Expérience de Mort Imminente
150 pages
Français

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Expérience de Mort Imminente , livre ebook

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Description

Alors qu’il se rend à Paris pour rejoindre sa fille Magali, la vie du commandant Joseph Bertho bascule. En essayant de s’interposer dans une bagarre, il est grièvement blessé. Comprenant tardivement qu’il est victime d’une Expérience de Mort Imminente, il rencontre ses semblables dans un étrange tunnel, et devient parfois leur confident. Lorsqu’il sort du coma, il est diminué physiquement. Mais ses témoignages font de lui un observateur privilégié pour aider une nouvelle structure policière traitant les affaires classées où est affectée sa fille. Au risque de s’égarer dans ce couloir de la mort, il parvient à refaire ce dangereux voyage et à revoir le passeur. Mais qui est donc cet étrange personnage ? Hélas, les révélations de Joseph vont devenir dérangeantes pour des tueurs signant leurs méfaits d’une manière très particulière. Deviendra-t-il une cible ? Existe-t-il une vie après la mort ? Et pour certains, existe-t-il une mort après la vie ?


Une expérience vécue par l’auteur.
Un besoin viscéral de révéler des faits traumatisants dont il porte encore aujourd’hui des stigmates très particuliers.


Ancien spécialiste international d’analyse de scènes de crime, Pascal Tissier est un célèbre auteur de romans policiers. Victime rare d’un phénomène de décorporation, il découvre la sensation inouïe de sortie de son enveloppe charnelle. Fortement marqué par cette Expérience de Mort Imminente, il a mis un demi siècle pour parvenir à coucher des mots sur ses maux. Afin de se libérer d’épisodes funestes récurrents, il raconte aujourd’hui son histoire sous forme d’une fiction étonnante et détonante.


Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782491770549
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

E xpérience de M ort I mminente
 
 
 
Pascal Tissier
 
 
 
 
IGB EDITION
 
IGB Vécu
 
 
 
 
 
 
© 2022 IGB Édition / Tissier
Photographie de l’auteur : Lionel Simon. IO STUDIO Photographie.
Maquette intérieure : © 2022 IGB ÉDITION.
ISBN 978-2-491770-54-9
 
 
Cet ouvrage est une œuvre de fiction qui révèle certains aspects autobiographiques. Ainsi les noms, lieux et actions peuvent relever de l’imaginaire ou illustrer le passé de l’auteur. Cependant toute ressemblance avec des personnes inconnues, vivantes ou décédées, des évènements ou des situations serait pure coïncidence.
 
TABLE DES MATIERES
 
1
Pas né au bon endroit
2
Concerto pour clarinette
3
Un nuage mortel
4
SIS-3-Ouest
5
Un homme au bout du couloir
6
Des dossiers obscurs
7
Des dégâts irréversibles
8
Fifty-fifty
9
Un impossible futur
10
Un phénomène hallucinatoire
11
Quand la vie bascule dans l’horreur
12
L’orage
13
Trois tulipes noires
14
Meurtre au musée
15
Un informateur anonyme
16
L’insistance de Mozart
17
Une cérémonie poignante
18
Une brave fille
19
Au risque de se perdre
20
Un homme étrange
21
Rencontre avec Saint Pierre
22
L’aveu
23
En guise de signature
24
Portrait-robot
25
De grosses larmes amères
26
La preuve infrarouge
27
Une mission trop facile
28
Le crime parfait
29
Un témoin gênant
30
Un loup dans la bergerie
31
Une forme vaporeuse
32
Le dernier maillon
33
La preuve par l’image
34
Un enfant perdu
35
Voyage hypnotique
36
Un traquenard
37
Il s’appelait Pierre
38
Au pays des souvenirs
39
Confidences
40
C’est fini
41
Le passeur peut bien attendre
Note de l’auteur
Remerciements

 
 
 
 
L’étrange voyage que vous vous apprêtez à vivre risque de bousculer vos certitudes.
 
 
 
 
Pour que la mort n’ait pas le dernier mot !
 

Note de l’éditrice
 
 
Tout Homme a un destin. D’ailleurs, ne dit-on pas que l’on a plusieurs vies ? Rencontres, hasard, opportunités, l’existence est rarement linéaire et est affaire de chance ou de mauvaise fortune. Ainsi, de la naissance à la mort, notre chemin s’apparente à une succession de lignes brisées. Puis quand l’âge s’avance, on s’interroge de savoir s’il existe une vie après la mort. Cependant, certains êtres vivent des expériences étonnantes qui leur permettent de se demander s’il existe une mort après la vie. C’est la question que Pascal Tissier se pose depuis qu’il a vécu une E xpérience de M ort I mminente. J’ai souhaité qu’il en témoigne. Par pudeur, par douleur aussi, cet excellent écrivain de roman policier a choisi l’angle de la fiction, basée sur des faits criminels réels. Son approche n’enlève rien à la véracité de sa confession et n’amoindrit pas la force d’un récit saisissant. Aussi sur mon insistance, l’auteur a accepté de livrer des confessions plus personnelles en fin d’ouvrage et je l’en remercie infiniment.
 
