Salvador Allende
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Description


Le 11 septembre 1973, le gouvernement du président démocratiquement élu Salvador Allende est renversé par un coup d'Etat militaire. Après 3 ans d'enquête de terrain et 30 interviews accordées par l'entourage du Président, Thomas Huchon revisite l'histoire contemporaine du Chili, patrie du socialisme démocratique latino-américain. Il construit ainsi un texte exclusif, où l'originalité d'une forme dynamique se nourrit d'informations inédites. Documenté et vivant, il éclaire de l'intérieur la figure de l'homme politique, dont il révèle à la fois le charisme et l'actualité. Le film qui l'accompagne est en accès libre pour nos lecteurs.




  • Préface par Ángel Parra


  • Sur les traces de Salvador


  • Les militaires, c'est mon affaire


  • La trahison des militaires


  • La muñeca de Salvador


  • El Pije Allende


  • La genèse du personnage


  • Allende, le révolutionnaire légaliste


  • La doctrine Allende


  • Un homme qui fait peur


  • "Touche-moi, c'est de la chair à statue"


  • La jeunesse au pouvoir


  • Chambre à part : les femmes du président


  • C'est horrible d'être le président !


  • Le référendum qui n'a jamais vu le jour


  • La Moneda en flammes


  • Le printemps chilien


  • Grandes alamedas


  • Epilogue


  • Postface - "Le dernier tango de Salvador Allende"


  • par Ángel Parra


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 août 2013
Nombre de lectures 93
EAN13 9782212221534
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait




  • Préface par Ángel Parra


  • Sur les traces de Salvador


  • Les militaires, c'est mon affaire


  • La trahison des militaires


  • La muñeca de Salvador


  • El Pije Allende


  • La genèse du personnage


  • Allende, le révolutionnaire légaliste


  • La doctrine Allende


  • Un homme qui fait peur


  • "Touche-moi, c'est de la chair à statue"


  • La jeunesse au pouvoir


  • Chambre à part : les femmes du président


  • C'est horrible d'être le président !


  • Le référendum qui n'a jamais vu le jour


  • La Moneda en flammes


  • Le printemps chilien


  • Grandes alamedas


  • Epilogue


  • Postface - "Le dernier tango de Salvador Allende"


  • par Ángel Parra


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R sum
Le 11 septembre 1973, le gouvernement du président démocratiquement élu Salvador Allende est renversé par un coup d’État militaire. Après 3 ans d’enquête de terrain et 30 interviews accordées par l’entourage du Président, Thomas Huchon revisite l’histoire contemporaine du Chili, patrie du socialisme démocratique latino-américain. Il construit ainsi un texte exclusif, où l’originalité d’une forme dynamique se nourrit d’informations inédites. Documenté et vivant, il éclaire de l’intérieur la figure de l’homme politique, dont il révèle à la fois le charisme et l’actualité. Le film qui l’accompagne est en accès libre pour nos lecteurs.
Biographie auteur
Journaliste formé à L’Expansion, Thomas Huchon est parti au Chili où il a été correspondant pour plusieurs médias français (Rue89, RTL, Itélé). Sur place, il a rencontré les proches de Salvador Allende et mené une enquête sur la personnalité de l’ancien Président. Il vit aujourd’hui à Paris, où il est réalisateur.

