Quand il fait triste Bertha chante
136 pages
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Quand il fait triste Bertha chante , livre ebook

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Description

Dans ce récit admirablement écrit, l’auteur rend hommage à sa mère, Bertha. Cette grande dame noire à l’énergie et à la générosité exemplaires, «amoureuse de l’amour», vient de mourir. Rodney, son fils aîné, raconte l’enfance bleue au pays natal, leur chemin d’exil, elle à New York, lui à Montréal. Le fils dialogue avec la mère. Lui, il est celui qui a grandi sous la dictature, qui rêvait d’être écrivain et qui parvient à mettre des mots sur la colère, la peine, la joie, le courage et l’amour. Elle, elle est la mère qui porte la mémoire du «pays-pourri» et la lumière de l’espoir. La parole de Bertha, poignante et belle, fait entendre la musique et la dignité de cet art d’être mère.
Nous nous sommes trahis.
Moi, par fatigue, je suis parti. Fatigué de recommencer la même histoire. Fatigué de ces simagrées de démocratie. Fatigué d’une transition qui n’en finit pas. Fatigué de vivre si loin de mes rêves. Fatigué de tant de misères, de haines et de trahisons.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2020
Nombre de lectures 12
EAN13 9782764442203
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
RÉCITS
Passion Haïti , Hamac/Septentrion, Montréal, 2016 ; Éditions Grandvaux, Paris, 2019.
Haïti, Kenbe la ! , Éditions Michel Lafon, Paris, 2010.
POÉSIE
Nous ne trahirons pas le poème , Mémoire d’encrier, Montréal, 2019.
Moi tombée, moi levée , Le Noroît, Montréal, 2016.
Je suis la fille du baobab brûlé , Mémoire d’encrier, Montréal, 2015.
Jacques Roche, Je t’écris cette lettre , Mémoire d’encrier, Montréal, 2013.
Récitatif au pays des ombres , Mémoire d’encrier, Montréal, 2011.
J’ai un arbre dans ma pirogue , Mémoire d’encrier, Montréal, 2004.
Cantique d’Emma , ÉditionsVwa, Chaux-de-Fonds (Suisse), 1997 ; Éditions Mémoire, Port-au-Prince, 2001.
J’avais une ville d’eau de terre et d’arcs-en-ciel heureux , Éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1999.
Pierres anonymes , Éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1994.
Voyelles adultes , Éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1994.
Graffitis pour l’aurore , Imprimeur II, Port-au-Prince, 1989.




Projet dirigé par Danielle Laurin, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Marylène Plante-Germain
Révision linguistique : Flore Boucher
En couverture : Photomontage à partir de l’œuvre de © Hélène Jayet / Virginie - Colored Only Project
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Quand il fait triste Bertha chante / Rodney Saint-Éloi.
Noms : Saint-Éloi, Rodney, auteur.
Collections : Collection Littérature d’Amérique.
Description : Mention de collection : Littérature d’Amérique
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20200083813 | Canadiana (livre numérique) 20200083821 | ISBN 9782764442180 | ISBN 9782764442197 (PDF) | ISBN 9782764442203 (EPUB)
Classification : LCC PS8587.A288 Q83 2020 | CDD C843/.54—dc23

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2020

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2020.
quebec-amerique.com




À Mireille Pérodin Jérôme , femme courage .



J’avais rêvé que j’étais condamnée à mort, alors que j’étais innocente.
Et je ne me défendais pas.
— Revendique tes droits, me dit-elle.
— Dis non quand cela ne te convient pas.
— Demande ce que tu veux.
— Ce sera oui ou non.
— Je vais essayer, avais-je promis, mais ce n’était pas facile.
Ken Bugul


Bertha, ma mère
Je vous parle de Bertha.
Bertha est morte.
Cette phrase existe, je la répète pour douter de chaque mot. Pour revenir au passé, à l’enfance, pour renouveler le dialogue, faire le tour des histoires et des silences. J’apprends la leçon d’une mère à un fils, et la leçon d’un fils à sa mère. Ce lien si fort a fait de nous des êtres d’étincelles. Comment réparer l’outrage qu’est la mort sinon mettre en musique ces mots qui ressemblent à une lettre d’amour à la mer, une berceuse à la mère morte ? Existe-t-il une prophétie qui projette un jour le fils dans la peau de la mère ? Des images envahissent ma mémoire : une mère aimante et belle, un parfum de tilleul familier, le goût de la terre natale, et ce bout de ciel bleu.
La voix de Bertha parle en moi.
Ses yeux me fixent.
Je suis désormais ma mère.


Ceci n’est pas un livre
Bertha dit : les femmes et les hommes naissent et meurent. Pour éviter les cauchemars, ils font des enfants et des choses tantôt commodes tantôt odieuses qu’ils nomment leurs œuvres.
Ne se proclament jamais miracles les miracles. Les humains prennent d’assaut les vertiges, filent parole déliée, mythes et légendes, poussent terres et forêts, grandissent mers et étoiles, dévirent ciels et lumières, chantent couleurs et sables, scandent fleurs et oiseaux.
Le plus grand soleil que vous connaissez ?
Le sourire d’un enfant.
Le plus beau de tous les dons ?
Le chant de la rivière.
Ainsi parlait Bertha.
Ceci n’est pas un livre. C’est un cerf-volant qui trace la voix de Bertha. Testament d’une mère à son fils.


