Emergence d une région
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Description

Où en sont les régions françaises depuis leur création voici un quart de siècle ? Le cas du Limousin, que l'auteur a présidé pendant 18 ans, montre comment une région peut conduire des politiques originales, mieux adaptées aux particularités de son territoire. Il ne faudrait pas qu'en l'assimilant au département ou en limitant le champ de ses compétences, on empêche la région, partenaire principal de l'Etat et de l'Union européenne, de remplir en France le rôle qui, partout ailleurs, est le sien.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 103
EAN13 9782336262628
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296113015
EAN: 9782296113015
Emergence d'une région

Robert Savy
Du même auteur
— La sécurité sociale en agriculture dans la communauté économique européenne, thèse de doctorat, LGDJ « Bibliothèque de droit social », Paris, 1965, 392 p.
— La sécurité sociale en agriculture , série « Études et Documents », n° 78, Bureau international du travail (BIT), Genève, 1970, 260 p.
— Droit public économique, Dalloz, coll. « Mémentos », 1 re éd., Paris, 1977, 188 p.
— Robert SAVY, Michel FROMONT, L’intervention des pouvoirs publics dans la vie économique , « Étude de droit comparé, tome I: Institutions et politiques », PUF, coll. « Publications de la faculté de droit et de sciences économiques de Limoges », Paris, 1978, 518 p.
— Droit de l’urbanisme, PUF, coll. « Thémis », 1996, 683 p.
— L’épreuve du temps. Écrits autour du droit public, 1966-2006 , PULIM, coll. « Droit public », Limoges, 2007, 424 p.
Logiques Juridiques
Collection dirigée par Gérard Marcou
Le droit n’est pas seulement un savoir, il est d’abord un ensemble de rapports et pratiques que l’on rencontre dans presque toutes les formes de sociétés. C’est pourquoi il a toujours donné lieu à la fois à une littérature de juristes professionnels, produisant le savoir juridique, et à une littérature sur le droit, produite par des philosophes, des sociologues ou des économistes notamment
Parce que le domaine du droit s’étend sans cesse et rend de plus en plus souvent nécessaire le recours au savoir juridique spécialisé, même dans des matières où il n’avait jadis qu’une importance secondaire, les ouvrages juridiques à caractère professionnel ou pédagogique dominent l’édition, et ils tendent à réduire la recherche en droit à sa seule dimension positive. A l’inverse de cette tendance, la collection Logiques juridiques des Éditions L’Harmattan est ouverte à toutes les approches du droit. Tout en publiant aussi des ouvrages à vocation professionnelle ou pédagogique, elle se fixe avant tout pour but de contribuer à la publication et à la diffusion des recherches en droit, ainsi qu’au dialogue scientifique sur le droit Comme son nom l’indique, elle se veut plurielle.
Dernières parutions
Frédéric WILLEMS, La face cachée des magasins d’usine , 2009.
Ali Cenk KESKIN, Pour une nouveau droit international de la concurrence, 2009.
Matthieu HOUSER, L’intervention de l’État et la coopération entre communes , 2009.
Alexandre CIAUDO, L’irrecevabilité du contentieux administratif français, 2009.
Çagla TANSUG, La régulation des services publics de réseau en France et en Turquie. Électricité et communications électroniques , 2009.
Pierre BOURDON, Le contentieux indemnitaire de la nullité du contrat administratif , 2009.
Philippe BILLET, Michel DUROUSSEAU, Gilles MARTIN et Isabelle TRINQUELLE (sous la dir. de), Droit de l’environnement et protection de la santé , 2009.
Valérie RAJASINGAM PATHIRAJ, Les atteintes au corps féminin. Loi et sanction des violences physiques , 2009.
Michel LASCOMBE, Le droit constitutionnel de la V e République, 2009.
Pour Jean
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Du même auteur Logiques Juridiques - Collection dirigée par Gérard Marcou Dedicace Liste des sigles et abréviations Avant-propos Prémices
1964. Un embryon d’administration régionale 1972. L’établissement public régional André Chandernagor (1974-1981) : la région vue de la Creuse Louis Longequeue (1981-1986) : la région vue de Limoges
1. - VERS UN ESPACE POLITIQUE RÉGIONAL?
Chapitre premier - Les dernières années de l’union de la gauche 1986-1992 Chapitre II - L’invention de la gauche plurielle 1992-1998 Chapitre III - La consécration de la gauche plurielle 1998-2004
2. - VERS UN POUVOIR RÉGIONAL?
Chapitre IV - La région, nouveau lieu de pouvoir Chapitre V - La région dans le système de gouvernance territoriale Chapitre VI - La région dans l’espace national et européen
3. - VERS DES POLITIQUES RÉGIONALES ?
Chapitre VII - Les politiques d’initiative régionale Chapitre VIII - Les compétences partagées Chapitre IX - L’éventail des partenariats
4. - QUESTIONS FINALES
LA QUESTION DE LA TAILLE DES RÉGIONS LA QUESTION DU POUVOIR POLITIQUE RÉGIONAL LA QUESTION DE LA CLARIFICATION DES COMPÉTENCES RÉGIONALES LA QUESTION DES RESSOURCES DES RÉGIONS UNE EXCEPTION FRANÇAISE ?
Liste des sigles et abréviations
ADF Association des départements de France ADIMAC Association pour le développement industriel du Massif Central ADS Alternative pour la démocratie et le socialisme (parti) AFPA Association nationale pour la formation professionnelle des adultes AMF Association des maires de France ANER Association nationale des élus régionaux APAMAC Union des chambres de commerce de métiers APP Ateliers pédagogiques personnalisés ARD Agence régionale de développement ARE Assemblée des régions d’Europe ARF Association des régions de France ATCRL Agence technique et culturelle régionale ATOS Personnels administratifs, techniques, ouvriers et de services BFM Bibliothèque francophone multimédia CAEN Conseil académique de l’éducation nationale CAMBA Chambre d’apprentissage de la maçonnerie et du béton armé CARIF Centre d’animation et de ressources de l’information sur la formation CCCA Comité central de coordination de l’apprentissage CCI Chambre de commerce et d’industrie CCRE Conseil des communes et régions d’Europe CDI Centres de documentation et d’information CEE Communauté économique européenne CERES Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (parti) CESR Conseil économique et social régional CFA Centres de formation d’apprentis CFE-CGC Confédération française de l’encadrement - Confédération générale des cadres (syndicat) CGCT Code général des collectivités territoriales CGPME Confédération générale des Petites et Moyennes Entreprises CIADT Comité ministériel d’aménagement et de développement du territoire CIAT Comité interministériel pour l’Aménagement du Territoire CIEL Centre intermodal d’échanges CJD Centre des jeunes dirigeants CNADT Conseil national d’aménagement et de développement du territoire CNASEA Centre national pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles CNER Conseil national des économies régionales CNI Centre national des indépendants et paysans CNRS Centre national de la recherche scientifique CODAB Commission de développement de l’arrondissement de Bellac CODER Commission de développement économique régionale CODESO Comité de développement du Sud-Ouest COREF Comité régional de coordination de l’emploi et de la formation professionnelle COTER Commission de la cohésion territoriale CPLRE Congrès des pouvoirs locaux et régionaux de l’Europe CPNT Chasse, pêche, nature et tradition (parti) CPP Centres permanents professionnels CRDL Contrats régionaux de développement local CREEL Comité régional d’expansion économique du Limousin CRT Comité régional du tourisme CSU Union chrétienne-sociale en Bavière (parti) DATAR Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale DEUST Diplôme d’études universitaires scientifiques et techniques DGF Dotation globale de fonctionnement DOCUP Document unique de programmation DORSAL Développement de l’offre régionale de services et de l’aménagement des télécommunications en Limousin DVG Divers gauche (parti) EBL Ensemble Baroque de Limoges EMB École des métiers du bâtiment ENAD École nationale d’art décoratif ENSCI École nationale supérieure de céramique industrielle ENSIL École nationale supérieure d’ingénieurs de Limoges EPALA Établissement public de la Loire et de ses affluents EPR Établissement public régional FACLIM Fonds d’art contemporain du Limousin FEDER Fonds européen de développement régional FEOGA Fonds européen d’orientation et de garantie agricole FIF Festival internatiolal des Francophonies FLEPNA fédération limousine de protection de la nature FRAC Fonds régional d’art contemporain FSE Fonds social européen GE Génération écologie GIAT Groupement industriel de l’armée de terre (Tulle) GIP Groupement d’intérêt public HQE Haute qualité environnementale IGP Identification géographique protégée ILCOD Institut limousin de coopération décentralisée INRA Institut national de la recherche agronomique INSERM Institut national de la santé et de la recherche médicale IUT Instituts universitaires de technologie LCR Ligue communiste révolutionnaire (parti) LEI Lieu d’échange d’informations LEP Lycée d’enseignement professionnel LGV p. 308 LOTI Loi d’orientation des transports intérieurs MDC Mouvement des Citoyens (parti) MNR Mouvement national républicain (parti) MPF Mouvement pour la France (parti) MRG Mouvement des radicaux de gauche NI Non inscrit NTIC Nouvelles technologies de l’information et de la communication OFIVAL Office de l’élevage (lait et viandes) OID Opération intégrée de développement OIE Office international de l’Eau OIP Observatoire interrégional du politique ONG Organisation non gouvernementale PAC Politique agricole commune PC Parti communiste PDZR Programme de développement des zones rurales PIB Produit intérieur brut PNR Parc naturel régional POLT Paris-Orléans-Limoges-Toulouse (projet) PRDF Plan régional de développement de la formation PS Parti socialiste RCEA Route Centre-Europe-At- lantlique RDT Réseaux de diffusion technologique RENATER Réseau national de télécommunications pour la technologie l’enseignement et la recherche RPR Rassemblement pour la République RTT Réduction du temps de travail SAFER Société d’aménagement foncier et d’établissement rural SFIO Section française de l’Internationale ouvrière SGAR Secrétaires généraux pour les affaires régionales Sq Sequiturque (et le/la suivant) SNCF Société nationale des chemins de fer français SNI Syndicat national des instituteurs SRADT Schémas régionaux d’aménagement et de développe- ment du territoire SRU (loi) Loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains STS Sections de techniciens supérieurs SUM Société de l’Usine de la Marque (Tulle) SYMIVA Syndicat mixte de Vassivière TDF Télédiffusion de France TER Transport express régional TGV Train à grande vitesse UCCIMAC Union des chambres de commerce et d’industrie du Massif Central UDF Union pour la démocratie française (parti) UDL Union pour le développement du Limousin (UDL) UIMM Union des industries métallurgiques et minières ZIP Zones d’implantation numériques prioritaires
Avant-propos
J’ai eu la chance de vivre de l’intérieur les premières années d’une région. J’ai été élu à la présidence du conseil régional du Limousin en mars 1986, quand la première élection des conseils régionaux au suffrage universel a fait des régions des collectivités territoriales. J’ai cessé d’exercer ces fonctions dix-huit ans plus tard, en mars 2004, au terme de mon troisième mandat. Je n’ignore pas les limites de cette expérience : le Limousin est seulement l’une des vingt-deux régions métropolitaines, et il faudrait une étude élargie à l’ensemble des régions pour savoir si son cas est commun ou, au contraire, singulier. Il m’a semblé pourtant qu’au moment où va sans doute s’ouvrir un débat de fond sur la réforme de notre organisation territoriale, l’exemple du Limousin pouvait apporter des éléments utiles pour une connaissance plus concrète de la réalité de l’institution régionale, et pour une réflexion sur son rôle actuel et son avenir. Telle est, au-delà de la dimension d’histoire locale qu’il comporte, l’ambition de cet ouvrage.
Il s’agit ici, en premier lieu, d’un témoignage sur la réalité d’une région française. La région est mal connue. Les rares travaux existants s’intéressent principalement aux élections régionales, un thème familier de la science politique. Ils nous apprennent que les campagnes portent bien davantage sur les problèmes nationaux ou départementaux que sur les questions régionales, et que la région est prise entre la nation et le département. Il est vrai que la région, une institution émergente, a du mal à trouver sa place parmi les pouvoirs, installés depuis longtemps, de l’État et du département. Mais elle ne se réduit pas aux élections régionales. Le cas du Limousin permet de mieux mesurer ce qu’elle est aujourd’hui, et d’identifier les défis qu’elle doit relever pour être reconnue.
En 1986, il n’existait pas d’espace politique régional. L’élection, depuis le choix des candidats jusqu’au scrutin, en passant par la campagne électorale, se déroulait dans le cadre du département ; on a pu dire que le conseil régional était seulement le regroupement de délégations départementales. C’est seulement en 2004 qu’une dimension régionale, encore timide, est apparue, avec une tête de liste commune pour l’ensemble des listes départementales. Le débat électoral a porté principalement sur des enjeux nationaux même si - on le verra en Limousin - les thèmes régionaux tiennent une place croissante au fur et à mesure que la région s’installe dans la vie publique locale. Aujourd’hui, un espace politique régional autonome s’esquisse ; il ne s’est pas encore affirmé et les projets du Comité pour la réforme des collectivités territoriales (dit comité Balladur), en liant dans l’élection région et département, portent en eux sa condamnation.
Il n’existait pas davantage de pouvoir politique régional. Mais, devenue collectivité territoriale, la région s’est rapidement organisée comme nouveau lieu de pouvoir, avec son assemblée délibérante, son assemblée consultative, un exécutif stable, des services administratifs, des ressources. L’évolution de ses effectifs et de ses budgets illustre sa montée en puissance malgré le handicap de majorités politiques parfois fragiles et la concurrence institutionnelle avec les départements ou les villes. Elle est devenue le partenaire privilégié de l’État, voire de l’Union européenne, dans la déclinaison de leurs politiques. C’est ce qui s’est passé en Limousin comme ailleurs.
Il n’existait pas, non plus, de politiques régionales. L’établissement public régional d’avant 1986 n’avait pas les moyens juridiques, matériels ou humains de les concevoir et de les conduire. En dix-huit ans, en Limousin, j’ai vu naître des politiques régionales. Les principales, partagées avec l’État - économie, formation, transports - visent à adapter une politique nationale aux besoins propres de la région. D’autres font participer la région, dans des domaines très divers - culture, tourisme... - à tout un éventail de partenariats. D’autres enfin, engagées à l’initiative de la région sur la base de la clause générale de compétences - qu’il serait fâcheux de supprimer sans avoir pris le temps de réfléchir aux conséquences - ont pour objectif de satisfaire des besoins propres à chaque région : ainsi, pour le Limousin, la politique d’accueil et le service public régional du haut débit.
La réalité régionale se trouve aujourd’hui dans la manière dont la région exerce son pouvoir et dans les politiques qu’elle conduit. Je me suis efforcé, à travers la situation que je connaissais, d’en montrer la richesse et la complexité.
Les élus régionaux de 1986, puis leurs successeurs, ont eu à inventer la région. Ils ne pouvaient se référer à aucun héritage, et ils connaissaient mal le système régional des grands pays européens, au demeurant étranger à la tradition administrative française. Ils étaient favorables à une plus grande décentralisation : ils en attendaient un progrès de la démocratie, une meilleure réponse aux besoins locaux, une modernisation de la gestion publique. Mais, au-delà de ce fond commun très général, ils avaient du rôle de la région des visions très différentes, que la décentralisation leur permit d’exprimer. Les élus du Limousin avaient, eux aussi, leur conception de la région, il m’a semblé d’ailleurs que sur ce point la majorité, de gauche, et son opposition se rejoignaient largement.
Pour nous, la région n’avait pas à s’affirmer contre l’État, seul capable pour longtemps encore - s’il en a la volonté - de garantir la cohésion nationale et une égalité suffisante entre les citoyens et entre les territoires. Or l’État est menacé. Par l’idéologie libérale dominante qui souhaite, par principe, restreindre son rôle. Par l’Union européenne, qui l’a déjà privé de sa souveraineté monétaire et d’une partie de ses compétences économiques. Par le courant d’idées de « l’Europe des régions », porté par quelques régions riches d’États fédéraux (Bavière, Flandre...), ou fortement régionalisés (Lombardie, Catalogne...) désireuses d’échapper à l’autorité de leur État national et au devoir de solidarité qu’il leur impose au profit des régions les plus faibles. Pour les élus régionaux du Limousin l’État devait conserver un rôle prépondérant dans toutes les politiques publiques dont dépend l’égalité entre les citoyens, et notamment l’éducation - au moins pour les diplômes, les programmes et les enseignants - la protection sociale, les relations de travail... Seules les autres politiques pouvaient, selon nous, faire l’objet de transferts de compétences au profit d’autorités décentralisées. Dans ce cadre, la région était prête à jouer son rôle.
Nous pensions que, pour être utile, la région devait avoir un rôle différent de celui des communes et des départements. Or toutes les conditions de la concurrence et du désordre sont réunies : la Constitution et la loi mettent toutes les collectivités territoriales sur le même plan, sans hiérarchie ni tutelle; beaucoup de compétences sont partagées entre plusieurs niveaux d’administration; la clause de compétence générale permet à chacun de s’occuper de tout. La région, nouvelle venue en 1986 dans le paysage institutionnel, devait à tout prix éviter d’entrer en concurrence avec les autres pouvoirs locaux.
Pour éviter ce piège, nous sommes partis du postulat selon lequel, à la différence des communes et des départements, la région n’était pas une institution de proximité. Son mode d’élection rend ses élus moins proches des citoyens que les élus municipaux ou cantonaux. Son horizon spatial et territorial est plus large : cohésion de son territoire, prise en considération des enjeux à moyen et long terme plutôt que réponse à des besoins immédiats. On trouvera presque à chaque page de cet ouvrage les signes de cette spécificité régionale. C’est dans le cadre de la région que se déclinent les principales politiques nationales et européennes : la région est portée davantage vers la prospective, les interventions immatérielles, le travail en réseau, le partenariat avec le monde socio-économique; elle est la seule à disposer d’un conseil économique et social. Cette conviction que la région occupait une place singulière parmi les collectivités territoriales a été notre feuille de route dans l’élaboration de nos politiques régionales. Nous savions que nous étions moins bien placés que la commune pour gérer les services de proximité à la population ou l’occupation des sols, et que le département pour nous occuper d’action sociale, de routes ou d’équipement rural... Notre « cœur de métier» était ailleurs. Cette façon de voir le rôle de la région ne nous préparait guère à accueillir favorablement l’étonnante suggestion du comité Balladur de faire élire ensemble les responsables des régions et des départements.
C’est dans cet état d’esprit que la majorité régionale a travaillé, de 1986 à 2004, à l’émergence de l’institution régionale en Limousin. Notre expérience est à la fois banale et singulière : elle s’est déroulée selon les mêmes règles que dans toutes les régions françaises ; mais chaque région a ses particularités, dont elle doit tenir compte. Le Limousin a les siennes. Il n’est plus en 2004 ce qu’il était dix-huit ans plus tôt. Il a certes conservé quelques-uns des traits qui, à travers son histoire, ont construit sa personnalité. Mais il a été pris, comme les autres régions, dans les grandes mutations des dernières décennies, qui l’ont changé et qui ont déterminé largement le contenu des politiques régionales.
Parmi les constantes du Limousin on trouve la force de son identité régionale, soulignée régulièrement par l’Observatoire interrégional du politique (OIP) qui le met, avec la Bretagne et l’Alsace, dans les premiers rangs des régions françaises. On trouve sa fidélité à la gauche, qui lui a permis de résister à l’offensive conduite par Jacques Chirac et ses amis à partir de la Corrèze, et qui explique l’absence d’alternance politique depuis un siècle à Limoges et en Haute-Vienne. Le Limousin, c’est aussi l’image d’une région où l’agriculture et le monde rural restent très présents, même s’ils ne sont plus dominants ; la réalité d’une des plus vieilles régions d’Europe, où 30 % des habitants sont des retraités; d’une des régions françaises où les revenus sont les plus bas. La réalité, aussi, d’une région préservée des maladies des grandes concentrations humaines d’aujourd’hui, de la pollution à l’insécurité.
Les changements intervenus dans la société française n’ont pas épargné le Limousin. Son agriculture ne ressemble pas à celle d’il y a vingt ans : deux fois moins d’exploitations, mais plus grandes, la moitié dépassant les cent hectares. L’industrie a perdu un emploi sur six, et la moitié des établissements de plus de cinq cents salariés ont disparu. L’emploi tertiaire s’est accru, mais les services aux entreprises restent moins développés qu’ailleurs. La dépopulation des campagnes s’est poursuivie, au profit d’une urbanisation périphérique diffuse. Les grandes surfaces, très nombreuses, mettent le commerce traditionnel en péril. Le réseau des services publics et des services marchands s’est rétréci. Comme ailleurs l’emploi précaire a augmenté; la famille s’est transformée; on a appris à vivre avec son téléphone portable et l’internet; on a commencé à prendre conscience des enjeux du développement durable, on a assisté, plus généralement, à l’uniformatisation des conditions de vie, qui laisse peu de place aux particularismes régionaux. En vingt ans, le Limousin a cessé d’être une île... Au cours de ces vingt ans, qui ont coïncidé avec l’émergence de la région, il a rompu avec quelques-uns de ses handicaps qu’il ressentait comme des fatalités.
Il a rompu avec la fatalité du déclin démographique. Pour la première fois depuis plus d’un siècle, il a cessé de perdre des habitants. Le point le plus bas avait été atteint en 1999. À partir de là les projections de l’Insee à l’horizon 2030 laissaient craindre une diminution de la population de 7,7 %; en fait, entre 1999 et 2008, elle s’est accrue de 3,5 %, plaçant le Limousin au 12 e rang des régions françaises et au 5 e rang pour son attractivité. C’est un tournant majeur. Les causes de ce renouveau démographique sont certainement nombreuses et complexes : on peut cependant penser que la politique d’accueil de nouveaux habitants conduite par la région y a contribué.
Le Limousin a cessé d’être enclavé. Il est certes toujours à l’écart de la grande vitesse ferroviaire. Il compte en revanche aujourd’hui 253 kilomètres d’autoroute : il n’y en avait pas un seul en 1986. À partir du Limousin on peut aller par autoroute à Amsterdam, ou Séville, ou Vienne... La route Centre-Europe-Atlantique est pratiquement achevée en voie express dans la traversée du Limousin. Le projet «DORSAL» pour l’internet à haut débit et très haut débit, porté par la région, met le Limousin à l’abri de la fracture numérique. Le déclin continu des trains régionaux a cessé en 2003, et le trafic recommence à croître grâce au choix fait par la région d’expérimenter la régionalisation.
Sur le terrain de la stratégie de Lisbonne - formation, recherche-innovation - le Limousin a amélioré sa position. Le réseau des lycées a été intégralement maintenu au nom de la cohésion du territoire régional. Le nombre des étudiants a doublé, passant de 11 000 à 22000, comme l’effectif des sections de techniciens supérieurs; celui des élèves des classes préparatoires a augmenté de 75 %. Le nombre des chercheurs, toujours insuffisant, s’est fortement accru. L’explosion de la vie culturelle régionale, à partir des années quatre-vingt, que la région a favorisée, a accompagné le développement économique et changé l’image de la région.
Au cours de la même période, la vie économique a connu des mutations profondes. Dans l’agriculture les signes de qualité nationaux et européens, source de plus-value, se sont multipliés dans les principales productions (bovins, ovins, pommes) cependant que la profession, avec le soutien de la région, s’organisait sous des formes sociétaires pour produire et dans des actions collectives pour valoriser et commercialiser ses produits ; dans l’industrie, après le déclin ou la disparition de grandes entreprises (RVI, manufacture de Tulle, Philips, Cogema...) ou d’activités traditionnelles, de nouveaux domaines d’activité se sont développés, par exemple, avec les pôles de compétitivité.
Tel est le Limousin d’aujourd’hui. Ce n’est pas la région qui l’a changé : le dynamisme propre de la société et de ses acteurs a fait l’essentiel. Mais l’institution régionale a joué son rôle dans cette mutation, en aidant le Limousin, à travers la prospective territoriale, à regarder plus lucidement son avenir et en accompagnant les politiques qui l’ont transformé. La manière dont elle s’est insérée dans le système de gouvernance du Limousin illustre à la fois ses progrès et les résistances auxquelles elle s’est parfois heurtée, et permet de mieux comprendre les défis qu’elle doit relever si elle entend s’imposer comme l’échelon territorial de l’avenir.
Prémices
La région n’a été, pendant longtemps, qu’un espace administratif. En Limousin les frontières de cet espace sont fixées depuis près d’un demi-siècle : la création, par le décret du 2 juin 1960, des circonscriptions d’action régionale le sépare de l’Indre et de la Dordogne, et le limite aux trois départements de la Creuse, de la Corrèze et de la Haute-Vienne; l’institution de l’académie de Limoges, en 1965, met un terme à son éclatement entre la Creuse et la Corrèze — jusqu’alors rattachées à l’académie de Clermont-Ferrand - et la Haute-Vienne, qui dépendait de Poitiers. Ces limites sont désormais admises, et seule une réduction du nombre des régions, périodiquement évoquée, pourrait les remettre en question.
Jusqu’en 1986, on n’a eu de la région qu’une vision administrative. Elle était l’espace dans lequel l’État conduisait ses politiques, à travers les « comités d’expansion » (1954), puis les « régions de Programme » (1956) et les « circonscriptions d’action régionale » (1960), qui constituaient « [...] des unités de base communes pour l’action administrative et la mise en valeur du pays » 1 . C’est dans ce cadre, pourtant, qu’une conscience régionale va progressivement se développer, notamment à l’occasion de la préparation du « Plan régional de développement du Limousin » prévu par des décrets de 1955 et 1959 2 . Ce document nous indique qu’il a certes été établi par les services de l’État, mais qu’il a fait « [...] auprès des organismes représentatifs des diverses collectivités et des milieux professionnels et syndicaux l’objet de très larges consultations qui ont été rassemblées dans des avis du Comité régional d’expansion... Et de la conférence administrative régionale ». Pour la première fois une réflexion a été engagée, dans le cadre de la région, entre l’État et les acteurs publics et privés régionaux, sur les perspectives de mise en valeur économique et d’aménagement du Limousin. C’était le premier pas, timide, vers la reconnaissance d’un espace politique régional dans lequel un pouvoir régional pourrait concevoir et conduire ses propres politiques. Depuis, on a progressé. Sans aller au bout du chemin.

