Raconter l Est ontarien
150 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Raconter l'Est ontarien

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
150 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Prolongeant géographiquement le Québec à l’ouest, l’Est ontarien ressemble sur une carte à un grand rectangle, bordé au nord par la rivière des Outaouais et à l’est par le fleuve Saint-Laurent.
Ce vaste territoire regroupe cinq comtés : Prescott et Russell, Stormont, Dundas et Glengarry. Il est pratiquement aussi grand que l’Île-du-Prince-Édouard et est constellé d’un grand nombre de villages et de petites villes, dont le caractère rural s’efface peu à peu pour faire place à une urbanité grandissante.
Le concours d’écriture que les Éditions David lançaient au printemps 2019, « Racontez-nous l’Est ontarien », visait à rassembler des textes qui évoquent ce milieu, mais aussi les gens qui l’habitent, les histoires qui y circulent, la culture ou les lieux qui l’animent, bref ce qui en fait son caractère unique.
Les quarante textes qui composent ce recueil ne prétendent pas bien sûr tout vous dire à propos de l’Est ontarien, mais ils vous offriront assurément un très beau voyage à travers cette région si particulière, qui demeure un important bastion de l’Ontario français.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 janvier 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895977490
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

RACONTER L’EST ONTARIEN
DÉJÀ PARU
Raconter Vanier Collectif, 2017.
Raconter l’Est ontarien
Collectif
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Raconter l’Est ontarien.
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20200153021 | Canadiana (livre numérique) 20200153129 |
ISBN 9782895977216 (couverture souple) | ISBN 9782895977483 (PDF) | ISBN 9782895977490 (EPUB)
Classification : LCC PS8255.O5 R33 2020 | CDD C843/.608097137— dc23

Les Éditions David remercient le ministère du Patrimoine canadien, à travers le Fonds d’action culturelle et communautaire, pour sa contribution financière à ce projet.


Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-695-3339 | Télécopieur : 613-695-3334 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 er trimestre 2020
PRÉFACE
À LA LECTURE des textes de Raconter l’Est ontarien , vous plongerez doucement dans l’univers de gens fiers d’une région bercée par un fleuve majestueux, une rivière légendaire et ponctuée de villages, d’églises et de fermes centenaires.
Non seulement les paysages de l’Est ontarien sont séduisants, mais l’histoire régionale est d’autant plus captivante à découvrir. Cette histoire est façonnée par une abondance de légendes, d’anecdotes, d’histoires et de récits racontés par des gens désirant faire miroiter les secrets et les beautés de leurs villages. Vous serez ainsi frappés par leur fierté indéniable pour leur culture et leur région.
J’avoue avoir moi-même vécu, dans les années 1980, un coup de foudre pour l’Est ontarien et j’accuse ici le Théâtre de la Vieille 17. À l’époque où j’habitais Kapuskasing, dans le nord de l’Ontario, cette troupe était venue présenter Hawkesbury Blues de Jean Marc Dalpé et de Brigitte Haentjens, et j’avais été envoûté par les personnages authentiques de cette pièce ainsi que par leur vécu et leurs ambitions. Dès lors, il me fallait absolument visiter la région de naissance de mes grands-parents paternels afin d’apprécier davantage ce coin de la province si éloigné du mien. Ayant parcouru depuis la plupart des routes qui sillonnent cette région à prédominance agricole, j’ai constaté à quel point l’Est ontarien constituait un point d’ancrage dans l’imaginaire franco-ontarien. Et cette richesse culturelle s’étend aux quatre coins de l’Ontario français, contribuant à l’essor d’une communauté fière et déterminée.
Ce recueil vous donnera l’occasion d’y voyager, au gré des mots et des images d’une quarantaine d’auteurs. À votre tour de subir un coup de foudre…
Pierre Labelle
Membre du jury
LIEUX D’ERRANCE
L’ÉTÉ OÙ J’ÉTAIS NYMPHE
Minuscule et fragile
transparente et délicate.
Je suis déposée, seule,
un point, le départ sur une feuille.
Une mine de marques
anciennes et éternelles.
J’aurai mille sœurs et mille frères
que je ne connaîtrai jamais.
Vert d’eau, d’émeraude et d’empire
je rêve en jade.
Asclépiade.
Mon seul objectif :
trouver le soleil.
Les jours et les nuits
se multiplient.
Vert kaki.
Vert-de-gris.
Tous les verts de l’œil,
que la glace ne peut refléter.
Je suis maîtresse des prairies,
reine des champs,
déesse du jardin
de l’Est ontarien.
Membrane asséchée,
temps évaporé.
Dent percée,
prête à dévorer.
L’éclat impatient,
la faim me sortent
de ma coquille.
Je suis émancipée.
Le travail commence.
Un nouveau cycle,
une nouvelle progéniture.
Rayée d’un camouflage inconvénient,
je suis victime de mon histoire.
La genèse de ma descendance
que je dois porter vivement sur ma peau.
Je suis exposée et susceptible.
Les jours filent et les nuits sont interminables.
Je suis enroulée de solitude.
Mon bouclier, ma foi,
mon seul rempart comme proie.
Le jour,
des cris viennent du ciel.
Battement d’ailes
qui plonge et rate son coup.
Une chance échappée,
mais d’autres viendront.
Le monde est grand,
le temps, un lampion
qui éclaire mon refuge
comme un phare.
L’aube venue,
la rosée évaporée.
Je me glisse de tige en tige.
Vorace.
Je dévore mon abri
pour rassasier ma faim
qui ne cesse jamais.
Mais me voilà un jour,
je suis finalement bourrée.
Je ralentis. Je songe.
Je cherche un hangar pour m’abriter.
Des fils conducteurs d’un milliard d’années
m’attachent et me suspendent.
D’une ficelle de soie, ma vie dépend.
Tout ce que je suis, je mue.
Mon intérieur devient mon extérieur.
Vert d’eau, d’empire et d’émeraude,
je suis jade.
Orné de perles en or et de citrine,
le temps me fusionne comme une boule de cristal.
Aventurine, malachite et diopside.
Vibrations.
Oscillations.
Frémissements.
Après une pause bien méritée,
je féconde mon futur dans mon enclos.
Ma chair fond et renaît
comme un million d’étoiles.
Une métamorphose du temps,
pour écheniller ma vie antérieure et
oublier mon présent.
Soleils et lunes,
patience et solitude.
La gestation de mon futur
emballée par une crêpe de riz.
Le parchemin de mon destin
marqué par le temps
de toutes celles et de tous ceux venus avant
et qui viendront après moi.
Moment propice, culminant.
Je ressens un craquement.
Soudainement, mon monde tremble.
Je ne peux me retenir ; je dois m’ouvrir !
L’air d’une nouvelle journée m’atteint.
Mon enveloppe se défait.
Je m’échappe.
Abdomen gonflé.
