pour la théologie qui dut remettre en cause certaines questions apparemment infaillibles.
– C’est cela ; la terre trembla au Portugal et avec elle trembla la conscience de l’Europe, cher ami.
– Tu ne dis rien, ma chérie… Est-ce que la désinvolture de Gérard t’effraie ?
– Pardon, madame, je n’aurais peut-être pas dû parler avec cette franchise, mais comme tu le sais, mon cher Jacques, que je suis un bavard incorrigible. Pourtant, je n’ai fait qu’exprimer mes propres opinions, probablement erronées.
– Oh ! Vos opinions ne m’ont nullement effrayée ! Je pensais seulement à l’Inquisition. Je ne pourrai jamais comprendre cette manière d’imposer une croyance par la torture et la mort.
– Vous êtes très intelligente, mais je vous assure qu’aucune personne exempte de manipulation religieuse ne peut comprendre pareille sauvagerie. Pourtant, il arrive que le peuple soit frappé brutalement pour qu’il reste soumis. La noblesse et les rois agissent de la sorte et le clergé en fait tout autant. J’ai déjà appris que la dissidence conduit au feu ou à d’autres tortures.
– La pensée doit être libre si nos actions ne portent pas préjudice aux autres. On ne doit refuser à personne le droit de penser par soi-même.
Gérard fit une pause pendant qu’il buvait une gorgée de vin.
– Il est clair, Olympe, continua Jacques, que Gérard est un ami en qui nous pouvons avoir entière confiance, mais il est dangereux de répandre ces pensées comme s’il s’agissait de moineaux.
– Cependant, cher Jacques, l’interrompit Hulin, ne perds pas de vue que les temps que nous vivons sont des temps nouveaux ; les gens se réunissent dans des salons et des maisons particulières et je t’assure qu’on y parle de la question humaine et divine.
– On dit aussi qu’il existe des réunions organisées par des femmes et que parfois elles invitent des écrivains, des philosophes et des hommes politiques qui expriment librement leurs opinions.
– Vous, madame…
– Olympe… s’il vous plaît.
– Merci beaucoup, Olympe, je serai enchanté si vous m’appelez Gérard ; c’est la moindre des choses que je peux espérer d’une femme que a une pensée si actuelle et innovatrice. Même si cela peut paraître incongru, les idées et les mœurs de l’ancien régime sont décapées de la poussière accumulée durant des siècles. Parfois je me demande s’il peut y avoir une limite. Les temps changent énormément, et bien que j’aie pu vérifier durant ma longue vie que c’est la liberté des idées qui fait le plus défaut, nous sommes au siècle des Lumières, et cela, mes amis, rend toute situation imprévisible.
– Vous exagérez un peu, non… les idées sont importantes, mais les personnes ne changent pas du jour au lendemain.
– Bien entendu, Olympe, mais il faut admettre que cette époque génère des penseurs qui remettent en question ce que l’on croyait intouchable : la religion, le pouvoir du clergé, la monarchie… en fin, ma chère, de nouvelles lumières semblent donner le jour à un temps nouveau.
– Et cela est magnifique. Précisément, l’un des effets du tremblement de terre de Lisbonne fut que les gens ne pouvaient plus comprendre qu’un dieu miséricordieux, qui s’occupe dit-on des petits oiseaux de la forêt, ait permis un fléau si dévastateur capable de frapper toute la population : enfants et vieillards, mendiants et tout-puissants… tous ont été victimes de la colère d’un dieu terrible. Voltaire lui-même a beaucoup écrit à ce propos.
– Voltaire ? Comme j’aimerais le connaître !
– Entendu, Olympe. Bien qu’il soit déjà un peu âgé, j’ai ouï dire qu’il parlera bientôt au Lycée, précisément sur le sujet qui nous occupe.
– Pourrons-nous nous y rendre, Jacques ? J’aimerais tellement l’écouter !
– C’est d’accord, chérie, moi aussi ça m’intéresse. Mais Gérard, continue ton récit sur le tremblement de terre de Lisbonne.
– Justement depuis peu de temps on a nommé comme premier ministre, Sebastiâo de Melo, Marquis de Pombal. Il est le favori du roi Joseph I er depuis longtemps, et pourtant l’aristocratie portugaise le déteste à mort parce qu’il est le fils d’un riche propriétaire terrien. Mais je puis vous assurer que ce ressentiment est réciproque car le premier ministre exècre les nobles pour leur corruption et leur inutilité. On dit qu’il a gagné le titre de marquis à la sueur de son front et que sous le slogan « s’occuper des vivants et enterrer les morts » il a entrepris la reconstruction du Portugal. Quant à moi, je crois que personne d’autre que lui n’a fait autant pour son pays.
– Je suppose que dans une telle situation, faire quelque chose et le faire bien est méritoire.