1964. Un embryon d’administration régionale
Une série de décrets du 14 mars 1967 va amorcer une institutionnalisation des intérêts régionaux en mettant en place les premiers éléments d’une administration régionale. Il y aura désormais dans chaque région un préfet de région - qui sera le préfet du département où se trouve le chef-lieu de la région -; une conférence administrative régionale - composée des préfets de département et des chefs de services régionaux de l’État; une assemblée, la commission de développement économique régional (CODER). C’est un système de déconcentration administrative, mais la CODER y introduit un embryon de représentation régionale : elle comprend pour moitié des représentants de la vie économique et sociale désignés par les compagnies consulaires, les organisations professionnelles et les syndicats, pour un quart des membres désignés par les conseils généraux en dehors de leurs propres membres, et pour le dernier quart des personnalités qualifiées nommées par le Premier ministre. Parmi ces personnalités qualifiées, en Limousin, se trouvait un jeune auditeur à la Cour des comptes, chargé de mission au cabinet du Premier ministre Georges Pompidou, qui avait des attaches corréziennes et qui deviendra, en 1967, député d’Ussel, Jacques Chirac.
La CODER du Limousin élit à sa présidence le député-maire socialiste (SFIO) de Tulle Jean Montalat 3 , qui présidait depuis 1961 le comité régional d’expansion économique. Sous son impulsion, la CODER va être le lieu de rencontre de ceux des élus politiques et des chefs d’entreprises qui souhaitent travailler ensemble à la modernisation économique du Limousin. Ils s’étaient déjà retrouvés dans les comités d’expansion créés, après le décret du 30 juin 1955, dans les trois départements de la région : en Creuse c’est un élu, André Chandernagor, qui l’a présidé jusqu’en 1977; en Haute-Vienne c’est un industriel, M. Amblard-Ladurantie, qui l’avait créé en y associant dès l’origine des représentants des trois départements parce que, pensait-il, « certains problèmes trouveraient mieux leur solution au stade régional 4 . » Tout naturellement, il s’est transformé en comité régional d’expansion et quand Jean Montalat, qui le présidait, a été élu à la CODER c’est un industriel, M. Jean Charbonnieras, directeur de l’usine de pâte à papier du groupe Aussedat-Rey - aujourd’hui International Paper - qui lui a succédé.
Cette nouvelle génération dépasse les clivages politiques élémentaires en associant responsables d’entreprises et élus socialistes. Venue des trois départements de la région, elle va contribuer à faire émerger quelques idées fortes sur la pertinence du cadre régional pour l’action économique : la nécessité de faire de Limoges une véritable capitale régionale, le caractère stratégique du développement de l’université, l’importance du désenclavement du Limousin ; ce sont déjà les thèmes majeurs des futures politiques régionales. Elle marque très vite sa volonté de s’émanciper d’une tutelle trop sourcilleuse de l’État lorsque la CODER demande, en mai 1970, que ses travaux soient moins dirigés par l’administration et reflètent davantage ses propres points de vue 5 . Mais le chemin vers la reconnaissance d’un pouvoir régional est encore long et semé d’embûches.
Pourtant, le discours de Lyon du général de Gaulle, le 24 mars 1968, évoque un équilibre nouveau des pouvoirs dans l’État, dans lequel les régions auraient toute leur place : « L’effort multiséculaire de centralisation, qui fut longtemps nécessaire pour réaliser son unité... ne s’impose plus désormais. Au contraire ce sont les activités régionales qui apparaissent comme les ressorts de sa puissance économique de demain. »
Un projet de loi référendaire prévoit, outre une réforme profonde du Sénat, que la région deviendra une collectivité territoriale, avec une assemblée délibérante composée d’élus territoriaux et de représentants socioprofessionnels, le préfet de région exerçant la fonction exécutive à l’image de ce qui se passe dans les départements. Il est soumis à référendum le 27 avril 1969. En fait les électeurs ne se prononceront pas sur les questions du Sénat et de la région, mais sur le maintien ou non au pouvoir du général de Gaulle 6 . Le non l’emporte : 52,41 % des voix en France. Le général de Gaulle démissionne. Son successeur, Georges Pompidou, choisit lui aussi Lyon pour fixer à la région, dans un discours du 30 octobre 1970, des perspectives plus modestes : « Elle est pour les départements ce que sont les syndicats intercommunaux pour les communes. Elle permet à l’État de déconcentrer les responsabilités... »
La décentralisation n’est plus à l’ordre du jour. On retrouvera souvent, plus tard, ce stop and go institutionnel dans lequel toute avancée vers un pouvoir politique régional est stoppée par la résistance complice du département, de l’État et du Sénat...

1972. L’établissement public régional
Selon Georges Pompidou, la région ne doit pas être une collectivité territoriale, au même titre que la commune ou le département. Elle sera donc un établissement public, soumis au principe de spécialité et ne bénéficiant pas de la clause de compétence générale. La loi du 5 juillet 1972 va cependant lui donner, pour la première fois, une existence juridique en créant dans chaque région un établissement public régional (EPR). L’EPR comportera deux assemblées. L’une délibérante, appelée conseil régional, sera composée des parlementaires de chaque département et de membres élus par les conseils généraux et les villes ou agglomérations de la région. L’autre, consultative, appelée Comité économique et social régional, accueillera des représentants socioprofessionnels. La loi multiplie les précautions : le préfet de région assure la fonction exécutive ; l’EPR ne dispose pas de services propres et doit s’en remettre aux services de l’État ; ses ressources sont strictement plafonnées. Ses compétences restent vagues : « Contribuer au développement économique et social de la région », par exemple en finançant des « équipements collectifs d’intérêt régional direct. »
Le mode de désignation du conseil régional est, en lui-même, un élément de faiblesse : ses membres n’y siègent que parce qu’ils détiennent un autre mandat, si bien que le mandat régional ne sera jamais pour eux le principal 7  ; sa composition se modifie à chaque élection municipale, cantonale, législative ou sénatoriale, ce qui ne facilite ni la constitution d’équipes ou de majorités stables, ni l’élaboration de politiques cohérentes.
Pourtant, malgré toutes les précautions du législateur, c’est sous le régime de la loi de 1972 que l’institution régionale va s’affirmer en Limousin, à l’initiative de ses deux premiers présidents, André Chandernagor et Louis Longequeue.

André Chandernagor (1974-1981) : la région vue de la Creuse
André Chandernagor a présidé le conseil régional du Limousin de 1974 à 1981, date de sa nomination comme ministre délégué chargé des Affaires européennes dans le gouvernement Mauroy. Énarque, membre du Conseil d’État, il est élu en 1958, à 37 ans, député socialiste (SFIO) de la Creuse. Il publie en 1967 un ouvrage dans lequel il décrit l’effacement du Parlement, esquisse des voies pour son renouveau et, au passage, porte sur le système des CODER un jugement sévère : « Une façade masquant la répartition autoritaire des crédits par le gouvernement et ses préfets 8 . » Il appartient à cette génération d’élus qui pensent avoir un rôle à jouer dans l’animation de la vie économique, ce qui l’a conduit à présider à partir de 1972 le Comité d’expansion de la Creuse. En 1974, la nouvelle majorité de gauche du conseil régional le porte à sa présidence et, très vite, il s’exprime sur ce que devrait être, à ses yeux, la nouvelle institution régionale. Dans le premier éditorial qu’il signe dans La lettre du Limousin — le périodique trimestriel des assemblées régionales -, sous le titre « trouver sa juste place », il regrette l’absence d’un exécutif régional autonome et d’un statut de collectivité locale démocratiquement organisé, mais ajoute : « Ces verrous sauteront un jour. » Il considère que « la région aurait manqué son but si elle devait substituer à la centralisation parisienne une nouvelle forme de centralisation au niveau régional » : l’élu creusois réfute par avance un poids excessif de la capitale régionale, et souhaite que le nouvel EPR soit « [...] le coordinateur de l’ensemble des activités par lesquelles s’exprime la vie profonde de la région » 9 . C’est une feuille de route qui reste d’actualité.
À côté du conseil régional, le comité économique et social cherche sa place. Son premier président, Roger Roncier (1974-1980), président de la chambre de commerce et d’industrie de Brive, a la nostalgie de la CODER qui « présentait au moins l’avantage d’associer dans une même assemblée les élus politiques aux socio-économiques » 10 . Pour lui, le désenclavement de la région était la priorité absolue, et il ne voyait au problème démographique du Limousin qu’une solution : « [...] faire venir... Ceux de nos compatriotes qui ont émigré vers la région parisienne et y mènent une vie d‘enfer 11 . » Son successeur, Guy Chambon (1980-1983) est professeur de gestion à la faculté de droit et des sciences économiques. Spécialiste des questions démographiques, il affirme dès son élection la nécessité d’arrêter le déclin démographique de la région, et d’engager une politique faisant du Limousin une terre d’accueil 12 . Il insiste sur le rôle de l’université « [...] ciment intellectuel indispensable à la structuration profonde d’une vraie région ». Il souhaite que l’action de la région, dépassant l’intérêt de chaque département ou de chaque ville, soit « [...] collective, globale, non une juxtaposition de problèmes ou d’intérêts particuliers » 13 .
C’est sous la présidence d’André Chandernagor que, dans cet esprit, l’institution régionale commence à s’affirmer; les « verrous » mis en place par la loi, comme il l’avait annoncé, sautent progressivement. En 1974, un conflit sévère l’a opposé au préfet de région, qui entendait faire respecter strictement l’interdiction faite aux régions de recruter des collaborateurs 14 . Assez vite, des circulaires sont venues assouplir le dispositif, et un embryon d’administration régionale s’est constitué. C’est à ce moment-là que, sur ma recommandation, André Chandernagor a recruté comme directeur de cabinet, un jeune chargé de mission pour les métiers qui arrivait de Grenoble, et que j’avais connu à la Convention des institutions républicaines : Alain Rodet devenu par la suite député et maire de Limoges.
Le conseil régional du Limousin, avec sa majorité de gauche, a été souvent conduit à critiquer la politique des gouvernements. En témoigne son approche critique du VII e Plan 15 et du VIII e Plan, dans lequel il voit « une planification de papier » 16 , ou ses protestations contre la manière dont le Limousin est traité en comparaison avec l’Auvergne, dans le plan «Massif Central». Mais, au-delà de cette fonction d’opposition, la région esquisse déjà ses choix de fond pour le développement du Limousin. Elle accompagne financièrement les grandes décisions de l’État qui lui semblent importantes pour l’avenir, en ne ménageant pas son appui à la jeune université de Limoges, ou en contribuant à la construction de l’École nationale supérieure de céramique industrielle (ENSCI) délocalisée de Sèvres, en 1975. Elle lance un programme routier important, auquel elle consacre presque la moitié de son budget, avec une attention particulière à la route Centre-Europe-Atlantique (RCEA) sur laquelle veille le Creusois André Chandernagor. Elle prend une série d’initiatives pour mettre en valeur les ressources ou les activités emblématiques du Limousin : les journées des industries céramiques, en octobre 1980, préfiguraient le pôle céramique à venir; la création de la Fondation de l’eau (1976) annonce le futur Office international de l’eau, installé aujourd’hui à Limoges et à la Souterraine (Creuse). Le souci d’un bon équilibre régional inspire la politique d’aide aux petites villes - contrepoids au soutien apporté à la capitale régionale — et la création, dans le budget régional, d’un « Fonds de correction des déséquilibres internes » dont la Creuse, le département le plus faible de la région, sera le principal bénéficiaire. La nécessité pour le Limousin de regarder au-delà de ses frontières conduit ses élus régionaux à rencontrer leurs collègues de Poitou-Charentes - la région d’origine d’André Chandernagor — et d’Aquitaine : c’est vers l’ouest que la région entretient avec ses voisins les relations les plus riches.
Pour associer les citoyens à cette démarche de prise de conscience régionale, le conseil régional et le comité économique et social les invitent, dès 1976, à répondre à un questionnaire sur l’avenir de leur région. Il est distribué à 9 500 exemplaires par La Lettre du Limousin, et 466 personnes répondent. L’échantillon est certes modeste, mais les résultats sont intéressants 17 . Pour les deux tiers (65,20 %) des habitants ayant répondu, la région Limousin correspond à une véritable unité économique et humaine; ils se déclarent très attachés (64 %) ou assez attachés (27,5 %) à leur région. Ils sont lucides, conscients de ses handicaps, mais sensibles à l’agrément d’y vivre. Interrogés sur leur avenir personnel, ils s’affirment optimistes : à une petite majorité, il est vrai (52,6 %) et les très optimistes sont rares (3,70 %). On peut penser en tout cas que l’attachement des Limousins à leur région les rend disponibles pour participer à son développement.

