Un jour, j’ai porté le monde : Ma traversée de la schizophrénie
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Description

Le cerveau humain est complexe et mystérieux, et il nous entraîne parfois sur des sentiers bien étranges. Renée Charron en a fait l’expérience, frappée de psychoses dans la jeune trentaine. Grâce à ses efforts, au soutien de ses proches et au suivi médical, elle est néanmoins sortie grandie de la traversée difficile qu’elle raconte dans ces pages.
La schizophrénie est une maladie méconnue ; son nom seul fait frémir, et les personnes qui en souffrent sont souvent stigmatisées, associées malgré elles aux rares épisodes de violence qui en découlent mais qui font la manchette et marquent l’imaginaire. Dans ce texte lumineux et plein d’espoir, l’auteure offre des clés afin d’apprivoiser, de comprendre et de soigner la schizophrénie.
« Il ne faut pas négliger l’apport des malades eux-mêmes ni [celui] de nombreux artistes qui savent rendre tangibles et davantage compréhensibles les souffrances humaines, écrit la psychiatre Lucie Fortin dans sa préface. Le livre de Renée Charron s’inscrit tout à fait dans cette perspective. En plus d’être elle-même atteinte d’un trouble schizoaffectif, Renée est une auteure d’une grande sensibilité, qui sait trouver les mots justes, empreints d’une certaine poésie. »
Un soir, je crus que les médicaments allaient me tuer si je les prenais. Le pauvre infirmier chargé de me les faire avaler ne savait plus comment s’y prendre. Je gardais la bouche fermée avec obstination. C’était un vrai combat, et pour lui c’était perdu d’avance. Il partit à la fin en soupirant.

J’entendis, venant du corridor, cette phrase prononcée par l’infirmier : « Renée n’a pas voulu prendre ses médicaments. » Je trouvais cela étrange ; pour moi, c’était comme d’entendre : « Renée n’a pas voulu mourir », et je trouvais cela cruel. J’avais hâte de savoir ce que Laurie allait penser de cela, elle qui était de mon côté.

Il fallait que je vive, j’en étais persuadée. Aussi souffrant que fût mon quotidien, j’avais l’espoir, et j’étais persuadée qu’un jour la vie serait belle.

Porter l’espoir, même lorsque nous délirons, est peut-être ce qui fait la différence entre vivre et s’éteindre, que le corps soit ou non vivant. Michel me disait souvent : « Tu vas sortir victorieuse, et tu vas être très contente. Tu vas voir, ce sera une guérison complète. » Je vivais car je ne voulais pas rater ces jours où je serais bien, enfin.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 octobre 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764432648
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron et Sara Tétreault
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Diane Martin et Chantale Landry
En couverture : © ImYanis / shutterstock.com, © Freepik.com
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Charron, Renée
Un jour, j’ai porté le monde : ma traversée de la schizophrénie
(Biographie)
ISBN 978-2-7644-3209-9 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3263-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3264-8 (ePub)
1. Charron, Renée. 2. Schizophrènes - Québec (Province) - Biographies. I. Titre. II. Collection : Biographie (Éditions Québec Amérique).
RC514.C42 2016 616.89’80092 C2016-941361-6 PS9581.R688S49 2015

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2016
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2016

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2016.
quebec-amerique.com





Pour mon ami Michel, qui m’a soutenue pendant toute la maladie,
et pour ma famille, qui me soutient depuis toujours.
Ensemble, vous avez soufflé les voiles vers ma liberté.


Préface
La schizophrénie est une maladie du cerveau. Il ne faut pas avoir peur des mots, car c’est bien de cela qu’il s’agit, une maladie, et ce sont les malades eux-mêmes qui nous en décrivent les symptômes et les souffrances depuis des siècles. C’est ce que l’auteure de ce livre propose au lecteur, un voyage, en quelque sorte, au pays de sa maladie. Cette maladie qu’elle assume désormais pleinement, ce qui ne la rend que plus accomplie, plus grande dans sa personne. À travers une description émouvante et authentique, elle témoigne d’un cheminement qui l’amène graduellement au rétablissement, à une « guérison de l’âme et du cœur », comme elle le dit elle-même.
Le cerveau est à l’origine de ce que nous possédons de plus intime et de plus secret : nos pensées. Ces pensées qui définissent notre sentiment même d’exister et de pouvoir jouir de la vie, qui définissent notre humanité, notre unicité. Il n’est donc pas étonnant que toute menace à cette intimité nous fasse peur, qui que nous soyons. C’est une telle menace que nous craignons lorsque nous pensons à la plupart des maladies du cerveau, et encore davantage lorsqu’il s’agit d’une maladie comme la schizophrénie. Rappelons qu’il fut une époque où cette maladie, tout comme l’épilepsie, était considérée comme étant le fruit d’une possession par le démon… Qui dirait encore ça, aujourd’hui, de l’épilepsie ?
Grâce à la démarche scientifique et à diverses découvertes, l’amélioration de nos connaissances nous a permis de mieux comprendre plusieurs maladies du cerveau. Mais cet organe du corps humain est très complexe tant dans sa « circuiterie » (dont s’occupent surtout les neurologues) que dans son fonctionnement chimique (dont s’occupent surtout les psychiatres), si bien que nous avons encore beaucoup à faire, et pas seulement sur le plan scientifique : bien des préjugés nous habitent face aux diverses maladies psychiatriques, et les personnes souffrant de ces maladies sont encore trop souvent stigmatisées. Un travail d’accompagnement et de vulgarisation des divers intervenants de soins s’avère donc très important et même essentiel, car mieux on comprend, moins on a peur, mais je crois qu’il ne faut pas négliger l’apport des malades eux-mêmes ni l’apport, si présent dans nos vies, de nombreux artistes qui savent rendre tangibles et davantage compréhensibles les souffrances humaines : je pense bien sûr à plusieurs documentaires, mais aussi à plusieurs films et livres, biographiques ou fictifs, qui traitent de diverses maladies.
Je crois que le livre de Renée Charron s’inscrit tout à fait dans cette perspective. En plus d’être elle-même une personne atteinte d’un trouble schizo-affectif 1 , elle est une auteure d’une grande sensibilité, qui sait trouver les mots justes, empreints d’une certaine poésie. En la lisant, il faut écouter, en quelque sorte, les phrases, en ressentir les émotions. Bien saisir aussi toute la maturité dont elle fait preuve.
Le diagnostic de schizophrénie doit être posé par un médecin et c’est le plus souvent un psychiatre qui l’établit, ou qui le confirme au médecin de famille ou à un autre médecin spécialiste qui le demande. Bien que le DSM 2 soit un outil diagnostique largement connu, seul un médecin est habilité à confirmer le diagnostic à partir des critères qui y sont décrits, car il faut savoir les interpréter. Les idées délirantes, les hallucinations, les incohérences de la pensée et du discours, l’appauvrissement de l’affect, l’apathie, les symptômes cognitifs tels que la diminution de l’attention et de la concentration, ou encore des troubles du comportement, sont certains des symptômes qui peuvent conduire à de grandes désorganisations et à beaucoup de souffrance, tant pour le malade que pour ses proches.
Le traitement consiste en une approche bio-psycho-sociale. Durant la phase aigüe, tout autant que durant le suivi de maintien à long terme, une prépondérance doit cependant être accordée à la prise d’une médication antipsychotique, de même qu’à l’abstinence de drogue. Plusieurs médicaments antipsychotiques existent, tant sous forme de comprimés que sous forme d’injectables à effet prolongé (pouvant durer de 2 à 4 semaines, selon les cas), et une discussion franche et ouverte avec le psychiatre traitant offre la meilleure garantie de maximiser les effets escomptés, tout en minimisant les effets indésirables.
On estime qu’environ 25 % des patients ont une évolution favorable après un premier épisode de psychose (soit une rémission des symptômes, soit une persistance des symptômes légers), environ 50 % ont des symptômes modérés malgré la médication, environ 15 % des symptômes graves, et environ 10 % se suicident. Bien que ces chiffres puissent sembler décourageants, ils représentent en fait une grande amélioration depuis l’introduction des antipsychotiques, dans les années 1950. Les taux de rechutes après l’arrêt de l’antipsychotique, quant à eux, sont d’environ 75 % après un an, et 95 % après deux ans… d’où l’importance d’accorder une prépondérance à la médication, et ce, précocement après l’établissement du diagnostic car c’est dans les cinq premières années de la maladie qu’on note la plus grande détérioration fonctionnelle.
Selon les malades, le suivi peut être fait avec le psychiatre seul, mais le plus souvent, d’autres intervenants s’avèreront fort aidants, et même nécessaires, tant pour le malade que pour les proches. Divers organismes communautaires peuvent également être mis à contribution, le tout visant, comme dans chaque maladie, le meilleur rétablissement possible (pour le moment, on ne peut pas encore parler de guérison, malheureusement).
Cette notion de rétablissement dont on ose désormais parler tient bien sûr aux progrès réalisés, comme dans bien d’autres domaines, depuis la deuxième moitié du 20 e siècle, mais tient d’abord, et surtout, au cheminement de malades déterminés qui font preuve de ténacité et qui deviennent source d’espoir pour bien d’autres malades et leurs familles.
C’est le cas de Renée, que j’ai rencontrée pour la première fois en 2003. Je considère même qu’elle m’a privilégiée en m’apportant son manuscrit, car en le lisant, je me suis instruite de l’ampleur de sa souffrance, de l’ampleur de ses symptômes… et aussi de la mesure de son rétablissement, de la grandeur de sa personne. Comme cliniciens, nous devons en effet souvent nous contenter de la pointe de l’iceberg, heureusement suffisante pour nous permettre d’émettre le diagnostic et d’établir le traitement, ce pourquoi nous sommes formés, mais malheureusement nous manquons peut-être beaucoup de l’essentiel !
Bonne lecture.
Lucie Fortin, M.D. FRCPC, psychiatre


