Géographies et géographes
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Description

Ecoutons les géographes raconter l'histoire de leur discipline. Avec le temps, leurs récits s'approfondissent : on passe du constat naturaliste de la diversité des paysages à l'étude des forces socio-économiques qui les modèlent, puis à l'analyse de l'expérience que les hommes font de leur environnement naturel et social. Sont étudiés les textes d'Elisée Reclus, Henri Hauser, Lucien Febvre, Fernand Braudel, Pierre Gourou, Jean Gottmann ou encore Milton Santos.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2007
Nombre de lectures 299
EAN13 9782336255057
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ
sous la direction de Georges Benko
GEOGRAPNIESENLIBER1É est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l’ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l’héritage des théories classiques de l’espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens.
Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l’évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d’orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d’un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d’une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés.
Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l’originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd’hui en mettant en relation l’espace et la société.
Déjà parus:
23. Milieu , colonisation et développement durable V. BERDOULAY et O. SOUHEYRAN, eds., 2000
24. La géographie structurale G. DESMARAIS et G. RITCHOT, 2000
25. Le défï urbain dans les pays du Sud M. ROCHEFORT, 2000
26. Villes et régions au Brésil L. C. DIAS et C. RAUD, eds., 2000
27. Lugares, d ‘ un continent l ’ autre ... S. OSTROWETSKY, ed., 2001
28. La territorialisation de l ’ enseignement supérieur et de la recherche . France, Espagne et Portugal M. GROSSETTI et Ph. LOSEGO. eds., 2003
29. La géographie du XXIe siècle P. CLAVAL, 2003
30. Causalité et géographie P. CLAVAL, 2003
31. Autres vues d’Italie. Lectures géographiques d’un territoire C. VALLAT, cd., 2004
32. Vanoise, 40 ans de Parc national . Bilan et perspectives L. LASLAZ, 2004
33. Le commerce équitable. Quelles théories pour quelles pratiques ? P. CARY, 2004
34. Innovation socioterritoriale et reconversion économique le cas de Montréal J.-M. FONTAN, J.-L. KLEIN, D.-G. TREMBLA, 2005
35. Globalisation, système productifs et dynamiques territoriales. Regards croisés au Québec et dans le Sus-Ouset français. R. GUILLAUME, cd., 2005
36. Industrie , culture, territoire S. DAVIET, 2005
37. Chroniques de géographie économique P. CLAVAL, 2005
38. Les clusters de l’aéronautique. EADS, entre mondialisation et ancrage territorial V. FRIGANT, M. KECHIDI, D. TALBOT, 2006
39. Géographie de l’Espagne R. MENDEZ, cd., 2006
40. Géographies et géographes P. CLAVAL, 2007
Géographies et géographes

Paul Claval
Couverture : Jeux, 1990, Ken Benko ©
www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2007
9782296019744
EAN : 9782296019744
Sommaire
GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ - sous la direction de Georges Benko Page de titre Page de Copyright INTRODUCTION PREMIERE PARTIE - RACONTER L’HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE HUMAINE
Chapitre 1 - ÉCRIRE L’HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE Chapitre 2 - NOUVELLES PERSPECTIVES SUR LA NAISSANCE DE LA GÉOGRAPHIE HUMAINE Chapitre 3 - PERSPECTIVES ACTUELLES SUR LA GÉOGRAPHIE CLASSIQUE ET LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE Chapitre 4 - L’ÈRE DES TOURNANTS SCIENTIFIQUES Chapitre 5 - D’AUTRES PERSPECTIVES SUR L’HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
DEUXIEME PARTIE - GÉOGRAPHIES ET GÉOGRAPHES SOUS TENSION
Chapitre 6 - GÉOGRAPHIE RÉGIONALE ET IDENTITÉ NATIONALE : PENSER LA GÉOGRAPHIE ESPAGNOLE SELON UN MODÈLE ÉTRANGER Chapitre 7 - L’ANALYSE URBAINE DANS L’ŒUVRE DE MILTON SANTOS Chapitre 8 - LA GÉOGRAPHIE DE MILTON SANTOS
TROISIEME PARTIE - ITINERAIRES INTELLECTUELS
Chapitre 9 - RECLUS GEOGRAPHE Chapitre 10 - LA VILLE DANS L’ŒUVRE DE RECLUS Chapitre 11 - HENRI HAUSER (1866-1946) Chapitre 12 - LUCIEN FEBVRE (1878-1956) Chapitre 13 - FERNAND BRAUDEL (1902-1985) Chapitre 14 - PIERRE GOUROU (1900-1999) Chapitre 15 - GOTTMANN, L’AMÉRIQUE ET LA VILLE VIRGINIA AT MID-CENTURY ET MEGALOPOLIS
BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
La géographie évolue. Elle traite d’une réalité qui ne cesse de se transformer : les problèmes qu’elle aborde changent avec la globalisation, la rapidité des transports, la mobilité croissante des populations, l’essor du tourisme, l’instantanéité de la communication et l’amélioration des niveaux de vie. L’impact de ces mutations est inégal : l’Amérique du Nord garde son dynamisme; l’Europe s’essouffle; la Russie et ses satellites ne sont pas encore sortis des difficultés de l’après socialisme; l’Asie méridionale rejoint l’Extrême-Orient dans le peloton des économies en essor rapide; l’Amérique du Sud va mieux, mais son expansion reste lente; l’Afrique continue à traîner, même si une lueur d’espoir commence à y percer.
L’accélération de la croissance se traduit partout dans le monde pas les progrès rapides de l’urbanisation; elle repose sur un recours de plus en plus massif aux énergies fossiles : le temps où le pétrole manquera se rapproche. L’environnement dans lequel nous vivons est de plus en plus artificiel. Des déséquilibres menaçants s’y installent.
Les modifications qu’enregistre la géographie tiennent aussi à l’ambiance intellectuelle du moment, à la crise de la modernité, à la montée de tous les « post » : nous vivons dans une société postindustrielle; nous sommes entrés dans la post-modernité; la critique post-coloniale fait prendre conscience des compromissions impérialistes des sciences sociales et de la géographie d’hier.
I- Une évolution est d’autant mieux maîtrisée que ceux qui en sont responsables connaissent mieux les forces en jeu, les tendances qui les caractérisent et les conflits et problèmes qu’elles font naître. C’est en cela que l’histoire des sciences aide les disciplines à expliciter les postulats souvent implicites sur lesquelles reposent leurs démarches, à se défaire de leur rigidités et à promener sur le réel un regard plus aigu. La première partie de cet ouvrage s’inscrit dans cette perspective.
Les transformations qui affectent la géographie touchent d’abord sa partie humaine : pour en prendre la mesure, il nous a paru bon de comparer les façons d’écrire son histoire aujourd’hui, et celles que l’on mobilisait il y un demi-siècle. La science occidentale était alors pleine de certitudes : elle se renouvelait par des révolutions qui lui permettaient de passer d’un paradigme à un autre, et de s’affranchir ainsi des freins qui gênaient ses transformations. La géographie humaine était née, à la fin du XIX e siècle, de l’évolutionnisme; le néo-positivisme logique lui donnait une nouvelle jeunesse.
Les cadres temporels de l’interprétation ainsi présentée restent valables, mais on mesure mieux (i) ce que la géographie humaine avait reçu des grands pionniers de la première moitié du XIX e siècle, de Carl Ritter en particulier, (ii) ce qu’elle avait emprunté aux préoccupations épistémologiques du moment, la référence permanente au modèle des sciences naturelles en particulier, et (iii) ce qu’elle devait à la montée des nationalismes et de l’impérialisme. Les « révolutions épistémologiques » des années 1960 paraissent moins profondes que leurs protagonistes ne le pensaient : le néo-positivisme logique qui les inspirait ne restait-il pas dans la ligne du positivisme de la fin du XIX e siècle, même s’il l’amendait sur bien des points ?
C’est au cours de la dernière génération que la discipline connaît ses mutations essentielles. Les géographes se sont attachés aux problèmes émergents : ils traitent d’un monde globalisé, où la mobilité des hommes et des informations s’accroît au point de remettre en cause les cadres culturels et sociaux de la vie de chacun : la crise des identités, les difficultés de l’intégration, l’instabilité des milieux urbains sont au coeur de beaucoup de recherches. Le souci du développement durable révèle combien le thème des limites de la planète est pris au sérieux.
Les changements les plus significatifs ont toutefois une autre origine : ils témoignent d’un approfondissement de la réflexion. La géographie d’hier traitait d’un monde composé d’adultes, d’hommes surtout, essentiellement tournés vers les activités productives. La curiosité va maintenant aux femmes, aux enfants, aux vieillards - mais aussi à tous ceux qui campent aux marges des groupes dominants, minorités ethniques, minorités sexuelles. L’angle d’attaque change donc; les échelles ne sont plus les mêmes : les espaces domestiques, le micro-local, longtemps négligés, sont systématiquement explorés. Dans le même temps, les réalités de grande dimension, marchés communs, aires de libre échange, unions économiques, retiennent davantage l’attention; la référence à la globalisation est constante.
Cet élargissement des curiosités traduit un nouveau regard sur le monde : le géographe a cessé de ne s’attacher qu’aux dimensions matérielles de l’environnement. Il explore les représentations des groupes qu’il analyse. II découvre que l’outillage mental avec lequel les hommes appréhendent le réel contribue à le modeler : le géographe cesse de n’intervenir qu’après les autres spécialistes des sciences sociales, auxquels revenait le privilège de fournir les explications pertinentes. Les Etats et les autres constructions politiques, les sociétés ou les cultures, ne sont pas des données objectives et permanentes. Ce sont des constructions humaines : elles reposent sur des paris, des choix, des orientations qui reflètent l’imparfaite maîtrise de l’environnement et la mobilité limitée de ceux qui les élaborent - leur condition géographique donc. L’approche géographique est ainsi indispensable dès le départ : elle s’inscrit sur le même plan que les autres démarches des sciences sociales.
Au-delà, ce sont les contours des institutions et la manière dont elles s’inscrivent dans l’espace qui reflètent les préoccupations dominantes des populations qu’elles structurent : il n’y a pas de géographie humaine possible sans prise en compte des jeux de la culture.
C’est au problème de l’évolution de la géographie humaine, et à la signification de ses transformations qu’est donc consacrée la première partie de cet ouvrage.
II- Les travaux d’histoire de la géographie révèlent ensuite combien les conditions dans lesquelles la discipline se développe diffèrent d’un pays à l’autre. La géographie académique que nous connaissons s’est d’abord développée en Europe occidentale, France, Allemagne, Grande-Bretagne et aires adjacentes. Les élites de l’Autriche-Hongrie et de la Russie ont également participé à son essor. L’Italie a été d’autant plus associée au mouvement qu’une partie de son territoire (Trentin et région de Trieste) était encore autrichienne : les cadres y étaient formés à Vienne.
Ailleurs, la géographie apparaît comme une science importée. Son essor s’est révélé difficile dans les aires qui se trouvaient alors en marge des grands foyers intellectuels de l’époque, comme en Espagne ou en Amérique latine. Les soubresauts politiques que ces pays ont connus dans le courant du xx e siècle ont limité les moyens de l’Université. Nombre d’intellectuels ont alors été contraints à l’exil. L’évolution de la discipline porte la marque de ces conditions, comme le montre la seconde partie, consacrée à la géographie espagnole et à un géographe brésilien, Milton Santos.
III- Une discipline scientifique ne naît pas de forces abstraites, impersonnelles. Elle résulte du travail obstiné de chercheurs. Ceux-ci ont toujours été nombreux. Leurs effectifs se multiplient depuis les années 1950. Certains contestent la place faite aux grands noms de la science parce qu’ils souscrivent à une conception plus démocratique de la recherche : c’est grâce aux gros bataillons des sans-noms - attachés de recherche, assistants, maîtres de conférences, étudiants de doctorat - que les données s’accumulent et que le progrès est possible. Pour prendre en compte cette dimension sociale, il serait bon de choisir, dans la masse de ceux qui participent au mouvement, quelques-uns de ceux qui y mènent une existence anonyme : cela éclairerait les inquiétudes et les comportements dominants à tel ou tel moment, dans tel ou tel pays.
Doit-on renoncer pour autant à évoquer ceux qui se sont fait un nom ? Nous ne le pensons pas. Ils ne sont certes pas responsables, à eux-seuls, de l’ensemble du mouvement scientifique : ils ont bénéficié des mille résultats apportés par les autres. Mais ils ont su, mieux que la plupart, prendre le vent, sentir les problèmes, leur apporter une formulation claire : ils ont ainsi rendu plus nettes les orientations de la discipline et ont facilité ses transformations.
Il y a plus. La recherche réclame, de la part de ceux qui s’y consacrent, un profond engagement intellectuel. Elle résulte de paris effectués par certains sur la nature des questions importantes et sur les moyens de les aborder et de les résoudre. On ne comprend le mouvement des idées qu’en se penchant sur les itinéraires intellectuels de ceux qui sont à l’origine des inflexions importantes dans la discipline.
Comment choisir ? Nous avions déjà consacré des travaux à quelques grands géographes français, Paul Vidal de la Blache et Pierre George en particulier 1 . Nous avons retenu Elisée Reclus : personne ne conteste le rôle immense qu’il a tenu dans la discipline à la fin du XIX e siècle, mais peu comprennent vraiment son œuvre, tant les critères sur lesquelles elle repose nous sont devenus étrangers.
La géographie française doit une partie de son originalité au rôle qu’y ont tenu les historiens : nous évoquons ici les deux plus célèbres, Lucien Febvre et Fernand Braudel, mais également un de leurs prédécesseurs aujourd’hui un peu oublié, Henri Hauser.
Pierre Gourou est certainement le géographe qui a le mieux tiré profit des leçons des fondateurs de la discipline en France : Vidal de la Blache et Lucien Febvre. Au-delà de son intérêt pour l’Extrême-Orient et pour le monde tropical, c’est son traitement des relations des hommes à l’environnement qui mérite de retenir l’attention : nul n’avait aussi profondément intériorisé les leçons du possibilisme.
Dans le grand travail de rénovation qui commence au milieu du XX e siècle, Jean Gottmann tient une place de premier plan : il emprunte à Vidal de la Blache un schéma d’interprétation qui pose de manière simple tous les problèmes de géographie humaine : les distributions observées résultent de la tension entre des forces qui tendent à l’enracinement, et d’autres qui sont liées à la mobilité et à la circulation, et créent une tentation permanente du nomadisme. Gottmann modifie ce schéma sur deux points : (i) comme facteur d’enracinement, il substitue les iconographies, c’est-à-dire les représentations que les groupes se donnent de leurs territoires, aux relations écologiques; (ii) il donne à la circulation une importance qu’elle n’avait jusqu’alors jamais connue. Ces modifications lui permettent d’aborder efficacement tous les problèmes des sociétés du XX e siècle. Paradoxalement les outils qui le conduisent à ce résultat sont ceux de la géographie française classique : c’est sur ce point que porte notre étude.
Les textes sur Lucien Febvre, Fernand Braudel et Pierre Gourou ont été écrits en anglais pour l’ouvrage annuel Geographers. Biobibliographical Studies, que publie l’éditeur Continuum. Nous le remercions d’avoir accepté la publication, ici, de leur traduction française 2 . L’étude sur Milton Santos a été rédigée en portugais pour un colloque organisé à sa mémoire en 2002; elle a été publiée en 2005 3 .
Le texte sur Hauser a été préparé pour le colloque sur Hauser qui s’est tenu à la Sorbonne en janvier 2002. Celui sur Gottmann a été présenté au colloque sur Gottmann organisé en février 2005 à la BNF et à la Société de Géographie de Paris. « Reclus et les villes » a été rédigé à l’occasion du colloque sur Reclus qui s’est tenu à l’ENS de Lyon en septembre 2005.
PREMIERE PARTIE
RACONTER L’HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE HUMAINE
Chapitre 1
ÉCRIRE L’HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE

Le mouvement de la recherche et les récits qu’elle suscite
Un chercheur n’est jamais isolé, même s’il travaille seul : son effort s’inscrit dans un projet collectif; il tire parti d’études menées par d’autres; il les reprend pour les critiquer ou pour les prolonger. Il désire aboutir à une meilleure compréhension des phénomènes analysés, à la mise en évidence de lois, à une application plus facile des résultats obtenus. Il est un chaînon entre un passé qu’il n’ignore pas et un futur qu’il essaie de promouvoir. Le travail du chercheur a un sens parce qu’il s’insère dans l’évolution du savoir. Les longues heures passées à faire des mesures, à pratiquer des enquêtes, à vérifier des observations et à les exploiter sont fastidieuses. Se rappeler l’oeuvre collective à laquelle on participe et le projet que l’on cherche à mener à bien, aide à supporter ces moments où le doute s’installe parfois. La science n’est pas faite seulement de résultats qui confirment les hypothèses émises et aboutissent à une meilleure explication du réel. Elle s’accompagne de récits, qui répondent au besoin qu’éprouvent ceux qui la pratiquent de garder à l’esprit les finalités de leur démarche. Elle implique la construction d’une histoire dont les finalités sont multiples: répondre aux inquiétudes des chercheurs; faire comprendre, à ceux qui se lancent dans l’aventure, le mouvement auquel ils désirent prendre part; donner une image de la science au-delà du cercle généralement limité de ceux qui ont le temps et la volonté d’en comprendre les résultats.
L’histoire des sciences n’est donc pas un sujet mineur. C’est à tort que l’on croit souvent qu’il est possible de s’en affranchir : la connaissance ne peut se développer que si elle suscite des récits qui font comprendre son déroulement dans le temps et les finalités qu’elle poursuit. Les spécialistes les plus pointus se gaussent souvent de ceux qui gaspillent leur énergie, en marge de la vraie recherche, à gloser sur le travail des autres. Mais par les conseils qu’ils donnent à leurs collaborateurs, ces esprits forts sont eux aussi amenés à situer leur travail dans un ensemble plus vaste : l’histoire des sciences est d’abord le fait de ceux qui la pratiquent et qui ont besoin, dans leurs relations de travail, de rappeler d’où ils viennent et où ils vont. De tels récits sont partiels. Ils ne retiennent du mouvement de la pensée que les moments jugés significatifs. Ils passent sous silence les erreurs et les pistes essayées sans succès. Ils ne rendent pas toujours aux prédécesseurs ce qui leur est dû. Les récits qui circulent de bouche à oreille dans les laboratoires manquent de la rigueur que l’on demande à toute histoire : ils sont de nature apologétique plus que scientifique.
En fin de carrière, les chercheurs éprouvent parfois le besoin de rappeler aux jeunes les transformations qu’ils ont vécues, et de préciser la part qu’ils ont jouée dans l’évolution des connaissances : grâce à eux, on quitte la légende orale que chaque équipe se forge; on dispose de textes indispensables à qui veut reconstituer le mouvement des idées et les résultats des expériences, des mesures ou des enquêtes qui permettent de les étayer ou de les corriger. La trame d’ensemble qui résulte de l’addition de ces contributions, dont chacune apporte des connaissances précieuses, est cependant lacunaire et biaisée : lacunaire, car tous les chercheurs, toutes les équipes ne prennent pas le temps de rappeler l’état dans lequel ils ont trouvé un problème, et celui dans lequel ils l’ont laissé; biaisée, car la justification même de ces travaux est d’exalter les résultats de la recherche; pas question d’insister sur les hésitations, les problèmes sur lesquels on a buté et les zones d’ombre laissées de côté.

La géographie au milieu du XX e siècle
C’est la situation que connaissait la géographie au milieu du XX e siècle, au moment où j’étais étudiant. L’histoire de la discipline n’était pas enseignée. Les étudiants apprenaient ce qu’ils avaient à savoir en ce domaine au hasard des digressions de leurs professeurs. Lors des excursions interunversitaires, les traditions propres à chaque université étaient confrontées et souvent échangées. Au delà de la geste de chaque Institut - limitée le plus souvent à l’action de ses enseignants, très peu nombreux à l’époque -, il y avait donc un récit national qui se construisait. Il soulignait la rivalité entre deux grandes familles de conceptions : celles qui régnaient à Paris, et par voie de conséquence dans une grande partie des Facultés; celles qui s’organisaient autour de Grenoble; d’un côté, la figure tutélaire était celle d’Emmanuel de Martonne, gendre et continuateur de Vidal de la Blache, de l’autre, c’était celle de Raoul Blanchard, le disciple rebelle. On se racontait avec délice les piques et les disputes auxquelles les conférences ambulantes que constituaient les excursions interuniversitaires donnaient lieu.
La géographie française reposait encore sur des bases simples. Les manuels étaient rares : en géographie humaine, on se référait à La Géographie humaine de Jean Brunhes, qui datait de 1910, aux Principes de géographie humaine de Paul Vidal de la Blache et à La Terre et l’évolution humaine de Lucien Febvre, tous deux publiés en 1922. Les Fondements de la géographie humaine de Max. Sorre étaient en cours de publication (Sorre, 1942-1953), mais ils n’étaient guère accessibles aux débutants. En géographie physique, on renvoyait évidemment au traité de de Martonne, dont la première édition datait de 1909, mais qu’il avait considérablement enrichie par la suite.
Le géographe était d’abord et surtout un morphologue. Il savait que le relief dépendait de la structure du sous-sol, comme le révélait l’existence de cuestas ou de crêts; il connaissait le rôle de l’érosion : le travail des cours d’eau se lisait aux méandres qu’ils dessinaient, aux terrasses qu’ils taillaient ou construisaient. A la longue le relief finissait par être réduit à l’état de pénéplaine : reconnaître, dans un paysage, la présence d’une (ou de plusieurs) pénéplaine(s) constituait, pour le géographe, la récompense suprême !
La géographie humaine n’était pas passée sous silence. Elle s’apprenait sur les cartes, puisque c’étaient les plages de densité qui faisaient prendre conscience du problème fondamental de la discipline : celui du rapport des groupes humains à leur environnement. En s’attachant à l’étude des établissements humains, elle mettait à la fois en oeuvre l’expérience du terrain et la lecture des plans, et soulignait l’opposition des villes et des campagnes, de l’habitat dispersé et de l’habitat groupé, des horizons dépouillés des campagnes et du cloisonnement des bocages. S’agissant de villes, on savait qu’il convenait de s’interroger sur leur site et sur leur situation.
Je caricature à peine : c’était ce qu’il suffisait de savoir pour être reçu dans un bon rang à l’agrégation ! A ces connaissances s’ajoutait une véritable mystique du terrain : c’était là, mieux encore que sur les cartes, que celui qui était vraiment capable de mener des recherches fructueuses dans la discipline se découvrait : on avait, ou on n’avait pas, « l’oeil du géographe » (Claval, 2006). C’est ce regard qui permettait de repérer, dans la complexité de ce que la vue apporte, des lignes directrices, des masses homogènes, des convergences de lignes - dix ou vingt ans plus tard, on aurait dit des structures.
Les jeunes géographes étaient à la fois très fiers de la discipline qu’ils avaient choisie, et inquiets sur son avenir. La France sortait de la guerre : il fallait la reconstruire et donner une nouvelle impulsion à une économie qui avait traversé une longue période de dépression; l’aménagement de l’espace et des villes demandait des actions volontaires ; pourquoi ne pas suivre l’exemple de la Grande-Bretagne, qui venait de lancer un grand programme de villes nouvelles et cherchait à reconvertir ses vieilles régions industrielles, celui des Etats-Unis où la Tennessee Valley Authority de Roosevelt avait sauvé le Sud des Appalaches d’une spirale de déclin et de dégradation, et celui enfin de l’Union Soviétique dont la résistance à l’agression nazie était souvent attribuée à l’efficacité de la planification centralisée ? La jeune génération rêvait de participer à la grande aventure de la géographie appliquée — mais la géographie qu’elle avait apprise n’était pas applicable.
Un effort de modernisation de la discipline s’imposait donc. Il revêtit deux formes : (i) une réflexion sur l’évolution de la discipline, pour comprendre ce qui l’avait rendue impuissante face aux problèmes de l’heure, et pour mieux voir où faire porter ses efforts; (ii) une restructuration du champ des connaissances afin d’avoir plus de prise sur la société moderne, sur la mécanisation accélérée des campagnes, sur l’essor sans précédent des villes, sur la multiplication des industries et sur la croissance des activités de service. Un approfondissement théorique s’imposait, qui devait être conjugué avec une vision plus critique de l’histoire de la discipline.
L’économie offrait des outils à qui désirait agir plus efficacement sur l’organisation de l’espace : ceux que l’économie spatiale, une branche longtemps discrète de la discipline, avait forgés depuis le milieu du XIX e siècle, et ceux que la macro-économie, dont l’essor était dû à John Maynard Keynes (1936), offrait en matière de planification. Des ouvrages donnaient accès à ces développements : Economie et espace , que Claude Ponsard venait de publier en France (1955), et Introduction to Regional Science , de Walter Isard, qui offrait une vue assez semblable de ce champ de connaissances au public de langue anglaise (Isard, 1956). J’essayai, à partir de 1957, d’explorer ces pistes de recherche; je me rendis vite compte que le travail avançait beaucoup plus vite aux Etats-Unis qu’en France, grâce à un groupe de jeunes chercheurs formés à l’Université du Washington, à Seattle, et qui étaient en train d’essaimer dans les Universités du Middle West.
A la Faculté des Lettres de Besançon, où je venais d’être nommé, et où je donnais un cours d’histoire de la géographie pour essayer de faire aimer notre discipline à des étudiants qui avaient choisi d’autres orientations, j’eus l’occasion de mettre en oeuvre le second point du programme de rénovation de la discipline : l’élaboration d’une vision critique de l’histoire de la discipline (Claval, 1964).

L’histoire de la géographie comme outil épistémologique
La géographie physique n’était pas en crise : elle connaissait même une phase de transformation rapide, grâce aux succès de la géomorphologie climatique; elle avait des faiblesses, qu’il aurait fallu corriger, l’absence de curiosité à l’égard des nouveaux développements de l’écologie par exemple, mais personne (en dehors de Gabriel Rougerie) n’en était vraiment conscient. C’était donc l’histoire de la géographie humaine qu’il fallait analyser sous un angle nouveau.
La période à couvrir était courte : la géographie était certes une des plus vieilles disciplines scientifiques, puisque ses origines remontaient à Eratosthène, à Alexandrie, au III e siècle avant notre ère, et même à Hérodote, au v e siècle (Aujac, 1975; Jacob, 1991). Après une phase d’éclipse au Moyen Age, elle avait profité des voyages de découverte et de la traduction de l’œuvre longtemps oubliée de Ptolémée, pour connaître un vigoureux renouveau. Elle n’avait cependant commencé à prendre son visage moderne qu’au XIX e siècle, sous l’impulsion de quelques grands pionniers, deux Allemands en particulier, Alexandre de Humboldt et Cari Ritter. A leur mort (ils avaient tous les deux disparus en 1859), il n’y avait pas de géographie humaine. Celle-ci ne s’était constituée que vingt ans plus tard.
En explorant les quelques ouvrages, et les articles plus nombreux, consacrés à l’histoire de la géographie, en lisant les textes les plus caractéristiques de chaque époque, il était possible de présenter un tableau en trois étapes de l’évolution de la géographie humaine.

(i) La naissance de la géographie humaine
La discipline était née à la fin du XIX e siècle. Son nom était apparue, sous sa forme allemande d‘ Anthropogeogruphie, sous la plume de Friedrich Ratzel en 1882 (Ratzel, 1882-1891). Les géographes français avaient quelque peu hésité sur la traduction de ce terme : certains penchaient pour « géographie sociale ». « Géographie humaine » s’imposa à la fin des années 1890 (Robic, 1993).
Comme T. W. Freeman le soulignait (Freeman, 1961), la naissance de la discipline était en relation avec le succès des idées de Darwin : c’étaient elles qui avaient obligé les géographes à poser en des termes nouveaux un problème qu’ils avaient abordé de plusieurs manières depuis l’Antiquité, celui des rapports des hommes et du milieu. Dans la nouvelle perspective, l’environnement ne jouait-il pas un rôle déterminant par la sélection qu’il imposait aux êtres vivants ? L’homme - et les sociétés humaines - n’étaient-ils pas soumis aux mêmes processus ? Personne ne pouvait désormais éviter de se poser la question - qu’il soit darwinien ou qu’il ne le soit pas,
Dans les Principes de géographie humaine , Paul Vidal de la Blache (1922) était assez avare de références : raison de plus pour lire les auteurs qu’il mentionnait. Emile Levasseur, dont l’œuvre avait été totalement oubliée des géographes, était de ceux-là. Il avait pourtant joué un rôle clef. Après la défaite de 1870, le pays, sonné par le désastre, s’était interrogé sur ses faiblesses. L’encadrement des armées allemandes s’était montré beaucoup plus efficace que celui des troupes françaises. Ne fallait-il pas mettre ces qualités sur le compte de la valeur de l’enseignement allemand ? Historien et statisticien de renom, Levasseur avait participé à cette enquête, qui concluait à l’insuffisance de l’école française dans le domaine de l’enseignement de la géographie en particulier (Levasseur et Himly, 1871). Dans la foulée de son premier rapport, Levasseur avait été chargé de réfléchir à la réforme de l’enseignement de la géographie à l’école primaire et dans le secondaire (Levasseur, 1872). Il y avait participé activement par la préparation de cartes destinées aux écoles et la rédaction de manuels (Levasseur, 1890). Pour comprendre les problèmes humains, sa formation l’avait conduit à attribuer un rôle décisif aux cartes de densité (Levasseur, 1889). C’était ce que plus précisément Vidal de la Blache lui avait emprunté.
L’épisode Levasseur éclairait sous un autre jour la naissance de la géographie humaine : elle était apparue au moment où les nationalismes s’affirmaient. Son rôle était de faire comprendre aux enfants ce qu’était leur patrie : le Tour de Frcance de deux enfants, de G. Bruno (1877), avait été conçu pour cela; vingt-cinq ans plus tard, Selma Lagerlôf écrivait de même Le Merveilleux Voyage de Nils Olgerssson (1906-1907 /1975) pour apprendre aux petits Suédois à aimer leur pays.
Deux auteurs avaient joué un rôle essentiel dans la naissance de la géographie humaine : Friedrich Ratzel en Allemagne et Paul Vidal de la Blache en France. Ils différaient par leur formation — Ratzel était naturaliste, Vidal historien - mais devaient tous les deux beaucoup à Carl Ritter. Ratzel s’était familiarisé avec l’cxuvre de Darwin lorsqu’il était étudiant (Buttman, 1977). Il avait beaucoup emprunté à deux darwiniens allemands, Moritz Wagner et Haeckel, l’inventeur du mot écologie, la science des rapports entre le milieu et les êtres vivants. Même si l’écologie n’existait encore que comme programme scientifique, c’est comme une écologie de l’homme que Ratzel avait conçu l’Anthropogeographie. La manière dont les sciences sociales étaient construites en Allemagne différait aussi de celle qui prévalait en France par l’accent mis sur le peuple : c’était lui plus que l’individu dont on faisait la réalité fondamentale. Ratzel était enfin également curieux de géographie et d’ethnologie - son oeuvre dans ce dernier domaine était considérable : il opposait donc les peuples primitifs qu’il appelait Naturvölker aux civilisés, les Kulturvölker (Ratzel, 1885-1888). C’était, en un sens, sa manière de résumer l’évolution de l’humanité.
Historien de formation, Vidal de la Blache avait des vues plus nuancées (Claval, 1998). Il avait pris conscience de l’importance des genres de vie au contact des préhistoriens et des ethnologues, mais s’attachait à analyser leur diversité et leur rôle dans les sociétés que l’histoire étudie. Pour comprendre les rapports des hommes et du milieu, il mettait en oeuvre deux instruments : la carte des densités posait de manière claire les problèmes spécifiques à chaque région, à chaque groupe; le genre de vie montrait comment les hommes se coulaient dans l’environnement et l’exploitaient.
Les géographes responsables de la naissance de la géographie humaine attachaient l’un et l’autre beaucoup de prix à la description régionale et à l’étude du paysage. La première est évidemment constitutive de toute géographie : la discipline n’existe que parce qu’elle saisit la terre comme faite d’une collection d’aires adjacentes, alors que la perception commune ne nous livre que des points ou des lignes. La seconde devait son succès à la réflexion d’un géologue, Suess, qui voyait dans le paysage la surface de contact entre l’atmosphère d’une part, et la lithosphère et l’hydrosphère de l’autre - cette surface de contact coïncidant avec la biosphère. Faire du paysage le point de départ de la géographie permettait d’aborder à la fois ses aspects physiques et ses dimensions humaines et culturelles. A un moment où beaucoup s’interrogeaient sur la pertinence de la division qui venait de surgir au sein de la discipline, c’était un argument de poids.