Louis Longequeue (1981-1986) : la région vue de Limoges
Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu Président de la République. Nommé Premier ministre, Pierre Mauroy constitue un gouvernement où les fonctions de ministre délégué aux Affaires européennes sont confiées à André Chandernagor. Le cumul des fonctions de ministre et de député étant interdit par la Constitution, André Chandernagor cesse le 21 juillet d’appartenir à l’Assemblée nationale et, du même coup, au conseil régional du Limousin qu’il ne peut plus, de ce fait, présider. Il écrit : « Ce n’est pas sans émotion que je tournerai cette page de ma vie où... J’ai présidé à la naissance de la Région Limousin, à ses premiers pas, au développement de l’esprit régional... Mon départ va coïncider avec le moment où la région va devenir adulte 18 . »
Louis Longequeue, sénateur-maire de Limoges, déjà vice-président du conseil régional, est élu à sa présidence le 21 septembre 1981 : il l’occupera jusqu’aux premières élections régionales au suffrage universel, en mars 1986, qui feront de la région une collectivité territoriale. À ses côtés, je deviens l’un des vice-présidents. En 1983, Jean Charbonnieras, qui présidait jusqu’alors le comité régional d’expansion, et qui entretient avec Louis Longequeue d’excellentes relations, succède à Guy Chambon à la présidence du conseil économique et social.
C’est sous la présidence de Louis Longequeue qu’interviennent, à partir de 1982, les grandes lois de décentralisation. Il lui reviendra de les mettre en application. J’avais déjà eu l’occasion de travailler avec lui. Il avait souhaité dès 1971 que je le rejoigne à la mairie de Limoges : mais, pour moi, mon métier d’enseignant comptait davantage que la politique et j’avais estimé que mes responsabilités à la faculté de droit — dont je deviendrai le doyen de 1972 à 1977 — ne m’en laissaient pas la possibilité. À partir des élections municipales de 1977, j’étais devenu son adjoint, puis son premier adjoint. C’est de ces années d’étroite collaboration que date la grande estime que je lui ai portée. Certes bien des choses nous séparaient dans nos approches des responsabilités locales. Il était avant tout le maire de Limoges, et il se méfiait de tout ce qui aurait pu limiter sa liberté d’action dans sa commune : d’où sa grande réserve à l’égard des structures intercommunales et d’un éventuel pouvoir d’agglomération. C’est sans doute ce qui l’avait conduit à localiser l’aéroport sur le territoire de sa commune, à Bellegarde, alors que ce n’était pas le meilleur emplacement pour sa vocation régionale future. Dans le même esprit, il souhaitait que le nouveau quartier de Beaubreuil soit dans Limoges et, pour ce faire, il avait choisi de réaliser une fusion entre Limoges et la petite commune de Beaune-les-Mines qui lui apportait les terrains nécessaires. Il n’appréciait guère ce que l’on appelle aujourd’hui la « démocratie participative », comptant davantage sur son réseau complexe de relations pour « sentir» sa ville et l’état d’esprit de ses habitants : je me rappelle le mal que j’ai eu à surmonter ses réserves pour créer, en juin 1977, le premier journal d’informations municipales de Limoges 19 .
Au-delà de ces différences, nous nous accordions en revanche complètement sur les perspectives de développement du Limousin, et sur le rôle de Limoges comme capitale régionale et grande ville du Centre-Ouest. C’est Louis Longequeue qui a mis Limoges en mesure de jouer ce rôle, à travers des actions dans lesquelles son ancien adjoint à l’urbanisme, le gaulliste Gilbert Font, a vu « le plus grand bond en avant » de l’histoire de la ville 20 . Limoges lui doit d’être devenue une ville universitaire : c’est son intervention personnelle auprès du général de Gaulle qui a permis la création, en 1968, de l’université de Limoges, réalisant ainsi « pour la première fois en Limousin les conditions d’une vie intellectuelle moderne » 21 . C’est également à lui que l’on doit la réalisation et la mise en service en 1976 du centre hospitalier universitaire (CHU), dont l’activité s’étend très au-delà des limites de la région.
La présidence de Louis Longequeue s’est déroulée dans un contexte politique très nouveau. Le Président de la République était François Mitterrand et, de 1981 à 1986, la gauche a été majoritaire à l’Assemblée nationale. Le climat des relations avec le gouvernement avait changé. Le 2 décembre 1981, le Premier ministre, Pierre Mauroy, participait à une réunion de travail au siège de la région : il était accompagné par deux de ses ministres, André Chandernagor et Marcel Rigout, qui, quelques mois plus tôt étaient membres du conseil régional. Il s’agissait de préparer le voyage en Limousin que François Mitterrand allait effectuer les 3 et 4 mai 1982.
Les décisions annoncées par le Président de la République lors de ce voyage ont constitué une première réponse aux attentes de la région 22 . Pour le désenclavement routier, réclamé en vain depuis longtemps, il annonce la mise à deux fois deux voies de la RN 20 entre Vierzon et Brive dans les quinze ans, avec réalisation de la moitié de l’itinéraire, dont la totalité des déviations urbaines, avant la fin du IX e plan (1988) : ce n’est pas encore l’autoroute souhaitée, mais on s’en rapproche. Un pôle de recherche technologique et céramique à vocation nationale sera constitué à Limoges, et plus généralement, l’État soutiendra le développement des enseignements universitaires et de la recherche, qui sont la clé de l’innovation économique. Enfin, au nom de la cohésion régionale, un programme spécifique de développement est prévu au profit de la Creuse. Au cours de sa présidence, Louis Longequeue veillera à ce que ces décisions soient effectivement appliquées et, pour l’essentiel, elles le seront. C’est également à lui qu’il reviendra de gérer, à partir du 1 er juin 1983, le premier transfert de compétences décidé par les lois de décentralisation; il portait sur l’apprentissage et la formation professionnelle des jeunes ; comme vice-président, j’avais reçu délégation de sa part pour ce secteur, et je peux témoigner de l’importance qu’il y attachait 23 .
Louis Longequeue avait compris avant bien d’autres à quel point les destins de Limoges et du Limousin étaient inséparables. Il savait voir loin, et discerner à temps les grands enjeux. Quand j’étais son premier adjoint à la mairie de Limoges, je me souviens avoir travaillé avec lui sur les grands projets qu’il formait pour que la vocation de capitale régionale de Limoges s’affirme de façon irréversible. Il a lancé les travaux de construction d’un hôtel de région pour que cette vocation soit matériellement inscrite dans le tissu de sa ville. Il a engagé le processus de réalisation d’un parc d’activités scientifiques et industrielles (ESTER), d’une médiathèque, d’un centre routier, que son successeur à la mairie a menés à bien et qui consolident aujourd’hui la fonction régionale de Limoges. Sa réflexion avait contribué à enrichir le travail de prospective territoriale que j’avais entrepris dès mon élection en 1986, où ces perspectives sont annoncées 24 .
Avec la transformation de la région en collectivité territoriale, en 1986, allaient se terminer ces années d’apprentissage d’une réalité régionale. Quelques enseignements importants pour les étapes à venir s’en dégageaient. Le conseil régional avait su se doter d’une majorité politique stable, où élus socialistes et communistes avaient appris à travailler ensemble. Les relations entre les élus et les responsables socioprofessionnels s’étaient renforcées. Au-delà des particularismes des départements et des intérêts catégoriels, une approche régionale des grands enjeux du développement du Limousin commençait à s’imposer. Cet acquis allait être important pour continuer à avancer vers la reconnaissance d’un espace politique régional (1 re partie) l’affirmation d’un pouvoir politique régional (2 e partie ) et la mise en oeuvre de politiques régionales (3 e partie).
1.
VERS UN ESPACE POLITIQUE RÉGIONAL?
En 1986, la région n’était guère qu’une circonscription administrative de l’État. Il existait certes un conseil régional : il n’était pas une assemblée politique, mais l’organe de gestion d’un établissement public administratif. Ses membres n’étaient pas élus au suffrage universel direct : leur mandat régional était lié, pour les députés et sénateurs, à leur mandat national et, pour les autres, à leur désignation par un conseil général ou municipal. Sa composition pouvait changer à chaque élection nationale ou locale. Il n’existait pas d’espace politique régional.
Il est vrai qu’il n’est pas facile, pour un territoire, de devenir un espace politique. L’État y est parvenu depuis longtemps : il existe un débat politique national, des partis politiques nationaux, des élections nationales. La commune, le plus souvent, a une réalité politique : c’est son territoire qui constitue la circonscription électorale, la participation aux élections municipales est forte, et les problèmes municipaux tiennent une grande place dans le débat électoral. En revanche ni l’Europe, ni le département, ni la région n’existent encore comme espaces politiques reconnus.
Certes l’Union Européenne a son Parlement, élu au suffrage universel direct, dont les pouvoirs s’accroissent au fil du temps. Mais l’élection à lieu dans des circonscriptions nationales ou infranationales, si bien que son enjeu n’est pas ressenti comme européen, et que les thèmes de politique européenne tiennent moins de place que les préoccupations nationales dans les campagnes électorales.
Certes, dans les départements, les conseillers généraux sont élus au suffrage universel direct, mais dans le cadre d’une circonscription - le canton - qui ne constitue presque jamais un territoire vécu. L’élection se fait rarement sur des enjeux départementaux et, plus souvent, sur des problèmes locaux ou un climat national. La principale dimension politique du département tient au fait qu’il est le cadre d’organisation des grands partis politiques : mais le scrutin uninominal n’est pas celui où il pèse le plus et, paradoxalement, c’est sur les élections régionales que son influence est la plus grande.
Les mêmes observations s’appliquent à la région. Les membres du conseil régional sont élus au suffrage universel direct, mais dans le cadre du département : seul le président, depuis 2004, est élu à l’échelle de la région. Le débat politique fait peu à peu une place plus grande aux problèmes régionaux, mais le fait qu’on vote le même jour dans toutes les régions donne aux élections régionales un caractère national, et les enjeux nationaux influencent largement leurs résultats. Les partis politiques, déterminants dans la constitution des listes, sont très faiblement structurés au niveau régional et, de ce fait, leurs organisations départementales pèsent sur le choix des candidats; les systèmes d’alliances entre partis sont influencés par le modèle national.
Une évolution est en cours vers la création d’un espace politique régional. Mais, à partir des trois élections régionales auxquelles j’ai participé en Limousin - en 1986, 1992 et 1998 - on mesure à quel point le chemin est semé de difficultés.
Chapitre premier
Les dernières années de l’union de la gauche 1986-1992
La loi du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés des communes, des départements et régions disposait qu’ils « s’administrent librement par des conseils élus », posant ainsi le principe de l’élection des conseils régionaux au suffrage universel direct. Son application avait été, sur ce point, plusieurs fois différée et c’est seulement par une loi du 10 juillet 1985 que les modalités du scrutin ont été définies. Le vote aurait lieu dans le cadre de chaque département, et non dans une circonscription régionale. Il s’agissait d’un scrutin de liste. La répartition des sièges se ferait à la représentation proportionnelle intégrale à la plus forte moyenne. Le nombre de sièges à pourvoir dans chaque région était fixé par la loi, à deux fois le nombre des parlementaires du département (députés et sénateurs), augmenté d’un siège pour éviter les situations de blocage qu’un nombre pair aurait pu provoquer. Ces sièges étaient répartis entre les départements composant la région à raison d’un siège par département, les autres sièges étant attribués au prorata des populations respectives.
Dans quelques cas, cependant, l’application de cette règle pouvait se heurter à des difficultés : la Corse, où une loi antérieure avait prévu un nombre de sièges beaucoup plus élevé ; l’outre-mer, du fait de la superposition d’un département et d’une région, et... Le Limousin. Le Limousin est la moins peuplée des régions métropolitaines après la Corse, et le nombre de ses parlementaires correspond à sa population : lui appliquer la règle commune revenait à lui attribuer 29 sièges seulement. Des responsables politiques locaux ont fait observer qu’avec aussi peu de conseillers régionaux, à partager entre trois départements - soit seulement six élus pour la Creuse ! — et entre majorité et opposition, le conseil régional aurait du mal à faire face aux compétences qu’on entendait confier aux régions. Deux parlementaires - Louis Longequeue, sénateur de la Haute-Vienne, et Jean-Claude Cassaing, député de la Corrèze - ont obtenu une dérogation pour le Limousin : il aurait 41 sièges de conseillers régionaux, au lieu des 29 prévus à l’origine, soit 14 pour la Corrèze, 8 pour la Creuse, et 19 pour la Haute-Vienne.
La règle du jeu étant ainsi fixée, les premières élections régionales ont eu lieu le 16 mars 1986, le même jour que les élections législatives. La manière dont, en Limousin, les candidats ont été choisis et la campagne conduite montrent clairement qu’il n’existait pas, alors, d’espace politique régional.

CANDIDATURES : LE POIDS DES DÉPARTEMENTS
J’étais Premier secrétaire de la fédération socialiste de la Haute-Vienne pendant toute la période de préparation des listes des candidats aux élections régionales de mars 1986. À ce titre, j’ai pu suivre au jour le jour les péripéties de la constitution de la liste socialiste en Haute-Vienne, qui était la liste du parti le plus important dans le département le plus important. Sur ce qui se passait dans les deux autres départements, et dans les autres familles politiques, ma connaissance était moins directe. Je retiens de la période que, partout, le choix des candidats s’est fait dans le cadre départemental, les procédures de sélection ignorant complètement le cadre régional.

Le contexte
La situation politique nationale, à l’automne 1985, était très défavorable à la gauche : elle avait perdu les élections cantonales en mars; c’était l’époque de l’affaire Greenpeace; la rivalité entre Jospin et Fabius pour la conduite de la campagne s’annonçait; le déclin du Parti communiste se poursuivait. En Limousin, le tableau était un peu moins sombre. Certes, on était loin du climat de l’élection présidentielle de 1981 où, au second tour, François Mitterrand obtenait 62,2 % des voix en Haute-Vienne, 59,7 % en Corrèze et 56,3 % en Creuse. Cependant, les élections européennes de 1984 laissaient sa chance à la gauche : les voix réunies du PS, du PC et des radicaux de gauche atteignaient encore 49 % en Haute-Vienne (contre 40,4 % à la droite), 44,7 % en Corrèze (contre 50,3) et 41,4 % en Creuse (contre 46,2). Un sondage effectué en Haute-Vienne à l’initiative du PS en septembre 1985 indiquait que l’intérêt suscité par les futures élections régionales était supérieur à celui porté aux élections législatives prévues le même jour, et les intentions de vote exprimées donnaient une assez large avance à la gauche 25 . C’est dans ce contexte que les socialistes ont été amenés à choisir leurs candidats.