Le coma de Bertha
En apprenant la nouvelle, je vieillis de vingt ans. Le visage creuse ses rides. La main perd ses assises. Les doigts tremblent. C’est pas une voix. Plutôt le répondeur. La machine débite les mots, dans une tonalité glauque et indifférenciée. J’écoute le message de ma sœur Ertha annonçant l’hospitalisation de Bertha. Elle a glissé sur une marche de l’église, elle est dans le coma. Au mot coma, j’ai un pincement au cœur. Bertha n’a pas une haute idée du sommeil qu’elle confond avec la paresse. Elle dort peu la nuit. Se réveille tôt et se couche tard. « Dormir est la petite sœur de la mort », dit-elle. Le mot coma veut dire glisser hors de soi, tomber dans un sommeil profond et inutile. Je n’arrive pas à associer le mot coma avec Bertha. Dans le dictionnaire, pour être sûr, j’en vérifie le sens : « État grave caractérisé par une perte de conscience. »
J’appelle Ertha. Comme elle habite en banlieue de Montréal, je comptais lui rendre visite. Je tombe sur le répondeur. Je compose le numéro de mon frère Lolo, qui vit à deux coins de rue de Bertha, au Connecticut. Lolo dit qu’il m’a téléphoné la veille mais n’a pas laissé de message. C’était trop sérieux pour confier sa voix à une machine. Il a parlé à Ertha mais ne lui a pas tout dit de l’état de santé de Bertha. Ertha n’est pas, selon lui, en mesure d’accueillir la nouvelle.
Lolo me raconte les faits, avec dans la voix une tristesse qu’il essaie de dissimuler à coup de petits rires secs.
Bertha se rend à son église de la rue Church. Aux funérailles d’une fidèle, elle aide à la préparation de la cérémonie. Elle descend l’escalier menant au sous-sol. Elle glisse et sa tête heurte le mur. Tout le monde s’affaire autour d’elle pour lui prêter main-forte. Peu de temps après, elle se relève, déclare que tout va bien et que ce n’est pas encore l’appel du Seigneur. Le pasteur insiste pour qu’elle accepte un moment de repos et s’allonge sur une chaise. Après, elle se reprend en main. Tantôt à la cuisine, tantôt dans la grande salle, elle décore les allées et chante avec le groupe Dames. Elle se tient tellement occupée que personne ne se rappelle qu’elle vient juste de glisser et de tomber.
Puis, elle mange. Elle chante, comme elle aime le faire, ses airs préférés. Présente, enjouée et serviable. Vers quatorze heures, à la fin de la cérémonie, le pasteur la reconduit chez elle. Dans la voiture, tout près de sa maison, elle vomit. Elle perd connaissance. Le pasteur l’amène à l’hôpital le plus proche. Là-bas, comme le cas les dépasse, ils la transfèrent à un autre hôpital. Elle est reçue à l’urgence. Le pasteur appelle alors Lolo, qui arrive sur les lieux, très vite. « Ne perdons pas espoir. Dieu est Grand », répète le pasteur.
Trop tard. Trop tard.
Selon les infirmières, le sang envahit déjà la tête. Elle est tombée le matin, le sang a eu le temps d’affluer, d’affluer et de causer à l’intérieur de terribles dégâts. Tout se passe à l’intérieur. À l’hôpital, ils installent une machine qui l’aide à respirer, et qui la garde en vie.
J’essaie de suivre Lolo, de peser chacun de ses mots. Ma main tient bien le téléphone mais j’ai envie aussi de ne rien entendre. Je porte machinalement le regard à la fenêtre sur la fine neige qui glisse, lente et rythmée, en cette nuit montréalaise.
« Cela veut-il dire que tout est fini ? »
Bafouillant, il répond : « Presque… On peut dire comme ça. »
À l’hôpital, on montre la résonance magnétique à Lolo. Ni la science, ni les humains, ni les dieux ne sont capables à ce stade de faire quoi que ce soit. Pour être certain que la nouvelle est effectivement ce qu’il vient d’entendre, Lolo, ayant peur de ne pas saisir le sens de certaines expressions anglaises, demande à son épouse d’écouter les propos de l’infirmière. Ils inventent toutes sortes de trucs, de jeux et d’astuces pour réveiller Bertha. Ils racontent des histoires et des blagues en créole, en anglais et en français. Ils citent les versets et psaumes de la Bible que Bertha répète tous les jours. Ils crient le nom de Solina, leur fille cadette que Bertha adore. L’infirmière tente de son côté à plusieurs reprises de la réanimer. Selon elle, la chose à faire est que « les proches de Bertha la visitent dans les prochaines heures ».
Ça a l’avantage d’être clair. C’est une question d’heures. Bertha m’attend pour partager avec moi un ultime secret.
J’appelle un ami, Ralph Holly, médecin, pour avoir son point de vue. Il me pose quelques questions. Il m’apprend que la personne qui s’est adressée à Lolo, ce n’est pas une infirmière : elle est plutôt médecin. Les femmes, dans les hôpitaux, on les appelle infirmières même quand elles sont médecins. Pour Ralph, le diagnostic a tout l’air d’une hémorragie cérébrale. « Pas grand-chose à faire si le sang envahit le cerveau. » Ensuite, j’appelle mon amie Kenelle, infirmière. Elle a peur que ce soit quelque chose d’irréparable à la manière d’une chaudière qui explose.
La conversation se déroule un dimanche, le dimanche 1 er janvier. Kenelle me dit ses vœux du Nouvel An, son amitié et sa tendresse, kenbe la frè m ! Tiens bon, frère ! Elle me console pour Bertha, qui traverse de l’autre côté de la frontière dans l’intimité de la lumière.
Je pense fort à Maman pour qui le dimanche n’est pas un jour à prendre au sérieux. « C’est pas sérieux, dimanche », fait-elle avec de grands gestes dans les airs. Lâcher. Lâcher prise. Tout oublier. Tout recommencer. Dire simplement que la vie est belle et que ça va aller demain ou après-demain. Les autres jours de la semaine, on ne compte pas sur une table bien garnie ni sur une quelconque joie, on demande aux heures de filer vite fait. Le dimanche, au pays, fait exception à la règle. On ouvre grand portes et fenêtres pour que puissent entrer les effluves de la douceur de vivre.
Tous les jours ne s’appellent pas dimanche.
On mise gros sur ce jour où s’expriment générosité et bonté. Les radios jouent à fond le jeu. De partout, ça résonne. Les animateurs créent une ambiance d’euphorie. Les tubes se suivent et ne se ressemblent pas. La bombance crie ses couleurs. On mange et danse, ventre déboutonné. Les hommes ne ratent pas l’occasion de tirer leur épingle du jeu. Certains se débattent dans les combats de coqs, pariant jusqu’à leur chemise. D’autres grimpent, tard le soir, à la Place des héros, les mâts enduits d’huile, pour dénicher au haut du poteau un sac de cadeaux et quelques saucissons sous les applaudissements de la foule.
Finies la misère et l’humiliation des heures de jeûne forcé. Le ciel est plus bleu et plus serein qu’à l’habitude. On exige une halte à la misère, jouant qui au domino, qui au poker, qui au bingo, qui au cerf-volant… étirant à dessein chaque minute pour oublier les coups bas de la vie et la fatigue du mot demain. On se vêt des couleurs les plus criardes. Danse. Chante « Deux jours à vivre. Le troisième, c’est la mort ».
Abandonnons-nous à la fête. Demain n’appartient à personne. Tournons la page. Vivons comme des êtres humains. Dimanche n’est pas un jour pour la tristesse. C’est le jour du repos, de la joie et de la lumière.
Ainsi parlait Bertha.