Claire Izard
 
 
1
Pas né au bon endroit
 
 
 
La casquette volontairement vissée de travers, les bretelles pendouillant d’une manière ridicule pour faire comme Mithos, son rappeur préféré, aussi éphémère que pathétique, Gigi peste de rage. Le jeune boutonneux secoue énergiquement la bombe de peinture rouge chipée deux heures plus tôt au magasin Bricomarché de Saint-Malo. Il faut qu’il réponde sans tarder aux insultes de cette racaille de Raffi de la Cité de l'Espérance. En dessinant un doigt d’honneur approximatif, l’apprenti grapheur n’est pas franchement à son aise. On ne peut pas dire que la colère lui inspire une insulte bien pourrie. Que peut-il lui dire de plus ? À l’instinct, l’index se fige sur la buse et le brouillard vermillon imprègne les quelques centimètres carrés disponibles du mur en béton maculé d’outrages.
« Raffi sale fils de… »
 
Le sang du jeune homme se fige lorsque la lueur bleutée et la sirène envahissent subitement le tunnel passant sous la voie rapide. Se croyant pris en flagrant délit, le grapheur se colle le dos sur sa peinture fraîche. Les yeux hagards comme ceux d’un lièvre pris dans les phares d’une voiture, il n’a même pas le réflexe de rabattre la visière de sa casquette. Heureusement, les deux flics, dont il reconnaît le passager, passent sans un regard.
Voilà ! Mon polo est foutu. Ma mère va encore gueuler ! C’est sûr !
 
* * *
 
—  Arrêtez-moi ce deux tons  ! Ça me gave et ça énerve tout le monde ! gronde Bertho.
Surpris de cette soudaine saute d’humeur, le jeune gardien stagiaire Pichon obtempère. Pour la première fois depuis qu’il le connaît, l’officier lui semble tendu. Comme si quelque chose le préoccupait. Son portable lui a déjà signalé plusieurs SMS qu’il ne prend pas la peine de consulter. Tout comme il tarde à répondre à cet appel pourtant insistant.
 
Plutôt débonnaire et consensuel, le commandant Joseph Bertho, que tout le monde appelle Jo, n’est pas un super flic, mais il a réussi à gravir à son rythme les échelons jusqu’à celui d’officier. Il n’en tire aucune gloriole. Cela lui permet simplement d’imprimer sa marque dans le commissariat de Saint-Malo où il tente de maintenir une certaine cohésion humaine. Joseph ne croit pas que la vie de chacun soit nécessairement consignée dans un grand livre. Selon lui, les choses arrivent comme cela, par hasard. Les existences des uns et des autres se croisent et s’entrechoquent parfois cruellement. C’est souvent quand la vie paraît correctement établie qu’elle bascule vers un destin totalement inattendu.
 
C’est ainsi. Chaque jour, il en est le témoin privilégié. Respecté des truands et apprécié des honnêtes gens, Jo ne fait pourtant pas toujours l’unanimité auprès de ses collègues et de ses supérieurs. À la recherche d’un éternel consensus, il passe trop de temps à persuader les gens. Il est toujours en retard à ses rendez-vous, quand il ne les oublie pas. Sans doute un peu trop idéaliste, il lui reste un soupçon de foi envers le genre humain. Même si ses compatriotes ne sont pas toujours à la hauteur de ses espoirs, il sait que parmi eux, il y a toujours de grands cœurs et des âmes à sauver. C’est pour cela que le gardien Pichon apprécie son supérieur :
— C’est peut-être urgent, Commandant.
— Hein ! Quoi ?
— Votre téléphone. On vous appelle.
 
Qu’est-ce que j’ai moi, ce soir ? s’interroge Joseph. Il décroche et écoute en silence, signifiant à son interlocutrice qu’il est là, par des « Humm ! ». Puis, il conclut :
— Okay ! Caroline, merci de m’avoir prévenu. Je t’embrasse.
 
Pichon se permet un bref coup de sirène pour traverser le rond-point de la rocade avant de s’engager dans le boulevard Douville. Bertho se frictionne les joues avant de descendre du véhicule. Il doit impérativement endosser son costume de flic rassurant. Une grosse femme tenant une fillette dans les bras s’écarte du groupe d’une dizaine de personnes vociférant au pied d’un platane :
 
— Ah ! Monsieur Jo ! Cette fois, y en a ras le bol, hein ! s’écrie la matrone en portant sa main sur son opulente poitrine pour en maîtriser les tressautements.
 