1 . Le trouble schizo-affectif combine les symptômes de la schizophrénie et les symptômes d’un trouble de l’humeur, soit des symptômes de dépression (pour le « type dépressif »), soit des symptômes de manie avec ou sans symptômes dépressifs (pour le « type bipolaire »). C’est une m aladie dont le diagnostic est habituellement plus long à établir.
2 . Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Essentiellement, pour la schizophrénie et le trouble schizo-affectif, les critères demeurent les mêmes pour le DSM-5 que pour le DSM-IV-TR.


Mot de l’auteure
J’aurais pu intituler ce livre Le cadeau , car je l’offre afin de remercier toutes les personnes précieuses qui m’ont accompagnée, aidée, soutenue et inspirée durant la maladie qui s’est présentée dans ma tête, la schizophrénie.
Chacune d’entre elles m’a apporté le cadeau précieux de ce qu’elle est, de son temps, de son attention, de son amour. Et aucun des gestes posés pour moi, aucune des paroles inspirées, rien n’a été perdu ou gaspillé, car tout cela a formé l’échelle précieuse et indispensable qui m’a menée vers la guérison.
Lorsqu’il est question de maladie mentale, on mentionne rarement que les épreuves traversées peuvent être un tremplin vers une vie meilleure, plus consciente et lumineuse. Le mot « échec » est souvent associé au constat de maladie.
Et pourtant…
Je ne suis pas sortie de la maladie sans avoir profondément changé, et je suis devenue une meilleure personne, plus vraie, plus humble, plus aimante, et beaucoup plus heureuse. En ce sens, j’ose dire que la maladie m’a tout de même laissé un cadeau.
C’est celui que je souhaite aujourd’hui partager avec vous. J’aimerais que vous puissiez constater avec moi de quelle manière les épreuves traversées m’ont menée vers une guérison de l’âme et du cœur. Oui, j’étais malade et j’ai souffert, mais ce ne fut pas en vain. J’ai cueilli les leçons de cette expérience, et aujourd’hui j’aime ma vie.
Ce livre est aussi un hommage à mon ami Michel, à mon père, à ma mère, à mes sœurs, à mon fils, à mon ami Benoit, à mes nouvelles et anciennes amies, aux infirmiers et infirmières, aux psychiatres, aux intervenants de ma ressource alternative en santé mentale, aux personnes atteintes de schizophrénie et à certains étrangers croisés sur ma route.
Merci pour le don de ce que vous êtes.


Introduction
La psychose est un trouble de l’esprit qui conduit à une perte de contact avec la réalité. Elle peut entraîner également des hallucinations visuelles ou auditives, ou les deux, et des délires. La personne délirante est perturbée sur le plan de sa pensée ; elle peut percevoir les autres, et le monde en général, différemment de ce qu’ils sont en réalité et s’en faire une idée qui semble défier la logique. Plusieurs délires, de nature paranoïaque, impliquent des idées de persécution, d’autres sont teintés de mégalomanie, ou encore d’idées bizarres.
Une personne peut connaître un épisode psychotique et ne plus jamais en vivre ; c’est le cas de plusieurs personnes ayant souffert d’une psychose. Le diagnostic de schizophrénie ou des autres maladies de la même famille s’établit après plusieurs mois, et parfois après des années de suivi auprès d’un psychiatre. On m’a donné, pour ma part, le diagnostic du trouble schizo-affectif.
Chaque histoire étant unique, les spécialistes se demandent si on ne devrait pas parler « des » schizophrénies.
J’ai déliré, moi, plusieurs fois. Je pourrais dire que j’ai « dérivé » très, très loin du rivage… La plupart du temps, je n’entendais pas de voix et n’avais pas d’hallucinations visuelles non plus. Ce que je percevais, c’étaient comme des empreintes qui jaillissaient dans ma tête, sans mots, comme des éclats bruts qui demandaient à être immédiatement traduits par ma propre voix intérieure. Ainsi, j’entendais mes propres murmures de la pensée qui me dictaient les idées, les concepts et les « vérités » auxquels je croyais avoir accès.
Ces éclats de pensées me suggéraient fortement de rechercher, dans chaque instant vécu, le signe me permettant de comprendre mon chemin, de savoir où aller, quand manifester un acte, comment accomplir tel geste… Les signes que je reconnaissais comme tels étaient parfois un oiseau qui venait se poser tout près, une phrase lue dans un livre, un malaise soudain… Bref, tout était interprété selon mon abécédaire personnel des symboles, qui s’est d’ailleurs enrichi considérablement, au fil des « dérives »…
Ce livre est constitué de trois parties : la première décrit quelques délires que j’ai vécus, dans la seconde je survole mon expérience de la maladie à travers les années, et je partage dans la troisième partie les clés et les prises de conscience qui m’ont permis d’aller mieux.
Afin que vous compreniez mon expérience avec plus d’exactitude, les délires sont décrits dans les premiers chapitres de la manière dont je les vivais. Certains s’y reconnaîtront et d’autres, au contraire, seront surpris par l’ampleur des détours que ma pensée a empruntés. Ces récits seront peut-être, pour certains, instructifs. Ils furent en tout cas très difficiles à écrire… Mais ils ont leur place dans ce livre, afin qu’on ait un aperçu de ce que j’ai traversé.
J’ai changé les prénoms de certaines personnes concernées, mais les événements décrits sont fidèles à ce que j’ai vécu.
Cet « échantillon du délire » fut expérimenté à l’âge de 33 ans, avant qu’aucune de mes psychoses n’ait été diagnostiquée. C’était l’été et je vivais dans une petite maison sous les arbres ; mon fils, Philippe, allait et venait, de l’école à un camp d’été, de chez moi à chez son père… Benoit, mon compagnon de vie, s’installait chez moi les fins de semaine.
Et c’est l’été où je fis une rencontre déterminante.


PREMIÈRE PARTIE
ÉCHANTILLON DE DÉLIRES

Je fais un rêve
Chaque nuit le même
Et dans ce rêve
Tout est plus réel et plus terrestre
Où je me vois tout en contrôle
Aimer la vie, m’aimer aussi
Si jamais
Tu fais un vœu
Sous une étoile filante
Ferme les paupières
Pense à moi, ton frère
Vois comme je suis pauvre
Face à toi, l’âme saine et sauve
Si je suis fou comme je le pense
Reste là à mes côtés
En silence, sans rien dire
– Daniel Bélanger, Dis tout sans rien dire

