Conjuguer la ville
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Description

Cet ouvrage est né d'une réflexion collective d'anthropologues, sociologues et architectes qui souhaitaient confronter leur savoirs respectifs sur la ville pour proposer des outils actualisés favorisant la collaboration entre disciplines. L'ouvrage présente tout d'abord l'état actuel de l'anthropologie urbaine et de l'anthropologie de l'espace, s'intéresse aux méthodes d'enseignement dans des écoles d'architecture, puis propose d'analyser l'espace dans le contexte de la mondialisation et de la mobilité humaine.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2007
Nombre de lectures 103
EAN13 9782336269481
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ESPACES INTERCULTURELS
Collection dirigée par Fabienne Rio et Emmanuel Jovelin
La collection « Espaces interculturels » publie régulièrement, depuis sa création en 1989, des ouvrages consacrés à des questions de la théorie et de la pratique de l’interculturel. La collection veut se faire l’écho des nouvelles recherches ouvertes dans les différentes sciences sociales sur des terrains aussi variés que ceux de l’éducation, du développement de l’enfant, des relations interethniques et interculturelles et des contacts de langue.

Déjà parus :
SAÏDI Hédi, 2007, Mémoire de l’immigration et histoire coloniale.
PAIVANDI Saeed, 2006, Religion et éducation en Iran.
MULLER MIRZA N., 2005, Psychologie culturelle d’une formation d’adulte.
VILLANOVA R. (de) et VERMÈS G. (sous la dir. de), 2005, Le métissage interculturel.
VARRO Gabrielle (sous la dir. de), 2005, Regards croisés sur l’ex-Yougoslavie.
ZITTOUN Tania, 2004, Donner la vie, choisir un nom.
AKKARI A. et DASEN P R., 2004, Pédagogies et pédagogues du Sud.
COSTA-LASCOUX J., HILY M. A. et VERMÈS G. (sous la dir. de), 2000, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires. Hommage à Carmel Camilleri.
Mc ANDREW M. et GAGNON E (sous la dir. de), 2000, Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées (Québec, Irlande du Nord, Catalogne et Belgique).
VATZ-LAAROUSSI M., 2001, Le familial au cœur de l’immigration. Les stratégies de citoyenneté des familles immigrantes au Québec et en France.
PERREGAUX C., OGAY T., LEANZA Y. et DASEN P. (sous la dir. de), 2001, Intégrations et migrations. Regards pluridisciplinaires.
VILLANOVA R. (de), HILY M. A. et VARRO G. (sous la dir. de), 2001, Construire l’interculturel ? De la notion aux pratiques.
SABATIER C., MALEWSKA H. et TANON F. (dirs.), 2002, Identités, acculturation et altérité.
SABATIER C. et DOUVILLE O. (sous la dir. de), Cultures, insertions et santé, 2002.
SABATIER C., PALACIO J., NAMANE H. et COLLETTE S. (sous la dir. de), 2001, Savoirs et enjeux de l’interculturel. Nouvelles approches, nouvelles perspectives.
SABATIER C. et DASEN P. (sous la dir. de), 2001, Cultures, développement en éducation. Autres enfants, autres écoles.
GUILLON Michelle, LEGOUX Luc et MA MUNG Emmanuel (éds.), 2003, L’asile politique entre deux chaises. Droits de l’homme et gestion des flux migratoires.
Conjuguer la ville

Roselyne De Villanova
OUVRAGE PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS : — du GIS Socio-économie de l’habitat (Groupement d’intérêt scientifique du CNRS). Cette publication est issue d’un atelier de recherche international qui s’est tenu dans le cadre du même GIS qui l’a financée. Nous remercions plus particulièrement Jacques Brun, ancien directeur, Christian Tutin, directeur actuel, Lucie Bonnet, ancienne secrétaire, pour leur confiance et leur patience vis-à-vis de ce travail de longue haleine ; — du laboratoire IPRAUS qui a contribué financièrement dans le cadre de ses axes prioritaires de recherche. L’IPRAUS (Institut parisien de recherche Architecture, urbanistique, société), laboratoire de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Beileviile, et de l’université de Paris X - Nanterre, est un département de l’Unité mixte de recherche CNRS Architecture, urbanisme, sociétés 7136 ; — de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville qui nous a apporté son précieux appui logistique.

Maquette réalisée par Jennifer Hasae. Relue par Jean-Bernard Bergouignan.
© L’Harmattan, 2007 5-7, rne de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo.fr
9782296038899
EAN : 9782296038899
Sommaire
ESPACES INTERCULTURELS - Collection dirigée par Fabienne Rio et Emmanuel Jovelin Page de titre OUVRAGE PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS : Page de Copyright ACTUALITÉS DE L’INTERDISCIPLINAIRE - ROSELYNE DE VILLANOVA & ADELINA MIRANDA 1 - L’ANTHROPOLOGIE URBAINE DANS QUELQUES PAYS
L’ITALIE : UN ÉTAT DES LIEUX MEXICO : ÉTAT DE LA RECHERCHE ET PROBLÈMES MÉTHODOLOGIQUES L’ESPAGNE : ESQUISSE D’UNE RÉFLEXION D’ENSEMBLE TERRAINS URBAINS AU PORTUGAL : LA VILLE À L’ÉCHELLE DE L’ETHNOGRAPHIE POUR UNE ANTHROPOLOGIE SPATIALE DE LA CIVILISATION
2 - EXPÉRIENCES PÉDAGOGIQUES DANS LE CADRE INTERDISCIPLINAIRE
UNE EXPÉRIENCE DE DIDACTIQUE INTERDISCIPLINAIRE IN PROGRESS UN ESPACE HYBRIDE DE COMMUNICATION ENTRE HABITANTS, ARCHITECTE ET ANTHROPOLOGUE ENTRE ARCHITECTURE ET SOCIO-ANTHROPOLOGIE, LA « MAISON-LABORATOIRE » DE LA MÉDINA À MAHDIA RETOUR SUR UNE EXPÉRIENCE D’ENSEIGNEMENT À LA FACULTÉ D’ARCHITECTURE DE PORTO
3 - NOTIONS ET OUTILS D’ANALYSE DE L’ESPACE EN CONTEXTE INTERDISCIPLINAIRE
LES CITÉS UTOPIQUES NE SONT PAS DES UTOPIES LA RÉHABILITATION DU PAVILLONNAIRE : OBJET PATRIMOINIAL ET RÉFÉRENCE ARCHITECTURALE ESPACE INTERMÉDIAIRE ET ENTRE-DEUX. DE L’ARCHITECTURE À LA MÉTAPHORE SPATIALE CES MIGRATIONS FÉMININES QUI INTERROGENT L’ESPACE DOMESTIQUE. MIGRANTES D’EUROPE DE L’EST DANS LA RÉGION DE NAPLES Du CRU ET DU RECUIT. LES CONTENUS CULTURELS DES PROJETS D’ARCHITECTURE EXPORTÉS NOTES POUR UN ABRÉGÉ DE TOPOLOGIE HUMAINE
POSTFACE : DE L’ANTHROPOLOGIE POUR L’ARCHITECTURE ET L’URBANISME ? RÉSUMÉS LES AUTEURS
ACTUALITÉS DE L’INTERDISCIPLINAIRE 1
ROSELYNE DE VILLANOVA & ADELINA MIRANDA
Serions-nous nostalgiques d’une époque qui connut une certaine synergie entre la vision des architectes et le regard des sciences sociales sur la ville et le logement ? Ou avons-nous véritablement quelque chose à poursuivre ensemble dans le nouveau contexte européen d’harmonisation des enseignements ? Cette question fut le point de départ de l’atelier de recherche dont les résultats sont ici rassemblés. Nos efforts se sont portés sur la constitution d’outils pour l’enseignement et la recherche sur l’espace dans un éclairage interdisciplinaire, convoquant l’architecture, la sociologie et l’anthropologie.
Le contexte dans lequel prend place cet ouvrage, nouveau en France, est celui d’une période agitée par les débats et réformes de l’enseignement supérieur et de l’architecture pour lesquels on irait vers une harmonisation européenne. Il faut rappeler qu’en France, à la différence de la plupart des autres pays, les écoles d’architecture, séparées de l’université, sont placées sous la tutelle du ministère de la Culture. De plus, la formation technique n’y a pas la place que lui donnent de nombreux autres pays européens (Allemagne, Grande-Bretagne, Grèce, Irlande, Italie, Pays-Bas, Portugal) où la proximité institutionnelle entre lieux d’apprentissage des architectes et des ingénieurs est forte 2 — en Espagne, les trois premières années d’études sont mêmes communes entre architectes et ingénieurs (Champy 2001). En France, la mise en place des masters et doctorats dans les écoles d’architecture porte à croire qu’un rapprochement est à nouveau possible entre les différents savoirs, entre l’université et l’enseignement de l’architecture sur des bases nouvelles par rapport à celles qui, à la fin des années 1960, présidèrent à la réforme de l’École des Beaux-Arts.
Ce sont ainsi les difficultés typiquement françaises qui nous ont incités à prendre une telle initiative puis à faire appel à nos collègues venues d’Italie, d’Espagne, du Portugal et du Mexique, saisissant cette occasion pour revenir sur des questions interdisciplinaires qui les préoccupaient elles aussi.

RETOUR SUR L’HISTOIRE DES RELATIONS ENTRE ARCHITECTURE ET SCIENCES SOCIALES
Ce collectif international mené au sein du Réseau socio-économie de l’habitat 3 s’est constitué notamment autour de ceux qui avaient partagé l’histoire commune des rapprochements directs et indirects entre architecture et sciences sociales. À la fin des années 1960 en France, la crise du logement social de masse promu par l’industrialisation du bâtiment avait en effet mobilisé architectes et sociologues pour une analyse critique : la réponse d’urgence au manque de logements ne suffisait pas à assurer la qualité de la vie urbaine. Un peu plus tard, architectes et sociologues urbains, incités par les financements publics de la recherche allaient, dans la programmation à l’échelle de quartiers, et même de villes 4 , s’interroger sur la fabrication des tissus urbains.
C’est l’Italie qui apporta sa réflexion théorique à l’architecture française et à l’urbanisme, notamment à propos de la rénovation des centres anciens, avec les ouvrages d’Aldo Rossi, L’architecture de la ville (1966), et de Pier Luigi Cervellati, Roberto Scannavini et Carlo de Angelis, La nouvelle culture urbaine, Bologne face à son patrimoine (1977), tous les deux traduits en 1981. L’un et l’autre restent aujourd’hui encore des références importantes dans le milieu des architectes et urbanistes français.
L’émergence de ce mouvement d’idées en France suit l’éclatement de l’École des Beaux-Arts en unités pédagogiques d’architecture (1968). Pour Bernard Huet, l’un des fondateurs de l’Unité pédagogique n° 8, devenue plus tard École d’architecture de Paris-Belleville, l’Italie, avec ses architectes et urbanistes engagés politiquement, était « le lieu essentiel d’une affiliation » 5 . Pour le dire rapidement, le modèle italien de l’architecture se confrontait à l’espace social, proposait des principes d’aménagement, de conservation et de rénovation des tissus anciens contraires aux pratiques de la tabula rasa à la française ; tout cela devait avoir des incidences sur la réforme des enseignements poussée par les nouvelles générations d’architectes contre l’esprit « bozart ».
À la différence de ce qu’elle est aujourd’hui, la réforme de l’architecture était propulsée par l’élan d’un mouvement culturel plus large d’échange entre disciplines incluant aussi la psychanalyse et la sémiotique ; celui-ci s’appuyait fortement sur la volonté de changement politique et institutionnel ; ancré dans un profond conflit de générations présent dans toutes les sphères de la société, il puisait sa force dans son internationalisme.
« L’enseignement se rénovera avec l’apport des sciences humaines, en s’ancrant dans le réel et surtout avec l’urbanisme, qu’il n’est plus question d’enseigner parallèlement à l’architecture, mais avec l’architecture », déclarait un texte de la Commission du Grand Palais 6 . D’ailleurs, en 1964 déjà, le Grand Massier 7 d’alors, Philippe Molle réclamait la présence de sociologues, urbanistes, géographes et économistes au côté des architectes dans « le projet d’urbanisme de moyenne importance, impliquant une étude ». À quoi il lui fut répondu que l’idée était « louable mais encore faut-il que ces disciplines par leurs objectifs particuliers pour ne pas dire par leur jargon ne cachent pas nos préoccupations essentielles » 8 . De fait, c’est la géographie humaine qui était la mieux acceptée. En effet, selon Huet, l’architecte Michel Écochard, par exemple, « se méfiait des sociologues et pensait, comme beaucoup d’architectes, qu’ils étaient des idéologues — ce sur quoi il n’avait pas tout à fait tort, d’ailleurs... — et qu’ils étaient, en ce qui concerne le logement, des concurrents directs des architectes, au moins de cette génération d’architectes, engagés, qui pensaient qu’ils étaient maîtres du mode de vie » 9 .
C’est dans ces années-là que fut introduit un enseignement de sciences sociales dans le cursus de l’architecture grâce à Henri Lefebvre, philosophe et sociologue, fondateur de la chaire de sociologie urbaine à l’université de Paris X-Nanterre, et associé aux ateliers de programme du Grand Palais. Il fut rejoint en 1967 par Henri Raymond, qui enseignait lui aussi la sociologie urbaine à Paris X et qui, invité au Grand Palais, a rapporté l’étrangeté de sa rencontre avec les élèves architectes, les uns et les autres étant confrontés à l’ignorance de leurs savoirs respectifs 10 . Si bien que les rapprochements entre sociologues et architectes se constituèrent davantage sur la proximité idéologique, forte à ce moment-là, de la contestation des institutions académiques et professionnelles. La mise en place de la réforme dans laquelle ils furent tous impliqués tourna définitivement la page de l’époque « bozart », du patron-architecte formant ses élèves, d’un enseignement académique ignorant des réalités sociales et de l’importance des besoins en logement social.
En systématisant l’innovation architecturale de l’habitation et son évaluation par les sociologues, le Plan Construction, fondé en 1971, mit ceux-ci dans une position délicate de juges des œuvres des architectes ; du moins est-ce en ces termes que bon nombre de ces derniers le ressentirent. « Je ne pense pas que les sociologues m’aident à faire des logements, mais ils nous aident à penser », déclarait récemment l’architecte Yves Lion 11 . On pourrait prendre pour une coquetterie cette remarque qui reviendrait à dire que les nombreuses études et enquêtes socio-anthropologiques sur les modes de vie et modes d’habiter n’ont pas servi aux architectes pour la conception des logements — auraient-elles seulement servi aux émetteurs de cahiers des charges ? Aujourd’hui, l’apport de la sociologie et de l’anthropologie est accepté dans l’enseignement de l’architecture comme une sorte de complément académique (à l’opposé donc des circonstances de son introduction après 1968). Quand à l’intervention des sociologues dans les projets urbains, elle n’est tolérée par les architectes que comme celle d’experts en négociation capables de dénouer ou, du moins, de comprendre la crise sociale des quartiers de banlieue.
Entre temps, en 1986, le CNRS montrait son intérêt pour la coopération entre les disciplines en créant la commission « Architecture, urbanistique, société », transversale à l’architecture et aux sciences sociales, dans laquelle Bernard Huet et Christian Devillers représentaient l’architecture. Il y eut effectivement des programmes financés dans cette perspective et des chercheurs mus par la volonté de poursuivre un dialogue sur des bases scientifiques cette fois. Ainsi fut créé en 1994 le réseau SHS Test des enseignants de sciences sociales dans les écoles d’architecture animé par André Sauvage. Ainsi se tint le colloque « Architecture et cultures » à l’initiative de Christelle Robin (1992). Rappelons aussi l’article de Pascal Amphoux et Gilles Barbey (1998) préoccupés par les mêmes questions. Les initiatives dont celles-ci donnent quelques exemples, rendirent visible la confrontation entre disciplines sur l’espace de la ville, l’espace habité, l’espace construit. D’ailleurs, en 1995, Jean-Charles Depaule, réunissant les principales publications qui avaient, de son point de vue, fait reconnaître le champ « encore pour une large part virtuel », considérait l’anthropologie de l’espace comme « l’objet complet articulant les deux objets partiels qui le constituent, soit approches architecturales et sciences humaines » (Depaule 1995).
Au cœur des débats à ce moment-là, la question de l’influence de l’architecture sur le mode de vie n’est toujours pas close : elle oppose une vision optimiste à son extrême — que l’architecture ne change rien, puisque seuls les problèmes sociaux (chômage, migration, échec scolaire) sont les causes d’un « mal habiter ». Toute la réflexion récente sur les ségrégations spatiale et sociale, et celle plus discrète qui interroge, en France, au-delà de la mixité sociale, les mixités de l’urbain à tous les niveaux (fonctionnel, typologique, social, démographique, de statut et de tenure résidentielle...), devrait pourtant susciter davantage de collaborations entre les disciplines pour penser globalement les interactions entre formes et pratiques sociales. Car les sociabilités urbaines ne s’articulent pas sur le voisinage résidentiel, qui n’est jamais un moteur en soi des relations, mais sur des échanges formels et informels, autour d’activités d’ordre commercial, ou relevant de l’école, de la vie associative, etc.

