Tisser les voix
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Description

Résumé
Une femme perd sa voix. Elle écrit pour reprendre possession de son corps abîmé. Elle chemine ainsi, s’ancre par l’écriture dans sa voix intime, qui résonne avec d’autres silences et paysages de terre, d’eau... La guérison est amorcée avec cette symphonie de voix. Une multitude de visages, de corps et de voix se tissent et se racontent à travers les routes qui n’en finissent pas. Ce livre est un grand silence, une halte entre nous et le vivant ; un bruissement qui dit la relation, la tendresse, l’existence, d’où la musique des mers, des fleuves et des forêts.
Extrait
« Après m’être amarrée à ce lac, après avoir tissé des liens avec autrui sur la base de cet espace partagé, j’ai fini par lui accorder une place privilégiée parmi les lieux du monde. D’où me vient ce désir de retourner au lac Marie-Le Franc chaque année en y amenant à chaque fois des personnes différentes, des gens du Québec, de France, de Belgique ? À l’été ou à l’automne, suivant un rythme régulier, la marée dépose au bord du lac des gens d’ici et d’ailleurs. J’ai la nette impression que tout cela dépasse de loin ma propre volonté et que l’endroit lui-même est désormais soumis au mouvement du ressac. Le lac s’est ouvert au vent du large, il est devenu dans mon esprit un lac transatlantique. »
Point de vue de l'auteure
Tisser les voix répond au mouvement général qui traverse le livre. Quand j’ai perdu la voix, je me suis mise à écrire, mais aussi à écouter davantage. J’ai fait plus de place à la parole des autres. Quand je tisse les voix, la mienne se fonde dans un ensemble, elle va à la rencontre des autres, c’est ce mouvement qui me permet d’avancer.
Quand la voix se brise, quand elle s’absente, il faut tout reconstruire, cela ne peut se faire que dans l’intimité. Apprivoiser le silence.
L'auteure
Originaire de Bretagne, Rachel Bouvet a émigré au Québec après un séjour en Égypte. Sa fascination pour le désert, la mer et la forêt l’a poussée vers la géopoétique. Professeure au département d’études littéraires à l’UQÀM, elle a publié des essais et des récits.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 mars 2019
Nombre de lectures 7
EAN13 9782897125998
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201 • Montréal • Québec • H2S 1H9
Tél. : 514 989 1491
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

DE LA MÊME AUTEURE
Vers une approche géopoétique : lectures de Kenneth White, Victor Segalen et J.M.G. Le Clézio , Québec, PUQ, 2015.
Le vent des rives , Montréal, Mémoire d’encrier, 2014.
Pages de sable. Essai sur l’imaginaire du désert , Montréal, XYZ éditeur, 2006.
Étranges récits, étranges lectures. Essai sur l’effet fantastique , Montréal, Éditions Balzac-Le Griot, 1998. Réédité aux PUQ en 2007.
J’ai toujours rêvé d’un monde fait d’une route qui n’en finit plus et sur laquelle on est éternel voyageur…
Marie Le Franc
INTIME SILENCE
L’air donne naissance à la voix en faisant vibrer naturellement les deux cordes vocales. Que l’une d’elles arrête de bouger et plus aucun son ne sort de la gorge. Il ne reste alors qu’une alternative : transformer l’instrument à cordes en instrument à vent, chercher le souffle au plus profond de soi, inspirer et expirer le plus fort possible, laisser le ventre se gonfler d’air comme le fait la poche du biniou. J’appelle à moi les souffles puissants de l’univers, les brises qui rident mers, lacs et rivières, les alizés familiers qui m’ont déjà portée, de l’Égypte à l’Espagne, du Maroc au Brésil, de la Bretagne au Québec ; j’appelle à moi les souffles émanant de mes compagnes et compagnons d’aventures géopoétiques, les souffles de l’esprit, ouverts sur le large. Et l’inespéré se produit : grâce à la force de l’air, la corde vocale commence à vibrer, comme une harpe caressée par les vents. Le souffle s’accordera à celui du monde.