(ii) La géographie classique
La géographie humaine apparue à la fin du XIX e siècle était restée fidèle durant un demi-siècle à la problématique mise au point à l’époque de Vidal de la Blache. C’est alors qu’elle avait pris sa forme classique. Les études régionales qu’elle multipliait la faisaient connaître et apprécier du grand public. C’était toujours le problème des rapports de l’homme et de son environnement qu’elle considérait comme essentiel. Les excès évolutionnistes des origines étaient bien oubliés. Tous les géographes s’étaient mis d’accord sur une idée simple : le milieu exerçait des contraintes, mais ne déterminait pas le comportement des hommes et la forme prise par les sociétés. C’est ce que l’on appelait le possibilisme. La manière dont on l’interprétait différait cependant beaucoup. Pour certains, la mise an point de nouvelles techniques faisait disparaître les limitations les plus gênantes, mais le milieu, modifié par l’action humaine, générait de nouvelles contraintes : la dialectique contraintes/libération était ainsi indéfinie. Pour d’autres, les contraintes avaient longtemps été lourdes, mais l’homme s’en était peu à peu affranchi, si bien qu’on ne leur accordait plus qu’une attention distraite. Les géographes affirmaient toujours que leur but était de démêler les fils que les sociétés nouaient avec l’environnement où elles étaient installées, mais ils ne s’attardaient plus guère à leur analyse.
La géographie s’appuyait sur la pratique du terrain. C’était une discipline du concret, des réalités tangibles. Le contact direct avec le paysage, qu’il soit naturel ou humain, assurait son parler vrai : elle n’offrait pas un discours sur le monde, mais une véritable leçon de choses. Elle ne se contentait pas du regard rapide du voyageur; elle y ajoutait l’observation attentive des processus à l’œuvre dans la nature et celle des modalités du travail des hommes. Les enquêtes complétaient l’information nécessaire pour rendre compte de la vie du monde et de l’action menée par ceux qui l’habitent.
La géographie s’était imposée par la qualité des monographies régionales qu’elle permettait de rédiger. Ceux qui pratiquaient d’autres sciences sociales la respectaient à cause du sérieux et la richesse des résultats que ces travaux apportaient ainsi. Comme ils étaient généralement bien écrits, dans une langue que n’encombraient pas trop de mots techniques, ils étaient accessibles au public cultivé.
Les analyses consacrées aux régions parlaient des villes comme des campagnes, mais elles accordaient plus de poids aux secondes : ne couvraient-elles pas l’essentiel de la surface de la terre ? N’était-ce pas là que l’on pouvait vraiment saisir les liens tissés entre l’homme et la nature ? Pour beaucoup de lecteurs, ce que la géographie apportait, c’était la révélation d’une partie de la société qui avait jusqu’alors échappé à l’attention des élites cultivées : ses composantes paysannes. Les campagnes étaient abondamment décrites, comme les travaux et les jours de ceux qui les habitaient. On n’ignorait plus les façons culturales associées aux principales cultures, la place de l’élevage dans la vie des fermes, et les procédés utilisés pour assurer aux terres les restitutions qui leur étaient nécessaires. Les recherches des années 1930 avaient montré que les paysages ruraux appartenaient à un petit nombre de types : on travaillait ferme à analyser leur genèse.
Même si elle faisait la part belle au monde rural, l’approche régionale était aussi attentive à la circulation, au rôle des marchés et à la place des villes dans la vie globale. Elle évoquait leurs fonctions, expliquant ainsi ce qu’elles offraient en échange aux zones de culture ou d’élevage qui assuraient leur ravitaillement.
Les aperçus que la géographie ouvrait sur la culture des groupes auxquels elle s’intéressait étaient particulièrement fascinants. Ils ne portaient pas sur les idées, les représentations ou les systèmes de croyance - sous sa forme classique, la discipline était construite comme une science naturelle de la société. Elle enrichissait en revanche beaucoup la connaissance des outillages mis en oeuvre par les hommes, de l’aménagement des terres de culture, et des techniques de construction ou de transport. C’était la seule science à analyser le cortège de plantes et d’animaux dont les groupes humains s’entouraient pour asseoir leur prise sur l’environnement : c’était l’apport infiniment précieux de l’Ecole de géographie culturelle que Carl Sauer animait à Berkeley.
La géographie humaine classique était une discipline discrète. Elle ne cherchait pas à offrir de vues révolutionnaires sur le monde. Elle l’analysait en insistant sur des aspects négligés par les autres sciences de la société : ses bases rurales, et les couches humbles sur lesquelles reposaient, jusqu’il y a peu, l’essentiel de la production. Elle parlait du rôle des villes et du commerce, mais ce qu’elle en disait convenait mieux aux routes et aux cités du passé qu’aux réseaux de communication et aux grandes agglomérations du monde actuel. C’est ce décalage entre les réalités dont elle était capable de bien rendre compte, et celles qui se mettaient en place au milieu du XX e siècle, qui expliquait l’insatisfaction de beaucoup de jeunes géographes.

(iii) L’émergence d’une nouvelle conception de la géographie humaine
Une transformation profonde de la discipline était en train de se dessiner. Pour la nouvelle génération, l’important n’était plus de parler sans cesse des relations que les groupes humains nouaient avec le milieu. C’était de comprendre comment l’activité humaine se développait. En simplifiant, on peut dire que les relations écologiques se déroulent entre les diverses strates du vivant présentes en un point et l’environnement dont elles tirent ce qui est nécessaire à leur existence, et où elles rejettent ce qui leur devient inutile : c’est verticalement qu’elles se déroulent. Les relations à laquelle on désirait maintenant s’attacher davantage se tissaient entre les hommes : on pouvait les qualifier d’horizontales. Elles impliquaient des déplacements, des migrations temporaires ou définitives, des échanges de biens et de services, et la mise en circulation d’informations de types variés. Une discipline s’était déjà attachée à l’ensemble de ces mouvements : l’économie spatiale.
Les orientations prises par la géographie à la fin des années 1950 et au début des années 1960 reposaient donc sur un rapprochement avec l’économie. On lui empruntait les modèles de localisation des activités agricoles, industrielles et de services respectivement imaginées par Johann Heinrich von Thünen (1826-1851), Alfred Weber (1909) et Walter Christaller (1933) entre le début du XIX e siècle et les années 1930. Tous trois étaient allemands; un seul était géographe, le troisième; son oeuvre avait d’ailleurs été systématisée par un économiste, August Löch (1938). La macro-économie conduisait à expliquer la dynamique des ensembles territoriaux par le jeu de l’épargne, de l’investissement et du commerce extérieur qui les caractérisaient.
L’économiste australien Colin Clark avait proposé, en 1940 de distinguer trois secteurs dans l’activité économique : tout ce qui avait trait à l’exploitation de la terre, à la pêche et aux mines était rattaché au secteur primaire; la transformation des matières premières en produits manufacturés était le propre du secteur secondaire; les services constituaient enfin le secteur tertiaires. L’évolution de la productivité ne se faisait pas au même rythme selon les branches. Pour produire la même quantité d’aliments ou de matières premières, il fallait de moins en moins de main-d’œuvre, grâce à la mécanisation des tâches. Comme la demande en ce domaine n’augmentait qu’assez lentement, les effectifs employés diminuaient. Les gains de productivité étaient au moins aussi considérables dans le domaine industriel, mais comme la demande y était très forte, l’emploi continuait à y croître. L’augmentation des revenus stimulait la demande de services, pour lesquels les gains de productivité étaient alors négligeables : l’industrialisation et la demande croissante de services accéléraient donc la croissance urbaine. On sortait enfin de l’interprétation psychologique de l’exode rural : ce n’était pas pour profiter des plaisirs frelatés de la ville qu’artisans, ouvriers agricoles et petits paysans quittaient la terre. L’explication était plus simple et plus radicale : la campagne ne pouvait plus les faire vivre. Les travaux de Jean Fourastié, qui systématisaient les résultats de Colin Clark, eurent un immense retentissement en France à partir de 1947. Dans la géographie humaine de la première moitié du xx e siècle, l’étude des rapports entre les villes et les campagnes était interprétée en termes de morale. On découvrait brusquement l’inanité d’une telle approche.
L’étude des villes se trouvait bouleversée : l’analyse de leurs aires d’influence devenait systématique. Parmi leurs activités, on savait désormais distinguer celles dont les finalités étaient dites domestiques - c’est-à-dire menées seulement pour satisfaire la demande locale -, et celles qui constituaient leur base économique : destinées à des clients extérieurs, elles permettaient aux agglomérations urbaines d’acheter ce qu’elles étaient dans l’incapacité de produire, leur alimentation en particulier. L’analyse des réseaux urbains faisait un bond en avant : on savait mettre en évidence la hiérarchie de leurs centres et la manière donc chacun organisait, ou contribuait à organiser, une certaine aire.
Ce qu’apportait essentiellement les nouvelles orientations de la recherche, c’est une explication des formes prises par l’organisation de l’espace. La compétition économique conduisait, dans chaque région, les entreprises agricoles ou minières à choisir l’activité où elles disposaient du plus grand avantage comparatif : elle faisait naître des espaces spécialisés. Dans le même temps, les activités de services couvraient l’ensemble du territoire d’ensembles polarisés.
Toutes les parties d’un espace national ne bénéficiaient pas du même dynamisme : pour asseoir leur économie, les aires périphériques ne pouvaient compter que sur l’exploitation de leurs ressources agricoles ou minières, et sur certaines industries de première transformation. Les perspectives offertes aux entrepreneurs de la partie centrale du pays étaient plus avantageuses : les industriels y avaient accès à une clientèle plus large, ce qui leur permettait de lancer des séries plus importantes et d’acquérir des équipements plus performants; ils bénéficiaient de la sorte d’économies d’échelles. Dans les villes situées au cœur d’un espace économique, les activités avaient tendance à se diversifier plus qu’ailleurs, car c’était là que la demande en services de haut niveau était la plus forte; la multiplication des activités faisait naître des économies externes et assurait un autre type d’avantage au noyau économique du pays. L’opposition entre centres et périphéries, dont la mesure nouvelle des revenus avait fait prendre conscience dans les années qui suivirent la Deuxième Guerre mondiale, trouvait ainsi une explication à l’échelle nationale. Le raisonnement pouvait être transposé sur la scène internationale : il expliquait pourquoi les pays du Tiers Monde - le terme venait d’être inventé par Alfred Sauvy (1952) - avaient tant de peine à diversifier leurs économies, à attirer les industries de transformation et à atteindre des rythmes de croissance équivalents à ceux des pays déjà industrialisés.
La mise en perspective des démarches de la géographie humaine faisait comprendre les formes successives qu’elle avait prises. Elle était née de questions intellectuelles — celles que posaient l’évolutionnisme. Elle répondait dans le même temps aux besoins de sociétés qui achevaient de se structurer en Etats nationaux et participaient au mouvement alors général d’expansion coloniale des peuples européens. Sous la forme classique qu’elle s’était rapidement donnée, elle avait mis en évidence les contraintes qui avaient longtemps pesé, et pesaient encore, sur les sociétés humaines; elle avait éclairé la spécificité du monde rural et des masses paysannes; elle avait souligné la vitalité des structures régionales.
Cette science était souvent plus descriptive qu’explicative. Elle établissait des typologies - ce qui prouvait qu’elle était attentive aux structures lisibles dans le paysage ou dans l’organisation de l’espace — mais ne les expliquait pas. Elle parlait davantage de l’agriculture et des campagnes que de l’industrie, des services et des villes, alors que la modernisation renforçait ces secteurs.
L’incapacité qu’éprouvait la discipline à rendre compte des transformations contemporaines et à dire vers quoi évoluaient les sociétés et leurs modes d’organisation de l’espace suscitait un malaise. Les nouvelles pistes qui étaient apparues à partir des années 1950 visaient à surmonter ces difficultés et à combler ces lacunes. Elles faisaient comprendre les forces à l’œuvre dans l’organisation contemporaine de l’espace : elles enrichissaient ainsi les connaissances.
Les transformations en cours cessaient d’apparaître comme le résultat de simples querelles d’école : elles ne traduisaient pas les fantaisies de quelques chercheurs, comme le suggéreraient leurs détracteurs. Elles témoignaient de l’effort entrepris pour élargir les bases de la discipline.

L’approfondissement des travaux sur l’histoire de la géographie
Ecrire sur l’histoire de la géographie à la fin des années 1950 ou au début des années 1960 était difficile - il n’y avait pas de modèle à suivre — et passionnant — il s’agissait d’un champ jusqu’alors négligé de la connaissance.
La situation a depuis considérablement changé. Les travaux sur l’épistémologie et sur l’histoire des sciences se sont multipliés. Le domaine a cessé de n’être fréquenté que par quelques chercheurs en fin de carrière. Il attire des philosophes, des historiens et de jeunes chercheurs des disciplines concernées. On n’écrit plus l’histoire des disciplines comme on le faisait il y a cinquante ans.
A l’origine, il y a le récit brut, sans prise de distance critique, sans comparaison ni recoupement, qui court de bouche à oreille dans les groupes de chercheurs ou à l’occasion des cours. On passe de là à une vision organisée qui dépasse les perspectives de chacun et situe la démarche dans un mouvement collectif.
Ce que l’on découvre ensuite, c’est que l’évolution des disciplines n’est pas nécessairement continue : elle comporte des phases d’accalmie, des moments d’accélération et des ruptures. Pour les interpréter, on dispose d’une gamme d’interprétations beaucoup plus large que dans le passé.