CONTEXTES LOCAUX ET PARTAGES DES SAVOIRS
Un certain nombre d’expérimentations dans les projets de rénovation de quartiers et de logements furents menées avec la participation des habitants impliquant la coopération entre les savoirs, notamment de l’architecture et des sciences sociales. En France, en Italie, au Portugal, ces formes d’intervention ont émergé à quelques années près, à la même époque.
Au Portugal, bien avant le 25 avril 1974 12 , l’École des Beaux-Arts de Porto avait une tradition de travail avec les populations (David 1976). Cependant, il semble que ce soit le contexte de la révolution qui ait véritablement engagé la coopération entre architectes et sociologues à travers l’expérimentation du logement social et des coopératives d’habitation. La création du SAAL 13 en août 1974 au Portugal sous la responsabilité de Nuno Portas, secrétaire d’État à l’Habitation et à l’urbanisme, instaura le cadre pour des opérations de participation avec les associations d’habitants des bidonvilles et zones dégradées de différentes villes. Le SAAL mettait à la disposition des associations d’habitants des équipes d’architectes, ingénieurs, sociologues, techniciens, assistantes sociales, juristes, agissant en concertation avec les municipalités. C’est ainsi que Alvaro Siza réhabilita un quartier de Porto, avant de réaliser à Évora le quartier de Malagueira avec Nuno Lopes, le modèle-type offrant des variantes distributives en fonction de la demande des habitants. Des expériences similaires étaient le fait des coopératives d’habitations en général.
En France, la participation remonte aux années 1970 avec l’appui du Plan construction, impliqué notamment dans la réalisation de deux opérations phares, l’Alma-Gare à Roubaix et le Petit Séminaire à Marseille 14 . La redéfinition des rôles et des pouvoirs (ceux de l’architecte, du maître d’ouvrage et des collectivités locales) est née quand la critique sociologique portait celle du mode de production des grands ensembles. Avec la fin de ces derniers, la méthode participative s’est réorientée dans la production de petites opérations de réhabilitation menées en concertation avec des associations d’habitants, dans le cadre dit de la démocratie locale où leur rôle varie considérablement d’un cas à l’autre 15 .
On aurait pu penser que les fondations d’une collaboration durable avaient été établies. Or au Portugal comme en France ou en Italie, les proximités sociopolitiques firent illusion sur l’existence d’une collaboration scientifique qui n’était pas vraiment l’enjeu. Aujourd’hui, les champs disciplinaires et d’intervention paraissent éloignés, et pas seulement en France, tandis que paradoxalement on peut constater une plus grande proximité entre les savoirs et les acquis, et qu’il existe toujours une volonté politique soutenue de coopération. Durant leurs études, les étudiants en architecture montrent une grande disponibilité envers les échanges entre disciplines ; plus tard, c’est l’exercice professionnel pris dans les contraintes des marchés qui ne prédispose plus à la coopération entre architectes et sociologues ou anthropologues, ce que les contenus des enseignements semblent anticiper.

AU CREUX DE LA VAGUE, UN ATELIER INTERNATIONAL RESTREINT
C’est un tel contexte qui a suscité la mise en place de notre atelier de recherche autour des questions suivantes : — Qu’est-ce qui nous motive à réfléchir encore ensemble, architectes, anthropologues, sociologues, pour penser la ville post-moderne et la programmer ? Quels outils pouvons-nous partager pour connaître les comportements résidentiels ? Quelle actualisation et mise en commun de nos savoirs pouvons-nous réaliser ? Qu’avons-nous à transmettre dans l’enseignement ? — Qu’en est-il aujourd’hui de la mobilisation des différentes disciplines pour l’intervention urbaine, dans le contexte européen où la circulation des connaissances semble s’être accélérée grâce aux supports internet, aux bases de données et à l’internationalisation de la commande en architecture ? Et qu’en est-il dans l’actuel contexte mondial ?
Partout les villes rivalisent dans l’élaboration de projets d’architecture prestigieux. La course au prestige dépasse les emprunts éventuels à des styles locaux pour se mesurer internationalement, dans des formes comparables, et toujours plus visibles de loin, voire audacieuses dans la technique de construction. Certaines architectures s’inspirent d’objets décoratifs qui, surdimensionnés, deviennent architecture révélant davantage une prouesse technique qu’une démarche architecturale. La pratique architecturale est totalement éloignée des usages laissés aux savoirs des sciences sociales. N’y a-t-il pas en France alors, un recul vers l’autonomie de l’œuvre contre l’intégration dans le contexte historico-social qui avait été l’un de ses combats des années 1960 comme il avait été celui de l’Italie puis du Portugal? Certains sociologues dénoncent même aujourd’hui le couplage d’un tel urbanisme monumental avec des objectifs sécuritaires 16 . Dans d’autres pays, la préoccupation sociale traverse continuellement le souci esthétique d’une partie des architectes — ainsi en est-il du Brésil qui connaît un développement urbain séparé : villes-bidonvilles d’un côté, quartiers fermés de l’autre.
En Europe, l’art de construire ne s’éloigne-t-il pas à nouveau de l’art de faire avec les usages, avec la fabrication complexe du tissu social ? Dans maintes opérations, on en revient, sinon à la tabula rasa, du moins à l’indifférence au contexte urbain et social, avec l’implantation brutale de projets dans des quartiers aussi sensibles que leur population. Car la pratique architecturale d’agence et de chantier préfère des espaces vides donc répétitifs ; elle rencontre les préférences des maîtres d’œuvre dans l’effectuation plus rapide du chantier et s’oppose à l’espace plein décrit par les sciences sociales (Raymond 1984).
Face aux opérations de rénovation qui accélèrent la montée des valeurs foncières dans les villes européennes, face aux décisions et procédures de démolitions des grands ensembles, une réflexion interdisciplinaire nous a semblé indispensable et urgente, et il est temps que les économistes s’y joignent.
Nous avons débattu, au long de quatre années, au fil de plusieurs rencontres. Le colloque « Urbanistica e antropologia urbana. Formazione alla pratica dell’interdisciplinarietà », organisé par Amalia Signorelli et Constanza Caniglia, avec Adelina Miranda (université de Naples, 23-25 mars 2004) a été l’occasion de nous rapprocher davantage des anthropologues, sociologues, architectes et ingénieurs italiens. À partir de l’expérience localisée napolitaine, différentes perspectives d’études ont permis de dégager des points de confrontation autour des thèmes de la ville, de l’urbanité, de la participation des habitants et de la réhabilitation urbaine. L’interrogation de départ sur les interactions et les collaborations possibles entre l’anthropologie urbaine et l’urbanisme a permis une confrontation critique sur les légitimités théorique et pratique des domaines disciplinaires. Les problèmes posés par l’exercice de la démocratie participative lors de l’élaboration du plan urbain ont fait apparaître la pluralité des regards portés par une pluralité des sujets sur le phénomène urbain à l’échelle locale et régionale. Cette rencontre s’est également centrée sur l’enjeu que représente la collaboration pédagogique, documentée par une exposition née de la collaboration d’étudiants en ingénierie, anthropologie et architecture sur le thème « Sujets et lieux. Documents d’un parcours pédagogique ».

Lors de nos rencontres, et au fur et à mesure que nos connaissances, nos questionnements et nos problématiques se sont croisés, est apparue l’importance de la redéfinition du rôle des espaces et des villes à l’intérieur des processus de globalisation. Les études sur la globalisation des marchés de production, distribution et consommation soulignent le rôle constitutif des villes globales et la création d’une nouvelle géographie urbaine planétaire (Sassen 1997). Les configurations et les connexions de ces métropoles engendrent des typologies et réseaux urbains qui ont des conséquences également sur des villes périphériques. De nombreux nœuds urbains, qui ne sont pas des lieux de concentration des services, d’entreprises internationales ou d’échanges financiers, sont impliqués dans ces mouvements d’internationalisation. Leurs modalités de participation posent de nombreuses questions relatives à l’élaboration des identités urbaines singulières, des continuités et des ruptures avec le passé, ainsi que des formes d’interaction entre différentes cultures dans le même espace. Ces configurations spatiales rappellent, en effet, l’évidente difficulté à éclaircir la coexistence de tendances apparemment contradictoires (territorialisation-déterritorialisation, uniformisation-diversification, homogénéisation-hétérogénéisation, localisation-circulation) qui accompagnent la globalisation économique.
L’espace public de la ville européenne, vue dans son évolution historique, rénovée ou objet d’une opération nouvelle, n’a pas encore rejoint celui des villes américaines : que l’on fasse référence à leurs étendues résidentielles dépourvues de maillage urbain complexe, de diversité des échelles et des activités, et dans certains cas, des populations, ou que l’on se réfère au centre des mégapoles...
La ville européenne résiste à la construction des résidences fermées, l’espace public des quartiers populaires anciens ou historiques rénovés s’offre encore à l’expérience de la ville à pied. En Italie ou en Espagne, les grandes places des centres historiques rénovés s’actualisent et les pratiques des autochtones parviennent à assimiler celles des touristes.
En même temps, la tendance à la périurbanisation qui se généralise nécessite d’autres outils d’analyse que ceux référés à la ville-centre. Une connaissance fine des pratiques, préférences, logiques des populations permettrait sans doute, mieux que la critique du modèle américain d’ urban sprawl, d’orienter les politiques publiques.
La référence commune, toujours incontournable, à l’École de Chicago et à ses développements ultérieurs, traduite plus tôt en Italie qu’en France, peut être quelque peu ébranlée par ce que Mike Davis dénonce comme un « déterminisme biologique » substitué à des analyses véritablement sociopolitiques 17 .
Dans le contexte de circulation rapide des idées et de forte internationalisation des concours comme de la mobilité généralisée des populations, le logement reste toujours une question délicate qui appelle une réflexion de la petite échelle, et, comme le dit François Laplantine (2001), de l’infiniment petit et du quotidien, de l’interstice où l’ouvrage tantôt s’articule modestement à de l’existant, tantôt s’y adosse.