La photo en couleurs du douanier
Ertha se souvient de Grand-père Tino, son ami et confident. Tino a glissé comme Bertha. Pour lui, il n’y a pas eu de sursis ni de coma. Ertha n’accepte pas l’idée de la mort de Bertha. Le coma, cette grosse migraine, devra aller jusqu’à la journée d’après. On n’entre pas dans la mort comme on loue une chambre d’hôtel sur la route, pense-t-elle. Le matin, en allant au Connecticut, Ertha ne laisse pas de place à l’idée de la mort de Bertha. Elle va visiter sa mère pour lui souhaiter bonne année. C’est tout.
Bertha depuis quatre jours est dans le coma. Ertha s’attend à pénétrer dans la chambre d’hôpital, à lui parler comme auparavant. Contrairement à sa dernière visite, elle ne goûtera pas à sa cuisine si réconfortante. Elles ne seront pas entre elles non plus à faire la chronique des choses et des gens du pays. Ertha la secouera de toute sa force pour contraindre le corps d’arrêter sa chute, lui intimera de ne pas glisser et de respirer calmement, sans la machine. Bertha écoutera sa fille, sortira de sa torpeur et de son monde ouaté pour recouvrer sa conscience.
Ertha se prépare à lui raconter quelques bonnes blagues. Des ragots sur cette cousine, la dernière fille de Tonton Boudin, qui, en une semaine, a foutu dehors trois maris. Ensemble, elles évoqueront le souvenir de la défunte Jeannine, la reine du Nord, comme l’appelle sa mère, qui avait deux amants. Les deux amants portaient le même prénom : Yves. Par chance, ils étaient départagés par leur physique. L’un svelte, nommé Ti Yves, et l’autre grand, Gros Yves. Ti Yves et Gros Yves en sont venus aux mains sur la galerie du pasteur le jour de la Saint-Valentin. La nouvelle est arrivée au pays-pourri et a même fait la une des journaux.
Ertha cassera du sucre sur le dos de son ex, Marx, qui préfère se cacher sous le lit ou se faire passer pour un retardé mental aux yeux des fonctionnaires de la sécurité sociale au lieu de travailler à l’usine. Ils sont divorcés depuis deux ans. Elle se débrouille pour trouver du travail. Lui, il réclame une pension alimentaire, une compensation de trente mille dollars. La raison : Yves a peint trois fois la maison au cours de leurs vingt années de ménage. Bertha rira à gorge déployée, frappant au creux de ses deux mains, hurlant de sa voix grave : « Parle-moi de ça, Mafi. Ton homme vaut trente mille pets. »
Partis de Montréal, G. et moi longeons la route, nous relayant pour conduire. Ertha est à l’arrière et parle de son nouvel emploi. G. habite à Fort Lauderdale. Il enseigne les mathématiques au secondaire. Il a également des charges de cours à l’université. Venu à Montréal pour les fêtes de fin d’année, il a repoussé son vol pour nous accompagner. G. est le petit ami d’Ertha. Sa présence me rassure. Aller au Connecticut à partir de Montréal prend un temps fou en transport en commun. Comme Ertha ne conduit pas sur les autoroutes, ce serait difficile de faire la route à deux. Puis, G. pourrait aider avec Ertha au cas où.
Ertha vient de fermer sa garderie : la clientèle se fait de plus en plus rare, et les parents inventent toutes sortes d’astuces pour ne pas payer. Maintenant assistante-cheffe cuisinière dans un hôpital de vétérans, elle croit que sa situation s’améliorera. Elle promet d’éliminer les cartes de crédit qui l’enfoncent dans le cercle infernal de la dette. La seule ombre au tableau est l’autoroute. Ertha conduit depuis dix ans, mais ne se résigne pas à s’engager sur les autoroutes, cet entrelacs de voitures qui se croisent, se bousculent et s’évitent. La vitesse, le bruit et la précision lui font peur. Cela semble trop chaotique pour son cœur. Elle a essayé une fois, elle a eu le tournis.
Elle a raconté à Bertha, la veille de la chute, les signes de sa phobie. Le nouveau poste constitue une excellente opportunité. En autobus, le trajet est de trois heures alors qu’avec l’autoroute, ce sera au total trente minutes. Bertha lui a dit : « Si des dizaines de femmes prennent l’autoroute tous les matins pour aller travailler dans leur voiture, tu n’inventeras rien si tu te décides à prendre l’autoroute. Tu ne seras qu’une femme parmi des millions à faire tourner la roue de la vie. Alors, si tu veux mon avis, prends l’auto, car aujourd’hui, les aveugles, les analphabètes, les cadavres s’arrangent pour circuler sur les autoroutes. Toi qui vois. Toi qui es debout. Toi qui as déchiré tes jupes sur les bancs d’école. Je ne vois pas en quoi l’autoroute peut être un handicap. Puis, avec la volonté du Seigneur, tu trouveras la vitesse que commande l’autoroute. »
Ertha a promis à Bertha d’accepter le poste sans hésiter.
À la frontière, le douanier, un jeune homme blanc, livide et impatient, ne comprend pas que G. habite à Fort Lauderdale, visite sa petite amie à Montréal et traverse la frontière, destination Connecticut, alors que sa mère vit à Boston. Les douaniers ne sont pas faits pour les équations à variables multiples. Cela doit être simple pour eux. Blanc. Nègre. Jaune. Arabe. Terroriste. Communiste. Hétéro. Criminel. Innocent. Le douanier ne pose pas de question à Ertha, qui paraît si bouleversée. Il respecte au moins la tristesse. Ou comme c’est une femme, il ne voit pas de dangers. Il s’acharne sur les hommes à qui il pose les questions les plus anodines. L’immatriculation de la voiture. Le contrat de location. Le pays d’origine. Le nom de la mer qui mouille la terre natale. Le taux d’analphabétisme. La date de la dernière épidémie de choléra. Le fantasme du dernier président-à-vie-et-à-mort au pays-pourri. L’emploi. Le statut matrimonial. L’adresse au Connecticut. La dernière visite médicale. Le nom du premier ami d’enfance. Le mets favori. La maladie avec laquelle tu vivras toute ta vie. L’âge de ta première peine d’amour. Le douanier me questionne pour la troisième fois sur la raison de mon voyage. Je réponds que ma mère est malade et que je lui rends visite. De quoi souffre-t-elle, renchérit-il. « MY MOTHER IS DYING », dis-je.
Il s’est empressé de nous remettre les passeports.


