Développement des territoires et prospective stratégique
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Description

Les acteurs des territoires se demandent comment orienter l'action collective. Faut-il privilégier les équilibres du court terme au détriment des questionnements sur le long terme ? Comment changer le modèle de développement, selon quel mode d'articulation du global au local, sachant que les degrés de liberté sont limités ? D'où un enjeu second, qui est celui de la méthode. Cet ouvrage est l'expression de la nécessité de "penser autrement pour agir autrement" et de construire de nouveaux outils de représentation des enjeux du futur pour l'action collective d'aujourd'hui.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2006
Nombre de lectures 76
EAN13 9782336257174
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection Administration et Aménagement du territoire dirigée par Jean-Claude Némery Professeur à l’Université de Reims Champagne-Ardenne Directeur du Centre de Recherche sur la Décentralisation Territoriale GIS GRALE CNRS
Administrer, aménager le territoire constitue une des missions fondamentales des Etats modernes. Gérer les espaces de quotidienneté et de proximité dans le cadre de la décentralisation et de la démocratie locale, assurer le contrôle administratif et financier de l’action publique, anticiper l’avenir pour assurer un meilleur développement grâce à la prospective sont les objectifs essentiels des pouvoirs publics.
Cette collection Administration et Aménagement du territoire doit répondre aux besoins de réflexions scientifiques et de débats sur cet ensemble de sujets.
Déjà parus
Christiane MARZELIER, Décentralisation Acte II. Chronique des assises des libertés locales, 2004.
Jean-Michel BRICAULT, Le sous-préfet d’arrondissement. Elément de modernisation de l’Etat en France, 2004.
Laurent DERBOULLES, (sous la dir.), Fonction publique d ’ Etat et Fonction publique territoriale : comparabilité et recrutements , 2004.
Fabrice THURIOT, L ’ offre artistique et patrimoniale en région. Proximité et rayonnement culturels, 2004.
François LEFEBVRE, Aménagement du territoire. Emergence d ’ un droit  ?, 2004.
Jean-Claude NEMERY (sous la dir.), Décentralisation et intercommunalité en France et en Europe, 2003.
Oladé O. Moïse LALEYE. La décentralisation et le développement des territoires au Bénin, 2003.
Jacques BEAUCHARD, Génie du territoire et identité politique, 2003.
César NOIZET, La coopération décentralisée et le développement local. Les instruments juridiques de coopération, 2003.
Attila BADÓ, La justice hongroise dans le cadre de l ’ intégration européenne, 2002.
Modeste CHOUAÏBOU MFENJOU, L ’ Afrique à l’épreuve du développement durable, 2002.
Christian LEMAIGNAN, Perspectives territoriales pour 2020, 2002.
Sommaire
Page de titre Page de Copyright AVERTISSEMENT ET REMERCIEMENTS INTRODUCTION PREMIERE PARTIE - DEBATS SUR LA PROSPECTIVE TERRITORIALE
TABLE RONDE N°1 : La prospective territoriale : tendances et contre tendances dans le champ de la pratique et de la recherche, avec : Kimon Valaskakis, Pierre Gonod, Fabienne Goux-Beaudiment, Ute Von Reibnitz, et Jacques Lévy TABLE RONDE N°2 : La prospective territoriale comme outil de réflexion collectif, de changement des représentations et de préfiguration des nouvelles politiques à travers des expérimentations en Europe et dans le monde, avec Toshiro Hayata, Hugues de Jouvenel, Michel Godet, Pierre Gonod, Kimon Valaskakis, Francesc Santancana TABLE RONDE N°3 : Les attentes des acteurs publics, des institutions et de la société civile en prospective territoriale, avec Francesc Santacana, Michel Sébillotte, Rémi Barré, Jean-Pierre Worms TABLE RONDE N°4: La spatialité et la territorialité européenne en devenir. Quels scénarios pour 2020, avec Charles Ricq, Michel Quevit, Klaus Kunzman, Guy Burgel, Xavier Gizard, Yves Paris
DEUXIEME PARTIE - COMPTE-RENDU DES ATELIERS
THEME I : Prospective Territoriale Synthèse réalisée par Guy LOINGER THEME II: Prospective et recomposition des territoires synthèse réalisée par Gerard-François Dumont SYNTHESE DU THEME III : Les phénomènes métropolitains et de métropolisation THEME IV : Territorialité et spatialité européenne
Bibliographie générale de prospective territoriale Du même auteur :
Développement des territoires et prospective stratégique

Guy Loinger
www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296006317
EAN : 9782296006317
Cet ouvrage est dédié à Michel de Bernardy, chercheur à Grenoble, décédé dans un accident de montagne quelques jours après la fin de la rencontre de Lille.
AVERTISSEMENT ET REMERCIEMENTS
Le 1 er forum européen de prospective régionale et locale date de la fin 2001. Réaliser un compte-rendu de cette manifestation qui a réuni plus de 300 personnes quatre ans après, a-t-il un sens ? Nous le pensons, car si le monde « bouge vite », les idées, les concepts et les pratiques n’évoluent pas au même rythme. Les analyses, les controverses développées dans ces pages sont toujours d’actualité. Il est même intéressant de mesurer le chemin accompli depuis, en s’appuyant sur cette rencontre comme point de référence. Car si les méthodes et les savoir-faire évoluent lentement, par contre, l’intérêt pour la prospective territoriale, et les attentes en matière de prospective dans le cadre de l’élaboration des projets de territoire ne se démentent pas.
Le courant est fort, il est vivant. il est donc important qu’une manifestation européenne de confrontation des pratiques et des enjeux comme celle qui a eu lieu dans le cadre de l’OIPR (Observatoire International de Prospective Régionale) en décembre 2001 laisse une trace, une mémoire. Un colloque remarquable a eu lieu les 18 et 19 décembre 2001 avec l’appui de la Région Nord Pas-de-Calais, de la Caisse des Dépôts et Consignation, de la DATAR, et du Gouvernement de la Wallonie. Cet ouvrage en rend compte. Un moment rare est ainsi pérennisé. Il restera comme un moment fort, comme un condensé d’une réflexion que nous continuons, jour après jour, à faire vivre dans les pratiques opérationnelles de prospective de nombreux territoires, de toute nature, de toutes tailles, et sur des enjeux extrêmement divers.

Cet ouvrage peut servir, aujourd’hui et demain, de point d’ancrage, de point d’appui pour fonder une pratique renouvelée de l’action sur et dans les territoires, et à travers eux, sur les enjeux des sociétés territorialisées, Car, au fond, la prospective territoriale n’est jamais qu’un instrument de la relation entre les acteurs et les citoyens, dans des lieux déterminés, qui sont à la fois les témoins de l’histoire et le socle, le support et le cadre de l’action pour agir et porter les aspirations de leurs habitants et de leurs citoyens.

Je remercie le Professeur Gérard-François Dumont, de l’Université de Paris IV, Odile Heddebaut, de l’INRETS, et Anne Androuais du CNRS, pour leurs synthèses d’ateliers, ainsi que Carine Prud’homme, stagiaire, pour sa participation à la mise en forme du compte-rendu final.

Guy Loinger
Secrétaire Général de l’OIPR
Délégué Général du GEISTEL
Chargé d’enseignement à l’Université de PARIS I
INTRODUCTION
LA PLACE DE LA PROSPECTIVE DANS LA CONSTRUCTION DU DISCOURS ET DES PRATIQUES DE DEVELOPPEMENT DES TERRITOIRES
Guy LOINGER
Université de PARIS I
OIPR/GEISTEL

1) De la prospective.
La prospective nous parle du futur, de notre futur. Elle nous dit que le futur nous interpelle autant que le présent. L’arbre que nous ne plantons pas aujourd’hui ne produira pas de fruits demain. Or dans un monde qui bouge vite, qui est en recomposition permanente, demain, c’est presque déjà aujourd’hui.