Une complication survenue après une chirurgie m’a intimé de faire silence pendant quelques mois. J’ai alors découvert l’envers de la voix, un continent dont j’étais loin de soupçonner l’étendue. Avant, je ne connaissais du silence que son aspect extérieur, je le percevais surtout comme la composante sonore de certains lieux, je le savourais en contemplant les étendues désertiques où aucun bruit ne vient se loger dans les oreilles, il était associé dans mon esprit aux paysages aimés. Être à l’écoute du lieu consiste à se taire, à se mettre à son diapason. Souvent, c’est le lieu lui-même, sa beauté, qui nous force au silence, qui nous laisse sans voix . Il nous plonge dans un intervalle de respiration profonde, de méditation, un peu comme les rondes et les blanches inscrivent des temps suspendus dans les partitions. Malgré tout, ces pauses ne sont que temporaires. En nous demeure ce potentiel sonore, à l’état latent, qui fait de nous des êtres de parole. Dès qu’une idée surgit, ou qu’un désir de communiquer se manifeste, la parole émane. Dans son Histoire du silence , Alain Corbin retrace l’évolution du paysage sonore et des quêtes de silence à travers les âges dans le monde occidental, mais jamais il ne mentionne le silence imposé par des motifs extérieurs comme la maladie, la paralysie ou toute autre défaillance physique. Le silence demande un long apprivoisement. Perdre la voix du jour au lendemain transforme le rapport à l’humanité, car le fait de ne plus avoir accès à la parole, ce moyen privilégié entre tous pour la communication, empêche d’échanger avec autrui. Comment vivre lorsque l’on ne peut plus se définir comme un être de parole ?
Privée de l’instrument me reliant à mes semblables, je me sentais continuellement en décalage. Instinctivement, je me suis éloignée du monde civilisé pour me rapprocher de la forêt – son silence m’apaisait. J’ai trouvé refuge dans les Laurentides, dans un chalet qu’un ami m’avait prêté. Au milieu des arbres, mon silence ne faisait plus tache, il était en accord avec l’environnement. Je descendais jusqu’à la rivière, j’imitais ses glougloutements, l’un des seuls sons qui pouvaient sortir de ma bouche. Puis le froid est arrivé, la rive s’est prise chaque semaine un peu plus dans ses dentelles glacées. Quelques pierres du ruisseau ont revêtu leurs coiffes de gel alors que la saison hivernale n’avait pas encore commencé. Comment faire pour nommer cet hiver qui n’en est pas un, ce pré-hiver en quelque sorte, qui précède les grands froids et les paysages tout enneigés ? Dans ce pays où l’hiver a plusieurs visages, s’offrent à nous différentes manières de percevoir le temps. Les cultures autochtones ont délimité les saisons à partir d’une expérience des lieux tandis que les cultures européennes ont transposé celles de leur climat d’origine, un climat continental comportant quatre saisons. La langue atikamekw, par exemple, distingue six saisons, dont l’une se nomme Pitci pipon , le temps du gel. C’est le moment où les rivières et les lacs commencent à geler, ce qui correspond plus ou moins à la mi-novembre.
Jusqu’ici, cette date évoquait pour moi la première neige, qui ne reste jamais très longtemps, la pose des pneus d’hiver, l’installation des abris tempo pour les voitures, ces corridors en plastique blanc qui évitent certes des heures de déneigement, mais qui défigurent les rues. Je n’avais pas encore eu la chance d’admirer la métamorphose des roches pendant la nuit, la peau blanche et luisante qui les recouvre au matin, souvenir d’un froid mordant aux petites heures : leur beauté saisit l’œil au milieu de l’eau vive. Cela valait la peine d’inventer un mot juste pour dire cette surprise du ruisseau au moment du premier gel – pitci pipon – et l’émerveillement de ceux qui suivent son cours en marchant sur ses rives.
Peu à peu l’eau est devenue aussi solide qu’un roc et les clapotis de la rivière se sont tus à leur tour. J’ai chaussé mes raquettes pour m’enfoncer dans les neiges étouffant les sons au fur et à mesure, dans le blanc qui s’étend à perte de vue, véritable contrepoint au silence.