Tête première.
Funambule.
Ma peau, le trapèze, mes membres, les cordes.
Mes pieds, garnis de dents, s’agrippent.
Frénétique, à la coquille vide,
mon nouveau corps oscille et attend que la gravité
m’étire,
me vide,
m’éponge
par la chaleur et le vent
qui me fanent
pour donner forme
à ma liberté.
Dans mon dos,
des ailes d’onyx et de cornalines se déploient
contenant un milliard d’écailles
qui racontent notre histoire
comme un chiromancien.
Éclairs électriques.
Pulsions squelettiques.
Je bats et je me souviens.
Les murmures qui boucleront
le blanc de nos yeux.
Un courant de voix,
un chant ancien
m’appellent pour la grande aventure
qui me mènera loin de mon terrain.
De chaque coin des comtés,
le temps est arrivé.
Un déploiement instinctif
bourdonne et résonne.
De Saint-Albert,
de Limoges,
d’Alfred et
d’Hawkesbury,
un appel est lancé.
Destination : le Sud.
Pour une vie sans frontières.
Sur le courant de la rivière des Outaouais,
sur les pistes de la forêt Larose et
par le vent des pâturages de blé.
Par impulsion, par intuition,
je décolle mes pieds pour m’effacer.
De là-haut, une vie dans le ciel,
je traverse des plaines,
des champs de miel,
safran, fleur de soufre et ambre.
Des fermes de laine,
remplacées par des gratte-ciels
ternes.
La nature en bloc
et en carré,
divisions urbaines
s’étalent et s ’emparent
d’ici haut,
le chemin me démontre
que les feuilles de mon enfance ont été ravagées.
Gris d’acier.
Gris d’ardoise.
Gris de nuit.
Je ne suis.
Petites personnes plafonnent,
espaces dénaturés,
âmes dénudées.
Je pleure pour vous sauver.
Ne savent-il pas
que sans nous
le temps s’arrêterait ?
que les fruits de leurs yeux
n’auraient pas de feux ?
que les rivières, le bois et les terres
seraient figés dans le temps
de pierre ?
Sur mon chemin,
je suis ramenée au présent.
Des milliers de pulsations
palpables dans l’air
convergent.
Un million de sœurs et
un million de frères
lépidoptères
m’accueillent.
Ensemble, nous rencontrons nos destins
pour partager notre dernier souffle
qui nous attend dans la forêt des sapins oyamel.
L’été prochain,
si vous entendez mes larmes,
je vous promets que ma descendance sera de retour.
Pour boucler le cercle
et continuer de vous donner,
malgré tous nos soucis,
la grâce de notre beauté
qui fait tourner vos jardins
en fleurs.

Shanna Steals est une artiste visuelle et éducatrice en arts d’Alfred qui a grandi dans les villages de Prescott et Russell. Bachelière du programme d’arts visuels de l’Université d’Ottawa, avec une concentration en littérature anglaise, Shanna travaille dans de multiples médiums et disciplines comme artiste pluridisciplinaire. Pour elle, le processus de création puise ses sources dans la matérialité et l’expérimentation.
VIENS-TU FAIRE UN TOUR ?
V IENS-T’EN ! Pas besoin de rutilante voiture de collection. Emmène ta tête, ton cœur, tes yeux ! On longe la rivière des Outaouais, ruban argenté qui borde Orléans, Cumberland, Rockland, Clarence Creek, Wendover. On admire ces paisibles villages, des presque-villes plantées au bord des eaux. Partout une atmosphère de convivialité. On n’arrête pas. On file vers mon village natal, Plantagenet, nommé d’après la dynastie des Plantagenêts ou d’après les genêts, petites fleurs jaunes, donc « Plante-à-genêts ».
Stop ! Voici l’église Saint-Paul de Plantagenet, bénie par Mgr Eugène Guigues le 29 décembre 1877. Mgr Duhamel bénissait la deuxième église Saint-Luc de Curran, à l’intérieur des terres, le 30 avril 1895. Celle construite en 1864 avait été démolie, faute de fondations solides.
Plantagenet et Curran, deux paroisses bien établies. Deux magnifiques églises en pierre grise dont le haut clocher témoigne de la persévérance, de la fidélité, de l’engagement des francophones de ces hameaux de l’Est ontarien.
Y a assez du bon monde dans ces places-là ! Pis des bonnes histoires aussi !
L’anecdote pleine d’audace qui suit, c’est pas une blague ! Le père capucin Alexis de Barbezieux (avec un tel nom, pas de menteries) l’a documentée, tout comme l’historien Lucien Brault, auteur du livre Histoire des comtés unis de Prescott et de Russell .
Les premiers Canadiens français immigrèrent de France presque sans le sou, mais avec des trésors inestimables, en quantité suffisante pour eux-mêmes, pour leurs descendants… jusqu’à nous. Leurs richesses ? Le courage, la confiance, l’enthousiasme, la débrouillardise, l’ingéniosité. Avec des rêves grands comme le monde, portés par leur foi et leur langue, joyaux qu’à tout prix ils voulaient conserver, partager, léguer. Ils ont fait leur marque en cette Nouvelle-France aussi hostile qu’accueillante. Il fallait apprivoiser, défricher les immenses forêts à la fois amies et ennemies. Les moulins à scie et l’industrie du bois gagnaient rapidement du terrain… qui deviendra propice à l’agriculture.
Mon arrière-grand-père, Trefflé, venu de Vaudreuil, est passé par L’Orignal-Longueuil, chemin emprunté par plusieurs de nos ancêtres pour continuer jusqu’à Plantagenet où la colonisation était moins avancée qu’à L’Orignal. L’Orignal était une paroisse bien établie avec, depuis 1848, une église en pierre, l’église Saint-Jean-Baptiste, fierté des paroissiens et de Mgr Guigues. De L’Orignal et de Bytown, aujourd’hui Ottawa, des missionnaires ambulants parcouraient de longues distances à travers les forêts pour visiter les villages naissants comme Vankleek Hill, Saint-Eugène, Alfred, Caledonia, Plantagenet, Curran, Embrun. On se réunissait dans une maison pour célébrer la messe. Les gens rêvaient d’une église. Avoir une église, témoin crédible et vivant, puis une école, c’était assurer sa permanence dans un endroit.