Des menaces dans l’ordinateur
Depuis quelques semaines, je gardais en moi un secret. Je ne pouvais le dévoiler à personne, sinon cette personne pourrait mourir. Cette chose que je savais, cette information que j’étais la seule à posséder, enlevait à ma vie toute magie, tout bonheur, toute spontanéité. J’étais morte à l’intérieur. Mais quand mon fils de 10 ans arrivait de l’école, je faisais comme si j’étais une femme normale et je lui demandais ce que toutes les mères demandent à leurs enfants : « As-tu passé une belle journée ? As-tu beaucoup de devoirs aujourd’hui ? »
Surtout, que mon fils ne se doute de rien. Surtout lui.
Lorsqu’on savait ce secret, toute vie se mourait, comme un ruisseau qui s’assèche. Tout l’univers semblait constitué de métal et on ne savait plus où se réfugier, car il n’y avait pas une seule maison, une seule hutte, pas même au sommet des montagnes et dans le creux des vallées, qui soit épargnée ; partout, absolument partout, des caméras super sophistiquées avec des microphones, impossibles à déceler, étaient installées, et quelque part, dans un endroit que je ne connaissais pas, des hommes et des femmes choisis par un gouvernement secret passaient leurs journées à visionner les gens de tous les pays du monde en train de manger, dormir, se disputer et faire l’amour.
Lorsque je l’ai su, le choc a été si grand que j’ai passé une nuit entière allongée sur le divan, les yeux ouverts, à fixer le plafond. Au matin je me suis levée péniblement, et pour que les gens du gouvernement ne sachent pas que j’avais deviné leur secret, pour que mon fils ne se doute de rien et qu’il ne souffre pas, j’ai préparé comme d’habitude le déjeuner. Je ne rêvais pourtant que de me cacher dans le fond de mon lit, avec mes couvertures sur la tête. J’ai souri à Philippe, j’ai bavardé avec lui, puis il est sorti de la maison. Cette journée de printemps était belle comme un poème qui fait tant de bien au cœur, mais toute poésie était tuée avant même de monter en moi. Mon fils était rempli de joie et je voulais qu’il vive sans savoir, pour que tous les matins il assiste à cette simplicité du petit jour qui commence, magie qui n’a pas besoin de mots et qui s’adresse directement au cœur ; les caresses du vent, les promesses de la nature. Je voulais qu’il vive comme les premiers humains sur Terre, alors que les caméras super sophistiquées n’existaient pas. Ils étaient libres. Comme je l’étais – ou plutôt croyais l’être – avant de savoir .
Sur le coup, j’ai cru que j’étais morte tant l’élan de vie m’avait quittée. J‘agissais comme une automate. Je jouais la comédie pour que mon fils et Benoit, mon amoureux, ne se doutent de rien. Parfois, je faisais même semblant d’être enjouée, car les gens du gouvernement ne devaient pas savoir, eux non plus. Pourtant, ces gens qui contrôlaient tout, ils semblaient avoir deviné. Je lisais sur Internet des menaces codées que moi seule pouvais comprendre, et le message était clair : si je dévoilais le secret, il arriverait du mal à ceux que j’aimais. Lorsque je lisais les messages, je gardais un visage impassible, pour qu’ils croient que je n’avais rien compris de leur menace. Et j’étais encore plus déterminée à feindre d’être normale.
Ces messages étaient en réalité des lignes lues ici et là sur Internet. Si par exemple un article parlait d’une femme prise en otage, à l’instant même où je me sentais ainsi, prise en otage par un groupe de gens mystérieux, et que j’y reconnaissais mon prénom, un lieu commun ou une information qui m’était familière, eh bien je lisais la suite de l’article pour savoir ce que mes « ravisseurs » avaient l’intention de me faire.
Je me demandais combien d’humains savaient . Combien de personnes s’étaient éteintes, comme des flambeaux morts, perdant toute envie de vivre parce qu’elles se savaient épiées partout. Si seulement j’avais pu croiser leur regard et constater que je n’étais pas seule ! Il m’arrivait de chercher dans la foule des yeux qui savaient, qui cherchaient d’autres yeux devant se taire, comme moi. Il n’y avait aucun endroit dépourvu de caméra, aucune oasis où j’aurais pu parler. J’étais dans une prison.
Un soir, en sortant de la salle de bain, je me suis assise et j’ai pleuré. Cette rare fois où les larmes ont coulé m’a fait du bien. Je ne pouvais pas me permettre de pleurer souvent, mais de toute façon il était rare que j’en éprouve l’envie. J’étais en situation de combat, et aussitôt les larmes séchées, j’ai repris les tâches quotidiennes. Je me nourrissais le mieux possible, je préparais de bons repas à mon fils, et le soir, avant qu’il s’endorme, je parlais avec Philippe de sa journée, comme si tout allait bien.
Est-ce qu’on meurt vraiment d’être épié à chaque instant ? Ou alors la vie prend-elle le dessus, un jour, comme si la nature était plus forte que tout ? Un ou deux mois ont passé à ce rythme, et, étonnamment, je me suis habituée à être observée en permanence. Le choc était passé et j’avais retrouvé un certain naturel. J’en arrivais à me dire que ces membres du gouvernement observaient tant d’individus dans leur intimité que la mienne devait leur paraître bien banale. J’oubliais un peu les caméras et je me surprenais à éprouver de vrais élans humains. Mais les moments de joie étaient souvent suivis de grands moments de tristesse devant le constat de la perte de ma liberté et de mon intimité.
Un soir, le corps assommé par cette réalité qui m’envahissait, j’étais étendue et je pleurais dans les bras de Benoit. Il se demandait ce que j’avais et je ne pouvais pas lui répondre. Je lui ai dit : « J’ai un secret que je ne peux confier à personne, mais je voudrais tant pouvoir t’en parler. C’est si lourd, ça me rend malheureuse… » J’aurais voulu qu’il devine, mais il ne saisissait pas. Il était très tendre, et sa tendresse me faisait du bien.
Le temps passait et j’ai jugé qu’il n’était pas grave que je lui parle du fait que j’étais épiée sur Internet. Du moment que je ne disais rien des caméras et, surtout, du gouvernement secret qui surveillait tout le monde. Alors je lui en ai révélé un peu. C’était maintenant le début de l’été. J’ai demandé à Benoit de regarder différents trucs sur Internet. Je lui ai indiqué des phrases qui décrivaient justement ce que j’avais fait ce jour-là et des preuves que j’étais espionnée. Il me prenait au sérieux et je le sentais inquiet. Au bout de quelques jours, il a même trouvé des trucs démontrant qu’il était espionné lui aussi ! Je me suis sentie coupable de l’avoir entraîné dans cet enfer. Si je ne l’avais pas mis au courant, les gens qui espionnaient ne l’auraient pas ciblé lui aussi.
Il me croyait donc, et nous étions maintenant deux dans cette histoire. Après tout, ce n’était pas la première fois que je lui parlais de gens qui nous espionnaient sur Internet.
Quelques années auparavant, à l’âge de 29 ans, j’avais également eu un délire (non diagnostiqué), dans lequel je m’étais crue espionnée à travers mon ordinateur. Il peut arriver que des personnes proches des êtres délirants entrent, jusqu’à un certain point, dans le délire de l’autre. Ce fut un peu le cas de Benoit – pour certains aspects et pour une courte période seulement – et aussi de ma mère, qui, plus tard dans mon histoire, a cru que je vivais une réelle initiation spirituelle et m’a demand é, au sortir de mes délires : « Mais toute cette initiation, ce n’est plus vrai ? » Il est parfois très difficile pour les proches de faire la part des choses, puisque la personne délirante peut se montrer très convaincante.
O O O
C’est au printemps 2002 que j’ai découvert le secret. Non, je n’étais pas épiée que par Internet, comme je l’avais d’abord cru, mais aussi par des caméras invisibles qui nous épiaient tout un chacun, à chaque instant, peu importe où nous nous trouvions dans le monde. Le but de tout cela ? Sans doute de nous contrôler. Je devinais en ces gens, d’après leurs messages codés, une violence inouïe, bien sûr, de par leur violation de ma vie privée et par leurs menaces… Mais parfois, je trouvais leurs conseils sages et avisés. J’avais même l’étrange sensation qu’ils s’étaient attachés à moi et que ç’aurait été à contrecœur qu’ils m’auraient tuée ou fait souffrir. Leur présence était un mystère que je n’arrivais pas à déchiffrer.
Ainsi, en expliquant à Benoit une partie de la vérité, je l’avais entraîné avec moi. Je percevais son inquiétude. Il n’était pas habitué à tout cela comme je l’étais. J’ai cessé un peu de lui en parler, pour qu’il ne soit pas de nouveau la cible de ces gens. S’il avait su que les ordinateurs n’étaient que la pointe de l’iceberg… toutes les maisons étaient sous surveillance !