Histoire des sciences et histoire des idées
Ce qui faisait l’intérêt des récits naïfs ou déjà critiques de l’histoire des sciences traditionnelles, c’est qu’ils rejoignaient parfois les modes d’interprétation qui régnaient alors chez les historiens de la culture et de la vie intellectuelle. Leur but était de reconstituer les grandes étapes de l’histoire des idées.
Peut-on se contenter, lorsqu’on s’intéresse à l’histoire des lettres ou des arts, de citer des œuvres et de juxtaposer les biographies de leurs auteurs ? Non : des continuités existent, que l’on cherche à souligner. Elles tiennent en partie à la logique des idées mises en œuvre. Dans le domaine de l’esprit, tout n’est pas possible : à partir de prémisses données, on aboutit nécessairement à la même conclusion. L’histoire intellectuelle retrace les manières de concevoir le monde et les choses. Les idées qui les dominent permettent de mettre de l’ordre dans un récit qui serait sans cela fait d’une multitude d’épisodes que rien ne relierait.
S’intéresse-t-on aux villes ? Leur croissance et la disposition de leurs rues, de leurs quartiers et de leurs formes bâties ne se font pas au hasard. Les risques d’épidémie liés à toute concentration de population conduisent les autorités à s’intéresser à l’alimentation en eau et à l’évacuation des ordures. L’utilisation du bois comme matériau de construction multiplie les risques d’incendie : lorsqu’on ne peut interdire son usage en façade ou sur les toits, il convient d’espacer les maisons et de prévoir des rues assez larges pour servir de coupe-feu. La ville est un cadre de vie : pourquoi ne pas l’utiliser pour affirmer la toute-puissance de Dieu et de l’Eglise, la force du pouvoir politique et le prestige des élites ?
L’idée d’urbanisme ne s’est bâtie que progressivement : dans son élaboration, les impératifs de sécurité et d’hygiène interviennent dès le Moyen Age; dans le courant du XV e siècle, l’attention nouvelle portée aux ruines antiques et la redécouverte de la perspective ouvrent d’autres avenues : les dimensions esthétiques de l’urbanisme s’affirment. Pour mettre de l’ordre dans l’histoire des villes comme création de l’intelligence humaine, reconstituer la genèse de l’idée d’urbanisme constitue une voie privilégiée.
C’est dans les années de l’entre-deux-guerres que l’histoire des idées connaît son apogée. Collingwood s’interroge alors sur l’idée d’histoire. Panowsky (1951/1978) montre combien il est utile d’aborder l’histoire de l’art sous l’angle de l’iconographie : la structure des cathédrales gothiques ne reflète-t-elle pas le même mode de pensée que la scolastique ?
L’histoire de la géographie tire parti de ces recherches. La géographie physique naît du grand débat sur l’idée de création et sur celle de nature qui commence avec la Réforme : pour beaucoup de calvinistes, la Terre offre le spectacle d’un univers ruiné par la Faute et par le désintérêt que Dieu porte à la Terre depuis le péché originel (Davies, 1969). Les interprétations théologiques de la nature conduisent à prendre très au sérieux la chronologie biblique. Pour loger l’ensemble des transformations du monde dans les quelques quatre mille cinq cents ans qu’accorde l’Ancien Testament, il faut faire appel à de grandes catastrophes comme le Déluge. Pour les naturalistes qui commencent à étudier les formes de la terre, la lenteur des processus observés fait éclater ce cadre temporel. Le principe des causes actuelles, qui postule que tout ce qui existe dans notre monde résulte de processus que l’on peut y observer aujourd’hui, ouvre ainsi la voie à la géomorphologie : c’est là une piste de recherche qui n’est pas près d’être refermée.
Les bonnes études d’histoire de la géomorphologie, les essais que lui consacre Henri Baulig par exemple (Baulig, 1950), sont d’excellentes illustrations des méthodes de l’histoire des idées. La naissance de la géographie humaine s’inscrit dans le même mouvement : ne résulte-t-elle pas de l’application de l’évolutionnisme aux sociétés humaines, qui fait des relations qu’elles entretiennent avec leur environnement une variable-clef de leur destin ?

Histoire des sciences, ruptures épistémologiques et révolutions scientifiques
L’histoire des idées prend des formes originales dans les sciences physiques et dans les sciences naturelles. Pour les physiciens qui réfléchissent sur leur art, une transformation essentielle a pris place au début du XVII e siècle, grâce à Galilée (Koyré, 1937; 1964; 1966). Elle provient de la transformation des méthodes - c’est l’expérience qui montre désormais si les idées émises sont valables. Elle résulte d’un changement fondamental de perspective. Pour le sens commun et pour Aristote, le mouvement était une propriété des objets. Pour la nouvelle physique, il leur est communiqué de l’extérieur : la force qui les met en mouvement ne fait pas partie de leur nature. La conception même des phénomènes physiques s’en trouve bouleversée. La mutation qui se produit alors constitue ce que l’on commence à appeler, dans les années 1930, une rupture épistémologique : c’est elle qui fait passer des notions que les gens sont spontanément capables d’élaborer au savoir scientifique; grâce à elle, il devient possible de proposer des interprétations rationnelles du monde.
Le but de l’histoire des sciences n’est plus de suivre un mouvement progressif : il est de repérer la discontinuité qui fait passer du savoir vulgaire à la science. L’idée est séduisante; elle permet de répondre de manière claire à la question : qu’est-ce qui différencie la science des autres modes de connaissance ? Elle est en même temps dangereuse; celui qui maîtrise la science peut désormais réfuter ce qu’avancent les autres au nom d’un savoir supérieur, puisqu’il s’appuie sur la raison en marche. C’est dans le domaine des sciences sociales que le péril est le plus sérieux : celui qui accède au mode supérieur de la connaissance dénie a priori toute valeur aux savoirs pré-scientifiques, sans avoir à les analyser. Il peut dénoncer comme aliénés ceux qui refusent les nouvelles formes du savoir. L’idée de rupture épistémologique prend alors un caractère totalitaire, comme on le voit au début des années 1960 chez un certain nombre de sociologues, Pierre Bourdieu par exemple (Bourdieu et al., 1968).
L’idée de rupture épistémologique a cependant des conséquences inattendues pour ceux qui la soutiennent : pourquoi n’y aurait-il, dans l’histoire du savoir, qu’une seule révolution scientifique ? Pourquoi d’autres remises en cause, aussi spectaculaires que la première, ne seraient-elles pas possibles ? La physique le montre. L’étude de la lumière s’est bâtie, à partir du XVII e siècle, sur l’idée que celle-ci était de nature ondulatoire. Voici qu’au début du XX e siècle, cette hypothèse se révèle incapable de rendre compte de nombre d’observations. Celles-ci deviennent compréhensibles si l’on admet que la lumière est un phénomène corpusculaire. Toutes les théories des champs doivent être reprises à la base : les ondulations accompagnent un phénomène corpusculaire; elles n’en sont pas indépendantes. C’est le principe de la théorie quantique.
L’idée de révolution scientifique est déjà présente dans les études qu’Alexandre Koyré consacre à la signification de l’œuvre de Galilée. Trente ans plus tard, Thomas Kuhn franchit le pas (Kuhn, 1962) : la science ne progresse pas d’un pas uni; elle est faite de périodes de science normale, celles où une certaine conception de l’ordonnance des phénomènes et une certaine manière de les interpréter domine; on parle à ce sujet de paradigme. Avec le temps, le nombre d’observations qui cadrent mal, ou ne cadrent pas du tout, avec le dispositif explicatif reçu, augmente. Un moment vient où la question de rendre compte de tout ce qu’on a ainsi laissé sur le côté se pose. Une révolution scientifique se déroule alors. Elle propose de nouvelles hypothèses, plus générales que les précédentes, et met en évidence des mécanismes juque-là ignorés. Elle permet de rendre compte à la fois de ce que l’on savait déjà, et de ce qui avait été négligé. L’invention de la physique quantique est une révolution scientifique.
Le succès de l’ouvrage de Thomas Kuhn est considérable. Il avait été conçu pour éclairer ce qui s’était passé en physique. Les révolutions scientifiques sur lesquelles il mettait l’accent étaient rares et espacées, les périodes de science normale, beaucoup plus longues - trois siècles entre la révolution galiléenne et la révolution quantique. Les effets de la réflexion de Kuhn sont immédiats : les travaux de ceux qui accumulent patiemment des résultats durant les phases de science normale sont dépréciés; ils sont le fait d’honnêtes tâcherons, alors que le génie est le propre de ceux qui provoquent les révolutions scientifiques. Une conception romantique de la recherche voit le jour. Elle affecte surtout les sciences sociales : il était souvent difficile, voire impossible d’y mettre en évidence une grande rupture épistémologique de départ. Dans le même temps, les orientations qu’y prenait la recherche étaient souvent multiples : pourquoi ne pas les interpréter en termes de changements de paradigmes ? Peiner toute sa vie à accumuler des résultats ne peut assurer la gloire : mieux vaut se montrer critique et initier des révolutions dans la pensée !
L’idée de rupture épistémologique confortait le statut de la science. Celle de révolution scientifique le mine : par quoi la connaissance scientifique se différencie-t-elle des savoirs ordinaires si elle est souvent entachée d’erreurs et se trouve périodiquement remise en question ? Une conception anarchiste de l’histoire des idées se dessine à la fin des années 1960 et dans le courant des années 1970 : ce n’est plus leur force logique et leur adéquation au réel qui expliquent le succès des thèses scientifiques (Feyerabend, 1975; 1978). L’habileté avec laquelle ceux qui les promeuvent savent les mettre en conformité avec les critères employés par les institutions scientifiques fait autant pour leur succès que leur aptitude à rendre compte du réel.
Les conséquences de cette remise en cause sont considérables : la frontière entre la science et les autres formes de connaissance cesse d’être établie une fois pour toutes. On porte du coup un regard neuf sur les savoirs vernaculaires des sociétés d’ethnologues ou sur ceux développés par les civilisations traditionnelles.

Weltanschauung et épistémè
Alors que les scientifiques schématisent les thèmes de l’histoire des idées en en isolant certaines, dont ils ne retiennent que deux moments, celui où elles s’imposent et celui où elles disparaissent parce qu’elles ont perdu leur pertinence, les historiens de l’art, des lettres et de la philosophie ont tendance à les regrouper par familles. Tout se passe comme si, en certains lieux et en certaines époques, toutes les représentations que l’on se fait du monde étaient colorées par les mêmes passions et affectées par les mêmes soucis. Ils parlent de la vision du monde, de la Weltanschauung, que tous partagent alors : à la fin du XIX e siècle, l’idée de décadence connaît ainsi un succès extraordinaire; tout se passe comme si l’on assistait à la fin d’un monde. C’est peut-être à Vienne que cette perception globale prend sa forme extrême (Schorkse, 1983) : l’Empire austro-hongrois vit en paix; les sociétés qui le composent connaissent un indéniable épanouissement, mais elles sont traversées de si fortes tensions sociales et politiques que tout le monde a le sentiment qu’il s’agit d’un équilibre fragile.
C’est sans doute entre les deux guerres mondiales que le thème de la Weltanschauung trouve le plus d’échos dans le domaine de l’histoire des idées. La scolastique n’est-elle pas l’expression, comme l’art des cathédrales, d’une certaine vision du monde ?
Un thème voisin s’impose à partir des années 1960, avec la publication des grands ouvrages de Michel Foucault, Les Mots et les choses (1966) et L’Archéologie du savoirs (1969). L’auteur s’y attache « au système général de la formation et de la transformation des énoncés» (Foucault, 1969, p. 171). Au XVII e siècle, «la tâche fondamentale du ‘discours’ classique, c’est d’attribuer un nom aux choses et, en ce nom, de nommer leur être. Pendant deux siècles, le discours occidental fut le lieu de l’ontologie » (Foucault, 1966, p. 136). Une mutation s’effectue dans le courant du XVIII e siècle : « La fin de la pensée classique - et de cette épistémè qui a rendu possibles grammaire générale, histoire naturelle et science des richesses - coïncidera avec le retrait de la représentation, ou plutôt, avec l’affranchissement, à l’égard de la représentation, du langage, du vivant et du besoin. L’esprit obscur mais entêté d’un peuple qui parle, la violence et l’effort incessant de la vie, la force sourde des besoins échapperont au mode d’être de la représentation » (ibidem, p. 222). L’épistémè moderne voit le jour. Elle repose sur de « grandes catégories qui peuvent organiser tout le champ des sciences humaines » (Foucault, 1966, p. 374).
Michel Foucault sort de l’histoire des idées par le haut, en embrassant toutes celles qui structurent les discours qu’une société est capable d’énoncer à une époque donnée. Dans la mesure où les sciences humaines traitent de faits qui ont à voir avec la vie, la vie sociale et le besoin, elles portent la marque de l’épistémè où elles se forment. L’émergence de la science pénale, à la fin du XVIII e siècle, est indissociable de la nouvelle figure que revêt alors le pouvoir (Foucault, 1976). Dans la mesure où il s’appuie sur le jeu du regard, la géographie, science du visible et de la vue, se trouve concernée. La manière d’écrire l’histoire des sciences sociales est donc profondément modifiée par l’introduction de cette forme moderne et fortement structurée de la Weltanschauung que constitue l’épistémè.

Postmodernisme et postcolonialisme
La remise en question de la science, à laquelle procèdent les épistémologues anarchistes comme Paul Feyerabend, trouve également sa source dans la critique dont la philosophie occidentale depuis Descartes - et parfois depuis Platon — fait l’objet. Ce qui est en cause ici, c’est le cogito, c’est la manière dont la philosophie moderne oppose le domaine de la pensée à celui des choses. Cette dichotomie était nécessaire à la construction de la science moderne, puisqu’elle appelle à l’observation objective de ce qui se passe à l’extérieur, dans l’espace géométrique où se situe toute chose.
La philosophie moderne fournit des moyens de penser le monde, mais elle institue dans le même temps une coupure au sein même de l’homme, qui empêche de concevoir son unité profonde. Dans la vie, la pensée et le corps ne sont pas séparables : ils sont donnés en même temps dans l’expérience de chacun. C’est à la critique des dichotomies qui fondent la philosophie occidentale que s’attachent quelques-uns des courants essentiels de la réflexion depuis la fin du XIX e siècle. Nietzsche dénonce des façons de penser qui mutilent l’homme et l’empêchent de s’épanouir et de se transformer en surhomme. L’analyse précise de ce qui apparaît à la conscience fait saisir l’être avant que les catégories de la pensée moderne ne le scinde. Ce qui compte, c’est le fait qu’il est là, présent à un instant donné quelque part en ce monde. C’est là la réalité à partir de laquelle toute connaissance vraie doit s’articuler.
Une telle perspective bouleverse les façons de penser : elle dénie à la philosophie - et à la science occidentale - la position dominante qu’elle.s croyaient devoir occuper depuis XVII e siècle. Plus moyen, dans le domaine des sciences sociales, de passer sous silence tout ce qui a précédé la pensée moderne ou s’est développé parallèlement à elle. On entre dans l’ère de la postmodernité, qui est celle de la fragmentation des certitudes et des savoirs.
La pensée occidentale ne s’est pas seulement isolée des autres et enfermée dans sa prétendue supériorité. Elle a très systématiquement œuvré au dénigrement des systèmes de pensée qui lui étaient étrangers : le thème était déjà présent dans la réflexion sur la négritude qu’entreprennent des intellectuels français ou francophones, comme Aimé Césaire ou Léopold Sédar Senghor dans les années 1930. L ’ Orientalisme d’Edward Said (1977) confère une nouvelle dimension à cette critique, qui rejoint alors celles des féministes et des mouvements sociaux de gauche : dans tous les cas, ce que l’on reproche à la pensée occidentale, c’est d’avoir généré des systèmes classificatoires qui ont permis d’exclure certaines catégories - les femmes, les classes inférieures, les races de couleur - du festin social, ont justifié l’inégalité et l’oppresion et contribué de la sorte aux injustices si frappantes dans notre monde.

Institutions, contexte et pratiques
Plus personne n’admet qu’une coupure épistémologique unique permette de différencier la pensée scientifique de celle qui ne l’est pas. Plus personne ne prétend que la pensée occidentale soit la seule capable de donner un sens à la vie des hommes. L’histoire de la pensée scientifique est donc devenue beaucoup plus modeste.
Elle est beaucoup plus sociale que par le passé : les connaissances n’existent pas depuis toujours dans la sphère abstraite des idées qu’imaginait Platon; elles sont élaborées par des hommes qui vivent à un moment donné. Leur travail s’inscrit dans le cadre d’institutions, qu’il est indispensable de prendre en compte si l’on veut comprendre pourquoi certains savoirs apparaissent indispensables à certains moments, et comment ils se développent.
L’épanouissement de la pensée scientifique moderne s’est fait dans le contexte d’Etats souverains qui tenaient à renforcer les instruments de puissance dont ils disposaient, et avaient besoin de bien connaître les territoires qu’ils contrôlaient pour tirer parti de leurs ressources, abonder leurs recettes fiscales et procéder à leur aménagement de la manière la plus rationnelle possible. Cette évolution est parallèle à la montée des bureaucraties publiques et privées. L’essor de la pensée scientifique est inséparable de l’histoire des Académies, des Sociétés savantes, des Universités et des Laboratoires où elle s’élabore. Il ne suffit pas de décrire leurs organigrammes pour comprendre comment leurs structures pèsent sur le mouvement de la recherche : il faut se livrer à un minutieux travail de micro-sociologie pour déceler les jeux d’influence, de domination et de pouvoir qui influent sur la diffusion des idées et sur la répartition des moyens mis à la disposition de chercheurs à un moment donné.
Les approches contextuelles soulignent, depuis les années 1960, l’intérêt qu’il y a à faire de l’histoire des sciences un vrai travail d’histoire sociale. Il s’agit de saisir les chercheurs dans leur milieu, de reconstituer les liens qui existent entre eux, de faire revivre les cercles de pensée auxquels ils appartiennent et de montrer comment la recherche s’inscrit dans leur vie et dans leur carrière. Plus concrètement encore, il convient d’analyser les conditions matérielles dans lequelles ils mènent leurs travaux,
Le changement d’échelle des travaux consacrés à l’évolution des sciences ne concerne pas seulement le cadre social dans lequel elles se développent. Il porte aussi sur les modalités pratiques du travail de recherche: il faut savoir quels instruments les chercheurs mettent en œuvre, quelle est la part des enquêtes officielles qui leur est accessible, quels protocoles ils mobilisent pour celles qu’ils mènent directement, et de quelles sources écrites ils disposent. Pour des disciplines comme la géographie, il convient d’insister sur la place qui revient au terrain.
Les épistémologies constructivistes, qui insistent sur la manière dont les concepts sont imaginés, les hypothèses élaborées, les démonstrations effectuées, s’inscrivent dans ces perspectives, qui rompent profondément avec l’histoire traditionnelle des idées : les travaux que Bruno Latour a consacrés à la dynamique de la recherche au sein des laboratoires illustrent ces nouveaux points de vue (Latour, 1991 ; Latour et Woolgar, 1979/1991).