Les candidats socialistes en Haute-Vienne
Comme Premier secrétaire, il me revenait de conduire le processus de constitution de la liste socialiste. J’avais été élu à cette fonction en 1979, à l’issue du Congrès de Metz au cours duquel les lignes politiques incarnées par François Mitterrand et Michel Rocard s’étaient affrontées rudement. Sur le plan national, François Mitterrand, allié au CERES de Jean-Pierre Chevènement, l’avait nettement emporté sur une minorité réunissant Michel Rocard et Pierre Mauroy. La situation était assez comparable en Limousin. En Haute-Vienne la motion présentée par François Mitterrand, dont j’étais l’un des principaux animateurs et que Louis Longequeue, le maire de Limoges, soutenait 26 obtenait à elle seule la majorité absolue. En Corrèze, la motion Mitterrand dépassait également les 50 % de même qu’en Creuse l’alliance Mitterrand - CERES. Mon appartenance au courant majoritaire, et le fait qu’en 1986 plusieurs mandats électifs importants soient à pourvoir — 4 sièges de députés, 2 sièges de sénateurs, plusieurs sièges de conseiller régional dont la présidence de la région - allait me faciliter la tâche. Les conditions étaient réunies pour tenter de mieux répartir les responsabilités, voire amorcer une limitation du cumul des mandats.
J’avais, dans cette entreprise, l’appui de Louis Longequeue, dont l’autorité personnelle était indiscutée dans le PS et au-delà. Derrière lui personne, dans la nouvelle génération du personnel politique, ne se détachait nettement 27 . Si l’on considère qu’Alain Rodet était député depuis 1981 et souhaitait le rester, que Jean-Claude Peyronnet était depuis 1982 président du conseil général et que, de mon côté, j’étais intéressé par la présidence du conseil régional, les indications de ce sondage ne déconseillaient pas cette répartition des rôles. Encore fallait-il le faire admettre par les diverses sensibilités du PS. Il est de bon ton au Parti socialiste de se référer au choix de « la base » et de célébrer le caractère démocratique de la désignation des candidats aux fonctions électives. En fait, la démocratie suppose quelque préparation, et les militants ne sont en général conviés qu’à ratifier les conclusions de ce travail préalable. C’est ce qui s’est passé en 1986. Le processus a commencé, le 20 septembre, par un déjeuner des principaux élus ou responsables du courant majoritaire, qui ont donné leur accord de principe à ce schéma. J’ai rencontré les responsables des divers courants, qui ont indiqué leurs attentes et leurs candidats. Puis le Secrétariat fédéral a tenu quatre réunions de travail au cours desquelles le « casting» se précisait progressivement. Dès la première réunion il était acquis que les deux sénateurs sortants, Louis Longequeue, et Robert Laucournet (courant Mauroy) seraient reconduits, qu’Alain Rodet (courant Mitterrand) serait tête de liste aux législatives avec en numéro 2 Marcel Mocoeur (courant Mauroy), également député sortant; que je serais tête de liste aux élections régionales, avec Louis Longequeue en numéro 2. À la réunion suivante il était admis que je serais, en cas de victoire de la gauche, le candidat socialiste à la présidence du conseil régional, que Daniel Nouaille, maire d’Aixe-sur-Vienne (courant Rocard) serait vice-président, et que deux femmes figureraient dans les dix premières places de la liste. La réunion suivante faisait apparaître une difficulté à propos des suppléants de sénateur : tout le monde était d’accord pour que Jean-Claude Peyronnet et moi soyons choisis... Mais chacun de nous souhaitant être le suppléant de Louis Longequeue, il a été sagement admis de revoir la question après les élections régionales. On continuait cependant à progresser dans la constitution de la liste : un désaccord persistait sur la 3 e place, que chaque courant souhaitait pour l’un des siens; il était acquis cependant que Marcel Mocoeur figurerait en position éligible, mais qu’il renoncerait s’il était élu député - ce qui ne fut pas le cas. Il a fallu un ultime déjeuner, le 10 octobre, pour aboutir à un accord presque général. La troisième place était attribuée à Jean-Claude Peyronnet : il considérait comme indispensable que le président du conseil général de la Haute-Vienne siégeât au conseil régional, puisque son collègue de la Corrèze, Jean-Pierre Dupont (RPR), allait y siéger; il était clair que les départements entendaient être présents dans la nouvelle institution. À partir de la 4 e place, on trouvait le leader du CERES, Gérard Vincent, puis le candidat du courant Rocard, Daniel Nouaille, puis Marcel Mocoeur (courant Mauroy) et à la 7 e place, la première femme, Monique Compain. L’accord des grands élus et des responsables des courants étant pour l’essentiel acquis, la suite devenait formelle: approbation de la commission exécutive fédérale par 38 voix contre 13 (pour l’essentiel des membres de la motion Mauroy), et par un vote des adhérents dans les sections par 826 voix (soit 77,56 %) contre 239. Telle qu’elle était constituée, cette liste était un premier pas, certes timide, mais auquel je tenais, pour limiter le cumul des mandats et des fonctions: Louis Longequeue, déjà sénateur et maire de Limoges, ne serait plus président du conseil régional; Robert Laucournet et Alain Rodet, parlementaires, renonçaient à siéger au conseil régional, dont ils faisaient jusqu’alors partie; de mon côté je m’engageais à démissionner de mes fonctions de Premier secrétaire, que je tenais pour incompatibles avec une fonction élective importante, si j’étais élu à la présidence de la région.

Les listes socialistes en Corrèze et en Creuse
Elles ont été élaborées par les fédérations départementales du PS, sans véritable concertation régionale. Il existait certes, officiellement, un Comité régional: mais son influence était très modeste, et le pouvoir de choisir les candidats était - et se trouve encore aujourd’hui — dans les départements. En Creuse, Gaston Rimareix, maire de Mainsat, 50 ans, entré à l’ENA par le chemin, inhabituel, de l’école d’application des travaux publics d’Egletons, ancien communiste devenu après 1981 directeur de cabinet d’Edmond Hervé - à l’énergie, puis à la santé - conduit la liste. Il a été préféré, après une compétition assez vive, à Pierre Ferrand, maire de Royère de Vassivière, 73 ans, qui avait été député progressiste sous la IV e République. En Corrèze, la tête de liste était Yves Terrieux, un agriculteur, ancien conseiller général et maire de Seilhac ; François Hollande, alors conseiller municipal d’Ussel figurait en cinquième position, a priori inéligible. Dans ces deux départements une femme avait été désignée parmi le très petit nombre de candidats éligibles : Bernadette Bourzai en Corrèze, et Jacqueline Defemme en Creuse. Les socialistes faisaient, en la matière, mieux que les autres avec une femme en position éligible sur chacune de leurs listes; il y en avait une en 2 e position sur la liste RPR-UDF en Haute-Vienne, mais aucune en Creuse et, en Corrèze, la mieux placée étant en dixième position.
La présentation des candidats socialistes des trois départements s’est faite le 7 décembre 1985 à Vassivière : ce fut à ce stade le seul signe du caractère régional de l’élection.

Les listes communistes
À gauche, le Parti communiste était le seul partenaire possible des socialistes; les Verts étaient absents en Corrèze et en Creuse; ils ne présentaient une liste qu’en Haute-Vienne, avec un jeune médecin hospitalier, Bernard Devalois - que l’on retrouvera six ans plus tard - et ils se voulaient plutôt, selon leur profession de foi « le relais des associations de défense de l’environnement et du cadre de vie » que les partenaires d’une majorité de gauche.
Les communistes étaient présents dans les trois départements, avec des listes conduites par Jacques Chaminade, ancien député, en Corrèze, Raymond Labrousse en Creuse, et Jacques Jouve, ancien député, en Haute-Vienne. Le débat à l’intérieur du PC régional avait porté surtout sur l’attitude à prendre au conseil régional après l’élection, à un moment où la politique nationale conduite par les socialistes était contestée au point de compromettre les coopérations locales: il allait conduire un peu plus tard à des tensions fortes, et même à une scission en Haute-Vienne.

Les listes RPR-UDF
C’est à droite que la constitution des listes était la plus difficile, en raison de l’équilibre à trouver entre un RPR dominant - Jacques Chirac est élu en Corrèze - et une UDF essayant d’exister dans son ombre. Le choix fait de laisser à l’UDF la tête de liste en Haute-Vienne, et de confier à Michel Bernard (RPR), que la tendance « pure et dure » du RPR juge trop mou, la conduite de la liste pour les élections législatives provoque des remous 28 . La décision de l’état-major national du RPR d’imposer en position éligible, sur la liste régionale en Haute-Vienne, un jeune haut fonctionnaire, Bernard de Froment, dont les Creusois n’ont pas voulu sur la leur, ajoute au malaise. Le leader des conseillers généraux RPR, Pierre Baillot d’Estivaux, déclare que « la Haute-Vienne n’est pas une poubelle » et qu’il a lui-même été éliminé de la tête de liste « [...] pour faire gagner des places à des copains 29 . » En Corrèze, l’UDF se plaint de la place insuffisante que lui laisse le RPR, et son président, Claude Nougein, menace de faire une liste dissidente avec, à ses côtés, Amédée Domenech, le rugbyman international bien connu. À la fin du mois de janvier, la presse annonce qu’il y aura des listes dissidentes dans les trois départements, sous l’étiquette UDL (Union pour le développement du Limousin) avec Claude Nougein en Corrèze, Gérard de Ficquelmont (radical) en Creuse et Alain Moreau (dissident RPR) en Haute-Vienne. En fin de compte la droite présentera une seule liste RPR-UDF en Corrèze, l’UDF n’allant pas au bout de sa dissidence. En revanche, il y aura deux listes dissidentes en Haute-Vienne et une en Creuse.
Comme les listes socialistes, les listes officielles des trois départements ont donné lieu à une présentation commune à Limoges 30 par les trois têtes de liste, Georges Mouly, sénateur (Corrèze), Jean-Claude Pasty, député européen (Creuse) et Marc Debusschere, maire de Saint-Yrieix la Perche (Haute-Vienne).
L’examen de la composition des principales listes illustre bien la difficulté qu’éprouve la région pour émerger comme lieu autonome de débat politique, en particulier vis-à-vis du département. C’est très net à droite, où on a la tentation de faire siéger au conseil régional des délégations des conseils généraux. En Corrèze, sur les sept élus, on trouve trois vice-présidents du conseil général, deux conseillers généraux, et le président de la chambre de métiers; le seul à n’avoir alors qu’un mandat de maire - il deviendra, il est vrai, conseiller général par la suite! - Georges Perol, maire de Meymac, est celui qui abordera le mieux les dossiers dans une approche régionale. En Creuse, sur quatre élus, il y a trois conseillers généraux. C’est en Haute-Vienne, un département moins rural avec peu d’élus de droite au conseil général, que le nombre de conseillers généraux élus à la région est le plus faible : trois seulement, sur huit élus. Chez les communistes, la moitié de leurs huit élus siégeaient au conseil général de leur département. Sur les listes socialistes, en revanche, la plupart des conseillers régionaux ne détenaient pas d’autre mandat important et étaient moins liés à la structure départementale : en Corrèze, un conseiller général pour quatre élus, en Creuse, un sur trois, et en Haute-Vienne deux sur sept... La composition des listes est révélatrice d’une grande différence d’attitude, à droite et chez les socialistes, vis-à-vis de la nouvelle institution régionale. Elle explique que la majorité de gauche se soit dégagée de l’emprise départementale plus nettement que dans beaucoup d’autres régions.

UNE CAMPAGNE PEU RÉGIONALE
La campagne pour les élections régionales s’est déroulée principalement dans le cadre de chaque département : la circonscription et les listes étaient départementales. Il y a bien eu quelques manifestations qui se voulaient d’ampleur régionale, comme le meeting tenu à Limoges par Lionel Jospin le 4 mars et Jacques Chirac le 6 mars : mais leurs interventions n’étaient pas consacrées principalement aux élections régionales. En fait, le seul débat d’intérêt régional a eu lieu le 25 février 1986 à la télévision régionale. J’avais été invité à débattre avec Jean-Claude Pasty, qui était le candidat de la droite à la présidence du conseil régional. Le débat était dirigé par Jean-Jacques Théodore (FR3 Limousin) et Bruno Denaes (Radio France Creuse) : un débat « d’une bonne tenue » selon la presse 31 , consacré pour l’essentiel aux questions de fond du développement régional, sans excès de politique politicienne.

Sur le terrain
J’ai vécu principalement cette campagne depuis la Haute-Vienne, et comme acteur engagé à la tête de la liste socialiste. Elle a été très active, mais délicate à conduire : deux campagnes en effet, se menaient en même temps, celle des régionales et celle des législatives. Avec Alain Rodet, qui conduisait la liste pour les élections législatives, nous avions décidé de visiter, ensemble le plus souvent possible, toutes les communes du département. Nous avons commencé fin janvier, avec le canton de Saint-Mathieu, et nous n’avons pas cessé de «tourner» » jusqu’à l’avant-veille du scrutin. Notre programme prévoyait qu’en principe, à chaque heure, nous étions dans une commune différente; mais comme des candidats de ma liste m’accompagnaient, je pouvais poursuivre si nécessaire la conversation avec nos hôtes d’une commune cependant qu’un ou deux de mes colistiers partaient assez tôt pour être à l’heure dans la commune suivante et commencer la rencontre. Je garde de ces visites le meilleur des souvenirs. Toujours, ou presque, le maire et des élus municipaux étaient là pour nous accueillir, qu’ils aient été ou non socialistes. C’est une tradition de courtoisie républicaine à laquelle on est ici très attaché. Elle n’a connu qu’une exception à Saint-Yrieix-la-Perche : le maire, Marc Debusschere, qui conduisait la liste RPR-UDF concurrente, a refusé de m’accueillir dans son hôtel de ville... Le sens limousin de l’hospitalité voulait alors — les habitudes, depuis, ont un peu changé - que l’on offrit à boire à celui qu’on accueillait. Dans la fraîcheur des matins de février, un café était toujours apprécié; parfois des boissons plus fortes, ou des mousseux incertains mettaient à l’épreuve 32 . Ces visites communales, à mes yeux, étaient importantes : pour les candidats, à qui elles apportaient une connaissance plus concrète des territoires et des gens qui y vivent; pour mieux faire connaître les enjeux régionaux, qui faisaient pour la première fois l’objet d’une élection. Et aussi en raison de leur intérêt électoral : Le Populaire du Centre , le quotidien le plus lu en Haute-Vienne, publiait régulièrement un court article accompagné d’une photographie sur ces réunions 33 .
À côté de ces visites, on utilisait toutes les formes classiques de communication électorale. Des dépliants étaient distribués dans les foires, sur les marchés ou dans des immeubles collectifs : en ce temps-là les boîtes aux lettres étaient encore accessibles. Un journal électoral de vingt pages, commun aux deux élections législatives et régionales, mais propre à chacun des trois départements - un signe de plus de l’influence départementale - était distribué par la Poste dans tous les foyers. Pour la première fois des affiches étaient installées sur des panneaux de publicité commerciale, l’une pour les élections régionales, l’autre pour les législatives. Leur esthétique nous semble, aujourd’hui, discutable. Celle des élections régionales représentait, en pied et... En pardessus, les trois premiers de la liste regardant l’horizon : on pense aux films américains de l’époque ou, comme disait Marcel Rigout, candidat communiste aux législatives, aux « membres du Politburo » 34 . Il est vrai que l’affiche de la liste RPR-UDF, qui représentait les candidats en bras de chemise dans cette fin d’hiver glaciale, n’était guère plus heureuse. L’affichage militant, traditionnel en Haute-Vienne, devait manifester partout la présence de la liste. Plusieurs réunions publiques avec des responsables nationaux venaient périodiquement animer la campagne : Laurent Fabius, Édith Cresson ou Jack Lang à Limoges, Pierre Bérégovoy à Guéret et à Tulle, Roland Dumas à Châlus... Enfin, le 3 mars, je participais à Limoges à un « Club de la presse » avec les têtes de liste du PC et de la droite 35 .
Du côté de la droite, l’événement majeur de la campagne a été l’intervention de Jacques Chirac. Après cinq jours de campagne en Corrèze au rythme de 7 à 8 réunions quotidiennes, il a tenu un meeting régional à Limoges. Devant le « Club de la presse » il a critiqué violemment la majorité sortante de gauche « qui est en fait conservatrice et inerte » et réclamé « [...] l’instauration d’une péréquation qui prendrait le contre-pied du système inégalitaire en vigueur, qui revient à enrichir constamment les régions les plus riches et à appauvrir les plus pauvres » 36 .

Quelle place pour les thèmes régionaux ?
Cette campagne a-t-elle permis de mettre en évidence les enjeux régionaux de l’élection, ou les thèmes nationaux les ont-ils occultés? L’examen des professions de foi, des journaux électoraux, et des déclarations des candidats permet d’esquisser une réponse.
Les listes du Front national évoquent exclusivement des thèmes nationaux : bureaucratie, fiscalité excessive, immigration, insécurité, chômage; c’est d’ailleurs la même profession de foi qui est distribuée partout. La liste des Verts décline ses thèmes nationaux en fonction des réalités du Limousin : diversification et recherche de la qualité pour l’agriculture, arrêt de l’enrésinement forestier, identité limousine... Une liste classée « divers droite » par la préfecture et conduite par Guy Mauriange, consacre au contraire exclusivement sa profession de foi à des problèmes régionaux : le pôle céramique, le désenclavement, l’agriculture.
Les listes RPR-UDF, qui étaient dans l’opposition régionale, s’engagent pour ce qu’elles appellent « le renouveau du Limousin ». Elles sont précises dans leur dénonciation de la situation laissée par la majorité de gauche : pression fiscale excessive, disparition de centaines de PME, baisse des revenus agricoles, perte d’emplois salariés, chômage, etc. Elles restent en revanche très générales sur les perspectives : exiger un juste traitement de l’État, modérer la pression fiscale. Elles révèlent, inconsciemment peut-être, leur conception de la région quand elles proposent d’évaluer les priorités à travers un dialogue avec les conseillers généraux et les responsables socioprofessionnels. Sur le fond des politiques à conduire, et les objectifs, la droite reste très consensuelle : créer des emplois, revitaliser le milieu rural, maintenir le commerce et l’artisanat, soutenir les salariés, les retraités et les professions libérales. Comment être contre? L’impression globale est celle d’une équipe qui ne s’attend pas à accéder aux responsabilités.
Les listes communistes n’entrent pas dans le détail des actions à entreprendre. Certes elles font appel — exercice obligé - à la solidarité nationale. Mais la tonalité générale rompt avec la revendication misérabiliste habituelle. La première phrase : « Le Limousin est riche... » exprime une rupture. La profession de foi explique que le Limousin est riche d’atouts inutilisés : « Ce qui manque, c’est une volonté plus solide et des moyens sérieux. » Elle suggère des perspectives : bio-industrie, céramiques nouvelles, industries du bois... Et invite à rompre avec l’esprit de fatalité. Ce volontarisme lucide était un bon signe pour la future majorité.
Les socialistes, majoritaires à eux seuls dans le conseil régional sortant, et qui comptent bien être l’élément majeur de la future majorité, ont l’obligation de présenter un bilan, un projet et une équipe. Ils rappellent qu’ils ont ouvert les principaux chantiers de l’avenir à travers le contrat de plan et le premier programme européen. Parmi leurs objectifs, le désenclavement, l’installation en agriculture, l’armature urbaine régionale, les nouvelles technologies... La politique d’accueil comme réponse à la crise démographique n’apparaît encore nulle part dans les programmes des uns ou des autres : c’est la réflexion prospective de Limousin 2007 qui, un an plus tard, reprendra un thème déjà évoqué en 1980 par le président du CESR.