Bertho aperçoit une jambe tremblotante dans un jean délavé, prolongée par une Nike rutilante émergeant d’une des plus grosses branches de l’arbre. La silhouette masquée par le feuillage semble bien frêle et juvénile. La foule en colère s’écarte respectueusement pour laisser passer ce policier ayant l’art et la manière d’apaiser bien des tensions.
 
— Il va payer pour les autres, on va l’emmener au barrage et le rejeter dans la Rance ! suggère une vieille femme se tenant jusque-là sagement en retrait.
 
Joseph pose une main apaisante sur l’épaule d’un homme d’une soixantaine d’années s’escrimant à trouver une prise au tronc noueux.
— Alors Martial ! Tu as l’intention de jouer au petit singe, à ton âge ?
 
— Oh, gast ! C’est vous M’sieur Jo. Cette fois on en a marre de ces petits saligauds de Roumains. Vous savez ce qu’il a fait à la pauvre Arlette.
— Assassin ! crie du haut de son balcon, un homme en colère.
— Calmez-vous. Je viens d’avoir la clinique, Arlette s’en sortira avec quelques contusions, rien de grave.
 
— C’est pas grâce à lui, en tout cas ! Elle serait morte, ce serait pareil ! s’écrie la grosse femme avec sa gamine dans les bras.
 
Lorsqu’au son de la cavalerie, le fourgon de police s’engage dans la ruelle, le gardien Pichon fait signe à ses collègues d’arrêter ce tintamarre.
— Le commandant a l’air à cran, en ce moment, confie-t-il à un brigadier.
— Bertho ? Ça m’étonnerait ! Allez, écartez-moi ces gueulards, ordonne-t-il à ses subalternes.
 
En quelques secondes un cordon d’uniformes s’organise autour de l’arbre et le jeune Roumain est pour une fois satisfait de se laisser tomber dans les bras de la police. Il échappe finalement à la volée de bois vert que lui promettaient ces vieux excités, voire plus, à les entendre. Piotr Georgescu sait ce qui l’attend, et cela ne l’émeut pas plus que ça. Les flics vont l’emmener au commissariat. Comme les fois précédentes, il sera entendu par un OPJ et prétendra ne rien comprendre à ce qu’on lui demande. Histoire de gagner du temps sur sa garde à vue, un interprète sera désigné. Il jurera qu’il voulait prendre le sac de cette vieille femme parce qu’il crevait de faim. Comme les fois précédentes, il promettra de ne plus recommencer et au vu de son jeune âge, il sera bon pour une énième admonestation avant d’être remis en liberté. Lorsque le fourgon s’éloigne sous les huées, Piotr baisse la tête pour masquer son sourire narquois. D’un geste incisif, Martial impose le silence.
 
— Faut nous comprendre, M’sieur Jo. Vous vous rendez compte si cette pauvre Arlette était morte. Tout ça pour à peine quinze euros.
— Allez, je suis persuadé qu’Arlette sera là pour la fête des voisins, et j’y serai aussi.
— Promis ?
— Juré craché ! Allez, kenavo !
 
* * *
 
Pichon ne boude pas son plaisir en voyant dans son rétroviseur les applaudissements de ces braves Malouins. Pourtant, quelques minutes plus tôt, ils auraient volontiers écharpé ce petit voyou. Pour l’exemple ou tout simplement pour se défouler un peu. À bon compte. Une ride d’angoisse barre à nouveau le front de Joseph Bertho. Il est bien incapable d’analyser pour quelle raison il se sent autant préoccupé depuis ce matin. Une sourde impression que la journée va se terminer en catastrophe l’étreint. Pourtant jusque-là, ça va plutôt pas mal. Serait-ce ces quinze jours de vacances quasi obligatoires que le commissaire lui a ordonné de prendre ? Il a tant de retard dans ses congés.
— Vous auriez dû repartir avec le fourgon.
— Pourquoi ? s’étonne Pichon.
— J’ai encore quelques bricoles à voir et je ne voudrais pas vous imposer des heures sup inutiles.
 