Message de Maya Fernandez Allende, petite fille du Président défunt
Thomas,
Je tenais à te remercier pour tout ce que tu fais pour faire vivre la mémoire et l’héritage de mon grand-père. C’est tellement important que les nouvelles générations connaissent un peu plus cet homme qui a donné sa vie pour son peuple, et pour ses idéaux. Aujourd’hui, alors que les hommes et femmes politiques sont discrédités, que les gens ne croient plus en la politique, la figure d’Allende revit d’autant plus fort qu’il était un homme loyal et dévoué à sa cause.
À travers ton livre, merci de faire connaître et de diffuser l’histoire de ce Chili que nous aimons tant.
Amitiés,
Maya
www.editions-eyrolles.com
Thomas Huchon
Préface et postface d’Ángel Parra
Allende
C’est une idée qu’on assassine
Deuxième édition
Ouvrage dirigé par Thérèse de Saint-Phalle
Groupe Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75240 Paris Cedex 05
www.editions-eyrolles.com
Si vous souhaitez prolonger votre lecture, nous vous invitons à visionner en streaming le film de Thomas Huchon, « Allende, c’est une idée qu’on assassine », à l’adresse suivante : http://salvadorallende.upsidetelevision.com/
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans l’autorisation de l’Éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2010, 2013 ISBN : 978-2-212-55733-6
« L’Histoire est à nous. Ce sont les peuples qui la font. »
Salvador Allende
À Patricia Espajo, sans qui ce livre n’aurait pas pu voir le jour.
Merci à Thérèse, pour ses précieux conseils et ses encouragements honnêtes.
Sommaire
Préface par Ángel Parra
Sur les traces de Salvador
Les militaires, c’est mon affaire
La trahison des militaires
La muñeca de Salvador
El Pije Allende
La genèse du personnage
Allende, le révolutionnaire légaliste
La doctrine Allende
Un homme qui fait peur
« Touche-moi, c’est de la chair à statue »
La jeunesse au pouvoir
Chambre à part : les femmes du président
C’est horrible d’être le président !
Le référendum qui n’a jamais vu le jour
La Moneda en flammes
Le printemps chilien
Grandes alamedas
Épilogue
Postface « Le dernier tango de Salvador Allende » par Ángel Parra
Préface par Ángel Parra
Cher Thomas,
Ton livre consacré à Salvador Allende est un outil indispensable pour les générations post-1973. Cette enquête intime, fruit de cinq ans de travail au Chili et en France, que tu qualifies de « thriller biographique », fait découvrir au lecteur la dimension humaine de Salvador Allende, homme politique amoureux de son peuple pour lequel il a donné sa vie. Son exemple d’homme cohérent, conséquent dans ses choix de chef d’État, brille à jamais dans le ciel des grands hommes. Au moment où je t’écris ce message, tu te trouves de nouveau « de l’autre côté de la planète » – dans mon pays, en train de tourner un film sur le Chili d’aujourd’hui, quarante ans après le coup d’État. Ton attachement à mon pays, ta « passion brûlante pour la politique, la justice sociale et l’égalité », me touchent particulièrement, moi le Chilien, « exilado-retornado ».
Viva Chile mierda !
Un abrazo
Ángel Parra
Paris, le 31 mai 2013
Sur les traces de Salvador
« U n samedi matin, m’a raconté Jorge Arrate, qui a été conseiller économique d’Allende à la Présidence, je suis réveillé par le téléphone. Je décroche, la voix pâteuse d’une soirée trop arrosée la veille :
– Allo Jorge, c’est le président. J’ai besoin de vous parler de manière urgente. Alors venez à la résidence présidentielle immédiatement !
– Oui, président, mais ça va me prendre une demi-heure, parce que je dois me doucher, me préparer et …
– Quoi, vous, un jeune homme, un samedi matin, vous êtes encore au lit ?
– Oui, président, je suis couché.
– Vous êtes seul ?
– Oui, président, je suis seul…
– En plus d’être un flemmard, vous êtes vraiment un con ! »
Des anecdotes aussi surprenantes que celle-là, j’en ai recueilli des dizaines au cours des deux ans et demi que j’ai passés au Chili, sur les traces de Salvador Allende. Trente-cinq ans après la mort du premier président socialiste de ce pays, un certain 11 septembre 1973, sa fille Isabel, ses amis Ramon, Margarita, Victor, ses collaborateurs, Patricia, Jorge, Anibal, ont accepté, comme beaucoup d’autres, de me livrer leur vérité.
Leur vérité, pas « la » vérité. Car il n’y a pas de vérité sur Salvador Allende. Il était ce polisson qui effrayait sa secrétaire en se cachant derrière les portes. Il était cet homme d’honneur et de conviction, capable de convaincre ses plus farouches adversaires.
Il était ce romantique qui séduisait à l’ancienne. Il était ce progressiste qui a fait voter les lois les plus sociales qu’ait jamais connues le Chili. Il était ce « pije » qui portait des costumes valant dix fois le salaire mensuel de ses électeurs.
Je n’étais pas destiné à écrire un livre sur Salvador Allende. J’ai été poussé par les circonstances de ma vie sur les traces de cet homme aujourd’hui entré dans l’Histoire. Salvador Allende a marqué son époque, et a laissé un puissant souvenir dans les mémoires. Un personnage à part dans l’histoire de la gauche, mort en héros, les armes à la main, alors qu’il avait accédé au pouvoir par les urnes. Pour beaucoup de jeunes Français, l’expérience d’Allende représentait un espoir un peu fou, à l’autre bout de la planète. Mes parents étaient de ceux-là.
Je suis tombé dans la potion magique étant petit. Ma potion était (et demeure) la politique, milieu où j’ai débarqué sans le savoir un jour de septembre 1981. Mes parents étaient (et sont encore) militants de gauche, tous deux membres du Parti socialiste français. Ils ont activement participé à la vie électorale de notre pays depuis plus de trente ans. Mon père a occupé certaines des plus importantes fonctions en France : maire, directeur de cabinet du Premier ministre Michel Rocard, et aujourd’hui président de la Région Île-de-France. Ma mère a connu une carrière plus discrète mais non moins active, passant, elle aussi, par la mairie de Conflans-Sainte-Honorine, le Conseil général des Yvelines et les cabinets ministériels, avant de devenir sous-préfet. Tous deux m’ont transmis une passion brûlante pour la politique, la justice sociale et l’égalité. Ils m’ont laissé en héritage l’idée que l’on peut rendre ce monde meilleur. À condition d’essayer, et d’y croire.
Petit garçon, je me souviens que mon père me parlait d’un pays, de l’autre côté de la planète, où un rêve politique avait été brisé par un coup d’État sanglant. Il me parlait du président de ce pays, un certain Salvador Allende, mort pour avoir défendu la démocratie au Chili. On était alors en pleine dictature de Pinochet, et moi je ne comprenais pas tout ce que mon père me racontait. Et puis, il y a eu Missing , le film de Costa-Gavras. Papa tenait à ce que je le voie, « même si [j’]étai[s] très jeune », pour que je comprenne ce qui s’était passé là-bas. C’est peu dire que j’ai compris. Ce film a agi sur moi comme un révélateur. L’histoire de la disparition de Charles Hormann, ce jeune américain parti voir de ses propres yeux la révolution chilienne, m’a ému. À l’époque, je ne savais pas que j’allais connaître le Chili, et voir le stade où Charles, comme tant d’autres, avait perdu la vie. Je ne soupçonnais pas que j’allais échanger avec sa femme, Joyce, des courriers. La vie m’y a conduit, au cours de l’année 2005.
« J’ai trouvé un travail au Chili », m’annonça Julie, mon amie de l’époque. Vais-je la suivre ? La destination aurait été un autre pays, je ne suis pas certain que la réponse aurait été la même. Mais le Chili… Il me fallait y aller, la rejoindre, par amour pour elle, mais aussi par attrait pour cette terre volcanique, cachée par-delà les montagnes de la Cordillère des Andes. Je suis parti fin septembre 2005, sans savoir trop où j’allais atterrir. Je ne parlais pas l’espagnol, ne connaissai s rien ou presque de ce pays, à part Salvador et son bourreau, le général Augusto Pinochet, le plus célèbre des dictateurs sud-américains. Sans le savoir, j’allais entrer dans la vie de Salvador Allende.
Quelques semaines après mon arrivée à Santiago, on m’invite à découvrir le futur musée de la Solidarité Salvador Allende, encore en travaux. Au cours de la visite, un des gardiens qui parlait le français s’approche de moi et me glisse à l’oreille : « Tu vois, cette femme, là, c’est l’ancienne secrétaire d’Allende ! ». Je regarde alors avec un œil neuf cette petite femme à la démarche vive et au regard acéré. Au timbre autoritaire de sa voix, on devine une personne endurcie au contact du pouvoir. Petite, brune, tout en rondeurs à la chilienne, « Patita » inspirait le respect. À la fin de la visite, je me suis approché d’elle pour l’inviter à déjeuner. À cet instant, mon objectif n’était pas journalistique mais humain : j’avais envie de savoir qui était Salvador Allende, pour moi. Je comprends tout de suite qu’il ne va pas être facile d’obtenir un rendez-vous, car son emploi du temps est surchargé. Je ressens aussi que mes questions sur Allende la gênent, qu’elle est presque mal à l’aise. Pourtant, elle accepte de déjeuner avec moi.