Ouais, construire une église… Si on commençait par une chapelle ? M. McMartin, propriétaire de la scierie, prêta une parcelle de terrain. En grande partie, l’abbé Lefaivre de L’Orignal s’occupa de la construction de la chapelle, construction plutôt bancale, mais lieu de culte, avec un prêtre résident. Sauf qu’une population grandissante exigeait une église à l’époque. Pas question de construire sur un terrain prêté ! McMartin refusa de vendre. À Plantagenet, on se creusait les méninges. À cinq milles de là, on élaborait un plan diabolique… pardon, catholique. Ça se passait en sourdine, à Curran. Chez les voisins ! Pourtant c’est du bon monde, presque aussi bon qu’à Plantagenet. À Curran, deux atouts : un terrain de cinq arpents offert gratuitement, et… Étienne Châtelain, vétéran de la guerre de 1812 ! Les soldats apprennent à conquérir, à se protéger, à se défendre. Ils s’inventent des techniques de survie. Par chez nous, on appelle ça… des Système D — des astuces de débrouillards. Voilà qu’Étienne Châtelain concevait un plan astucieux…
— T’es pas fou, Étienne ? Le bon Dieu va nous punir !
— Voyons donc, c’est pour la gloire de Dieu. Faites-moi confiance.
On se fiait à Étienne qui s’était battu pour défendre pays, langue, religion… Discrètement, on a fait connaître son plan grâce au téléphone arabe, inventé bien avant celui de M. Bell.
Tout comme à Plantagenet, y avait des Irlandais, des Irish , à Curran. Du bon monde, travaillant. Le jour venu, on les mit dans le secret, leur disant d’attendre la noirceur. « Wait for the black sister ! » The black sister ! Ça, ça touchait le cœur des Irlandais. Ils se souvenaient des Sœurs de la Providence et des Sœurs Grises qui les avaient accueillis et soignés au temps du typhus. Ils attendaient avec impatience l’arrivée des black sisters , mais ne les voyaient pas, car la noirceur tombait… Les hommes outillés se mettaient en marche derrière le général Étienne Châtelain. La lune éclairait faiblement. Ils avançaient sourdement vers Plantagenet. Quel spectacle : des renards qui marchaient à pas de loup ! Tout était bien orchestré. Au signal donné, tenailles et barres à clous s’activaient. Les planches ne résistaient pas. Un groupe de renfort arrive avec des waguines, des « exprèsses », des tombereaux. Inutile de dire que ces hommes-là prient pour ne pas que les chevaux hennissent. Le ciel et les anges semblent complices. Les chevaux coopèrent. Les gens de Plantagenet dorment du sommeil du juste. Leurs chiens aussi. Heureusement, la chapelle était assez éloignée des maisons et à partir de cette nuit d’avril 1853, elle le sera bien davantage. Aïïïïe ! Avant même que les premiers rayons de soleil aient frappé aux fenêtres, les coqs lancèrent leurs tonitruants cocoricos, puis l’humble chapelle de Plantagenet roula silencieusement vers Curran. Une vraie procession de bons larrons !
Au matin, les résidents de Plantagenet ont la berlue devant le champ désert. Le vide crève les yeux. Et ces traces accusatrices ! De quoi faire une attaque d’apoplexie !
Une délégation s’organisa et arriva à Curran au son des marteaux d’ouvriers en train de monter le premier mur de la chapelle.
— Bande, bande d’effron… Bande de snoreaux !
Étienne Châtelain s’avança calmement, respectueusement, avec toute sa dignité de soldat.
— Pour la gloire de Dieu, à la suggestion de Mgr Guigues.
Ça cloue les becs. L’évêque avait effectivement suggéré de déménager la chapelle à Curran puisqu’un terrain était donné. Plantagenet avait protesté. Curran avait obéi.
Les paroissiens de Plantagenet revinrent tout penauds, mais résolus.
— Un jour, on aura, dans le village même, une belle église en pierre, comme à L’Orignal.
— Ouais, le terrain de la chapelle, s’il nous est cédé, sera un bel emplacement pour le cimetière.
À Curran, on se dépêchait de reconstruire la chapelle volée… déménagée ! Finalement, la bonne entente revint entre Curran et Plantagenet.
Ce n’est pas long que cette chapelle reconstruite s’est avérée trop petite. En 1834, les gens de Curran obtiennent leur église en pierre. Avant Plantagenet ! Sauf qu’elle n’est pas solide et c’est seulement en 1895 que l’église actuelle sera construite. La majestueuse église Saint-Paul de Plantagenet est solidement érigée en 1877. C’est là que mes arrière-grands-parents se sont mariés en 1879. Là, que les dix enfants de ma famille ont été baptisés, que furent célébrés de joyeux mariages et de bouleversantes funérailles des miens.
Un peu partout dans l’Est ontarien grossissent et prospèrent des communautés de fiers francophones et de quelques braves et bonnes familles d’Irlandais et d’Écossais. Grâce à leur patience, à leur persévérance, à leur désir profond de préserver leur patrimoine pour les générations futures, ils voient leurs rêves se réaliser. Des écoles et des églises canoniquement établies ! Des bureaux de poste qui les relient au monde. Ils sont sur la carte du pays !
Ces citoyens ont toujours fait preuve de générosité, de solidarité, une marque de commerce des Canadiens français. Ils ont fait preuve parfois de ruse, mais surtout de débrouillardise, d’ingéniosité. Prenez l’église d’Embrun. Laissez-moi vous raconter ! D’abord une chapelle, puis en 1880 une première église, Saint-Jacques, sur le côté nord de la rivière du Castor, terrain mouvant où l’église s’enfonce dangereusement. Vite, reconstruire ailleurs ! En 1896 arrive à Embrun le chanoine Jean-Urgel Forget, divinement inspiré. En chaire un dimanche, il prononce un sermon solennel. J’imagine l’entendre.
« Mes bien chers frères, je demande à chacun de vous, ce printemps, d’élever un veau de plus et de me le donner quand il aura dix-huit mois. Il sera vendu pour payer l’église. »
Les paroissiens, des gens bons et dévots, l’approuvent. Un veau en moins, une petite différence pour chacun. Pour l’église ? À mesure que les veaux grossissent, la dette de la communauté rapetisse !
Le curé Forget avait tellement de jarnigoine qu’il est resté à Embrun pendant cinquante ans, jusqu’en 1946. La magnifique église Saint-Jacques est toujours là.
On quitte les églises pour se diriger vers la troisième concession. On tourne à gauche, d’abord « au coin » où on reviendra plus tard, puis dans une entrée bordée d’arbres majestueux qui nous saluent, nous enserrant de leurs branches feuillues. Au bout de cette longue haie d’honneur, une ferme, une maison. Jadis la propriété d’un couple écossais, Alex et Bessy McPhee, achetée par mes arrière-grands-parents, Trefflé et Délima, vers 1879. Ils y ont élevé leurs douze enfants, puis sont partis pour Montréal, laissant la ferme à leur fils Philias qui, sa nombreuse famille élevée, la céda à Aurèle, son fils aîné, mon père, homme de cœur profondément attaché à sa terre, à son village. Pour lui, Plantagenet symbolisait l’idéal pour fonder sa famille avec Aurore. La ferme, les animaux, l’érablière, la parenté toute proche, les bons voisins, c’était le bonheur, même s’il fallait trimer très dur d’une étoile à l’autre. Le village s’est beaucoup développé : des écoles primaires et secondaires, une banque, un hôtel, des magasins, deux fromageries, deux cabinets de médecins, une pharmacie, une boucherie, un cold storage , une coopérative fondée pour les cultivateurs… Et tellement plus ! Les fermiers de Plantagenet s’entraidaient beaucoup, surtout au temps des récoltes, où grâce à des bees , les bras et les machines étaient mis à contribution chez chaque habitant.