Le décès de Bertha
Au Connecticut, Lolo et son épouse, Soline, nous accueillent, indiquant de la main le chemin menant à l’appartement de Bertha, situé à dix minutes à pied de leur maison. L’hôpital, nous dit Soline, n’est pas trop loin non plus. G., Ertha et moi sommes contents d’être là, après six heures de route. Mon amie Kenelle, venue de Boston, attend depuis une heure, avec ses deux plats : la soupe au giraumont du premier janvier dite soupe de l’indépendance et le lambi. Les autres mangent la soupe, la portion de lambi m’est dédiée.
Mon frère Hébert a promis de nous rejoindre. Il habite dans le Bronx, à deux heures de route. Ce serait l’occasion d’une réunion de famille. Lolo m’informe qu’Hébert a changé d’avis. Il a visité Bertha il y a deux jours, il couve une petite grippe et préfère attendre. Hébert a aussi précisé pour les assurances de Bertha. Il connaît l’agente. Lolo confirme pour les assurances et souligne l’état des finances de Bertha. Bertha a tout planifié. Ses économies permettront de faire face aux dépenses, soutient-il.
Lolo raconte l’accident : la chute à l’église, l’indisposition, le premier hôpital, le transfert, l’accueil des médecins, l’accompagnement du pasteur et la visite des membres de l’église, etc. La situation n’évolue pas. Soline approuve tout de la tête, apporte certaines fois de légères nuances. La veille, une infirmière a appelé pour annoncer que Bertha était à sa dernière heure. Lolo a recommandé de tout faire pour la garder en vie.
Ertha perd ses moyens, se jette par terre. Elle hurle : « Quel tracas ! Qu’est-ce que j’entends. Il n’en est pas question. De qui parlez-vous ? De quoi parlez-vous ? Bertha ne mourra pas. »
Je tiens sa main gauche, et G., la main droite. Ertha se calme lentement.
Depuis deux jours, de partout, je reçois des appels : témoignages d’amitié, de sympathie et de condoléances. Certains en profitent pour recommander des traitements, proposer un mode de guérison ou un soulagement pour Bertha. Untel me conseille : « Toujours insister auprès des médecins. Les hôpitaux sont comme les banques. Ils volent notre argent. Aux États-Unis, à l’hôpital, s’ils réalisent que tu n’es pas riche, t’es foutu. Ils te mettent en isolement jusqu’à ce que vienne la mort. » « Cette affaire n’est pas simple, renchérit un autre. Bertha est âgée de soixante-douze ans. C’est trop jeune pour mourir. Il te faut regarder de l’autre côté. La chute à l’église est suspecte d’autant que l’église du pasteur gagne en popularité. Cela ressemble à une offrande au diable. Parle un peu aux Esprits. Ouvre les yeux. Frappe à d’autres portes. Une petite chute ne tue même pas un bébé aujourd’hui. » Cette personne conclut en me recommandant quelques hougans capables de redresser la situation.
Mon parrain, Franck, m’a appelé. Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus. Il me parle de la lente progression de sa maladie et me donne des nouvelles de ses enfants. Il évoque la catastrophe des dernières élections aux États-Unis. Il revient à ses parents décédés et me confie les difficultés que représentent ces moments pour un fils. Il me conseille d’aller jusqu’au bout. Nous avons, dit-il, « la chance d’être d’une autre pâte. Nourris par la nature, nos os, muscles et membres sont façonnés par la pierre. Nous avons été moulés par la terre, le ciel et la mer. Au temps de Bertha, la nourriture sortait de la nature pour renforcer les os. Il n’y avait pas de chimie pour empoisonner les gens. Nous sommes des enfants de la montagne. L’air qu’on respirait était de l’air. Bertha se lèvera un matin et ouvrira la porte de l’hôpital pour retourner chez elle. Les docteurs crieront miracle ô miracle. Bertha va défrayer les chroniques. On lira à la une des journaux : FEMME NOIRE CAMPÉE DROIT DEBOUT AU MILIEU D’UN COMA ».
Selon Hébert, la machine gardera Bertha en vie. « J’ai été à l’hôpital. J’ai demandé de changer le traitement. On a administré des médicaments à Bertha. Pas question de débrancher. Le pasteur demande aux fidèles d’aller en grand nombre à l’hôpital pour que tout le monde se rende compte que Bertha n’est pas seule au monde. »
Un certain monsieur m’appelle de New York. Spécialisé en droits et accidents, il décline son nom : maître Fortuné Richer. « L’église, puisque c’est un lieu public, a des assurances. Le pasteur et l’église sont la personne publique propriétaire dudit domaine public. Engage la poursuite et tu gagnes la cause. Tu n’as pas à bouger le petit doigt. Je t’envoie des papiers. Tu n’as qu’à signer. C’est de l’argent cash . Nous sommes en Amérique. Et en Amérique, tout se paie. »
On ne s’appelle pas Fortuné Richer pour rien.
Nous nous apprêtons à prendre la route pour l’hôpital, quand Lolo s’aperçoit qu’il a raté un appel. C’est l’hôpital. Lolo rappelle l’infirmière, qui l’informe que Bertha passed away . Sorry . Sorry . J’entends au téléphone les mots passed away . Ils nous attendent avant de procéder à la levée du corps. Lolo et moi, dans la chambre, pleurons. Nous retournons au salon où tout le monde attend debout. Ils devinent tout à nos visages atterrés. Kenelle aide Ertha à se relever. Debout, elle hurle sa rage et sa peine : « Avec qui vais-je converser longuement tous les dimanches ? » Tout le monde pleure.
Avant de partir pour l’hôpital, nous annonçons le décès à Hébert et à Serge, le frère de Bertha, qui vit à Montréal. Ertha parle à Hébert et lui dit que nous attendrons un peu avant de rendre publique la nouvelle. Kenelle soutient que « si un doute quelconque persiste, nous pourrons toujours exiger une autopsie ». Nous devons envoyer un message clair à tout le monde. Ce soir ou demain, nous serons en mesure de donner les informations avec les précisions nécessaires : le coma, le diagnostic, la mort, le lieu et la date des funérailles. Hébert réagit en haussant la voix. Ertha me passe le téléphone. Je joue au sage, et remplis mon rôle d’aîné de la famille : « Frère, nous devons être sereins et forts pour faire ce deuil. » Il m’écoute. Je lui avoue que tout le monde a de la peine. « En attendant, ne fais pas grand-chose. Ne dis rien à personne. Donnons l’information d’une même voix pour que les gens ne nous assaillent pas. »
Hébert est triste. Il pleure dans son cœur. Je sens sa voix lointaine, à la fois vague et lourde comme s’il vivait un décalage. Il réalise que Bertha, sa mère, est décédée.
Arrivés à l’hôpital, Lolo, Soline et Solina, leur fille, Ertha, G., Kenelle et moi faisons face à ce corps allongé sur le lit, et à ce visage si paisible que cela paraît irrévérencieux. Bertha est là, étendue ainsi depuis des jours. Elle ne bouge pas. Nous sommes chacun en train de pleurer Bertha. Chacun à sa façon cultive des larmes pour pleurer la mort.
J’appuie ma tête contre le visage de Bertha. Je lui dis combien elle est belle. Je lui dis merci. Pour l’air que je respire. Pour le vivant que je suis. Pour les couleurs du ciel. Pour la mer encore bleue. Pour le jour et le crépuscule. Pour le cœur qui bat. Je lui déclare ce que j’ai de joie, de doute, de passion, de douleur, d’amour et de beauté, je lui dois tout. Je lui dis respect. Mais, entre nous, tout est toujours secret. Il n’y a jamais de démonstration. Pourquoi rompre le pacte ? Bertha n’aime pas les honneurs ni les remerciements. Cela la met mal à l’aise. Je touche sa joue gauche. Je caresse une mèche de ses cheveux. J’effleure sa main droite. Nos corps sont les mêmes. Nos souffrances aussi. Nous sommes deux oiseaux, même plumage, même envol, dans le même ciel du pays-pourri. Sauf que moi, ce sera pour plus tard.
L’infirmier précise qu’elle est partie confortablement. « Ici, c’est la machine qui l’a aidée. Pour ses derniers jours, tout s’est bien passé. Nous avons tout mis en place pour lui épargner la souffrance. Qu’elle aille bien à son rythme et soit confortable pour traverser de l’autre côté. »
Nous demandons à rencontrer le médecin pour voir si quelque chose aurait pu être envisagé. L’infirmier tente de le rejoindre. Le médecin est en salle d’opération ou s’occupe d’un cas urgent. C’est bien une femme. Elle promet de nous rencontrer aussitôt qu’elle a du temps libre. Nous insistons auprès d’un autre infirmier, qui nous conduit dans la salle d’attente. Dix minutes plus tard, la docteure nous salue. Les visiteurs sont priés de quitter la salle. Elle se présente, docteure Marjorie Théodore, et nous adresse ses condoléances. « Quand Bertha est arrivée à l’hôpital, la situation était déjà trop grave pour tenter quoi que ce soit, dit-elle. La résonnance magnétique révèle que le sang avait déjà envahi le cerveau. Il s’agit, confirme-t-elle, d’une hémorragie cérébrale. »
Kenelle lui pose des questions quant à la physionomie de Bertha. Dans ce type de cas, on observe une enflure au front ou à la tête. À voir Bertha, tout semble normal. Selon docteure Théodore, « Bertha est la personne la mieux accompagnée médicalement ». Nous évoquons avec elle la possibilité d’une autopsie. « Si vous la voulez, demandez-la. Cela coûte plus de deux mille dollars. » « Croyez-vous que le cas de Bertha mérite une autopsie ? » lui dis-je. « C’est de l’argent jeté, fait-elle. L’autopsie est pratiquée quand on ne connaît pas la cause de la mort. C’est très clair, en ce qui concerne Bertha. »
Docteure Théodore nous invite à consulter la résonance magnétique pour constater l’afflux du sang dans le cerveau. Je décline. Je n’ai pas envie de voir cette partie blanche dans le cerveau, représentant ce sang qui déborde. Mais une petite voix me dit : « Vas-y, jusqu’au bout. Tu seras en paix avec toi-même. » Je suis dans le couloir, une infirmière est déjà postée devant l’ordinateur. Après les présentations d’usage, docteure Théodore récupère la résonance. Une grande partie de l’image est de couleur blanche. « Tout ce qui est blanc, c’est le sang répandu dans le cerveau. Dans un tel cas, aucun médecin ne peut envisager un quelconque traitement. » Nous lui disons merci. Elle me serre dans ses bras. Dans ce serrement de cœur, je l’entends murmurer comme une sœur : « Nous sommes ensemble, dans la douleur, l’amitié et la tendresse de Bertha. »
Ce moment ultime à l’hôpital nous réconforte. Peut-être la mort fait-elle écho à la vérité de nos propres insignifiances. Nous en sortons un peu ragaillardis. Ertha est confiante bien que triste. Nous improvisons au rez-de-chaussée de l’immeuble de l’hôpital une courte réunion. Le pasteur Jean Rénel Chéry à qui Léopold annonce au téléphone la nouvelle répond : « Le Seigneur est Grand. Sa volonté nous conduit vers les cieux. » Le pasteur est à l’église pour une réunion. Je lui demande une rencontre d’urgence afin de fixer la date des funérailles et de prévoir les principaux aspects de la cérémonie.
À l’église, nous attendent le pasteur et son épouse, sœur Rita. Ils nous saluent avec amitié, relatant leur relation avec Bertha et son rôle au sein du groupe Dames. Le pasteur communique sa version des faits, en tous points pareille à celle de Lolo. Il nous fait visiter l’église, s’arrêtant dans l’escalier à l’endroit précis où Bertha a glissé. Je lui dis merci d’avoir accueilli Bertha dans son église. Elle y a trouvé une famille. Merci d’avoir été le bon berger qui a guidé Bertha. Je dis aussi merci à son épouse, sœur Rita. Je demande au pasteur de célébrer les funérailles. Nous visitons la salle du sous-sol tandis que le pasteur nous raconte tout. L’église est une ancienne synagogue. Comme les Juifs ont abandonné, il y a trois ans, la ville, il en a profité pour acquérir la bâtisse, et a entrepris les travaux de rénovation. L’église, selon lui, constitue la première grande initiative de notre diaspora au Connecticut. C’était le poumon économique des États-Unis avant la fuite de la bourgeoisie industrielle. Les pays-pourriciens préfèrent vivre à Boston ou à New York. L’immigration des pays-pourriciens au Connecticut remonte à 2004, à la suite du départ du président Aristol Prophète Lebruni du pouvoir. Ce sont des pays-pourriciens peu éduqués, selon le pasteur. Ce qui a contribué à stigmatiser la communauté. L’église joue un grand rôle pour les jeunes Noirs. « Quand la police et la municipalité ont vu mon travail auprès des jeunes, ils m’ont félicité », ajoute-t-il avec une pointe de fierté. « Ils reconnaissent le travail d’insertion sociale et la mission citoyenne de l’église », insiste-t-il.
Le pasteur est abondant en paroles. Il raconte que Bertha lui a demandé une fois, alors qu’il était malade : « Pastè, èske ou manje ? » Pasteur, est-ce que tu manges ? Il ne cesse de témoigner de la générosité de Bertha.
Sœur Rita passe en revue quelques moments forts. Ayant commandé des uniformes pour le Groupe Dames, elle a fixé un prix pour les tissus et la couture. Plusieurs membres de la chorale ont jugé l’uniforme trop cher. Elles se sont rassemblées pour proposer des échelles de prix et un nouveau tissu. Bertha a dit : « Sœur Rita, pour l’église et pour le Seigneur, donne-moi ce qui est le plus beau et le plus cher. »
« Mon mari le pasteur Chéry et moi, nous décidons de prendre en charge les dépenses liées aux cérémonies », conclut sœur Rita. Je refuse : « Non. Non. Pour les funérailles, donne-moi ce qui est le plus beau et le plus cher », dis-je en riant.
Ertha ajoute : « Bertha est un hymne à la joie, je vous prie de ne pas faire des funérailles tristes. C’est une grande dame. Elle mérite un vrai festin. »
Ce sera une belle fête ! Pasteur Chéry intègre un petit orchestre de jeunes musiciens. Après la mise en terre est prévu un buffet pour deux cents personnes. On a composé le menu : soupe au giraumont, consommé de cabri, pâtés de diverses sortes, sandwiches, fruits et salades. Pour les boissons : eau, vin, liqueurs, chocolat, jus. La date est fixée au samedi 8 janvier, à neuf heures. Nous avons convenu d’informer tout le monde, en diffusant la nouvelle auprès de la famille et des personnes clés dans différentes villes des États-Unis et du Canada. La journée est effarante, tellement de vies et de morts.
Nous avons quitté le Connecticut à vingt et une heures. Nous nous sommes donné rendez-vous pour vendredi, la veille de l’enterrement. G. et moi avons conduit dans cette nuit douce, noire et profonde. Nous avons traversé ces villes et villages bercés par la chaude lumière de l’hiver.
Pour nous garder réveillés, Ertha invente des dizaines d’histoires. G. et moi, nous alternons au volant. La nuit est paisible et grosse d’appréhensions. Les premières lueurs du jour percent sous nos yeux. Trois jours plus tard, nous allons emprunter le même chemin. Je ne pense à rien. Je suis les rares phares dont les voitures franchissent la route. Je fais le vide dans mon corps et dans mon esprit. Je conduis à mon rythme jusqu’à la frontière. Je regarde les lumières de Montréal. Je suis déjà de l’autre côté, chez moi, avec une peine dure comme une pierre chauffée à blanc. Ertha poursuit son monologue, G. lutte contre le sommeil. Et moi, je roule, évalue l’épaisseur de la neige et songe au calme d’une étoile que j’ai adoptée sur la route, dans un coin perdu du ciel. Je suis entré dans le silence tranquille de cette aube enneigée de Montréal.