Quand on est en face d’un événement qui témoigne du changement, il est souvent trop tard pour agir, comme le rappelle souvent Michel Godet et Hugues de Jouvenel. Cette accélération du temps contextuel nous oblige à reconstruire en permanence les marges de manoeuvre, les degrés de liberté : c’est la simple application d’un principe de précaution aux aléas du futur qui nous pousse à prendre au sérieux la question des anticipations, pour agir quand il est encore temps d’agir, pour faire des prévisions actives qui engagent des processus, des projets et des décisions. C’est une façon de se prémunir contre le risque de passer à côté d’opportunités, ou de passer à côté d’enjeux majeurs, mais occultés dans le quotidien, laissés de côté. La prospective est l’expression d’un effort de lucidité, d’une volonté de regarder la réalité en face : pas seulement celle qui est là, comme une évidence, mais celle qui se dessine devant nous, celle que l’on hésite à voir, à désigner, à nommer, parce que cela dérange, perturbe les jeux ou les habitudes du moment.

La prospective est à la fois une technique et une sorte de culture qui repose sur quelques principes majeurs largement développés dans les ouvrages de base de prospective : C’est une attitude qui consiste à analyser globalement un phénomène, à la fois en soi et par rapport au contexte dans lequel il se trouve : c’est l’ensemble des facteurs qui constitue l’objet lui-même, et qui se traduit par un certain nombre d’interactions entre les facteurs, qui produisent l’objet comme système. C’est l’ensemble des interactions qui existent entre le phénomène et le monde extérieur, et qui pèsent souvent lourdement sur le système comme objet. Mais cette pression du monde sur les territoires ne les empêche pas d’exister, de s’efforcer de conforter leur existence. En tous les cas, comprendre les interactions entre les forces et les facteurs qui déterminent les trajectoires des territoires est essentiel : la prospective est une façon de penser la réalité dans sa globalité et dans son mouvement. C’est une attitude face au futur au sens où la prospective se distingue très clairement de l’analyse prévisionnelle qui consiste à penser le futur par simple extrapolation de tendance, par rapport à ce que l’on a connu dans la période antérieure. La prévision peut se justifier dans un monde « invariant » stable, qui se reproduit plus ou moins à l’identique. Elle perd beaucoup de sa signification dans un monde instable et en mutation rapide.
A cet égard, la prospective repose sur un postulat implicite : le futur est une inconnue, une énigme. On ne connaît pas le futur, même à une époque qui donne une aussi grande importance à la science, à la technologie et aux sciences prédictives. Le futur est d’autant plus une inconnue que l’univers de la complexité, qui est le nôtre, rend très instable et imprévisible le système.

Or la prospective, qui part de cette hypothèse, ne dit jamais ce qui va se passer, ce qui va advenir. Elle dit par contre que si tel événement se produit, alors, à contexte donné, telle situation peut s’imposer. Elle ne dit pas ce qui va se passer. Cela, elle le laisse aux prophètes ou aux devins. Elle dit seulement ce qui pourrait se passer. Dès lors, en prospective, l’essentiel consiste en la construction de systèmes d’hypothèses. Les scénarios ne sont jamais que des hypothèses sur le futur.

La prospective adopte une posture qui est d’abord critique, et qui est ensuite modeste, car elle reconnaît les limites de la capacité de penser le futur en ambiance complexe.

C’est enfin une attitude qui est basée sur le partage des idées, sur la co-construction collective des hypothèses du futur . Elle repose sur le postulat suivant : le futur n’est pas une donnée qui s’impose comme une sorte de fatalité, c’est un construit social, sociétal. Le futur est le produit de l’activité humaine : on se représente le futur, et en fonction de cela, on prend des décisions qui transforment le futur en une réalité à un moment donné de l’histoire.
Cela signifie que plus on pense collectivement le futur, dans une sphère, un lieu ou un milieu donné, et plus on se donne les moyens de faire correspondre le futur à ce que l’on souhaite qu’il soit : on rapproche le futur désiré du futur en train de devenir la réalité. De ce fait, la prospective, qui se fait en environnement plus ou moins ouvert, plus ou moins fermé, très fermé dans les entreprises, assez ouvert dans l’univers citoyen, celui des Collectivités, est une activité collective : c’est le côté participatif de la prospective. Ainsi la prospective est une attitude qui vise à comprendre la réalité d’une certaine manière, qui s’efforce de construire des représentations du futur en faisant des hypothèses sur le futur. La prospective construit des représentations en univers collectif, celui du débat, plus ou moins ouvert, plus ou moins fermé, plus ou moins délibératif, mais toujours en donnant une très grande importance à « délibération ».

Dans son versant territorial, la prospective est d’abord un outil d’aide à « penser autrement pour agir autrement » , c’est-à-dire :

1) Analyser de façon approfondie la réalité que l’on entend faire évoluer, observer les tendances à l’œuvre, les contraintes extérieures, examiner les dynamiques internes au territoire étudié en considérant qu’un territoire est une combinaison de systèmes, de logiques, d’organisations, de processus, analyser les signaux faibles, les phénomènes en émergence, être à l’écoute de la réalité, la rendre perceptible, visible et vivante.

2) Anticiper les changements , car il ne sert à rien de construire des politiques publiques pour demain en fonction de systèmes culturels de référence d’hier, et parce que, faute d’anticiper, on risque de rater des opportunités, des situations qui ne se représentent habituellement pas si on ne sait pas les saisir avant qu’elles deviennent des évidences pour tous.

3) Réagir aux changements avant qu’ils n’imposent leur système de contrainte.

4) Devancer les changements en étant « proactif », et anticiper la construction des conditions pour maîtriser les changements.

5) Elaborer collectivement les représentations du futur, car le futur n’est une fatalité que pour ceux qui ne se donnent pas le moyen de comprendre les logiques du changement, qui sont en réalité déjà là, devant nous. en nous. Or le futur effectif, réel, peut prendre la forme de représentations partagées sur des futurs souhaitables : c’est de ce point de vue un construit sociétal. C’est une oeuvre collective, que la notion de Projet de territoire donne à entendre.

Un Projet de territoire n’est pas un catalogue de projets divers, réunis dans un même document. C’est différent d’un exercice de planification par objectif. Ce n’est pas un programme d’activité, comme peut l’être par exemple un contrat d’agglomération. Un projet de territoire est un document qui fixe les orientations stratégiques d’un territoire, qui donne les grandes lignes de l’action publique à moyen et long terme, une dizaine d’années environ. On ne raisonne pas de la même façon quand on a à l’esprit un horizon à 2/3 ans, c’est-à-dire immédiat ou quand on vise un horizon à 10/15 ans, qui ouvre des perspectives, une « respiration » et qui rend possible une ambition, car il existe un lien fort entre l’horizon et l’ampleur de la logique de projet.

Dans cet esprit, on s’efforce de dégager des options stratégiques, des fils conducteurs, une philosophie de l’action : il ne s’agit pas de bâtir un mur, mais de faire le plan de la maison. Quelle pourrait être la maison du souhaitable et du possible pour un territoire à l’horizon 10, 15 ans, telle est la question qui est posée et que la prospective territoriale nous aide à poser.