Pichon prétend que ce n’est pas grave, mais connaissant la réputation de cet officier ne regardant jamais sa montre, il regrette que son supérieur ne lui ait pas fait cette proposition plus tôt. Après avoir vu son patron palabrer avec des jeunes attablés à un bar, cela fait à présent une demi-heure que le gardien stagiaire patiente au pied de l’une des barres d’immeubles du quartier de la Madeleine. Il feint d’ignorer le groupe d’adolescents goguenards qui lui adressent des doigts d’honneur. L’un d’eux n’hésite pas à lui montrer son postérieur. Malgré un léger vent d’est, il transpire d’une sueur rance dans cet habitacle surchauffé. En principe, ici on ne jette pas de projectiles du haut des immeubles, comme il a pu le voir lors d’un précédent stage dans l’Essonne. Mais il a quand même pris l’initiative de s’en éloigner. Et la seule place disponible est au soleil. Pour la vingtième fois en deux minutes, Pichon jette un œil inquiet à sa montre. Lorsqu’on frappe à la vitre, son cœur saute dans sa poitrine. La tension retombe aussitôt lorsqu’il reconnaît la silhouette de Bertho.
— Il n’était pas là, ce p’tit couillon !
— Qu’est-ce qu’il a de spécial ce Kader, Commandant ?
— Il ne mérite pas de crécher avec ce ramassis de parasites.
 
Joseph croit au potentiel et à l’intelligence de ce jeune qu’il tente de remettre dans le droit chemin, après l’avoir interpellé alors qu’il dealait maladroitement, pour faire comme les autres. Pourtant, il l’estime aux antipodes de ses congénères. Même si Saint-Malo n’est pas Marseille, ses collègues ont déjà saisi des kalachnikovs. Kader lui a promis de ne plus toucher à la dope, mais Joseph préfère rester attentif. Il lui a même trouvé un garagiste acceptant de le prendre comme apprenti.
— Kader n’est pas né au bon endroit, c’est tout ! conclut Bertho. Bon, quelle heure est-il ?
— Vingt heures quinze, Commandant.
— Merde ! Déjà ?
— Allez, zou ! On rentre !
 
* * *
 
—  Tiens, Bertho  ! Vous êtes encore là ? Je croyais que vous partiez en vacances ce soir.
 
— Demain, commissaire. Demain ! Et puis vous savez bien, je reste chez moi pour faire un peu de bricolage. Alors si vous avez un problème, n’hésitez pas.
— N’y comptez pas. Vous avez je ne sais combien de jours à rattraper.
 
Joseph hausse les épaules et pousse la porte de son bureau. Du regard, il caresse ses objets fétiches, quelques photographies des bons moments de sa vie. Surtout celle de sa fille Magali trônant en première place ; juste devant le clavier de son ordinateur. Finalement, tout s’est bien passé. L’épée de Damoclès pesant au-dessus de sa tête ne s’est pas abattue. Pas de graves incidents, pas de rouleau compresseur fou dévalant une pente et lui passant sur le corps, pas de météorite. Rien.
Toute cette angoisse irraisonnée va s’évanouir, comme elle est apparue. Telle une sournoise.
Jo reviendra dans deux semaines, et tout sera comme maintenant.
 
 
2
 
Concerto pour clarinette
 
 
 
La route est claire ce soir et la circulation plutôt fluide. Le commandant Bertho se dit une fois de plus qu’il a eu tort de se monter le bourrichon pour rien. Dans vingt minutes, il apercevra la route longeant la baie et le fort de l’île du Guesclin. Il sera sans doute trop tard pour aller saluer sa tante Pauline, sa voisine. Elle a l’habitude de se coucher comme les poules, mais il sait qu’en entendant le bruit de sa voiture, elle se lèvera pour regarder si ce n’est pas un rôdeur. Afin de chasser les dernières idées sombres vampirisant ses neurones depuis la veille, Jo entame une liste de travaux qu’il se promet une nouvelle fois de réaliser. Sa maison n’est pas bien grande et un peu vieillotte, mais elle a fait le bonheur de quelques générations de Bertho. Ne voyant pas bien à qui il pourrait transmettre ce patrimoine, Joseph remet toujours aux calendes grecques ces travaux de restauration, pas vraiment indispensables. Depuis son divorce, il se contente de ce confort précaire, mais bien suffisant pour un homme seul. Elle n’offre pas une vue directe sur la mer, mais il entend souvent les vagues se fracasser sur les rivages déchiquetés, et il adore ça. Une dizaine d’années plus tôt, Héléna ne cessant de lui reprocher son manque d’ambition, le confort spartiate de cette baraque d’un autre âge et ses longues absences, même en dehors de ses heures de travail, l’a quitté pour un de ses supérieurs.
 
Charles Borély, nouvellement promu commissaire, était subitement devenu quelqu’un d’admirable aux yeux de sa femme. Il fallait absolument inviter cet homme si gentil et si prévenant. Cette distinction lui donna providentiellement un charme fou. Lui au moins ne passait pas tout son temps au bureau ou sur le terrain à vouloir sauver le monde de sa triste condition. Charles n’avait probablement pas souhaité cette situation, mais la belle Héléna sut se montrer très convaincante pour le persuader de l’emmener dans sa nouvelle affectation parisienne. Fataliste, Jo avait accepté de bonne grâce ce départ. Pendant un certain temps, il parvint toutefois à conserver la garde de Magali, leur fille.
 