Rendez-vous est pris chez Avocato, un restaurant du centre de Santiago, à deux pas du Palais de La Moneda. Le soleil réchauffe l’atmosphère, l’air du printemps flotte sur la capitale chilienne tandis que nous nous installons sur la terrasse ombragée. Le temps de passer la commande, et la discussion s’amorce sur la campagne présidentielle qui arrive à son terme, la probable élection de Michelle Bachelet, et le « faible niveau du débat politique actuel ». En quelques semaines, j’avais appris à maîtriser les rudiments de la langue. Même si Patita parlait vite, avec cet accent typique des Chiliens qui tranche en deux les mots à tour de phrases, le contact passe bien. « Buena onda », comme on dit ici. Je décide alors de me lancer :
« Mais, qui était Allende ? Ou plutôt, qui était Salvador ?
– Pour répondre à cette question, il faudrait entreprendre un travail qui n’a pas été fait à ce jour, m’explique Patricia Espejo. Moi, par exemple, qui ai côtoyé Salvador Allende durant trois ans, je n’ai jamais raconté l’homme intime. J’ai toujours refusé, malgré de très nombreuses sollicitations ».
Je suppose que la déception a dû se lire sur mon visage, en dépit de mes efforts pour n’en rien montrer. Je comptais bien tenter de nouveau ma chance à la fin du repas. Patricia m’a testé en quelque sorte, entre deux bouchées de saumon en papillotes. Et j’ai dû passer l’examen avec succès, puisque, à la fin du repas, elle m’a regardé dans les yeux, et m’a dit : « Plus de trente-cinq ans après la mort de Salvador, je me sens prête à présent à faire ce travail de mémoire sur Allende avec toi ! ». Voilà comment je suis entré dans la vie de Salvador Allende. Patricia m’a ouvert son carnet d’adresses, et m’a aidé à convaincre les amis d’Allende de me parler. Au cours de ces trois ans d’enquête, j’ai pu pénétrer dans l’intimité de Salvador Allende. J’y ai découvert un personnage historique fascinant, et un homme assez déroutant, plein de contradictions. Une personnalité tout en nuances, entre le héros romantique et le politicien réaliste, le rêve de changement social, de révolution et la réalité de la misère au Chili. C’est aussi l’histoire de ce pays magnifique que j’ai touché du doigt, une terre aux paysages grandioses et contrastés, du désert du nord aux glaciers du sud. Un pays à l’image de Salvador. J’ai cherché, fouillé dans sa vie. Je voulais savoir qui était l’homme, seul moyen utile à mes yeux pour comprendre le politicien qui a marqué son époque.
Mon expérience m’a montré que, pour juger un politique, il est primordial de savoir de quel bois il était fait. Dans l’intimité se révèlent en amont des traits de caractère amplifiés par les lumières du pouvoir. Dans la relation aux autres se mesure l’aptitude à l’exercice des responsabilités. Il me fallait savoir qui était Salvador, et pas Allende. Tous les témoins ont répondu à un questionnaire identique : leur première rencontre avec Salvador, ses qualités, ses défauts, le dernier instant. L’objectif était de recueillir les moments personnels, l’amitié partagée, afin de permettre une plongée dans l’intimité de Salvador. Afin aussi que ceux qui ont connu Salvador puissent raconter Allende. Et dire leur vérité sur l’icône, érigée par l’Histoire, mais si humaine. Ceux qui ont touché « cette chair à statue », comme Allende aimait à se qualifier, parlent enfin. C’est leur mémoire intime, personnelle, qu’ils m’ont livrée.
Le « beau » d’Allende n’aurait pas de sens. « Il mérite d’être montré dans sa totalité », m’a expliqué le communiste Volodia Teitelboim, biographe de Pablo Neruda et de Gabriela Mistral, les deux prix Nobel de littérature chiliens. La statue mérite d’être dépoussiérée, certainement pas détruite. Si les témoins ont souvent montré de la réticence à évoquer les aspects très « privés » de la vie de l’ancien président – en particulier son rapport aux femmes, source depuis des années de polémiques interminables et de fabulations diverses –, le sujet a été abordé au long de cette enquête. Après des refus, tous ou presque ont adhéré à mon projet, et ont joué le jeu. Parfois en « off », ce qui explique des commentaires non référencés. Ils avaient compris que l’on ne devait plus aujourd’hui cacher aucun des traits de caractère d’Allende, afin de laisser aux prochaines générations la possibilité de se faire leur propre idée sur le personnage historique. J’espère que ses proches n’y verront pas une intention malveillante. Au contraire, je formule l’espoir qu’ils pourront retrouver leur ami, le « compañero Presidente ».
Les militaires, c’est mon affaire
D imanche 10 décembre 2006. Je suis réveillé par un coup de téléphone de la rédaction du quotidien Le Parisien . « Pinochet est mort ! Vous pouvez nous faire un article ? », me demande le rédacteur en chef du journal. « Comment ça, Pinochet est mort ? Je suis à Santiago. Si Pinochet était mort, je le saurais ! » Il m’annonce que les dépêches de l’AFP affluent, et que je dois rendre vite mon papier, pour qu’il figure dans l’édition du lundi. Le temps presse, décalage horaire oblige. J’allume la télé, et découvre à mon tour la nouvelle. Le vieux dictateur est mort sur son lit d’hôpital. En un dernier clin d’œil moqueur, il s’en va en cette journée internationale des Droits de l’homme. Accompagné de ses proches, et – c’est un comble ! – innocent aux yeux de la justice. Je m’habille à la hâte, donne quelques coups de fil et sors dans la rue. Pas de temps à perdre. Il faut couvrir l’événement, rapporter les faits. J’emprunte l’avenue du 11 septembre, l’une des principales artères de Santiago, nommée en l’honneur du coup d’État qui a renversé le gouvernement de l’Unité populaire, en 1973. Le sentiment d’être plongé quarante ans en arrière, au milieu d’un conflit qui me dépasse, m’envahit.
« Il est mort ! Il est mort ! », crient les gens dans la rue. Les voitures klaxonnent. Les passants ont sorti leurs sifflets. Sous un soleil de plomb, des centaines de personnes affluent vers le centre de la ville. Et partout, parmi les rassemblements, se présente en photo, sur un drapeau ou un T-shirt, Salvador Allende ! Avec ses grosses lunettes, son visage rond et sa moustache grisonnante parfaitement taillée. Et ce regard où l’on sent l’ambition et le rêve d’un monde plus juste. Il a disparu depuis trente-cinq ans, mais il semble revivre une fois de plus, grâce à la mort de son assassin. « Il compte et comptera encore longtemps, parce que lui a été honnête. Il est quand même un peu mort pour nous ! », m’explique Miguel, dix-neuf ans, avec une banderole nouée autour de la taille : « Allende, le rêve existe ! ». « Ma parole a valeur d’écrit », paradait souvent le docteur Allende. « Ce qu’il disait, il le faisait, et il y croyait profondément », m’a expliqué Anibal Palma, à l’époque porte-parole du président, lorsque je l’ai rencontré. Allende attribuait à la valeur d’un serment quelque chose de mystique, un lien entre deux hommes qu’il ne fallait rompre à aucun prix, pas même au prix de sa vie. Lui était prêt à aller jusqu’au bout. Tel un chevalier, un caballero espagnol, Allende était un homme d’honneur. Quand il donnait sa parole, il la respectait. Il n’imaginait pas que d’autres puissent agir différemment. C’est pourtant ce qui s’est passé sur cette bande de terre au bout du monde que l’on appelle le Chili.
Au début du mois de septembre 1973, la situation sociale du pays était explosive. Le gouvernement de Salvador Allende n’arrivait plus à maîtriser les événements. Les manifestations se multipliaient, les affrontements entre bandes de gauche et bandes de droite faisaient rage. Le président sentait qu’un complot se tramait. Seul face à tous, militaires, opposition, États-Unis, il se savait menacé. Au sein de la gauche, certains l’exhortaient à créer des milices populaires pour se défendre. Les beaux quartiers attendaient avec une impatience non dissimulée « la libération du pays du joug marxiste » que les journaux d’opposition annonçaient à grand tirage. Le « général rumeur », comme on disait au Chili, fonctionnait à plein régime. « Ce sera demain, après-demain, ou après après-demain ». Les bruits de couloir annonçaient déjà celui des bottes. L’attente devenait insupportable, l’ambiance se durcissait.