Le corps de la mère morte
T’es là, étendue dans ton cercueil. C’est ce que les autres nomment ta mort. Moi, je n’en sais rien. Tu me regardes avec cette quiétude capable d’effacer toutes les peurs. C’est la dernière fois que je te parle. Trop de choses se bousculent dans ma tête. Je murmure tout près du cercueil le mot merci. Merci. Ce mot est mon héritage. J’ai pleuré avant même d’apprendre la nouvelle. Des larmes timides. À vrai dire, je sens l’irréparable. Je me trompe rarement quant à la force des sentiments. Mon corps est si connecté à ton souffle que je me fie à cette intuition. Faussement vague. Cette chose de disloqué que je pressens en moi. Je devrai envisager un printemps et une histoire, traverser montagnes, mers et miroirs pour te rattraper. Le corps est une éponge. Il balance toutes les vérités. Il s’obstine à tenir ce langage brut qui paralyse tout. Les larmes se veulent craintives. Je suis inconsolable. Je joue ma propre tragédie. Je m’invente la scène rien qu’avec ton image, ce visage happé par la mort. Ton visage, ce grand soleil qui rit dans mon cœur. La tristesse fait son lit en moi, pourtant j’ai une folle envie d’en rire. Ça, c’est pas la mort . Personne ne nous a enseigné cette chose-là. Il n’existe aucune géographie pour le corps de la mère morte. Cette mort a tout l’air d’une plaisanterie. Bertha n’est pas morte. Elle fait une de ces drôleries féériques qu’on lui connaît, elle va sûrement se ressaisir, comme l’enfant qui fugue découvre soudain au milieu du chemin l’horizon trop vaste et consent à refouler son orgueil pour revenir au lieu-dit de sa demeure.
L’expérience de l’absence et de la mort est une émotion à la fois puissante et absurde.