Surtout, ne pas lui dire cela.
Benoit m’a proposé un jour d’aller faire une balade en vélo sur une jolie piste bordée de verdure. C’était le début de l’été et la journée était parfaite. J’étais faible, je ressentais à peine la vie couler dans mes veines et je me suis dit que cette balade me ferait du bien. Et surtout, l’idée de me promener sur un sentier, loin des caméras habituelles, me réjouissait. Nous sommes donc montés sur nos vélos, direction Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, et à partir de là nous avons longé la piste du P’tit Train du Nord. Il m’était pénible de pédaler, mais la brise qui soufflait sur mon visage m’enchantait. Benoit m’a montré des canards et j’étais ravie de voir l’eau fraîche sillonnée par leurs petites pattes. Le clapotis de l’eau, l’odeur de l’été, les feuilles tendres et les fleurs, j’avais l’impression de tout découvrir, comme si je renaissais à la vie. Je ne savais pas à quel point les caméras étaient présentes dans la nature, mais immergée dans cette verdure, je ressentais que la vie prenait le dessus sur la technologie. Cette halte m’avait fait beaucoup de bien.
Mais j’en avais trop dit à Benoit. Ce soir-là, j’ai cherché sur Internet quels messages codés les gens du gouvernement secret m’avaient laissés. Dans un message qu’il me fut aisé de comprendre, ils m’ont avertie qu’ils étaient sur le point de causer du mal à quelqu’un que j’aimais, sans me dire qui, pour que je comprenne bien qu’il était interdit de parler. J’étais piégée.
Le délire mystique
Une angoisse de mort s’était emparée de moi. Je tentais de garder un visage impassible, afin qu’ils croient que je n’avais rien compris de leur menace. Une amie m’a appelée, et j’ai été surprise de constater qu’elle employait le même code secret que les agents du gouvernement : d’une manière voilée, elle insistait sur la menace qui pesait sur les gens que j’aimais. J’ai fait comme si je n’avais rien compris et lui ai dit au revoir. Je venais de saisir que cette fausse amie était membre du gouvernement secret.
Surtout, ne plus jamais lui parler.
Cette amie me parlait en réalité tout simplement de ce qu’elle avait vécu avec ses enfants, mais les mots qu’elle employait étaient pour moi des codes que je déchiffrais à ma manière.
Comment me sortir de cette situation ? Je ne pouvais mettre personne en garde. Je ne pouvais prouver ces menaces à quiconque, car mes bourreaux s’adressaient à moi dans un langage codé que moi seule pouvais comprendre. Le contraste entre la nature de cet été-là, calme et douce, et cette menace atroce qui pesait sur moi, était déroutant. Comment les arbres pouvaient-ils être aussi beaux ? Comment les gens pouvaient-ils agir si normalement ? C’est que ni les humains ni la nature elle-même ne savaient. Ils étaient dans l’insouciance. Le moindre brin d’herbe se croyait libre, mais il ne l’était pas. Plus rien n’avait de valeur tellement nous étions tous sous contrôle.
J’ai fui la maison et j’ai pris ma voiture. Ce n’était pas tellement mieux, car il y avait des caméras dans les voitures aussi, mais il fallait que je sorte. Je ne savais où aller. Mon réservoir d’essence était presque vide, alors je me suis arrêtée à la station-service. Il faisait noir, et là, garée près des pompes, je suis arrivée à la seule conclusion sensée, la seule qui sauverait tous les gens que j’aimais : j’allais me suicider.
Je n’ai jamais été de nature suicidaire. Cette idée d’être violente envers moi-même me mortifiait. Je ne cherchais pas encore comment m’y prendre, je cherchais plutôt un moyen de mettre fin à mes jours sans causer de mal à mes proches. Je ne pouvais leur laisser de lettre d’explication. L’idée s’était imposée, mais je refusais de l’accepter complètement. Il devait bien y avoir un moyen…
De retour chez moi, dans mon bureau, une autre idée s’est imposée à moi, j’ai trouvé cet autre moyen. Il m’a fallu penser au seul Être plus fort que tous ces agents du gouvernement, et quand j’ai pensé à Lui, je me suis trouvée consolée. J’ai prié Jésus, je lui ai dit : « Seigneur, Tu vois ce qui m’arrive, Tu en es témoin et Tu sais à quel point je suis piégée. Je ne veux pas me suicider, alors je T’en prie, viens sur Terre m’aider, mais surtout viens en personne, car ce que j’affronte est si fort que je n’y arriverai pas toute seule. »
Et j’ai imaginé un bras qui descendait du Ciel et qui venait me prendre la main. C’était le bras de Jésus, un bras de chair et de sang. J’étais absolument certaine qu’Il allait venir dans un corps pour m’aider, et déjà je me sentais soutenue. Déjà, tout avait changé. J’avais espoir.
Je suis allée m’étendre sur mon lit, la radio allumée. J’étais seule. Des morceaux de musique étaient entrecoupés de messages d’auditeurs lus par l’annonceur. Et soudain, la magie s’est allumée dans toute ma vie. L’annonceur a récité un message qui s’adressait à Rose : Rose, c’était moi. C’était le prénom que j’aurais donné à une fille, si la vie n’avait pas été si terrible et que j’avais osé y donner naissance à un deuxième enfant. Quand les membres du gouvernement secret s’adressaient à moi, ils employaient souvent ce nom. Le message disait ceci :
« Ma chère Rose, cet après-midi, je t’ai vue gambader dans la nature, les cheveux au vent et les joues rosies par le soleil de cette magnifique journée. Mon cœur battait la chamade de te voir si heureuse, profiter de ces si beaux instants. Toute ma vie, je garderai en mémoire le bonheur que j’ai lu dans tes yeux. Je souhaite t’accompagner dans tous tes moments de vie et rester près de toi, car je t’aime. »
Mon cœur battait très fort. Tout mon univers venait de basculer. Tout ce temps, je m’étais trompée. Ce n’était pas un gouvernement secret qui m’épiait, il n’y avait pas de caméras : c’étaient les anges et tous les êtres de l’autre monde qui me voyaient en permanence, et c’étaient eux qui m’envoyaient des messages. C’est la raison pour laquelle ils pouvaient me voir même quand j’étais dans la campagne, à vélo. Et même si je me cachais sous les couvertures. C’est la raison pour laquelle ils connaissaient même mes pensées.
Dans ce monde, je le savais, les puissances lumineuses étaient bien présentes, mais les présences obscures aussi. Toutefois, avec Jésus comme protecteur, je n’avais aucune peur des puissances sombres. Je me sentais plus forte qu’elles, surtout parce que je me savais protégée et entourée par les anges. La nature reprenait vie, toute la poésie de la vie avait retrouvé sa place, avec encore plus de force, toute l’humanité était soudain redevenue libre. Ce soir-là, j’ai dormi comme un bébé.
C’est à ce moment que mes délires prirent pour toujours une nouvelle direction ; à partir de ce soir-là, je perçus les coïncidences, que je trouvais flagrantes, comme étant le fruit de forces surnaturelles, plutôt que comme résultant de l’espionnage à grande échelle grâce à des procédés ultra-sophistiqués. Et immédiatement me vinrent les ressentis de certains « dons » spirituels. Mon univers bascula donc de manière radicale, et cette nouvelle version – le délire mystique – était au début moins souffrante, car je n’avais plus au ventre cette peur constante d’un monde d’où pouvaient surgir des êtres armés et violents.
Dès le lendemain, tout un univers magique s’est offert à moi. Quel plaisir de décoder les différents messages, maintenant que je savais qu’ils venaient des anges ! Je voyais Benoit seulement les fins de semaine, et mon fils était parti dans un camp de vacances. J’étais seule chez moi avec Théo, un gros chat hyper-relax qui se laissait prendre comme une poupée de chiffon, mais qui, dès qu’il arrivait dehors, était lui le roi du quartier. Bien vite, je me suis mise à communiquer avec lui. Je lui parlais dans ma tête et j’observais son comportement. Il me répondait par différents signes que je savais interpréter.
Internet était devenu désuet depuis que je pouvais écouter les messages de l’Univers à la radio, à la télévision ou dans le bruissement d’un arbre, dans une brise, le bruit d’une tondeuse à gazon ou, le plus souvent, dans un livre que j’ouvrais au hasard pour saisir le message du moment. La clé d’interprétation était simple, et je découvrais dans le dictionnaire des symboles ce que signifiait chaque mot. Ma maison s’est vite remplie d’une multitude de livres ouverts, pour la plupart des livres de spiritualité ou ésotériques, mais même les pages d’un simple roman étaient bonnes pour obtenir un message des Cieux.