UN VOTE SURTOUT NATIONAL
Le même jour, le 16 mars 1986, ont eu lieu à la fois des élections législatives, et des élections régionales : la France n’avait pas connu semblable double scrutin depuis 1945. Elles se sont déroulées selon le même mode de scrutin : scrutin de liste et représentation proportionnelle dans le cadre d’une circonscription départementale. Depuis plusieurs mois la victoire de la droite aux élections législatives était tenue pour acquise : la rupture de l’union de la gauche était intervenue en 1984 ; il n’y avait plus de ministres communistes dans le gouvernement Fabius; l’électorat communiste diminuait régulièrement. Dans ce contexte les élections régionales sont apparues comme une « réplique régionale du vote législatif » 37 . Bien qu’elles se soient déroulées pour la première fois au suffrage universel direct, elles n’ont pas permis à la région d’apparaître comme un espace politique autonome 38 .

Les résultats : le poids du contexte national
Sur le plan national, comme attendu, la droite remportait les élections législatives. Les listes RPR-UDF — unies ou séparées - obtenaient 42,1 % des voix et 277 députés, les listes PS et MRG 31,2 % des voix et 206 députés ; le PC, avec 9,8 % des voix passait pour la première fois sous la barre des 10 % et obtenait 35 députés. Le Front national, avec 9,7 % des voix et 35 députés, se situait au même niveau que le PC. Ce vote allait déboucher sur la première « cohabitation » de la V e République entre un Président de la République de gauche et un gouvernement de droite. Dans ce contexte national, les trois départements du Limousin présentaient deux particularités : l’importance de l’électorat communiste — 18,76 % des suffrages exprimés, soit presque le double du résultat national — et la faiblesse du vote d’extrême droite avec 3,87 % des voix pour le Front national. Les résultats des grandes formations étaient proches de leur score national : 42,39 % pour le RPR et l’UDF, contre 42,2 % au plan national, et 30,82 % contre 31,2 % pour les socialistes.
Le vote régional ne s’est guère distingué du vote pour les élections législatives : comme le remarque le politologue Yves Meny « l’accès des régions au suffrage universel et la légitimité démocratique a eu un prix : celui de la nationalisation des régionales » 39 . Partout en France, on constate les progrès de la droite. Elle obtient 41,1 % des voix, contre 29,9 % pour les socialistes et radicaux et 10,3 % pour le PC : les écarts en pourcentage, par rapport aux législatives, sont très faibles et liés, le plus souvent, au nombre plus élevé des listes en présence. La conséquence est que la gauche doit abandonner quatre des six régions qu’elle dirigeait — Auvergne, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées et Provence - Alpes - Côte d’Azur — pour ne conserver que le Nord - Pas-de-Calais et le Limousin. Le RPR conserve ses cinq régions — Aquitaine, Corse, Ile-de-France, Haute-Normandie et Pays de Loire - et prend la Bretagne à l’UDF qui, elle, sera à la tête des quatorze autres régions. Le Front national est en position d’arbitre dans plusieurs régions 40 . Comme pour les élections législatives, on note en Limousin la faiblesse du FN et le maintien d’un électorat communiste significatif.
Les résultats comparés des trois départements confirment des tendances connues. La droite reste la plus forte en Corrèze, l’influence de Jacques Chirac — lui-même tête de liste aux législatives, où il obtient 49,7 % des voix - pesant aussi sur le vote régional où la liste RPR recueille 48,4 % des suffrages ; elle est en tête également en Creuse, avec 44 % des voix ; elle est précédée de peu par les socialistes en Haute-Vienne, où elle obtient 32,3 % des voix. C’est en Haute-Vienne que la gauche est la plus forte, les listes socialiste et communiste recueillant à elles deux 53,7 % des suffrages. Les socialistes obtiennent leur meilleur résultat en Haute-Vienne (33,4 %) devant la Creuse (32,5 %) et la Corrèze (27 %). Les communistes dépassent les 20 % en Corrèze et en Haute-Vienne, et sont à 15,8 % en Creuse. Ni le Front national, ni les écologistes n’obtiennent d’élus. En fin de compte, le premier conseil régional du Limousin élu au suffrage universel sera composé de 18 conseillers de droite, 15 socialistes et 8 communistes. Pour 41 sièges, la majorité absolue est de 22 : ce qui veut dire qu’il y aura une majorité claire si la gauche parvient à s’unir.

Une majorité de gauche au conseil régional
Certes aucune famille politique n’avait à elle seule la majorité absolue, mais il existait une majorité de gauche virtuelle si socialistes et communistes décidaient de continuer à travailler ensemble, comme ils le faisaient déjà dans de nombreuses municipalités, dont Limoges. Pour élire son président et ses vice-présidents le conseil régional du Limousin n’a pas connu les difficultés rencontrées dans plusieurs régions. Pourtant, la rupture intervenue entre socialistes et communistes, en 1984, sur le plan national pouvait constituer un obstacle. Il semble qu’à l’intérieur du groupe communiste il y ait eu un débat assez vif entre ceux qui souhaitaient continuer à participer avec les socialistes à la gestion de la région et les partisans d’un « soutien sans participation » mieux en accord avec la position critique du Parti communiste vis-à-vis des socialistes. C’est ce dernier point de vue qui l’a emporté, en Limousin comme dans le Nord - Pas-de-Calais, l’autre région à majorité de gauche. Il n’a pas été accepté facilement par tous les élus communistes. Le jour de l’élection des membres de l’exécutif régional, André Leycure était ostensiblement absent 41 ; plusieurs responsables communistes du Limousin s’associaient à une pétition publiée par Le Monde pour demander la tenue d’un congrès extraordinaire; Jean-Claude Fauvet, conseiller général communiste de Magnac-Laval déclarait 42  : « L’attitude imposée aux élus communistes au conseil régional est difficilement acceptable. C’est courir le risque de ramener le Parti à l’état de secte. » C’était le début d’une dissidence qui conduira, six ans plus tard, à la présence de deux listes communistes aux élections régionales.
Dans ces conditions, le groupe socialiste devait se préparer à exercer seul les responsabilités de la gestion par l’exécutif régional. Il avait réglé ses problèmes internes : ma candidature à la présidence n’était pas discutée; les divers courants du PS étaient présents dans le groupe, et la place à donner aux élus de chaque département ne faisait pas débat. Une difficulté, pourtant, est apparue à propos de l’élection du premier vice-président. Il était admis qu’il ne pouvait pas être un élu de la Haute-Vienne, puisque le président venait de ce département, et le choix d’un élu creusois s’est facilement imposé. Mais le groupe s’est trouvé en face de deux candidatures, qui avaient l’une et l’autre leur légitimité. Pierre Ferrand avait l’autorité liée à son passé politique, à son expérience des premières années du conseil régional, à son rôle - avec André Leycure — dans la création d’un site touristique important autour du lac de Vassivière et nous le connaissions tous. Gaston Rimareix était la tête de liste choisi par les Creusois, mais il arrivait tout droit d’un cabinet ministériel et, même s’il était depuis longtemps maire de Mainsat, nous le découvrions. Le groupe a voté et choisi Pierre Ferrand : on pourrait voir là le signe heureux d’une décision régionale s’imposant face au choix d’un département, mais je ne suis pas sûr que, ce jour-là, nous ayons fait le meilleur choix pour la région.
Le 21 mars 1986, le conseil régional élu au suffrage universel s’est réuni pour la première fois en séance plénière pour élire son président et son bureau. Le vote a eu lieu, sans surprise. Au premier tour Jean-Claude Pasty (RPR) obtenait 18 voix, j’en recueillais 15 et Jacques Jouve (PC), 8. Puis Jacques Jouve annonçait que les communistes voteraient pour moi, et j’étais élu au second tour par 23 voix, contre 18 à Jean-Claude Pasty. Dans leurs interventions, les divers groupes politiques avaient indiqué clairement ce que serait leur attitude. Pour le RPR, Jean-Claude Pasty notait que, « dans le contexte national qui a lui-même changé » — allusion à la victoire de la droite aux législatives - l’opposition serait « ferme et sans complaisance » 43 . Au nom du groupe communiste, Jean Combasteil (PC Corrèze) déclarait : « Nous ne pourrons pas nous associer à une gestion locale marquée par la poursuite et l’aggravation de l’austérité que nous sommes les seuls à refuser clairement et sans ambiguïté. »
Il annonçait que, de ce fait, les communistes ne présenteraient pas de candidats aux postes de vice-présidents : c’était le choix du soutien sans participation 44 . Le président du groupe socialiste, Jean-Claude Peyronnet, réagissait à cette prise de position en évoquant explicitement « des ordres extérieurs à la région », en soulignant : « C’est nouveau et important », et en avertissant : « Nous observerons votre comportement autant que vous pourrez examiner le nôtre. » Commentaire de La Montagne : « Eh bien !, voilà qui promet des séances animées au cours des mois et, peut-être des années qui viennent... »
Après cet échange, je faisais procéder à l’élection de six vice-présidents socialistes : Pierre Ferrand (Creuse), Yves Terrieux (Corrèze), Daniel Nouaille (Haute-Vienne), Jean-Claude Cassaing (Corrèze) et Jacqueline Defemme (Creuse). Nous avions veillé à ne pas pourvoir d’emblée tous les postes de vice-présidents que la loi autorisait pour que, le moment venu, il soit possible de faire une place aux communistes dans l’exécutif régional. Le même jour était mis en place, à la proportionnelle, un bureau de 19 membres : 9 RPR, 7 socialistes, 3 communistes. Les nouvelles institutions régionales étaient dès lors en place pour 6 ans, et la gauche avait la majorité absolue dans les deux instances habilitées à prendre des décisions, la formation plénière et le bureau.

SIX ANNÉES D’UNION DE LA GAUCHE
Les six années de cette première mandature (1986-1992) n’ont pas été un long fleuve tranquille. Les deux familles politiques composant la majorité régionale ont dû affronter des événements qui auraient pu compromettre leur capacité à conduire ensemble les affaires de la région.

Des péripéties politiques
Le contexte national, au cours de la période, a beaucoup changé. Certes François Mitterrand, élu en 1981 et réélu en 1988, a constitué l’élément stable de la vie politique nationale. Mais la victoire de la droite en 1986 et la nomination de Jacques Chirac comme Premier ministre ont amené deux ans de cohabitation. Puis, en 1988, à la suite de la réélection de François Mitterrand et de la dissolution de l’Assemblée nationale, la gauche revient au gouvernement avec Michel Rocard, Premier ministre jusqu’en 1991 et Édith Cresson qui lui succédera jusqu’aux élections régionales de 1992. Le déclin du Parti communiste se poursuit : son candidat aux élections présidentielles de 1988 obtient seulement 6,9 % des suffrages, contre 15,5 % en 1981. Les crises internes s’y succèdent : elles avaient commencé dès 1978 avec Althusser et Ellenstein, et s’étaient poursuivies et aggravées en 1984 avec les rénovateurs de Pierre Juquin, puis les reconstructeurs avec Marcel Rigout et les refondateurs autour des anciens ministres Fiterman, Le Pors et Ralite. Le Parti socialiste, de son côté, est confronté à des tensions internes fortes tenant soit à l’orientation politique préconisée par Michel Rocard, soit à la rivalité Jospin-Fabius pour le leadership dans le parti, qui atteindra son paroxysme au congrès de Rennes en 1990. Ce contexte a naturellement des répercussions sur la vie politique régionale. Dès 1984, Marcel Rigout, alors député communiste, affichait sa différence. Après l’échec de son parti aux élections européennes il avait fait des déclarations très critiques : au congrès du PC il avait refusé de voter la résolution finale qui, selon lui, n’allait pas au fond des problèmes, et il déclarait vouloir « combattre par tous les moyens l’image d’un parti archaïque » 45 . L’évolution de l’Union soviétique a aggravé le malaise et, en août 1991, le journal Le Monde pouvait parler des « militants déchirés de la Haute-Vienne » 46 . La crise gagnait la Corrèze, où le maire communiste de Tulle, Jean Combasteil, menaçait de démissionner du PC s’il n’évoluait pas 47 .
Du côté du Parti socialiste, les tensions étaient probablement plus personnelles que politiques, mais elles n’étaient pas sans conséquences. Dès 1986, il avait fallu trancher une concurrence entre Jean-Claude Peyronnet et moi : nous avions l’un et l’autre été désignés par le vote des militants pour être les suppléants des candidats aux élections sénatoriales, mais nous souhaitions l’un et l’autre être les suppléants de Louis Longequeue. Je plaidais qu’il était normal que le maire de Limoges eût un suppléant de Limoges ; mon concurrent voulait éviter que ma désignation apparût comme une préfiguration de la future succession de Louis Longequeue à la mairie de Limoges. Il se trompait : la Convention nationale du PS a tranché en ma faveur et je ne suis pas devenu pour autant maire de Limoges ! Vue d’aujourd’hui, cette concurrence était dérisoire : deux ans plus tard, Jean-Claude Peyronnet et moi devenions députés, perdant du même coup notre qualité de suppléant de sénateur ! Elle révélait cependant un climat qui ne facilitera pas, par la suite, les relations entre la région et le département de la Haute-Vienne, dont il présidait le conseil général.
En 1990, deux événements allaient affecter la vie du PS, en particulier en Haute-Vienne. En mars, le congrès de Rennes consacrait l’éclatement de l’ancien courant mitterrandiste qui avait gagné le congrès de Metz, et mettait en évidence la rivalité entre Lionel Jospin, rejoint par Pierre Mauroy, et Laurent Fabius. En Haute-Vienne le vote pour le congrès consacrait la domination de la motion Jospin (44,54 % des voix), soutenue par Alain Rodet et Jean-Claude Peyronnet, face à la motion Fabius (19,55 %) dont j’étais le principal animateur, et la motion Rocard (18,74 %). À partir de ce moment, j’étais devenu minoritaire dans ma fédération, la plus importante de la région. En août 1990 Louis Longequeue disparaissait et, comme l’état des forces dans le PS le laissait prévoir, une alliance entre «jospinistes » et « rocardiens » donnait la majorité à Alain Rodet dans la concurrence qui nous opposait pour la mairie de Limoges 48 . Cet épisode n’était pas forcément de bon augure pour les relations futures entre Limoges et la région.

Une vie régionale
Entre 1986 et 1992, la composition du conseil régional a été profondément modifiée. En mars 1988, est survenu le décès de Gérard Vincent. Il était en Haute-Vienne le leader du CERES, qu’il animait depuis le congrès d’Épinay. Nous nous étions assez durement heurtés sur l’orientation à donner au PS en Haute-Vienne, mais nous avions appris au fil des années à nous estimer 49 . Il présidait au conseil régional la commission chargée des affaires culturelles, où il a été à l’origine de la création de l’Orchestre symphonique régional. Il a été remplacé par Michel Tronche, un cheminot CGT. En juin 1988, cinq conseillers régionaux socialistes ont été élus à l’Assemblée nationale. Trois d’entre eux sont restés au conseil régional : Jean-Claude Cassaing (Corrèze) et Gaston Rimareix (Creuse) n’étaient pas touchés par les règles sur le cumul des mandats, et j’ai choisi de renoncer à mon mandat de premier adjoint au maire de Limoges. En revanche, pour cause de cumul, Jean-Claude Peyronnet et Marcel Mocoeur (Haute-Vienne) ont abandonné leur mandat régional et deux nouveaux conseillers nous ont rejoints : Jean-Jacques Besse, un ancien de la Convention des institutions républicaines, qui allait s’occuper avec bonheur des lycées, et Madeleine Gerald, une employée de banque CFDT. En août 1990, pour remplacer Louis Longequeue, est arrivé un chef d’entreprise du bâtiment, alors maire de Condat, dans la banlieue de Limoges, Jean-Claude Guillaumie, qui allait se révéler très vite comme un remarquable animateur du soutien aux entreprises. Ces changements ont été positifs : moins de cumuls de mandats, plus grande autonomie vis-à-vis des conseils généraux, disponibilité plus grande des nouveaux élus, et davantage de solidarité dans le groupe socialiste.
Parmi les moments un peu difficiles de la période, il faut mentionner en mars 1989 l’occupation pendant près d’une semaine des locaux de l’Hôtel de région, à l’initiative de la CGT, par des mineurs de la Cogema. C’était un baptême du feu pour cet hôtel de région, dans lequel les services régionaux s’étaient installés deux mois plus tôt, que le Président de la République allait inaugurer en mai, et qui entendait affirmer dans la ville l’émergence d’un nouveau lieu de pouvoir. La Cogema avait annoncé une réduction de ses effectifs, et 148 emplois étaient menacés. Le lundi 8 mars, en début d’après-midi, plus d’une centaine de mineurs ont investi le hall d’entrée, faisant savoir qu’ils entendaient obtenir l’annulation du plan de licenciement, qu’ils se préparaient à passer la nuit dans les locaux, et qu’ils ne partiraient pas avant d’avoir obtenu satisfaction. Et ils se sont installés : dans la partie carrelée du hall, des réchauds ; dans la partie arrière, recouverte de moquette, le couchage ; sur les trottoirs, des feux de cartons et de vieux pneus. Il n’était pas dans les pouvoirs du conseil régional de leur donner satisfaction, et l’occupation s’est poursuivie pendant trois jours. Pas d’incident, mais un climat chaque jour plus tendu. Des cadres et des agents de la région ont été présents, nuit et jour, pour maintenir le contact avec les occupants et éviter d’éventuels dérapages. Au bout de trois jours, il devenait nécessaire d’en finir. Un responsable national de la CGT-Mines est venu sur place. Une assemblée générale judicieusement composée par le syndicat a décidé, par un vote démocratique, de mettre fin à l’occupation. C’était le seul moyen d’éviter l’évacuation par la force, que personne ne souhaitait 50 .
Au-delà de ces péripéties, le conseil régional a connu une grande stabilité politique. La majorité ne s’est jamais divisée sur les dossiers régionaux. Les élus communistes, malgré leurs différences dans l’appréciation de la situation politique nationale, ont été des partenaires loyaux des socialistes. Les conseillers régionaux socialistes n’ont à aucun moment tenu compte des courants très divers auxquels ils appartenaient. L’opposition a joué son rôle, et s’est parfois associée à la majorité quand l’intérêt régional lui paraissait le justifier.
Le bilan de ces six premières années est important du point de vue des politiques régionales. On en retiendra, notamment, la négociation et la signature en 1989 du 2 e contrat de plan État-région pour la période 1989-1993, l’obtention de concours européens importants à travers une opération intégrée de développement (OID) de 1986 à 1990, et le programme de développement des zones rurales (PDZR) de 1991 à 1993. C’est au cours de cette mandature que la SAFER Marche-Limousin a été sauvée financièrement par la région, l’Office international de l’Eau (OIE) durablement installé à Limoges et à La Souterraine, la Maison du Limousin transférée dans de nouveaux locaux à Paris, la réalisation d’une école d’ingénieurs décidée, l’inscription du Limousin au schéma directeur des TGV acquise — provisoirement, il est vrai — Limoges choisie comme siège d’une circonscription militaire de défense, la délocalisation du Centre national pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles (CNASEA) à Limoges décidée. Et je n’oublie ni la prospective Limousin 2007, qui a éclairé pour nous les enjeux de l’avenir et donné au dehors l’image d’un Limousin que l’on ne soupçonnait pas, ni la création des contrats régionaux de développement local (CRDL), première étape vers le développement de la coopération intercommunale et la contractualisation.
Chapitre II
L’invention de la gauche plurielle 1992-1998
C’est en Limousin qu’à partir des élections régionales de mars 1992 la « gauche plurielle » s’est constituée. Certes son histoire officielle l’oublie. On situe habituellement son origine en 1995, avec le rapport demandé par Lionel Jospin à Jean-Christophe Cambadelis pour les « Assises de la transformation sociale », et sa première incarnation dans le gouvernement où, en 1997, le même Lionel Jospin avait réussi à rassembler socialistes, communistes et écologistes. Une idée, ou un projet, n’existe que s’il a été consacré à Paris par les commentateurs reconnus de la vie politique : aucun d’entre eux n’avait cru pouvoir accorder un regard au Limousin où, quelques années plus tôt, s’était engagée la première expérience de gauche plurielle.
En mars 1992, la gauche avait atteint le point le plus bas de toute son histoire électorale 51 . Dans ce contexte très défavorable, j’ai été réélu à la présidence du conseil régional du Limousin par une majorité faite principalement des élus socialistes et communistes mais aussi — élément nouveau — d’un élu de « Génération écologie » et grâce à l’abstention des deux élus Verts. L’exécutif régional, constitué après mon élection, comportait des socialistes, un communiste «reconstructeur» et l’élu de « Génération écologie »; il a été complété en octobre 1996 avec l’élection d’un vice-président communiste « orthodoxe » ; les élus Verts ont régulièrement, sauf rarissimes exceptions, voté avec la gauche. À la fin de la mandature, les diverses composantes de cette majorité plurielle ont choisi de se présenter ensemble, sur une seule et même liste, aux élections régionales de 1998. Ainsi s’est formée pour la première fois, au conseil régional du Limousin, cette gauche plurielle qui allait constituer pour cinq ans, à partir de 1997, la majorité de la France 52 .