« On attend avec impatience que la pratique architecturale développe une foule de savoir-faire minuscules, hybrides et complexes, qui ne sont pour le moment formalisés que de manière embryonnaire, mais qui réintègrent de manière active et sensible des données techniques et des savoirs scientifiques avancés. Les sciences sociales offrent aujourd’hui une palette de méthodes d’observation des pratiques et d’interprétation de représentations qui, loin de se réduire aux techniques traditionnelles de la psycho-sociologie des années 1960, devient directement opératoire en amont, au cours ou en aval de l’activité de projet. » (Amphoux et Barbey 1998).
Or une telle manière de faire intéresse peu ceux qui cherchent à signer une œuvre remarquable. Pourtant, à cette échelle se joue la rencontre entre les cultures à plusieurs niveaux et la question se pose de l’universalité des modèles dans le contexte actuel de globalisation.
En ce sens, on a toujours quelque chose à apprendre de ceux qui font l’expérience de plusieurs cultures d’habitat dans les temps longs et fabriquent des modèles hybrides 18 mais aussi de ceux qui le font dans les temps courts comme les immigrés. Loin de chercher à penser un logement adapté aux migrants et à leur supposée culture, on est appelé à observer les emprunts entre répertoires culturels différents dans les usages et la production de l’espace. Ce sont, pour architectes et socio-anthropologues, des moments privilégiés de rencontre avec l’interculturalité de certaines pratiques 19 .
La dimension internationale de l’équipe a permis de faire des détours successifs par les expériences des autres pour mieux relancer la réflexion sur le proche, en préciser les contours que peuvent éclairer ces disciplines présentes.
L’importance des références bibliographiques recensées et problématisées pour chaque pays met en évidence un fait inattendu : la proximité entre langues latines révèle des passages directs, sans le détour par la langue anglaise, de plus en plus référence commune devant les faibles opportunités de la traduction. Car les questionnements sur l’espace urbain dont les formes et le développement varient d’un continent à l’autre, ont besoin aussi de références constituées dans la confrontation aux cultures urbaines latines, même si l’influence de l’anthropologie urbaine américaine est reconnue et référencée.

UN OUVRAGE EN TROIS PARTIES
Une première partie présente les domaines plutôt jeunes de l’anthropologie urbaine en Catalogne, en Italie, au Portugal, au Mexique, ainsi que celui de l’anthropologie de l’espace en France. Ce qui nous semble indispensable pour approcher l’espace avec les architectes et interroger la forme et la fonction des produits architecturaux, leur identification avec un lieu ou avec un contexte dans une perspective globalisée.
Les contributions mettent en perspective la naissance de l’anthropologie avec ses filiations d’un pays à l’autre ; le Portugal en est l’exemple le plus frappant : constituée tardivement, l’anthropologie urbaine portugaise a su mêler avec succès plusieurs traditions académiques étrangères ( Indias Cordeiro ).
Les réflexions sur des pays où les sciences sociales se sont développées tardivement par rapport à la France, notamment à cause des régimes autoritaires en place, alimentent une connaissance qui doit être historicisée. Elles interrogent différemment le passage d’une anthropologie dans la ville à une anthropologie de la ville mais également les bases théoriques de l’appareil conceptuel utilisé par l’anthropologie culturelle ( Signorelli ). La remise en cause de l’existence des cultures comme entités monolithiques, isolées et séparées dans l’espace et dans le temps apparaît comme un résultat largement partagé d’autant plus que, dans certains cas, l’anthropologie s’affirme à partir d’un contexte urbain qui voit affluer les populations étrangères participant à la croissance des villes, comme c’est le cas pour l’Espagne (Provansal). L’apparition sur la scène migratoire européenne de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie, traditionnellement pays d’émigration, a contribué à l’émergence de nouveaux questionnements sur la culture urbaine. Ainsi, dépassant l’opposition entre processus d’homogénéisation engendrés par la globalisation et variations locales, une anthropologie architecturale pourrait étudier les nouvelles formes de spatialité nées de contextes d’interactions culturelles plutôt que de cultures propres localisées (hybridations, métissages, par exemple) ( Segaud ).
Les contributions théoriques et les expériences de collaboration interdisciplinaire présentées par les auteurs montrent les différences que l’anthropologie et la sociologie entretiennent, selon les pays, avec l’architecture, ou encore avec l’ingénierie pour le cas italien présenté ici.
Sans doute ces diverses rencontres sont-elles le produit de la place différente qu’occupent ces disciplines dans les pays eux-mêmes. En tous cas, elles permettent la construction d’un nouveau point de vue sur l’espace et sur les lieux urbains et périurbains ; le développement de l’anthropologie urbaine en Italie et en Espagne en est un exemple. Le regard anglo-saxon porté par l’anthropologie de la Méditerranée avait produit une image « paysanne » de ces pays tandis que la circulation urbaine est un trait fondamental de la culture méditerranéenne (Kenny, Kertzer 1980). Dans ce contexte, une anthropologie regardant spécifiquement la ville ne peut pas être vue comme une réflexion spécialisée. En mettant au centre de l’attention la vie urbaine ainsi que la complexité culturelle, l’anthropologie est parvenue à renouveler les questions sur l’urbain et l’espace. Il est significatif qu’aucun anthropologue italien, espagnol ou portugais ne soit allé à la recherche de la ville méditerranéenne, mais qu’ils aient ouvert des questions théoriques et méthodologiques d’ordre général.

La naissance et le développement de l’anthropologie urbaine ont néanmoins rendu l‘interdisciplinarité indispensable. Ainsi, les sciences sociales ont été conduites à rapprocher des méthodes et des matériaux que séparaient autrefois les domaines disciplinaires : les approches socio-économiques quantitatives avec l’observation directe de l’ethnologie, l’enquête micro-sociologique de terrain, le recueil de récits et l’analyse de discours. S’y ajoute l’ethno-architecture (Pinson 1988 ; Clément-Charpentier et Clément 1990 ) apportant l’outil travaillé à la faveur de la double formation de leurs auteurs (architecte-sociologue ou ethnologue), chacune des disciplines ayant systématisé ce qui lui était propre. La perspective interdisciplinaire reste un analyseur des tissus urbains indispensable pour la programmation qui doit concevoir quartiers et villes nouvelles dans le temps réduit, dans l’anticipation et non l’accompagnement des usages. Cependant, elle reste bien faiblement prise en compte dans la programmation qui ne maîtrise absolument pas cette échelle de la conception, à l’exception du cas du Mexique. La pratique mexicaine de l’’interdisciplinarité se détache en effet fortement de nos expériences en ce qui concerne la programmation. Si ses thèmes de recherche restent proches des études européennes, dans un contexte différent de mégapole, en revanche elle semble moins traversée par les autres disciplines des sciences sociales, se réservant pour elle le point de vue de l’acteur (Giglia) alors qu’en Europe celui-ci émerge plus souvent d’une nébuleuse de disciplines humaines ou sociales.

Une seconde partie s’intéresse à l’enseignement des sciences sociales dans les écoles d’architecture et présente des expériences pédagogiques interdisciplinaires dans plusieurs pays. Y sont décrites des expérimentations originales en matière d’enseignement autour de projets de réhabilitation. À Barcelone, on y voit plus particulièrement analysée la conduite d’une expérience de situation dialogique entre étudiants-architectes, anthropologues et habitants sous forme de jeux de rôles ( Sala Llopart ). À Porto, une expérience a été menée entre un cours d’anthropologie et un cours de dessin pour le travail sur certaines notions, tel le seuil et qui pouvait conduire à élaborer un lexique commun. Cette expérience a pu sensibiliser (enfin !) les étudiants de première année à la littérature scientifique ( Leite ).
À l’université de Naples, la mise en place d’un séminaire interdisciplinaire permet de réfléchir sur l’« insuffisance disciplinaire » de l’urbanisme et de l’anthropologie et, surtout, sur le « disciplinocentrisme » qui guide et oriente la réflexion et la pratique de chaque discipline ; l’objet commun étant les relations entre « sujets localisés » et « lieux subjectivés » ( Signorelli & Caniglia ). L’expérience menée à Madhia (Tunisie) sur une maison-laboratoire met en exergue les difficultés dérivées de la pratique pluridisciplinaire ; la construction d’une situation interculturelle entre étudiants, enseignants, habitants, artisans du bâtiment et hommes politiques suppose des réajustements permanents ( Deboulet & Hoddé ). Toutes ces expérimentations, qui renvoient aux différents contextes académiques nationaux, ont été au centre du débat que l’on a mené sur la nécessité d’élaborer une démarche pédagogique pluridisciplinaire, pluriculturelle et pluriprofessionnelle.

Une troisième partie discute des notions, proposant des outils d’analyse de l’espace dans une perspective interdisciplinaire et interculturelle. L’un des objectifs a été la nécessité d’identifier les objets propres à chaque champ, ses frontières, à travers la mobilité des populations et l’évolution des villes. En effet, le contexte de globalisation incite à creuser sous son enveloppe les notions fines qui permettent de fouiller les spécificités locales, la petite échelle liée aux changements socio-spatiaux. L’espace urbain est interrogé dans sa quotidienneté, dans ses usages multiples et différenciés, tels le seuil, la frontière, la limite : ainsi en est-il de l’usage de l’espace domestique dans une relation interculturelle de service qui ébranle les catégories de l’intimité, de l’espace privé et public, et pose la sexuation de l’espace ( Miranda ) ; ou encore de la relecture de la notion d’espace intermédiaire entre la matérialité de l’architecture et sa construction sociale qui établit cet espace particulier de l’entre-deux, résultat d’interactions entre cultures ( Villanova ). Ces outils devraient servir à l’analyse d’objets urbains tantôt peu explorés tantôt révélant de nouvelles morphologies. Ils pourraient conduire à celles par exemple, que peuvent dessiner les lieux de pratiques artistiques urbaines, commémoratives ou festives, ou celles éphémères, des jardins partagés qui se glissent dans les interstices d’un bâti plus ou moins durable 20 . Toujours dans le champ de la petite échelle, voici l’identité locale posée et bousculée lorsque l’architecte étranger répond à une commande en proposant un ouvrage plus local que ne le ferait l’homme « du cru » ( Léger ). Cette attitude de l’étranger « hyper-corrigé » introduit la question du décalage dans l’interprétation de la culture architecturale de l’autre, et demande que l’on reconsidère la circulation des influences lorsqu’ elles brouillent les cartes du « très local ». Enfin la notion de patrimoine est approchée dans le processus de sa fabrication à travers l’exemple de la réhabilitation de l’habitat pavillonnaire dans son sens social et architectural ( Debarre ).
L’exploration de ces quelques notions sera une incitation, espérons-le, à constituer, avec cette perspective, un inventaire raisonné systématique. Il pourrait même s’agir de construire un vocabulaire topo-architectural des lieux et des espaces qu’ils tissent entre eux (seuil, limite, passage, lieu ouvert ou fermé, etc.) ; cela impliquerait d’en constituer le cadre théorique tel que proposé ici, celui d’une topologie sociale générale inspirée de la science mathématique, considérant que l’homme crée l’espace et l’habite ( Bonnin ).
La méthode de la socio-anthropologie n’est pas tant de retrouver des unités microcosmiques que des situations d’interactions fines. Comment, en effet, travailler la dimension humaine dans les nouvelles échelles des mégapoles ou bien la place de l’homme et de son imaginaire ? Comment penser la conception de l’espace face aux logiques d’une production commandée par les nouvelles technologies, la production en série, et l’homogénéisation des formes à travers le monde, sans perdre l’échange entre cultures, source de renouvellement, de création ? Il faut alors distinguer plusieurs niveaux de la critique spatiale et sociale comme l’éclaire la différence entre utopistes et cités utopiques : les cités utopiques ne sont pas une critique de la société, elles anticipent tout au plus ses évolutions en concevant des projets d’architecture ou d’urbanisme, tandis que les utopistes critiquent l’ordre social existant par le recours à la construction d’un espace imaginaire ( Clavel ).
Les actions menées montrent comment la démarche interdisciplinaire est le produit d’un exercice de déconstruction opéré par le chercheur qui élabore les connaissances tout en gardant les frontières entre disciplines. L’exercice réalisé n’a pas pour but de les supprimer mais de les troubler, de les traverser afin que chacun puisse exercer sa fonction. La question de l’interdisciplinarité a été conduite, non pas avec l’objectif que les savoirs fassent de chacun qu’il soit « tout », mais qu’il connaisse les limites de sa discipline à propos d’objets communs sur le terrain. La création d’un espace de dialogue, d’intercompréhension entre savoirs différents, en réduisant les écarts, permet que circulent les connaissances entre mondes culturels différents dont les frontières extrêmes sont, d’un côté, la création de l’œuvre architecturale et, de l’autre, la production d’espace social par les habitants, leurs attentes, voire leur créativité. L’éclairage interdisciplinaire sur l’urbain montre ainsi la complémentarité des savoirs, et plus particulièrement du dialogue entre architecture et anthropologie, aspect d’autant plus actuel et attendu que le titre de l’ouvrage récent de Françoise Choay ( Pour une anthropologie de l’espace) risque de semer la confusion sur l’identité de l’anthropologie de l’espace en tant que discipline à constituer.
L’interdisciplinarité apparaît comme un mouvement constant plus qu’une réponse figée où l’architecture et l’ingénierie partagent avec la sociologie et l’anthropologie les mêmes problèmes dérivés du travail de terrain (lequel reste au cœur des préoccupations), de l’échelle choisie, de l’observation, de l’interprétation des données recueillies. Dans un champ ainsi défini, de nouvelles pistes de recherche et de coopération internationale plus larges pourraient être proposées.