Pour s’évader quelques instants, « mais aussi pour nous détendre nous, qui travaillions à ses côtés », le président se transformait en boute-en-train. « Plus les choses étaient tendues, plus il nous faisait rire. C’était devenu une sorte de baromètre pour moi », m’a révélé Patricia Espejo, sa secrétaire personnelle de l’époque.
« Quelque part, Allende était un enfant, a-t-elle ajouté, il jouait beaucoup avec les gens, leur faisant des farces. Si, par exemple, un ami venait le voir avec une belle cravate, il lui disait : “Qu’elle est belle ta cravate, très élégante. En vérité, elle serait beaucoup mieux sur moi, non ?”. Jusqu’à obtenir qu’on la lui offre. Non qu’il volât la cravate, mais c’était un jeu pour lui. Il était resté un enfant qui cherchait un bon coup. Moi, il m’a fait des dizaines de blagues. Un jour, alors que se tenait une réunion qui l’ennuyait, il m’a dit avant d’entrer dans la salle: “Je vais vous appeler pour que vous m’apportiez un médicament. Ils vont croire que je tombe malade, et nous allons écourter la réunion”. Tout le monde m’a regardée quand je suis entrée dans la salle, mais je savais que Salvador faisait un show ! »
Un large sourire illumine le visage de Patricia alors qu’une larme de joie roule sur sa joue. Après une gorgée d’eau, elle reprend le fil de son récit : « Le président Allende faisait la sieste après le déjeuner. Une habitude qu’il avait. Ce jour-là, il m’a demandé de le réveiller au bout d’un quart d’heure. Il est parti dans la petite pièce attenante à son bureau, où un lit était disposé. Comme à chaque fois, il s’est mis en pyjama, s’est couché et s’est endormi. Au bout de quinze minutes, je l’ai appelé. Pas de réponse. J’ai essayé encore cinq minutes plus tard, sans succès. J’ai commencé à m’inquiéter. Je suis donc allée frapper à sa porte. Il n’a pas répondu. Prise de panique, j’ai demandé à Beatriz, sa fille, qui travaillait avec moi, d’aller réveiller son père. Nous sommes entrées dans la pièce, et nous l’avons vu sur le lit, dans la pénombre. En nous approchant, au moment de lui toucher l’épaule, nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait d’oreillers habilement placés sous le drap. J’ai alors entendu un énorme éclat de rire. Le président, derrière la porte, était mort de rire. Il nous a dit : “Je vous ai bien eues, je vous ai fichu la frousse, hein ?”, avant d’éclater de rire à nouveau. C’est comme ça que je me rendais compte de l’amplitude des problèmes », a conclu Patricia Espejo.
L’ennemi affûtait ses armes, tapi dans l’ombre. Le coup d’Etat était déjà en préparation. Que se passait-il alors dans la tête de Salvador Allende ? Dans l’esprit d’un homme habité par sa fonction, au point de l’incarner jusque dans la mort ? Patricia me répond : « Le plus gros traître, c’est Pinochet !, s’étrangle-t-elle, il a dit au président la veille du coup d’État : “Je suis avec vous !” Sa fourberie lui a permis de jouer un double rôle et d’apparaître comme le gentil dans l’histoire. Je suis le témoin oculaire de la trahison de Pinochet ! Le samedi précédant le coup d’État s’est tenue une réunion qui comprenait tous les secteurs de la Sécurité nationale. Je suis allée attendre le président devant la porte. Allende sort et m’ordonne : “Accompagnez-nous jusqu’à la porte, Patricia.” Devant l’ascenseur, Pinochet le regarde et lui dit devant moi : “Avec vous, président, jusqu’aux ultimes conséquences démocratiques !”, avant que la porte de l’ascenseur ne se referme. Nous sommes repartis vers le bureau, et Allende a terminé, sans me regarder : “Jusqu’à ce que nous arrivions au pouvoir !” Comme s’il parlait pour lui-même, et qu’il achevait la phrase de Pinochet. Je crois qu’à ce moment-là il a senti sa fausseté. Il ne pouvait pas le prouver. C’était un sentiment, une sensation, quelque chose d’humain. Une sorte d’intuition charnelle, parce qu’il ne pouvait pas affirmer : “Ce type est en train de me rouler”, non. Je me souviens que nous avons marché en silence dans les couloirs de La Moneda, si tristes, tous les deux. Nous vivions les derniers instants, sans le savoir », m’explique-t-elle la gorge serrée, des larmes plein les yeux. Trente-cinq ans plus tard, l’émotion est là, palpable. Assise sur le canapé de son petit appartement de Nuñoa, un quartier résidentiel de la capitale chilienne, Patricia accepte de parler. « Enfin », serais-je tenté d’ajouter, car c’est un silence de plus de trois décennies qu’elle brise, des secrets gardés des années qu’elle révèle. Un travail psychologique lui a été nécessaire pour vider son sac, et donner sa vision de Salvador Allende. Plusieurs fois, elle a repoussé les rendez-vous, retardant cette échéance, tant il lui était difficile de se confier. « Parce que l’on revit les choses en les racontant. Mais j’ai pris mon courage à deux mains. Aujourd’hui, le moment est venu pour moi de parler ».
« Ce n’est pas que je gardais cela comme un secret, mais c’était une étape que je devais dépasser. J’ai vécu en exil au Venezuela jusqu’en 2002, et je commence juste à récupérer ma mémoire. Toutes ces années, c’est resté en moi. Je n’ai jamais rien voulu dire. Je n’étais pas en condition de parler. L’émotion était trop forte. Les larmes me coulaient sur les joues. J’ai emmené ma petite-fille à La Moneda pour la lui montrer, et dès que je m’en suis approchée, mon cœur s’est mis à battre la chamade. En fait, j’ai à peine commencé à faire le deuil de Salvador. Je suis en train de suivre une thérapie pour cela. Parce que c’est trop douloureux. J’ai dû changer de pays. J’ai perdu des amis, de la famille. Même pour la famille et les proches d’Allende, il est très dur d’en parler. Moi qui ai vécu un an à Cuba avec Beatriz, la fille de Salvador, on n’en a jamais parlé. Je pense aujourd’hui qu’inconsciemment nous éludions la mort de Salvador, le coup d’État, la disparition de nos amis. C’est pareil avec Isabel ou Carmen Paz, les deux autres filles de Salvador, que j’aime énormément. Ça nous coûte beaucoup. En plus, ma position a toujours été de ne pas utiliser le fait que j’ai travaillé pour Salvador. Ces gens qui me disent : “Tu te souviens quand je disais cela au président ?”, alors que je ne les ai jamais vus parler à Salvador ! Tu ne peux pas savoir ce que ça m’énerve ! ». Elle bouillait de rage.
Elle a poursuivi : « Si je lis un livre sur Allende, et que dès la troisième page je vois des mensonges, ça me rend folle ! ». Ce profil bas, elle l’a adopté par loyauté pour le défunt président. Elle, qui vit aujourd’hui « comme si Allende était vivant », a gardé une discipline morale apprise auprès de lui. Elle a coupé les ponts avec ceux qui se sont écartés du droit chemin. « Pour moi, ces personnes n’existent plus ! »
Patricia Espejo a accompagné le président chilien durant les mille jours qu’a duré son gouvernement, de son élection, le 3 novembre 1970, au 11 septembre 1973. Ce jour-là, un coup d’État de toutes les branches de l’armée chilienne a renversé le gouvernement démocratiquement élu de l’Unité populaire, présidé par Salvador Allende. Bombardés par l’aviation, pilonnés par les chars, le président et son équipe ont résisté quelques heures parmi les flammes, en se partageant les masques à oxygène. Mais alors que ses collaborateurs se rendaient, lui, qui avait décidé d’en finir, s’est suicidé. Le putsch a mis fin à trois ans d’une expérience politique unique en son genre : organiser dans le cadre de la démocratie une révolution socialiste. Ce projet aura connu de francs succès la première année, avant de sombrer petit à petit, face aux multiples pressions de l’opposition, des États-Unis et de l’armée, ainsi qu’aux dissensions au sein même de la gauche.
Patricia reprend : « Bien plus que les bombardements et les tragédies qui ont suivi, la trahison d’êtres humains, en tant que personnes, a été le coup le plus dur à encaisser. Parce que je crois que Salvador était incapable de dire une chose pareille : “Je suis avec vous” et de trahir ensuite. Quelqu’un en qui tu as confiance, et qui au dernier moment te trahit ! La peine qu’a ressentie le président a été sauvage. Il n’a pas voulu croire qu’il en serait ainsi. Qu’il y ait eu des traîtres, c’est possible, mais non de cette envergure. Nous étions convaincus qu’il allait se passer quelque chose, mais, ça… On pensait que ce serait comme le Tanquetazo 1 », révèle Patricia, consciente de l’aveuglement qui régnait auprès des proches d’Allende à cette époque.
La trahison humaine des militaires – Pinochet en tête – a dévasté le président Allende. Pourquoi ? Parce qu’il avait individualisé les rapports du gouvernement aux militaires.