Le temps des « tournants »
L’interprétation de l’histoire des sciences en termes de ruptures épistémologiques et de grandes révolutions scientifiques a perdu de sa crédibilité, maintenant que l’on a pris conscience de l’historicité de la notion même de science.
Cela ne veut évidemment pas dire que le mouvement des idées suit une progression régulière; les chercheurs d’hier n’avaient pas tort : il y a bien des discontinuités, des ruptures, des révolutions. Ce qui est en jeu ici, c’est leur interprétation. Celle-ci ne renvoie-t-elle pas autant aux transformations du regard que la société porte sur le monde qu’au progrès des connaissances, aux impasses qui le caractérisent, aux erreurs qui le marquent, et au décentrement qui permet de surmonter les écueils ? C’est pour cela que l’habitude s’est prise, depuis une quinzaine d’années, de parler de tournants : le tournant linguistique qu’ont connu les sciences de la société, le tournant culturel qui affecte aujourd’hui la géographie, et qui fait pendant au tournant spatial que traverse les disicplines de l’homme.

Conclusion
Ecrire l’histoire de la géographie aujourd’hui ne ressemble guère à ce que cela impliquait il y a n demi-siècle. Le contexte dans lequel la réflexion prend place est devenu envahissant : il n’est plus possible de s’enfermer dans une discipline pour reconstituer, dans l’isolement, le mouvement de la pensée. Il faut s’ouvrir aux différentes perspectives qui ont vu le jour depuis un demi-siècle.
Le danger inverse existe : celui de transposer au domaine particulier dont on traite, et sans adaptation, ce qui a été fait ailleurs, à d’autres échelles et pour d’autres aspects de la pensée scientifique. La géographie n’est pas une science physique. En tant qu’étude de la surface terrestre, elle fait partie de l’histoire naturelle. S’attachant aux hommes et à la manière dont ils vivent, exploitent le monde et l’aménagent, c’est une science sociale. Les emprunts ne doivent jamais faire oublier les spécifcités du domaine étudié.
C’est dans cet esprit qu’il me semble utile de montrer comment peut s’écrire aujourd’hui l’histoire de la géographie humaine : dans quelles circonstances est-elle née ? Comment se structurait-elle à l’époque classique ? Quel a été l’impact des transformations qui l’ont affectée depuis les années 1970 ?
Chapitre 2
NOUVELLES PERSPECTIVES SUR LA NAISSANCE DE LA GÉOGRAPHIE HUMAINE
Dans les années 1960, il était possible de distinguer trois étapes l’histoire de la géographie humaine : (i) la discipline apparaissait à la fin du XIX e siècle; (ii) elle connaissait alors une phase de développement régulier dans les cadres définis au départ; (iii) une remise en cause suivie d’une restructuration caractérisait les années 1960.
Ce schéma permet toujours de rendre compte de l’histoire de la discipline à condition de déplacer la date-charnière de la troisième phase, mais le récit que l’on donne de chacune des trois étapes n’a cessé de s’enrichir. Pour ceux qui se penchent aujourd’hui sur l’évolution de la discipline comme pour ceux qui essayaient de la déchiffrer il y a une quarantaine d’années, l’évolutionnisme darwinien a été le point de départ. Que l’environnement pèse sur les hommes et sur les sociétés humaines n’était cependant pas une nouveauté. Le rôle des idées de Darwin doit donc être précisé.

L’impact de l’évolutionnisme

La multiplicité des traditions environnementalistes
Trois formes d’environnementalisme ont joué un rôle en géographie depuis l’Antiquité grecque. Pour Hippocrate, les humeurs présentes dans le corps humain réagissent aux fluctuations du milieu extérieur : des correspondances existent entre le macroscosme et le microcosme. Le médecin doit les analyser pour comprendre ce qui porte atteinte à la santé de ses patients. Il prend en compte la sécheresse et l’humidité, la chaleur et le froid, la présence d’eaux stagnantes ou l’excellence du drainage des zones étudiées. La santé reflète à la fois les caractéristiques de l’environnement et la constitution des hommes qui y évoluent. L’environnementalisme hippocratique ne révèle pas le jeu d’une causalité linéaire, qui expliquerait la bonne ou la mauvaise santé des gens par l’influence de l’environnement. Il souligne des influences, suggère des rapports (Staszak, 1994). C’est ce qui fait sa force. Redécouvert à la Renaissance, il inspire Jean Bodin au XVI e siècle ou Montesquieu au XVIII e . Il demeure vivant jusqu’à la fin du XIX e siècle.
John Locke ne croit pas à l’innéité des facultés humaines. L’héridité dote les hommes de possibilités, mais celles-ci ne se développent qu’au contact du monde extérieur. La position de ceux qu’influence le sensualisme de Locke se radicalise dans le courant du XVIII e siècle : pour Helvétius, l’esprit est comme une cire vierge, qui doit sa forme à l’environnement sur lequel il se modèle. Les conséquences de ces vues philosophiques sont claires : prêcher la morale ne suffit pas pour changer l’homme; si on veut modifier son comportement, il faut transformer le cadre où il vit. La prison est faite pour remettre les criminels dans le droit chemin. Elle faillit à son rôle : c’est une école du vice bien plus qu’une école de la vertu. Pour Jeremy Bentham, cela tient aux déplorables conditions qu’elle offre; les détenus vivent dans la promiscuité; ils échappent la plupart du temps au contrôle des gardiens. Bentham propose un nouveau modèle de prison, le Panopticon, où les détenus, observés en permanence, doivent faire des efforts constants pour se réformer et ne peuvent comploter entre eux (Bentham, 1791). L’impact des idées de Bentham est immense (Foucault, 1976) : pour réformer le monde industriel, il convient de repenser l’usine et la ville qu’elle fait naître. C’est la base des socialismes utopiques du XIX e siècle, et de l’urbanisme réformateur de la fin du XIX e et de la première moitié du XX e . Les rapports entre environnement et comportements sont ici de causalité — mais il s’agit de l’environnement bâti et aménagé par les hommes, et pas de l’environnement naturel.
Johann-Gottfried Herder se forme à Kœnigsberg, à l’école de Kant. Il est, comme son maître, très sensible aux questions de géographie. Il s’intéresse moins aux individus qu’aux peuples que cimentent une langue, des légendes et des contes, des chants populaires, des pratiques religieuses, des traditions matérielles, etc. Les différences si frappantes entre ces groupes proviennent, selon lui, de l’environnement où ils sont installés (Herder, 1774 [1962]; 1784-1791 [1964]). Il ne s’agit pas de causalité directe, mais d’un jeu de correspondances : le génie du peuple, c’est de tirer avantage des particularités du lieu où il réside pour ouvrir une voie vers le progrès qui lui soit propre. Les idées de Herder connaissent un vif succès. En France, elles inspirent Jules Michelet : il ouvre son Histoire de France par un Tableau de la France (Michelet, 1833).

Lamarckisme et darwinisme
Dans The Origin of Species que Darwin publie en 1859, le ressort de l’évolution est à chercher dans les mécanismes de l’hérédité et dans les mutations qui en résultent; l’environnement intervient dans un second temps : il se charge de la sélection des plus aptes. Darwin donne plus tard, en 1872, dans The Descent of Man, une interprétation de l’évolution des groupes humains qui tient compte de la spécificité de la culture, mais elle est largement ignorée dans les sciences sociales et en géographie.
L’évolutionnisme ne se réduit pas à sa forme darwinienne : il apparaît dès la sconde moitié du XVIII e siècle. Dans la perspective retenue par Lamarck au début du XIX e siècle, l’environnement transforme peu à peu les êtres. Le milieu pèse sur les organismes et les contraint à s’adapter aux conditions qu’il impose. Les groupes humains ont donc la capacité de s’intégrer à leur environnement en modifiant leurs façons d’agir. Le lamarckisme permet une lecture sociale de l’évolutionnisme (Berdoulay et Soubeyran, 1991).

Evolutionnisme et géographie humaine : Friedrich Ratzel
Carl Ritter ne distingue pas la géographie humaine de la géographie physique, mais ses analyses régionales accorde une large place aux faits ethniques et à l’histoire. Les articles qu’il consacre au monde en pleine transformation dans lesquel il vit insistent sur l’inégale distribution des activités économiques; ils soulignent l’influence que l’essor de la navigation à vapeur a sur la spécialisation déjà sensible des zones productives dans le monde (Ritter, 1834; repris dans Ritter, 1974).
Quelques-uns des géographes les plus en vue de la fin du XIX e siècle ont suivi les cours de Carl Ritter - le Suisse Arnold Guyot, qui enseigne à Princeton, ou Elisée Reclus. D’autres, comme Friedrich Ratzel en Allemagne ou Paul Vidal de la Blache en France, s’inspirent largement de ses écrits. Leur intérêt pour la dimension humaine de la géographie tient largement à ce qu’ils tirent de Ritter.
Ratzel a reçu une formation de naturaliste (Buttman, 1877). II est très fortement marqué par les premiers darwiniens allemands. Haeckel souligne en 1866 que l’étude des relations entre êtres vivants et milieu doit faire l’objet d’une approche scientifique à laquelle il donne le nom d’écologie. Il faut une génération pour que la nouvelle discipline se constitue vraiment, mais le succès de l’idée est beaucoup plus rapide. Ratzel est également proche d’un autre darwinien allemand, Moritz Wagner, qui s’attache beaucoup au jeu des migrations dans les mécanismes de développement et de sélection des espèces.
Naturaliste de formation, journaliste de profession, Ratzel se tourne vers la géographie à la fin des années 1870, de retour des Etats-Unis. La thèse qui lui ouvre la carrière universitaire porte sur l’immigration chinoise aux Etats-Unis. Elle témoigne de l’influence d’un darwinisme conçu à la manière de Moritz Wagner. Ratzel comprend que l’analyse des rapports que les hommes entretiennent avec l’environnement est essentielle pour comprendre leur distribution : l’Anthropogeographie, la géographie humaine, dont il dessine les traits dans les deux volumes qu’il publie en 1882 et 1891, est une écologie de l’homme - mais une écologie conçue par quelqu’un qui a médité sur les travaux de Moritz Wagner et de Carl Ritter (Buttman, 1977) : la part qui y est faite à la mobilité, aux migrations, et de manière plus générale à la circulation, y est importante.
La question essentielle que soulève la nouvelle géographie humaine est celle de l’influence que l’environnement exerce sur les aptitudes des hommes et sur le destin des sociétés : l’hypothèse d’un strict contrôle des activités humaines par le milieu est consubstantielle de l’idée d’une écologie de l’homme. Ratzel en est conscient et le dit fortement : il est facile de tirer de ses textes une interprétation « déterministe », ou « environnementaliste » de la géographie humaine (les deux termes sont alors employés) (Febvre, 1922). Sa vision est en fait beaucoup plus nuancée. Ethnologue tout autant que géographe, il mesure combien le processus de civilisation permet aux groupes humains de se libérer des contraintes du milieu où ils sont installés. Oui, pour les sociétés primitives, les Naturvölker, l’environnement est une réalité pesante et qui explique bien des traits des conduites et des aspirations humaines (Ratzel, 1885-1888) ! Non, pour les sociétés développpées, les Kulturvölker, qui ont appris à maîtriser la distance et à organiser l’espace, les contraintes exercées par le milieu cessent d’être essentielles. Pour tous les groupes, d’ailleurs, le recours à l’échange permet de faire venir d’ailleurs ce qu’on ne peut trouver localement.

Environnementalisme et géographie humaine : Vidal de la Blache
Paul Vidal de la Blache met vingt ans à élaborer une conception de la géographie qui le sastisfasse. Ritter lui sert de point de départ, mais il est prêt à envisager toutes sortes d’hypothèses pour expliquer les traits propres à telle ou telle société. Etudiant les péninsules méditerranéennes de l’Europe, au milieu des années 1880, il essaie d’abord d’expliquer leurs spécificités en soulignant l’influence de la lumière et du climat méditerrranéen sur la personnalité des peuples qui l’habitent (Vidal de la Blache, 1886) : c’est l’environnementalisme hippocratique qu’il mobilise, mais pour souligner ses limites. Il s’attache alors à la manière dont les peuples méditerranéens tirent parti de leur environnement Malgré les apparences que créent la lumonisité et la douceur fréquente des températures l’hiver, le climat méditerranéen est dur, difficile. Il crée deux défis à ceux qui le subissent : la sécheresse d’été limite la croissance des végétaux au moment où la chaleur lui permettrait d’être rapide, ce qui rend la nature avare; l’irrégularité des régimes hydrographiques explique l’étendue des basses terres marécageuses; celle-ci est la cause du paludisme, qui prélève un lourd tribut sur les populations locales.
Pour comprendre les rapports entre les sociétés méditerranéennes et leur environnement, il faut donc se pencher sur la manière dont elles exploitent ses ressources et l’aménagent pour en limiter les inconvénients. Pour le géographe, l’appréhension psychologique que les hommes ont du milieu a moins de poids que les relations biologiques qu’ils nouent avec lui. Le sentiment de la nature compte moins que les techniques mises en œuvre pour tirer sa subsistance de la flore et de la faune alentour, soit par la cueillette, la chasse ou la pêche, soit par l’élevage et l’agriculture. Pour comprendre la vie humaine sur les collines du monde méditerranéen, le géographie doit partir de la polyculture qui y associe blé, vigne et oliviers, et y assure un régime alimentaire sain, mais frugal; ailleurs, il lui faut suivre les mouvements de transhumance qui unissent montagnes et plaines méditerranéennes.
Dès le milieu des années 1880, Vidal de la Blache a donc compris que l’analyse des relations entre les groupes humains et leur environnement devait partir de l’étude des genres de vie. Ce n’est qu’au cours de la décennie suivante qu’il donne une formulation systématique à la science qu’il pratique. Il accepte l’idée d’anthropogéographie proposée par Ratzel, mais préfère parler de géographie humaine. Il conçoit celle-ci comme une écologie de l’homme (Robic, 1993) : sa tâche première est d’étudier les rapports de l’homme et du milieu; c’est pour cela qu’il attache tant d’importance aux cartes de densité, puisque ce sont elles qui permettent de préciser comment se pose, en chaque lieu, ce problème central de la discipline.
Vidal de la Blache est évolutionniste, mais le lamarckisme est plus répandu que le darwinisme chez les naturalistes qu’il fréquente et qu’il invite à écrire dans les Annales de Géographie. C’est par les genres de vie qu’ils créent que les hommes montrent leur aptitude à s’adapter à l’environnement : c’est donc la créativité des groupes sociaux, et pas leur sélection par un environnement aveugle, que l’évolutionnisme de Vidal de la Blache invite à explorer (Berdoulay, Soubeyran, 1991).
Vidal de la Blache reste, par ailleurs, fidèle, comme Ratzel, aux enseignements de Ritter : la circulation joue un rôle essentiel dans la vie des groupes - et leur permet de s’affranchir des contraintes que leurs genres de vie n’ont pas éliminées (Vidal de la Blache, 1922).