2) La prospective territoriale resituée dans son contexte.
Les travaux portant sur la place de la prospective dans l’élaboration de projets de territoires, à différentes échelles allant du niveau régional au niveau local, et des documents d’aménagement urbain ont permis de mettre en évidence les points suivants :

1) Une assez grande diversité de contextes de l’activité de prospective : la prospective est appliquée par de nombreux acteurs situés dans des contextes différents et pour des finalités très diverses : des territoires (des « acteurs-territoires ») acculés à des problèmes graves qui impliquent une reprise en main sur les déterminants fondamentaux des territoires (situation de type : « dos au mur »), des territoires en recherche d’idées nouvelles capables de mobiliser la société civile locale ( situation de type : « second souffle »), des territoires qui craignent de s’affronter à des impasses à terme, qui ont conscience de risques nouveaux et qui s’efforcent d’avoir un comportement « proactif » en anticipant les risques et en adoptant une démarche volontariste avant que les événements ne les conduisent à des attitudes défensives et à court terme ( situation de type « nouveau cap »). Enfin, des territoires qui visent à repenser les formes de gouvernance, de relation entre les différentes catégories d’acteurs concernés par le management des territoires (situation de type : « nouvelle alliance »).

2) Une assez grande diversité de méthodes de travail, sans qu’il y ait un lien direct et mécanique entre le contexte et les réponses dans le champ des méthodes : des territoires en crise peuvent réduire leur activité de prospective à une vague désignation des enjeux afin d’obtenir des fonds publics dans une attitude opportuniste, ou pragmatique, alors que d’autres territoires peuvent profiter d’une crise pour procéder à une analyse en profondeur des causes et des effets de leur situation, et « remettre les enjeux à plat » de façon à se donner une véritable « vision », forte et cohérente pour rebondir à moyen terme. Inversement, des territoires qui vont relativement bien peuvent tout aussi bien se passer d’une recherche en nouvelles finalités et en nouvelles stratégies, en considérant que les bonnes fées qui leur ont permis de « tirer leur épingle du jeu » dans le passé leur permettront de trouver les bonnes réponses à l’avenir. D’autres voudront profiter de l’acquis et des marges de manœuvre du moment pour aller plus loin, pour amplifier la dynamique acquise, pour ne pas perdre les positions acquises, qui sont souvent, dans le contexte actuel, instables, pour « resserrer les boulons » d’une société civile locale que les périodes d’expansion ont tendance à segmenter, entre ceux qui réussissent le mieux et des catégories plus fragiles.

3) Cette diversité de « prise en considération » du champ de la prospective lient moins aux situations objectives locales qu’à des comportements d’acteurs, à des attitudes de leaders locaux, souvent des politiques, mais parfois des personnalités clairvoyantes au sein de la société civile, et parfois, il ne faut pas l’oublier, des agents de l’Etat, Préfets ou fonctionnaires qui se saisissent de la prospective comme d’un levier pour « penser ensemble » et donc créer des univers de consensus collectifs.
4) Il serait erroné de dire que l’activité de prospective est une « découverte » , qui tomberait du ciel dans le contexte actuel, contexte incontestablement plus « ouvert », en terme d’incertitudes et de concurrence, voire de compétition entre les territoires, davantage qu’il y a une vingtaine d’années. Il est vrai que la prospective s’affiche clairement comme un outil de pilotage stratégique d’autant plus utile que le contexte est incertain, l’horizon plus brouillé, les comportements économiques et sociétaux volatiles, soumis à des effets de mode aléatoires sur des horizons courts. La prospective apparaît ainsi comme un outil d’intelligence collective inscrit sur une trajectoire de demande croissante.

Cependant, les travaux que nous avons menés avec Claude Spohr dans le cadre de l’étude « Prospective et planification territoriale » (Cahiers de la DRAST, n°19, mars 2004), montrent que la prospective est un univers connu depuis fort longtemps, notamment dans le champ de la planification territoriale. Mais, un peu de belles innovations que l’on range dans un placard, la prospective n’a pas servi à l’image dans le passé à grand-chose, notamment dans le champ de l’aménagement : d’abord elle a fait l’objet d’une confusion permanente avec l’analyse prévisionnelle : baser une stratégie de croissance urbaine à vingt ans en extrapolant une courbe de croissance démographique n’a jamais tenu lieu d’activité de prospective. Ensuite, la place de la prospective dans les grands documents d’aménagement et d’urbanisme fait en général penser, quand elle existe, à une gestuelle, ou à une posture, à un comportement d’apparat plus qu’à un travail sérieux.

En parlant de prospective, on désigne une orientation de l’esprit, d’ouverture à l’esprit du futur. Mais cela ne suffit pas. Il faut de la rigueur, un esprit méthodique, analyser les facteurs ou les déterminants des phénomènes étudiés, mettre en évidence la « systémique de l’objet ». Mais ce n’est que le début du processus d’étude. Il convient d’élaborer des hypothèses sur les dynamiques du système pris globalement comme de chacun de ses constituants. Il faut prendre le temps d’analyser à la loupe les facteurs émergents et les signaux faibles de chacun des déterminants, et d’en faire une lecture générale par réarticulation entre les variables ou sous-systèmes, procéder à l’analyse détaillée des logiques de chaque élément, considérer ses liens avec le monde extérieur comme avec les autres éléments du système territorial. Ainsi, les liens entre la prospective et les théories de la complexité sont manifestes.

Et il convient de donner à ce travail toute son épaisseur humaine, vivante, ce que la notion de jeux d’acteurs exprime clairement, mais qui n’est jamais simple à mettre à jour, car les jeux d’acteurs sont souvent occultes, ou marqués par des doubles discours, des zones d’ombres et de lumières. Les territoires présentent un aspect « boîte noire » ; il y a le dit et le non dit, le côté cour et le côté cuisine. Or une bonne analyse territoriale doit mettre en lumière cette réalité multidimensionnelle. C’est la raison pour laquelle, on ne peut pas faire de la prospective « en chambre », dans une tour d’ivoire. La prospective doit être capable d’affronter et de mettre en scène les discours, les pratiques sociales, tout en prenant de la distance.

Rude exercice, souvent parsemé d’embûches, car les acteurs, y compris ceux qui entendent construire un discours de prospective, ne veulent pas toujours que l’on jette une lumière crue sur la réalité du territoire, sur ses faiblesses ou ses carences. Souvent, on observe que les études de prospective ne vont pas aussi loin qu’on pourrait le souhaiter, car des scénarios trop tranchés, des images trop contrastées peuvent heurter l’esprit de consensus plus ou moins « mous » qui animent bien des décideurs. D’un côté, on veut des discours forts, mais on ne s’en donne pas toujours les moyens, par crainte de retombées négatives. La prospective est de ce point de vue un exercice difficile, qui implique de la maturité et du savoir-faire : éclairer les enjeux sans brusquer les positions, mettre à jour les dissensions pour parvenir in fine à créer les fils rouges d’une action collective partagés et assumés. Il vaut toujours mieux le débat à froid, dans un cadre organisé et géré collectivement, que des conflits parfois lourds de conséquence en cours de processus réel.

La prospective fonctionne à ce sujet comme une assurance contre les débordements ex post et contre les dérapages incontrôlés une fois que les options stratégiques sont prises. Ce qui n’élimine d’ailleurs pas les risques de conflits ou de crises, mais permet sans doute de mieux préparer le terrain, de « déminer » les situations délicates. Ainsi, le lien entre la prospective et la gouvernance est fort, il est au cœur d’une sorte de modernité, qui ne se contente pas de pratiques technocratiques, qui entend créer un espace pour des représentations alternatives. afin de mieux assurer l’émergence de choix collectifs collectivement assumés et partagés.

Alors que la prospective des années soixante-dix quatre-vingt-dix était une prospective d’affichage plus que de contenu, une prospective qui a souvent servi d’alibi à des pratiques de planification imposées et non discutées, sur des paradigmes considérés à priori comme évidents (la croissance, la technologie. la mobilité, l’individualisme, la résolution des problèmes de société par la marche en avant de l’économie, l’environnement conçu comme une sorte de décor de théâtre...), la prospective d’aujourd’hui est plus ouverte, moins l’expression de choix pré-décidés, pour ne pas dire pré-mâchés.