1 . Fin juin 1973, un premier soulèvement des militaires a été étouffé par le chef de l’armée, le général Prats. Ce fut la répétition avant l’heure du 11 septembre 1973.
« L’Histoire les jugera. »
Salvador Allende
La trahison des militaires
Alors que la majorité des décisions politiques faisait l’objet d’un débat entre les différents partis de la coalition, non sans créer quelques couacs retentissants, les militaires demeuraient le domaine réservé du président. « Dès les premiers jours du gouvernement, il a expliqué aux partis : “Les militaires, c’est mon affaire”. Il ne fallait pas que l’on s’implique là-dedans », m’a précise José Cademartori, ministre de l’Économie d’Allende. Lui seul devait gérer ce problème, lui seul estimait en être capable, du moins à ses propres yeux. Il incarnait à la fois la fonction de président et celle d’un homme de valeur, de confiance. Ce rôle semblait taillé pour l’ego surdimensionné du président. Avec le général Prats, chef de l’armée durant le mandat d’Allende, la méthode a porté ses fruits. De cette relation professionnelle et institutionnelle naîtra une sincère amitié.
Allende se trouvait face à un sérieux dilemme. Le président savait qu’il y avait des traîtres, mais le fonctionnement intime de Salvador lui interdisait d’y croire. Il restait prisonnier de ses propres contradictions : il savait que le coup d’État approchait et qu’il était inévitable. Les signaux se multipliaient. Pourtant, il voulait croire à la loyauté des hommes, en la valeur d’un serment – celui des militaires chiliens – qui avaient tous juré fidélité à la Constitution. Il y croyait parce que c’était sa nature. « La loyauté était la qualité qu’il appréciait le plus, parce que lui-même était très loyal. Il était extrêmement exigeant sur ce point », confesse Ramon Huidobro, qui a pu apprécier in situ cette caractéristique d’Allende au long d’une amitié de quarante ans. L’ambassadeur Huidobro, qui annonce fièrement ses 90 ans, a l’esprit vif et le regard perçant. Dans un confortable fauteuil de couleur claire, l’ami de Salvador Allende ne boudait pas son plaisir : il profitait de cet entretien presque autant que moi. La joie qu’il manifestait à l’heure de raconter « Chicho » était touchante, révélatrice de l’incroyable impact d’Allende sur ses proches. Une impression qui allait se confirmer au long des nombreux entretiens que j’ai menés.
Difficile aujourd’hui d’imaginer un homme politique aux valeurs morales si ancrées. L’époque a changé. « Il pardonnait leurs erreurs à ses collaborateurs ou leurs faiblesses à ses amis. Mais les tromperies, non, il ne les pardonnait pas », ajoute Victor Pey, l’un des meilleurs amis de Salvador Allende. « Ce n’est pas seulement qu’il s’énervait. Si quelqu’un trahissait ses engagements, Allende coupait immédiatement la relation ! J’ai moi-même vu Allende réagir ainsi à plusieurs reprises ». À l’heure où le discours n’est plus destiné à convaincre mais à captiver, où les hommes politiques vident les mots de leur sens pour créer du spectacle à la télévision, ce petit homme à l’autre bout de la planète, frappe plus que jamais.
Au-delà de l’aspect humain, de cette relation d’homme à homme qu’Allende a cherché à établir au long de sa vie politique et privée, ce comportement légaliste à l’égard des forces armées répondait à une réalité historique. Salvador le pragmatique savait bien dans quel pays il était né. Il connaissait son histoire, son fonctionnement. Et son particularisme institutionnel. Les officiers chiliens n’étaient pas des gorilles comme leurs voisins sud-américains. Dans ce continent en ébullition où les dictatures militaires étaient communes, et où les généraux-présidents étaient légion, ces officiers faisaient figure d’exception. Depuis l’indépendance du pays en 1810, jamais les militaires chiliens n’avaient essayé de prendre par la force le pouvoir politique du pays.
Le Chili avait à cette époque la réputation justifiée de représenter l’une des démocraties pluralistes les plus évoluées du continent sud-américain. Lors de son discours devant l’Assemblée des Nations unies, à la fin du mois d’octobre 1972, Allende présentait ainsi aux dirigeants de la planète son « petit pays » : « Je viens du Chili. Un petit pays où aujourd’hui chaque citoyen peut s’exprimer comme il le souhaite. Un pays d’une tolérance culturelle, idéologique et religieuse sans restrictions, où la discrimination raciale n’existe pas. Un pays où le suffrage universel et secret est le véhicule de définition d’un régime multipartiste, et qui comporte un Parlement en activité ininterrompue depuis sa création il y a cent soixante ans. Un pays où les tribunaux de justice sont indépendants de l’Exécutif, et où la Constitution n’a été modifiée qu’une seule fois depuis 1833 ».
L’arrivée à la tête de l’État, en septembre 1970, d’un socialiste, Salvador Allende, porté au pouvoir par une coalition qui regroupait les partis ouvriers et marxistes, allait modifier l’équilibre. En pleine guerre froide, le spectre d’un Chili transformé en URSS ou en Cuba effrayait une partie de l’institution militaire chilienne, comme les milieux d’affaires chiliens et le gouvernement américain. « Le cancer marxiste arrive », lisait-on en légende dans El Mercurio , le plus grand quotidien chilien, sous la photo d’un char russe attaquant le palais présidentiel. L’opération de propagande était en marche. Des dizaines de familles avaient quitté le pays à la hâte, un exode de la bourgeoisie qui « craignait pour sa vie ». Les États-Unis, de leur côté, avaient peur de perdre leur influence dans une zone du monde qu’ils considéraient comme leur jardin privé, où de nombreuses entreprises nord-américaines étaient implantées (télécommunications avec ITT, cuivre pour la Kenecott, alimentation avec Pepsi, etc.).
Depuis des années, Washington luttait pour empêcher Allende d’arriver au pouvoir en finançant ses opposants lors des présidentielles de 1964 et de 1970. Sa victoire électorale de 1970 allait entraîner une réaction des Américains, réaction très différente de celle appliquée à la question cubaine. Henry Kissinger, le conseiller du président américain Richard Nixon, observa à l’époque qu’il ne voyait aucune raison d’empêcher un certain pays « de virer au communisme à cause de l’irresponsabilité de son propre peuple ».
Le premier coup de semonce est intervenu alors que Salvador Allende venait de remporter les élections présidentielles, début septembre 1970. N’ayant pas obtenu la majorité absolue dans les urnes, son élection devait être validée par le Congrès (Allende, Unité populaire, 36,3 %, Alessandri, droite, 34,9 %, Tomic, démocratie chrétienne, 27,8 %). Le gouvernement américain ne voulait pas d’une élection d’Allende. Lors d’une réunion 1 dans le bureau ovale, Tricky Dicky, avec cette véhémence qui lui est connue, a déclaré à son ambassadeur au Chili, Edward Korry, qu’il fallait « écraser ce fils de pute d’Allende », « squeezer économiquement » ce « bâtard ! ». Plusieurs plans furent élaborés pour empêcher la ratification par le Congrès du nouveau président. Celui qui fut choisi était le suivant : pousser les militaires chiliens à prendre le pouvoir, pour organiser dans la foulée d’autres élections, avec l’espoir que les démocrates chrétiens gagnent cette fois-ci.