La signification du possibilisme
C’est bien à l’évolutionnisme darwinien et aux questions qu’il posait à la réflexion sociale à la fin du XIX e siècle que l’on doit la naissance de la géographie humaine. Contrairement à ce que l’on pense cependant, ce n’est pas à une conception environnementaliste de la discipline qu’il conduit. L’interrogation était bien au départ : « le milieu façonne-t-il les hommes et les sociétés » ? La réponse appelée semblait être « oui ». Certains passages de Ratzel vont bien dans ce sens, mais ils ne doivent pas cacher l’essentiel : pour lui presque autant que pour Vidal de la Blache, l’environnement apparaît à la fois comme un frein, une limite, et comme un stimulant, qui appelle le développement de techniques adaptées.
La philosophie qui accompagne la naissance de la géographie humaine n’est pas le déterminisme : c’est le possibilisme. La nature propose, l’homme dispose ! Il faut attendre, pour voir ces principes clairement formulés, que les attaques mal intentionnées des sociologues durkheimiens forcent les géographes à donner un tour plus systématique à leur approche. C’est d’ailleurs à un historien, Lucien Febvre, transformé en héraut de la géographie, que l’on doit l’ouvrage le plus structuré en ce domaine : La Terre et l’évolution humaine, publié en 1922, mais qui, sans la Première Guerre mondiale, serait sorti cinq ou six ans plus tôt.
Le possibilisme montre que les relations entre les groupes humains et leur environnement sont trop complexes pour déboucher sur l’établissement de lois valables pour toute la géographie humaine. C’est donc un constat d’échec : Lucien Febvre est parfaitement clair sur ce point. Le rôle de la géographie humaine, conçue comme analyse des rapports de l’homme et du milieu, est de multiplier les monographies. Ce n’est pas de bâtir des théories ambitieuses.
Ce qui échappe à Lucien Febvre, c’est que la géographie de son temps ne se limite pas à l’histoire des relations entre groupes sociaux et environnements locaux. Il n’a pas pris suffisamment au sérieux l’attention accordée par Friedrich Ratzel et Paul Vidal de la Blache à la circulation - à l’héritage rittérien.
Le récit de la naissance de la géographie humaine que l’on pouvait écrire il y a quarante ans n’était pas faux : le déclic qui explique sa formation, c’est bien le darwinisme. Mais le rôle de celui-ci ne doit pas être surestimé : il introduit un questionnement nouveau, mais la plupart des thèmes dont traite la discipline lui sont antérieurs. L’héritage dont a bénéficié la nouvelle discipline est beaucoup plus riche et complexe qu’on ne le pensait naguère.

La vraie nature de la géographie humaine
Avec le recul, la vraie nature de la géographie humaine apparaît mieux. Aussi bien chez Friedrich Ratzel que chez Paul Vidal de la Blache, l’apport de l’évolutionnisme est important, mais il ne constitue qu’un des pôles de la nouvelle discipline : dans la mesure où celle-ci est conçue comme une écologie, sa première mission est d’analyser ce qui lie les hommes à telle ou telle portion d’espace. La seconde mission vient des leçons retenues de Carl Ritter : la géographie est une science des positions, car le monde est structuré par des champs de forces et parcouru de flux; ce qui se passe en un point reflète toujours les possibilités de relations qui y existent, et la manière dont elles sont exploitées.
La géographie humaine telle qu’elle se constitue entre 1880 et 1900, considère que les groupes humains sont soumis à un double jeu de forces : certaines les lient à un lieu ou à une région particulière et expliquent leur enracinement; d’autres les rendent mobiles, les poussent à l’échange et les ouvrent sur l’extérieur. La discipline s’intéresse à la combinaison des feux forces qui pèsent sur la répartition des groupes humains à la surface de la terre : les facteurs écologiques qui les font dépendre des milieux où ils sont installés, et la circulation, qui explique leur fréquente mobilité et leur permet d’échapper aux contraintes locales. Mettre l’accent sur le possibilisme, c’est reconnaître la double ambition de la discipline, son goût pour le local d’une part, et son attention à l’égard de toutes les formes de la vie de relation de l’autre.

Une curiosité multiple
La géographie telle qu’elle est conçue et pratiquée à la fin du XIX e siècle n’a rien de monolithique. Elle répond à une curiosité dont les formes sont multiples.

Montée du tourisme, production de guides et techniques d’édition
La mobilité s’améliore alors rapidement : au lieu de lents déplacements à pied, à cheval ou en diligence, on prend le train : c’est infiniment plus rapide et plus confortable. On oublie souvent de dire que cela revient bien moins cher. C’est pour compléter leur formation que l’habitude s’était prise, au XVII e siècle, d’envoyer les jeunes gens de l’aristocratie britannique faire un tour d’Europe. Pour leur parents, la mode s’installe au début du XVIII e siècle de faire des saisons dans les villes d’eau, de fréquenter les Alpes ou d’aller passer l’hiver sur une riviéra. Le tourisme apparaît ainsi en Angleterre; les élites continentales commencent à imiter les habitudes d’Outre-Manche dans la seconde moitié du XVIII e siècle. Au XIX e siècle, les classes moyennes se mettent aussi à voyager pour se cultiver ou se distraire. Elles ont besoin d’itinéraires, de guides, de descriptions précises des lieux qui méritent une visite (Hancock, 2003). Le développement de la lithographie permet de les illustrer, avant que la photographie ne donne à voir directement paysages et monuments.

La connaissance des formes de la terre
A cette curiosité désintéressée et de plus en plus largement partagée s’en ajoutent qui sont motivées par des considérations pratiques. Celles-ci concernent souvent la géographie physique. Les armées manifestent un grand intérêt pour la topographie : les sociétés de géographie sont peuplées de généraux responsables des institutions cartographiques de leurs pays, et de jeunes capitaines qui préparent en Europe les cartes à grande échelle, dont l’usage est d’abord militaire; ils dressent outremer le relevé rapide des espaces que la colonisation est en train d’ouvrir. Dans les institutions géographiques, les marines nationales ne le cèdent en rien aux forces terrestres : elles procèdent à des levers pour rendre la navigation plus sûre et multiplient les observations sur les courants, les vents, les tempêtes.
Les géologues dressent un peu partout des cartes à grande échelle, qui aident à comprendre les formes du relief et de son évolution. Aux Etats-Unis, ils figurent parmi les pionniers de l’Ouest : la géomorphologie doit beaucoup à ceux qui apprennent à lire, comme John Wesley Powell, les rapports entre formes et structures dans le cadre semi-aride des hautes plaines ou du Grand Bassin (Powell, 1875; Worster, 2001). En Europe, la discipline doit son prestige à la reconstitution de la genèse des bassins houillers, et à celle des chaînes alpines - les deux courants de recherche se recontrant dans la mise en évidence des charriages.
En France, les géologues sont porteurs d’une autre tradition : ce sont eux qui, au XVIII e siècle, ont donné corps à l’idée de région naturelle (Gallois, 1908). On apprend, à leur suite, à associer nature du sous-sol, formes du relief, qualités du sol et aptitudes agricoles. Elie de Beaumont et Dufresnoy vont plus loin : ils montrent que la France est organisée autour d’un pôle de divergence des eaux, celui du Massif Central, et d’un pôle de convergence, celui du Bassin Parisien (Dufresnoy, Elie de Beaumont, 1841).
Parmi les géologues qui découvrent l’histoire compliquée des Alpes, Eduard Suess mérite une mention spéciale (Suess, 1883-1914). Il sait que les formes observables à la surface de la terre sont nées en profondeur, au cours de la formation des chaînes plisées. Mais c’est au contact de la lithosphère, de l’hydrosphère et de l’atmosphère que sont présents les éléments nécessaires à la vie : l’énergie que fournit le rayonnement solaire et qui permet la photosynthèse, l’air, l’eau, les éléments minéraux. Suess propose ainsi de s’attacher spécialement à l’interface entre lithosphère, hydrosphère et atmosphère, qui se confond avec la biosphère, et que le paysage nous révèle : il dessine ainsi une nouvelle manière de concevoir la géographie.

Gestion administrative, statistique et cartographie thématique
Depuis que Charles Dupin a présenté, en 1826, sous la Restauration, une « Carte figurée de l’instruction populaire de la France », on sait que les données consciencieusement relevées par les administrations ne prennent tout leur sens qu’une fois reportées sur un fond topographique. La cartographie thématique, développée par les statisticiens ou les ingénieurs des travaux publics, tels que C. J. Minard en France, fait rentrer le raisonnement géographique dans la pratique des administrations (Palsky, 1996). En France, Emile Levasseur, chargé en 1872 de donner un nouvel essor à l’enseignement de la géographie, doit beaucoup à ce courant de recherche.
Les entreprises ont besoin de savoir où trouver les matières premières qu’elles emploient, où mobiliser les savoir-faire indispensables à leurs activités de transformation ou de commercialisation et où écouler les biens qu’elles produisent. Il n’est pas de choix plus importants pour elles que celui de leurs localisations : celle de leur siège et celle de leurs différents ateliers, de leurs différentes filiales. Ces savoirs se développent par la pratique des affaires. Ils varient d’une branche d’activité à l’autre : la plupart des études géographiques alors disponibles sont trop générales pour répondre aux besoins des firmes - mais à une époque où la mondialisation s’accélère, l’économie est nécessairement géographique.

A la limite de l’histoire, de l’archéologie et de la préhistoire
Les géographes du début du XIX e siècle sont souvent assez proches des historiens, en France en particulier. Dans ce couple, la mission de la géographie est longtemps limitée : reconstituer la scène sur laquelle les grands événements du passé se sont déroulés. Mais grâce à Michelet, le lien devient plus étroit (Michelet, 1833); le passé que l’on restitue cesse d’être seulement celui des monarques ou des batailles gagnées par les grands généraux; c’est au peuple que l’on s’attache; le caractère de celui-ci s’est forgé en mettant en valeur l’espace où il est installé. Une nation, c’est un ensemble de régions organisées pour mener à bien des tâches communes : leur rôle est défensif sur les frontières, productif à l’intérieur, d’impulsion au centre - à Paris dans le cas de la France.
Edme-François Jomard a appris, dans ses travaux sur l’Egypte, à compléter les indications sur le relief et sur l’habitat par une description des monuments et des ruines que l’on trouve dans un pays : la géographie s’associe à l’archéologie (Godlewska, 1999).
Le XIX e siècle invente la préhistoire. Rousseau s’interrogeait déjà sur ce qu’étaient les hommes avant qu’ils n’accèdent à la civilisation, mais il ne pouvait répondre aux questions qu’il posait que par des spéculations plus ou moins arbitraires. Voici qu’avec Boucher de Perthes, on apprend à reconstituer le passé des hommes d’avant l’écriture : on sait d’eux ce que nous enseignent les ossements que les fouilles révèlent, et les outillages lithiques qu’elles ramènent au jour.
Le problème des rapports que les hommes entretiennent avec leur environnement est ainsi posé sous un jour nouveau : ils n’ont pas toujours disposé de bétail pour les seconder dans leurs tâches et pour leur fournir la viande, le lait, la peau ou la laine; ils n’ont pas toujours utilisé des charrues pour labourer les terres. Ils ne connaissaient pas les espèces que nous cultivons aujourd’hui. Explorer la préhistoire, c’est découvrir des formes de géographie humaine radicalement différentes de celles qui nous sont familières.
L’étude des peuples primitifs, à laquelle s’attachent l’ethnographie, l’ethnologie et l’anthropologie (puisque c’est le terme qui s’impose en Allemagne et dans les pays anglo-saxons) change de dimension : au-delà de l’exotisme de peuples qui différent de ceux du monde civilisé, elle nous révèle des cultures qui ont des points communs avec celles que nos ancêtres préhistoriques ont connues. La curiosité pour le passé le plus lointain rejoint ainsi le goût de l’exotisme pour mettre en évidence des formes de rapports à l’espace qui nous étonnent, mais qui nous concernent puisqu’elles sont voisines de celles qu’ont partagées autrefois les sociétés civilisées de l’Eurasie.

La valorisation de l’exploration
L’exploration des zones inconnues de la Terre est une des entreprises majeures du XIX e siècle. Alexandre de Humboldt donne le ton; il cherche à réaliser sur terre ce que les grandes explorations maritimes du XVIII e siècle ont permis de faire sur mer; son mentor et ami Georg Forster, qui avait participé aux voyages du capitaine Cook, lui montre que leur fécondité tient à la qualité des naturalistes embarqués. Humboldt a, en ce domaine, des compétences universelles : il a été formé comme ingénieur des mines - d’où sa connaissance de la minéralogie et de la géologie; il est également à l’aise en botanique; la physique l’intéresse plus encore, le magnétisme en particulier.
Alexandre de Humboldt est plus qu’un naturaliste. C’est un géographe : il cherche à comprendre comment les divers phénomènes s’articulent selon les lieux : dans les Andes ou au Mexique, les formations végétales se distribuent en fonction de l’altitude et de l’exposition aux vents humides. Il en va de même des productions agricoles. Humboldt essaie de rendre sensible la physionomie des pays qu’il a visités : c’est pour cela qu’il publie les Vues des cordillères et monuments des peuples indigènes de l ’ Amérique , dont les gravures aquarellées restituent des paysages dont les Européens n’avaient jusqu’alors pas idée (Humboldt, 1810-1813). Grâce à Humboldt, l’exploration devient la grande affaire de la discipline : elle est depuis toujours associée aux progrès de la cartographie - mais depuis que la détermination des longitudes repose sur des mesures astronomiques ou sur l’utilisation de chronomètres, la géodésie est devenue une science géographique indépendante. La raison d’être de la géographie, c’est désormais de faire connaître les paysages naturels et ceux que les hommes ont façonnés; c’est de montrer comment les traits ainsi mis en évidence se répartissent dans l’espace et y dessinent des entités régionales.
Les sociétés de géographie assurent la promotion de l’action exploratrice, canalisent les initiatives de ceux qui veulent bien la financer, essaient de coordonner les actions entreprises et assurent la publication - et la publicité - de leurs résultats (Fierro-Domenech, 1983; Lejeune, 1993). En Allemagne, la tradition de Humboldt est plus forte qu’ailleurs. Reprise par Friedrich von Richthoffen, elle tient une place de choix dans la vie académique : participer à l’exploration scientifique de terres inconnues devient relativement facile avec l’essor de l’Empire colonial allemand, après 1886; c’est une des meilleures façons de se faire remarquer et d’accéder à l’Université. En Grande-Bretagne, le rôle de l’exploration est tout aussi important, mais la géographie tarde à s’affirmer sur le plan universitaire, si bien qu’elle ne fait pas autant de cas de l’expérience acquise outre-mer que ce n’est le cas en Allemagne. La situation française est assez proche de celle de l’Angleterre.