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1
L’ANTHROPOLOGIE URBAINE DANS QUELQUES PAYS
L’ITALIE : UN ÉTAT DES LIEUX 21
AMALIA SIGNORELLI
L’étude anthropologico-culturelle des villes a pris corps jusqu’à s’imposer comme nécessaire grâce à deux changements fondamentaux qui ont modifié les bases théoriques de l’anthropologie culturelle pendant la seconde moitié du XX e siècle. Est apparue d’abord une crise de la conception essentialiste des cultures (comme entités compactes, cohérentes, distinctes et fondamentalement statiques) remplacée par une idée de la culture comme production de sens, de significations et de valeurs, comme interprétation du monde et de la présence humaine dans le monde. La culture est désormais conçue comme une réalité dynamique qui se différencie et produit des « cultures » distinctes, non seulement sur une base ethnique et sur celle d’un isolement réciproque, mais aussi — et surtout — à la suite d’une distribution différente des opportunités et des ressources à l’intérieur de chaque société et entre les sociétés, en raison des rapports de pouvoir, des rencontres, des mélanges et des hybridations.
Ensuite est venue la crise de ce que Kilani (1990) a appelé l’« universalisme particulariste » occidental, c’est-à-dire la conception du monde de l’élite masculine, blanche, occidentale, chrétienne qui, se jugeant dépositaire de valeurs et de connaissances universellement valides, s’est pendant des siècles accordé le droit de connaître et de juger sans se connaître et sans se juger. Pour ce nouveau regard anthropologique qui a mûri sur la base de telles propositions, les définitions traditionnelles de l’objet anthropologique en des termes exotiques ou folkloriques sont apparues compromises par leur ethnocentrisme ou par leur essentialisme, tout comme la recherche des universels culturels est apparue exposée au risque de ce que de Martino appelait le « naturalisme en ethnologie ».

NAISSANCE ET MATURATION D’UNE DISCIPLINE
Cette transformation de la charpente théorique de l’anthropologie a été soutenue par d’autres transformations culturelles à l’échelle mondiale : les migrations et l’urbanisation des campagnes ont redessiné les différences entre la ville et la campagne (quand elle ne les ont pas effacées) ; la décolonisation et la globalisation sont en train de remodeler les structures et les cultures à l’intérieur des anciennes colonies comme à l’intérieur des anciennes et des nouvelles puissances coloniales.
La nouvelle anthropologie issue de telles propositions a été appelée de différentes manières — anthropologie des sociétés complexes, anthropologie de la complexité, anthropologie des mondes contemporains, anthropologie de la contemporanéité — sans que, finalement, aucune de ces définitions ne se révèle pleinement satisfaisante. L’anthropologie urbaine se situe à l’intérieur du nouveau domaine de recherche ainsi défini et s’y caractérise par le fait d’assumer une nouvelle prémisse.
Il s’agit d’une prémisse qui concerne le contexte de la recherche anthropologique urbaine, c’est-à-dire les villes, considérées non pas comme une réalité donnée une fois pour toutes, mais comme l’ensemble des processus qui, dans toute situation dont l’analyse fait l’objet, produisent, reproduisent, modifient ou détruisent des réalités urbaines. Bref, plutôt que sur les villes elles-mêmes, l’attention se porte sur les processus d’urbanisation, de réhabilitation, de désurbanisation, de déruralisation, de réurbanisation et de réruralisation. Cette approche de la réalité urbaine est, me semble-t-il, la plus adaptée à la situation actuelle. La notion même de ville est devenue incertaine, et même éphémère dans un monde où un village de deux mille habitants se cosmopolitise grâce à la pendularisation de ses habitants émigrés à l’étranger alors que les habitants d’une mégalopole de dix-huit ou vingt millions d’habitants peuvent vivre une sorte de « villagisation » grâce à l’expérimentation de nouvelles formes de relations matérielles et symboliques. Il n’est plus possible de définir les villes de manière univoque ni sur le plan quantitatif ni sur le plan qualitatif. C’est donc avec cet objet de recherche complexe et évasif que, en Italie comme dans les autres pays, les anthropologues urbains essaient de se mesurer : et c’est de cette tentative de recherche que j’essayerai de rendre compte. L’histoire de l’anthropologie urbaine en Italie est courte et une bonne partie de cette histoire doit être considérée comme une phase préparatoire ou propédeutique. Notre discours apparaîtra plus systématique lorsqu’il aura proposé la périodisation suivante : — une phase propédeutique ou de préparation (1950-1980) ; — une phase de définition et d’acquisition progressive d’une certaine visibilité de l’anthropologie urbaine (1980-1995) ; — la phase actuelle, caractérisée par l’organisation institutionnelle et la systématisation des contenus scientifiques.
Lorsqu’un point de vue nouveau se développe dans les sciences sociales pour désigner des problèmes sociaux et culturels jusqu’alors négligés et proposer des modalités d’investigation inédites, il œuvre généralement en connexion étroite avec ce qui se passe dans la société elle-même : la naissance de l’anthropologie urbaine en Italie ne fait pas exception.

1950-1980
Puissance coloniale de deuxième rang, métropole d’un empire tardivement constitué, l’Italie n’a pas connu de grandes écoles d’études ethnologiques comparables à l’école anglaise ou française, même si, entre la fin du XIX e et les premières décennies du XX e siècle, elle n’a pas manqué de quelques figures d’ethnologues de niveau européen (Puccini 2005). De plus grande importance sont les travaux consacrés au folklore régional et local pendant ces années-là, travaux sollicités aussi par les différences des us et coutumes, des traditions et des mentalités entre les régions d’Italie. Ce sont de telles différences que l’on avait crues susceptibles de faire obstacle, à l’échelle populaire et notamment paysanne, à la constitution de l’État-nation souhaité, désiré et finalement politiquement réalisé en 1861 par l’élite bourgeoise (Cirese 1973). Ensuite, durant les vingt années du fascisme (1922-1944), l’ethnologie a été encouragée à assumer les orientations racistes, tandis qu’à l’étude des « traditions populaires » était confiée la tâche d’exalter les vertus ancestrales de la lignée italique.
Néanmoins, autour de 1950, les changements extraordinaires de la société italienne, extrêmement dynamique dans ces années-là, ont de nouveau sollicité les chercheurs en sciences sociales, parmi lesquels des ethnologues et des folkloristes.
À la fin des années 1940, l’économie italienne, fondamentalement rurale, se transforme en un système de production hautement industrialisé. Cette transformation s’accompagne d’un important mouvement de migration des populations vers les villes italiennes et vers certains pays européens. Dans la décennie comprise entre les recensements de 1951 et 1961, la population urbaine s’accroît de manière vertigineuse, certaines villes voyant même leur population doubler. Le système urbain italien, le plus ancien et le plus consolidé d’Europe, est ainsi bouleversé par une croissance démographique exceptionnelle en ampleur et en vitesse. Les mouvements de populations et l’urbanisation se cumulent avec les destructions non encore réparées de la guerre, produisant ainsi une grave pénurie de logements, notamment dans les villes. Cette situation explosive engendre une saison de luttes populaires qui sont passées à l’Histoire sous le nom de « luttes pour le logement » et qui représentent un pivot fondamental dans l’histoire politique et sociale de l’après-guerre. Les partis de l’opposition — le parti communiste en tête — dirigent et organisent cette protestation populaire, tandis que la Démocratie chrétienne entame une politique innovante de construction de logements populaires avec le Plan INA-Casa. Si les transformations du système urbain vont de pair avec celles du système productif national, la réalité socioculturelle du pays n’est pas en reste et change elle aussi. Un ensemble de lois promulguées dans ces années-là vient consolider et institutionnaliser ces transformations. Le droit de vote actif et passif, que la Constitution de 1946 avait élargi à tous les citoyens (y compris aux femmes), constitue un élément efficace pour modifier de manière peu visible, mais durable, les relations entre les individus, fondées sur la hiérarchie et sur l’autorité à l’intérieur des familles comme dans les rapports sociaux. Le revenu moyen des Italiens augmente, ce qui ouvre l’accès de ces derniers à la société médiatique et à la consommation de masse : à la fin des années 1950, on enregistre le boom des véhicules et des téléviseurs. Le niveau d’instruction moyenne s’élève, appuyé par une loi de 1962 qui rend la scolarité gratuite et obligatoire pour tous jusqu’à l’âge de quatorze ans (Ginsborg 1989 ; Lanaro 1992).
Face à ces vives et rapides transformations de la société italienne, les travaux relevant du domaine anthropologique gardent, au moins jusqu’à la fin des années 1970, une orientation fondamentalement « ruralocentrique » (Signorelli 1996), soutenue non seulement par la tradition des travaux folkloristes, mais aussi par la possibilité offerte aux anthropologues (dans ces années-là, tous évidemment d’origine et de formation bourgeoises, quoique pas nécessairement urbaines) de se garantir ainsi une certaine « distance » de leur objet d’étude, distance que l’exotisme de leur objet garantissait aux ethnologues (Giglia 1989). Les recherches sur les paysans offraient aussi la possibilité d’utiliser un autre instrument caractéristique de cette recherche, l’approche holistique. Sans compter que les études des communautés, dues surtout aux chercheurs anglais et nord-américains ayant travaillé en Italie à partir des années 1950 dans le cadre des Mediterranean Studies (Albera, Blok, Bromberger 2001), se proposaient comme un exemple suggestif, bien que les anthropologues italiens ne les acceptassent pas toujours.
Cependant, dès la seconde moitié des années 1950, certains événements nouveaux avaient introduit dans l’enceinte tranquille des études sur les traditions populaires quelques éléments d’innovation et de réflexion critique tellement fondamentaux qu’ils avaient déchaîné des discussions et des polémiques ardentes jusqu’à provoquer des transformations radicales et irréversibles. Il est important d’y faire brièvement référence car c’est dans ce contexte-là qu’il faut chercher les origines de l’anthropologie urbaine en Italie. Entre 1948 et 1955, en effet, la maison d’édition Einaudi avait publié les œuvres d’Antonio Gramsci, y compris les Cahiers de prison, dans lesquels on retrouve non seulement les très célèbres Observations sur le folklore, mais aussi toute une série de réflexions et d’approfondissements de concepts tels que « sens commun », « hégémonie », « subalternité », « organisation de la culture », « intellectuel organique ». Des concepts qui se sont tous révélés d’un intérêt fondamental pour la construction d’une théorie anthropologique de la culture ayant l’ambition de se désengager du fonctionnalisme exotisant de dérivation anglo-saxonne. Les thèmes fondamentaux de la pensée de Gramsci ont fortement sollicité l’intérêt d’Ernesto de Martino, qui à son tour avait émis des critiques assez violentes à partir de ses positions de nature historiciste sur ce qu’il appelait le « naturalisme » des écoles traditionnelles de pensée anthropologique. Cette « signification humaine des événements », que de Martino considérait comme l’objet même de sa recherche, trouvait en Gramsci — et, par le biais de Gramsci en Marx — les instruments conceptuels pour quitter l’enlisement de l’idéalisme et de la conception élitiste de la culture ainsi que celui du positivisme et du fonctionnalisme (Rauty 1976).
Dans le même temps de la seconde moitié des années 1950, l’anthropologie urbaine d’Amérique du Nord (notamment celle de Franz Boas et de ses élèves) était arrivée en Italie par l’intermédiaire de Tullio Tentori. Grâce aux recherches d’un groupe de jeunes chercheurs travaillant avec Tentori, le concept boasien de culture fut mis en contact avec certaines idées de Marx et de Gramsci. Les réactions de ce mélange assez inhabituel sont rapportées par le Mémorandum sur l’anthropologie culturelle (Tentori et al. 1959), présenté par le Congrès national des sciences sociales. C’est au fond dans ce Mémorandum que fut élaborée la plateforme théorique sur laquelle une anthropologie urbaine digne de ce nom pouvait être fondée. Les auteurs du Mémorandum considéraient la culture, objet classique de l’anthropologie, comme « la vision du monde et de la vie » collectivement élaborée, et donc comme un des niveaux de l’organisation humaine en société, présent non seulement dans les sociétés dites simples (villages de l’Apennin ou de la brousse) mais aussi dans les sociétés dites complexes, urbanisées, stratifiées en classes, lesquelles devenaient ainsi, de manière légitime, des domaines de recherche possibles pour l’anthropologie. Il s’agissait certes d’une définition de la culture qui s’apparentait à celle de Boas, mais surtout qui relevait de lointaines origines idéalistes et historicistes à situer dans le cadre des « sciences de l’esprit » de dérivation diltheyenne. En même temps, tout en refusant le déterminisme mécanique économiste et en revendiquant un rôle autonome et dialectique pour la culture par rapport à la structure économique et sociale, les auteurs du Mémorandum postulaient l’importance du système productif et des rapports de production propres à chaque société.
Cette position, certainement assez inédite dans ces années-là, ne commencera à donner ses premiers fruits, dans le cadre de recherches plus typiquement sociologiques, que dans les années 1970, tandis que les années 1960 avaient vu se développer plutôt une sociologie urbaine expérimentant des méthodologies relevant traditionnellement du domaine de l’anthropologie — par exemple le recueil des histoires de vie et autres matériaux autobiographiques oraux.
Dans ces mêmes années, certains urbanistes italiens commencent à percevoir l’importance des sciences sociales, et en premier lieu celle de la sociologie et de l’anthropologie, pour ce qui sera appelé « le bon gouvernement du territoire » (Quaroni 1956). C’est donc dans les milieux de la sociologie et de l’urbanisme que, dans les années 1960, mûrissent d’importantes initiatives éditoriales qui permettront de connaître les classiques des travaux sur la ville traduits en italien : de Weber à Mumford en passant par Chombart de Lauwe, ainsi que Simmel, Thomas et Zaniecki, Lyndt et Wirth. En 1966, est traduit le célèbre Les Enfants de Sanchez d’Oscar Lewis ; en 1967, The City de Park, Burgess et Mackenzie ; en 1974, La Question urbaine, de Manuel Castells.
Dans les années 1970 apparaîtront enfin les premiers travaux relevant clairement du domaine de l’anthropologie urbaine. On peut y définir au moins deux orientations. Les premières recherches empiriques (Tentori et Guidicini 1972 ; Callari Galli et Harrison 1974 ; Callari Galli, Harrison et Cuppini 1974 ; Callari Galli 1979 ; Ranisio, Provitera et Giliberti 1978 ; Mazzacane 1978) sont des œuvres de pionniers qui peuvent sembler aujourd’hui datées, mais qui ont eu le mérite d’avoir tout de suite mis à l’ordre du jour de la naissante anthropologie urbaine italienne un éventail de thèmes pertinents et significatifs : la question du logement urbain, déjà articulée, à cette époque, à l’appartenance de genre (Callari Galli 1979) et de classe (Mazzacane 1978) ; l’identité urbaine liée aux traditions et aux mémoires locales à l’échelle du quartier, ainsi que le problème de sa conservation (Tentori et Guidicini 1972) ; la morphologie et la dynamique propres à certains comportements et instituts présents dans les contextes urbains, tels que la religiosité populaire, traditionnellement considérée comme relevant de la recherche folklorique dans les contextes ruraux (Provitera, Ranisio, Giliberti 1978).
Une deuxième orientation, dont témoignent de manière presque exclusive certains essais de A. Signorelli (1971, 1973, 1977), explore des possibilités différentes tout en tâchant de définir les premiers éléments d’une conceptualisation spécifiquement anthropologique de la problématique urbaine.
Àla fin de la décennie, l’anthropologie urbaine italienne s’enrichit de deux contributions importantes : les deux anthologies éditées respectivement par Arrighi et Passerini (1976) et par Claudio Stroppa (1978). La première, rédigée par un économiste et par une historienne, présente aux lecteurs italiens un choix soigné de textes de ce qui a été appelée l’École de Manchester. Au début, cette anthologie est néanmoins lue et utilisée comme une contribution aux recherches sur le processus de modernisation puisque, dans les milieux anthropologiques italiens, peu nombreux encore étaient ceux qui étaient alors capables de saisir la pertinence et l’importance des processus d’urbanisation et des migrations vers les villes pour l’étude des contacts culturels et de l’acculturation. L’anthologie éditée par Claudio Stroppa présente quant à elle un large choix de textes : de Eisenstadt à Wirth, de Simmel à Redfield, de Balandier à Mitchell, de Lévi-Strauss à Riesmann, et ainsi de suite, démontrant de cette manière que l’idée d’étudier la ville d’un point de vue anthropologique est partagée par de nombreux anthropologues d’origine différente.
Vers la fin de la décennie paraît aussi en anglais The Broken Fountain, importante monographie anthropologique que Thomas Belmonte consacrait à un quartier du sous-prolétariat du centre historique de Naples (Belmonte 1979), mais ce travail ne connaît pas une grande diffusion parmi les chercheurs italiens.