LA PRÉPARATION DES ÉLECTIONS
Au début de l’année 1991, on a commencé à préparer les élections régionales du printemps 1992. Le climat politique était détestable pour la gauche. On était au milieu du second septennat de François Mitterrand et les « affaires » — sang contaminé, financement des partis politiques... — empoisonnaient la vie politique. Après la démission de Michel Rocard en avril, Édith Cresson est devenue Premier ministre : elle a été très rapidement mise en difficulté. En décembre François Mitterrand battait le record absolu d’impopularité d’un président sous la V e République, avec 22 % de satisfaits pour 65 % de mécontents 53 . C’est dans ce contexte que les diverses formations politiques allaient choisir leurs candidats et organiser leur campagne.

La réforme manquée du scrutin régional
L’expérience des premières années avait montré que les régions étaient souvent dif ficilement gouvernables 54 . Dix conseils régionaux de métropole seulement avaient depuis 1986 une majorité absolue : huit à droite, et deux à gauche dont le Limousin. D’où le projet de modification des règles du scrutin régional. Une loi du 11 décembre 1990 avait prévu que, pour lutter contre un absentéisme attribué au trop grand nombre d’élections, les élections régionales auraient lieu en même temps que le renouvellement des conseils généraux. Il n’est pas sûr que cette concomitance ait rendu les choses plus claires pour l’électeur ; elle n’a pas contribué non plus, bien au contraire, à l’émergence d’un espace politique régional plus autonome 55 .
La réforme du mode de scrutin lui-même supposait que l’on réglât deux problèmes : le vote doit-il se faire dans un cadre départemental ou régional? Quelle part respective donner au scrutin proportionnel et à la prime majoritaire nécessaire pour avoir des majorités stables? Le choix d’une circonscription régionale avait beaucoup de partisans : les centristes, quelques membres du RPR — comme Michel Giraud, le président de la Région Ile-de-France, qui avait dès 1988 déposé une proposition de loi en ce sens avec Jacques Chaban-Delmas et Jean-Claude Gaudin — et beaucoup de socialistes, dont Michel Rocard. Il s’est heurté au refus des « départementalistes », et au premier d’entre eux, François Miterrrand, qui avait été président de conseil général, et qui redoutait que le suffrage universel ne donne à certains grands féodaux une autorité excessive dans la République. Tout naturellement l’idée d’un scrutin régional a été abandonnée, et j’étais de ceux qui l’ont regretté. J’écrivais en janvier 1992 56 que la circonscription départementale ne facilitait pas une approche régionale des problèmes, qu’elle empêchait la majorité régionale d’assumer la responsabilité de sa politique devant tous les citoyens de la région, et que le risque de voir se constituer des féodalités régionales susceptibles de menacer l’unité nationale était surestimé : bien d’autres féodalités me semblaient plus dangereuses que les régions...
La question d’une prime majoritaire au profit de la liste arrivée en tête a donné lieu à des controverses assez vives : les communistes et les verts restaient attachés au scrutin proportionnel intégral, qui laisse leur chance aux petites formations ; la droite s’insurgeait contre une réforme faite à quelques mois du vote, dans laquelle elle voyait une manœuvre des socialistes pour la mettre en face d’alliances embarrassantes au second tour.
En fin de compte, on se résignait à ne rien changer. La règle du jeu de 1986 était maintenue : la région ne devenait pas encore une circonscription électorale... Le seul changement portait sur le nombre des conseillers régionaux à élire dans chaque région pour tenir compte des résultats du recensement général de la population. Une loi du 31 décembre 1991 créait 50 sièges supplémentaires, dont deux pour le Limousin en Haute-Vienne. Le nombre total des sièges passait donc de 41 à 43, dont 21 — au lieu de 19 — en Haute-Vienne. L’opposition régionale dénonçait une «manipulation» 57  : mais le gouvernement avait estimé qu’il n’était pas possible de diminuer le nombre des conseillers à élire dans les départements ayant perdu de la population, et que la seule manière de tenir compte du recensement était de créer de nouveaux sièges là où la population s’était maintenue ou avait augmenté. Au surplus, il était difficile de savoir à l’avance quelles conséquences un changement aussi modeste aurait sur les résultats du scrutin.

Socialistes : en douceur
Dans toutes les formations politiques, la constitution des listes est toujours un exercice difficile. Les élections de 1992 l’ont confirmé. En Rhône-Alpes, on souligne « les effets pervers du choix militant » 58 , l’absence de coordination entre les départements pour l’établissement des listes, la tentation pour les sortants éconduits de présenter des listes concurrentes. En Bretagne 59 le PS est face à ses courants, et il y a eu des conflits aigus entre les fédérations départementales et le niveau national. Un peu partout les contraintes d’équilibre ou de dosage entre courants ont pesé davantage que l’aptitude des candidats à exercer leur mandat 60 . En Limousin les choses étaient sans doute plus faciles parce que les socialistes avaient dirigé ensemble la région pendant six ans, et ma qualité de président sortant me conférait une certaine autorité. En revanche, ma position dans l’appareil socialiste était affaiblie : j’étais minoritaire depuis le congrès de Rennes et je n’étais plus, comme en 1986, le premier secrétaire fédéral avec, à ce titre, une influence particulière sur le choix des candidats ; le courant Fabius, auquel je me rattachais, était également minoritaire en Corrèze et en Creuse. Jamais certes, en six ans, les clivages entre courants n’avaient affecté la vie du groupe socialiste du conseil régional, mais la constitution des listes pouvait les réveiller. Le commentateur de La Montagne observe 61  : « Les socialistes qui ont, il est vrai, une longue pratique de la diversité interne, ont réussi en douceur un aggiornamento que d’aucuns prévoyaient plus long et plus tumultueux. »
En Haute-Vienne, ma désignation comme tête de liste et candidat à la présidence était acquise dès juin 1991. Après quoi, a commencé ce qu’une lettre confidentielle a appelé « un été incertain » 62 . La question était de savoir si les huit éligibles que les socialistes pouvaient raisonnablement espérer allaient être répartis entre les courants en fonction des résultats du Congrès de Rennes — ce qui aurait éliminé la plupart des sortants — ou en tenant compte de la nécessité de constituer une équipe compétente et cohérente. Le courant Jospin-Mauroy (44 % des mandats à Rennes), qui dirigeait la fédération, entendait au départ me laisser le choix de deux éligibles seulement, en plus de ma propre candidature. J’ai dû alors faire savoir que je ne conduirais pas la liste si je ne pouvais pas choisir trois éligibles et donner mon sentiment sur les candidats des autres courants, et qu’à défaut le risque d’une liste dissidente n’était pas exclu. C’est en fin de compte la Convention nationale du PS qui, en l’absence de consensus local, a dû trancher, attribuant quatre éligibles, dont moi, au courant Fabius, trois au courant Jospin-Mauroy, et un au courant Rocard. J’ai pu de la sorte conserver les vice-présidents sortants, dont la présence était indispensable à mes yeux pour la gestion de la région.
En Corrèze, François Hollande, devenu en mars 1990 Premier secrétaire fédéral, avait été désigné comme tête de liste. La reconduction en position éligible des sortants a été admise sans difficulté. Le seul problème rencontré à tenu à l’attitude que les socialistes devaient adopter vis-à-vis de Jean Charbonnel, maire de Brive et gaulliste historique, qui s’était rapproché de la majorité présidentielle dans le cadre de « La France unie ». Finalement, les amis de Jean Charbonnel ont déposé leur propre liste.
En Creuse, Gaston Rimareix avait été choisi pour conduire à nouveau la liste. On pouvait espérer trois élus. Pierre Ferrand, Premier vice-président sortant, s’était retiré. Les deux autres candidats étaient Jacqueline Defemme-Verdier, vice-présidente sortante, et le jeune maire de Bourganeuf, Alain Gouzes dont le frère, Gérard Gouzes, était député socialiste du Lot et Garonne.
Comme en 1986, c’est dans le cadre de chaque département que les listes ont été préparées. Mais l’approche régionale progressait, apportée dans les départements par les élus sortants, chez qui elle était devenue naturelle.

Droite : rivalités et désordre
À droite, c’est seulement à la mi-février que les diverses listes ont été présentées. Leur élaboration a partout été difficile du fait de la concurrence entre le RPR et l’UDF, ou des divergences d’appréciation sur la politique régionale, ou — le plus souvent — de rivalités personnelles. On est toutefois arrivé assez vite à une liste unique en Creuse. En Haute-Vienne une liste dissidente a été évitée de justesse. En Corrèze, deux listes concurrentes sont allées devant les électeurs.
En Creuse, le choix de la tête de liste allait de soi : Jean-Claude Pasty (RPR), député européen, avait vocation, en cas de victoire de la droite, à présider le conseil régional. Sur huit sièges à pourvoir, la droite avait quatre sortants. Le RPR était prêt à laisser la seconde place à l’UDF, mais à la condition que les deux suivantes lui reviennent. D’où des difficultés à Aubusson, où le nouveau maire (RPR) s’opposait à un conseiller régional sortant UDF 63 , ainsi que sur l’attribution de la cinquième place, qui pouvait laisser quelque espoir à son titulaire. Finalement, la liste était présentée le 16 février.
Les choses ont été beaucoup plus compliquées en Haute-Vienne. Il y a d’abord eu une hésitation sur le choix de la tête de liste. On a parlé successivement d’un chef d’entreprise, Jean-Marie Brachet, qui venait d’être réélu à la présidence de la chambre de commerce et d’industrie de Limoges, d’un ancien recteur, Armel Pecheul — qui a rapidement démenti — et même de la tête de liste de 1986, Marc Debusschere 64 . Bien qu’il ne fasse pas l’unanimité dans les milieux patronaux 65 Jean-Marie Brachet était finalement imposé par Jacques Chirac, et sa liste publiée le 30 janvier. Aussitôt, des personnalités évincées ont manifesté leur désapprobation. Jacques Duchesne, conseiller régional RPR sortant, parle de « lamentables magouilles et compromissions » 66 ; Guy Boussely, maire de Bellac et conseiller régional sortant, exprime son amertume à l’égard de « [...] ce parti politique aux pratiques antidémocratiques et à la structure totalitaire » 67 . Jacques Michel Faure, qui sera élu député en 1993 puis maire de Bellac, est lui aussi écarté à la demande de l’UDF locale, malgré le soutien de la commission électorale nationale de l’UDF qui l’avait placé en position éligible sur la liste 68 . Ces trois personnalités vont tenter, sans succès, de présenter une liste concurrente. Jacques-Michel Faure renonce le premier : il annonce le 20 février qu’il apporte son soutien à la liste officielle en échange — dit-on 69 — de la promesse d’une future candidature à la mairie de Limoges. Deux jours plus tard, MM. Duchesne et Boussely abandonnent à leur tour « par manque de financement », déclarent-ils au journal télévisé de FR3 Limousin où Guy Boussely dit son amertume alors qu’on a intégré sur la liste « [...] des personnes totalement incompétentes et inconnues ». Ainsi portées sur la place publique, ces rivalités n’ont à l’évidence pas facilité la campagne de Jean-Marie Brachet et de ses colistiers...
En Corrèze, la présence d’une liste dissidente n’a pu être évitée. Jean Charbonnel acceptait mal les tentations hégémoniques de Jacques Chirac sur le département : de plus — ou pour cette raison? — il s’était éloigné du RPR et rapproché de François Mitterrand, siégeant parmi les non-inscrits à l’Assemblée nationale ; enfin il considérait que le bassin de Brive avait sa personnalité propre et ne pouvait se dissoudre dans un ensemble corrézien dominé par Jacques Chirac. La droite corrézienne s’était choisie comme tête de liste Raymond-Max Aubert, un énarque chargé de mission auprès de Jacques Chirac à la mairie de Paris, suivi, en position éligible, par un membre de l’UDF puis, dans l’ordre, par Georges Perol, directeur des HLM de Paris et Annie Lheritier, chef de cabinet du maire de Paris. Jean Charbonnel ne pouvait accepter cette mainmise chiraquienne. Il demandait à Marcel Pascaloux, conseiller régional sortant et son adjoint à la mairie de Brive, par ailleurs président de la chambre de métiers, de conduire une liste. En la présentant, Marcel Pascaloux annonçait clairement l’objectif: « Refaire l’unité départementale et établir des liens de confiance et de solidarité entre la Corrèze et le reste de la région 70 . » Interrogé par FR3 Limousin, Jean Charbonnel était encore plus clair. Parlant des projets de Brive, et des aides que la région et le département de la Corrèze leur apportent, il déclarait : « Dans tous les cas nous avons un Niet du département. Alors vous ne voulez pas que je ne dise pas que le président Savy est pour nous un interlocuteur plus ouvert que le président du conseil général de la Corrèze. »