Et c’est une prospective beaucoup plus ouverte sur la lecture fine des phénomènes de société, plus « sociologique » si l’on veut. Et c’est une prospective qui intègre davantage la logique des temporalités complexes et enchevêtrées, pour un même territoire, voire une même catégorie d’acteur, qui prend en considération la multiplicité des échelles de temps et d’espace en un lieu donné. De ce fait, elle est plus relative, car elle ne considère pas qu’un espace est un cadre qui se suffit à lui-même. Il ne s’agit que de territorialités relatives. Un territoires est une entité située dans d’autres territoires, comme un territoire est fait de territoires. Ce qui donne également toute son importance à la question du lien, entre facteurs, entre processus, entre enjeux : le lien compte autant, sinon plus que l’objet lui - même .

Mais, du coup, la prospective d’aujourd’hui nous permet de repenser le lien entre la connaissance et l’action, parce qu’elle ne mystifie pas l’action. Elle la relativise : décider n’est plus cet acte « magique » qui se fait en dehors ou à côté des processus. Décider n’est qu’une forme de processus parmi d’autres. L’acte politique du décideur ne se raisonne qu’à l’aune de l’ensemble des processus multiples qui opèrent la réalité d’un territoire, et qui produisent la dynamique, la trajectoire d’un territoire. Et l’action d’aménager n’est qu’un moment dans un processus collectif, et d’ailleurs pas le plus important ; c’est aussi une façon de dire que c’est d’abord la société civile d’un territoire qui est le véritable acteur, celui qui change la donne, qui agit. L’acteur public n’est au mieux que le metteur en scène des processus de sociétés à l’œuvre dans un territoire.
3) Pourquoi la prospective territoriale connaît un nouvel essor ?

Si une société locale doit tout d’abord s’efforcer de “fonctionner”, de répondre aux aspirations élémentaires d’une société, elle doit « penser » afin de définir une stratégie d’action et une vision partagée de son devenir. Elle doit « penser pour agir » et pour définir un sens collectif qui est le substrat de l’action, ce qu’il est convenu d’appeler un projet.

La « pensée stratégique », dans le champ territorial, est la chose la plus banale et ancienne qui soit. A l’époque de Colbert, Vauban faisait déjà de l’aménagement du territoire : la carte actuelle de la France, en terme de limites frontalières, correspond dans ses grandes lignes aux places fortes que cet architecte-ingénieur hors pair a bâti sur l’ensemble du pourtour du territoire national de l’époque, y compris sur ses façades maritimes, face aux risques d’invasions par voie de mer. En d’autre terme, la planification de l’organisation du territoire est une ancienne et constante doctrine de l’Etat en France qui a été servie par des générations d’ingénieurs, ceux de Ponts et Chaussés, des Eaux et Forêts etc.

La planification territoriale est une activité qui a marqué en particulier l’existence des systèmes urbains depuis des siècles, et qui continue, dans des formes nouvelles, à se développer. Ainsi en est-il de l’élaboration des S.C.O.T., des P.L.U. et des D.T.A... Mais, c’est précisément à ce niveau que la question du lien entre l’action prise au sens de programmation et la pensée au sens d’élaboration de stratégies, ou d’activité de management territorial, pose un problème.

En effet la culture de la planification est une culture «fermée» : on suppose que l’on peut maîtriser la dynamique d’une réalité, d’abord en la mettant en scène, comme une maquette de la réalité, un peu à l’image d’un modèle réduit dont on voudrait se servir pour comprendre pourquoi telle ou telle fonction ne satisfait pas les objectifs que l’on attend d’elle. Les diagnostics jouent souvent ce rôle. Le problème de la planification sur base prévisionnelle, c’est qu’elle suppose que le futur est la reproduction à l’identique de ce qui a prévalu jusqu’alors, avec seulement une différence de dimension, mais pas de « nature ». Mais dans un monde instable, incertain, et de plus « à rationalité limitée », ce qui est le cas de l’univers dominant actuel, dans lequel aucun acteur n’a une visibilité claire et certaine de l’ensemble des jeux possibles entre les différents acteurs, l’analyse prévisionnelle apparaît comme un mode de penser le futur largement dépassé.

De fait, ce mode de pensée est de plus en plus contesté. La fin de l’ère Plan-Prévision est concomitante avec l’émergence d’une autre période, la période Plan-Prospective, ou encore Programmation-Prospective.

Ainsi, l’époque où l’on programmait des investissements considérables, comme le cas des Villes Nouvelles de l’Ile-de-France, sur la base d’une activité prévisionnelle non critiquée, est largement révolue : le manque de moyen oblige à faire des choix plus judicieux, à être «plus intelligent » si l’on veut: la prospective est l’outil privilégié de cette intelligence collective retrouvée.

Longtemps, la planification, urbaine par exemple, a consisté en l’extrapolation simple des tendances démographiques de la période inter-censitaire antérieure à un horizon de vingt ans, sans se poser de questions sur le bien-fondé du type de croissance, sur les taux de croissance, sur la dynamique du champ sociétal et de ses liens avec le champ économique ou technologique, l’évolution des systèmes de valeur, le sens des choses. Ce type de rapport à la question du futur a eu pour effet de déprécier relativement cette activité. Ce silence de la pensée a généré la nécessité de se doter de nouveaux outils de travail, de nouveaux paradigmes pour fonder le discours sur la réalité et son devenir. C’est de ce point de vue que la prospective apparaît comme une réponse.

Non pas la réponse, mais comme une réponse qui n’esquive pas la question de la complexité du rapport du présent au futur, et à travers cela, la question du rapport de la décision collective à l’instant t par rapport, d’une part aux tendances des processus dans le futur, et d’autre part du souhaitable et du désirable dans le futur.

Autrement dit : est-ce qu’une société (locale) peut se projeter dans le futur, et ensuite, est-ce que, compte tenu des contraintes actuelles et des marges de manœuvres supposées dans une temporalité à venir, il est possible de « penser » un projet déterminé, spécifique et original, et enfin, est-ce qu’il est possible d’en tirer des logiques de choix pour orienter le « système » actuel dans une direction dont le sens résulte d’une réflexion et d’une pensée stratégique... Cette hypothèse est une hypothèse lourde, difficile à concevoir, et à mettre en œuvre.

En effet, quand nous disons que les territoires doivent se mettre en situation de “penser” leur devenir, nous voulons dire qu’ils doivent se doter d’un ensemble d’outils permettant de se doter d’une “vision”, d’une représentation de leur situation, de leur potentiel, de leur place ou de leur position. Mais toute la difficulté tient au fait dans le système socio-politique actuel dominant, qu’il existe une forte tendance à dissoudre toute tentative d’expression collective des enjeux, et d’enfermer les pratiques collectives dans l’univers de la vie sociale privée.

Il est difficile dans ces conditions de faire émerger un projet collectif d’intérêt commun, et ensuite de le faire porter par un jeu d’acteurs suffisamment cohésif pour que l’intention se traduise en processus de mise en œuvre. Sans « pilote dans l’avion »., ni renvoi à une scène publique qui donne une légitimité au discours collectif, il y a peu de chance pour qu’une intention collective sérieuse puisse voir le jour, ni qu’elle se traduise par une modification de l’ordre des choses. La prospective n’a de sens, dans le domaine territorial, que si la pensée du futur peut se transformer en processus collectifs pour atteindre le futur souhaité.

Encore faut-il qu’il y ait un « espace » permettant de faire un mouvement itératif entre le présent comme vécu et un futur comme besoin et comme désir d’autre chose, et entre les deux, des acteurs et des pouvoirs pour basculer de l’un à l’autre. Dès lors que la scène publique considérée comme l’interprète de l’intérêt commun se dissout, ou n’est plus qu’un cadre parmi d’autres, la prospective comme représentation d’une pensée qui précède et qui fonde l’expression volonté collective, n’a plus grande signification.