Parfois, des empreintes dans la neige arrêtent le regard, qui se fait alors capteur de traces, entraîné par les flèches dessinées sur le sol, des flèches que des animaux ont laissées derrière eux sans que l’on sache ce qu’elles visent au juste. Des dindons sauvages peut-être, vu la taille et la forme des traits ? Le souvenir des oiseaux gloussant entre les branches, croisés à quelques kilomètres de là deux semaines plus tôt, ressurgit tout à coup, taches de couleur sur fond blanc, glacé.
Réapprendre à parler ne se fait pas en imitant les syllabes humaines, à la manière d’un enfant qui babille, mais en reproduisant les cris d’animaux. Les exercices d’orthophonie consistent à produire séparément chaque son du répertoire en commençant par le plus simple – le « iii » de la chauve-souris – avant de perfectionner tour à tour le hululement de la chouette (« hou, hou »), le sifflement du serpent (« sss »), le bourdonnement de la guêpe (« zzz »), le meuglement de la vache (« mmm »), etc. Le hasard a voulu que mon fils suive un cours d’ornithologie au moment où j’en étais rendue à faire des gammes imitant les animaux les plus divers. Nous avons fait ensemble les exercices de reconnaissance des cris d’oiseaux en pépiant à qui mieux mieux. Me sont alors revenues en mémoire les virées avec le radiocassette sous le bras pour enregistrer les chants des mésanges, des rouges-gorges, des pinsons et des fauvettes au printemps dans le bas du chemin. L’émerveillement vécu durant l’enfance – la mienne, puis celle de mon fils – s’est transformé en un amour commun pour la biologie, la science du vivant. Un univers fascinant pour l’enfant qui balbutie et qui se hasarde à parler en imitant les sons des alentours, mais l’être de parole en devenir finit généralement par oublier cette proximité avec les animaux une fois que le langage est totalement maîtrisé.
Après la forêt et son silence sidérant, l’univers animal et ses cris inarticulés, une autre épreuve m’attendait. Le dérèglement des cordes vocales laisse le cœur à nu. Quand la voix se brise, l’émotion n’a plus rien pour se canaliser. Le moindre ennui occasionne des douleurs physiques, la plus petite joie se traduit en un rire cassé, le motton dans la gorge reste pris, comme une boule impossible à déloger, les émois sont à fleur de peau. L’égoïsme des uns, le manque d’empathie des autres, leur suffisance et leur aveuglement hérissent et blessent sans arrêt. Contrairement à ce que dit l’opinion courante, l’émotion n’a pas son siège dans le cœur, mais dans la gorge. L’étymologie semble me donner raison d’ailleurs, puisqu’« angoisse » vient du latin angustia , qui signifie le resserrement. Une force incontrôlable avait pris possession de mon corps. À chaque contrariété je sentais une main de fer enserrer mon cou, m’étouffer, inexorablement. Le filet de voix que j’avais laborieusement réussi à rebâtir s’étranglait soudain, comme une flamme s’éteint si l’air vient à manquer. Il fallait alors tout reprendre à zéro, se concentrer sur la respiration, suspendre en plein vol le cortège d’émotions et y plonger, tête première, pour le laisser filer ensuite, multiplier les séances de relaxation pour dénouer les tensions nerveuses, retrouver l’équilibre après le tourbillon.
Maintenant, pour pallier la faiblesse de la voix, j’écris, j’explore les résonances, les échos. J’entremêle ma parole avec celle des membres de La Traversée , l’Atelier de géopoétique que nous avons créé au Québec en 2004, cette oasis où le sens de l’humain se cultive, en même temps que se déploie notre rapport au monde, aux forêts, aux lacs. En prenant appui sur les liens d’amitié et de tendresse développés au cours des années, je recueille des brins de voix et je me mets à les tisser, tous ensemble.
LE SOUFFLE DES VENTS
Arrivés au clair de lune en raison des courses à faire et des embouteillages, nous percevons les bruits du lac Marie-Le Franc avant de le voir. La tempête s’est invitée à l’atelier nomade que nous avons dédié « À Marie Le Franc : de l’eau, des mots, des échos », un atelier qui a pour but d’explorer la dimension sonore des lieux et de l’écriture de cette femme arrivée au Québec au début du XX e siècle. Les vagues heurtent les roches avec force, au rythme des rafales puissantes qui les soulèvent, comme si le lac voulait célébrer avec fracas l’anniversaire de celle dont il porte le nom, imiter les débordements de l’océan qui entoure la presqu’île de Rhuys, d’où elle est venue, une terre ouverte à tous les vents. Le lendemain soir, bien à l’abri à l’intérieur du chalet, nos souffles réunis nous font voyager entre les paysages bretons et québécois tandis que nous lisons ses textes à tour de rôle à la lueur des chandelles.