Malgré son grand attachement au domaine ancestral, Aurèle a dû le vendre, sans toutefois le quitter. Il y vivra du berceau au tombeau. Il a fait bâtir sur le lot « du coin » une maison et c’est là, avec Aurore, qu’il connaîtra ses dernières saisons, faites de plénitude autant que de dépouillement. Évidemment, la famille, enrichie de brus, de gendres et de petits-enfants, se retrouve souvent sous leur toit accueillant.
Venu de France avec son épouse Leila, Jean-Claude devint acquéreur de la ferme. « L’homme qui plantait des arbres » s’établit à Plantagenet. Des arbres, il en a planté et en a fait planter à profusion. La terre de chez nous ne mourra pas. De là est née l’association « Les Boisés de l’Est », « Des gens qui gèrent leur boisé pour la vie ».
Retour « au coin », où la troisième concession traverse le chemin de Plantagenet qui s’étire vers Treadwell, près du lac Georges. Jadis s’y trouvaient la fromagerie, l’école du rang et quelques familles. Là, comme dans de nombreux villages, fut érigée vers 1937 une croix de chemin. Avec le temps et les intempéries, elle s’est détériorée et effondrée. En janvier 2019, de fiers résidents, désireux de sauvegarder leur patrimoine culturel et religieux, décident de la remplacer. Une équipe dynamique dirigée par Ian et Chantal, des dons généreux, des centaines d’heures de bénévolat et de dévouement inlassable font de ce formidable projet un succès enviable. Le 24 juillet 2019, l’inauguration et la bénédiction de la magnifique croix, suivies d’un pique-nique communautaire, couronnent tous les efforts. Avec ses symboles très significatifs, la croix, entourée de fleurs, se dresse majestueusement. Un chef-d’œuvre à admirer ! Grâce à cette louable initiative, les villages environnants imiteront l’exploit. Un comité du patrimoine du Canton d’Alfred-Plantagenet est créé.
Quelle fierté de retrouver chez les gens de l’Est ontarien l’esprit de bâtisseurs, de gardiens des traditions, de l’environnement, du riche héritage reçu !
Parfois, je m’arrête au cimetière de Plantagenet pour saluer des êtres chers, les remerciant d’avoir solidement implanté la présence francophone dans l’Est ontarien. Ils méritent reconnaissance et admiration.
Merci à vous qui habitez ce hameau de mon enfance, qui gardez vivante la flamme. Écoutons les hymnes à la beauté, à la joie, à la fraternité, à l’amour, à la solidarité qui ont permis à nos aïeux d’édifier ce merveilleux coin de pays. Dans la douce brise, sous notre ciel azuré, j’ai l’impression qu’ils nous enveloppent d’un grand châle de sérénité et de bonheur. De mon cœur monte un vibrant ALLÉLUIA !
— Quoi ? Vous me dites que le tour est déjà fini ! Ah, non ! Pas sans le brunch au motel-restaurant Place 19-67, à Plantagenet !
Combien j’aimerais être Gilles Vigneault pour mieux vous raconter et chanter les trésors de l’Est ontarien !

Native de Plantagenet, Colette St-Denis habite aujourd’hui Vanier. Enseignante à la retraite, elle réalise son rêve : écrire pour sauvegarder l’histoire et la langue des Franco-Ontariens, rappeler la contribution et l’héritage des ancêtres, sensibiliser les gens au sort des aînés, à la nature, à la terre et au monde. La vie, selon elle, est un précieux cadeau qu’on doit chérir, vivre intensément, célébrer et immortaliser par l’écriture.
NOUS AVIONS MARCHÉ ENTRE LES TOMBES 1
C ’ÉTAIT UN jour d’été, j’avais vingt-cinq ans. Le soleil brillait. J’avais loué une voiture pour l’occasion, moi qui n’aimais pas conduire. Et pourtant, malgré les nerfs qui me serraient le ventre et la poitrine, le paysage parvenait à m’émerveiller.
Tout en gardant un œil sur la route, je ne pouvais faire autrement que d’admirer les champs, les vallées et les rayons qui passaient dans les feuilles des arbres pour mettre en valeur l’éclat de leur verdure. Le tout me paraissait étrange et familier. Familier à cause de ce sentiment de liberté qui accompagnait automatiquement mon cœur lorsque je retrouvais un chemin de campagne. Étrange parce que les feuillus aux branches légères ne ressemblaient pas aux paysages peuplés de conifères, à l’allure froide et noble de mon enfance, de mon chez-moi, dans le Nord de l’Ontario. Deux beautés différentes, qu’on ne peut réellement comparer : elles avaient chacune leur charme, plus complémentaires que parallèles, comme le jour et la nuit. Elles n’avaient pas le même goût : le sucré, le salé. Les deux me remplissaient le cœur : l’une me fascinait, l’autre me réconfortait, comme l’amour ou l’amitié.
J’allais à Alexandria et ne pouvais m’empêcher de penser à mon arrière-grand-père, du côté de ma grand-mère maternelle, qui venait justement de ce village et qui était par la suite passé de l’est au nord de la province. Il s’y était installé pour devenir bûcheron et charpentier. Avec mon arrière-grand-mère, il avait fait grandir une petite famille au fond des bois, à Jogues.
Et moi, moi qui n’avais jamais rencontré mon arrière-grand-père et qui n’avais jamais mis les pieds dans le village d’où il venait, j’avais l’impression qu’il me guidait de loin, qu’il souriait pour moi.
Je me rendais au mariage d’une amie. Je portais une robe noire et turquoise. Le jeune homme qui m’accompagnait était bien habillé et bien coiffé. Le turquoise de sa cravate s’agençait à celui de ma robe.
La mariée, comme la plupart des mariées, était ravissante. Elle accueillait les invités avec un sourire si doux et bienveillant, que c’était à se demander si la journée était pour elle, ou pour eux. Ses cheveux blonds étaient relevés, à l’exception de quelques mèches bouclées, qui encadraient délicatement son visage, accentuant son sourire.
Le marié attendait sa future épouse dans une jolie petite église. Il avait le dos droit, le visage bien rasé et un habit noir tout neuf. Son sourire s’illumina en voyant entrer celle qu’il aimait et on n’avait pas à se demander pourquoi : elle était magnifique.
La cérémonie fut belle, simple et paisible : un reflet de la nature de ce chemin de campagne que je venais de découvrir.