Des contacts avaient alors été pris par des intermédiaires avec le commandant en chef de l’armée, le général René Schneider, pour le sonder sur cette éventualité. Le général Schneider s’en était tenu à l’article 22 de la Constitution : « L’armée n’est pas délibérante », en refusant toute idée d’une intervention de l’armée sur la vie politique du pays. Dans le même temps, le chef de file des démocrates chrétiens, Eduardo Frei Montalva, le président sortant, refusait de jouer le jeu des militaires et des États-Unis. Dans l’impasse, la CIA prit contact avec un général à la retraite, Roberto Viaux, dont les idées politiques fascisantes étaient connues. L’objectif de la mission 2 : enlever le général Schneider en se faisant passer pour un groupe armé de gauche, et provoquer ainsi une réaction des militaires. Les armes nécessaires à l’opération, ainsi que les fonds (50 000 $) étaient parvenus à temps au Chili, via la valise diplomatique. L’ambassadeur des États-Unis, sur consigne du président Nixon, n’avait pas été mis au courant de l’opération. Le commando, composé de membres du parti néofasciste du nom de « Patria y Libertad », se tenait prêt.
Gravement blessé au cours d’un échange de tirs avec le commando chargé de l’enlever, le général Schneider succombera quelques jours plus tard à ses blessures, laissant le pays sous le choc. Contrairement à ce qu’attendaient les auteurs du complot, la mort tragique de René Schneider avait renforcé l’armée dans sa position légaliste. Le futur président sortit grandi de cette affaire. Après l’enterrement du général Schneider, le président sortant, Eduardo Frei, invita Allende au Palais présidentiel, afin de régler une question essentielle : qui fallait-il pour remplacer Schneider à la tête de l’armée ? Le dialogue entre Frei et son successeur a été raconté par Joan Garcés, le conseiller politique d’Allende à La Moneda 3 .
Eduardo Frei : « Je dois nommer le remplaçant du commandant en chef. Dans huit jours, tu seras, Salvador, le président de la République. Celui que je nommerai va être ton commandant en chef, et non le mien. Dis-moi qui tu veux que je nomme et je le ferai. Je crois savoir que tu t’intéresses au commandant X qui est un homme de gauche ? »
Salvador Allende : « Quel est le général qui, par ordre d’ancienneté, vient après Schneider ? »
Frei : « Le Général Carlos Prats, chef de l’État-major. »
Allende : « Alors, je veux que Prats soit le nouveau commandant en chef. »
Frei : « Prats ! Mais comment peux-tu… ? »
Salvador Allende n’est pas tombé dans le piège que lui tendait son adversaire politique. Le général le plus favorable à l’Unité populaire, la coalition d’Allende, se trouvait en vingt-cinquième position. Le nommer aurait signifié promouvoir un officier pour raisons politiques et non sur critère hiérarchique. Une immersion du pouvoir politique dans l’institution militaire aurait inévitablement provoqué une réaction violente de cette dernière. En tout cas, elle aurait donné aux partisans d’un putsch une justification idoine. C’était l’espoir d’une partie des démocrates chrétiens et de la droite, qui cherchaient à pousser Allende à la faute.
Fidèle à ses principes, le camarade président refusait toute ingérence et respectait la loi – cette loi qu’il plaçait au-dessus de tout, y compris de sa propre vie. Allende avait donc nommé à la tête de l’armée le général Carlos Prats, tandis que le général Viaux était poursuivi par la justice. Le 3 novembre 1970, Allende prêtait serment devant le Congrès, devenant le premier président socialiste du Chili. « Le peuple entre avec moi à La Moneda », annonça-t-il dans son discours inaugural. La classe ouvrière chilienne prenait pour la première fois le pouvoir politique. Point culminant d’une lutte acharnée, d’un combat de plusieurs dizaines d’années, dont Allende s’était fait l’inspirateur avant d’en devenir l’interprète. Le président avait prévenu : « Nous avons gagné les élections, mais le pouvoir… »
Plus tard, en octobre 1972, cette phrase prendra tout son sens. Le pays se trouvait alors paralysé par une grève des patrons (transporteurs routiers et commerçants). Les employés et les ouvriers voulaient travailler, mais leurs patrons les en empêchaient. Les camionneurs recevaient quotidiennement d’importantes sommes en dollars pour ne pas prendre la route. Les produits de consommation courante devenaient de plus en plus rares. Alors que les files d’attente s’allongeaient devant les magasins, les manifestations se multipliaient et la tension montait. Le président Allende décida, pour résoudre la crise, de faire entrer les militaires au gouvernement. Ce choix surprit la droite et choqua une partie des partisans d’Allende, notamment les plus à gauche. Le général Carlos Prats fut nommé ministre de l’Intérieur, et, par conséquent, vice-président de la République, le contre-amiral Ismael Huerta, ministre des Travaux publics, et le général d’aviation Claudio Sepulveda, ministre des Mines. Prats imposa aux militaires d’être aussi fermes face aux patrons-grévistes que devant les ouvriers non grévistes, 4 et surtout de ne pas répondre aux provocateurs qui lançaient sur le passage des troupes du maïs ou du riz, pour leur signifier qu’ils étaient des « poules mouillées » de ne pas se soulever contre le gouvernement. Le général se retrouva plusieurs jours à la tête du pays, début novembre 1972, alors que le président Allende se rendait à l’ONU pour critiquer le blocus économique que les États-Unis faisaient subir à son pays. À aucun moment le général Prats ne tenta de prendre le pouvoir. Il restera au gouvernement avec les deux autres généraux jusqu’à fin mars 1973, retournant alors à son ancien poste de commandant en chef des Forces armées.
Le 29 juin 1973, une garnison de militaires de Santiago marcha sur le Palais présidentiel, avec l’intention de renverser le gouvernement. Quelques heures plus tard, ils furent arrêtés par les troupes constitutionnalistes, sur ordre du général Prats. Le comportement du chef de l’armée de l’époque avait coupé court à la tentative de putsch. Mais la machine de mort des futurs dictateurs était en marche. D’ores et déjà, le gouvernement de l’Unité populaire était condamné. Baptisé « Tanquetazo », ou « coup de tank », cet épisode de la vie politique chilienne est considéré aujourd’hui comme la vraie tentative des putschistes, trois mois avant le 11 septembre. « Quand s’est produit le Tanquetazo, raconte Carlos Altamirano, à l’époque Premier secrétaire du PS, la direction du parti socialiste était favorable à la mise en retraite des généraux impliqués, qui étaient au nombre de neuf. La réponse d’Allende, pragmatique, fut la suivante :
“Si je les vire, je précipite le coup d’État !”
Ma réponse – comme celle du parti – fut :
“Si le coup d’État se manifeste de toute façon, pourquoi ne pas les virer ? Ils auront alors moins de force, moins de gens en place à des postes de décisions. Donc, il faut les virer !” »