Ainsi la prospective comme outil de la connaissance et de recherche des solutions les mieux adaptées à une situation donnée, entre dans le champ du pilotage en ambiance complexe et agité. Par petite brise et mer tranquille, point n’est besoin d’une activité de prospective. Mais par mer agitée, il convient de comprendre autrement pour agir autrement... Cependant, il convient de préciser la nature des changements dans le champ de préoccupation des acteurs, et les implications de ceux-ci dans le champ des réponses des spécialistes ou des experts en prospective territoriale .

Le fait est qu’il existe dans les territoires, une tendance à donner une importance croissante à l’activité de prospective. L’intérêt, voire une fascination, mêlée d’appréhension pour la prospective territoriale s’explique pour ses diverses raisons. Raisons d’espérer, et d’avancer dans une démarche qui est vivante, innovante, ouverte sur la connaissance d’un monde complexe, mais qui n’abandonne jamais l’idée qu’il est possible de changer le monde, de l’infléchir dans des directions voulues et pensées.

La prospective est indissociable d’un certain optimisme raisonné. « Il fait passer, comme le dit joliment Hugues de Jouvenel, le rêve au crible de la raison ». Mais au cœur de cette démarche, il y a justement le rêve, le rêve de croire encore et malgré tout que l’avenir peut être meilleur que le présent, que l’on peut construire un futur dont nos enfants seront fiers, ou plus modestement, qui ne sera pas un enfer, un univers dégradé par rapport à ce que les générations actuelles leurs livrent.

Ainsi, le lien entre la prospective et le développement durable est fort, il désigne l’articulation entre une méthode, la prospective et une finalité, le développement, mais le développement autrement.
Introduction générale au Forum de prospective régionale et locale de Lille 2001.

Jean-François Caron, Ancien Vice-Président de la Région Nord Pas-de-Calais, en charge du développement durable, de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement.

Au nom du Président Daniel Percheron, je suis heureux de vous accueillir dans cette Région. Je remercie l’OIPR qui a choisi Lille pour ce premier Forum Européen de Prospective. Nous avons lancé le dispositif Schéma Régional d’Aménagement du Territoire (SRADT) il y a un peu plus de deux semaines. A ma connaissance, la Wallonie, a engagé un exercice identique de prospective. Nous sommes dans une phase de relance des logiques de planification territoriales.

Il y a certes des questions liées à la conjoncture mais il y a aussi, dans ce retour de la planification et de la prospective, le sentiment, que face à des sociétés qui évoluent ou des changements qui s’accélèrent, il est plus que jamais important de donner du sens, de planter des repères et d’esquisser l’avenir. Ce n’est pas facile. Mais la nécessité d’anticiper devient de plus en plus impérative, si on a à cœur l’exigence du développement durable. Partir d’une logique de la demande et non pas d’une logique d’offre, c’est le premier challenge. Se demander comment il est possible de mieux analyser les impacts de nos choix dans les champs économiques, sociaux et environnementaux, et donc comment arriver à raisonner de façon plus transversale, est le deuxième challenge. Troisième challenge : comment mieux prendre en compte la dimension du long terme.

Quel projet voulons-nous, pourrait-on dire ? Et, c’est là que j’introduirai une notion. Comment faire en sorte que cette action prospective soit la plus collective et la plus participative possible.

Mais aussi, il faut insister sur le fait que le développement territorial est aujourd’hui de moins en moins lié à des critères géographiques, à des critères physiques, et de plus en plus lié à la capacité d’un territoire de se doter d’un projet, de définir qui fait quoi, ce qui pose la question de la qualité des jeux d’acteurs.
L’exigence d’une approche participative repose sur une exigence démocratique consistant à associer le plus d’acteurs possibles. Mais c’est aussi une nécessité si l’on veut que le projet soit véritablement le projet de tous et, qu’il vive et se débloque.

Je vous remercie de votre participation et j’espère que vos travaux seront les plus productifs possibles.

Michel Forêt, Ancien Ministre de l’Aménagement du Territoire, de l’Urbanisme et de l’Environnement de la Région wallonne.
Je suis venu en voisin et aussi en acteur de notre terrain commun, européen. Nous avons là un espace territorial sur lequel la prospective régionale et la prospective territoriale appellent à réflexion, à travail et surtout à travail commun.
Je remercie l’OIPR d’avoir eu la volonté d’organiser ce forum.

La présidence de l’Union Européenne que la Belgique a exercé au cours de ces six mois et qui touche à sa fin, a connu plusieurs moments. Voici quelques mois, j’ai eu le plaisir et l’honneur de présider le Conseil informel des Ministres de l’Aménagement du territoire de l’Union européenne, et, j’ai pu mesurer le souhait commun des quinze Etats membres de fonder leur volonté politique commune sur de nouvelles bases qualitatives.

Nous avons eu à évaluer l’évolution du Schéma de Développement de l’Espace Communautaire, le SDEC. Mais nous avons aussi pu confirmer le rôle de la politique d’aménagement du territoire dans le cadre de la volonté d’élargissement de l’Union. Si la politique d’aménagement du territoire ne figure pas dans les traités, elle est de plus en plus présente dans les esprits européens.

Sur la dimension urbaine des enjeux territoriaux, lors de la finale du concours Europan, cette rencontre a traduit un champ de réflexion dynamique qui nous a permis, une fois encore, de constater combien l’échelle urbaine doit dorénavant être plus repensée en terme d’échelle humaine. De plus, nous avons constaté combien les espaces se réorganisent dans le contexte de nouvelles fonctions.
Au-delà de l’histoire et de la géographie, l’avenir nous incite et nous impose même de réfléchir ensemble. Au travers de nombreuses démarches déjà entamées, il s’agit pour nous de poursuivre l’élaboration d’une vision stratégique de nos perspectives d’avenir. Le gouvernement wallon a adopté en mai 1999 le Schéma de Développement de l’Espace Régional, le SDER. Un des objectifs de ce schéma est d’intégrer la Wallonie dans le contexte européen et, plus directement, avec toutes ses régions voisines. De son côté, la région Nord-Pas-de-Calais, a entrepris, en application de la loi Voynet, l’élaboration d’un Schéma Régional d’Aménagement et de Développement du Territoire.

Chacune de nos régions, doit réguler en interne et en externe ses tensions, si l’on souhaite atteindre cet objectif de cohésion territoriale.

Merci à vous de m’avoir donné cette occasion d’une brève communication et surtout à chacun d’entre vous, excellent travail. Je me réjouis de vous entendre, je me réjouis de vous le dire.

Jean-François STEVENS, Professeur à l’Université de Lille 2 Epistémologie de la prospective en Nord Pas-de-Calais
En tant qu’ancien animateur de la Mission prospective du Conseil régional Nord Pas-de-Calais, et au nom du comité d’organisation de ce Forum, nous avons eu le grand plaisir d’accueillir cette initiative de Guy Loinger, ce cinquième colloque de l’OIPR.

En France, des démarches diverses ont été et sont entreprises dans des logiques de décisions différentes et selon des méthodes différentes. Mais, nous savons aussi, de par notre position à l’intersection de plusieurs plaques culturelles, la britannique, la nordique, l’allemande et la française, que, via d’autres approches — le foresight, les structures Plan, les Esquisses de structures, les visions spatiales- des politiques publiques territoriales sont construites et menées et qu’elles semblent efficaces.