LES VOIX, LE CHŒUR
Pour débuter la soirée, nous écoutons un enregistrement de la voix de Marie, marquée par des modulations d’un autre temps. Sa voix chantante, un peu chevrotante, passe des aigus aux graves sans arrêt, suivant les codes d’autrefois. Laure Morali parle d’elle comme d’une grande sœur, mais ce soir c’est la voix d’une grand-mère qui nous rassemble. Le cercle autour de la table éclairée aux bougies fait entendre des voix graves, sopranos, aiguës, éraillées, suaves. Tous les timbres, toutes les textures sont représentés. Les extraits se rapportent chacun à un choix personnel, ils évoquent la rivière, la ville, la mer, la forêt, autant d’échos qui enclenchent l’interprétation, au sens musical du terme.
Intimité des voix qui se dévoilent : l’émotion circule d’une personne à une autre, d’une voix à l’autre, déroulant ses vagues de proche en proche. Certains se connaissent depuis longtemps – depuis les tout débuts de La Traversée – d’autres viennent de se joindre au groupe, mais cela importe peu : tous sont impliqués dans une aventure commune, où un chœur s’élève en écho à la voix chaude et modulée de Chloë Rolland qui retentira bientôt au milieu de la forêt, amplifiée par les haut-parleurs, harmonieusement insérée dans le paysage sonore du lac Marie-Le Franc.
SILENCE
Après une randonnée dans un sentier automnal, nous nous arrêtons au bord du lac Ramage, sans un mot, sans un geste qui trouble le calme des lieux. Pas même le son feutré d’un tamia ni le chickadee d’une mésange à tête noire, seulement un groupe d’une vingtaine de personnes plongées dans une contemplation rêveuse. Nous écoutons le silence, interrompu par la pluie qui soude les êtres à petits coups réguliers sur les capuches et sur les feuilles, l’eau qui s’infiltre peu à peu et avive les couleurs jaune et rouille. La pluie a transformé le sol en une éponge dans laquelle ma botte s’est enlisée – le bruit de succion qui s’en est échappé en la retirant résonne encore.
L’ÉCHO DU LAC ET LE CHANT DES LOUNES
Deux chaloupes s’immobilisent à une centaine de mètres du rivage : Julien Bourbeau et Marjolaine Deneault se tiennent debout, face à nous, tandis que Gilles Thépôt et Nicolas Lanouette rament de temps à autre pour empêcher les embarcations de voguer avec le courant. Yannick Guéguen et Étienne Legast arrivent des deux côtés de la plage, revêtus eux aussi de vestes audioportables. Les gens de La Minerve et de la Réserve faunique Papineau Labelle nous ont rejoints pour l’hommage à Marie Le Franc et l’inauguration du panneau d’interprétation. Nous sommes une quarantaine de personnes placées au centre d’un dispositif sonore où la voix de Chloë cède par moments la place aux bruits de l’eau et aux chants des lounes . Justement, un huard s’est posé à quelque distance des bateaux, il observe de loin ses drôles de comparses, attiré par le chant. Après l’expérience individuelle de la nuit avec les écouteurs sur les oreilles et la performance dans le sentier près du chalet, intégrant les extraits d’ Hélier fils des bois à une composition musicale faite à partir des sons de la forêt, c’est l’apothéose. L’eau du lac participe au mouvement ambiant en jetant ses vagues sur le rivage, les paroles se répercutent sur le sable avant de s’évanouir peu à peu, leur écho s’enroule en nous, en ribambelles.