L’homme qui s’exprime ainsi a laissé derrière lui les rêves de révolution, mais n’a pas remisé au placard son verbe acéré qui taille dans l’histoire de son pays comme des crocs de fauve dans la chair de sa proie. Âgé de 80 ans aujourd’hui, Carlos Altamirano a gardé de ses jeunes années une ligne à faire pâlir d’envie les accros du régime. Sa voix était grave, rauque, et la mélodie rythmée qui s’échappait de sa bouche fine me berçait. L’entretien avait lieu chez lui, dans une superbe demeure au pied de la Cordillère des Andes. L’ambiance feutrée de cette maison tranchait avec le propos, souvent vif, de mon interlocuteur. L’ancien étudiant en droit n’avait rien perdu de sa verve, au contraire. Source intarissable sur Allende, le grand-père qui me reçoit a sur son ami Salvador des idées bien arrêtées. Il reprend :
« La discussion est devenue plus dure avec Salvador, parce qu’il considérait notre proposition irréaliste. Il avait en partie raison. Évidemment, virer ceux qui avaient participé au “Tanquetazo” allait provoquer le coup d’État. Mais il était aussi réaliste d’assumer l’inévitable coup d’État, puisqu’il n’existait pas d’autre solution. Allende, avec cette confiance en lui et cette foi dans sa capacité à diriger et à manipuler les chefs de l’armée – et, en général, les forces armées chiliennes – a cru qu’il disposait encore d’une marge de manœuvre importante. Et qu’il ne fallait pas précipiter les événements. Je crois que la position du Parti à ce moment-là était plus juste et plus réaliste que celle de l’homme pragmatique qu’était Allende. Sans nier qu’il était naïf de mettre à la retraite neuf généraux putschistes. »
Précipiter la réaction des forces armées en virant les putschistes, ou garder ces derniers, pour ne pas provoquer un coup d’État que l’on sait inévitable ? Allende a choisi. Il a refusé de rompre le pacte démocratique, en ayant conscience des conséquences de sa décision. L’homme n’a pas hésité au moment d’affronter son destin. Il ira jusqu’au bout de sa conviction.
« Il croyait que, tant qu’il ne transgresserait pas la loi, ils ne la violeraient pas pour le destituer ! », analyse Jorge Arrate, conseiller économique d’Allende à l’époque. Petit homme, sa moustache blanche illumine son visage rond. Avocat de formation, il avait bifurqué assez vite vers l’économie. Comme Allende, il n’a jamais perdu de vue la loi, qui fut trois années durant le bouclier institutionnel de son président.
« La volonté du pouvoir exécutif de défendre le régime légal signifiait également la défense de sa propre légitimité à gouverner », ajoute dans son livre Joan Garcés, le conseiller politique d’Allende. Sans compter que la réalité des forces opposées laissaient présager un écrasement du mouvement populaire, ce dernier ne disposant ni du soutien idéologique de l’armée, ni des forces (organisation, hiérarchie et matériel) propres à résister à un soulèvement militaire. L’après 11 septembre avalisera cette hypothèse, puisque à aucun moment la résistance chilienne n’a semblé en mesure de renverser le gouvernement militaire de Pinochet. Et c’est là le plus fort paradoxe de cette affaire : plus Allende était légaliste, plus il respectait la loi et n’excédait pas ses prérogatives face aux militaires, plus il devenait dangereux pour l’opposition, car celle-ci se voyait obligée de sortir du cadre légal pour le chasser du pouvoir.
Ramon Huidobro, que ses 90 ans n’ont pas rendu plus doux face aux « tyrans » – Pinochet et ses sbires – rugit : « Et curieusement, durant le gouvernement de Salvador, il n’y a pas eu un seul torturé, pas un seul prisonnier politique, pas un seul mort. Ces messieurs, venus pour nous sauver du péril rouge, se sont voués à torturer et à tuer. Paradoxe qu’il faut avoir à l’esprit pour comprendre l’histoire de notre pays. Au Chili, on a eu une démocratie jusqu’au 11 septembre 1973. Mais la vérité éclatera au grand jour : il s’agissait d’une démocratie tout ce qu’il y a de plus normale. » S’il déclare ne plus se souvenir de la totalité des événements, l’ami de la famille Allende a de beaux souvenirs à livrer. Lui qui prépare ses Mémoires, l’ancien ambassadeur, diplomate de carrière, n’est pas calmé. Il éructe sa haine envers la tyrannie de Pinochet pour mieux illustrer son respect pour le projet politique novateur de Salvador. Il retrouve son calme l’instant d’après, tandis qu’il évoque les promenades dominicales en famille, escaladant le mont San Cristobal qui domine la capitale chilienne. Des moments privilégiés qui vont disparaître alors que croissent les problèmes politiques du président Allende, et que la machine s’enraye inexorablement.
À la mi-août 1973, le général Prats tomba dans un piège. « Ce qui lui est arrivé est terrible, il n’a pas vu le traquenard », raconte Isabel Margarita Morel, l’épouse d’Orlando Letelier, le ministre de la Défense, amie de la famille Allende. La moutarde monte au nez de cette femme pourtant paisible, âgée d’une soixantaine d’années, alors qu’elle me relate cet événement tragique de l’histoire de son pays.
Devant un portrait de Michelle Bachelet, l’actuelle présidente du Chili, avec qui Isabel Margarita est très liée, je remonte, dans cet appartement cossu de Providencia au périphérique de la ville, de l’année 2006 à l’année 1973. « D’abord, le véhicule de Prats a été arrêté par une voiture sur le périph’ de Santiago. Le conducteur, qui portait une casquette, est descendu et a commencé à taper sur l’auto du général. Au même moment, d’autres personnes ont surgi de nulle part pour lancer sur sa voiture des plumes et les coller sur le pare-brise. Au souvenir de l’assassinat du général Schneider trois ans plus tôt, le général a dû croire que l’on en voulait à sa vie. Il est descendu de sa voiture, a sorti son arme, et s’est alors rendu compte que son assaillant était une femme. “Lâche ! Lâche !” a-t-elle crié : “Pointer votre arme sur une femme !”».
Après cet incident, une manifestation a été organisée devant la maison des Prats, menée par des femmes d’officiers, pour demander sa démission. Usé par ces trois années au service du gouvernement Allende, Carlos Prats a démissionné. Un choc pour le président, qui en plus de perdre l’un de ses meilleurs soutiens au sein de l’armée chilienne, se retrouvait privé d’“un ami sincère”, selon ses propres termes.
Prats recommanda à Salvador Allende son second, le général Augusto Pinochet, en lui assurant que ce dernier était légaliste. Allende désigna donc Pinochet commandant en chef des Forces armées le 23 août 1973, trois semaines avant le coup d’État. Il croyait en la loyauté de Pinochet, malgré l’avis de Carlos Altamirano, qui m’a confié ceci : « Nous avons eu une deuxième dispute, assez forte, avec Salvador, au moment de la nomination de Pinochet. Lorsque j’ai su que son choix se portait sur Pinochet, je me suis rendu à La Moneda, pour avoir une longue conversation avec lui. Pourquoi prendre Pinochet alors que j’avais des informations, en tant que chef du PS, qui indiquaient qu’il n’était pas loyal ? C’était une grave erreur que de le nommer commandant en chef. Face à la position du parti, Allende m’a répondu :