– C’est une évidence, surtout si nous considérons qu’il y eut cent mille morts et que la dévastation fut générale.
– Force est de reconnaître, poursuivit imperturbable le voyageur, que le roi Joseph I er reçut un héritage désastreux de la part de Joâo V et que lui-même s’intéressait davantage à la chasse, aux fêtes et au théâtre qu’aux besoins de son peuple. Nous savons bien, chers amis, que les rois et toutes leurs cours, y compris les évêques riches et puissants, se soucient plus de l’apparat, de l’ostentation et des divertissements que des besoins de leurs sujets… J’ai bien peur que ceci ne soit inhérent à toutes les monarchies absolues du monde.
– Y compris en France, le pays le plus important d’Europe, où la monarchie est en marge de tout et le mal-être du peuple est évident. Mais oublions cela et écoutons ce que Gérard doit nous conter sur le tremblement de terre.
– Je suis enchanté de rappeler ces moments qui, bien que douloureux, font date dans l’histoire moderne et dans ma vie personnelle, surtout si on a la chance d’avoir survécu pour le raconter.
– Assurément, Gérard ; vous avez eu beaucoup de chance.
– Le hasard… le destin ont comploté pour que ce samedi premier novembre 1755, jour de la Toussaint selon l’église catholique, nous étions en train d’accoster sur le port de Lisbonne.
Les yeux mi-clos, en quête de ses souvenirs, il continua de chercher ses mots qui le conduisaient à remémorer le jour le plus dur de toute sa vie.
– Nous accostâmes à l’aube, poursuivit-il. Avant neuf heures du matin je me trouvais dans une auberge du centre de la ville où je déjeunais plantureusement. Une demi-heure après, peut-être un peu avant, nous entendîmes un bruit effrayant comme si un monstre préhistorique sortait des entrailles de la terre la dépeçant en mille morceaux avec ses griffes vigoureuses. Sans que nous ayons eu le temps de dire un mot, tout se mit à bouger avec une violence exceptionnelle. Le vacarme des objets tombés par terre, les cris des gens et l’impression que le monde se déchirait en lambeaux, remplirent ces minutes interminables.
J’ignore le temps qu’il dura mais il me parut une éternité. On a parlé de six, sept ou huit minutes, mais je vous assure que je vécu ce laps de temps comme un siècle d’épouvante d’où je craignis de ne jamais voir l’issue.
– Quelle horreur ! osa s’exclamer Olympe.
– S’il est vrai que l’enfer existe, ce que nous vivions-là était son horrible antichambre.
Jacques gardait un silence expectant ; il savait que son ami avait été là-bas, mais jamais il n’avait entendu ces détails de sa propre bouche.
– La première secousse fit trembler les édifices et la peur se propagea dans toute la ville. Ce premier tremblement de terre fut suivi par un second plus dévastateur que le premier et en quelques minutes s’écroulèrent palais, églises, murs, toits… Tout s’affaissa devant nos yeux terrifiés, y comprises ces constructions si solides qui avaient bravé des siècles. La nature en colère semblait prise de folie au milieu d’un grand fracas.
Après une pause douloureuse, il but une gorgée de vin.
– Il y eut encore un troisième tremblement qui paracheva la dévastation. Le palais Royal, le Théâtre de l’Opéra, qu’on venait d’ailleurs d’inaugurer, des archives, des bibliothèques… Mes chers amis, même la lumière du soleil s’enfuit sans crier gare : un nuage de poussière dense et grise se déposa sur toute la ville comme pour occulter tant de désastres. Et pourtant la journée était lumineuse et éblouissante telle une promesse !
– Et où étais-tu, Gérard ? Qu’étais-tu devenu ?
– Ouf !, respira-t-il avec soulagement, les souvenirs reposent dans une nébuleuse de bruits, de cris, de poussière… Je sortis dans la rue en jouant des coudes et en titubant comme tout le monde. Blessé et exténué, j’errai d’un endroit à l’autre, fouetté comme un poupon en tissu, je me relevai plusieurs fois regardant horrifié un spectacle de mort et de destruction sans précédents. Je crois que j’ai marché pendant longtemps sans savoir très bien où je me trouvais ni ce qui venait de se passer. Je suppose aussi que j’ai dû perdre connaissance dans quelque endroit car dès que j’ai pu reprendre mes esprits, la nuit s’était propagée avec indolence sur une ville en ruines.
– Cela a dû être effroyable.
– Oui, Olympe, effroyable… Devant un événement de la sorte on se rend compte que les paroles ne nous servent plus car elles sont incapables de transmettre l’horreur que l’on vivait à ce moment-là.
– Cher Gérard, peut-être est-il préférable de laisser cette histoire pour un autre moment.
– Ne t’en fais pas, Jacques, j’imagine que mon état d’inconsciente m’a empêché d’en voir davantage.