DE LA BRETAGNE AU QUÉBEC, DU LAC À LA MER
Libérée, la voix circule de manière fluide, comme l’eau entre les rives. Le lac, la mer, la rivière conduisent les voix telle une pirogue, ce sont elles qui font résonner les paysages entre eux. À force de sillonner les mêmes pistes année après année, Laure, Yannick et moi, tous trois venus de Bretagne au Québec, avons creusé des chemins et croisé celui de Marie, construit à l’aide de nos pas un réseau suffisamment solide pour inviter d’autres à y cheminer à leur tour, à explorer ces résonances, ces échos entre des territoires amis qui se répondent. Nous tissons les voix pour les faire vibrer, pour ouvrir l’espace aux souffles du monde.
UN LAC TRANSATLANTIQUE
Dans ce pays aux milliers de lacs, certains tellement immenses qu’on les prendrait pour des mers intérieures, d’autres si minuscules qu’ils ne forment que de petits points bleus sur la carte, il en est un qui ne cesse de me faire signe depuis que je suis établie ici. Un lac magnifique, où les huards se font entendre la nuit ou au point du jour, un lac trop grand pour qu’un seul coup d’œil puisse l’embrasser, un lac que l’on parcourt à coup de rames, mais je ne sais combien d’heures, combien de jours il faudrait à de bons rameurs pour en faire le tour. Certes, il y a bien d’autres lacs au Québec, des lacs plus grands, plus majestueux, alors pourquoi celui-ci ? Parce qu’il porte le nom d’une écrivaine n’ayant cessé d’aller et venir entre deux contrées qui me sont chères, deux terres où nager et naviguer se conjuguent au présent, où les eaux, qu’elles soient douces, salées ou saumâtres comme dans l’estuaire du Saint-Laurent, enveloppent les corps et portent les voiliers et les canots d’un même élan. J’aime écouter l’écho des flots. Le regard ouvert sur le large durant l’enfance m’a conduit jusqu’aux rivières qui gèlent en hiver, jusqu’aux lacs dont on ne voit pas le fond. C’est sans doute la fluidité des paysages aquatiques qui m’aide à passer aussi aisément de l’un à l’autre, de la mer au lac, de la rivière au fleuve, à moins que ce soit le mouvement régulier des marées, ce rythme puissant, familier, balancé, un rythme tellement marquant dans mon expérience du monde qu’il me suffit de tendre l’oreille pour le sentir vibrer à l’intérieur. J’ai beau savoir que le lac ne va pas jusqu’à la mer, qu’il s’écoule dans une décharge, mes marées intérieures font fi de la géographie.
Là où je suis aujourd’hui, les vagues raclent la plage, des moutons se forment à quelques mètres du rivage, le vent et la pluie ont délogé les quelques visiteurs s’étant aventurés jusqu’ici, en plein milieu de la forêt des Hautes-Laurentides. Réputé pour ses truites touladi, pour son eau poissonneuse à souhait, le lac Marie-Le Franc attire surtout les pêcheurs et les chasseurs, parfois quelques amateurs de randonnées en nature, très peu de passionnés de littérature. Ce matin, les chaloupes vides s’entrechoquent contre le quai. Le lac bouge au rythme des souffles vigoureux, esquissant une sorte de fugue pour océan mineur. On dirait qu’il cherche à atteindre en bout de course la terre natale de celle dont il porte le nom.