C’est pourquoi, nous attendons beaucoup de ce forum, dans notre esprit français cartésien, pour comprendre pourquoi, en réponse à des enjeux contemporains souvent identiques, telle ou telle démarche est-elle adoptée ?
Pourquoi tel ou tel point d’entrée est-il emprunté dans une chaîne qui paraît rationnelle, qui devrait aller de la perception des enjeux à la volonté politique, donc au pilotage d’une démarche prospective permettant de définir des objectifs, ceux-ci se déclinant enfin en schémas ?

Il semble bien que, confrontés aux mêmes enjeux, les sujets et les objets de la prospective, les sociétés et les milieux réagissent différemment.

Et nous pouvons témoigner de notre propre expérience, celle notamment de la métropole lilloise qui vous accueille et qui a “bifurqué” entre 1986 et 1995 pour se dynamiser à un niveau plus complexe sans qu’aucune des démarches “patentées” de prospective n’y ait été réellement suivie ou menée à terme : Il y a eu création d’une dynamique faite de refus de l’inéluctable, de visions, d’échanges informels, de rencontres d’acteurs mais aussi bien sûr de démarches institutionnelles, de travaux d’universitaires engagés, etc.

Informalité, décloisonnement, communication, pragmatisme et utopie ont été mêlés,... mais peut-être sommes-nous un peu flamands ?

Si je m’interroge néanmoins sur les origines logiques de cette attitude nordiste, sur l’épistémologie de cette prospective en Nord, je crois possible de mettre en évidence 3 ou 4 éléments :

1. C’est d’abord, pour nos territoires et dans les mutations contemporaines, de développement qu’il s’agit.
Le développement est une notion faussement familière. La réalité que recouvre le mot facile de développement est complexe et redoutable .

Si la croissance est relativement simple, au moins pour les économistes, puisqu’elle correspond à l’accroissement de grandeurs économiques accompagnées de changement de structures économiques, le développement reste un mouvement assez exceptionnel dans l’histoire, faut-il le rappeler, durant lequel une société quitte la cohérence d’anciennes structures pour une nouvelle logique dont la signification est difficilement évaluable selon les paramètres anciens . Ce sont les structures mentales et institutionnelles, les comportements et les organisations qui doivent se modifier. Le paradoxe du développement est de concilier l’évidente prégnance des structures ayant naturellement tendance à se perpétuer et le nécessaire progrès qui suppose mouvement et réorganisation.

Il s’agit de combiner filiation et rupture. Le rôle de la prospective, comme le disait Pierre Calame est de réduire le décalage entre les questions d’aujourd’hui, des comportements d’hier et des institutions d’avant hier !

2. Ceci est particulièrement vrai pour une société, archétype du système industriel, comme le Nord Pas-de-Calais.
En moins de deux siècles, une cohérence sociale, politique, humaine et urbaine s’était constituée pour relever les défis renouvelés de l’épopée industrielle. Le primat de la productivité avait modelé les rapports sociaux de production, l’espace, les villes, le débat politique et, plus encore, les comportements de chacun - employeurs ou travailleurs - par rapport à la formation, à la santé, à la recherche, c’est-à-dire, à l’avenir, dans une conception d’une éternelle reproduction de la puissance acquise.

Les enjeux contemporains conduisent maintenant à un transfert de logiques, caractéristique du processus de développement. C’est toute la complexité d’un système humain qui est à prendre en compte, ce qui nécessite des modes de pensée et d’actions pluralistes et ce qui nous engage à aborder les dimensions de la culture et des institutions comme champs essentiels de la dynamique territoriale.

Le rôle de la prospective est ici d’aider à retrouver ensemble le moyen d’avoir une action collective et de comprendre ce qui se passe. Il s’agit de construire une intelligence collective, dans un premier temps, puis des actions collectives au moment où, précisément, la compréhension des phénomènes n’est possible que dans la prise en compte de la complexité des différentes facettes de toute chose.

3. La troisième leçon de notre expérience est que dans ce passage qui modifie le cœur de la complexité d’un système, le rôle du pouvoir est fondamental comme élément dynamique.
En retenant l’ancienne définition du pouvoir de Jean Lhomme comme “capacité consciente d’exercer une influence nette”, il ne s’agit pas uniquement du pouvoir politique et de la décision publique mais aussi du pouvoir économique des entreprises, du pouvoir “social” des syndicats et associations, du pouvoir de la connaissance scientifique et du pouvoir des médias.

L’action de ces pouvoirs se manifeste, dans le développement, certes au niveau du changement des comportements mais aussi de la transformation du milieu  : Elargissement des horizons, transformations des utilités, “rendre l’utopie consommable et faire de l’espoir un profit”, mais aussi allégement des coûts engendrés par la rupture des anciennes cohérences, éducation, conduite du changement ; mais encore investissements dans les infrastructures nouvelles.

C’est en gardant à l’esprit ces différents objectifs que le pouvoir doit piloter différemment selon les moments. Effectivement, la prospective permet d’ouvrir des espaces de liberté dans les évolutions globales, de repérer les ruptures et les émergences, d’apprendre à innover grâce à une culture et à une pratique de la rencontre des acteurs qui deviennent un nouveau “capital social”, et finalement d’être un exercice de démocratie. Elle n’épuise cependant pas les nécessaires domaines d’intervention du pouvoir pour le développement ni la nécessité de penser en terme de “système de pouvoir”.

4. Enfin, une quatrième origine logique de notre approche de la prospective se trouve dans les leçons retirées de l’évaluation récemment faite du Schéma Prospectif de l’OREAM-Nord de 1971.
Il s’agissait d’un schéma volontariste d’aménagement raisonné qui a fortement marqué les esprits. Il définissait des enjeux, des périmètres pertinents, de grands axes de structuration de l’espace. Il fut le seul en France à être approuvé en Conseil des ministres, ce qui n’empêcha pas la non-réalisation de ses principaux éléments !

Sans rentrer dans le détail de sa méthode, de son contenu ni de son évaluation, il apparaît d’abord clairement qu’il s’agissait d’une préoccupation nationale d’aménagement à long terme et non pas de développement économique et social régional ; et c’est pourquoi les questions démographiques et d’emploi sont restées tabous.

Il est intéressant de noter ensuite les éléments du schéma qui ont permis les équipements réalisés : en fait, on a créé des populations et des espaces qui n’existeraient jamais mais qui ont permis ces investissements.

L’important aujourd’hui est la question de la gestion politique de la prospective et des schémas. Comme le disait Winston Churchill, “Que la stratégie soit belle est un fait, mais n’oubliez pas de regarder le résultat !”

Voilà quelques réflexions sur nos approches nordistes et surtout sur nos questions.
PREMIERE PARTIE
DEBATS SUR LA PROSPECTIVE TERRITORIALE
TABLE RONDE N°1 : La prospective territoriale : tendances et contre tendances dans le champ de la pratique et de la recherche, avec : Kimon Valaskakis, Pierre Gonod, Fabienne Goux-Beaudiment, Ute Von Reibnitz, et Jacques Lévy
Kimon Valaskakis est ancien professeur de sciences économiques à l’université de Montréal. Il a été président fondateur de l’Institut Gama, institut de prospective, et plus récemment ambassadeur du Canada à l’OCDE jusqu’à fin 1999. Enfin, il est à l’origine d’une initiative internationale, le Club d’Athènes, qui s’intéresse à la question de la gouvernance mondiale.

Pierre Gonod a été nommé au Commissariat Général du Plan en 1946. Il a eu l’occasion de fréquenter les pères fondateurs du CGP : Gaston Berger, Bertrand De Jouvenel, Pierre Massé et bien d’autres encore. Ensuite, il a dirigé un programme d’étude en transfert technologique en faveur de l’Amérique latine. Puis il a été conseillé auprès de l’Institut International d’Études Sociales du BIT. Il a donné un cours de prospective à l’Université de Grenoble, Prospective, Économie et Société qui est la première initiative de ce genre à l’université française. Il a été récemment conseillé en prospective auprès de l’Institut National de la Recherche Agronomique et il anime l’atelier Prospective et Complexités qui incite, dans le cadre de l’association pour la pensée complexe d’Edgar Morin et de Le Moigne. Il a réalisé avec Guy Loinger, pour la DATAR, une étude « méthodologie de la prospective régionale (GEISTEL). Il a publié en 2003, à l’INRA, « Matières à repenser le développement durable et d’autres développements » (collection Bilan et Prospective).