– Peut-être c’était mieux ainsi.
– En vérité, je n’en sais rien, Olympe, car, lorsque la poussière a commencé à se déposer, un horrible incendie… en réalité, c’étaient plusieurs incendies à la fois que l’on voyait dans différents endroits de la ville, s’embrasant dans un grand feu qui menaçait d’anéantir tout ce qui restait encore sur pied à Lisbonne. Palais, églises, monastères, simples maisons… Le feu détruisit ce qui avait échappé au tremblement de terre.
– Grands dieux… que de malheurs en même temps !
– Comme tu le vois, Olympe, la nature dans son incessant travail de construction peut devenir, à un moment déterminé, poussée par des forces que nous ignorons, une arme destructrice d’une énorme efficacité.
– Je suppose que c’est à ce moment-là que l’être humain est conscient de sa propre fragilité.
– Tout à fait exact. Je me suis senti comme un pantin, emporté par une force supérieure et inconnue. Mais ne croyez pas, mes chers amis, que les malheurs avaient pris fin. Il reste encore quelque chose de spectaculaire et d’ahurissant.
– Encore… Gérard ?
– C’est ainsi Jacques ; vers onze heures du matin de nombreuses personnes s’étaient regroupées sur le port en quête d’un peu de sécurité et je vous assure que ce qui se produisit était impressionnant : la mer se retira à grand bruit et découvrit l’espace rempli de vieilles coques d’anciens naufrages.
– Comment est-il possible que la mer se retire ? requit Olympe ouvrant des yeux ébahis.
– Comme je vous le dis ; on dirait que la mer recule pour reprendre de la force et nous montrer ensuite sa puissance sous forme de vagues gigantesques qui vinrent se briser tel un cyclone contre la rive nord du Tage. Croyez-moi, les eaux se fracassèrent dans un râle de mort et trois vagues géantes retombèrent sur le rivage et sur la terre ferme du port d’Alcántara et de El Terreiro do Paço, emportant tous ces pauvres gens qui étaient venus là pour y trouver un refuge.
– Qu’est-ce que c’était ? Un raz-de-marée ?
– Je le pense. En effet, les bateaux qui se trouvaient à ce moment-là sur le port se détachèrent violemment de leur ancre, choquèrent les uns contre les autres et contre le quai comme s’ils étaient pris subitement d’une folie collective. Les embarcadères situés le long du fleuve ne résistèrent pas non plus au choc des vagues et furent détruits le long de la rive. Beaucoup de personnes périrent noyées.
– Mon Dieu… le feu, l’eau…
– Oui ; ils périrent écrasés sous les décombres, brûlés dans les incendies, ou noyés dans les vagues impressionnantes qui se formaient à même le port.
– Que s’est-il passé ensuite ? Est-ce qu’il y a eu d’autres secousses ? demanda Jacques qui n’imaginait pas l’ampleur de la tragédie.
– Bien sûr… Beaucoup de personnes crurent que c’était la fin du monde et que bientôt on allait entendre les trompettes célestes annonçant le Jugement Dernier. Je me souviens d’un homme désorienté qui criait à tue-tête tous les péchés commis sa vie durant. Ceux qui étions encore vivants nous ne pouvions pas nous enfuir, tout était bloqué par les décombres et la peur d’une nouvelle secousse nous paralysait.
– Et le roi ? Qu’est-il arrivé à la famille royale et à toute sa cour ?
– C’est curieux, mais rien ne leur est arrivé. Ce fut un pur hasard. En effet, comme c’était un jour de fête à Lisbonne, jour de Toussaint, ils avaient décidé de quitter la ville et s’en éloignèrent comme avertis à temps par un souffle divin… vous pouvez me croire, j’ai failli devenir croyant.
– Ne sois pas comme ça, Gérard, toi-même tu l’as dit : « les dieux ne pouvaient pas faire la distinction entre les uns et les autres »… ce fut un pur hasard.
– Par contre, le roi Joseph Ier, eut dès lors une peur bleue de se trouver sous un toit.
La nuit avait avancé au rythme accéléré du récit à la première personne que Gérard Hulin avait fait avec moult détails. Quand les échos de cette longue veillée se furent dilués, Olympe parvint jusqu’à son lit trop éveillée pour pouvoir s’endormir. Comme cela lui arrivait fréquemment, dans la solitude de la nuit, les vieux fantômes reprirent vie peu à peu. Mais cette fois-ci ce n’étaient pas les siens, Gérard Hulin les avait laissés sur la table comme quelqu’un qui dépose un verre de vin ou une serviette pliée. Les yeux clos par le sommeil, Olympe vit des spectres tourmentés qui s’enfuyaient des ruines ; d’autres étaient projetés au loin par les vagues comme des marionnettes.

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