Avant d’arriver au Québec, je ne connaissais pas cette écrivaine – à vrai dire, je connaissais très peu la littérature québécoise, je m’étais inscrite à un cours sur le sujet dès la rentrée. Le professeur nous ayant demandé de sélectionner un titre parmi un ensemble de livres totalement inconnus à mes yeux, mon choix s’était tout de suite porté vers cette auteure dont le parcours m’intriguait. Plus tard, j’avais accepté de lire certains extraits de son récit de voyage Au pays canadien-français , puis de rédiger l’introduction de son roman Hélier, fils des bois . Les uns et les autres savaient que j’étais bretonne, cette origine à elle seule suffisait pour motiver leurs demandes. Quand j’ai appris l’existence du lac Marie-Le Franc, la curiosité m’a poussée à y aller. En revenant du Musée des beaux-arts d’Ottawa, où j’étais allée voir une exposition sur les paysages impressionnistes avec une jeune étudiante française, j’avais décidé de faire le détour. L’employée du poste d’accueil Gagnon ignorait tout de Marie Le Franc et s’était bornée à nous indiquer la route jusqu’au lac. La voiture que j’avais à l’époque n’était vraiment pas adaptée aux chemins de gravelle (celle que j’ai maintenant ne l’est toujours pas) et les cahots nous avaient secouées tout du long. Après plusieurs kilomètres laborieux, le silence du lac, son calme, son immensité, sa splendeur placide. Osant à peine troubler l’esprit des lieux en déambulant sur la plage, nous étions restées immobiles, béates devant tant de beauté. C’était ma première incursion dans une réserve faunique. Combien de fois avais-je essayé d’approcher un lac sans y arriver, butant sans arrêt sur les injonctions « propriété privée défense d’entrer » ? Ceux qui sont nés dans le pays ont tous un parent, un oncle, une tante ou un ami possédant un chalet au bord d’un lac, mais pour ceux qui viennent d’ailleurs, il n’est pas facile de comprendre les subtilités entre les différents types de territoire. Entre les parcs naturels fédéraux et provinciaux, les aires protégées, les pourvoiries, les zecs (zones d’exploitation contrôlée), les réserves fauniques, les réserves indiennes et les terrains privés, comment s’y retrouver ? L’accès aux zones lacustres n’étant pas toujours facile à saisir, mon désir de lac s’était auparavant heurté à une série d’échecs.
C’est en 1934 que le ministère des Terres et Forêts a décidé de nommer un lac en l’honneur de Marie Le Franc, à la suite de l’intervention du journaliste Louvigny de Montigny. Il avait suggéré le lac de la Mer-bleue, mais c’est finalement le lac Vert, l’un des nombreux « lacs Verts » du Québec, qui a été retenu. Comment expliquer un tel geste ? Il n’était pas courant à l’époque de créer des toponymes à partir de noms d’écrivains, surtout pour des lacs. Et les noms de femmes constituaient des exceptions – ils sont toujours très rares 2 . Sa renommée était-elle si grande à l’époque ? Certes, elle avait obtenu quelques années auparavant le prix Femina pour son roman Grand Louis l’innocent (1927), mais c’est davantage en raison du lien privilégié qu’elle avait noué avec la forêt et les lacs des Laurentides que cette décision a été prise. L’écrivaine bretonne s’était prise d’affection pour cette région où elle se rendait en train pour séjourner dans un chalet au bord de l’eau et faire des randonnées en compagnie d’un guide métis. Plusieurs poèmes et romans célèbrent la forêt laurentienne et mettent au premier plan la relation entre l’humain et la forêt. Les êtres acquièrent du même coup une dimension cosmique. Les romans regorgent de paysages magnifiques et dévoilent une sensibilité aux sons et aux couleurs de la forêt à nulle autre pareille. L’auteure étant peu connue en dehors d’un petit cercle d’écrivains au Québec et en Bretagne (elle a été la première vice-présidente de l’Académie de Bretagne fondée en 1937), son nom et son œuvre sont tombés dans l’oubli. Seul le toponyme a gardé la trace de cette femme qui avait célébré en son temps les splendeurs des lacs et des forêts du Québec. Et voilà qu’il était à son tour en train de devenir un signe vide, n’évoquant plus rien pour les gens du coin, n’étant plus sur la carte qu’un nom parmi d’autres.