Des funérailles pas comme les autres
Je te regarde, étendue au fond du cercueil, belle et sereine, avec ton air insoumis qui jure avec les couleurs trop nettes de l’uniforme du groupe Dames que tu portes. Le groupe rassemble les femmes aînées de l’église, membres de la chorale. Sœur Rita, l’épouse du pasteur, pilote ce groupe qui, tous les jours, rend grâce à Dieu. Ces dames représentent la ruche qui fait tourner la maison du Seigneur.
Je fixe la petite fleur jaune épinglée au revers de ton corsage. Je cherche un détail précis pour mieux te voir, dans ton amplitude. Je m’approche de toi de plus près. Nous connaissons cet art de vivre face à face, presque corps à corps, dans ces espaces exigus que nous avons longtemps habités. La pauvreté ne nous a pas laissé ce loisir qui consiste à vivre distants l’un de l’autre, aller et venir confinés dans deux corps distincts. Nous avons été toujours tout près l’une de l’autre, longeant ces deux pièces du quartier Bois-Cochon au pays-pourri où tout se dit d’un même élan, la joie comme la douleur, dans une chaude familiarité. La mort ne va rien changer à nos habitudes. À nos renoncements et loyautés.
De mes doigts, je touche ton visage.
Je promène ma main sur ce visage qui part dans la lune, et qui finira un jour poussières d’étoile. Je me rappelle tes leçons, avec les mots chrysalide, chenille, papillon. Chenille, la chrysalide ne sait rien de son destin de papillon. Selon toi, ni le présent ni l’avenir ne sont tracés. Chacun creuse sa voie : son avenir ou son trou. Tu as ce langage qui dit la pédagogie du bonheur ou la fatalité du malheur, pour toi, l’un ou l’autre, c’est pareil.
Le soleil ou la lune, quel astre choisis-tu ?
On n’en sait rien. « La vie sait donner. La vie sait reprendre ce qu’elle a donné. » Tu répètes pour la énième fois cette phrase que tu as introduite en chacun de tes enfants. Tu nous as légué quelque chose qui ressemble à l’incertitude, le doute vertigineux d’exister. La vie réserve des surprises. La mort aussi. Je te parle sans cesse. Je divague même. Je te parle afin de te garder près de moi. Seulement à moi. Je t’arrache au temps, et aux murs trop blancs de cette église. Aux autres qui, pourtant, comme moi et avec autant de légitimité, te revendiquent.
Je t’arrache aussi à ce temps d’avant, à ces regards qui fouillent dans ta vie de femme, d’amante, de mère. Encore, je touche ton visage. J’essaie de t’enrouler dans mes doigts pour ne plus mourir, pour ne pas répéter ce verbe intolérable. Pour ne pas glisser. Pour ne pas tomber. Pour ne pas partir loin du cercle de nos vies. Je te place loin des regards, loin de la grammaire, loin de la morale. Loin de l’exil. J’essaie d’être le bon fils que je n’ai jamais été.
Au fond de moi, je sais pourtant que tu veux partir. Les autres qui pleurent ta mort ne savent pas que la mort, c’est ce que tu as toujours souhaité. Ce sera notre secret. Les êtres humains, les femmes, dis-tu, trimballent des secrets qui nourrissent les étoiles. Ne cherche pas midi à quatorze heures. Laisse les autres avec leurs illusions.
Ne dis rien. Garde tes mots et tes blessures. Pars loin de moi. Toi, tu n’as jamais les deux pieds sur terre. Tu habites un pays bleu, ensoleillé et prospère. Tu te réserves, adolescente, un bout de ciel où tu délimites, souveraine, le périmètre de ton royaume. Tu es dans ta vérité aujourd’hui. Tu as sur nous une longueur d’avance. Tes yeux percent les horizons de lumière. Tu es ailleurs. Loin. Loin de toi. Loin de moi. Loin de nous. Promets-moi une chose : souris et veille sur nous. Sois là-haut celle qui ne s’étonne de rien. La mère qui rit de tout, surtout de toi et des situations les plus tragiques, la mère qui s’envole, légère dans les nuages.
Tu veux vraiment mourir. Tu t’en fous, en effet. Ta mère, Contita, si âgée, ne sait pas que tu es couchée dans ce cercueil. Elle observe le mouvement des rues de sa fenêtre. Elle se plaint de cet amoncellement de neige à Montréal qui colonise les vitres de son appartement. Elle vérifie son téléphone. Votre voix est votre unique présence au monde. Votre manière à vous de vous aimer. Par l’entremise du téléphone, vous priez, conversez, riez et continuez à rester debout, malgré les tribulations de la vie. M’entends-tu ? Elle attend ton appel, Contita, reprenant le chant de victoire sur la mort : Lè lapè va fèt nan syèl la nou va la , quand y aura paix au ciel, nous y serons. Et toi, tu choisis de claquer la porte. Sans dire « Amen ma sœur. Paix à la maison ma sœur. Que la volonté du Seigneur soit faite ma sœur ». Tu l’as piégée, Contita, elle qui garde près de son lit la robe de ses funérailles, son large chapeau noir, répétant depuis quarante ans qu’elle va mourir un jour de pluie, en plein été. Elle espère que tous ses enfants, ses petits-enfants et ses proches l’accompagneront. Elle est très sûre de sa victoire sur la mort et de sa résurrection. Elle veut rassembler tout ce que la vie a séparé, par sa mort. Ce matin, tu empruntes ce chemin, droit devant. Tu marches vers ta paix. Elle, elle demeure, flottante dans son appartement de Parc-Extension, à Montréal, à espérer ton coup de fil et une quelconque visite pour oublier sa solitude. Je regarde les traits de ton visage apaisé et te donne la route. Je ne sais pas si je m’adresse à toi ou à moi : « Pars. Pars. Pars. »
Tout le monde se présente à l’église. Costumes. Cravates. Robes longues noires. L’orchestre s’installe. La chorale aussi. L’heure a sonné. Fatidique. C’est ton heure. C’est ton peuple. C’est ta scène. C’est ton dernier rôle. Pars. Quitte à bien jouer la partie. Défais-toi de ton corps vivant. Beauté à toi. Force à toi. Lumière à toi. La vie a été trop amère. La misère a tellement avili les nôtres. La dernière heure, osons douceur et fluidité, pour pouvoir entamer deux pieds devant, la tête haute, ta nouvelle route. Je n’entends pas toutes les voix qui t’interpellent, en se signant ou en frôlant le cercueil, ces voix qui te confient leurs histoires, te rappellent quelques habitudes ou te reprochent quelque chose, seulement je vois les Dames de l’église, habillées comme toi, fortes en gestes et émotions, chacune avec sa peine mal contenue, chacune avec ses larmes tantôt légères, tantôt extravagantes, chacune avec sa fierté et sa colère. J’ai mesuré la profondeur des liens qui vous unissent. J’aligne les rôles : pareilles en uniforme, debout pour elles et couchée pour toi, vous vous regardez et vous tenez peut-être entre vous, dans la plus stricte intimité, ce dialogue dont les femmes entretiennent le feu, initiées et complices d’une pareille mémoire.
Y a-t-il entre vous un quelconque pacte, une dette d’amitié, la promesse de combattre ensemble le malheur des femmes, en chantant ces chants aux accents d’éternité qui montent jusqu’aux cieux ? Cette dame, elle avance, résolue. Elle apparaît, longtemps après. Loin derrière le groupe des Dames. Elle prend tout son temps pour marcher. Elle ne marche pas, elle danse plutôt ta mort. Elle fait le tour du cercueil, mesurant ta longueur ou ce qu’il te reste d’entraves. Puis, elle commence son interrogatoire : « Bertha, kouman ou ye, vye sè m ? Sa ou fè nou la ? Sak pase lakay la ? Nan men kiyès ou kite nou ? » Comment vas-tu ? Et la maison ? Pourquoi nous abandonnes-tu ? Elle n’accepte pas ta mort. Tu l’as trahie. Un grand gaillard la serre dans ses bras, disparaissant avec elle dans le couloir.
Tu lui racontes ta vie d’avant. Tes enracinements, tes révoltes et tes combats. Tu retraces avec elle ton parcours d’exilée. Tu parles de tes quatre enfants, et des hommes de ta vie. Elle et toi, vous partagez la musique de l’existence et l’urgence de l’espoir. Elle te choisit comme amie et sœur. Pour la vie. Elle t’ouvre son cœur. Elle t’avoue l’impossibilité pour ses cinq fils, des ouvriers noirs, d’habiter ces villes qui les rejettent, les emprisonnent, puis les aspirent dans une lente agonie d’hommes meurtris dans des corps trop vigoureux. Des failles de l’existence, elle tisse son chant et son lit. Ainsi, elle parvient à chasser mauvais airs et déveines cordées. Vous faites ensemble le deuil du pays natal. Vous avez entre vous quelques joies et ce pacte d’honneur incassable. Elle revendique sa part de toi. Seule, elle tourne autour de toi. Elle te regarde longuement. Elle ne peut pas se détacher du cercueil. Ça sent la bagarre. Sa peine est si grosse qu’elle finit par toiser le cadavre. Non, elle ne veut pas de cadavre. Elle t’interdit de mourir. C’est un manque de respect et un si grave délit que de mourir sans prévenir. Elle ne veut pas de cercueil. Elle veut une amie. Sa sœur. Une amie vivante. Une amie pour la vie. Un être qui puisse rire et chanter. Pleurer et danser. Inconsolable, elle déchire tous les souvenirs. Défie la mort. Et demande des comptes à Dieu. Et surtout à toi. Elle ne comprend pas le fait que tu sois tombée et que tu aies glissé dans cette zone blanche qu’est la mort. Faut bien un jour prendre le parti d’engueuler les morts au lieu de les pleurer pour qu’ils cessent de mourir.
Tu aurais pu résister en barrant la route, en frappant les poings, en fermant ta conscience, en disant non à ce monstre qui vole ton souffle. Tu n’as rien fait. Tu as souscrit à ton sort. Tu glisses. Lentement. Peut-être que la mort est cet abandon à la fatigue accumulée des jours. Tu rends les armes. Tu ne veux plus continuer à revendiquer ta part de lumière et de miracles. Tu ne veux plus être celle, inébranlable, qui convoque hier, demain et après, avec les mêmes sortilèges. Tu refuses d’être cette femme qui combat des dictateurs, des ennemis de toutes espèces. Tu renonces à cette femme qui prend plaisir à asséner les mêmes vérités comme « la douleur d’une femme est pour toutes les autres femmes ». Non, tu ne veux pas faire partie de ces femmes dignes, stoïques, fidèles, comme ils le disent, ces femmes poto-mitan, qui colmatent toutes les brèches pour que la vie tourne au quotidien et que les poètes louangent dans leurs épopées lyriques.
Le plus important aujourd’hui, et tu le décides, c’est de fermer les yeux. Cela suffit de vivre, d’attendre et d’espérer. De veiller et de prier. Arrive le moment où on lâche les amarres et tourne avec le vent, rien que pour que le vent tourne, tourne le vent quoiqu’il advienne. Arrive le moment où tout être humain désire ne plus être un corps. Un muscle. Un cœur. Une abeille. Une douleur. Un arbre. Une histoire.