Enseigner la géographie
La géographie fait partie des préoccupations des enseignants. A la suite de Rousseau et de Pestalozzi, l’idée est largement admise que l’éducation a pris, en Occident, une mauvaise orientation : on apprend aux enfants à tenir des discours sur le monde; on ne leur enseigne pas le réel. Il faut donc rompre avec la discipline scolaire, faire sortir les jeunes de la classe, les initier à la botanique, à la minéralogie et à la géologie, et leur montrer le travail et les œuvres des hommes. Les pédagogies nouvelles font une place de choix aux leçons de choses : n’est-ce pas à travers les sorties, les excursions, l’expérience du terrain, que les élèves apprendront vraiment à lire ce qui modèle l’environnement ? La géographie a une place de choix dans les formes nouvelles de la pédagogie, surtout lorsqu’elle est écrite par d’anciens élèves d’écoles pestalozziennes, comme Carl Ritter ou Elisée Reclus.
Mais il y a d’autres raisons pour faire une large place à la géographie à l’école. La globalisation, esquissée à partir des grandes découvertes, aux xv e et XVI e siècles, s’accélère prodigieusement avec le recours croissant aux combustibles fossiles, les progrès rapides de la navigation, et le rôle grandissant des bateaux à vapeur et des chemins de fer. Les citoyens ne peuvent plus ignorer ce qui se passe en Amérique, aux Indes, au Japon, en Afrique. L’Europe intervient dans ces terres éloignées : il faut donner aux enfants des connaissances solides, si l’on veut que l’opinion publique se montre éclairée lorsqu’il est question de terres longtemps ignorées.
Faire une place de choix à la géographie est d’autant plus indispensable que l’expansion coloniale s’accélère à partir de 1870 : les nations européennes, les Etats-Unis et un peu plus tard le Japon ne se contentent plus de chercher de nouvelles sources de matières premières pour leurs industries, et de nouveaux débouchés pour leurs fabrications. L’expansion économique de l’Europe, qui s’accélérait depuis le début du XIX e siècle, débouche sur l’impérialisme colonial. Les nations européennes, les Etats-Unis et le Japon cherchent à se doter des colonies qui leur semblent indispensables à la poursuite de leur essor économique et à l’affirmation de leur puissance. La géographie doit donc apprendre aux enfants ce qu’est leur patrie, et comment elle participe, et doit participer, à la prise de possession du monde par les Européens.

Transformations de la société et accès de l’individu aux connaissances géographiques
La diversification des curiosités géographiques reflète les transformations que subissent les sociétés occidentales dans le courant du XIX e siècle. La mobilisation de formes nouvelles d’énergie y conduit au remplacement progressif de l’artisanat par l’industrie, à la naissance de grandes concentrations productives et à une urbanisation accélérée; elle réduit les distances grâce au chemin de fer et au bateau à vapeur. L’électricité crée, avec le télégraphe, la première forme de télécommunications instantanées.
L’organisation sociale prend des formes nouvelles : on est entré dans l’ère des grandes organisations, bureaucraties d’Etat ou entreprises privées. Le fonctionnement de ces structures émergentes repose sur la mobilisation de types nouveaux de savoirs géographiques. C’est ce qui explique la brusque explosion et la diversification des curiosités en ce domaine.
La montée des grandes organisations rend disponible une foule d’informations sur les lieux, les paysages qui les caractérisent ou les activités qui s’y déroulent : les nouvelles architectures que prennent les rapports sociaux donnent une dimension collective à la collecte et à la mise en ordre des informations géographiques. La situation de l’individu face au monde s’en trouve profondément modifiée : il a désormais accès à une foule de faits ou de données qui seraient demeurées hors de sa portée s’il avait vécu dans des sociétés moins structurées. La curiosité pour les lieux et le goût des voyages témoignent de ces nouvelles possibilités.
A un niveau plus intellectuel, les conditions de travail changent aussi. Les Etats avaient précocement appris à utiliser les administrations qu’ils entretenaient pour se constituer des savoirs géographiques applicables à la gestion des populations et des territoires : grâce à eux, ils pouvaient asseoir la perception des impôts sur des bases efficaces et justes, mobiliser hommes et ressources en temps de guerre, et les faire manœuvrer grâce à des levers topographiques précis. La publication des résultats des relevés et enquêtes menés par les services publics met à la disposition de chacun des cartes détaillées dès la fin du XVIII e siècle, des cartes géologiques à partir du milieu du XIX e siècle, des relevés météorologiques, ainsi que des données relatives à la population, aux activités économiques et aux flux de biens, de personnes et de paiements. L’individu peut donc mobiliser une masse de connaissances que l’effort collectif des organisations a permis d’acquérir : les conditions de la réflexion géographique ont profondément changé. C’est dans ce contexte nouveau que la géographie humaine apparaît (Claval, 2001).

Cercles d’affinité et figures de la géographie
Le déclic qui conduit à la formation de la géographie humaine ne naît pas sur une scène vide : l’époque a besoin de savoirs géographiques. Ceux-ci sont très variés : certains concernent la description de la topographie et des lieux dont ont besoin ceux qui voyagent; d’autres ont trait aux instruments cartographiques indispensables pour concevoir et mener à bien une manoeuvré militaire, définir une géostratégie, ou aménager un territoire; une troisième catégorie porte sur la connaissance chiffrée des faits sociaux, densités, activités, déplacements, échanges, qui facilitent l’administration et la gestion des territoires.
Comme l’a montré Vincent Berdoulay (1981), les curiosités géographiques animent toute une série de cercles d’affinité : c’est vrai en France, sur lesquelles ses études ont porté; ce l’est également en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie ou aux Etats-Unis, même si les configurations changent d’un pays à l’autre. Ces groupes s’appuient sur des institutions; une publication fédère souvent leurs efforts; la professionnalisation de la géographie n’en est qu’à ses débuts, si bien que l’Université ne peut encore souder l’ensemble de ceux qui se réclament de la discipline, et faciliter l’harmonisation de leurs points de vue. Emmanuel de Margerie est très représentatif de cette époque-charnière : sa carrière de chercheur est remarquable, mais il vit de sa fortune et ne reçoit d’émoluements d’aucune institution !
1- Le premier cercle d’affinité est celui des auteurs de inventaire terrestre. C’est sans doute le plus ancien, puisqu’il s’est constitué autour de la Société de Géographie de Paris. Le Comité exécutif comprend des généraux, des représentants de l’aristocratie, ou des membres du gouvernement : la liaison de la géographie avec le monde politique et certains milieux d’affaires est ainsi assurée. Le Bulletin de la Société de Géographie, devenu en 1900 La Géographie , sert d’abord à publier des comptes-rendus d’exploration - mais l’éventail des sujets abordés s’élargit au début du XX e siècle.
2- Les spécialistes de géographie historique forment un second groupe. Il est fortement lié à la Société de Géographie - Edme Jomard, qui annonce ces orientations dans la première moitié du XIX e siècle, est un des fondateurs et des membres les plus actifs de la Société (Godlewska, 1999). Himly, qui est titulaire de la Chaire de géographie de la Sorbonne jusqu’en 1898, est l’âme de ce groupe. Le Bulletin de géographie historique et descriptive du Comité des travaux historiques et scientifiques donne une bonne idée des thèmes dominants de ce cercle d’affinité, dont il constitue le moyen d’expression privilégiée.
3- Ludovic Drapeyron joue un rôle important sur la scène géographique entre 1870 et 1900. Ce professeur du lycée Charlemagne se passionne, après la guerre de 1870, pour l’enseignement de la topographie, indispensable à la formation de citoyens connaissant bien leur pays et capables de participer à des opérations militaires sur le terrain. La Revue de géographie, qu’il fonde en 1877, lui assure le soutien de quelques grands personnages de l’époque, comme Ferdinand de Lesseps, ou de personnalités éminentes du monde géographique, comme Emile Levasseur ou Pierre Camena d’Almeida. Politiquement, il se situe au centre gauche.
4- Emile Levasseur est présent à la société de géographie; il est favorable aux initiatives de Drapeyron. Par sa stature, il s’inscrit à une autre échelle : historien, initiateur de l’histoire économique et sociale, statisticien, démographe, géographe, il cherche dans les sciences sociales des réponses aux besoins d’une société qui se modernise rapidement. II est élu très jeune à l’Académie des Sciences morales et politiques, enseigne dans un établissement prestigieux, le Collège de France, et donne également des cours à l’Ecole Libre des Sciences Politiques, ce qui le rapproche des élites de la gauche libérale qui ont créé ce nouvel établissement. Grâce à lui, la géographie est en contact avec les économistes de l’époque; elle tire parti des travaux de la Société de Statistique de Paris. Emile Levasseur est également proche des sociologues qui, comme A. Coste, commencent à se pencher sur la ville. Il s’intéresse à certains des élèves de Le Play, ceux qui éditent la Réforme sociale . C’est à travers Levasseur et ceux qu’il fréquente et qui l’entourent que les savoirs géographiques alors développés pour rendre plus efficaces les services administratifs sont connus hors des cercles restreints où ils ont été élaborés.
5- Parmi les disciples de Le Play, le petit groupe de « La science sociale » est surtout représenté par E. Demolins, l’abbé H. de Tourville, et P. de Rouziers. Dans la trilogie qui sert de guide aux analyses le playsiennes : « travail, famille et lieu », ils attachent plus de poids que d’autres aux lieux, si bien que leur sociologie est géographique. Ils parlent de géographie sociale avant même que l’expression de géographie humaine ne soit introduite. Rarement citées, souvent critiquées, leurs enquêtes sont souvent utilisées. Les questionnaires qu’ils conçoivent inspirent ceux que les géographes de terrain commencent à mettre en œuvre.
6- Le cercle d’affinité vidalien se bâtit autour de Vidal de la Blache, de l’Institution où il enseigne longtemps, l’Ecole Normale Supérieure, et des Annales de Géographie qu’il lance en 1891. Recruté parmi les normaliens, ce groupe a l’avantage d’être le plus jeune et le plus dynamique à la fin du XIX e siècle. Il est proche des modèles allemands, ceux de Carl Ritter et de Friedrich Ratzel en particulier, ouvert aux travaux d’inspiration historique, à la préhistoire, à la géologie; au-delà de l’exploration, c’est aux enseignements ethnographiques qu’elle apporte qu’il s’attache. Le souci patriotique est très présent, mais chez Vidal et ses plus fidèles disciples, il vise plus à développer les aptitudes de la France qu’à assurer la promotion de l’Empire.
Le tableau que Vincent Berdoulay trace des cercles d’affinité au sein desquels la géographie s’élabore à la fin du XIX e siècle est très vivant (Berdoulay, 1982). Les éditeurs jouent un rôle important en ce domaine. C’est grâce à Elicio Colin qu’Armand Colin accepte d’éditer les Annales de Géographie puis la plupart des grands ouvrages des Vidaliens. Emile Templier, le gendre du fondateur de la Maison Hachette, est très tôt associé à la publication des guides Joanne. Il dote l’éditeur d’un cabinet cartographique, où travaillent successivement Vivien de Saint-Martin et Franz Schrader. Dans l’équipe du guide Joanne, Templier distingue très tôt Elisée Reclus et publie les deux tomes de son gros ouvrage sur La Terre en 1868-1869. Lorsque son rôle dans la Commune contraint Reclus à l’exil, Templier lui confie la rédaction des dix-neuf volumes de La Nouvelle Géographie Universelle, dont la publication s’échelonne de 1876 à 1894. Il permet à Reclus de s’entourer de collaborateurs réguliers, comme le cartographe Charles Perron, et de faire appel, pour chaque volume, aux meilleurs spécialistes des pays traités. Curieux réseau en vérité, financé par une entreprise dynamique et qui mêle des anarchistes aux membres les plus prestigieux des Académies scientifiques ou des Sociétés de Géographie un peu partout dans le monde !
En province, les sociétés de géographie coloniale ou de géographie commerciale, qui se multiplient dans les années 1870 et 1880, offrent à ceux qui s’intéressent à la géographie et à ses applications des points de ralliement.
Les cercles d’affinité sont mouvants. Le tableau qu’en dresse Vincent Berdoulay vaut surtout pour les années 1880 et 1890. Avec le temps, certains groupes éclatent ou ne maintiennent qu’une unité de façade : c’est le cas du groupe vidaien, où l’opposition se creuse rapidement entre Vidal de la Blache et Marcel Dubois, plus soucieux d’expansion coloniale et de géographie appliquée que de reconnaissance académique, comme l’a bien montré Olivier Soubeyran (1997). D’autres cercles se forment. Celui de la morphologie sociale est particulièrement important : les plus brillants des Normaliens se tournent vers la sociologie aux alentours de 1900, réduisant le nombre de recrues brillantes pour la géographie. La morphologie sociale, dont les contours et les ambitions demeurent flous, se pose en rivale de la géographie humaine, à laquelle elle reproche son envirannementalisme, et à laquelle elle dénie toute compétence en matière sociale.
On peut repérer, dans les autres sociétés occidentales de la fin du XIX e siècle ou du début du xx e , des cercles d’affinité qui contribuent également au développement de la pensée géographique. En Allemagne et en Autriche, le mouvement inspiré par Wilhelm Heinrich Riehl, lance les jeunes sur les routes à la découverte de leur pays (Schultz, 1980; Eisel, 1980); il marque profondément l’enseignement primaire et secondaire. Les Universités allemandes, qui ont progressivement adopté le régime imaginé à Berlin par Guillaume de Humboldt, font, après 1870, de plus en plus de place à la géographie. Les chaires dont elles se dotent disposent de moyens considérables et sont très indépendantes : cela facilite la diversification des orientations, et conduit à des discussions passionnées sur les fondements et les méthodes de la discipline. La Société de Géographie de Berlin est la plus prestigieuse, mais les grands ports hanséatiques poussent à l’exploration, ce qui explique le rôle de Hambourg dans le développement de la géographie de l’outremer. Un éditeur, Justus Perthes a fait de Gotha, une petite ville de Thuringe qui ne compte alors que 20.000 habitants, un centre d’édition géographique de dimension mondiale : c’est August Pettermann qui explique la qualité des atlas publiés par cette maison, et assure aux Pettermanns Mitteilungen, la première revue moderne de géographie, une diffusion planétaire. Mais la géographie trouve également des appuis dans les mouvements impérialistes : Friedrich Ratzel fait parti de la très influente Deutsche Kolonialgesellschaft.
La Grande-Bretagne dispose d’institutions vénérables (Freeman, 1961; Withers, 2001): la Royal Geographical Society tient un grand rôle dans le développement des explorations en Australie, aux Indes, au Moyen-Orient, en Asie Centrale, en Afrique. Elle participe à partir de 1900 à la course vers le pôle Nord et vers le pôle Sud. Le pays dispose aussi d’une solide tradition cartographique, avec la maison John Bartholomew à Edimbourg : c’est d’ailleurs là qu’August Pettermann est venu se perfectionner dans les années 1840. Les élites britanniques sont souvent les premières à mobiliser les nouveaux savoirs géographiques pour asseoir la puissance impériale. Francis Galton, un cousin de Darwin assez riche pour rester indépendant, est un des piliers de la Royal Geographical Society; il se consacre à la météorologie et à tout ce qui peut être cartographié, mais sans souci de faire de la géographie un domaine cohérent. Le monde académique reste longtemps à l’écart du mouvement : la première chaire est créée en 1887, à Oxford, au profit de Halford Mackinder. La géographie, dans l’esprit de ce dernier, compte surtout par la vision qu’elle donne des rapports de puissance dans le monde. La conscience impériale, très forte dans l’Angleterre victorienne, explique que l’on ait moins qu’ailleurs ressenti le besoin d’enseigner aux enfants la géographie de leur mère-patrie. Les attitudes changent aux alentours de 1900, comme en témoigne l’impérialisme de Joseph Chamberlain. C’est alors seulement que les problèmes d’enseignement passent au premier plan, avec l’arrivée de Herbertson à Oxford.
Les Universités américaines sont dynamiques (Martin, 2005) : c’est autour de Harvard et de Johns Hopkins sur la côte Est, et dans le Middle West, que l’on trouve les départements de géographie les plus vigoureux : peuplés de géologues, il font, au début du siècle, la part belle à la géographie physique. Ce qui fonde l’unité américaine, ce n’est pas le territoire de l’Union : c’est la façon dont chacun y participe à l’expérience de la démocratie : c’est celle-ci que l’on enseigne à l’école, et pas la géographie (Claval, 1989). Malgré les résultats brillants qu’elle obtient, la discipline occupe moins de place dans les débats intellectuels que ce n’est le cas en Europe. Le seul auteur qui passionne vraiment l’opinion, c’est Ellswhorth Huntington, qui pose le problème de la supériorité de la race blanche en termes de déterminisme environnemental.
La géographie humaine n’est pas née comme d’un coup de baguette magique dans des milieux intellectuels où les préoccupations géographiques auraient jusqu’alors été absentes. Elle se développe dans des milieux complexes, où les idées et les influences se croisent. La géographie humaine telle qu’elle est pratiquée en France et dans la plupart des pays occidentaux durant trois quarts de siècle n’est pas la seule interprétation qu’il soit possible de donner de la masse de données et de savoirs géographiques empiriques ou scientifiques qu’offre l’époque.