Comment expliquer cette tendance à la disparition ? Il est impossible de connaître les noms que le lac a portés auparavant. Comment nommait-on le lac Vert en anishnabe ? D’ailleurs, était-ce bien cette communauté algonquine qui venait pêcher par ici ? Malgré mes demandes répétées, personne n’a encore su répondre à ma question. La mémoire orale n’a pas franchi les limites de la tribu et du temps, elle a été réduite au silence par les nouveaux maîtres du territoire. La Commission de géographie du Québec, créée en 1912, avait parmi ses attributions le soin d’« élaguer, lorsqu’il y a lieu, les noms géographiques sauvages d’une prononciation trop difficile ou d’une longueur démesurée ». Quelques passages de ce document sont assez édifiants : « La plupart de ces vocables, d’une physionomie absolument rébarbative, et en plus transcrits différemment, n’ont cessé d’être une source d’embarras pour nos cartographes. […] Après avoir étudié avec soin la question, la Commission a jugé que c’était nuire à la compréhension et à la clarté de notre cartographie que de persister à conserver des noms barbares de dix-huit à vingt-cinq lettres, orthographiés le plus souvent d’une façon fantaisiste et rebelles aux mémoires les mieux exercées. Le droit de cité a été naturellement laissé à ceux des vocables sauvages qui avaient pour eux la consécration du temps et une allure quelque peu euphonique […] Voici au reste quelques exemples des changements qui ont été opérés. Une nappe d’eau située sur le parcours de la rivière Vermillon était désignée sur les plans sous le vocable de lac Canamableacossa . On a substitué à ce nom peu réconfortant celui de lac Goulet, du nom d’un colon de l’endroit. 3 »
Si quelques noms sont restés – il suffit de penser à Canada, Québec, Ottawa, Oka, Hochelaga, etc. –, en revanche la grande majorité des toponymes donnés par les Premières Nations ont disparu, emportés par la vague de nomination des lieux lancée au début du XX e siècle. Les « mémoires les mieux exercées » étaient sourdes aux autres langues parlées dans le pays, elles ne pouvaient entendre ni comprendre la tradition orale qui avait prévalu jusqu’alors, une tradition si différente qu’elle semblait inquiétante. Rébarbatif, barbare, peu réconfortant, le vocable sauvage ne possède pas la familiarité du réseau patronymique français, sa seule présence trouble le géographe qui a tôt fait de lui substituer le nom d’un colon, beaucoup plus rassurant. Nommer le lieu, dans ce cas-ci, c’est poser un acte d’appropriation qui vise à occulter l’autre, à faire disparaître de la mémoire la présence autochtone.
Est-ce cette politique coloniale qui a présidé à la nomination du lac Vert ? Sous quel nom était-il connu auparavant ? En quelle langue était-il prononcé ? Peut-être qu’en tendant l’oreille, en écoutant les vagues ou les murmures du vent dans les branches, capterai-je ce nom envolé, ce vocable issu d’une autre langue et qui parlait peut-être de touladi, ou de l’eau si douce qu’elle donne envie de se baigner, ou des roches qui affleurent sur les bords ? Le toponyme naît de l’alliance entre un mot et un lieu, il constitue l’un des supports de la rêverie et de la mémoire. Si sa signification tombe dans l’oubli durant une période donnée, il peut à tout moment être réactivé. Mais quand le toponyme disparaît, on bascule dans le vide, on ne dispose plus d’aucun repère pour réveiller le passé.
Si le contexte colonial demeure marqué par la violence de l’appropriation, le fait de donner à un lac le nom d’une écrivaine implique quant à lui une autre dynamique, basée sur l’ouverture plutôt que sur la négation de l’altérité, car il le met en relation avec une œuvre, avec d’autres territoires. Le lac est une main tendue, l’écho de son nom génère des liens au-delà des frontières. Pour moi, l’histoire a vraiment commencé avec l’installation d’un panneau d’interprétation sur sa rive, un panneau qui s’inscrit en continuité avec ceux de la presqu’île de Rhuys. Les promeneurs qui font la balade littéraire « Sur les pas de Marie Le Franc » sont invités à venir jusqu’au Québec, et inversement, ceux qui découvrent le panneau dans la réserve faunique Papineau-Labelle sont conviés à se rendre en Bretagne pour découvrir le début du parcours littéraire. Contrairement à ceux qui voient dans la solitude le seul moyen d’entrer véritablement en contact avec un lieu, je ne connais pour ma part de plaisir plus grand que celui du partage. C’est pour commémorer l’ajout de cette huitième station de la balade littéraire que nous avons organisé, Laure, Yannick et moi, un atelier nomade pour La Traversée . L’enthousiasme de Yannick était si grand qu’il a réalisé une balade littéraire et sonore géolocalisée pour l’occasion, projet auquel nous avons participé avec joie 4 .

Une bande de terre s’avance assez loin dans l’eau, c’est là qu’est situé le chalet Durocher, l’un des trois refuges qui bordent le lac.

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