Le matin enneigé
« Tu es une enragée. Tu n’es pas normale », répétait Tante Alita.
Pour tes funérailles, tu invoques la tempête. Toi, fille de la pluie et du soleil, tu contrains à ton dernier jour la neige à tomber dru. À glisser sur ces maisons alignées que l’on devine à peine. La neige frappe fort aux fenêtres.
Dehors, il fait blanc de blanc. Des silhouettes se dégagent sous le poids de la blancheur, et filent droit à l’intérieur de l’église. Il est rare qu’il neige autant au Connecticut. Au moment où tu étends ton corps, la ville salue ton départ. Tu t’assures d’un juste retour des choses. Que les rues s’en souviennent et que la neige se retourne sur ton passage.
Au moins, cette fois, tu vaincs la solitude.
Tu n’es pas seule dans la chute. Tu attends ton peuple, qui se prosternera à tes pieds. Tu es un cadavre populaire. Tous ces gens qui se déplacent pour toi et qui te font leurs adieux, grosse fierté, n’est-ce pas ! Tu dois rire discrètement. Tu aménages la scène avec brio. Tu entretiens ta légende. Tu nous pièges. Avec le mauvais temps, pensons-nous, seuls les intimes, la vraie et belle compagnie, seront de la cérémonie. C’est mal te connaître. Les gens défilent et s’activent autour du cercueil, et ils versent quelques larmes, pour bénir ta route et pour saluer ta mémoire.
Les flocons dansent et se bousculent, scintillant dans la lumière du jour. Je ferme les yeux et je suis cet enfant imprévu, ce caca sans savon, cet enfant au père évanescent, qui grandira selon la volonté des dieux. Je suis cet accident d’une nuit qui pousse dans ton ventre alors que tu es une jeune fille ignorant tout des choses de la vie, cet enfant qui t’oblige à te réfugier au fin fond de ta province de Chatry, auprès de ta grand-mère Tida, pour laver ton honneur, pour ne pas être une de plus, une de trop, du lot de ces filles pauvres, sans défense, engrossées par un monsieur de la haute, un monsieur comme il faut. Le genre de monsieur qui, même en rêve, ne viendrait pas te visiter. Il ne pouvait pas venir danser dans ta tête ni chevaucher tes mystères. Il ne pouvait pas manger dans ta main. Au pays-pourri, les règles sont si strictes que les barrières dressées de partout auraient empêché la rencontre. Tu n’aurais jamais pu évaluer la distance entre ton corps et le sien.
Je suis ta honte et ta fierté.
Ta défaite et ta rédemption.
C’est notre secret. Je t’embrasse. Peut-être une dernière fois. Je suis ton Pèpi, le gamin de Cavaillon, le petit Blanc de Chatry, comme ils disent, la promesse du quartier Bois-Cochon, le petit Nèg à la peau claire sur qui les voisines misent centimes et espoirs.
Ce matin enneigé, face à toi, dans ton cercueil et face à la neige recouvrant les vitraux de l’église, je suis cet enfant qui n’avait jamais vu la mort de si près.