Je passais des nuits blanches à prier, à méditer, et je dormais par petits blocs d’heures, quand j’étais vraiment trop fatiguée. Je ne voulais rien manquer de ce monde merveilleux. Lorsque je méditais, je sentais une énergie très douce pénétrer par le sommet de ma tête ; c’était une énergie si puissante que j’éprouvais une chaleur intense et j’avais envie de dormir, la tête lourde. Une paix incroyable m’inondait.
Lorsque le vendredi est arrivé, Benoit est venu chez moi et il m’a été très difficile de me concentrer sur les messages de la Vie en même temps que sur ses paroles. Je ne voulais qu’une chose : méditer, communiquer avec Dieu. Cette sensation que la Vie me répondait était si merveilleuse que je voulais la vivre encore et encore. Benoit était inquiet, je le ressentais, mais moi, j’étais heureuse. Je lui ai expliqué que les messages sur Internet, c’était faux, et que la réalité était tellement plus fantastique. Mais comment lui décrire… L’Univers m’avait transmis le message que je devais garder ce cadeau pour moi, secret, sinon je pourrais le perdre. Et je n’avais surtout pas envie de le perdre.
Je venais en réalité de lire l’extrait d’un livre ésotérique qui expliquait que certaines personnes choisies avaient reçu, pendant la nuit, un implant grâce auquel elles pouvaient percevoir de nouvelles choses, et il était précisé qu’il ne fallait surtout pas divulguer ce fait, sinon l’implant serait retiré. Je croyais donc que c’était cet implant, entre autres, qui m’apportait tous ces nouveaux dons.
Au fil des jours qui passaient, il me vint en tête un projet de roman pour les jeunes que je trouvais vraiment fantastique. Il allait raconter l’histoire d’enfants qui font un voyage initiatique et qui percent des mystères ; à travers ce livre, j’allais pouvoir parler des choses merveilleuses que je découvrais chaque jour. Ce livre serait codé, ce qui fait qu’une personne qui saurait comprendre les messages pourrait accéder à des connaissances qui ne seraient dévoilées qu’aux initiés. Mais tous seraient en mesure d’y puiser une inspiration et d’y trouver un espoir. J’étais emballée par l’idée et j’écrivais très souvent. J’étais convaincue que j’allais vendre beaucoup de livres et gagner beaucoup d’argent. Et avec cet argent, je comptais mettre sur pied un deuxième projet qui me tenait à cœur : créer un camp d’écriture pour les enfants.
Ce camp, je passais de longs moments à l’imaginer. Je voulais créer des maisonnettes vraiment mignonnes, où les enfants dormiraient, et le jour, ils se rendraient au chalet principal, où plusieurs ateliers les attendraient : atelier de visualisation pour trouver des idées, atelier d’écriture pour rédiger l’histoire inventée, atelier de calligraphie, de reliure, d’illustration, de méditation, et à travers cela du sport, des jeux coopératifs et des repas santé. Je voulais que les enfants de familles moins fortunées en profitent aussi, alors je comptais sur l’argent que j’allais gagner pour leur permettre de vivre cette expérience sans avoir à payer.
Un midi, au restaurant, j’ai expliqué mon projet à Benoit. J’ai pris le verso du napperon pour dessiner le plan du camp, et j’étais si enthousiaste qu’il me semblait n’avoir jamais été aussi heureuse. J’ai demandé à Benoit s’il acceptait de réaliser ce projet avec moi, et il a dit oui, il semblait trouver l’idée très bonne.
Mais les jours passaient et de nouveaux défis se présentaient, de nouvelles découvertes venaient tout bousculer. J’avais de moins en moins de temps pour écrire. J’avais hâte d’avoir un peu de répit dans cette initiation spirituelle que je vivais, car je pourrais ainsi accomplir ce rêve. Parfois, je tombais sur le napperon du restaurant, que j’avais plié en quatre : je l’ouvrais et j’étais un peu triste en voyant le plan du camp que je n’avais jamais le temps de mettre sur pied.
O O O
J’entraînais Benoit dans mes aventures et il me suivait avec patience et douceur. J’avais découvert qu’une partie d’un livre ésotérique très populaire avait été écrite pour moi, bien avant que je ne vienne au monde, et je suivais ses instructions étape par étape. L’une de ces étapes nous emmena, Benoit et moi, jusqu’au village de Saint-Sauveur, sur une estrade, dans un parc, où nous passâmes environ une heure au soleil sans dire un seul mot. Je regardais les nuages, les passants, les oiseaux, et je lisais dans ces signes ce que l’Univers voulait m’enseigner. Je vis une femme en robe blanche avec deux enfants et j’en cherchai la signification, mais ne trouvai pas. Cinq minutes plus tard, une autre femme en robe blanche se présenta avec un enfant et je compris enfin ; la leçon, c’était que si je ne comprenais pas le signe aussitôt, il y en aurait toujours un deuxième, et même un troisième… Je n’étais plus obligée de me concentrer sans relâche pour tout interpréter. J’avais de la latitude. Je pouvais mettre une heure à comprendre un signe sans pour autant perdre le fil de mon destin.
Il y avait tant de signes fabuleux, qui me réjouissaient le cœur ! Une nuit, alors que nous revenions du village, la lune était pleine et je vis un visage bien dessiné à l’intérieur. C’était un visage très doux, et la bouche remuait. La lune me parlait. Benoit la voyait aussi, mais malheureusement il n’en comprenait pas le sens profond. J’étais recueillie et remplie d’une gratitude infinie. Je disais « merci », à l’intérieur de moi, plusieurs fois par jour.
Un soir, alors que Benoit dormait, je suis descendue pour aller méditer dans un fauteuil et me suis remplie d’une puissante lumière, à la fois forte et apaisante. Au bout d’une heure de méditation, je suis retournée me coucher. Je me sentais comme une pile chargée au maximum, mais j’avais la sensation que mon corps n’arrivait pas à supporter tant de lumière, et cette force chaude m’a entraînée bien vite vers le sommeil. Je ne me souviens que du rêve que j’ai fait avant de me réveiller. C’était la voix de Benoit qui parlait en accéléré, et qui disait, presque d’un seul trait : « J’ai peur, car c’est trop de lumière, et si j’ouvre les yeux, je vais brûler ! Aaaaaaaahhh ! ! » Et j’ai vu son visage tout noir, déformé par la peur, qui ressemblait au Cri d’Edvard Munch.
Quand Benoit s’est réveillé, il m’a raconté son propre rêve : « J’étais dehors, dans le soir, et soudain un vaisseau spatial est descendu et a jeté de longues colonnes de lumière grâce à ses projecteurs, et moi, j’avais très peur de cette lumière, alors je me suis sauvé en courant et en criant. » J’ai compris que ce n’était pas un rêve. Si je m’emplissais de lumière, cela lui faisait peur.
Ce matin-là, Benoit a nettoyé ma voiture, puis il est venu à moi en me montrant son doigt : « Regarde, a-t-il dit, je me suis un peu brûlé. » J’ai su qu’il s’était brûlé à cause de moi.
Plus tard, l’Univers m’a expliqué ce qui se passait à travers une petite histoire que j’ai lue : elle racontait qu’une princesse brûlait tout ce qu’elle touchait, si bien que le roi, son père, décida, pour l’aider, de créer une compétition où furent invités tous les hommes du royaume. Celui qui réussirait à apporter un objet qui ne fondrait pas épouserait la princesse. Plusieurs tentèrent de relever le défi avec du métal et des diamants, mais ils échouèrent, jusqu’au jour où un prince arriva avec des M&M, qui, eux, ne fondirent pas. Tout le royaume éclata de joie, et ce prince épousa la princesse, avec qui il vécut heureux.
Selon moi, la princesse symbolisait ce que j’étais quand je canalisais beaucoup de lumière, et Benoit avait peur de cette lumière, alors il s’y brûlait. J’avais besoin de rencontrer quelqu’un qui canaliserait autant de lumière que moi, pour m’accompagner et me soutenir dans ce que je devais traverser. Le « M » symbolisait la Maîtrise, et je devais trouver quelqu’un qui, comme moi, se destinait à devenir Maître ou, mieux encore, qui l’était déjà.
Mais l’idée d’une relation amoureuse avec un homme était très loin de mon esprit. Je me voyais cheminer seule, ou accompagnée d’un maître spirituel. Depuis quelques semaines, je n’avais qu’un but : réussir à faire l’Ascension, et ainsi être délivrée de toutes les vies humaines difficiles.
L’Ascension désigne l’acte de monter aux Cieux avec son corps physique, celui-ci devenant un corps de lumière capable de se matérialiser à souhait. Jésus-Christ, selon la Bible, réalisa l’Ascension… Et comme Jésus avait déclaré que nous ferions des choses aussi grandes que les siennes, je l’avais « pris au mot » et faisais tout en mon pouvoir pour l’accomplir.
Je dois ajouter que, aussi farfelue que puisse sembler cette idée, je n’étais pas la seule à la poursuivre. Plusieurs livres ésotériques parlent de la possibilité d’ascensionner, pour tous… Aussi, lorsque j’avais 24 ans, je suis allée, en compagnie de ma mère, à un atelier d’une fin de semaine sur le thème de l’Ascension. Là-bas, on nous expliquait les techniques pour la réussir. Ce concept m’était familier, c’est pourquoi il ressortit en moi lors de délires. Quand je pensais à me délivrer de la souffrance, c’est à l’Ascension que je pensais, non au suicide.
Les hallucinations kinesthésiques
Un jour d’hiver, alors qu’elle était toute jeune, la chatte des voisins a grimpé dans un poteau d’électricité, jusqu’au transformateur. Le transformateur a explosé et la chatte est tombée, morte, derrière mes arbustes. Je savais que ce n’était pas un hasard et qu’en se sacrifiant, elle voulait me montrer la route à suivre ; il fallait monter, monter, et ensuite recevoir une énorme décharge d’énergie. Mais je devais être sans peur, sinon je pourrais recevoir un choc.
Je me suis installée dans ma chambre, debout, et j’ai calmé les battements de mon cœur jusqu’à me sentir paisible. Ma seule crainte était de ne plus être là pour m’occuper de Philippe, mais c’était une crainte ridicule, car lorsqu’on a accompli son Ascension, on peut revenir et reprendre son apparence humaine comme si de rien n’était. J’étais sans peur, mais non sans fébrilité. J’ai dit à Dieu que j’étais prête et j’ai attendu, mais rien ne s’est produit. J’étais profondément déçue. Sans doute que je n’avais pas assez cheminé. Pourtant, tout mon être était épuisé de cette vie, et il fallait continuer, et continuer encore.
O O O
Toute la joie de mes découvertes ne tenait qu’au but que je m’étais fixé : ascensionner pour quitter enfin la misère humaine. Chaque jour, de nouvelles énigmes se présentaient, que je devais résoudre. J’étais passionnée par mon combat, mais j’aurais tout donné pour qu’il se termine rapidement, car mon corps suivait à peine, et j’avais toujours très mal à la tête. Je passais de plus en plus de moments allongée, sans force.
Il me vint à l’esprit une chose à laquelle je n’avais pas pensé, et pourtant, c’était si évident : ouvrir la Bible et y lire les messages qui m’étaient adressés. Je le fis et je fus estomaquée, car le premier message que je lus parlait de moi : « Je vis ensuite un autre Ange. […] Il tenait en sa main un petit livre ouvert. Il posa le pied droit sur la mer, le gauche sur la terre, et il poussa une puissante clameur pareille au rugissement du lion. » J’appris aussi qu’il me faudrait un jour transmettre mon message : « Alors on me dit : “Il te faut de nouveau prophétiser contre une foule de peuples, de nations, de langues et de rois.” »
Ce message à transmettre se précisait avec les jours qui passaient. L’idée de prophétiser me rebutait profondément, car je suis timide et n’aime pas attirer l’attention, mais je me disais qu’en temps et lieu, Dieu me donnerait la force et les moyens.
O O O
Benoit revint pour une autre fin de semaine, et il me sembla qu’en quelques jours j’avais fait un chemin si énorme que tout ce qui était d’hier était déjà désuet. Benoit était parfois étonné par ma façon d’écouter et de répondre aux signes de la vie. Par exemple, un jour, des corneilles se massèrent sur mon terrain pour m’effrayer. Elles m’annonçaient des malheurs, mais pour bien leur montrer que je n’avais pas peur d’elles, je leur ai répondu, dans leur langage, en faisant, bien fort : « Couac, couac, couac ! »
Après l’avoir fait, mon cœur battait fort, mais je ne regrettais rien. Benoit sembla surpris, il sursauta et voulut me dire de ne pas crier si fort, mais il s’arrêta et choisit d’en rire. Cependant, je le sentais nerveux. Peut-être qu’au fond de lui, quelque part dans son inconscient, il savait qu’il était risqué de répondre aux corneilles.
Je me demande aujourd’hui où je prenais ces idées, ces liens entre les corneilles et l’annonce de malheurs… Je pense que je me fiais simplement au noir des oiseaux, au son strident de leur cri… et c’est au ressenti que je leur ai attribué cette qualité. Toutefois, très souvent il m’arrivait d’accorder des qualités négatives à des êtres remplis de bonté ; il suffisait parfois d’une ligne lue à tel moment stratégique ou d’un seul regard que j’interprétais.
Un samedi soir, Benoit suggéra que nous allions au ciné-parc voir le film Les hommes en noir 2 . Je ne me souviens plus pour quelle raison j’ai accepté, mais ce soir-là, j’étais si épuisée par toutes les épreuves que je devais vivre qu’une fois sur place, je n’arrivais pas à rester assise dans la voiture. J’étais allongée, et j’écoutais des bribes de conversations venant du film, autant de messages du Ciel à décoder l’un après l’autre. Ce que j’entendais me pétrifiait, le rythme des informations était hallucinant, et il était question d’extra terrestres, de personnes tuées et d’un tas de sujets très an goissants. Mon cœur battait à tout rompre. Benoit, assis, me regardait souvent et me demandait : « Tu ne veux pas voir le film ? »
Je n’aurais pas pu lui expliquer pourquoi c’était si dur d’être là, à être bombardée de messages. Je lui répondais que j’étais fatiguée, et je me rendais compte que ma voix était très faible. Soudain, vers la fin du film, le Ciel me fit comprendre une chose qui me bouleversa. À travers le personnage, on m’expliquait que je devais sauver la planète, que j’étais une personne à l’influence très importante. Quand j’étais triste, il tombait de la pluie des nuages, quand j’étais joyeuse, il faisait un soleil radieux, car je venais d’un autre monde, et dans ce monde, j’étais l’équivalent d’une princesse.
J’avais justement remarqué que les éléments répondaient à mon humeur, mais de l’entendre aussi clairement formulé m’effraya en même temps que cela me consola un peu de toutes les choses violentes que je venais d’entendre. Savoir qu’on est un être important est agréable et flatteur, mais la responsabilité que tout cela impliquait m’écrasa.
Une chose cependant demeurait : j’écoutais les signes, je résolvais les énigmes et je méditais pendant des heures et des heures. Comment incorporer la présence de Benoit dans ce processus si prenant ?
Alors que nous étions allongés pour la nuit, j’ai tenté de lui expliquer pourquoi j’étais si différente, et comme je ne pouvais rien révéler de précis, je lui ai raconté l’histoire de la princesse qui brûlait tout ce qu’elle touchait. Je me disais qu’une parabole pourrait l’aider à voir plus clair. Il a écouté attentivement et m’a dit qu’il croyait comprendre. Parfois, avant que je m’endorme, Benoit me racontait une histoire. Il m’a ce soir-là narré celle de la lune, et m’a dit que c’était une légende qui existait depuis longtemps : « La nuit, pendant leur sommeil, il y a des personnes qui, comme des troubadours, se retrouvent sur la lune et, ensemble, ils sont heureux, ils s’amusent, mais surtout ils préparent la venue d’un temps nouveau. Ce sont des précurseurs et ils font avancer toute l’humanité grâce à leur travail. »
Je crois que, d’une certaine façon, Benoit pouvait percevoir l’énergie qui m’inspirait. Je crois qu’il était à la fois un peu ému et un peu effrayé par mes attitudes… et, à sa manière, il tentait de me rejoindre, là où j’étais.
Je n’aurais jamais cru entendre de telles paroles de la bouche de Benoit. Il en savait plus que je ne le pensais. Je l’appréciais, il n’était que gentillesse, mais je n’arrivais plus à me concentrer pour lui parler, j’étais trop occupée à chaque instant par les énigmes à résoudre. Alors je lui expliquai que j’avais besoin de deux semaines juste pour moi, et qu’après ces deux semaines je lui reparlerais.
Pendant ces deux semaines, je me concentrai sur la multitude de leçons que je devais apprendre, sur tous les défis qui se présentaient, l’un après l’autre. Par une chanson à la radio, les anges me firent remarquer que mon chat était mon seul ami sur la Terre, et je trouvais cela bien vrai. Mais les amis dans le Ciel étaient si nombreux que je ne voulais rien d’autre. Je continuais de communiquer avec Théo et ne lui parlais plus avec une petite voix de bébé, comme je le faisais autrefois. Je ne lui parlais que dans ma tête, et il me répondait par signes. Je fus surprise, mais surtout très heureuse, quand les anges m’informèrent qu’un maître spirituel venait de prendre place dans le corps de mon chat. Je l’interrogeais et j’étais très attentive à ses réponses et indications. Un jour, il a miaulé pour aller dehors. Il faisait un très beau soleil alors je lui ai ouvert la porte. Pendant qu’il se promenait dans le jardin, je méditais. Puis j’ai eu besoin de sortir pour aller faire le plein de provisions à l’épicerie. Habituellement, je ne laissais pas Théo seul dehors pendant que je m’absentais. Je sortais, j’appelais en disant « Minou-minou-minou ! » et il venait en courant. Mais là, je n’allais tout de même pas appeler un maître spirituel en lui criant « minou » ! Après tout, s’il voulait rester dehors, c’était son choix. Malgré moi cependant, j’étais inquiète. Alors j’eus une idée. Je me plantai debout, dehors, près du patio, et lui parlai dans ma tête. Je lui dis : « Je sais que tu es un maître spirituel et que tu es libre de faire ce que tu désires, alors je ne veux pas te manquer de respect en t’appelant comme si tu étais un chat. Mais je suis si habituée que tu sois un chat que je m’inquiète pour toi, et j’ai peur de te laisser seul pendant que je m’absente. Alors je vais rester ici et attendre pendant cinq minutes, et si tu ne viens pas, je comprendrai que tu préfères rester dehors et je te laisserai tranquille. »
Quelques secondes après que j’ai eu formulé ces paroles, Théo est sorti d’un buisson et s’est mis à marcher vers moi, tranquillement. D’habitude je le prenais dans mes bras et le rentrais dans la maison, mais là, je n’ai fait qu’ouvrir la porte et il est entré de lui-même. Je l’ai remercié d’être rentré, sans doute juste pour me rassurer, car je n’aurais pas eu l’esprit tranquille autrement.
Mes sorties à l’épicerie étaient une aventure en soi, toujours riches d’enseignement, mais aussi très éprouvantes. Avec toutes ces personnes aux alentours, il y avait tellement de messages à comprendre que mon cerveau travaillait très fort. Je regardais les gens et trouvais que plusieurs avaient l’air éteint. Ma réalité était dure mais merveilleuse, et j’étais surprise de voir que les autres ne semblaient pas émerveillés eux aussi par la magie de chaque instant et par ce Dieu si présent.
Je comprends bien, maintenant, à quel point certaines personnes délirantes peuvent paraître étranges parmi une foule simplement affairée aux choses du quotidien ; parfois, au cours de délires, tout peut sembler si extraordinaire…
O O O
À l’intérieur de moi, une présence m’indiquait ce que je devais faire, à chaque moment. Je n’avais qu’à garder le silence pour l’écouter. Cette douce présence m’indiquait même comment bouger. C’était peut-être le maître qui habitait le corps de mon chat qui me donnait ces directives, ou alors c’était Jésus, ou un ange. C’était à n’en pas douter une présence très bonne, car je la ressentais ainsi. À chaque énigme à résoudre, cette présence m’apportait une aide précieuse. Et dans une seule journée, je devais résoudre parfois jusqu’à trois ou quatre énigmes… Certains jours, j’étais lente à comprendre la leçon qui se cachait dans l’énigme que la Vie me présentait, alors je n’en résolvais qu’une seule. Chaque fois, je me sentais enrichie d’un nouveau savoir, d’une nouvelle aptitude. Certaines énigmes étaient de réelles épreuves. Un jour, au cours de l’après-midi, cette présence me suggéra d’aller m’allonger dans mon lit. Je me couchai sur le dos et j’attendis. Avec beaucoup de délicatesse, la présence en moi me fit bouger un bras, puis l’autre, et ensuite les jambes, avec lenteur, puis je m’immobilisai. Sous la forme d’un message que je sus traduire, on m’expliqua que j’avais pris la même pose que Jésus sur la croix. Je soulevai ma tête pour observer et, en effet, j’avais cette posture. J’attendis et, au bout de quelques minutes, je me mis à ressentir une pression dans les pieds et les mains. La présence me fit comprendre qu’à ces endroits se trouvaient les clous de Jésus. J’eus une pensée étrange : je croyais que Jésus avait été cloué dans les poignets, et pourtant, je ressentais bien la pression au milieu des mains. Je sus que cette théorie des clous dans les poignets était fausse. Je restai allongée longtemps, très longtemps. J’essayais de résoudre l’énigme de ce qui était en train de m’arriver et je n’arrivais pas à une conclusion claire. Je saisissais que je portais une partie de la croix, mais pourquoi, je l’ignorais. J’en déduisis en tout cas que j’aurais un travail à effectuer dans l’avenir pour venir en aide au Christ.
Une heure ou deux passèrent, je ne sais plus, et je devins un peu fatiguée de tenir la même position sans bouger. Mais c’était tellement peu, comparé à ce que Jésus avait enduré, qu’il n’était pas question que je me lève. Je savais que je recevrais un signe me disant que j’avais assez attendu, alors j’attendais. Je me sentais si bêtement humaine, car j’avais vraiment hâte que ce signe se manifeste, alors que ce que j’endurais était si peu de chose. Enfin, ce signe arriva : le téléphone se mit à sonner. Je me levai et je décrochai le combiné. Je ne sais plus qui m’avait appelée, mais cela a peu d’importance : c’était avant tout un signe me disant que ma très petite épreuve était terminée.
Je vivais souvent de petites épreuves que je croyais imposées par mon « initiation spirituelle »… Il m’est arrivé d’aller assez loin en ce sens, comme de me forcer à rester assise sur mes talons pendant une heure, ou de me fouetter moi-même avec une ceinture…
Certaines expériences étaient plus agréables, comme ce soir de canicule où, étendue sur le divan, je reçus la visite de plusieurs anges. J’étais presque nue tellement j’avais chaud, et les anges étaient au-dessus de moi, ils dirigeaient vers moi une énorme quantité de Lumière. Je ne les voyais pas, mais je savais qu’ils étaient là. La pièce en était pleine, en fait : ils étaient si nombreux ! Jamais je n’avais ressenti autant de Lumière sur moi, ni autant d’Amour. J’avais la sensation que mon corps était limité et ne pouvait recevoir autant de Lumière. C’était plus que je n’étais en mesure d’absorber. J’étais si bien, mais aussi épuisée. Je ne pouvais que dire merci aux anges de me faire de si grands cadeaux.
Un jour, j’entendis une très douce mélodie, et je ne sus si elle venait du Ciel ou de la Terre.
Je ne sais toujours pas si j’eus alors une hallucination auditive ou si c’était simplement une radio qui jouait dehors…
J’accueillais tout comme un cadeau et je me réjouissais de tous les miracles. En une seule journée, je parcourais tant de chemin que le monde entier se transformait selon mon regard. J’avais l’impression d’avoir vécu une vie entière en quelques semaines.
Je luttais tous les jours contre les présences sombres, car elles étaient bien présentes, mais il était facile de les repousser. Je me savais mille fois plus forte qu’elles, car tout être humain portant un peu de Lumière était plus fort que les présences sombres. Quelquefois, de terribles démons tentaient de me causer du mal, mais ils avaient à peine le temps de se pointer que, debout, bien droite, j’appelais Jésus pour qu’il vienne les chasser. J’étais en combat, je créais autour de moi un arc bleu, je m’emplissais de Lumière et j’envoyais cette Lumière sur les êtres, à partir de mon cœur. Avec l’aide de Jésus, j’arrivais à repousser tous les démons.
La nuit, pendant que je dormais, je ressentais parfois une force oppressante dans ma chambre. Mon chat venait miauler pour m’avertir de la présence d’âmes obscures. Par deux fois, ces entités ont allumé ma chaîne stéréo et ont mis le volume au maximum. Mais je n’avais pas peur. Jésus était beaucoup plus fort qu’eux. J’étais juste ennuyée et j’avais envie qu’ils me laissent en paix.
Avec le recul, maintenant que je ne souffre plus de délires, il est facile de trouver des explications rationnelles pour cet incident (un pépin mécanique a probablement fait en sorte que la chaîne stéréo s’est allumée ainsi, alors que je la croyais fermée), de même que pour tous les autres. Mais à cette époque, tout s’inscrivait dans la logique que j’avais moi-même construite.
O O O
Une nuit, mon chat m’a réveillée et, de nouveau, la présence sombre était là. Mais j’ai ressenti quelque chose de magique dans l’air, comme une légère électricité, comme des étincelles autour de moi ; l’air pétillait. J’ai senti une légère odeur de poudre pour bébé, et en même temps, une présence douce mais ferme s’est imposée en moi et m’a préparée afin que je reste à l’écoute de ce qui allait suivre. J’ai fait le silence en moi et j’ai laissé mon corps bouger selon ce qu’on me suggérait. Très lentement, je me suis assise sur le lit. J’ai senti descendre sur moi une présence très forte, une puissance remplie d’Amour. Elle habitait tout mon corps et bientôt, j’ai perdu un peu la maîtrise de ma volonté. C’était un peu comme lorsqu’on accouche et que notre corps pousse par instinct : mon cœur était rempli d’un amour débordant, comme jamais il ne m’était arrivé de le ressentir, et j’ai eu un spasme du cœur, comme un éternuement, mais en plus puissant, et la présence en moi m’a fait jeter un formidable rayon d’amour sur mon chat. Je savais qu’en faisant cela, mon cœur se remplissait encore plus d’amour, de l’amour que j’avais pour Théo. Ensuite, mon corps s’est tourné vers la gauche et mon cœur a lancé plusieurs rayons, l’un après l’autre, vers des présences que je ne pouvais pas voir, mais je savais qu’il s’agissait des êtres sombres. Je me suis entendue prononcer, à l’intérieur de moi, avec l’envoi de chaque rayon : « Retourne au Soleil ! Retourne au Soleil ! Retourne au Soleil ! »
J’ai senti ensuite naître en moi un besoin impérieux de pousser un cri, mais un cri silencieux, et à l’intérieur de moi, j’ai lancé un grand : « Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah ! » C’était un cri parfait, droit comme une lame d’épée, clair, puissant, un cri de naissance, de celui qui était resté brimé trop longtemps et qui enfin revenait à la vie.
Vers la fin, la puissance m’avait quittée, et la présence m’a enjointe de cesser de crier, mais j’étais sur mon élan et j’ai mis peut-être cinq secondes avant de me taire vraiment, à l’intérieur de moi. Comme la puissance m’avait quittée, il ne restait plus que ma voix humaine qui tentait d’imiter la puissance divine, mais elle ressemblait à un grognement. Je savais que ce n’était pas correct de grogner, tandis que le cri puissant et rempli de vie avait été tellement plus beau, et il ne blessait personne.
À me retrouver ainsi vidée de cette puissante énergie, je me suis sentie si petite, si fragile, que j’ai eu honte. Comme si mon était naturel était d’être puissante et gonflée d’un immense amour. Je me demandais ce qui s’était passé, au cours des vies, pour que je perde mon véritable état d’être divin. J’étais aussi préoccupée par mon chat, car je me disais qu’un rayon aussi puissant, même si c’était un rayon d’Amour, pouvait l’avoir blessé. D’un autre côté, j’avais confiance en la puissance qui m’avait dirigée, aussi j’ai préféré me rendormir et laisser mon chat aux soins des anges.
Au matin, lorsque je me levai, cette impression d’être petite et vulnérable était toujours présente, même si le sentiment s’était atténué. La première chose que je fis fut de trouver Théo. Il allait aussi bien que possible, il marchait nonchalamment, très calme, comme d’habitude. J’en étais un peu étonnée, car il avait reçu sur lui une dose de Lumière si forte ! C’était sans doute parce qu’un maître habitait son corps qu’il avait si bien résisté à cette phénoménale quantité d’ondes lumineuses. Et après tout, il s’agissait d’Amour…
Je remarquai assez rapidement qu’il me restait de l’expérience un chatouillement dans la gorge et dans les poumons, et ce chatouillement me faisait tousser. J’en conclus que cette puissance, lorsqu’elle nous entrait dans le cœur, laissait des traces.
Ce chatouillement est encore présent aujourd’hui, 14 ans plus tard. Tous les tests médicaux confirment qu’il n’y a pourtant rien de suspect de ce côté. Je n’en ai pas déduit pour autant que l’expérience avait été réelle, cependant c’est pour moi un mystère.
Je passai la journée à décortiquer cette expérience. J’ouvris un livre au hasard : c’était un livre ésotérique, et je tombai sur une image de Jésus tenant un agneau dans ses bras, sous laquelle il était écrit : « Je suis le lion qui s’est présenté comme l’agneau et l’agneau qui a rugi comme le lion. Je suis le paradoxe vivant de l’amour exalté sur terre… une force qui met fin à la dualité. Et vous êtes mes bien-aimés. »
Je fus saisie par cette révélation. Je ne voyais pas très clair encore, mais je commençais à mieux comprendre. C’était moi, l’agneau qui avait rugi.
Des défis à relever
Je dormis peu, la nuit suivante, et à mon réveil, une expérience extraordinaire eut lieu. Dieu mit dans mon esprit le schéma de la création de l’Univers jusqu’à aujourd’hui. Pendant un bref instant, j’eus la sensation de comprendre les images qui se succédaient, de voir l’énergie circuler. C’était comme si l’on avait imprimé une connaissance en moi : tout défilait à une vitesse fulgurante, et aussitôt le défilement terminé, je n’arrivais plus à saisir les notions trop complexes pour mon cerveau. J’en conservais une certaine essence, mais toute explication humaine semblait tellement grossière comparée à la complexité de cette énergie qui circulait… Pendant des semaines et des semaines, des bribes de ce schéma allaient me revenir en mémoire, par moments. Mais à cet instant, bien que j’aie eu toutes les images encore en mémoire, une chose retenait mon attention : mon âme, après avoir touché le plus profond de la misère, loin de toute divinité, dans une vie antérieure, avait ensuite été moulée, vie après vie, sur le modèle de l’âme de Jésus. Et cette âme qui avait lancé un cri de naissance, c’était celle de l’âme jumelle de Jésus, c’était moi. J’étais l’agneau qui avait rugi comme le lion. J’étais destinée à renaître.
À mes yeux, le fait que je me prénomme Renée venait confirmer cette hypothèse.
Deux semaines avaient passé depuis que j’avais dit à Benoit que je voulais ce temps pour être seule. L’idée d’avoir à lui reparler me pesait, je n’étais plus habituée au langage banal, qui n’utilisait pas les symboles, le langage que j’utilisais autrefois. Mais il fallait le faire. Je savais que je devais continuer ma route sans lui, et il me faudrait le lui annoncer. Dieu, dans son langage, et par l’expérience, m’avait enseigné une chose essentielle : les humains, ayant perdu le contact avec Lui, recherchaient l’Amour dans la présence d’un compagnon de vie, et lorsqu’ils trouvaient cet amour, ils s’y accrochaient comme à une source vive. Mais si le compagnon les délaissait, ils se sentaient trahis par l’Amour lui-même. Se sentant ainsi trahis par Dieu, ils perdaient confiance en Lui. Et en perdant cette confiance si précieuse, ils perdaient une chose tout aussi précieuse, l’espoir. Les humains ayant perdu l’espoir se comportaient comme des êtres qui n’ont rien à attendre de cette vie, ni de l’autre après. Pourtant, la promesse était si grande, et le cadeau qui nous attendait était si merveilleux !
Ma mission était donc de quitter Benoit tout en l’aidant à se connecter à la Source d’amour divin, afin qu’il ne perde pas confiance en Dieu, ni l’espoir, et qu’il reste allumé, comme un flambeau. Ce serait une épreuve que de réussir cet exploit, et c’était en fait une étape de plus dans mon initiation.
Pour cette épreuve particulière, je savais que je serais surveillée et évaluée. C’était l’occasion de mettre en œuvre toutes les choses nouvelles que j’avais apprises. J’ai donné rendez-vous à Benoit chez moi et, ensemble, nous sommes allés dans un restaurant. C’était étrange de voir Benoit ; il n’avait pas changé, mais il semblait si triste. Je ressentais combien il serait difficile de lui faire conserver la confiance en l’Amour. Je me sentais tellement maladroite.
En arrivant au restaurant, je vis un homme qui sortait de sa voiture avec un chien et qui me regardait attentivement. Ses gestes étaient lents, il avait une canne, et j’ai aussitôt compris qu’il s’agissait d’un maître spirituel qui était là pour veiller à ce que je me comporte selon l’idéal que la Vie m’avait fixé.
On nous a assigné une banquette, ce qui était parfait, nous aurions ainsi un peu plus d’intimité. Je ne savais par où commencer. D’une manière ou de l’autre, les mots allaient le blesser. Je n’ai rien trouvé de mieux que de lui dire la vérité : « Benoit, nos chemins doivent se séparer ici, car je vais dans une direction où je dois aller seule. Je t’aime, tu es un homme exceptionnel, un amoureux doux et tendre, mais je ne serai plus jamais en couple. Plus jamais. Peut-être qu’un jour, lorsque Philippe sera grand, j’entrerai au couvent et deviendrai religieuse… Je t’aime encore, ne t’inquiète pas, mais je ne peux plus me consacrer à l’amour entre un homme et une femme. Cet amour que tu as pour moi, transfère-le vers la Source de tout Amour, et tu n’auras plus jamais besoin de moi. Accroche-toi à cet amour… Trouve-le dans ton cœur. Dieu est là, si proche, et partout à la fois. »
J’ai passé toute l’heure du déjeuner à lui parler de Dieu, afin qu’il puisse Le voir, lui aussi. Une fois le repas terminé, nous nous sommes levés, et j’ai un peu sursauté en voyant que l’homme avec le chien était assis juste derrière nous.

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