Quand elle eut quatorze ans et que sonna l’heure d’entrer au Lycée, Jo dut admettre l’évidence. Même si sa tante Pauline palliait parfois ses absences, tout seul, il était incapable d’élever une adolescente dans ce quartier loin du centre-ville et des commodités. Alors, partagée entre l’enthousiasme de s’ouvrir au monde et la tristesse de délaisser son père, Magali rejoignit sa mère à Paris. Au grand dam de celle-ci, la jeune fille ne manquait jamais de venir passer la plupart de ses vacances en Bretagne. Même si sa vie dans ce confortable appartement parisien ne lui déplaisait pas, elle sentait que ses racines étaient là, dans cette ancienne maison de pêcheur, un peu fatiguée, si près de la réserve naturelle de la baie de Saint-Malo. Ce n’est pas que l’estran soit particulièrement attirant, mais comme son père, elle aime s’y promener. Pensif, et sans vraiment le décider, Joseph sent la liste des travaux s’étioler. Mentalement, ses doigts caressent les touches de sa flûte traversière.
 
Le solstice d’été n’est plus très loin et le soleil offre encore une belle résistance aux ténèbres. Ce soir, en l’imaginant flirter avec une mer rougeoyante, il se jouera un petit morceau du Concerto pour clarinette en La majeur, communément appelé K.622, merveilleusement repris dans le générique du film Out of Africa.
 
Joseph ignore pour quelle raison, et depuis toujours, il adore cette mélodie. Elle est comme gravée dans sa mémoire, dans ses gènes. Sa mère a toujours refusé de l’inscrire à des cours de solfège, mais il l’a apprise par cœur et de façon autodidacte, Jo s’est perfectionné au fil des années. Depuis, il est également capable d’interpréter de belles ballades irlandaises, le plus souvent mélancoliques en accord avec la tristesse de sa solitude. Cet instrument de musique est le seul lui permettant, un instant, d’oublier ses quelques désillusions, car bien entendu, lui aussi en a. Même s’il s’efforce de démontrer le contraire en se prétendant toujours optimiste. Jo est aux yeux de tous un être inébranlable.
Il fredonne cette mélodie lorsqu’un bolide surgit dans son rétroviseur.
 
Malgré le manque total de visibilité, la voiture tunée pour faire encore plus de bruit déboîte sans même ralentir, au son de basses assourdissantes. En quelques secondes le vrombissement s’éloigne déjà au détour d’un virage.
 
— Vas-y ! Fonce, imbécile. On ira te ramasser à la petite cuillère, toi aussi, gronde Joseph, jetant aux oubliettes la sérénité de Mozart.
 
Pourtant, dans le virage suivant, le maestro se rappelle à lui. Son portable laisse échapper le doux chant du violon. Jo n’y connaît pas grand-chose en téléphonie, ni en informatique, mais il a réussi, avec les conseils d’une jeune collègue, à télécharger K.622 pour l’attribuer aux seuls appels de Magali. Et il n’est pas question de zapper sa fille :
— Oui Magali !
— Jo !
Depuis sa plus tendre enfance, elle l’appelle toujours ainsi.
— Merci d’avoir répondu à mes SMS !
 
Aie ! S’il sait gérer les appels en les ignorants parfois, il n’est pas un adepte des messages écrits souvent dans un drôle de langage. D’ailleurs, ça l’énerve passablement de voir les jeunes générations passer plus de temps à baragouiner d’un pouce agile, tout en ignorant les amis ou parents en face d’eux.
— Tes SMS… Oh pardon, c’était toi ? Tu sais bien que je ne regarde jamais ces trucs-là.
— Tu as oublié, c’est ça ?
Et allez ! Qu’a-t-il encore oublié ? Avant de trouver une excuse bidon, Jo prétexte qu’il négocie un virage délicat.
— Jo ! La cérémonie, c’est demain !
— Comment ça demain ! Tu ne m’as pas dit que c’était la semaine prochaine ?
— Jo !
 
— Mais non ma chérie, je plaisante ! J’ai ce billet de TGV dans ma poche depuis quinze jours déjà. J’ai pris un congé exprès. Pour être avec toi.
— Menteur !
— Magali ! Je t’assure ! Comment pourrais-je oublier que ma fille va être intronisée dans le métier le plus maso du monde.
— Tu m’as toujours dit que c’était le plus beau.
 