“Tu as des informations imprécises et peu fiables de divers camarades socialistes. Moi aussi, j’ai des informations qui proviennent du général Prats. Il me garantit l’honnêteté et la loyauté absolue de Pinochet. Comment vais-je croire davantage ces socialistes qui ne rapportent que des ouï-dire, puisqu’ils ne se trouvent pas à l’intérieur de l’institution militaire ? Ils ont seulement entendu parler de Pinochet. Non, je dois croire mon général Prats !”
À ce moment-là, il s’agissait d’une réponse réaliste, et surtout pragmatique, puisque Prats le lui garantissait. Mais notre désaccord a été très profond. Un sergent et deux marins, membres de la Marine chilienne, étaient venus me trouver pour m’avertir que le coup d’État approchait, téléguidé de l’intérieur par plusieurs amiraux. Information gravissime qu’ils m’affirmaient être en mesure de prouver. J’ai rapporté cette discussion à Salvador, en lui disant qu’il fallait mettre un terme à la sédition. Sa réponse a été sans équivoque :
“Il existe deux opinions sur cette question, mais celui qui organise la sédition, c’est toi. C’est le parti, en tenant cette réunion avec des militaires !”
Allende avait plus confiance en ses amiraux, avec qui il conversait en tant que président – comme le chef de la Marine, l’amiral Montero, loyal jusqu’au dernier instant avec lui –, qu’en moi. […] J’avais la conviction que le putsch approchait. Il ne partageait pas cet avis. Allende croyait pouvoir contrôler la situation jusqu’à vingt-quatre heures avant le coup d’État. C’est pour cela qu’il avait confiance en ses amiraux, et qu’il ne m’a pas cru. »
Ce comportement, Carlos Altamirano ne le reproche pas à son ami, même s’il convient que « ça [l’]a énervé ». Au contraire, il prend aujourd’hui la défense de Salvador, non sans dénombrer ses erreurs : « Dans les faits, a-t-il enchaîné devant moi, je reconnaissais à l’époque qu’Allende avait de bonnes raisons de croire en Prats et Montero. S’il s’est trompé sur Pinochet, il ne s’est pas trompé sur Prats ni sur Montero, qui ont été tous deux fidèles à la Constitution, au gouvernement et à la personne de Salvador. Les autres ont eu un comportement différent, mais Allende était un démocrate totalement convaincu, à la différence du parti socialiste, qui, lui, ne l’était pas. »
Salvador Allende n’est pas le seul à avoir été berné par le double jeu de Pinochet. Le général Prats en a aussi été victime, comme me l’a raconté Ramon Huidobro, un ami des Prats : « Prats était indigné par le comportement de Pinochet, comme par tout ce qui se passait dans le pays. “Je me suis trompé ! Cet homme était mon second, je ne le connaissais pas suffisamment”, voilà ce que me disait le général. Vous savez, Prats, je suis le dernier à l’avoir vu vivant ». Le général Prats allait lui aussi devenir une victime de la dictature chilienne. Un an après la prise du pouvoir de Pinochet, il sera l’objet d’un attentat en plein centre de Buenos Aires, où il s’était exilé. Après un dîner avec sa femme chez les Huidobro, qui vivaient en Argentine depuis l’instauration de la dictature au Chili, une bombe fit exploser leur voiture, tuant sur le coup le couple. Acteur de la résistance chilienne, et beaucoup trop gênant pour Pinochet, le général Prats figure parmi les premières victimes du tristement célèbre « plan Condor ».
Pinochet, Judas ou Brutus chilien ? Nombreux sont les partisans d’Allende à le penser. Force est de constater que le futur dictateur a su brouiller les pistes. Devant le président, il a clamé sa loyauté à toute épreuve. En coulisse, bien qu’il ait été au courant du complot qui se tramait, il ne s’est pas rallié aux putschistes. Au dernier moment, alors qu’il savait que le coup d’État était inévitable, il s’y est joint par opportunisme et par ambition. Son quart d’heure de gloire approchait, il n’entendait pas s’en priver. Le dimanche 9 septembre, il signa avec trois autres généraux l’arrêt de mort du gouvernement de l’Unité populaire et mit un terme définitif à l’institutionnalité chilienne.
Pourquoi, ou plutôt, comment l’armée a-t-elle résisté durant trois ans ? Dans ses Mémoires, rédigées en exil à Buenos Aires avant son assassinat par les sbires de Pinochet, le général Prats écrivait ceci : « Lorsque l’on écrira sereinement l’histoire du Chili des quarante dernières années, on devra reconnaître que le gouvernement qui a eu la conception la plus nette de la sécurité nationale et qui montra, de fait, le plus grand intérêt pour les problèmes liés à la défense nationale a été, précisément, le gouvernement Allende. Il est de toute évidence le seul président du Chili à avoir articulé les intérêts de la sécurité nationale avec une conception cohérente de la “souveraineté géo-économique” qu’il a comprise et faite sienne. » Le compliment est fort, a fortiori de la part de l’un des officiers les plus respectés de l’histoire militaire de ce pays.
Joan Garcés 5 , le principal conseiller politique de Salvador Allende, voit quant à lui deux raisons à cette entente cordiale qui va durer un peu plus de mille jours. Tout d’abord, le gouvernement Allende respecta « la structure hiérarchique technico-professionnelle des Forces armées » : il ne mit pas son nez dans les affaires internes de l’institution, ni au moment de la désignation du commandant en chef, ni pour mettre à la retraite les militaires impliqués dans le Tanquetazo. Ensuite – et c’était là une volonté personnelle du nouveau chef de l’État –, une attention « toute particulière fut portée à la qualité de l’équipement des militaires ». Alors que le précédent président avait connu des problèmes sur ces questions, Allende sut donner satisfaction aux militaires en leur fournissant un matériel neuf, acheté aux États-Unis.
Ce ne sont pas les seules raisons. L’homme, comme souvent chez Salvador Allende, rattrapait le président. C’est au cœur des convictions intimes, profondes de Chicho qu’il faut puiser pour comprendre Allende. L’un de ses arrière-grands-pères, Ramon Allende Garcés, avait été membre du régiment des Hussards de la mort, les aides de camps de Bernardo O’Higgins, le libérateur du Chili. Ramon Allende était ensuite parti combattre aux côtés de Simon Bolivar au Venezuela, avant de revenir dans son pays libéré du colonisateur espagnol. Le fils de Ramon Allende Garcés, Ramon Allende Padin, né en 1845 à Valparaíso, était médecin dans l’armée. Un médecin un peu spécial qui allait jusqu’à donner de l’argent à ses patients pour qu’ils puissent s’acheter leurs médicaments. Lors de la guerre du Pacifique, conflit qui a opposé entre 1879 et 1884 le Chili à ses voisins du Nord, la Bolivie et le Pérou, pour la possession du désert de l’Atacama, riche en salpêtre, Ramon Allende Padin, ne se déroba pas à son devoir de soldat. Salvador a grandi avec ces figures familiales, pour qui il nourrissait une profonde admiration. Dans ce panthéon personnel, ce grand-père qu’il n’a pas connu occupait une place de choix. Ramon Allende Padin est mort en 1884 et Salvador est né en 1908.
À dix-sept ans, avec son bac en poche, S

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