1980-1995
Malgré le détournement vers les recherches menées en Italie par des chercheurs étrangers, l’intérêt pour l’anthropologie urbaine grandit considérablement dans les années 1980. La décennie s’ouvre avec la publication d’une nouvelle anthologie dont le titre est Anthropologie urbaine. Programmes, recherches, stratégies, éditée par Cesare Pitto. Dans son introduction, Pitto assume de manière explicite l’orientation qui avait déjà commencé à s’imposer dans les études urbaines des anthropologues italiens, c’est-à-dire le choix d’une anthropologie de la ville qui se développerait à l’intérieur d’un plus vaste horizon d’anthropologies des sociétés complexes.
Dans les quinze années qui suivent, l’anthropologie urbaine en Italie acquiert progressivement sa physionomie en gardant et en développant les caractères auxquels nous venons de faire référence, c’est-à-dire en assumant le fait urbain comme lieu et contexte de productions culturelles spécifiques, qui ne doivent en aucun cas être isolées du plus vaste contexte des sociétés contemporaines, tantôt évoquées comme sociétés complexes tantôt comme sociétés de masse.
L’intérêt grandissant pour les thématiques urbaines est témoigné parleurs débuts dans les pages des revues spécialisées : dans l’ Uomo apparaissent par exemple un article de M. C. Rita sur l’anthropologie urbaine en France (1980), un autre de M. Sélim sur les travaux de G. Althabe (1982), un autre de I. Pardo sur les recherches urbaines des anthropologues britanniques, avec une attention particulière portée aux travaux de Sandra Wallman. En même temps, circule en Italie l’anthologie de M. Kenny et D. I. Kertzer, Urban Life in Mediterranean Europe: Anthropological Perspective (1938), un essai de Kertzer sur la recherche urbaine en Italie étant déjà présenté dans l’anthologie éditée par C. Pitto. Au-delà de leur évidente utilité pour l’information, tous ces travaux ont le mérite de témoigner du crédit dont jouissait déjà l’anthropologie urbaine dans les divers pays occidentaux. En 1983, la plus dynamique et la plus ouverte parmi les revues démo-anthropologiques italiennes, La Ricerca folclorica, consacre un numéro monographique, édité par A. Signorelli, au thème « Culture populaire et culture de masse ». Le numéro accueille des études d’anthropologues italiens et étrangers, certaines centrées sur le débat théorique, d’autres basées sur des recherches empiriques, presque toutes riches en références à des phénoménologies et des contextes urbains. En le relisant aujourd’hui, il est impossible de ne pas remarquer que, au moment même où elles contribuaient à la construction d’une anthropologie urbaine, ces mêmes études montraient des éléments d’obsolescence, d’un point de vue strictement heuristique, dans leur opposition ville/campagne ainsi que la nécessité d’élaborer une conceptualisation qui rende compte des dynamiques culturelles des sociétés justement dites « complexes ».
Toujours en 1983 paraît une belle et originale monographie de Clara Gallini, La Sonnambula meravigliosa 22 , extraordinaire étude de cet ensemble d’idées et de pratiques connu sous le nom de magnétisme, qui, pendant tout le XIX e siècle, a représenté, dans différents contextes urbains (à Turin et Naples, notamment) un cas exemplaire des rapports entre culture d’élite et culture de masse, mais aussi — et surtout — des rapports entre la culture dominante et la « normalisation » des produits culturels des classes subalternes.
En détaillant les différentes étapes de l’anthropologie urbaine en Italie, deux congrès sont à signaler : le premier Congrès international d’Anthropologie urbaine (Naples 1986) et le premier Colloque national d’Anthropologie des sociétés complexes (Roma 1987). Les actes du premier congrès peuvent être lus dans le numéro 20 (1989) de La Ricerca folclorica, sous le titre « Antropologia urbana. Progettare e abitare : le contraddizioni dell’ urban planning » 23 (édité par A. Signorelli). Il est possible de trouver les actes du deuxième congrès dans le volume édité par T. Tentori, Antropologia delle società complesse 24 (1990). Ces deux rencontres de chercheurs furent le théâtre d’une participation nombreuse et d’un vif débat : les actes des deux congrès témoignent bien que, dans la seconde moitié des années 1980, non seulement l’intérêt de nombreux anthropologues italiens pour les thématiques urbaines avait été activé, mais qu’une problématique singulière était en train de se définir de manière progressive et laissait percevoir la possibilité d’un domaine de recherche spécifique se nourrissant aussi de rapports internationaux désormais consolidés.
La conception de la ville comme réalité socio-spatiale avec laquelle s’articulent les productions culturelles urbaines spécifiques et l’attention pour le contexte économique et social des dynamiques urbaines représentent, nous l’avons plusieurs fois souligné, les deux orientations qui ont caractérisé l’anthropologie urbaine dès ses débuts. Il faut en ajouter une troisième : les contacts, les échanges, souvent aussi la collaboration avec les urbanistes et les architectes. La complémentarité entre sciences sociales et urbanistique est un principe qui fait partie de la théorie de l’ urban planningde l’école italienne grâce à des personnages de la stature de Ludovico Quaroni et Adriano Olivetti. Dans les années 1950, cette complémentarité a reçu une sorte de consolidation institutionnelle car les institutions préposées aux politiques de développement du logement social avaient embauché une poignée de sociologues et d’anthropologues dans leurs agences et avaient introduit les assistantes sociales dans le personnel des services sociaux présents dans les nouveaux quartiers en construction (Di Biagi 2001).
Sur le plan plus strictement scientifique, dès 1951, Tullio Tentori appartenait déjà, grâce à l’initiation de Ludovico Quaroni, au groupe de chercheurs qui avait projeté l’une des plus engagées et des plus complexes opérations d’amélioration de l’habitat de toute l’histoire de l’Italie républicaine : le déménagement et le déplacement dans un nouvel emplacement des habitants des Sassi de la ville de Matera, c’est-à-dire d’un ensemble d’habitations troglodytiques qui comptait plusieurs milliers d’habitants. Dans un site remontant à trois millénaires au moins, quelques églises proto-chrétiennes extraordinaires, témoignages étonnants des premiers siècles du christianisme, se trouvaient enchâssées au milieu des grottes indiscutablement malsaines qu’étaient ces habitations paysannes. Cette importante expérience de Tullio Tentori (1956) peut être considérée comme un acte fondateur car elle fait immédiatement apparaître les côtés positifs ainsi que les risques et les contradictions d’une collaboration interdisciplinaire qui n’a pas toujours trouvé un domaine d’intégration vraiment paritaire et donc vraiment productif (Di Biagi 2001) — nous reviendrons brièvement sur cette question dans nos conclusions.
Dans les décennies suivantes, d’autres anthropologues ont été invités à rejoindre des groupes de professionnels du secteur privé travaillant dans des projets d’immeubles et de quartiers ainsi que des équipes organisées par des institutions publiques, engagées dans de grandes opérations d’aménagement du territoire. Pour aller vite, je n’en rappellerai que deux, par ailleurs remarquables : — la reconstruction des villes et des villages de la vallée du Belice, en Sicile, détruits par le tremblement de terre de 1968, et dont les travaux préliminaires ont vu la participation des anthropologues employés par l’Istituto per lo Sviluppo e l’Edilizia Sociale 25 (ISES), auquel avait été confiée la mission de la reconstruction ; — les études pour les interventions à Pozzuoli (Naples) après la période dévastatrice de l’intense bradyséisme qui toucha la ville entre 1983 et 1984. Les opérations de reconstruction furent confiées à l’université de Naples, à la Ville de Pozzuoli et au ministère de la Protection civile. Des anthropologues de la faculté de sociologie de l’université de Naples participèrent aux travaux préliminaires (Progetto Pozzuoli 1989 ; Mazzacane 1987).
Il est important de signaler que, dès la fin des années 1970, un enseignement d’anthropologie et sociologie avait été initié à l’université de Rome « La Sapienza » dans le cadre d’un cours de spécialisation en planification urbaine. Et ce n’est pas un hasard si le directeur du cours était Federico Gorio, l’un des architectes-urbanistes du groupe auquel appartenait Ludovico Quaroni. Même si cette école de spécialisation ne fut active que pendant quelques années, elle représenta un antécédent important. Aujourd’hui, la présence de cours d’anthropologie dans la formation des architectes et des ingénieurs orientés vers l’urbanisme est bien confirmée, bien qu’elle ne soit pas généralisée à toutes les universités italiennes.
Tout au long des années 1990, la situation de l’anthropologie urbaine en Italie se stabilise et prend les caractères qui, aujourd’hui encore, lui appartiennent, tout en les consolidant. En 1992, paraissent la traduction italienne de Exploring the City de Ulf Hannerz et Anthropologia della città, d’Alberto Sobrero. La parution de ces deux manuels la même année est le symptôme que l’anthropologie urbaine a désormais acquis un statut académique relativement solide : des cours d’anthropologie urbaine sont en effet dispensés dans différentes universités italiennes pendant ces années-là. En ce qui concerne le contenu de ces deux œuvres, celui de Hannerz, au prestige internationalement reconnu, contribue à consolider l’image académique et scientifique de l’anthropologie urbaine en Italie, bien que les importantes et problématiques conclusions de son texte n’aient eu qu’un tout petit écho. L’anthropologie urbaine telle qu’elle a pris forme peu à peu en Italie doit en effet plus à la tradition historiciste et dynamiste de l’anthropologie italienne et à la tradition de l’ethnologie urbaine française qu’aux travaux anglais ou américains d’urban anthropology, ou du moins aux positions théoriques qui y sont dominantes. Le manuel de Sobrero, dont la problématique anthropologico-urbaine est moins structurée que celle de Hannerz, propose néanmoins une attention innovante, pour ces années-là, aux textes littéraires comme sources possibles pour la recherche anthropologique.
En 1996, paraît l’ouvrage d’Amalia Signorelli, Antropologia urbana. Introduzione alla ricerca in Italia 26 , lequel, par le biais de la révision critique des orientations de recherche canoniques en anthropologie urbaine, par la discussion de lieux problématiques caractéristiques et par la présentation de certaines recherches empiriques, se propose de contribuer de manière explicite à la définition et à la structuration d’un appareil conceptuel spécifique caractérisant la recherche en anthropologie urbaine.