Communistes : la rupture
La crise du Parti communiste est profonde. En France, depuis plusieurs années, la contestation interne se développe : rénovateurs, refondateurs, reconstructeurs... En Italie, en février 1991, le PCI se transforme en Parti démocratique de gauche (PDS). L’Union soviétique se défait : Gorbatchev démissionne en décembre, et Eltsine devient l’homme fort de la Russie. Le silence du PC français devant ces événements accentue sa crise, qui s’exprime dans les trois départements du Limousin. En Corrèze, un collectif — « Refondations » — se constitue en décembre autour du maire de Tulle, Jean Combasteil, pour redéfinir des perspectives idéologiques, sociales et économiques. En Creuse, le collectif ADS 23 exprime en janvier 1992 sa solidarité avec Gorbatchev et sa volonté de rechercher des convergences avec tous ceux qui ne se satisfont pas des appareils en place. En Haute-Vienne Marcel Rigout avait depuis longtemps pris ses distances 71 .
C’est dans ce contexte que les communistes ont dû préparer leurs listes pour les élections régionales de mars 1992. L’exercice était d’autant plus délicat qu’ils étaient associés aux socialistes dans la majorité sortante et qu’ils critiquaient durement la politique des gouvernements socialistes. Le souhait du PC était qu’en Limousin, au-delà des divergences internes, toute dissidence soit évitée et qu’une liste unique des communistes soit présentée dans chacun des départements. Mais dès juin 1991, Marcel Rigout avait prévenu : prêts à discuter d’une liste rassemblant toutes les composantes de la gauche non socialiste, ses amis entendaient rester eux-mêmes et étaient prêts à faire une liste séparée si le PC ne voulait pas d’eux 72 . Quelques mois plus tard, en Corrèze, Jean Combasteil expliquait qu’il fallait que le PC change ses méthodes, donc ses hommes, et que s’il n’y avait pas d’évolution il quitterait le Parti 73 . On pouvait dès lors s’attendre à de rudes débats. Ils ont effectivement eu lieu : à leur issue la rupture a été évitée en Corrèze et en Creuse, mais elle était inévitable en Haute-Vienne.
En Creuse, il y a eu des tensions, mais leur écho s’est peu entendu en dehors du PC. Dès octobre 1991 Raymond Labrousse, seul conseiller régional sortant, qui conduisait déjà la liste en 1986, est confirmé dans ce rôle. Mais le seul conseiller général communiste creusois et le maire de La Souterraine ont la tentation de constituer une liste dissidente 74 . En fin de compte seule la lise officielle de Raymond Labrousse, sera présentée. Toutefois, les positions publiques des uns et des autres laissent deviner que le débat a été vif. Le collectif ADS 23 indique certes qu’il ne présentera pas de candidats, mais il laisse à chacun le soin de juger des propositions présentées 75  : on peut imaginer un soutien plus convaincant ! Raymond Labrousse, qui pense déjà aux lendemains de l’élection, prend acte à la télévision régionale des différences d’expression existant entre communistes et prend soin d’ajouter que « le PC a suffisamment changé pour permettre à tous de travailler ensemble » 76 .
En Corrèze également, il y aura une seule liste communiste. Dès novembre 1991, la direction fédérale du PC avait fait savoir que la liste était soumise au débat dans le Parti, mais que les trois élus sortants, Jacques Chaminade, Jean Combasteil et Dominique Grador, étaient proposés pour y figurer aux trois premières places. On apprenait ainsi 77 que la tête de liste, Jacques Chaminade serait un communiste orthodoxe, mais qu’une place éligible était proposée à Jean Combasteil, le leader corrézien des refondateurs. En approuvant cette liste, le 18 décembre 1991, le comité fédéral du PC soulignait qu’elle était l’illustration des diversités existant dans le Parti 78 . Jean Combasteil a tenu à s’expliquer sur sa présence sur cette liste 79  : il convient qu’il s’est interrogé pour savoir si elle était cohérente avec l’indépendance de réflexion et d’action qu’il souhaitait conserver ; il affirme qu’il n’abandonne rien de ses différences et qu’on ne lui a demandé ni allégeance ni renoncement; il constate, au surplus, que sur les questions de développement régional ses divergences sont plus minces que sur les orientations politiques nationales. Ainsi voit-on — sans doute pour la première fois — les problèmes régionaux servir de justification à un choix politique. Dans le même esprit, Jacques Chaminade insistait à son tour sur le travail fait, en commun, par les communistes dans la majorité du conseil régional 80 .
En Haute-Vienne, en revanche, la famille communiste, déjà séparée, ne s’est pas retrouvée. Ellen Constans, universitaire, ancien député, conseillère régionale sortante, avait déjà démissionné du PC ; les «reconstructeurs» s’étaient organisés en un véritable parti, l’Alternative pour la démocratie et le socialisme (ADS) où se retrouvaient tous les conseillers régionaux et la quasi-totalité des conseillers généraux 81 . La probabilité de deux listes concurrentes était grande, mais chacune des branches séparées de la famille souhaitait ne pas porter la responsabilité de la division. En septembre 1991 le secrétaire régional du PC, Christian Audouin, déclarait dans un entretien accordé à La Montagne 82 que la liste communiste devait être une liste de rassemblement : il proposait qu’elle soit conduite par Jacques Jouve, conseiller régional sortant proche de Marcel Rigout ; lui-même aurait figuré en deuxième position, et il n’excluait pas la présence d’Ellen Constans, même si sa démission du PC ne facilitait pas les choses. Réponse de Marcel Rigout 83  : « Il n’est pas question de combiner une liste unique pour dissimuler des divergences fondamentales le temps d’un scrutin. » Nouvel appel de Christian Audouin 84  : « Nous sommes mêmes prêts à accueillir sur cette liste Ellen Constans. » L’ADS, après avoir consulté ses adhérents, tient quelques jours plus tard son assemblée générale et décide de présenter sa propre liste : elle sera conduite par Marcel Rigout, comprendra les quatre conseillers régionaux sortants, et Roland Mazoin, ancien député et maire de Saint-Junien — la ville emblématique du PC en Limousin — présidera le comité de soutien 85 . Marcel Rigout estime d’ailleurs que ce choix est le seul qui puisse préserver les sièges actuellement détenus par les communistes et, du même coup, la majorité de gauche du conseil régional 86 . La rupture est dès lors consommée. Le PC présente la liste orthodoxe, que conduira Joël Ratier, le jeune maire de Saint-Martin de Jussac, près de Saint-Junien 87 . Les trois têtes de liste du PC présentent ensemble leur programme à Limoges, fin janvier, et si Christian Audouin persiste à condamner avec vigueur les « magouilles » de ses anciens camarades et à souhaiter, au lendemain de l’élection, « un groupe communiste homogène, solide, pas deux », ses camarades de Corrèze et de Creuse se gardent bien d’insulter l’avenir.
En effet, dans un contexte national très défavorable, la crise du PC pouvait mettre en péril la majorité régionale. Certains socialistes, comme le maire de Limoges, Alain Rodet, estimaient que la présence de deux listes communistes pourrait compliquer les choses et que « contrairement à ce qu’on dit une seule liste PC auraitpeut-être mieux réussi » 88 . D’autres, dont j’étais, pensaient que deux listes avaient le double mérite de la clarté politique et de l’efficacité électorale : c’est ce que l’élection allait confirmer.

Écologistes : la biodiversité
Quatre listes, en Limousin, se réclament de l’écologie. Les Verts étaient présents dans les trois départements et Génération écologie (GE) présentait une liste en Haute-Vienne : schéma conforme à la situation nationale, les Verts ayant une liste dans chaque département et GE dans 77 d’entre eux 89 . Les écologistes venaient de faire une entrée remarquée dans la vie politique française aux élections municipales de 1989, avec environ 8 % des suffrages dans les 132 villes de plus de 9 000 habitants où ils présentaient une liste ; à Limoges, avec 20 % des voix, ils avaient mis en péril la liste du maire socialiste Louis Longequeue. Les élections régionales étaient pour eux une occasion idéale de s’affirmer. C’est pourquoi, dès octobre 1991, l’assemblée régionale des Verts — le seul parti organisé sur une base régionale — avait décidé de présenter une liste dans chaque département avec la volonté de dépasser le clivage droite-gauche, de protester contre « l’absence de morale » des partis traditionnels, et de faire barrage au Front national.
En Corrèze la tête de liste était un instituteur de 42 ans, militant de la protection de la nature, Jean-Claude Chataur : venu du mouvement associatif, il entendait élargir son action à la lutte politique contre les causes des atteintes à l’environnement 90 . En Creuse, un éducateur spécialisé de 39 ans, André Humbert, conduisait une liste comprenant un nombre égal d’hommes et de femmes. En Haute-Vienne, la liste était conduite par Jacques Lamaud, qui présidait la fédération limousine de protection de la nature (FLEPNA) : les candidats déjà titulaires d’un mandat municipal étaient placés en fin de liste afin d’éviter le cumul des mandats 91  ; leur perspective ne se limitait pas aux questions d’environnement, et ils se voulaient porteurs d’une approche économique défendant des solutions alternatives au productivisme.
Le mouvement « Génération écologie », animé sur le plan national par Brice Lalonde, présentait une liste en Haute-Vienne. Elle était conduite par un médecin hospitalier, Bernard Devalois, qui avait été déjà candidat aux élections européennes de 1984, et tête de liste écologiste aux élections régionales de 1986. Ses candidats estimaient « avoir le cœur à gauche », mais entendaient réagir à la fois contre la gestion socialiste et « le passéisme des ayatollahs verts » : ils se réclamaient d’un écologisme moderne, désireux de construire le Limousin du XXI e siècle 92 .
Davantage encore en Limousin qu’ailleurs on a pu parler de « vote éclaté ». La famille communiste et les écologistes étaient divisés en Haute-Vienne. Le Front national avait une liste dans chaque département. Lutte ouvrière était présente en Haute-Vienne. Les chasseurs du mouvement « Chasse, pêche, nature et tradition » (CPNT) présentaient une liste en Corrèze, que conduisait Louis Hironde, président de la fédération départementale des chasseurs : face au « rouleau compresseur des institutions européennes qui ignorent les identités régionales, voulant faire vivre les Corréziens comme des Allemands ou des Hollandais », ils entendaient « défendre un art de vivre au pays » 93 .
Si on regarde la manière dont les listes de candidats ont été établies dans presque toutes les formations politiques, on mesure les obstacles auxquels se heurte l’émergence d’un espace politique régional autonome. Quand les partis politiques disposent d’une marge d’appréciation par rapport à leur direction nationale, c’est au niveau départemental qu’elle se situe : on l’a vu pour les listes socialistes, communistes et de droite. Quand on sort de cette marge d’appréciation, l’arbitrage n’est jamais régional, mais national : ainsi pour la répartition des sièges entre les courants du PS en Haute-Vienne, ou entre RPR et UDF, ou pour la confrontation entre orthodoxes et reconstructeurs au PC. Seuls les Verts ont un embryon d’organisation régionale, mais leur exemple reste marginal. À ce stade du choix des candidats, la vie politique française contourne encore largement l’espace régional.

UNE FAUSSE CAMPAGNE RÉGIONALE
En 1986 on avait eu une campagne commune aux élections législatives et régionales : elle s’était faite, comme ou pouvait s’y attendre, sur des enjeux nationaux. En 1992, c’est avec les élections cantonales que les élections régionales étaient couplées : on aurait pu penser que les enjeux locaux seraient au premier plan. Ce ne fut pas le cas.

L’enjeu national
Quand, le même jour, dans tout le pays, tous les électeurs sont appelés à voter, il est inévitable que les grandes formations politiques y voient un test de leur influence nationale. On n’évitera ce qui est à mes yeux un véritable détournement du vote que le jour où les élections régionales seront organisées à des dates différentes selon les régions : c’est ce que font déjà plusieurs États fédéraux ou fortement régionalisés. À ce prix on peut espérer que la région sera le cadre d’un débat politique autonome portant principalement sur les enjeux régionaux. En Limousin comme dans les autres régions, la campagne régionale de 1992 a eu du mal à se concentrer sur les problèmes de la région.
La situation politique nationale de l’époque apporte une première explication. Toutes les conditions étaient réunies pour faire de ces élections un vote sanction à l’égard du Président de la République, François Mitterrand, dont la popularité était en baisse, du gouvernement d’Édith Cresson et de la majorité parlementaire de gauche. À un an des élections législatives, l’occasion était bonne pour que les électeurs de gauche donnent un avertissement au pouvoir 94 et que la droite amorce sa mobilisation ; la tentation était d’autant plus forte en Limousin que les trois têtes de liste socialistes étaient députés : le cumul des mandats ne facilite pas la mise en évidence de l’espace régional.
Cette «nationalisation» de la campagne a été aggravée par la manière dont elle a été conduite. Chacun a pensé que le soutien des leaders nationaux le renforcerait auprès des électeurs. On a vu se succéder pour animer réunions ou meetings des vedettes de la vie politique nationale, qui ne connaissaient guère les problèmes du Limousin, et qui étaient surtout préoccupées par la préparation des élections législatives de l’année suivante. À droite, on a vu et entendu Édouard Balladur à Limoges, Bernard Pons à Tulle, René Monory à Couzeix, Michèle Alliot-Marie à La Souterraine, et surtout Jacques Chirac à Tulle, Guéret et Limoges. Dans leurs propos, tels que la presse régionale les a rapportés, aucune allusion aux problèmes du Limousin, mais des considérations sur la politique nationale et la nécessité de battre la gauche. Édouard Balladur dit son espoir de « sortir le Limousin du conservatisme dans lequel il s’est enfoncé » 95 . Pour Bernard Pons « les régionales doivent être l’amorce d’un changement de plus grande envergure » 96 . Jacques Chirac, se plaçant naturellement dans la perspective de l’après Mitterrand, s’en prend davantage à Michel Rocard ou Jacques Delors qu’au président sortant du conseil régional. Ses remarques sur le Limousin se limitent au coût — excessif — de l’Hôtel de région, à la fiscalité régionale — trop lourde —, et au fait que « tout est donné à Limoges, rien à la Creuse et à la Corrèze dont les élus, quand ils sont de la majorité, ne cessent d’avaler les couleuvres » 97 .
À gauche, on tombe dans le même travers. Laurent Fabius va à Bourganeuf et Panazol, Michel Delebarre à Guéret, Dominique Strauss-Kahn à Aubusson, Pierre Beregovoy à Tulle, Michel Rocard à Limoges. Après un propos de soutien à l’équipe régionale sortante — c’est bien le moins ! Ils se consacrent principalement à la défense de la politique gouvernementale. Les communistes font venir André Lajoinie à Tulle et à Limoges : sans évoquer du tout les questions régionales, il invite à « contrecarrer les mauvais coups prévus après le 22 mars » 98 . Le mouvement écologiste vit sur le plan national une concurrence sévère entre les Verts et Génération écologie, et le PC doit dans plusieurs départements - dont la Haute-Vienne — faire face à des listes dissidentes : ils consacrent à ces compétitions fratricides davantage d’énergie qu’au débat régional. Ainsi Noël Mamere déclare-t-il 99 qu’« en faisant au moins aussi bien que les Verts, et mieux si possible, nous allons marginaliser la fraction intégriste de cette formation ». Les formations politiques comme le Front national ou Lutte Ouvrière — pour qui les élections régionales sont surtout une occasion de communiquer sur elles-mêmes ou leurs idées — n’éprouvent guère le besoin de traiter des questions régionales.

L’amorce d’un débat régional
Un effort a pourtant été fait pour engager le débat sur les problèmes du Limousin. La presse locale a bien joué son rôle, notamment en rendant abondamment compte des visites faites dans la quasi-totalité des cantons pour souligner l’impact local des politiques régionales conduites par la majorité sortante. Mais ses éditions sont départementales, et elles ont du mal à rendre visible la dimension régionale de l’action du conseil régional. On notera cependant l’heureuse initiative du quotidien La Montagne, qui a fait l’effort de présenter de façon synthétique les choix des principales listes sur quelques thèmes majeurs : routes, rail, économie, culture et environnement 100 . La télévision a organisé deux débats. Le premier, interrégional, me mettait en présence de Jean-Pierre Raffarin, président sortant du conseil régional Poitou-Charentes ; la presse l’a jugé courtois, donc ennuyeux 101 . Il a été pour moi l’occasion de découvrir quelques-uns des pièges de cet exercice. J’avais, en effet, naturellement laissé à la rédaction de France 3 Limousin toute liberté pour faire mon portrait comme elle l’entendait, si bien que, comme le constatait La Montagne il y avait d’un côté « [...] un portrait objectif et un peu caustique » cependant que, du côté de Poitiers, on avait « confondu introduction à un débat politique et documentaire pour office du tourisme ». L’autre débat, propre au Limousin m’opposait à Jean-Claude Pasty (RPR), mon concurrent pour la présidence de la région 102  : il m’a laissé le souvenir d’un échange de qualité. Ce qui n’a pas été le cas pour le débat que j’ai eu à Radio-France Limoges avec Jean-Marie Brachet (RPR), tête de liste en Haute-Vienne, dont la presse a retenu « un pugilat verbal avec, en prime, quelques coups décochés au-dessous de la ceinture » 103 .
L’examen des professions de foi et des journaux électoraux des diverses listes est révélateur de l’intérêt qu’elles portent aux problèmes régionaux. Dans les documents de Lutte ouvrière, le mot « limousin» n’est pas prononcé. La profession de foi du Front national évoque la lutte contre la pollution de la Vienne et proclame : « Les vaches limousines avant les vaches hongroises ! » Les listes « Chasse, pêche, nature et tradition » déclinent partout le thème de la ruralité de la même manière. Il est vrai que ces diverses listes, même si elles espèrent avoir des élus, n’ont pas pour objectif de participer à la gestion des affaires régionales.
Dans toutes les autres listes, en revanche, une dimension régionale apparaît plus ou moins timidement. Les communistes, même si l’enjeu national et la condamnation des dissidents sont essentiels, consacrent quelques lignes de leur profession de foi au Limousin. Les Verts, à côté de leurs thèmes nationaux déclinés selon les grands domaines de compétence régionale, marquent leur opposition... « à la mise en service de la centrale nucléaire de Civaux, à 20 km du Limousin, à la construction de nouveaux barrages, au stockage des déchets radioactifs, au délire routier qui dilapide notre argent et détruit notre pays ». Génération écologie partage sa profession de foi entre un texte général de Brice Lalonde et une page consacrée au Limousin : pour une écologie réaliste et offensive, un développement régional durable... et une vie politique régionale à secouer ! Sous le titre « Faire du neuf à gauche », la liste ADS de Marcel Rigout, propose un intéressant document de 16 pages 104 en forme d’abécédaire où les principaux sujets régionaux sont évoqués avec les témoignages de nombreuses personnalités locales et la signature de soutien de plusieurs centaines de personnes.
À droite les listes « Réussir le Limousin » présentées par le RPR et l’UDF ont diffusé sous ce titre une brochure de huit pages comportant à la fois une condamnation de la gestion sortante et des orientations pour l’avenir. Ces orientations restaient classiques et assez générales : désenclavement par les autoroutes A20 et A89, TGV « qui doit être pris en compte par les instances européennes comme liaison essentielle entre l’Europe du Nord et l’Espagne », abandon du saupoudrage des subventions, etc. Peu de changements par rapport à la campagne menée six ans plus tôt.
Du côté des listes socialistes, l’approche régionale avait un peu progressé. Nous avons diffusé dans les trois départements un numéro de L’Espoir, journal mensuel du PS. Alors qu’en 1986 chaque département avait son propre journal, il s’agissait cette fois d’un journal régional. Il s’ouvrait sur un éditorial signé des trois têtes de liste départementales, et présentait les sept chantiers du Limousin pour l’an 2000 : seule la double page centrale, qui présentait les candidats de chacun des départements, était différente. Il nous semblait en effet indispensable que les citoyens disposent des éléments d’un débat régional, même si nous savions que leur choix ne se ferait pas sur cet enjeu.

LE VOTE : UN PAYSAGE POLITIQUE ÉCLATÉ
Le 22 mars 1992 ont donc eu lieu, en même temps les élections régionales dans toute la France et les élections cantonales dans la moitié des cantons. Six ans plus tôt les élections législatives avaient complètement éclipsé le scrutin régional. Dans ce nouveau contexte, comme le note René Remond 105 les élections régionales avaient pris le pas, dans l’esprit des électeurs, sur celles des conseils généraux : tous les conseils régionaux étaient à renouveler en totalité, la personnalisation de la compétition dans quelques régions — en Provence - Alpes - Côte d’Azur, par exemple, autour de Bernard Tapie — mobilisait les médias, le premier bilan de six années était soumis au vote des citoyens... Pourtant le climat politique national a pesé sur le choix des électeurs, qui ont voulu sanctionner la gauche dès mars 1992 avant de la renvoyer aux élections législatives de 1993.
On craignait un progrès de l’abstention, qui, depuis 1988, se situait en France à un niveau élevé : plus de 50 % aux élections cantonales de 1988 et européennes de 1989, plus d’un tiers aux législatives de 1988, et même 27 % aux élections municipales de 1989. Or, le taux de participation a été supérieur aux pronostics : 70 % pour les cantonales, 69 % pour les régionales. Fidèle à sa tradition, le Limousin a voté à 74,90 % au scrutin régional ; c’est en Creuse que l’abstention a été la plus forte (31,12 %) ; elle était de 24,27 % en Haute-Vienne et 22,74 % seulement en Corrèze. On a un peu moins voté dans les villes. Au total, le Limousin est la région où l’abstention a été la plus faible 106 .