La réception avait lieu dans un autre petit village non loin de là : Williamstown. Elle me permit de renouer avec plusieurs connaissances et proches de l’université.
De tous les discours, le plus beau fut probablement donné par la mère de mon amie : une mère d’une famille nombreuse qui voyait la plus jeune de ses enfants se marier. Elle était d’origine suisse et parlait plus allemand que n’importe quelle autre langue. Ses efforts et son accent étaient si mignons, qu’on ne pouvait que sourire en l’écoutant. La fierté évidente et l’amour qu’elle portait à sa fille étaient touchants. Il serait difficile d’oublier le sourire de cette maman, qui riait de tenir un micro entre ses mains pour la première fois et qui avait de l’émotion dans la voix, en reconnaissant qu’elle laissait filer d’entre ses doigts sa petite dernière.
Pendant la danse, celui qui m’accompagnait s’esquiva pour prendre l’air. Je ne tardai pas à sortir le rejoindre pour lui proposer une promenade dans le cimetière d’à côté. Il accepta en riant. En y repensant, c’est vrai que ça devait sembler un peu loufoque de suggérer une balade dans le village tranquille de la mort, alors que, tout près, des gens bien vivants s’amusaient à célébrer bruyamment un mariage. Je n’avais pu résister : il y avait quelque chose d’enchanteur à l’idée d’accompagner le vent, en marchant sur l’herbe longue et en murmurant entre les tombes.
La nature nous offrit une nouvelle raison de sourire en maniant habilement couleurs et lumière pour peindre un soleil couchant aussi beau qu’à ce mariage auquel nous venions d’assister.
Mon cavalier me fit l’honneur d’une danse. Je pus donc faire quelques pas à la musique d’Ed Sheeran, après quoi nous décidâmes de quitter la réception pour retourner à Alexandria. Le village dormait déjà, mais nous n’avions pas sommeil.
Plus tôt, à notre arrivée, nous avions remarqué un petit lac tout près de l’hôtel. Ainsi, sans trop y songer, nous partions maintenant, quelques heures plus tard, au hasard et à pied, explorer les alentours, pour le retrouver. Les rues étaient vides, il n’y avait que le silence et la voix subtile du vent pour nous accompagner. Le temps fila vite : une dizaine de minutes à peine et, déjà, nous l’avions déniché. L’endroit était aussi charmant que le reste des découvertes de la journée : des quenouilles, de l’herbe, un bel espace pour marcher. Une pancarte indiquait que la plage était fermée « après la noirceur ». Il faisait noir, bien sûr, le jour s’étant éteint depuis longtemps.
Celui qui m’accompagnait me prit en photo derrière l’affiche. Sans hésiter, nous avions défié l’interdit et continué notre promenade dans la douceur de ce soir de juin.
Je sursautai en apercevant une ombre se dresser tout près de nous : une silhouette d’animal ! Un coyote peut-être ? Un grand chien ? La bête ne bougeait pas. Celui qui m’accompagnait s’en approcha. C’était une figure de loup, en plastique. En regardant de plus près, nous découvrîmes plusieurs autres faux animaux sur notre chemin. Comme c’était étrange ! Et drôle. Je me sentais comme un corbeau devant un épouvantail : j’avais été complètement bernée. Le lac nous rendit l’écho de nos rires.
En marchant plus loin, nous trouvâmes une plage. Une fois nos souliers enlevés, nos pieds purent goûter à la fraîcheur du sable de la nuit. En levant nos têtes, nous pouvions voir le spectacle d’un ciel étoilé, presque sans nuages. C’était cliché, j’en conviens, mais c’était beau néanmoins. Mon compagnon m’embrassa sous les étoiles et me serra contre lui. Je profitai du moment, tout en me demandant combien d’amoureux avaient fait la même chose à cet endroit avant nous.
Aujourd’hui quand j’y songe, toute cette soirée me paraît distante. Je me demande même si je l’ai vraiment vécue. Elle a le goût des rêves lointains, avec un léger soupçon de ma personnalité. Elle s’élève, dans mon esprit, de la même manière que le ferait un conte de fée. Mais elle porte aussi l’empreinte de mon amie et de son marié bien rasé. Celui qui m’accompagnait ne m’accompagnera probablement plus jamais : la vie nous a éloignés. Il ne m’a rien laissé d’amer dans le cœur et j’espère que lui aussi se rappellera avec nostalgie cette soirée étoilée.
Et quelque part, peut-être entre les arbres de Jogues, ou entre les tombes près d’Alexandria, je sais que mon arrière-grand-père me sourit encore : c’est là que j’ai pu revivre un peu son histoire.

Née dans la capitale nationale, Catherine Mongenais a pourtant grandi dans le Nord de l’Ontario, à Kapuskasing. Après avoir terminé une maîtrise en création littéraire à l’Université d’Ottawa, elle est restée dans la région ottavienne pour travailler dans les domaines de l’édition et de la politique.
UNE VILLE, CINQ OBJETS ET DEUX AMIS
J E LES croisais depuis des années dans des événements théâtraux, mais ce printemps, j’ai officiellement fait leur connaissance. Nicole et Robert avaient été choisis pour écrire une pièce collective sur l’Ontario français, un projet d’envergure provinciale qui se déroulera en trois phases sur deux ans. La première fin de semaine, les neuf personnes sélectionnées ont parlé de leur milieu. C’est donc en juin que j’ai découvert le leur, où j’étais allée seulement deux fois en vingt ans.
Je passais, sans le savoir, à quinze minutes de chez eux, filant tout droit sur l’autoroute 401, contente de savoir que les deux tiers du chemin étaient franchis quand je traversais la ville pour me rendre chez mon fils. Voilà à peu près tous les sentiments que le comté autant que la ville m’inspiraient. Ça, c’était avant que je ne les rencontre. Depuis, j’ai trouvé en Cornwall un cachet unique et de nouveaux camarades des plus sympathiques.
Lors des ateliers préparatoires à la rédaction de cette pièce, chacun présentait divers aspects de son environnement et de son imaginaire, de manière à forger une mythologie commune pour ce Musée imaginaire de l’Ontario français. Nous en avons vu poindre quelques éléments pendant cette première session de travail, qui s’est avérée instructive et loufoque. Ainsi, à travers le prisme humoristique de Robert et la vision touchante de Nicole, le profil de Cornwall s’est dessiné peu à peu sous les yeux épatés des sept autres participants. Voici ce que j’ai retenu de la ville telle que vue par deux citoyens qui ont ouvert une porte qui ne se refermera jamais.
D’abord, il n’y a ni rats ni mulots, ni aucun tamia dans cette ville, puisqu’une armée de chats les a tous dévorés. Comme dans la légende allemande des frères Grimm, Le joueur de flûte de Hamelin , la ville a souffert, d’après Nicole, d’une épidémie de naissances félines au printemps. Les chattes s’installaient partout, y compris dans la remise de Nicole : elle a donc eu une portée de six chatons à faire adopter : dur travail ! Il y a autre chose qui pullule à Cornwall : des tas de Tim Hortons, il y en a treize au moins, mais ce n’est pas là qu’il faut s’acheter un bon café, paraît-il, c’est au Stomping Grounds Bistro.