1995-2005
Le volume publié parTentori en 1990, Antropologia delle società complesse, comprenait plusieurs comptes-rendus de recherches de terrain, menées en ville et sur des thèmes plus spécifiquement urbains tels que les « modèles d’habitation », leur stratification sociale et leurs transformations, la culture ouvrière ou encore l’imaginaire urbain et l’image de la ville. D’autres recherches, par contre, développaient des thèmes plus typiques de l’anthropologie des sociétés complexes comme l’immigration, les relations interethniques, le tourisme. Quoi qu’il en soit, toutes ces recherches ont contribué à montrer l’obsolescence de l’opposition ville/campagne et ont renforcé l’hypothèse de la pertinence anthropologique des domaines de recherche offerts par les sociétés contemporaines.
Avec les années 1990, débute une production de textes monographiques qui confirme que l’analyse anthropologique de la réalité urbaine, et plus généralement des sociétés contemporaines, a désormais droit de cité dans le milieu de l’anthropologie italienne. Parmi tous ces travaux se retrouve la distinction déjà suggérée : si certains prennent comme objet de leur enquête les dimensions socio-spatiales des contextes urbains comme les conditions mêmes de la production de la culture, d’autres privilégient différentes phénoménologies des sociétés complexes. Dans ce genre d’analyses, le contexte spatial urbain apparaît à la manière d’un fond plutôt que comme un élément actif des dynamiques culturelles 27 .
Au tournant des deux siècles, on constate que l’institutionnalisation de l’anthropologie urbaine est chose acquise en Italie : des cours ont été fondés, des thèses ont été soutenues et des doctorats ont été délivrés dans ce domaine. Je choisis deux faits particulièrement significatifs en termes d’importance académique et scientifique afin de témoigner de l’avènement de cette institutionnalisation. Le premier, il y a un certain nombre d’années, est la création auprès de l’université Federico II de Naples du « séminaire interdisciplinaire d’anthropologie urbaine et d’urbanistique », qui a débuté sous forme expérimentale et qui est consolidé à l’heure actuelle par la participation d’enseignants et d’étudiants de trois facultés, ingénierie, sociologie et architecture. Puisque ce séminaire est amplement présenté ailleurs dans le présent ouvrage, il sera simplement rappelé ici la tenue du colloque « 1 soggetti e i luoghi » 28 , organisé à Naples en 2004 pour présenter publiquement les résultats de l’expérimentation didactique déjà réalisée. Le deuxième événement qui mérite d’être signalé est le colloque international « La nuova cultura délie città » 29 (Rome 2002), organisé par le Groupe de recherche sur la ville du CNRS, avec le parrainage de l’Accademia dei Lincei, colloque auquel l’anthropologie urbaine a participé en la personne de Matilde Callari Galli, présente dans le comité scientifique comme dans le débat (De Bonis 2003).

LE TEMPS DES INCERTITUDES
Tout irait donc pour le mieux ? Pas tout à fait. Deux nœuds problématiques d’une très grande importance demeurent, sur lesquels il n’est pas inutile de s’arrêter, car non seulement ils interpellent les anthropologues urbains italiens mais ils semblent aussi devoir être questionnés au plan international.
La première question concerne le statut théorique et épistémologique de l’anthropologie urbaine. Nous savons que cette question a été posée dès les premières recherches, ne serait-ce que sous la forme élémentaire de l’opposition entre anthropologie dans la ville et anthropologie de la ville. Même dans sa grossièreté, l’opposition suggérait que la ville ne pouvait être conçue comme une simple toile de fond ou comme un paysage, tout compte fait sans grande importance dans la qualification des faits culturels qui s’y déroulent, mais qu’elle intervenait de manière profonde dans les caractéristiques mêmes de ces faits culturels. La question concerne fondamentalement le rapport entre contextes spatiaux et événements culturels, entre villes et « cultures », ou bien en des termes qui risquent toutefois d’être schématiques, à savoir l’opposition entre un possible déterminisme spatial eet un possible déterminisme culturel. La question paraissait déjà évidente aux chercheurs de l’École de Chicago, qui furent néanmoins les premiers à adopter une sorte de compromis qui, plus tard, fit école : la ville est le facteur déterminant, la réalité « forte » qui impose un « way of life », un style de vie ; mais, curieusement, elle est, à son tour, déterminée d’un côté « par l’entité de la population, de sa concentration et par sa distribution à l’intérieur de la zone urbaine » (Park 1979 : 9) et, de l’autre côté, elle est gouvernée, du moins dans l’établissement de zones « naturelles », par des facteurs « moraux », c’est-à-dire culturels.
Les chercheurs d’inspiration marxiste ont toujours considéré cette opposition comme un prétexte, inutile de surcroît, étant donné que, dans leur conception, l’aménagement urbain ainsi que l’organisation culturelle sont en dernière instance conditionnés par la structure des rapports de production (Magubane 1973 ; Lefebvre 1974). Pour d’autres chercheurs l’opposition reste à l’arrière plan, non résolue, alors qu’au premier plan se place celle qu’on appellerait aujourd’hui une ethnographie localisée en ville, très descriptive, souvent soignée, mais d’une épaisseur théorique modeste. En emboîtant le pas de maîtres prestigieux, certains chercheurs considèrent la dimension spatiale de la ville moins importante que la quantité/qualité des relations sociales ; d’autres insistent sur l’efficacité des liens et des représentations propres à la ville sur la formation de la personnalité. Le résultat est souvent celui d’une anthropologie dans la ville ne proposant que de vieilles thématiques folkloriques, tout en étudiant « ethnographiquement » les thématiques traditionnellement considérées comme le propre de la sociologie ou de la psychologie.
La proposition de Manuel Castells était d’une épaisseur différente. Refusant tout déterminisme mécanique, Castells soulignait que « ce qui est significatif, c’est la fusion de certaines situations sociales et une localisation particulière dans la structure urbaine » car « il existe un moment à partir duquel la fusion de situations sociales et spatiales produit certains effets pertinents — c’est-à-dire quelque chose de nouveau, spécifiquement spatial — sur les rapports de classe et, par ce biais, sur l’ensemble de la dynamique sociale » (Castells 1972 : 273). En même temps, « les milieux urbains spécifiques doivent être compris en tant que produits sociaux » (Castells 1972 : 144). Cette connexion historique et structurelle entre des faits spatiaux et des faits sociaux est, à mon avis, le point fondamental d’une théorie possible de l’anthropologie urbaine ; je m’en suis personnellement inspirée en proposant comme objet de recherche pour l’anthropologie urbaine les relations entre sujets humains localisés et lieux urbains subjectivés (Signorelli 1996). Ils sont considérés comme producteurs et porteurs de significations et de valeurs, c’est-à-dire de culture, mais ils sont aussi toujours étudiés comme des sujets localisés dans des lieux que la présence même de ces sujets rend subjectivés. En d’autres termes, l’hypothèse de fond de la recherche assume comme fondateur le problème des relations, et donc des conditionnements réciproques entre sujets et lieux. Relations entre sujets et lieux, mais aussi entre sujets dans les lieux et entre les lieux dans l’expérience des sujets. Cette hypothèse permet, de surcroît, d’analyser le processus de virtualisation des lieux, qui est acte, sans toutefois oublier la persistante et puissante fonction des lieux matériels, lieux des corps.
Evidemment, les trente années qui se sont écoulées depuis la parution de La Question urbaine imposent une mise à jour des contenus de la réflexion. En Italie comme ailleurs, les villes ainsi que les caractéristiques et les conditions de la vie urbaine ont changé et sont encore en train de changer. Dans les villes italiennes aussi sont à l’œuvre les tendances fondamentales de la globalisation : décentralisation productive, tertiarisation, financiarisation de l’économie, déterritorialisation de certaines fonctions centrales, diffusion des supports électroniques et virtualisation des relations : bref, toutes les tendances qui sont en train de remodeler la ville dans le monde entier (Sassen 1997). D’un point de vue spatial, la donnée la plus caractéristique, parmi les plus spécifiquement italiennes, est probablement la transformation des fonctions dans les centres des villes. Dans leur histoire, les villes italiennes ont toutes été, à différents degrés, des villes centrées : place, cathédrale, palais seigneurial et rues du centre-ville ont été les éléments structurels forts qui, jusqu’à des époques relativement récentes, ont organisé l’espace de la vie citadine. Or, cette centralité du centre citadin a disparu ou est en train de disparaître. De manière contextuelle, les modèles socioculturels historiquement en corrélation avec la vie citadine centrée ont changé eux aussi ou bien sont en train de changer : la citoyenneté et l’urbanité, par exemple, dans les formes qu’elles revêtaient encore vers la fin du XX e siècle. Néanmoins, il ne faut pas sous-évaluer un élément d’une très grande importance : les facteurs de globalisation agissent sur les réalités locales et donc sur la ville suivant aussi des modalités qui leur sont chaque fois spécifiques. Il serait donc imprudent de considérer comme déjà réalisés des processus d’homogénéisation totale. Un exemple pourrait être celui de l’immigration depuis les pays du tiers-monde, phénomène relativement récent dans les villes italiennes, cette immigration étant moins nombreuse et beaucoup plus hétérogène quant à sa provenance par rapport aux flux migratoires dirigés vers les pays du centre et du Nord de l’Europe. Quoi qu’il en soit, et plus généralement, l’interrogation fondamentale concerne la mesure de cette transformation des villes en choses autres par les processus de globalisation qui redéfinissent de manière radicale les coordonnées spatiales et temporelles, sociales et économiques de la vie, tout en imposant une révision radicale des vieux paradigmes disciplinaires, y compris ceux de l’anthropologie urbaine. Des hypothèses allant dans cette direction ont d’ailleurs déjà été formulées (Chambers 1986 ; Hardi 2002).
La transformation des villes a aussi des implications sur l’autre question fondamentale posée à l’anthropologie urbaine : la collaboration interdisciplinaire avec, notamment, l’architecture, l’urbanisme et l’étude de la gouvernance des villes. En Italie, cette collaboration se présente dans des formes souvent confuses. Elle continue d’être sollicitée du côté urbanistique et architectural autant dans les formes d’une collaboration scientifique et projectuelle (la demande le plus souvent adressée aux anthropologues consistant dans l’identification des « besoins » des habitants) que comme collaboration dans le domaine « politique » de la gestion et de la gouvernance de la ville (dans ce cas, la demande concerne les modalités et la possibilité de la « participation » des habitants) et, enfin, comme reconnaissance et mise en forme des caractères historiques et culturels spécifiques des lieux (certains parlent même d’« esprit des lieux » 30 ), que l’anthropologue devrait offrir à l’auteur du projet afin qu’il puisse en tenir compte au moment de dessiner et de réaliser son intervention. Deux limites entravent néanmoins le fonctionnement de cette collaboration. En premier lieu, le fait de ne pas aborder la question du rapport que les compétences et les prestations disciplinaires entretiennent avec les pouvoirs forts (politiques et économiques) laisse en suspens, à l’extérieur du champ du débat, la possibilité concrète de réaliser des éventuelles interventions sur la ville, calibrées sur les « besoins » et sur la « participation » des citoyens. En second lieu, la demande de collaboration interdisciplinaire n’est presque jamais précédée et préparée par une phase d’autoréflexion à l’intérieur de chaque domaine disciplinaire, phase qui, en déconstruisant les rigides appareils conceptuels traditionnels, devrait rendre possibles la communication et la collaboration interdisciplinaires proprement dites. Une telle déconstruction nous semble plus que jamais nécessaire dans une phase comme celle que nous vivons actuellement, où la transformation des villes en choses autres risque de rendre dangereusement inappropriés les anciens appareillages disciplinaires.

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MEXICO : ÉTAT DE LA RECHERCHE ET PROBLÈMES MÉTHODOLOGIQUES 31
ANGELA GIGLIA
L’anthropologie urbaine mexicaine se situe dans un contexte institutionnel universitaire plus vaste qui, depuis quelques décennies, sous l’influence des modèles étasuniens, se caractérise par de fortes tendances à l’interdisciplinarité. Dans cet article, je souhaiterais proposer une réflexion sur la place occupée par l’anthropologie urbaine dans le cadre disciplinaire que nous pouvons désigner par « études urbaines », où se combinent et interagissent tous les aspects des sciences sociales et historiques ainsi que l’architecture, l’urbanisme, la géographie et le droit qui analysent le phénomène urbain. La consolidation de ce champ interdisciplinaire d’études est due, entre autres, aux dynamiques qui caractérisent la ville de Mexico depuis les années 1950 32 . Les processus accélérés de croissance incontrôlée et l’absence de services ont crée, au cours de ces dernières décennies, une ville tentaculaire 33 qui a attiré l’attention de l’opinion publique et des institutions.