Fabienne Goux-Baudiment est responsable d’un organisme qui se veut davantage un centre de recherche privé qu’un bureau d’études, le Cabinet proGective. Elle est membre du bureau exécutif de la World Future Studie Federation. Elle a publié plusieurs ouvrages de prospective territoriale : « Donner du futur aux territoires. Guide de prospective territoriale à l’usage des acteurs locaux », édition du CERTU, 2000 et « quand les territoires pensent leur futur », Edition de l’Aube, 2001

Ute Hélène Von Reibnitz, Allemande, réside en France depuis 1993. Elle dirige un cabinet de conseil en prospective et développe des méthodes et des outils pour la prospective. Elle réalise des études pour des organisations, des entreprises, dans différents pays d’Europe et au Moyen Orient.

Jacques Lévy , géographe et philosophe, est Professeur à l’Université de Reims, auteur de nombreux ouvrages de géographie, dont notamment, en coopération avec M. F Durand et Denis Retaillé, le monde, espace et systèmes, éditions Dalloz, 1993.

Séquence 1. Les différences de terminologie : les approches française et anglo-saxonne
Fabienne Goux-Baudiment pense qu’aujourd’hui en France le terme de prospective recouvre essentiellement une vision normative à l’opposé du forcast aux Etats-Unis notamment.
Le concept de forsight émerge actuellement, il puise ses origines dans le Visionning japonais ou l’élaboration de « visions », dans les années soixante.

Sur le plan des méthodes, ces travaux étaient réalisés dans des groupes mixtes composés de chefs d’entreprise et de responsables de l’Administration destinés à élaborer de nouvelles politiques en matière de recherche et développement. Cette pratique s’est développée et c’est en Angleterre que cela a pris le maximum d’extension avec le concept de Nation Forsight . Aujourd’hui, la Commission européenne essaye, à travers le programme « Foren », d’imposer le terme de Regional Forsight . Or, le terme de Forsight . représente la capacité à anticiper l’avenir. En français, la traduction exacte serait le terme prévoyance. Mais, le terme de prévoyance, en français, est utilisé dans un autre sens. On essaye de bâtir une représentation du futur aujourd’hui en fonction de l’image qu’on en aura demain. Le problème est qu’aujourd’hui la notion de Forsight se développe à grands pas alors que le milieu des prospectivistes n’intègre pas, ou difficilement cette notion de « vision ».

Pour Kimon Valaskakis la prospective est une science de l’action dont l’objectif est de réduire la zone d’ignorance qu’est l’avenir, afin de mieux le préparer, pour le transformer. La prospective étant un tout, une continuité dans le temps, la vision prospective doit être ancrée sur l’histoire. La question n’est pas seulement de faire de bonnes prévisions, mais de faire des prévisions susceptibles d’être prises au sérieux. Or là, il y a un « grand écart » entre les acteurs et les penseurs. Les acteurs n’ont souvent plus le temps de penser, et les politiques ont des représentations du futur assez superficielles. D’un autre côté, les penseurs sont rarement appelés à agir ou à peser sur les décisions. Alors, les chercheurs ont tendance à penser dans le vide, ils écrivent des articles qui sont lus par d’autres penseurs, mais qui n’ont qu’un impact assez faible. Il est donc important de faire le lien entre les penseurs et les acteurs de façon que la prospective accède au statut de science de l’action.

C’est pour cette raison que Kimon Valaskakis distingue clairement le souhaitable et le faisable. Un jeu de scénarios débouchant sur un plan stratégique doit satisfaire ces deux critères. Le souhaitable, par souci d’améliorer l’état des choses existant, de satisfaire une exigence de progrès. Mais il faut aussi que le souhaitable soit faisable. Si la prospective ne satisfait pas les deux critères, ce n’est pas de la bonne prospective.

Pour Ute Hélène Von Reibnitz , la prospective consiste à anticiper, et se préparer, même pour l’imprévu. C’est penser les alternatives et réfléchir avant que les événements ne se produisent. Il s’agit également de développer des réflexions par rapport à des situations que l’on ne pense pas probables au moment où on les exprime.

Se préparer à l’improbable est l’une des tâches majeure des prospectivistes, en tant qu’acteurs, politiques ou consultants ou chefs d’entreprises.

Se préparer à des situations d’une autre nature que celle que l’on connaît actuellement, et ne pas uniquement chercher à exprimer des idées que l’on souhaiterait voir se concrétiser dans l’avenir, au sens de prospective des souhaitables. La prospective est cette activité qui permet aux acteurs de tirer leur épingle du jeu, non pas quand tout va bien, mais quand les choses vont mal. La prospective a une vocation d’alerte, d’aide à la prise de conscience selon laquelle les situations les mieux assurées peuvent se retourner. Rien n’est intangible, qu’il s’agisse d’Etat, d’entreprises ou de territoires, et il faut penser aux aléas du futur.

Pour Pierre Gonod , la prospective repose sur une tendance de l’humanité d’anticiper. Il y a donc toute une histoire des formes d’anticipation, dont la prospective est l’une de ses formes moderne. On peut à cet égard édifier une histoire globale des futurs. Or dans la notion d’histoire globale des futurs, il y a le mot global.

Et cela est décisif parce que, qui dit global dit nécessité d’opérer la transversalité entre des apports, entre les problèmes, entre la multidisciplinarité et donc des apports divers. Or il y a là une butée. La butée tient à deux mots. C’est l’interdisciplinarité et la complexité. Le problème principal c’est de repenser la prospective, non pas comme une simple « boîte à outils ». Il faut savoir la mettre en oeuvre avec discernement, et il faut considérer qu’il s’agit d’un mode de pensée, dans lequel les deux mots clés sont : complexité et incertitude.

Des problèmes nouveaux apparaissent, notamment le fait qu’il y a un nombre croissant d’universitaires s’intéressant à la prospective, alors qu’ils n’y sont pas toujours bien préparés.

Jacques Lévy , développe ses idées à propos de la peur du futur qui existe dans le monde de la recherche en sciences sociales. Il y a là un paradoxe, en ce sens que la présence du futur, dans toutes les actions humaines, fait que le futur devrait être, sinon un objet central, du moins qu’il devrait imprégner l’ensemble de la recherche sur le monde social, et, concernant l’aménagement du territoire, le monde des acteurs et des décideurs.

Chaque domaine de l’action et du changement a ses futurs, donc le futur devrait imprégner tout l’univers de l’action sur le changement.

Mais, face à ce besoin, il y a un double phénomène qui fait que le monde de la recherche, particulièrement en France, est très réticent à s’emparer de la question du futur en tant qu’objet de recherche, qu’on la décline sous forme de prospective ou d’autres formes. Il y a à cela une bonne et une mauvaise raison.

La bonne raison, c’est d’abord le fait qu’on se soit souvent trompé à propos du futur, en raison de l’abstraction de la complexité des dynamiques sociales. Et ensuite, l’idée que la prévision du futur puisse être utilisée pour des entreprises de destruction du présent. Autrement dit, le futur comme ressource du totalitarisme., pour dire les choses de façon brutale, crée et engendre une prudence qui n’est pas illégitime. Dès lors, prudence oblige, la tendance est de se contenter de bien comprendre le présent, de ne pas se tromper de présent. Mais là il y a un piège. Car, justement, ne pas se tromper de présent, implique de prendre en compte la part du futur qui est dans ce présent. C’est là que la prudence trouve ses limites.