Robert nous a donné l’envie irrésistible de manger de la perchaude, qu’on peut aller pêcher directement dans le Saint-Laurent. À déguster, selon Nicole, avec les meilleures frites en ville achetées chez Séguin Patate. Le couple s’entend sur l’endroit parfait pour une promenade : le parc Lamoureux, en raison de son emplacement — il longe le fleuve en plein centre-ville — et de ses activités aquatiques et maritimes. C’est près de ce site que j’avais découvert leur ville : au bord de l’eau, on est bien !
Des entreprises iconiques de Cornwall, j’ai retenu la bijouterie Pommier, grâce à son nom, et L’Amalgame, un organisme sans but lucratif, où j’accourrais si je déménageais dans cette ville, parce qu’on y trouve un club de lecture et d’écriture, une chorale et un théâtre communautaire. On ne pourrait pas s’ennuyer non plus en passant de la bibliothèque publique au centre culturel, mais si c’était le cas, l’ACFO Stormont, Dundas et Glengarry ferait certainement une belle place à tout bénévole fraîchement débarqué. Étant donné que les francophones représentent 30 % de la population de cette ville tranquille de 47 000 habitants, beaucoup de bénévoles, toujours-les-mêmes-tout-le-temps, ne demanderaient qu’à passer le flambeau pour jouir plus souvent des marinas, des pistes cyclables et du jardin communautaire.
Théâtre Action a embauché un animateur cool pour encadrer le projet collectif d’écriture. Antoine, un jeune homme de théâtre, nous a proposé toutes sortes de courts exercices, souvent ébouriffants, à faire sur place. Avant la première rencontre cependant, il fallait, selon son plan, avoir choisi des objets, des lieux ou des personnages représentatifs de nos communautés respectives. Seulement cinq par participant !
Les choix de Robert et de Nicole étaient très différents l’un de l’autre, à commencer par la grosseur des objets. Pour lui, un petit sac brun grandeur sandwich a suffi à transporter divers bouchons-symboles qui ont mis en évidence la vision onirique de son auteur. Pour elle, même un sac d’épicerie à fond solide n’aurait pu contenir l’énorme pierre qui faisait partie de ses objets de prédilection, très ancrés dans le cours du temps.
La collection de Nicole contient « les poussières de vie » dont elle dit avoir un sac à dos plein. Sur la première marche des ans, elle a placé sa montre de première communion (premier objet). Moi aussi, j’ai gardé la mienne, dans son étui de velours bleu, pour me rappeler les prémices de l’âge de raison qu’enfant, j’avais tellement hâte d’atteindre.
Quand je l’ai entendue en parler, j’ai tout de suite voulu aller voir le village de son enfance, Embrun. La chanceuse, la montre au bras droit, pouvait entrer à tout moment dans l’église paroissiale (deuxième objet), toujours débarrée, souvent déserte, jamais intimidante. Elle y invitait ses cousins avec lesquels elle riait, ce qui m’était formellement interdit dans un lieu de culte. Souvent, elle s’y reposait seule un moment, puis repartait pour rentrer chez elle à l’heure. Elle habitait dans une maison située entre deux cimetières (troisième objet) où elle allait aussi courir quatre fois par jour.
Son terrain de jeux, peu banal, était composé de pierres tombales entre lesquelles elle se cachait parfois « à la brunante », comme elle nous l’a raconté, et où le jour, elle apprenait l’histoire de sa famille paternelle, en lisant les inscriptions sur les monuments. De cet endroit, elle observait la débâcle du printemps et, peut-être déjà, l’avenir franco-ontarien qui se profilait à l’horizon de son cursus familial. Nicole nous a montré l’un de ses repères témoignant de la ressemblance entre sa jeunesse et celle de son fils : un disque vinyle de chansons (quatrième objet) que tous les deux aiment, le premier qu’elle a acheté, en français, s’il vous plaît !
Dernier item, mais non le moindre, la lourde pierre rapportée de la plage de Pebble Beach, près de Marathon, dans le Nord de l’Ontario, que Nicole appelle sa « pierre philosophale ». Cette pierre témoigne du plaisir qu’éprouve Nicole à découvrir non seulement la diversité du Nord ontarien, mais aussi la spécificité de tous, Anichinabés ou Ukrainiens d’origine, anglophones ou francophones. Cette pierre préfigure peut-être l’amalgame des éléments disparates des neuf participants du secteur théâtral communautaire qui, ensemble, aussi différents soient-ils, réussiront à créer une pièce qui parlera à tous.
Toujours impliquée dans l’animation culturelle de la ville où elle s’est établie il y a cinquante-deux ans, Nicole m’incite à penser que chacun de nous peut bâtir l’histoire. Les objets des neuf participants étaient des plus intéressants. Présentations poétiques, historiques, certaines étaient même totalement flyées . La palme de l’originalité fut remportée par Robert qui a présenté ses objets le dernier, sans doute pour ménager l’effet que, pince-sans-rire, il comptait provoquer. Le théâtre d’objets à son meilleur !
Pour lui, Cornwall se distingue par l’air (premier objet) des moulins à vent, des canaux avec ponts tournants, de la pollution industrielle de Domtar, de Courtaulds et de Stormont Mills. On peut cependant s’y rendre sans crainte de problèmes bronchiques, car la ville nous offre maintenant gratuitement son air nettoyé plus blanc que blanc.
Cornwall, c’est aussi l’eau (deuxième objet) harnachée des barrages, l’eau de la voie maritime, celle des ponts, du port, des algues et de l’érosion. La pagaie (troisième objet), symbolisée par un bâtonnet à sundae en bois, représente les relations parfois problématiques des colons français et des Nations huronnes et algonquines avec les Iroquois alliés des Anglais. La légendaire bataille du Long-Sault témoigne des événements tragiques qui se produisirent parfois sur la rivière des Outaouais au 17 e siècle, avant la Grande Paix de 1701 signée par trente-neuf nations amérindiennes, dont plusieurs naviguaient sur le fleuve à la hauteur de Cornwall.
Robert a encore sorti de son sac un autre petit objet qu’on aurait lancé aux poubelles en d’autres circonstances : un bouchon de bouteille de vin (quatrième objet). Son topo pourtant n’avait rien d’anodin. Ce bouchon, symbolisant tous les trafics, parlait toujours de ce patelin d’adoption élu et aimé depuis trente ans. On découvrait la ville des fourrures, des esclaves — dont le dernier au Canada est décédé à Cornwall — de l’alcool au temps de la prohibition et des cigarettes plus tard, des métaux précieux, tous objets de convoitise et de gains. Le vent a dispersé les cendres (cinquième objet) de cette zone sismique en 1944, lors d’un tremblement de terre, puis les débris poudreux laissés par l’incendie de l’église de Saint-Félix-de-Valois en 1987.