La fragmentation du paysage politique
Sur le plan national, les élections régionales expriment à l’égard du Parti socialiste au pouvoir un vote sanction d’une force exceptionnelle 107 . Elles constituent, selon l’expression de René Remond « [...] une étape de plus dans le processus de fragmentation du paysage politique » 108 . Il observe que les partis de gouvernement recueillaient en 1980 plus de 80 % des suffrages, et qu’en 1992 l’addition des électorats du PC, du Front national, des écologistes et des chasseurs avoisine 40 %, soit un doublement en douze ans. La situation n’est pas très différente en Limousin, où le rapport est approximativement de deux tiers/un tiers. Avec deux nuances toutefois tenant à la situation particulière du PC : sa participation à la majorité régionale en fait, à ce niveau, un parti de gouvernement et la famille communiste, en se divisant en Haute-Vienne, a contribué à cette fragmentation de l’offre politique. En Limousin, les résultats de l’élection confirment les tendances nationales, mais en les atténuant parfois.
L’élection régionale de 1992 a constitué la plus lourde défaite du PS depuis sa création au Congrès d’Épinay en 1971. Le Limousin n’a pas été épargné, même si le recul y est moins sensible qu’ailleurs : les listes socialistes obtiennent dans les trois départements 25,80 % des suffrages, soit cinq points de moins qu’en 1986 (30,82 %), alors que le recul est de près de huit points sur le plan national. Ce résultat est, pour les socialistes le meilleur de toutes les régions françaises, les listes de la majorité présidentielle recueillant 23,52 % des voix en Midi-Pyrénées, un peu moins de 23 % en Aquitaine, en PACA — en comptant la liste Tapie — ou dans le Nord - Pas-de-Calais. C’est la liste conduite en Creuse par Gaston Rimareix qui obtient le meilleur résultat (29,99 %), suivie par la liste que je conduisais en Haute-Vienne (27,75 %) et la liste de François Hollande en Corrèze (20,99 %). Les socialistes auront 13 élus, au lieu de 15 en 1986.
Les communistes se présentent unis en Creuse et en Corrèze : ils conservent leur élu, Raymond Labrousse, en Creuse, avec 12,84 % des voix (contre 16 % en 1986) : ils gardent deux élus sur trois — Jacques Chaminade et Jean Combasteil — en Corrèze avec 14,30 % des suffrages (contre un peu plus de 20 % en 1986). En Haute-Vienne, deux listes concurrentes : celle que conduisait Marcel Rigout au nom de l’ADS l’emporte largement — 12,25 % des voix et trois élus — sur la liste officielle de Joël Ratier, qui a obtenu 6,26 % des suffrages et un seul élu. Deux groupes politiques différents allaient dès lors se constituer : un groupe communiste avec 4 élus venus des trois départements, et un groupe ADS avec 3 élus de la Haute-Vienne. Le mouvement ADS, qui regroupait les anciens communistes reconstructeurs et rénovateurs avait présenté des listes concurrentes de celle du PC dans une quinzaine de départements 109 , et leur relatif succès soulignait la gravité de la crise du mouvement communiste.
La famille écologiste est, elle aussi, rassemblée en Creuse et en Corrèze où seuls les Verts présentent une liste. Pas d’élu en Creuse, malgré 8,70 % des voix : le petit nombre de sièges à pourvoir rendait l’élection improbable. Un siège en Corrèze pour Jean-Claude Chataur, à qui 7,12 % des suffrages ont suffi. En Haute-Vienne deux listes sont en compétition, qui obtiennent chacune un élu : Bernard Devalois pour Génération écologie (6,51 % des voix) et Jacques Lamaud pour les Verts (6,35 % des voix). C’est la manifestation locale d’une situation de rivalité beaucoup plus générale 110 .
Comme presque partout en France, la droite s’est présentée unie, avec des listes RPR-UDF, en Creuse et en Haute-Vienne. En Corrèze, était présente une liste dissidente, inspirée par Jean Charbonnel : elle obtient un résultat modeste — 4,48 % dans le département, et 10,22 % à Brive — et n’aura pas d’élu, alors que la liste officielle dépasse 40 % des suffrages. Les listes RPR-UDF sont en tête sur l’ensemble de la région avec 36,48 % des voix, mais elles sont en recul de plus de trois points par rapport à 1986 et leurs résultats sont insuffisants pour faire basculer le conseil régional. La droite conserve ses 4 élus en Creuse, où elle obtient son meilleur résultat (41,65 %); en Corrèze, avec 40,48 % des voix, elle recule de huit points mais conserve ses 7 élus ; en Haute-Vienne, elle recule légèrement (31,54 % au lieu de 32,30 %) et garde ses 7 élus alors qu’il y avait deux sièges de plus à pourvoir. Cet échec relatif est mal accepté. Les têtes de liste en Corrèze - Raymond Max Aubert — et en Creuse — Jean-Claude Pasty — accusent la Haute-Vienne dont les résultats sont estimés insuffisants 111 . Michel Bernard, ancien député RPR, universitaire et « gaulliste historique », qui n’était pas favorable au choix de Jean-Marie Brachet comme tête de liste, critique sévèrement la manière dont la liste a été constituée, avec « certains jeunes loups qui n’avaient pas de dents ». Il rappelle que cette liste a été imposée par l’état-major national du RPR, sans consultation ni information des responsables locaux : il s’étonne de voir MM. Pasty et Aubert, selon l’expression de Georges Chatain, « cracher dans la soupe qu’ils ont eux-mêmes préparée » 112 puisque c’est à Paris que la liste Brachet a été élaborée, et que l’emprise de Jacques Chirac et de ses proches collaborateurs dans ces élections est manifeste.
Au lendemain de l’élection, Jean-Marie Brachet saisit le Conseil d’État pour faire inverser l’élection du dernier élu de la Haute-Vienne, attribué à la liste socialiste. Il invoque une quantité impressionnante d’irrégularités : erreurs dans le décompte des voix dans 22 bureaux de vote, irrégularité dans la composition des bureaux de vote, remise tardive des procès-verbaux, erreurs sur les bulletins déclarés nuls, etc. Il va même jusqu’à alléguer des irrégularités en faveur de la liste socialiste dans la commune de Surdoux (36 inscrits, 19 votants) où elle n’obtenait aucune voix alors que la liste RPR-UDF en avait douze ! Par une décision du 9 décembre 1992 le Conseil d’État rejetait l’ensemble de ces protestations. Ces divers épisodes illustrent bien le climat de tension dans lequel la droite limousine a traversé cette période. Ils ont eu des conséquences. En Haute-Vienne, Jean-Marie Brachet s’est trouvé écarté de la scène politique. En Corrèze Jean Charbonnel n’a pas été suivi par les électeurs, et l’échec sévère de sa candidate aux élections cantonales devant Bernard Murat, soutenu par Chirac, marquera la fin de son influence : Bernard Murat lui succédera comme député de la Corrèze en 1993 et maire de Brive en 1995 113 .
Dernier signe de la fragmentation du paysage politique : pour la première fois un élu du Front national va siéger au conseil régional, ainsi qu’un élu des chasseurs. Le Front national était déjà présent dans les trois départements aux élections régionales de 1986 : il n’atteignait nulle part 4 % des votes. En 1992 il progresse partout : 5,21 % en Corrèze, 6,81 % en Creuse et 7,36 % en Haute-Vienne où il obtient un siège. Certes son influence reste modeste : 6,51 % des suffrages au niveau de la région. C’est la région métropolitaine où il est à son plus bas niveau : il est à 9 % en Auvergne, en Midi-Pyrénées ou en Poitou-Charentes, 10 % en Aquitaine, près de 14 % dans le Centre. On est très loin des niveaux atteints en PACA (23 %) en Languedoc-Roussillon ou en Alsace (17 %) et même en Ile-de-France (16 %) 114 . En Limousin, il progressera encore aux élections de 1998.
Le mouvement « Chasse, pêche, nature et tradition » (CPNT) était apparu dans la vie politique française lors des élections européennes de 1989, où il avait obtenu 4,1 % des suffrages exprimés. Aux élections régionales de 1992 il était présent dans 37 départements dont, en Limousin, la Corrèze, où sa tête de liste, Jean-Louis Hironde, a été élue.

La délicate recherche d’une majorité régionale
À l’issue de ces élections, le nouveau conseil régional porte la marque de cette fragmentation des forces politiques. Il y avait trois groupes politiques, il y en aura cinq : aux groupes de droite, du PS et du PC s’ajoutent ceux des écologistes et de l’ADS et deux conseillers régionaux du FN et du CPNT sont non-inscrits. Désormais la gauche classique n’est plus majoritaire; sur 43 membres, 20 seulement se réclament de l’union de la gauche : 13 socialistes, 4 communistes et 3 anciens communistes élus sur la liste ADS de la Haute-Vienne. La droite classique a 18 élus, les Verts 2, Génération écologie, les chasseurs et le Front national un élu chacun. La recherche d’une majorité politique s’avère délicate.
Dès l’élection François Hollande démissionne, et Yves Terrieux, la tête de liste de 1986, le remplace. Dans cette nouvelle assemblée, on retrouve plusieurs traits de l’ancienne. Peu de femmes : 7 sur 43 seulement — elles étaient 6 en 1986 — dont 4 parmi les 13 socialistes et 3 parmi les 18 élus RPR-UDF ; aucune dans les autres familles politiques. On continue à ne pas pratiquer le cumul des mandats. Deux parlementaires seulement : Gaston Rimareix et moi, mais pour peu de temps, puisque nous serons battus l’un et l’autre l’année suivante; il est vrai qu’après 1993 deux conseillers régionaux RPR deviendront à leur tour députés... Peu de conseillers généraux : un seul socialiste, Marie-Françoise Perol-Dumont — qui quittera le conseil régional après son élection à l’Assemblée nationale —, 2 communistes, 2 élus ADS et le tiers des élus RPR-UDF. Pas de maire de ville importante. En Limousin le conseil régional n’est pas constitué de délégués des départements ou des villes de la région mais, presque exclusivement, d’élus dont le mandat régional est pour eux le principal; c’est dans la majorité de gauche, et en particulier chez les socialistes, qu’on cumule le moins les mandats. Une situation que l’on ne doit guère retrouver dans d’autres régions.
Comment, après ce « vote éclaté », constituer une majorité régionale? Marcel Rigout, pour les élus ADS, avait été très clair dès le soir de l’élection : « Nous n’avons aucun ennemi à gauche... Nous voterons pour un président de gauche... Nous voulons prendre toute notre place dans la majorité régionale, y compris à l’exécutif 115 . » Les communistes, même s’ils avaient fait le choix de ne pas participer à l’exécutif, continuaient à se considérer comme une composante de la majorité régionale. Mais cette union de la gauche, avec 20 élus sur 43, ne constituait plus à elle seule la majorité stable nécessaire au bon fonctionnement quotidien de l’institution, notamment à la commission permanente, à qui il revient de se prononcer sur la plupart des dossiers. C’est pourquoi le choix a été fait de se rapprocher des élus écologistes pour constituer avec eux le premier exemple d’une majorité dite « de gauche plurielle ». Il ne s’agissait pas de perpétuer l’union de la gauche, comme certains commentateurs l’ont écrit 116 mais de la dépasser. Les trois élus écologistes (2 Verts, 1 Génération écologie) ont décidé de constituer un groupe commun dont le porte-parole, Bernard Devalois (GE) déclarait : « Nous laisserons la majorité sortie des urnes gouverner plutôt que d’abuser d’une position de minorité de blocage » et « nous souhaitons apporter notre contribution au développement du Limousin. » Dès lors l’espoir que la droite avait un instant caressé de diriger la région s’évanouissait : l’élu chasseur avait fait savoir qu’il resterait à l’écart des choix purement politiques; une alliance avec le seul Front national n’aurait pas permis d’avoir une majorité. C’est pourquoi, Jean-Claude Pasty, après avoir une nouvelle fois déploré les résultats médiocres de la droite en Haute-Vienne, déclarait le 24 mars dans un communiqué qu’il ne serait pas candidat à la présidence du conseil régional 117 .
Après ces prises de positions, la mise en place de l’exécutif régional et de la commission permanente allait se faire sans difficultés. Le conseil régional s’est réuni le 27 mars après-midi sous la présidence du doyen d’âge, Raymond Labrousse (PC Creuse), et tout était réglé en quelques heures. Pour l’élection du président, trois tours de scrutin ont été nécessaires. Au premier tour, le candidat de la droite, Raymond-Max Aubert arrivait en tête avec 17 voix, j’obtenais les 13 voix socialistes, Raymond Labrousse les 4 voix communistes, Jacques Lamaud les 3 voix écologistes ; Antoine Orabona (FN) et Louis Hironde (CPNT) avaient chacun une voix; il y avait trois bulletins blancs, ceux de l’ADS, et un bulletin nul. Aucun des candidats n’obtenait la majorité absolue de 22 voix. Au second tour les voix communistes, du groupe ADS et de l’élu de Génération écologie se reportaient sur moi et les résultats, toujours infructueux, étaient les suivants : Savy (PS) 21 voix, Aubert (RPR) 18 voix, Lamaud (Verts) 2 voix, Hironde (CPNT) 1 voix, Orabona (FN) 1 voix. La majorité absolue n’était pas atteinte, mais une majorité relative stable s’était constituée. Au troisième tour, cette majorité relative étant suffisante, j’étais réélu président du conseil régional avec 21 voix, contre 18 à R. M. Aubert, 1 à L. Hironde et 3 bulletins blancs.
Le conseil régional adoptait ensuite une délibération fixant à 23 membres l’effectif de la commission permanente, au lieu de 17 en 1986 : c’était l’effectif minimum nécessaire pour respecter la règle de la représentation proportionnelle des groupes et faire une place à chacune des composantes de la nouvelle majorité. Dans le vote pour la commission permanente cinq listes étaient en compétition : la liste commune de la majorité régionale (PS, PC, ADS et Génération écologie) obtenait 12 sièges, soit la majorité absolue, la liste RPR-UDF 10 sièges, et la liste des Verts 1 siège. Pas d’élu pour CPNT et le Front national.
Puis une série de votes acquis à des majorités soit relatives (21 voix) soit absolues (22 à 24 voix) désignait dix vice-présidents parmi les membres de la commission permanente : huit socialistes, un ADS (Jacques Jouve) et l’élu GE (Bernard Devalois). Le nombre maximal de vice-présidents autorisé par la loi étant de 12 — soit 30 % de l’effectif des conseillers régionaux — il restait possible dans l’avenir d’accueillir des communistes dans l’exécutif régional s’ils choisissaient d’y participer : ce qui arrivera effectivement.
C’est ainsi que, progressivement le Limousin a été le laboratoire de ce qui allait devenir en 1995 à l’échelle nationale, la « gauche plurielle » faite de l’union des trois familles socialiste, communiste et écologiste 118 . Il a été la seule région où la gauche approchait la majorité absolue, et la seule à élire un président socialiste 119 .

SIX ANNÉES DE GAUCHE PLURIELLE
Entre 1992 et 1998 le contexte politique national s’est trouvé à diverses reprises profondément modifié. Dès 1993, aux élections législatives, la droite remporte une victoire écrasante avec 485 députés (RPR-UDF, CNI, divers) contre 91 à la gauche : 67 socialistes ou radicaux et 24 communistes. Le Limousin n’échappe pas à ce raz-de-marée : sur neuf députés, il ne reste qu’un socialiste et je suis parmi les battus. En 1994, aux élections cantonales, la Creuse passe à droite; aux Européennes les deux listes concurrentes conduites par Michel Rocard (14,49 %) et Bernard Tapie (12,03 %) expriment un grand malaise à gauche. La maladie de François Mitterrand, le refus de Jacques Delors de présenter sa candidature, la rivalité entre Édouard Balladur, Premier ministre de la cohabitation, et Jacques Chirac, marquent la préparation de l’élection présidentielle de 1995. Au premier tour Lionel Jospin, le candidat socialiste est en tête avec 23,30 % des suffrages, et Jacques Chirac (20,84 %) élimine Balladur; au second tour, Jacques Chirac est élu avec 52,64 % des voix, et il nomme Alain Juppé Premier ministre. C’est la fin — provisoire — de la cohabitation.
En avril 1997, on est à un an des élections législatives, que l’impopularité d’Alain Juppé rend périlleuses pour la droite. Pour éviter un retour à une situation de cohabitation, Jacques Chirac dissout l’Assemblée nationale. Ainsi anticipées, les élections législatives sont gagnées par la gauche, qui obtient 319 sièges sur 577, dont 241 socialistes, 38 communistes, 12 radicaux, 7 Verts et 21 divers gauche; la droite passe de 485 sièges à 242. Lionel Jospin est nommé Premier ministre et va constituer un gouvernement de « gauche plurielle ». C’est une nouvelle cohabitation qui commence : elle durera cinq ans.
C’est dans ce contexte instable - quatre gouvernements et trois majorités parlementaires en six ans - que le conseil régional élu en 1992 a dû trouver son équilibre. Ces six années ont vu la consolidation progressive de la gauche plurielle, et l’apparition de nouvelles politiques régionales.

La consolidation de la gauche plurielle
Le groupe socialiste, autour duquel la nouvelle majorité devait se constituer, a été affecté par la disparition de deux élus creusois sur lesquels il comptait beaucoup. Alain Gouzes, un jeune médecin maire et conseiller général de Bourganeuf, est mort le 14 août 1994 : il présidait la commission de l’emploi et de la formation professionnelle et il était l’un des animateurs du groupe de travail sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication. L’année suivante le premier vice-président, Gaston Rimareix, disparaissait à son tour, âgé seulement de 60 ans. Ce haut fonctionnaire qui avait servi au ministère des Finances, à la DATAR, à l’Agence pour les économies d’énergie, croyait au développement local et avait pris, dans son pays de Haute-Marche-Combraille des initiatives très novatrices. Directeur de cabinet d’Edmond Hervé au ministère de la Santé, il avait été meurtri par sa mise en examen dans l’affaire du sang contaminé et cette épreuve, aussi terrible qu’injuste, a probablement hâté sa

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