Pris en pleine contradiction, Jo prétend qu’il est parfois très beau, mais qu’elle pataugera souvent dans les immondices de la nature humaine.
Magali soupire bruyamment.
— Enfin, j’espère que tu as un bon classement et que ton beau-père va te pistonner pour un poste place Beauvau, tente Joseph.
— Je n’ai surtout pas envie de bosser au ministère avec tous ces ronds de cuir et encore moins avec Charles.
 
Jo ne peut réprimer un sourire. Il espère secrètement que comme lui, sa fille préférera le terrain, même s’il est souvent destructeur.
 
Lorsqu’elle lui a avoué qu’elle souhaitait intégrer l’école des officiers de police de Cannes-Écluses, il ne fut qu’à moitié surpris. Magali a le même caractère que lui, et ce n’est pas sans conséquence aux yeux de Héléna. Mère et fille se chamaillent souvent, au-delà du raisonnable sur ce sujet, comme sur bien d’autres.
— Tu ne m’as même pas demandé ma place, Jo.
 
De l’école primaire jusqu’au collège, il était toujours le premier à connaître ses résultats scolaires. Magali était une très bonne élève, intelligente et travailleuse. Cela ne va pas forcément de pair. Il trouva donc déplacé par la suite de lui poser la question.
— Ne me dis pas que…
— Si Jo ! hurle-t-elle dans le téléphone. Je suis majore de ma promo !
 
Joseph sent ses yeux s’embuer de joie. L’angoisse de voir sa fille embrasser une carrière si atypique vient de céder sa place à cette immense fierté qu’il ressent à présent. Magali, sa petite Magali va assurément devenir un bon flic, bien meilleure que lui. Si par son côté humain elle lui ressemble énormément, elle est beaucoup plus rigoureuse. Moins rêveuse aussi ; l’apanage des femmes sans doute.
 
En arrivant devant le petit parking faisant face à l’île du Guesclin, Joseph opère un rapide demi-tour et reprend la route en direction de la cité corsaire. Il doit absolument décrocher un billet de train au plus vite.
 
3
 
Un nuage mortel
 
 
 
Joseph lance un regard furtif dans le miroir de l’armoire normande. En rentrant un peu le ventre, ça pourra encore aller, mais combien de temps tiendra-t-il ainsi, en quasi-apnée. Il plie soigneusement sa veste et la pose dans sa petite valise à roulettes. La casquette galonnée posée dans un coin devra tenir le coup. Jo n’a pas trop le choix. Il a promis à sa fille d’être présent en grande tenue, pour lui faire honneur. Cet uniforme d’officier ne lui sert que pour les cérémonies et les réceptions qu’il exècre, c'est-à-dire quasiment jamais. Mais que ne ferait-il pas, pour faire plaisir à Magali ? S’il s’est souvent rendu à la gare de Saint-Malo pour cueillir délicatement quelques malfrats, pris au piège après une longue enquête, il n’a jamais utilisé le TGV. D’ailleurs, cela fait longtemps qu’il n’est pas remonté à la capitale. Pour quoi faire ?
 
Le brouhaha de cette ville le rebute maintenant. Il lui arrive parfois de rêver de voyages. De voir d’autres choses, mais il sait que l’envie de revenir sur ses rivages se ferait pressante. Pourquoi aller chercher plus loin, ce qu’on a ici ?
 
* * *
 
Ce mois de juin est des plus radieux lorsqu’il débarque gare de Paris Montparnasse. Des hordes de touristes de toutes nationalités gambadent joyeusement en polo ou chemisiers légers, sur les quais.
 
Joseph Bertho a volontairement occulté de sa mémoire les bruits et les odeurs des gares parisiennes et bien évidemment, les méandres souterrains. Dommage, regrette-t-il en suivant une foule pressée et sûre d’elle, alors qu’il se sent perdu.
 
* * *
 
Hors d’haleine Farid s’arrête un instant au détour d’un couloir. Il jette prudemment un œil derrière lui. Seul un petit groupe d’Asiatiques caquette une carte du métro à la main, pas vraiment d’accord sur la direction à prendre.
 
Yes  ! Il a semé ces bâtards de Black-Bombers . Il ne sera pas obligé de se débarrasser de sa came. Il doit pourtant se méfier. La menace se rapproche vraiment et si ces types lui filent le train, ce n’est pas par hasard. Lui et son frère n’auraient peut-être pas dû se bastonner avec l’un d’eux. Ce n’est pas qu’une simple bande rivale, il y a autre chose d’encore plus malsain, de plus flippant. Ces mecs sont de vrais tueurs et leurs menaces n’ont rien de fantaisistes. Un ami de son frère s’est déjà fait buter par ces malades. Des justiciers, prétend son cousin Rachid. Tu parles ! Des malfrats comme eux. C’est tout !
 