C’est le temps qui a poussé plus loin dans le fleuve ces voix autochtones ou coloniales, celles surtout des bâtisseurs francophones transportant les rêves de la Nouvelle-France que les visiteurs d’aujourd’hui ont encore à l’oreille. Il n’y a plus de vermine à Cornwall, seulement de chics types qui feront accourir les gens dans leur ville, en décrivant ses attraits avec authenticité.
La dernière fois que j’ai emprunté la 401, je ne suis pas passée tout droit…

Originaire de Montréal, Louise La Rue vit en Ontario depuis une vingtaine d’années. Enfant, elle écrivait déjà pour décrire ses alentours, puis pour dénoncer les obscurités. Férue d’actualité politique, économique et culturelle, elle se penche maintenant sur les marqueurs du temps, les maux et les plaisirs de l’éloignement et l’excitation des découvertes. Retraitée du domaine de l’éducation aux adultes, elle voyage où la beauté l’appelle, tout en conservant Kingston comme port d’attache.
VIE AGRICOLE
JULIETTE ET BÉATRICE
E n cetemps-là, les téléphones étaient fixes, les femmes commençaient à avoir la bougeotte. Je ne précise pas davantage, personne n’aime avouer sa caducité. J’avais décroché un emploi temporaire dans une boîte de graphisme, à Rockland. La ville, qui comptait alors moins de quatre mille habitants, était perchée sur un éperon rocheux surgissant du plateau argileux sur la rive droite de l’Outaouais. Les champs, dans certains quartiers, touchaient à l’arrière-cour des propriétés. Par grand vent, à voir vaciller les hautes herbes, j’avais l’impression qu’elles s’apprêtaient à prendre leur élan pour envahir les rues.
À la porte de la ville, près de l’embranchement de la route 17 et de la rue Laurier, fidèle, massive, inamovible, magnifique dans sa robe tachetée de noir et de blanc, une vache Holstein assurait la garde. À vrai dire, elle faisait une bien piètre sentinelle, préférant fouiller l’herbe de son museau ou mâcher longuement sa prise, narines en l’air, plutôt que de surveiller les allées et venues des voitures et des rares piétons. Je me demandais ce qu’elle faisait seule, loin de son troupeau.
Je la baptisai Juliette. Mes excuses aux Juliette de ce monde, ne voyez-là aucune intention malicieuse de ma part. Il lui fallait un prénom affectueux, à ma belle gardienne, et Juliette lui convenait parfaitement.
Nulle ride, nulle vaguelette dans l’eau ombragée de son regard. Les doux yeux de Juliette ne s’appesantissaient sur rien ni personne. Quoi de plus prévisible, de plus inamovible qu’une vache dans son carré d’herbe ? Pourtant, à l’exemple de ses consœurs, elle ne devait pas mener une vie très rigolote. Le quotidien des vaches ne déborde pas de tendresse. Juliette dissimulait-elle son vague à l’âme sous sa mine de placide ruminante ? Depuis combien de temps un bœuf ne lui avait-il pas murmuré des mots tendres à l’oreille ? « Ah, ma belle, tes yeux de biche me rendent fou ! »
Moi-même, nouvellement arrivé en ville, louant une simple chambre chez des particuliers, il m’arrivait de me sentir seul et de remâcher de sombres pensées. Quand, à l’occasion d’une promenade, il m’arrivait de longer la clôture de broche derrière laquelle Juliette se tenait en faction, je ne manquais jamais de lui lancer un meuh ! auquel ne répondait aucun écho. J’en arrivai à me convaincre que mon existence avait moins de réalité pour Juliette que celle des mouches qu’elle repoussait en battant ses flancs de sa queue. Derrière elle, les champs rejoignaient l’horizon. Venant du nord de Gatineau et de ses collines mamelonnées, je trouvais que le plat pays au sud de l’Outaouais ressemblait à une annexe des Prairies de l’Ouest, à croire que le ciel immense avait embouti le relief à force de peser sur la terre.
Je ne tardai pas à trouver un point de chute dans un greasy spoon du centre-ville. J’ai oublié le nom de l’établissement, mais qu’importe. C’est là qu’un soir je rencontrai Béatrice. Elle servait au comptoir. Son horaire était plus compliqué que celui de Juliette, mais son abord était plus avenant. Elle avait des yeux gris-vert — ou vert gris, je ne sais pas — mettons qu’elle avait des yeux vert-de-gris. À l’origine, l’expression se disait « vert de Grèce ». Des yeux « vert de Grèce ». Ça ne décrivait pas leur teinte, mais la formule laissait rêveur, ce qui rendait bien compte de leur effet.
Je pourrais résumer Béatrice par le triangle. De forme triangulaire était son visage ; triangulaires aussi les mèches dorées rebelles et la fossette à chaque coin de la bouche, le nez de fouine (de jolie fouine), le sillon naso-labial, les canines blanches. En deux triangles accolés par la base, c’est-à-dire en losange, les pupilles qui perçaient les iris verts (non, là, j’exagère). Triangulaires aussi, les pointes de tissus soulevées par les seins, petits (et coniques, évidemment : versions adoucies de la pyramide, qui est une sorte de triangle à trois dimensions). Autres choses triangulaires chez Béatrice : la pointe de la langue ; le sacrum ; le pubis, les grains de beauté groupés par trois et d’autres choses encore dont je tire plus de plaisir à l’évocation sous un éloquent « etc. » qu’à la plate énumération.
J’ignore où placer dans ce schéma ses lunettes rondes et ses dix-huit ans (tout ronds, eux aussi).
Elle travaillait afin de mettre de l’argent de côté et quitter Rockland pour Toronto ou Montréal, Vancouver ou Tombouctou. Son esprit aigu (encore le triangle) la destinait à la vie trépidante des métropoles. Tenir dans ses bras une fille dont les pensées, à défaut du corps, sont déjà au loin engendre une qualité de mélancolie particulière. Comme tous les problèmes de couples viennent non pas de la découverte, mais de l’accoutumance, j’avais au moins la certitude que jamais nous ne déchanterions ensemble.
En attendant le jour du départ, Béatrice vivait chez maman, papa, petite sœur et grand frère (plus un chien et deux chats, mais nulle vache). Moi, je l’ai déjà dit, je vivais chez l’habitant. Nous manquions d’intimité. Mais c’était l’été, les champs étaient vastes, l’herbe haute protégeait des UV et des UVB du soleil autant que du regard des indiscrets. Le roulis des épis de foin penchés d’un côté, puis de l’autre par le vent finissait par nous donner l’illusion que nous reposions au creux d’un lit profond conçu exprès pour bercer nos amours.