Mourir en pays étranger
Tu me regardes.
Pourquoi je te donne ce pouvoir. Pourquoi j’écris « Tu me regardes » alors que tu choisis d’abandonner la partie, et que tu te retrouves loin, très loin de moi depuis si longtemps. Aujourd’hui, tu n’es plus là. Tu n’écoutes pas nos hurlements. Tu nous observes d’un air amusé. Je ne sais jamais trop ce qui t’inquiète dans la vie, le man que ou l’opulence. Tu ne te plains jamais. Tu accueilles les honneurs comme les imprécations. Tu es toi-même, dans ton entièreté, femme baobab, ta force est égale à tes dérives.
Tu as un mot pour chaque situation. Tu parles peu. Pour fuir le labyrinthe des échecs. Pour ne pas maudire le jour. Pour garder vivants les rêves. Pour donner au soleil sa part de soleil. Tu amènes sur toute ombre un restant de clarté. Passé soixante ans, chaque jour est un bonus gagné sur la loterie de la vie, dis-tu.
Pourquoi franchis-tu la colline de la mort ? Tu glisses, le verbe glisser t’appartient. Tu tombes, le verbe tomber t’appartient. Tu changes de vie et de corps comme tu le désires. Tu ne te cantonnes jamais dans un mirage. Tu avances avec le vent et te fais vent, tu sèmes vagues, écumes puis tu récoltes les mers de coquillages.
C’est ta vie vue de la fenêtre. Humble et pleine. C’est ainsi que tu gagnes. C’est ainsi que tu perds. Gagner ou perdre, qu’importe. Tu ne te fais jamais équation. Tu ne sais pas compter. Tu ne calcules pas les mornes abrupts qui mènent à ta maison. Tu chemines sans regret. « Le ciel ne cache jamais l’immensité de son bleu. L’espoir dort là-haut. Toujours là-haut », répètes-tu.
Encore, tu me regardes, allongée dans ce cercueil, de ce regard qui dit la force d’exister, la sérénité, l’élégance d’être de ta légende. Sans fortune particulière. Sinon ton regard franc, ton rire infini, ta façon d’aller et de revenir, sans contracter la moindre dette, comme si toute la terre dansait avec toi ta danse et sur ton propre rythme. Entre nous, il y a une somme de blessures et de mots. Je te regarde, je demeure pourtant persuadé que c’est plutôt toi, écrivant « Tu me regardes ». Toujours toi qui donnes. Toi qui regardes. Une part de toi s’ancre dans tout ce que ta main rompt et partage. Je suis incapable de me rappeler la moindre chose que je t’ai donnée. C’est toi qui gères les comptes de nos vies, comptable de nos échecs comme de nos illusions, tu en gardes les clefs. Tout est à ta merci. Toi qui veilles. Pour l’école. Pour le pain. Pour la tenue vestimentaire impeccable. Pour les cheveux brossés et huilés. Pour le respect de soi et de l’autre, infaillible. Pour les ancêtres. Pour le pays. Pour la famille. Sept du côté de Contita. Et dix-neuf du côté de ton fameux père, Tino. Dix-neuf au moins, dit-on. Car au moment des fêtes de fin d’année, il y en a toujours un ou deux qui s’ajoutent au lot. On ne dit rien quant aux enfants. On accepte d’élargir le cercle. Il n’y a jamais de doute à propos de la paternité. La ligne n’est jamais fixée. À partir de dix-neuf, on décide de fermer les yeux et de ne plus compter. Les enfants entrent et sortent, et un jour ou l’autre, ils revendiquent leur géniteur, par hasard.
Tu es l’aînée de la famille. Tu joues ton rôle de pourvoyeuse. Tu travailles pour soutenir tes frères et sœurs. C’est comme ça. Vous êtes cinq sœurs, et tu n’es jamais la première à porter la robe achetée. Ce que tu achètes est pour les autres. Ton salaire est partagé en petits lots de quatre ou cinq. Pendant longtemps, c’est le seul salaire de la famille. Tu n’avoueras jamais ces choses-là.
Je regarde autour. L’église se remplit, malgré la tempête. Tes amis et la famille répondent à ton dernier appel. La trompette du Seigneur répand son doux chant. Je croise des regards compatissants. Ils viennent des États-Unis et du Canada. Certains arrivent même du pays.
Mourir à l’étranger, ça ressemble à ça, cette cérémonie en noir et blanc sous la grosse neige. Je comprends pourquoi les gens du pays-pourri détestent mourir à l’étranger. Ils veulent retourner mourir en paix chez eux pour que leur corps repose sous la terre qui les a vus naître. La mort, là-bas, au pays où est planté leur ombilic, c’est un tout autre rituel, avec assemblée d’audienceurs, de saltimbanques et d’ivrognes. On dirait un carnaval où la danse de la mort croise la contredanse de la vie. Le sentier est le même qui débouche sous la même fenêtre, avec les mêmes cris, les mêmes sagesses et les mêmes peurs. Les gens disent que tu retournes en terre Guinée au pays de tes ancêtres. Tu retournes au commencement de toi-même pour boucler la boucle.

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