* * *
 
Les sourcils épais couleur de paille se rejoignant au-dessus de petits yeux emplis de bouffissures, rougis par la fatigue d’une nuit de veille, le contrôleur de la RATP scrute tous les écrans vidéo de la gare parisienne.
— Alors ? braille la voix dans le talkie.
Le regard paniqué de Gallo s’agite comme un métronome hystérique.
— Heu ! Je le vois plus. Il a dû…
 
Les veines jugulaires bleutées sous la peau diaphane crénelée de taches de rousseur ont doublé de volume. Son cœur, battant au rythme d’un sprinter à dix mètres de la ligne d’arrivée, manque d’exploser en reconnaissant la silhouette longiligne du Maghrébin.
— Là ! Il est là le p’tit salaud ! exulte-t-il.
— J’espère que tu vas m’en dire un peu plus, abruti ! nasille la voix énervée.
 
Gallo ne peut s’empêcher de grimacer en regardant sur son écran les deux types en blousons noirs, malgré la chaleur. Le contrôleur ne supporte plus le diktat de ces deux prétentieux le menaçant et le faisant chanter depuis plus de trois mois. Le plus petit, une capuche de jogging lui masquant le visage, fixe la caméra, sachant pertinemment que Gallo l’observe.
— Alors ! Ça vient ?
 
Le contrôleur gratte nerveusement sa tignasse de chaume en consultant le réseau tentaculaire. Il n’est plus habitué à ce genre de surveillance par écrans interposés. Lui, son trip, c’est la traque au voyageur indélicat n’ayant pas le bon titre de transport. Parfois, on peut y faire de belles rencontres et aussi négocier. Pour peu que la victime soit jeune et belle. C’est d’ailleurs pour cela que les Black-Bombers le tiennent et ne le lâchent plus. Si sa femme apprend ça, elle va le tuer.
 
— Heu ! Attendez… Oui c’est ça ! Prenez l’escalator, heu… Sur votre… droite. C’est bien ça. Il devrait arriver droit sur vous. Faites vite. Il n’y a personne.
 
* * *
 
—  Bon sang , je me suis encore planté ! marmonne Joseph Bertho. Son rendez-vous à Canne-Écluse est dans trois heures et en principe, il a largement le temps. En principe seulement, car à force de faire demi-tour, il finit par ne plus savoir où il est. S’il a réussi sans trop d’encombres à rejoindre la gare de Lyon, il se sent perdu dans ce grand nœud ferroviaire. Le quai du Transilien menant à Montereau où il doit encore changer de ligne ne doit pas être loin, mais s’il ne se reprend pas rapidement, il va sûrement rater sa correspondance. Jo préfère arriver un peu en avance, pour embrasser sa fille et bien sûr, revêtir sa tenue d’apparat. Et rentrer le ventre. Autant que faire se peut.
 
En bon provincial complètement paumé, il slalome entre les voyageurs sûrs de leur destination et se résigne à consulter un panneau d’affichage, sur le quai subitement désert. Sa main lâche la poignée de la valise instable sur ses roulettes. Il la repousse du pied, mais elle tombe sur ses chaussures.
 
Hésitant, son index se pose sur la pastille rouge «  Vous êtes ici  » et suit le trait jaune en direction du sud-est. La ligne bleue sera sans doute plus appropriée, songe-t-il.
— Arrête-toi ! crie une voix, loin derrière lui, vers les escalators.
La cavalcade qu’il perçoit à présent ne s’arrête pas pour autant.
 
L’index de Jo s’immobilise un instant sur la ligne bleue. Il tourne légèrement la tête en direction des vociférations lorsqu’il sent sa valise fuir sur le sol.
— Putain ! hurle une voix s’écroulant dans un fracas.
Joseph se retourne et voit un jeune homme filiforme s’aplatir la face sur le trottoir cimenté.
S’il s’agit d’un film, la cascade est plutôt réussie. Mais il n’y a pas de réalisateur pour dire « Coupez » !
 
Les bruits de pas claquant le sol ont ralenti leur course, mais Jo ne remarque pas ce détail. Sa valise posée négligemment a fait chuter ce pauvre type et par sa négligence, il aurait pu se briser les os. Bertho se penche pour aider le jeune homme à se relever.
— Désolé, M’sieur. Pas de mal, j’espère.
— Casse-toi bouffon ! crache Farid en refusant la main tendue.
Deux paires de chaussures noires, dont une particulièrement mal entretenue, s’arrêtent plus calmement derrière lui.
— Bien joué, man ! persifle une voix.
 
Jo se retourne lentement vers les deux hommes. Malgré la chaleur, ils sont vêtus de blousons noirs avec en dessous, une veste de jogging dont ils ont remonté la capuche. Tous les voyous du monde se ressemblent probablement, mais pour une fois, Jo n’est pas dans son élément. Ces motards, car ça doit en être, ont l’air plutôt serein. Serein, mais déterminé. Le pistolet Walther P99 qu’il voit au bout du bras de l’homme, le plus petit du duo, n’a visiblement rien de factice.
— Tire-toi man ! lui ordonne le deuxième homme.
— Hé ! Arrêtez, qu’est-ce vous faites ? tente Joseph.
Ignorant la remarque, le petit nerveux menace l’individu à terre :
— On t’avait pourtant prévenu Farid, maintenant c’est trop tard.
Une première détonation assourdit Joseph et la victime tressaute sur le sol.
— Non, arrêtez ! gémit-il en se tenant l’abdomen.
Le canon de l’arme vise à présent la tête.
L’œil goguenard, son complice assiste à la scène.
 
Les orbites écarquillées, Jo n’en revient pas. Le sang bat maintenant la chamade dans ses tempes. Ce n’est pas un rêve, ni un film. Ses artères dilatées propulsent un flot d’adrénaline refoulant au loin tous les conseils de prudence que lui susurre une petite voix, celle de la sagesse ;
 
Et si Damoclès faisait ce qu’il voulait avec cette foutue épée, c’est la sienne, après tout. Et si cette sourde angoisse qu’il ressent depuis la veille était réellement prémonitoire . Ce Damoclès que personne ne connaît réellement est peut-être l’ami de la faucheuse. Elle n’a pas pointé le bout de son nez en Bretagne, mais qu’est-ce qui l’empêche de le faire ici ? Elle est partout chez elle, en Enfer, comme au Paradis. Elle abat son fléau, où bon lui semble. Les riches, les pauvres, les bons, les méchants. Tout le monde y passe. Quand elle l’a décidé. Et alors ! s’emporte une deuxième voix, celle de la probité. Même en congé, tu restes un flic. Et ce type, certes peu sympa va se faire tuer là, sous tes yeux. Ces motards ne sont pas des policiers poursuivant un dealer ou un délinquant ayant commis, on ne sait quel méfait. Pourquoi lui tirer dessus, alors qu’il est à terre et inoffensif ? Même à Paris, aucun collègue ne peut se comporter ainsi.
 
Les neurones en ébullition communiquent entre eux, à la vitesse de la lumière. Tel un félin se jetant sur sa proie, Joseph empoigne le bras armé, entraînant l’agresseur dans sa chute. Sous le regard médusé du deuxième larron aux bottines usées, les deux hommes roulent sur le quai d’interminables secondes, dans un violent corps à corps. Alertés par la déflagration, des voyageurs curieux s’approchent prudemment.
Soudain, deux nouvelles détonations et une odeur de poudre emplissent l’atmosphère dans un nuage mortel.
 
 
4
 
SIS-3-Ouest
 
 
 
Il est près de seize heures. La cérémonie de fin de stage des officiers de police va enfin mettre un terme à ces dix-huit mois de formation intense. Selon leur affectation, ces lieutenants, jeunes pour la plupart, vont s’épanouir dans une place de choix, ou se retrouver propulsés dans un commissariat à la limite de la salubrité, tout du moins de la décence. Dès cet instant, l’évolution de leur carrière et de leur foi envers la nature humaine sera probablement décisive.
 
Si Magali n’est pas particulièrement inquiète sur ce qui l’attend professionnellement, elle l’est davantage quant à la présence tant espérée de son père. Depuis sa plus tendre enfance, et malgré le divorce de ses parents, celui qu’elle appelle Jo est son modèle, son complice, son confident. C’est lui qu’elle appelle, dès qu’elle a un doute, un chagrin d’amour ou un conflit de plus avec sa mère.
 
Le soir venu, lorsqu’il est enfin rentré chez lui, leurs conversations téléphoniques durent parfois des heures. Mais aujourd’hui, l’absence de ce père à la fois si proche et si lointain la marque au fer rouge. Si elle a embrassé cette carrière, c’est un peu pour lui. Pour lui faire honneur, pour être un bon flic comme Joseph Bertho, aussi humain.
 
Bon sang ! Où l’a encore conduit ce foutu humanisme ?
 
Magali tente un dernier appel. Comme les précédents, il aboutit sur le répondeur. Elle lui a déjà laissé quatre messages, plutôt agréables au début, se transformant bien vite en reproches.
Exécrable, la voix synthétique reprend la même litanie.
– Vous êtes bien sur le répondeur de…
Magali recule sa main pour ne plus l’entendre, puis lâche un ultime reproche, la voix pleine de trémolos.
— Jo ! Tu m’avais pourtant promis. Je...

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