LES ÉTUDES SUR LE PHÉNOMÈNE URBAIN DANS LA VILLE DE MEXICO
Je souhaiterais commencer mon analyse par quelques considérations concernant les conditions dans lesquelles les anthropologues de la ville de Mexico travaillent 34 . Ces réflexions s’appuient sur des expériences de recherches réalisées en collaboration avec d’autres disciplines, notamment l’architecture, la sociologie urbaine et la géographie humaine (Giglia 1998 ; 2000 ; Villavicencio, Durán, Esquivel et Giglia 2000).
Le point de départ de ces études est le thème de la mondialisation, ses effets socio-spatiaux et ses répercussions sur le terrain des études urbaines 35 . La ville de Mexico appartient au cercle des grandes villes du monde et, quel que soit le thème ou l’objet d’étude locaux, il est nécessaire de se référer à l’échelle mondiale des phénomènes ainsi qu’à une littérature et au champ des études urbaines internationaux. Comme l’observe justement Nestor Garcia Canclini (2003), « penser les villes les unes par rapport aux autres est devenu une habitude ». Tous les thèmes que nous évoquerons par la suite — l’espace public, la ségrégation et les quartiers résidentiels sécurisés ( gated communities ), l’habitat et l’imaginaire urbain — naissent, par conséquent, dans les milieux de la recherche et les débats internationaux.
La complexité du terrain se reflète dans le cadre universitaire qui travaille sur Mexico. Cette ville est, au même moment, objet d’étude pour de nombreuses disciplines. L’activité de recherche dans une grande métropole multiculturelle comme celle-ci - une mégalopole comme certains préfèrent la définir — mobilise simultanément une multitude de compétences entrecroisées 36 . Par conséquent, les anthropologues doivent vivre avec l’idée qu’ils ne sont pas les seuls à « avoir été là-bas » et que « leur terrain » se trouve continuellement « envahi » par d’autres disciplines 37 qui produisent sans cesse des données, des analyses et des interprétations sur la ville. De ce fait, ils sont continuellement incités à s’actualiser, à se mettre en relations avec d’autres collègues, à lire les écrits des autres disciplines. De plus, les observations scientifiques produites en permanence sur la ville se mêlent aux discours livrés par des institutions et aux informations véhiculées par les médias.
Nous sommes face à un objet saturé d’avance de définitions qui sont à la fois le produit de la recherche scientifique et du sens commun, circulant entre différents acteurs ayant droit à la parole. Je fais référence à un ensemble de représentations à propos de différents problèmes et acteurs urbains, comme par exemple l’insécurité, le trafic urbain, les vendeurs ambulants, les SDF, les habitants des banlieues, les quartiers ou ensembles résidentiels sécurisés, etc. Sur tous ces sujets, il existe certaines idées préconçues : elles produisent un « sens commun » qui a très peu de choses à voir avec un regard anthropologique ou un savoir ethnographique, tel celui que l’anthropologue devrait produire. Lorsque celui-ci veut élaborer sa propre connaissance sur ces problèmes et ces acteurs, les représentations du sens commun tendent à s’imposer comme des évidences 38 . Par conséquent, le premier pas consiste à repérer ces idées courantes afin de les prendre pour ce qu’elles sont et d’éviter de les adopter comme nôtres, de rendre compte de leur existence en tant que produits culturels spécifiques nécessitant d’être appréhendés et expliqués comme tels 39 .
Une autre caractéristique qui marque l’activité de recherche des anthropologues urbains — et qui se rattache plus directement au domaine universitaire et aux agences finançant la recherche — est liée à la logique du travail interdisciplinaire. Nous sommes obligés de travailler en relation étroite avec d’autres points de vue pour une double série de raisons. Non seulement, comme nous venons de le souligner, de par la complexité du terrain de recherche, mais également par la logique des institutions qui financent la recherche universitaire. Depuis une quinzaine d’années, et avec de plus en plus d’insistance, ces institutions favorisent et poussent à la mise en place de réseaux et de grandes équipes où coexistent différentes compétences, différentes origines institutionnelles et, parfois même, différentes nationalités 40 .
Ces recherches posent une problématique générale qui se réfère à la définition de l‘interdisciplinarité et au débat sur la contribution spécifique de chaque discipline au travail commun et, surtout, elles ouvrent des questions spécifiques aux anthropologues : de quel genre d’interdisciplinarité ont-ils besoin lorsqu’ils travaillent sur la ville ? Que se passe-t-il exactement lors des échanges avec d’autres disciplines ? Comment se définissent et s’emploient les concepts ? Si nous considérons le travail interdisciplinaire dans son sens le plus authentique, c’est-à-dire comme celui d’un travail focalisé sur la construction et la solution d’un problème de recherche moyennant l’apport de disciplines différentes 41 , nous savons qu’il faut dépenser beaucoup de temps et d’énergie pour y parvenir, qu’il faut débattre et s’exercer lentement à l’art de l’entente réciproque afin de pouvoir construire ensemble et résoudre ensemble un problème de recherche. En l’absence de ce temps et de cette capacité, on se trouve très souvent dans une situation où l’on emploie les mêmes mots pour désigner des réalités différentes, ou, au contraire, on utilise des langages distincts pour désigner exactement la même chose. Dans d’autres cas, chacun travaille en parallèle sur ce qu’il définit comme étant un même objet d’étude et pourtant, au final, celui-ci peut s’avérer très différent selon les regards disciplinaires. Ces incompréhensions réciproques devraient mener à une réflexion profonde sur le sens même de l’interdisciplinarité telle qu’elle est pratiquée par des équipes de chercheurs travaillant en réseaux. Parfois, les anthropologues se voient forcés, par leur propre tendance disciplinaire, à réaliser un travail de « traducteurs » entre une discipline et l’autre, rendant flagrant aux autres collègues que, par exemple, le terme de « barrio » ne désigne pas la même chose pour un géographe, un sociologue, un psychologue et un anthropologue 42 .
De plus, il est évident que lorsque le travail est réalisé en réseau, les échanges entre les disciplines ne sont pas neutres mais marqués par des relations de pouvoir. Selon les origines et les organismes finançant la recherche, il peut y avoir un regard dominant qui assujettit les autres disciplines à ses propres critères, définissant quels sont les objets et les problèmes prioritaires. Or, un projet élaboré à partir de l’anthropologie n’est pas le même qu’un projet élaboré à partir des autres disciplines. Nous pouvons souligner au moins deux grandes différences. La première se réfère à la perspective sur les phénomènes, c’est-à-dire au point de vue posé sur la réalité étudiée ; la seconde est liée à l’échelle des phénomènes étudiés. Les autres disciplines qui travaillent sur la ville, comme la sociologie, la géographie ou l’urbanistique, tendent à poser un regard « objectif » et « externe » sur les phénomènes qui n’envisage pas le « point de vue de l’acteur » ou assigne à sa reconstruction un rôle secondaire 43 . Dans certains cas, les questions sont posées à une échelle qui n’est pas idéale pour un travail anthropologique. Ainsi, nous nous trouvons contraints de prendre en compte de nombreux cas différents, en bâclant l’étude en profondeur. Ce qui devrait représenter le trait le plus spécifique du point de vue anthropologique, « élucider les logiques implicites des acteurs dans une situation donnée » (De la Pradelle 2000 : 48), risque de se perdre lors du travail avec d’autres disciplines. De ce fait, les modalités de rapprochement ne nous permettent pas toujours d’aller au-delà du sens commun, y compris de ce sens commun très raffiné qui est celui que les acteurs donnent à leur action lorsqu’ils nous parlent pour la première fois dans le cadre d’un entretien qui se définit comme « ouvert » et qui, pourtant, ne l’est pas beaucoup. Souvent, lors de ces entretiens, les informateurs livrent la représentation qu’ils supposent que les chercheurs attendent d’eux. Pour aller au-delà de ces premières « cartes de visite » que tous les sujets urbains sont très habiles à donner, il faut nous donner le temps de réaliser un travail plus délimité dans l’espace mais plus long dans la durée, où il y ait réellement cette relation étroite avec les interlocuteurs et où nous pouvons rendre compte de ce qui est arrivé dans des situations sociales spécifiques.
En fin de compte, lorsque nous travaillons au sein de grandes équipes interdisciplinaires, nous jouissons d’un élargissement de l’horizon qui est très enrichissant, qui est nécessaire au vu des conditions du terrain et du fait que nous ne pouvons pas ignorer les autres points de vue. Mais nous risquons de perdre en profondeur et en spécificité. Je considère qu’un bon exemple d’équilibre entre différents regards se trouve dans le travail réalisé par le groupe d’étude sur la culture urbaine coordonné par Nestor Garcia Canclini (financé par la Fondation Rockefeller). Les différents chercheurs, tous relativement indépendants et autonomes, d’origines disciplinaires différentes, ont mené leurs recherches sur ce que chacun considérait comme étant le plus intéressant, avec une large marge d’autonomie personnelle dans un cadre commun élastique. Les productions de ce groupe conservent leur autonomie tout en étant insérées dans une problématique commune (Garcia Canclini 1998).
Néanmoins, l’insertion dans un champ interdisciplinaire d’études implique un questionnement permanent sur l’apport spécifique que l’anthropologie peut et doit offrir. Au cours de ces dernières années, les principales recherches réalisées à Mexico ont essayé de souligner l’apport spécifique de l’anthropologie dans ce contexte.

DE LA « CRISE DE L’ESPACE PUBLIC » À LA QUESTION DU « VIVRE ENSEMBLE »
Un premier champ d’études, peut-être le plus important, se réfère à ce qu’on a défini par la « crise de l’espace public ». Celle-ci inclut un ensemble de problématiques focalisées sur la reconnaissance de la difficulté croissante expérimentée par des sujets hétérogènes à gérer et vivre collectivement l’espace public urbain. Nous nous référons aux formes de fragmentation socio-spatiale et aux phénomènes d’autoségrégation, d’insécurité et de prolifération d’espaces thématiques, monofonctionnels, fermés. Le débat sur la « crise de l’espace public » rejoint une autre question : celle de savoir ce qui rend possible l’expérience urbaine et le « vivre ensemble » dans une ville grande et complexe comme Mexico. Il est, en outre, lié à la question sur la manière dont se produisent et se reproduisent le lien social, la sociabilité urbaine, le sentiment d’appartenance, qu’il soit local ou englobant la ville dans son ensemble.
Dans le cas de l’autoségrégation résidentielle, il faut rappeler qu’il s’agit d’un élément inscrit dans la logique résidentielle des classes urbaines aisées depuis l’époque coloniale (Alonso 1996), mais qui, aujourd’hui, a de « fortes implications en ce qui concerne l’intégration socio-spatiale, la redéfinition des liens de proximité et les processus d’identification liés au territoire urbain » (Giglia 2001b). À Mexico, ce phénomène a pris deux formes. La première est ce qu’on dénomme les ensembles résidentiels sécurisés construits par des entreprises privées, ils sont pratiquement la seule typologie offerte par le marché immobilier à l’heure actuelle ; la seconde se présente sous forme de « rues fermées », résultat d’une décision prise par les habitants et qui ne produit pas toujours les effets souhaités par les promoteurs de l’initiative. Dans leurs récits, les habitants de ces espaces autoségrégués tendent à créer une image relativement sui generis de la ville, avec une opposition plutôt nette entre le « dedans » et le « dehors ». Cette opposition s’appuie sur l’existence de barrières physiques avec une forte composante symbolique : les frontières matérielles sont perçues comme un fait, et ce, même lorsque l’efficacité de l’enfermement et des dispositifs de sécurité est très relative. À partir du sentiment d’être « dedans » et de la conscience de vivre enfermés, se construit une idée du « dehors » (la ville) comme un cadre où prévalent chaos et désordre, à l’opposé du « dedans », où priment une relative sécurité et un sentiment de « tranquillité » (Giglia 2002 ; Soza 1999).
Pour ce qui est des tentatives interdisciplinaires d’aborder le thème de l’autoségrégation, il faut rappeler une étude réalisée sur différentes villes américaines coordonnée par l’université de Toulouse et le Centre français d’études mexicaines et centraméricaines à Mexico (CEMCA), avec le soutien financier du Plan urbanisme construction architecture du ministère français de l’Équipement. Il est important de signaler le changement auquel a dû se confronter cette recherche. À partir des ouvrages publiés sur la crise de l’espace public, son objet a été, dans un premier temps, défini comme « processus d’homogénéisation résidentielle » faisant référence à la fragmentation de l’espace urbain dans des secteurs socialement similaires. Ensuite, il a fallu modifier cet objet et s’orienter vers les espaces résidentiels fermés et sécurisés, phénomène qui est apparu avec le plus de force lors du travail sur le terrain (Capron 2006).
Dans l’ensemble, les études sur les transformations de l’espace public et les nouvelles caractéristiques de la division sociale de l’espace montrent une polarisation et une diversification croissantes des pratiques urbaines et du lien à la ville, ce qui sépare de plus en plus les classes populaires des classes moyennes et supérieures. Une large part de cette polarisation est liée à l’utilisation de la voiture ainsi qu’à la façon de vivre l’espace de proximité. Les classes moyennes et supérieures se caractérisent par la tendance à s’éloigner de l’espace du quartier, lieu où on n’habite quasiment pas et où l’on se promène rarement : elles vivent une expérience de la ville sélective, toujours via l’automobile. À l’opposé, pour les habitants à bas revenus qui se déplacent à pied et utilisent les transports publics, l’espace de proximité est bien souvent un lieu fortement investi d’une pluralité de sens, utilisé de manière polyfonctionnelle avec une division très complexe des usages dans le temps et l’espace. Il faut souligner qu’à Mexico les lotissements populaires autoconstruits représentent aujourd’hui plus de la moitié de l’espace urbain bâti. Nombre de ces quartiers sont relativement bien reliés au reste de la ville et bénéficient de tous les services de base ainsi que d’offres commerciales et de loisir. Dans une étude récente, nous avons démontré que la dimension publique de la rencontre avec l’autre est davantage présente dans les quartiers populaires que dans les quartiers habités par les couches supérieures et moyennes (Duhau et Giglia 2004b). En effet, dans leurs espaces de proximité, les classes populaires peuvent vivre deux sortes d’expériences urbaines : la rencontre éventuelle de l’inconnu et celle quotidienne du connu. Ainsi, les relations propres à l’urbanité anonyme ont lieu dans un espace local où les sujets se sentent « dans leur quartier », c’est-à-dire dans un cadre connu où ils entretiennent d’innombrables relations. De cette façon, la sociabilité « de quartier » et « l’urbanité anonyme » coexistent dans les mêmes rues à des moments distincts. Il est probable que ce mélange de relations de proximité et de relations anonymes et hétérogènes est un élément de la « qualité de vie urbaine » de nombreux quartiers périphériques, un ingrédient qui alimente à la fois le sentiment d’appartenance locale et celui d’être « connecté à la métropole et non d’être en marge de la métropole » (Duhau et Giglia 2004b).
Ces problématiques reposent sur le besoin de comprendre les nouvelles formes d’intégration sociale et l’habitabilité dans les grandes métropoles multiculturelles de la planète. La question sur le « comment vivre ensemble » est d’actualité, en raison des facteurs importants qui jouent en faveur de la séparation et de la fragmentation socio-spatiale, dans des conditions de conflictualité latente, avec de forts processus de polarisation. Au Mexique, les conflits récurrents sont liés à la possession et à l’usage de la terre entre les membres des communautés rurales des villages urbanisés, où s’affrontent la logique du droit privé et la logique dite des « us et coutumes » qui, en réalité, évoque un treillis de relations locales encore très peu étudié : la fermeture violente de rues ou leur réouverture tout aussi violente ; les conflits entre groupes de vendeurs ambulants qui luttent pour l’usage de l’espace 44  ; l’occupation pas toujours autorisée de l’espace public central par des manifestants qui s’oppose à l’ « impératif » de la circulation automobile, ou encore les expressions récentes de violence collective qui mêlent des groupes d’habitants se faisant justice eux-mêmes. Tous ces conflits ont, en commun, l’incapacité de différents sujets sociaux à reconnaître et à partager quelques règles communes — formelles ou informelles — concernant l’usage de l’espace public. En somme, il existe une forte dose de flexibilité mais aussi d’indétermination sur quelles sont les normes et qui sont ceux qui peuvent et doivent légitimement les appliquer. De ce point de vue, la métropole se présente à nous comme une immense scène de conflits, dont, par chance, la plupart demeurent à l’état embryonnaire ou potentiel. Reste à l’ordre du jour la question de savoir quels sont les représentations partagées, les arrangements informels, les codes permettant à des sujets culturellement si différents, de pouvoir vivre ensemble dans la ville de Mexico. Nous avons tenté de répondre à cette question en étudiant les conflits qui ont pour enjeu l’usage de l’espace public à partir de la prise en compte de l’existence de différents types d’habitats urbains. Lors de notre recherche, nous avons pris comme support une méthodologie qui recourt simultanément à des techniques de recherche qualitatives et quantitatives ainsi qu’à des études de cas menées avec l’ambition de construire une vision approfondie de la problématique abordée à l’échelle métropolitaine. De cette recherche ressort l’image d’une pluralité de villes ou d’ordres urbains, qui répondent à des logiques différentes les unes des autres : la logique des espaces ségrégués, celle des centres historiques, celle des grands ensembles HLM et celle des quartiers périphériques autoconstruits (Duhau et Giglia 2004a).