Il semblerait que la mauvaise raison, c’est, “la figure de l’intellectuel eschatologique européen”, c’est-à-dire celui qui joue constamment les Cassandre, ne voulant jamais identifier les tendances en cours quand elles sont positives, quand elles apportent du mieux à la société. Il y a également cette figure qui ne pense le futur que de façon cassante, structuraliste, c’est-à-dire qu’il y a un présent qui succède à un autre présent d’une façon magique, et en fin de compte sans que le processus qui conduit du temps T0 au temps T1, soit pensable ou pensé.

Ces choses là pèsent dans la culture intellectuelle et ne sont pas favorables à l’hypothèse visant à prendre en considération le futur dans la pensée du présent. Il y a donc un passif mais ce passif est en train d’être levé.

Séquence 2. De la réalité de la notion de territoire et de territorialité
Guy Loinger , rappelle que chaque acteur, chaque individu, tout le monde est tourné vers le futur dans le présent et, le futur comme mode de vie devient quelque chose de banal, d’ordinaire. Il est d’autant plus urgent de penser et de se pencher sur ce futur qui est déjà là.

Le deuxième volet abordé est celui de la question de la prospective appliquée aux territoires . Et, à l’intérieur de cet univers là deux aspects. Les territoires et, ensuite, la prospective des territoires.

Dans un premier temps, les territoires. Est-ce que les territoires existent encore ? il a été dit que c’était de moins en moins la géographie qui est le facteur structurant des territoires alors que c’est de plus en plus, l’organisation, les hommes, les processus. Or, la mondialisation, l’accélération des changements technologiques engendrent des processus puissants de déstructuration et de restructuration des territoires, en tant que systèmes organisationnels et comme cadre de l’organisation des systèmes qui opèrent sur et dans les territoires.

Certes, la géographie est toujours là, mais la substance vivante des territoires, leur dynamique et leur devenir sont avant tout dépendants de leur capacité à construire des organisations efficaces dans le contexte actuel. La question est de savoir ce que sont les territoires aujourd’hui, quels sont leurs devenirs en tant que cadre structurant de la société.

Jacques Lévy rappelle que lorsque l’on parle de « fin des territoires » ou, de fin de la géographie, il faut savoir ce que l’on veut dire. Inversement, on voit émerger d’autres types d’espaces, notamment les espaces-réseaux qui mettent à mal la notion classique de « territoire étatique ». Ca veut dire que la dimension spatiale de la réalité change. Ce sont les processus qui dominent. Les lieux sont faits d’hommes et de processus. L’intérêt est de comprendre les lieux comme réalité humaine et donc, à partir de cette posture, il n’y a pas déclin de la problématique des lieux. Il y a eu trois mutations dans l’espace qui représentent le « fond de carte » de toute prospective territoriale.

La première mutation, c’est l’achèvement de l’urbanisation dans nos pays. Et ça, tous les experts, chercheurs et acteurs n’en ont pas encore pris la pleine mesure, bien sûr en raison aussi du fait que, voir les choses comme cela, amène à modifier assez profondément le système et l’organisation politique du pays. Or,il y a là des défenseurs acharnés retranchés de la ruralité, car elle est une ressource politique majeure dans le jeu politique national.

La deuxième mutation, c’est qu’après avoir vécu dans une société « d’assignation à résidence », qui a été le propre des sociétés rurales et industrielle, nous sommes maintenant passés à la société d’individus mobiles . C’est à la fois un changement plus général que l’espace, c’est-à-dire le passage de la communauté à la société, de la Gemindschaft à la Geselschaft , de la société où les liens entre les individus sont imposés à une société où les liens entre les individus sont choisis. C’est un processus long qui n’est pas achevé. Mais aussi, c’est un changement en matière de maîtrise des lieux. Enfin, les choses « sales » comme le tourisme et la télévision sont fondamentales pour comprendre le passage à une société de la mobilité généralisée.

La troisième mutation, ce sont les nouveaux, ressorts de l’identité. On passe, par rapport à l’époque industrielle, du site au milieu, c’est-à.-dire d’une situation où l’espace est composé d’une série de localisations thématiques, caractérisé par le fait qu’on localise un objet sans se préoccuper réellement des autres objets qui peuvent être co-localisés ou situés dans l’environnement immédiat. Cela, c’est le monde, finalement peu politique des acteurs. Ils vont localiser des objets urbains sans se préoccuper de ce qu’il y a à côté. Alors, à partir du moment où il y a une urbanisation généralisée, la question de l’urbanité se pose, c’est une question du milieu, c’est la question du patrimoine, pour autant que la notion ait encore un sens aujourd’hui, mais également de la patrimonialisation de l’héritage des époques précédentes par rapport à notre espace, ce qui pose la question du milieu, de sa gestion et de sa transmission. Enfin, la question de la mondialisation pose la question du milieu, parce que finalement c’est le monde entier qui devient notre espace de vie et notre patrimoine commun.

La question de l’habitabilité des espaces se pose, et donc pas seulement celle de l’occupation, pas seulement celle de la projection d’une usine sur un site, mais de l’habitabilité de soi-même et des autres dans l’espace, puisque, en habitant un lieu, nous pouvons le rendre aussi inhabitable aux autres qu’à nous-même. Par ricochet, cette question d’habitabilité paraît désormais centrale.
Guy Loinger remercie Jacques Lévy et fait référence à Edgar Morin qui a écrit un ouvrage important qui s’appelle La terre patrie  : la terre comme jardin, c’est « notre » jardin, c’est notre maison. il faut s’en occuper, il faut le cultiver, sinon, livré aux processus qu’il subit, il ne peut plus devenir que l’ombre de lui-même, et par voie de conséquence, se retourner contre l’homme lui-même, ce démiurge présomptueux.

Kimon Valaskakis , met en évidence quatre tendances ou cotendances, en ce qui concerne la territorialité, sur la base de ses propres observations et des travaux de l’OCDE sur les tendances mondiales.

La première tendance, ce qui favorise la géographie, c’est le déclin de l’autorité des États Nations, conséquence de la mondialisation. Il est possible d’observer une fuite d’autorité allant vers la base sociétale et le sommet de la pyramide des systèmes organisationnels au niveau planétaire. Le mouvement vers le haut se traduit par un transfert d’autorité en faveur de la création d’organisations supranationales comme le FMI, l’Union européenne, l’OMC. Vers le bas, il y a un transfert de pouvoir qui prend la forme d’une certaine décentralisation, même dans les États unitaires, et beaucoup plus dans les États fédérés avec de nouvelles clés de répartition de la souveraineté. Et, il existe également la fuite d’autorité latérale, avec l’émergence d’acteurs non étatiques.

Un bilan a été fait lors de la dernière année à l’OCDE. L’OCDE, ce sont les trente pays les plus riches du monde. Une liste des cent unités les plus puissantes du monde, pays ou entreprises, en comparant chiffre d’affaires avec PIB a été réalisée. Dans la liste des cent premiers, il y avait 49 pays et 51 entreprises. Et Général Motor aurait été le pays numéro 23.

Et si Général Motor fusionnait avec cinq autres entreprises de la liste, il pourrait accéder au G7 en tant que puissance économique. Autrement dit, on voit bien dans ce cas l’existence d’acteurs non étatiques légitimes.

Or ces entreprises ont leur géographie et spatialité propre, qui s’impose par rapport à la spatialité politique traditionnelle, qui est celle des Etats. Les territoires sont là, mais ils ne sont plus pilotés par les mêmes acteurs, par les mêmes logiques. La territorialité existe toujours, mais elle a changé de bord, de sens. Est-ce que les territoires politiques sont pour autant vidés de leur sens ?

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