Un jour, des pulsations ébranlèrent le sol. Le battement de nos cœurs, délicieusement synchronisés ? Non, c’était Juliette, accourant des quatre fers. Juliette, galoper ? Elle s’arrêta pile au sommet de la butte à l’ombre de laquelle nous étions étendus, Béatrice et moi. Elle beugla quelque chose à notre adresse, un meuh ! alarmé, puis un autre. Béatrice referma deux ou trois boutonnières, soupçonnant quelques mésaventures à venir.
Puis, les secousses reprirent, plus puissantes et plus rapides. Étirant le cou, Juliette émit un long beuglement.
Sans perdre de temps à élucider davantage la situation, je pris Béatrice par la main. Jamais le champ ne m’avait paru aussi étendu et aussi accidenté ; la plaine dissimulait ses creux et ses bosses sous le couvert végétal. Le bœuf, le taureau, que je n’avais jamais encore vu, nous chargeait, furieux. Ses sabots frappaient le sol juste dans notre dos quand Béatrice et moi avons escaladé et enjambé la clôture, puis traversé la route à toute allure.
Le bœuf s’immobilisa à l’endroit où nous avions franchi la clôture, souffla dans ses naseaux. Ah, l’œil furibond et le front buté d’un bœuf ! Juliette, simple silhouette au loin, broutait.
Le surlendemain, Béatrice partait pour Vancouver. Aucun lien avec l’incident, elle avait son billet en poche depuis deux semaines.
J’étais à nouveau seul.
Je retrouvai Juliette fidèle à son poste. Les vaches ne sont pas migratoires. Aucune velléité de bougeotte ne les travaille. Leur horizon se limite à leur champ. Je ne revis jamais le bœuf. Béatrice m’adressa une carte postale de la Colombie-Britannique, puis ce fut tout. Cœur qui roule n’amasse pas mousse.
Je me suis toujours demandé si la charge du bœuf provenait de ce qu’il se considérait l’unique mâle en droit de copuler dans son champ ou s’il avait été alerté par Juliette qui n’avait pas toléré me voir la négliger pour une femelle de mon espèce. Jamais je ne lui aurais soupçonné une telle faiblesse. Juliette, jalouse ?
La vie est bien mystérieuse, et les bêtes, tout autant que les humains.

Né à Hull (aujourd’hui Gatineau), au Québec, Henri Lessard a travaillé à Rockland dans une boîte de graphisme et a illustré des publications pour le Centre franco (CFORP) à Ottawa. Il a par la suite travaillé dans le milieu de l’édition franco-ontarienne comme réviseur et graphiste. Il est l’auteur du recueil de nouvelles Grève des anges , paru en 2019 aux Éditions L’Interligne.
LA 9 DE SAINTE-ANNE-DE-PRESCOTT
A U TEMPS de mes jeunes années, autour de 1950, la 9 de Sainte-Anne, dans l’Est ontarien, vibrait d’une atmosphère tout à fait particulière. À la barre du jour, les petites fermes s’animaient, les enfants allaient chercher les vaches qui avaient passé la nuit dans un champ non loin de l’étable, les parents préparaient les chaudières et bidons dans lesquels sera versé le lait de la première traite. Le cliquetis des récipients de métal dans les bâtiments servait en quelque sorte de clairon de réveil pour toute la région.
Et pour un certain temps, tout se passait dans l’étable : faire entrer les vaches dans les carcans, les attacher, les traire à la main ou à la trayeuse, filtrer et faire couler le lait dans des bidons de huit ou de quarante gallons. Les vaches retournaient ensuite au champ pour la journée et le lait était transporté à la fromagerie de mon oncle Dieu-Donné, à Glen Sandfield.
C’était maintenant au tour du chemin de la 9 de Sainte-Anne de s’animer ; l’un après l’autre, les cultivateurs passaient devant chez nous, à intervalles plus ou moins réguliers. Les lève-tôt passaient en premier, les retardataires, en dernier ; les plus riches, au volant de leur pick-up , certains sur leur p’tit tracteur Ford gris, d’autres encore juchés sur leur express tiré par un cheval. On se reconnaissait tous, et on savait qui s’était levé en retard ou qui avait trop fêté la veille. Et tout ce beau monde revenait une demi-heure ou une heure plus tard, avec des contenants remplis de whey pour nourrir les cochons.
Tout se calmait pendant un certain temps, mais le rang ne demeurait pas désert longtemps : les enfants d’école se pointaient en petits groupes qui grossissaient au fur et à mesure qu’ils passaient devant les boîtes aux lettres des Bélair, des Blais, des Séguin, des Campeau et des Poirier. Sac d’école au dos, boîte à lunch à la main, protégés de l’air frisquet du matin par leur coupe-vent bleu, rouge ou noir, ils avançaient silencieux, jusqu’à se laisser avaler par la petite école du rang, sur le front de laquelle trônaient les lettres S.S. No. 8. Tout se passait en anglais, au ministère de l’Éducation, à l’époque.
Après neuf heures, la route demeurait pas mal tranquille, à part l’aller-retour du train qui reliait Glen Robertson à Hawkesbury et le mail boy , qui, vers quatorze heures, au volant de sa Ford noire des années quarante, telle une grosse mouche, butinait d’une boîte aux lettres à l’autre.
Mais à seize heures, précisément, la petite école libérait sa trentaine d’enfants retenus captifs depuis le matin ; leurs rires, leurs cris, leurs chants, que l’on entendait jusqu’à la deuxième ferme du rang, détonaient la retenue et le refoulement subis pendant la journée. Et dès la sortie, selon l’âge, selon les familles, selon l’intérêt, de petites grappes se formaient et allaient s’égrener au fur et à mesure qu’ils passaient devant les entrées de fermes. Et le calme revenait, brisé seulement par le passage clairsemé de quelques voitures.
De chaque côté de la route s’alignaient des champs bien encadrés de clôtures ou de lisières d’arbres. Lors des belles journées, vers la fin de l’été, les différentes cultures qui y poussaient créaient une mosaïque de couleurs allant du vert foncé pour la luzerne, au jaune pâle pour l’avoine en train de mûrir, aux teintes de bronze pour le blé prêt à être fauché. Intercalé à tout cela, des pacages ponctués par le noir et blanc des Holstein, le rouge et blanc des Ayrshire, ou encore le brun fauve des Jersey. Les cultivateurs qui s’adonnaient à travailler dans deux champs voisins se saluaient d’un grand geste du bras ou bien, si le temps le permettait, s’arrêtaient et, appuyés contre un poteau de clôture, échangeaient leurs préoccupations à propos des récoltes qui allaient bientôt commencer.
À cette époque, les efforts physiques, le travail au grand air, la fierté d’un troupeau en santé, d’une ferme bien entretenue, représentaient l’idéal d’une vie.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents