Une amitié improbable : Correspondance 1963-1972
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Description

La correspondance entre Jean-Marc Piotte et Pierre Vadeboncoeur couvre une décennie, celle des années 1960, sans doute la plus effervescente du Québec contemporain. Caractérisée à la fois par les grandes réformes de la Révolution tranquille et la montée de l’indépendantisme, elle scande le moment fort d’une amitié nouée durant la période qui précède immédiatement la fondation de la revue Parti pris.

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Informations

Publié par
Date de parution 13 mai 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966449
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Déjà parus dans la collection « ῀ Lettres libres ῀ »
Omar Barghouti, Boycott, désinvestissement, sanctions
Francis Dupuis-Déri, L’armée canadienne n’est pas l’Armée du salut
Francis Dupuis-Déri, L’éthique du vampire
Bernard Émond, Il y a trop d’images
Jacques Keable, Les folles vies de La Joute de Riopelle
Duncan Kennedy, L’enseignement du droit et la reproduction des hiérarchies
Robert Lévesque, Près du centre, loin du bruit
Eric Martin et Maxime Ouellet, Université inc.
Pierre Mertens, À propos de l’engagement littéraire
Jacques Rancière, Moments politiques. Interventions 1977-2009
Pierre Vadeboncoeur, L’injustice en armes
Pierre Vadeboncoeur, La dictature internationale
Pierre Vadeboncoeur, La justice en tant que projectile
Pierre Vadeboncoeur, Les grands imbéciles
© Lux Éditeur, 2012 www.luxediteur.com
Dépôt légal ῀ : 1 er trimestre 2012 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier) ῀ : 978-2-89596-129-1 ISBN (epub) ῀ : 978-2-89596-644-9 ISBN (PDF) ῀ : 978-2-89596-844-3
Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
L ISTE DES ACRONYMES UTILISÉS

BAEQ
Bureau d’aménagement de l’Est du Québec

CAP
Comité d’action politique

CCF
Co-operative Commonwealth Federation

CEQ
Centrale de l’enseignement du Québec

CS
Crédit social

CSD
Centrale des syndicats démocratiques

CSN
Confédération des syndicats nationaux

CSQ
Centrale des syndicats du Québec

CTCC
Confédération des travailleurs catholiques du Canada

FLF
Front de libération des femmes

FLP
Front de libération populaire

FLQ
Front de libération du Québec

FRAP
Front d’action politique

FTQ
Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec

GSTQ
Groupe socialiste des travailleurs du Québec

MLP
Mouvement de libération populaire

MSA
Mouvement souveraineté-association

NPD
Nouveau Parti démocratique

ONF
Office national du film

PC
Parti communiste

PL
Parti libéral

PQ
Parti québécois

PSD
Parti social démocrate

PSQ
Parti socialiste du Québec

RIN
Rassemblement pour l’indépendance nationale

RN
Ralliement national

UCC
Union catholique des cultivateurs

UGEQ
Union générale des étudiants du Québec

UN
Union nationale
P RÉSENTATION
L A correspondance entre Jean-Marc Piotte et Pierre Vadeboncoeur couvre une décennie, celle des années 1960, sans doute la plus effervescente du Québec contemporain, caractérisée à la fois par les grandes réformes de la Révolution tranquille et la montée de l’indépendantisme. Elle scande le moment fort d’une amitié nouée durant la période qui précède immédiatement la fondation de la revue Parti pris , chaleureusement saluée par Vadeboncoeur lors de la publication de son premier numéro.
Cette amitié est largement attribuable à ces circonstances exceptionnelles. Compte tenu de l’appartenance de l’un et de l’autre à des générations différentes, et même que tout opposait, compte tenu également des trajectoires politiques et intellectuelles largement divergentes qu’ils ont empruntées par la suite, elle était, de fait, fort improbable. Vadeboncoeur se ralliera au Parti québécois au tournant des années 1970 et y restera fidèle par la suite, tout en élaborant une œuvre littéraire de nature essentiellement spiritualiste. Piotte, pour sa part, demeurera marxiste (bien que non orthodoxe), profondément matérialiste dans sa conception du monde, cherchant sa voie hors du Parti québécois ( PQ ). Leur rapprochement correspond donc à un état de grâce imprévu qui lui donne toute son intensité.
Lorsqu’ils font connaissance, Vadeboncoeur entre dans la quarantaine. Il est reconnu surtout pour ses articles publiés dans la revue Cité libre , principal foyer d’opposition intellectuel au régime duplessiste durant les années 1950. C’est alors un ami, personnel et politique, de Pierre Elliott Trudeau, dont il partage l’antinationalisme. Il se démarque toutefois de ce dernier et de la majorité des collaborateurs de la revue par son radicalisme social. Militant et permanent syndical à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada ( CTCC ), ancêtre de la Confédération des syndicats nationaux ( CSN ), il est partisan d’un socialisme qu’il n’hésite pas à qualifier de révolutionnaire [1] . Cet engagement intellectuel se double d’une implication active dans les organisations de gauche – le Parti social démocrate ( PSD ), le Nouveau Parti démocratique ( NPD ), le Parti socialiste du Québec ( PSQ ) – où il n’est pas suivi par la majorité dominante de Cité libre, qui cherche et trouve plutôt sa voie dans le Parti libéral ( PL ) que rejoindront bientôt Marchand, Pelletier et Trudeau.
C’est à ce moment de bifurcation et de rupture au sein de Cité libre que Piotte et Vadeboncoeur, qui fréquentent les mêmes milieux de gauche, entrent en relation. Piotte, qui est engagé dans le processus de création de Parti pris , se retrouve largement dans les analyses et les positions de Vadeboncoeur dont il a pris connaissance d’abord dans la revue, puis dans un livre qui en a fait la synthèse, La ligne du risque [2] .
Deux textes de cet ouvrage semblent avoir surtout marqué et influencé Piotte. Celui, d’abord, sur le syndicalisme américain dans lequel Vadeboncoeur, qui connaît le syndicalisme de l’intérieur en tant que permanent de la CTCC , affirme qu’il faut rompre avec le « ῀ pragmatisme syndical ῀ » à l’américaine et avec le « ῀ vide ῀ » qui en est la signature. Il en critique férocement la perspective qui se limite à la négociation de la convention collective, puis à sa gestion sur le mode du grief et de l’arbitrage. Il dénonce son absence de préoccupations pour le changement social, sa complaisance à l’endroit du patronat et du pouvoir établi, son embourgeoisement qui se traduit par une conception et une pratique affairistes de l’action syndicale, son institutionnalisation et sa bureaucratisation, enfin, qui le transforment en une entreprise cryptocapitaliste défendant une politique foncièrement conservatrice. À cela, qu’il voit comme le produit d’un déclin, sinon d’une décadence, il oppose la perspective d’un « ῀ syndicalisme moins rentable, minoritaire, dénonciateur de l’ordre établi, politiquement actif et prophétique [3] ῀ », énonçant une conception de la lutte syndicale que Piotte reprendra largement et développera plus tard sous la forme du « ῀ syndicalisme de combat ῀ » qui connaîtra ses heures de gloire au milieu des années 1970.
L’autre chapitre marquant, dans lequel Piotte se reconnaîtra volontiers, c’est bien sûr celui de la « ῀ ligne du risque ῀ » qui donne son titre à l’ouvrage et qui demeure probablement le texte le plus célèbre de Vadeboncoeur. Celui-ci s’y livre à une critique impitoyable non seulement de la tradition dominante du Canada français, incarnée dans le nationalisme de survivance, mais aussi de la situation immédiatement contemporaine qui en est le produit bâtard. Duplessis et son régime, caractérisés par la « ῀ résistance négative, l’inaction, l’intégrisme [4] ῀ » et la corruption, sont « ῀ l’aboutissement, le point culminant, bien qu’enfin anachronique, d’une période commencée dès la défaite de la Rébellion [5] ῀ ». Notre culture, précise-t-il, « ῀ avait détruit le goût et le sens de l’expérimentation et du cheminement [6] ῀ », si bien que nous n’avons pas encore de véritable littérature, de peinture originale, de musique innovante, ni même d’hommes politiques possédant quelque grandeur, pas plus d’ailleurs que de saints en dépit de notre conformisme religieux ou, plus précisément, pour cela même. C’est pourquoi il faut rompre avec cette culture de repli, « ῀ pratiquer le défi, dire tout haut ce que l’on pense [7] ῀ », emprunter la voie de l’affirmation, « ῀ la ligne du risque, la ligne du parti net [8] ῀ » en s’inspirant de l’exemple de Borduas, un « ῀ maître ῀ » qui, par son insubordination et sa liberté, nous a tracé le chemin. Le Canada français moderne, va jusqu’à écrire Vadeboncoeur, commence avec lui ῀ : « ῀ Il relance une histoire qui depuis le début du siècle tournait en rond [9] ῀ » et que réactivent aussi à leur manière un mouvement syndical combatif en voie de radicalisation, un socialisme embryonnaire et prometteur et un séparatisme nouveau qui participe aussi de la « ῀ pensée libérée ῀ ».
Le livre est publié au moment même où Parti pris prend son envol à l’automne 1963 et en préfigure, sur le mode prophétique qu’affectionne Vadeboncoeur, les principales orientations. La revue met en effet de l’avant une perspective d’analyse globalisante de la réalité québécoise qui s’oppose explicitement à l’approche fonctionnaliste de Cité libre . À la triple domination de la société québécoise (par l’État fédéral, l’impérialisme américain et l’Église) elle oppose un projet révolutionnaire total comprenant l’indépendance, le socialisme et le laïcisme. Elle fait ainsi preuve d’une audace et d’un radicalisme qui fascinent Vadeboncoeur, qui en devient dès le début un compagnon de route enthousiaste, tout en gardant certaines distances liées à son appartenance antérieure, fut-elle boudeuse, à Cité libre.
Piotte, en retour, lui dédicace le premier article qu’il publie dans la revue en octobre 1963. Il est alors le principal – sinon le seul – véritable « ῀ politique ῀ » de la revue, qui est dirigée essentiellement par des « ῀ littéraires ῀ » (Brochu, Chamberland, Major et Maheu, qui appartient au milieu de la communication) qui seront plus tard remplacés en partie par des militants formés dans les sciences sociales. Il se distingue notamment par des analyses empiriques de situations concrètes, auxquelles ne sera pas étrangère sa participation à l’expérience du Bureau d’aménagement de l’Est du Québec ( BAEQ ) en 1963-1964 [10] .
Il se démarque en outre par son engagement dans l’action politique directe. Il s’occupe de la mise sur pied d’un réseau de « ῀ clubs ῀ » de discussion et de formation politique qui conduit bientôt à la création d’un mouvement dit de libération populaire (le MLP ), regroupement de militants qui organise des manifestations et qui agit à la manière des groupuscules – nombreux – qui seront mis sur pied à l’époque pour faire ce que l’on appelait de l’agitation-propagande. Le MLP connaîtra une existence éphémère avant de se saborder suite à des différends internes, ses membres se dispersant soit dans la gauche du Rassemblement pour l’indépendance nationale ( RIN ), soit dans le PSQ , soit au Front de libération du Québec ( FLQ ). Pour mieux comprendre cet échec et la réalité qu’il aspire toujours à transformer de manière révolutionnaire, Piotte se retire alors provisoirement de l’action et reprend ses études, s’exilant en 1966 à Paris pour rédiger une thèse de doctorat sur Gramsci.
Sa préoccupation pour l’action politique de terrain recoupe celle dont témoignent les écrits de Vadeboncoeur à cette époque. Leur complicité apparaît par conséquent dans l’ordre des choses, Piotte ayant tendance à se reconnaître et à se projeter dans les textes du « ῀ premier ῀ » Vadeboncoeur et en particulier dans La ligne du risque , qui sera pour lui rien de moins qu’une révélation ῀ :
Un homme, note-t-il dans une chronique sur un mode foncièrement impressionniste qui est alors pour lui une première, me criait de vivre. Bizarre ῀ ! Je n’avais jamais vécu selon mon ventre. J’écoutais ma conscience qui écoutait les autres. J’ai commencé à écouter mes besoins, mes instincts. Agir mes désirs, peu importe les circonstances. Boire jusqu’à la lie. Faire l’amour jusqu’à épuisement. […] Je vivais enfin, et ma pensée découvrait des espaces infinis. Je vivais enfin. Je pensais enfin. […] Je ne sais pas si j’ai bien compris la pensée de Vadeboncoeur. Mais je me suis compris [11] .
Cette critique « ῀ tripative ῀ », pour reprendre l’expression fameuse de Languirand, ce cri du cœur, cet enthousiasme débordant ne sont cependant pas partagés par tous les collaborateurs de Parti pris . On s’en rendra compte au moment de la publication de L’autorité du peuple deux ans plus tard ῀ : ce dernier essai est accueilli pour le moins fraîchement par Gérald Godin, qui s’en prend vivement au « ῀ moralisme ῀ » de Vadeboncoeur, qualifiant son livre de « ῀ sermon d’un curé de gauche ῀ » et associant Piotte à sa critique.
Visiblement ulcéré par le choix de Vadeboncoeur qui avait préféré publier son livre aux éditions de l’Arc plutôt qu’aux éditions de la revue (éditions Parti pris), Godin lui reproche donc de reprendre de manière répétitive, obsessionnelle, deux propositions relevant davantage de la morale que de la politique ῀ : la condamnation indignée et virulente des bourgeois représentés comme des salauds et des traîtres, la survalorisation exaltée, par contraste, des ouvriers et de leur sens soi-disant inné et admirable de la fraternité – en quoi ils incarneraient l’humanité à venir. En cela, il s’apparenterait aux « ῀ hâbleurs de Hyde Park qui recommandent aux gens de mettre de l’ordre dans leur vie, de pardonner à ceux qui les ont offensés, de se rendre aux demandes d’augmentation de leurs employés parce que la fin du monde est proche [12] ῀ ».
Il est vrai que le point de vue adopté par Vadeboncoeur dans cet essai, et il le reconnaissait d’emblée, était celui du « ῀ moraliste ῀ », voulant juger la « ῀ bourgeoisie en tant que classe ῀ », sans « ῀ complaisance [13] ῀ ». S’adressant directement à ses représentants, il s’écriera notamment ῀ : « ῀ Votre classe est en état constant de péché grave de lutte des classes depuis deux ou trois siècles [14] . ῀ » Cette perspective accusatrice et culpabilisante rappelle la manière imprécatrice et prophétique de Charles Péguy dont il reprend d’ailleurs en épigraphe de l’un de ses chapitres la fameuse maxime ῀ : La révolution sera spirituelle ou elle ne sera pas. De la révolte juste des ouvriers devant les inégalités liées à la domination bourgeoise, Marx aurait tiré pour sa part une théorie et une doctrine « ῀ fausse comme explication totalisante de l’histoire, comme principe absolu de morale et aussi erronée comme principe de l’esprit [15] ῀ ».
On comprend du coup que Godin et Piotte, à l’époque en voie de marxisation accélérée, aient pu être agacés par certains aspects du livre de Vadeboncoeur, tout en renouvelant leur admiration pour sa personne ῀ : « ῀ […] il est le seul de nos aînés, note Godin, que nous puissions à la fois reconnaître comme l’un des nôtres et un de nos maîtres à penser. Oui, oui, malgré tout. ῀ » Piotte, pour sa part, deux ans plus tard, admettra dans une lettre à l’essayiste que le centre du livre lui paraît valable et que s’il avait à en parler sa critique serait positive.
Cela dit, il reste que dans cet essai la pensée de Vadeboncoeur commence à bouger et à emprunter une nouvelle direction. Celui-ci, à partir de ce moment-là, prend progressivement ses distances à l’endroit des groupes politiques de gauche dont il critique le « ῀ modèle unique ῀ » de construction de l’organisation politique ῀ : création autoproclamée d’un parti, suivie d’un appel aux syndicats qui ne suivent guère et participation aux élections qui ne donnent pas de résultats probants, si bien que le socialisme demeure une « ῀ activité de chapelles [16] ῀ ». À cela, il oppose une volonté d’innovation, d’expérimentation dans et par l’action, syndicale notamment, au sein des larges masses, approche qui lui paraît plus prometteuse que le « ῀ prosélytisme des clubs ῀ ». En ce point précis, il est rejoint par Piotte qui croit également davantage à l’action du mouvement syndical, et en particulier de la CSN , qu’à celle, vouée à l’impuissance, des minuscules appareils politiques de la gauche.
En 1967, cette logique conduit Vadeboncoeur à quitter le PSQ , qui vivote, et à rejoindre le Mouvement souveraineté-association ( MSA ) dirigé par un René Lévesque qu’il admire depuis longtemps, position qui est alors partagée, à l’étonnement de plusieurs, par Piotte. Celui-ci la formule dans une lettre adressée à Andrée Ferretti et publiée dans Parti pris, dans laquelle il reconnaît, sur le mode de l’autocritique, que la création du MLP a été une erreur et qu’il ne faut pas la répéter en se situant à l’extérieur du MSA ῀ : s’en exclure, écrit-il, « ῀ c’est se condamner à demeurer extérieur à la fraction la plus progressiste des masses populaires et c’est se condamner à être extérieur à l’affrontement central des prochaines années ῀ : MSA VS PL et UN [17] ῀ ».

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