L’HABITER ET L’IMAGINAIRE URBAIN
Certaines études considèrent l’expérience urbaine d’un point de vue qui n’envisage pas nécessairement comme objet d’étude la ville dans son ensemble, tandis que d’autres sont axées sur les pratiques et le sens de l’habiter, ou bien sur l’imaginaire urbain et la construction de l’identité collective par les habitants de la métropole. Ces travaux étudient l’ habiter dans un sens large, ses différentes logiques, la production d’identité qui leur est liée, et la construction sociale de « lieux » définis comme des espaces dotés de significations collectives partagées. Des études récentes couvrent un vaste éventail de problématiques : les grands ensembles, les formes d’installation précaire dans les périphéries, les relations de voisinage et de proximité dans les quartiers populaires. Par exemple, lors d’une recherche menée dans un quartier de la périphérie est de Mexico, Soto Escutia analyse les logiques de l’habiter au niveau local basées sur la distinction opérée entre le sens et la fonction du cadre microlocal de proximité par rapport à un cadre plus vaste, celui du quartier, lié par tout un treillis de réseaux de parenté, de camaraderie et d’amitié (Soto Escutia 2003).
Il existe en outre une production interdisciplinaire d’études sur le logement collectif social qui met en évidence les conditions de vie dans ce type particulier d’habitat, les processus qui rendent possible l’accès à la propriété du logement ainsi que les problèmes qui surgissent à partir de l’administration des copropriétés (Giglia 1998 ; Villavicencio 2000). À la différence de ce qui se passe en France, au Mexique, l’accès au logement social se réalise toujours sous forme d’accession à la propriété. Cependant, bien qu’il soit présenté comme étant économique et qu’il soit subventionné par des organismes d’État, dans les faits, le coût d’acquisition est assez élevé. Il ne s’agit donc pas de logements destinés à répondre aux besoins des populations les plus pauvres. Pour ces derniers, la seule option reste celle du logement autoconstruit dans les quartiers périphériques, qui représentent plus de la moitié du territoire urbanisé de Mexico.
En ce qui concerne les relations de voisinage et les problèmes d’autogestion, ces études ont mis en évidence que la législation à ce sujet reste encore très incomplète, qu’il existe un état d’indétermination permanente dans l’application des règlements de copropriété et, de ce fait, qu’il est impossible d’imposer certaines règles de cohabitation minimales sans le consentement et la coopération des habitants. Des études remarquables ont aussi été menées sur certains bâtiments typiques du modernisme architectural mexicain, en particulier sur le Conjunto Urbano Presidente Aleman (CUPA), dessiné par Mario Pani, contemporain de l’Unité de Marseille conçue par Le Corbusier. Il constitue l’un des rares exemples au monde d’un grand ensemble de logements qui est apprécié par ses habitants. Cette construction a résisté à la dégradation et à divers tremblements de terre et elle se distingue par le fait d’accueillir une population déjà majoritairement âgée qui s’auto-définit par un fort enracinement au lieu où elle vit (De Garay 2002).
Divers travaux étudient aussi la production d’identité locale faisant appel à la mémoire collective. Maria Ana Portal a analysé le processus de transformation socio-spatiale d’un ancien quartier ouvrier et la perte des référents identitaires au passé. Les habitants ont décidé de s’unir au sein d’une association dans une tentative de retrouver les traditions et l’identité collective locales. Dans ce cas, l’enquête anthropologique s’insère dans un processus local de sauvegarde et de réinvention de la tradition (Portal 2003). D’autres études visent à saisir la logique des relations locales dans une zone de la ville où coexistent quartiers semi-ruraux et nouveaux lotissements modernes de la classe moyenne (Safa 1998). Il existe également des travaux consacrés à l’approfondissement de la réalité vécue des couches populaires à partir de la sociologie de la vie quotidienne, avec pour objectif « l’individu et la production de la société basée sur les pratiques et le sens que leur donnent les individus » (Lindon 1999).
Les études sur l’imaginaire urbain sont une autre façon d’approfondir le thème de l’habiter. L’un des fondements de ces analyses porte sur l’idée qu’une métropole comme Mexico ne peut être appréhendée uniquement via l’expérience concrète et que, par conséquent, les représentations sur la ville et l’urbain jouent un rôle fondamental dans la structuration de l’expérience et dans la construction du sentiment d’appartenance à la ville. Il s’agit ainsi de reconstruire le sens de l’habiter à partir de l’étude de certaines représentations partagées. Ce champ d’étude reconstruit les points de vue qui essaient de restituer la production d’une image commune de la ville et du sentiment de faire partie d’une même aire urbaine, malgré sa dimension pratiquement inimaginable. Les travaux se servent du recueil et de l’analyse des récits de voyages concernant les territoires urbains vécus ou imaginés, ainsi que des études consacrées à la compréhension de la fonction de certains médias, en particulier les informations retransmises à la radio. C’est surtout vrai pour les programmes qui se proposent de jouer les médiateurs entre le citoyen désorienté, lassé de ne pas trouver de solution à ses besoins quotidiens, et les institutions locales, caractérisées par une attitude que nous pourrions définir comme « systématiquement discrétionnaire et arbitraire » dès qu’il s’agit de répondre aux plaintes et aux requêtes, surtout en matière de services et de sécurité (Giglia et Winocur 1996). Ce domaine d’études porte une attention particulière sur le concept de « lieu » et de « sens du lieu ». Il s’agit des recherches concernant surtout la collecte de récits sur les lieux de la vie quotidienne et les lieux urbains emblématiques (Aguilar, Sevilla et Vergara 2001) qui tentent de reconstruire les différentes formes de sociabilité qui y sont liées : depuis les lieux liés à un « imaginaire global », tels par exemple les centres commerciaux et les parcs à thème, jusqu’à ceux dont les caractéristiques sont distinctes de la culture urbaine populaire, par exemple les salles de bal, les pulquerias 45 ou les salons de coiffure pour hommes.
L’expérience des nouveaux espaces globalisés, en particulier les centres commerciaux, dont la présence est sans aucun doute très importante à Mexico (Ramirez Kuri 1998 ; Cornejo 2001), fait actuellement l’objet d’études de différentes disciplines, depuis la géographie jusqu’à la science de la communication en passant par la sociologie, la psychologie et l’anthropologie. Certaines recherches soulignent l’impact de ces lieux sur l’environnement urbain, surtout lorsqu’ils s’installent aux dépens de lieux collectifs préexistants comme, par exemple, le cas d’un hypermarché Carrefour qui prend la place d’une bibliothèque de quartier. D’autres études mettent l’accent sur la relation privilégiée que certaines franges de la population juvénile — appartenant notamment aux classes moyennes et supérieures — entretiennent avec ces espaces dont l’attrait est d’être considérés par les parents comme des lieux « sûrs » ; il est possible, entre autre, d’y laisser les adolescents un vendredi après-midi, en l’absence d’espaces publics ouverts ayant les mêmes caractéristiques de contrôle et de surveillance.
Quelques travaux plus récents se sont centrés sur la compréhension du phénomène du commerce ambulant et ses différentes implications, surtout en rapport avec les conflits qui ont pour enjeu l’usage de l’espace public, les effets de dégradation de lieux ayant une valeur architecturale, urbanistique et environnementale, comme c’est le cas de la forêt de Chapultepec (Bonnafé 2005). Un autre point de vue, que nous pourrions définir comme étant plus proche de la perspective de l’anthropologie dans la ville, est celui des études sur les formes urbaines, ou sur la manière dont différents sujets sociaux et culturels expérimentent et construisent la ville : par exemple la ville des gays, de la classe moyenne, des ouvriers au chômage, etc. (Lizt 2001; Bazan 1999). Dans certaines de ces études, la ville et l’espace urbain apparaissent uniquement comme toile de fond alors que d’autres recherches ont comparé la dimension particulière de l’espace avec un type spécifique de pratiques sociales propre à certains acteurs urbains. Dans ces derniers cas, les recherches se consacrent à élucider le sens et les pratiques liés aux cadres spécifiques de sociabilité, en s’intéressant aux espaces et aux logiques de loisir dans la métropole, ou au sens attribué à certains lieux spécifiques, comme par exemple le salon de coiffure en tant qu’espace de mise en scène du masculin et d’une sociabilité liée à l’appartenance de genre.

POUR CONCLURE
Je considère que l’enjeu pour l’anthropologie pratiquée dans le champ des études urbaines mexicaines consiste à situer le point de vue de l’acteur et le regard « depuis l’intérieur » de la réalité étudiée, au centre de la problématique partagée avec d’autres disciplines. Cela est nécessaire si l’on veut éviter la dissolution de ce qui constitue un trait distinctif du modus operandi de l’anthropologie, c’est-à-dire la construction d’un savoir à partir d’un point de vue localisé, basé sur l’interaction avec les acteurs, sur la reconstruction du sens local de l’action et sur l’attention réflexive au rôle du chercheur dans ce processus 46 . Le premier pas de cette démarche consiste à se défaire des images du sens commun qui circulent sur les différents acteurs urbains, pour ensuite se consacrer à la compréhension des situations déterminées et nous mettre enfin en condition de « traduire » ces expériences en les rendant intelligibles par d’autres. Cela est d’autant plus difficile que les sujets dont nous voulons comprendre le point de vue sont pratiquement insaisissables de manière holistique. Nos interlocuteurs travaillent, étudient et se divertissent dans un nombre incalculable de lieux différents et l’anthropologue n’a pas accès à l’ensemble de ces espaces. C’est ainsi que la recherche anthropologique sur la ville doit, dans le même temps, rester localisée et être liée à un contexte qui dépasse le milieu local (Althabe et Sélim 1998). L’ethnographie multilocale ou ancrée en des lieux stratégiques peut contribuer à la reconstruction du sens de l’expérience urbaine pour la comprendre à travers son rapport avec les phénomènes macrosociaux pertinents. Les questions qui suivent sont quelques-unes de celles auxquelles l’anthropologie peut donner une meilleure réponse que d’autres disciplines : De quelle façon, différents sujets culturels — aux positions sociales diverses et habitant des lieux distincts — donnent-ils un sens à leur expérience urbaine ? Qui y a-t-il de commun entre les pratiques de ceux qui vivent dans les quartiers fermés et les pratiques de ceux qui vivent dans des villages en conurbation ou dans les ensembles multifamiliaux? Comment peut-on rendre le sens de l’expérience urbaine pour des sujets sociaux et culturels spécifiques et ensuite le traduire et le rendre intelligible pour d’autres sujets ?

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