La construction de la géographie moderne
C’est entre 1860 et 1910 que la géographie moderne se construit. Elle prend plusieurs visages selon les lieux et selon les moments.

La géographie physique
La géographie physique devance les autres : elle s’appuie sur les levers topographiques à grande échelle maintenant disponibles pour la totalité, ou pour une partie, des grands pays. Elle mobilise les multiples résultats apportés par la géologie. Elle fait la part belle à la géomorphologie : en introduisant la notion de cycle d’érosion, William Morris Davis donne à ce domaine une structure déjà élaborée (Davis, 1909), mais en France, le livre d’Emmanuel de Margerie et du Général de la Noë (1888) et celui d’Albert de Lapparent (1896) montrent combien la recherche est déjà avancée. En Allemagne, c’est autour d’Albrecht Penck que le domaine se structure alors.
D’autres domaines de la géographie physique s’affirment aussi : la climatologie tire profit de la publication de données météorologiques sans cesse plus nombreuses; l’hydrologie marine est stimulée par l’observation des courants marins; l’hydrologie continentale exploite les mesures de débit réalisées par les servi ces de prévision des crues. La géographie botanique, dont l’essor précoce était dû à Alexandre de Humboldt (1805) et à Alphonse de Candolle (1855), se transforme moins.
L’idée de mettre en relation les divers éléments physiques observés en un point ou dans une zone est ancienne — elle avait présidé aux premières recherches sur la répartition de la végétation, expliquée en termes de climat. La mise en relation de la nature des sols et du climat, que Dokuchaev propose en Russie dans les années 1880 (Esakov, 1980), n’a guère d’écho à l’étranger avant la Première Guerre mondiale. L’idée de concevoir la géographie comme étude de l’interface entre lithosphère, hydrosphère et atmosphère n’a pas encore de retombées dans le domaine physique.

La géographie économique
La géographie économique s’inscrit dans le prolongement des réflexions de Carl Ritter sur l’impact de la révolution des transports sur la spécialisation des zones productives. En Allemagne, Karl Andrée propose, en deux volumes publiés en 1861 et 1874, une analyse du commerce mondial avec des explications historiques. La géographie économique qui prend ainsi naissance est plus tournée vers l’étude de l’échange que vers celle de la production. Elle ignore les activités d’autosubsistance, qui dominent encore dans la plupart des pays du monde et dans une bonne partie de l’Europe. L’accent mis sur les mouvements de matières premières et sur le commerce des produits fabriqués a des raisons pratiques : les statistiques douanières des Etats fournissent des états précis des biens exportés et importés par tous les pays. Le choix a également une justification théorique : il porte sur un des secteurs où l’activité humaine est dictée par des choix rationnels, ceux des producteurs qui destinent les denrées et articles qu’ils produisent au marché : il s’agit d’entrepreneurs qui travaillent pour gagner de l’argent; ceux qu’ils emploient ont besoin de salaires pour vivre. Le secteur moderne de l’économie, auquel se consacre essentiellement la géographie économique, est celui où les décisions humaines répondent sans doute le mieux à des modèles rationnels.
Le modèle classique du traité de géographie commerciale est publié en Grande-Bretagne par Gcorge Chisholm en 1889. Il est réédité durant plus d’un demi-siècle : les chiffres changent, mais la structure générale de la présentation ne se modifie pas. Marcel Dubois et J.-G. Kergormard proposent en 1897 l’équivalent français des manuels allemands ou anglais. Le travail d’Ernst Friedrich sur l’économie de prédation, la Raubwirtschaft (Friedrich, 1904), très séduisant pour qui adopte une perspective écologique a moins d’impact, même s’il constitue une des catégories de base de l’analyse des paysages de Jean Brunhes (Brunhes, 1910).

La géographie politique
Les Etats se donnent beaucoup de mal et dépensent beaucoup d’argent pour que leurs territoires soient couverts de cartes régulières et pour disposer de données fiables sur la répartition et les activités de leurs populations. Ils élaborent ainsi des savoirs géographiques immédiatement appliqués : l’exercice du pouvoir dépend d’eux. Yves Lacoste l’a rappelé dans une formule qui a fait mouche : « La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre ! »
La mise en œuvre et la codification de ces savoirs géographiques appliqués est le fait de militaires, de marins, d’une part, d’administrateurs de l’autre. Les diplomates doivent savoir en tirer parti. Malgré la responsabilité que tiennent les institutions politiques dans le développement des connaissances géographiques, la géographie politique ne constitue pas un corps de savoir autonome : ce qui compte, ce sont les instruments qui permettent de réfléchir aux choix stratégiques ou aux politiques d’aménagement; ceux-ci ne s’enseignent pas de manière formelle — sinon dans le cadre de l’histoire des batailles, ou dans les récits relatifs à la mise en valeur des pays.
La situation commence à changer dans la première moitié du XIX e siècle : la réflexion stratégique se systématise grâce à Clausewitz (1830). Dans le cadre des régimes parlementaires qui se mettent en place en Europe, des débats s’ouvrent sur la construction des voies ferrées, ou sur l’expansion coloniale. Les discours et études qu’Alexis de Tocqueville consacre ainsi à la politique française en Algérie sont un chef-d’œuvre de réflexion géopolitique (Tocqueville, 1988). L’opinion publique s’intéresse de plus en plus aux facteurs de la puissance et aux moyens de la mettre en œuvre. Une systématisation des connaissances mobilisées par les Etats et les gouvernements s’impose : elle donne naissance à la géographie politique.
Celle-ci prend deux formes. Pour Ratzel, les sociétés de Nature, encore écrasées sous le poids de l’environnement, s’opposent aux sociétés de Culture, qui s’en libèrent; elles prennent en main leur destin; ce sont des sociétés politiques. Elles sont désormais guidées par la Raison : il y a, dans la géographie politique ratzélienne, comme un écho des idées de Hegel sur l’Etat, incarnation de la Raison moderne.
En Angleterre et aux Etats-Unis, la géographie politique prend une autre orientation : elle s’interroge sur la répartition de la puissance dans notre monde. Selon l’Amiral Mahan (1890) aux Etats-Unis et Halford Mackinder (1904) en Grande-Bretagne, c’est le grand duel des puissances de la mer et des puissances de la terre, déjà analysé par Thucydide, qui domine l’histoire mondiale. Depuis les Grandes Découvertes, la maîtrise du monde est revenue aux Etats qui ont joué sur les communications maritimes, sans se soucier de pénétrer jusqu’au cœur des continents. La révolution du chemin de fer n’est-elle pas en train de remettre en cause cet équilibre ? C’est la question qui se pose à la jointure du XIX e et du XX e siècles : l’Empire britannique, bâti sur le contrôle du Rimland, est-il de taille à résister à l’emprise des nouvelles puissances du Heartlcand ? La géopolitique à laquelle s’intéressent les géographes anglo-saxons est celle de la puissance.

La géographie, science du paysage
Les idées propagées par Eduard Suess (1883-1914) trouvent plus d’échos parmi les géographes dont la curiosité est universelle que parmi les spécialistes du relief, du climat ou de la végétation, pour lesquels elles semblaient faites. Donner pour mission à la géographie de se consacrer à l’étude des paysages comporte de multiples avantages. A une époque où les sciences se multiplient et où chacune cherche à se définir par un objet qui lui soit propre, le paysage a l’avantage de n’être revendiqué par personne.
Mettre le paysage au centre des préoccupations de la discipline, c’est faire une place importante à la géographie physique, analyser les formes du relief et le couvert végétal naturel par exemple — et c’est évoquer aussi ce qui les conditionne, les forces telluriques qui déforment lentement l’écorce terrestre, ou le climat qui détermine les formes d’érosion à l’œuvre à la surface de la terre aussi bien que les formations végétales dominantes. C’est faire également une place à la nouvelle géographie humaine: celle-ci se traduit par la mise en place de mille formes d’établissements : huttes, cabanes, maisons; fermes isolées, hameaux, villages, bourgs ou villes; ateliers, usines, boutiques ou entrepôts; sentiers, pistes, chemins, routes, rues, chemins de fer, lignes télégraphiques et téléphoniques; champs, prés, terrains de parcours, bois et forêts; haies, murets ou murs de séparation, tas d’épierrement, etc.
C’est en Allemagne que Ia conception de la géographie comme étude du paysage rencontre le plus de succès : Otto Schlüter (1899; 1906) s’en fait le théoricien. L’option fait une place importante aux considérations écologiques. A la suite d’Ernst Friedrich (1904), le thème de l’opposition entre formes d’occupation improductives du sol, formes de conquête végétale et animale et formes d’occupation destructrices se répand : Jean Brunhes le retient dans son ouvrage sur La Géographie humaine (1910).
Aborder la géographie par le paysage offre un autre avantage à une époque où toutes les sciences essaient d’imiter la physique et les sciences naturelles : il s’agit d’analyser des faits observables. Jean Brunhes le dit bien, qui donne comme sous-titre à son ouvrage : « Essai de classification positive ». Cette option a un inconvénient : elle ignore la dimension psychologique des faits géographiques, le rôle des représentations, la valeur des symboles; elle n’aborde la circulation que par le biais des voies qui lui servent de support, et ne fait donc guère de place aux flux et à la mobilité.

La géographie appliquée
Ceux qui essaient de tirer parti des informations et des savoirs géographiques qui se multiplient à la fin du XIXe siècle travaillent dans l’urgence. Pour beaucoup, l’essentiel n’est pas de construire une discipline académique bien structurée. C’est de répondre aux attentes de ceux qui sont plongés dans l’action et demandent des savoirs directement applicables.
Olivier Soubeyran (1997) a bien montré que c’était là ce qui avait fait éclater le groupe qui s’était formé autour de Vidal de la Blache dans le courant des années 1890. Marcel Dubois est très sensible aux besoins de ceux qui sont confrontés à des milieux vierges ou essaient de moderniser des espaces traditionnels — ce sont les problèmes majeurs auxquels se heurtent les colonisateurs d’une part, les hommes d’affaire de l’autre.
Marccl Dubois juge inutile un long détour vers la réflexion théorique. Il va droit à l’essentiel : il désire fournir aux cadres et aux hommes d’action qui se lancent dans la mise en valeur des pays les instruments dont ils ont besoin. Cela le pousse à rédiger, en collaboration avec J.-G. Kergormard une géographie économique dont les finalités sont très pratiques (Dubois et Kergormard, 1897). Cela le conduit à s’intéresser aux actions de développement menées dans les colonies, création de plantations, construction de routes, de voies ferrées et de ports.
D’autres formes de géographie appliquée étaient apparues au début du XX e siècle chez des non-géographes (Berdoulay et Claval, 2001; Berdoulay et Soubeyran, 2000) : un certain nombre de jeunes architectes s’attachent alors à traiter les villes comme des organismes vivants, dont il convient de comprendre les rythmes et de déceler les pathologies si l’on veut les rendre plus vivables et plus humaines. Léon Jaussely et Donat Alfred Agache se donnent une formation en sciences sociales en suivant les enseignements dispensés par le Musée Social. Leurs préoccupations sont voisines de celles d’autres spécialistes de la ville, Jean-Claude Nicolas Forestier ou Henri Prost par exemple. Gaston Bardet (1941) systématise les orientations préconisées par ce grand courant de l’urbanisme français du début du XX e siècle : ce qu’il propose, c’est une véritable géographie appliquée à la ville.

La version vidalienne de la géographie humaine
Ce n’est donc pas à la naissance d’une discipline unitaire que l’on assiste à la fin du XIX e siècle dans le monde occidental, mais au surgissement de géographies dont les fondements et les finalités ne sont pas les mêmes. La géographie humaine ne constitue qu’un de ces courants. Pourquoi apparaît-il rapidement comme le plus représentatif des réflexions de l’époque ? Pourquoi est-ce en France qu’il connaît le plus vif essor— alors même que Friedrich Ratzel a précédé Vidal de la Blache dans la nouvelle conception de la discipline ?
Le succès limité des idées de Ratzel en Allemagne tient à la manière dont il conçoit les deux versants de la nouvelle discipline : l’étude de l’enracinement écologique des groupes et celle de leur participation à la vie de relation. Il abandonne volontiers le premier versant à l’ethnologie — il joue lui-même un grand rôle dans la systématisation de cette discipline en Allemagne, et c’est un de ses anciens élèves, Franz Boas, qui crée aux Etats-Unis l’école d’anthropologie culturelle qui a tant innové durant les premières décennies du XX e siècle. Pour comprendre les sociétés qui parviennent à se libérer des contraintes naturelles, il convient, selon lui, de mettre en relief le rôle de leurs structures et institutions politiques, puisque c’est à elles qu’elles doivent la possibilité qu’elles ont conquises de se déterminer (Ratzel, 1897) : les Etats qui gagnent sont ceux qui ont développé au degré le plus haut leur sens de l’espace, leur Raumsinn . Entre les deux versants de la discipline qu’il ébauche, l’ethnographique et le politique, il n’y a guère de rapports. Ratzel ne développe pas, pour lier les deux, une réflexion régionale qui permettrait de suivre le passage des sociétés d’un stade à l’autre de leur évolution. C’est ce qui explique que les géographes allemands n’aient retenu qu’une partie des leçons de Ratzel — le chapitre politique. Pour l’essentiel, ils ont préféré faire porter leurs efforts sur la description régionale et sur l’analyse des paysages.

Un problème essentiel : celui de la description régionale
Il est facile de rendre l’atmosphère d’un lieu, ou la séquence des paysages que l’on rencontre le long d’un itinéraire. Les guides le font de mieux en mieux tout au long du XIX e siècle. Les progrès de l’impression, avec la mise au point de la lithographie, précise et peu coûteuse, facilitent la description. La photographie complète ou remplace peu à peu la gravure : l’évocation des lieux s’appuie ainsi sur des outils de plus en plus efficaces.
La tâche de la géographie devrait s’en trouver facilitée, d’autant que les informations et connaissances pratiques s’accumulent tout au long du XIX e siècle. Le problème que pose leur systématisation vient de la difficulté que l’on a à tirer de la documentation, qui porte sur des points ou des itinéraires, une image vivante des surfaces qui constituent un pays. Malte-Brun soulignait la difficulté de l’exercice, lorsqu’il montrait qu’un talent littéraire était indispensable pour rendre sensible les formes, les couleurs et les ambiances qui les caractérisent (Godlewska, 1999).
Le problème est simple : la géographie parle de la surface de la terre, c’est-à-dire d’aires, et pas seulement de lieux et de lignes. Elle repose sur la mise en évidence de surfaces qui possèdent suffisamment de traits communs pour que ce que l’on dit d’un de leurs points soit valable pour les autres. Certains domaines physiques s’imposent à l’évidence : une chaîne de montagne; une aire forestière. Mais ces ensembles clairement délimités ne couvrent pas la totalité de la surface de la terre : quels moyens le géographe peut-il mobiliser, ailleurs, pour y voir clair ?
Si l’on ne dispose pas de moyens qui, comme les images satellitaires, permettent de dégager de vue synthétique des ensembles territoriaux, force est de partir de points ou de lignes pour rendre compte de surfaces. Deux moyens s’offrent pour y parvenir. On a découvert dans la première moitié du XVIII e siècle que dans les pays d’érosion normale, la totalité de l’espace est organisée en bassins versants : pour diviser un pays en sous-ensembles, pourquoi ne pas partir des réseaux hydrographiques ? Les fleuves dessinent des unités de première grandeur; leurs affluents les divisent à leur tour.
Dans le courant du XIX e siècle, une autre idée se développe : la construction des chemins de fer conduit à s’interroger sur le rôle ou la signification des villes. Celles-ci ne se disposent-elles pas de manière à peu près régulière dans les pays dont la mise en valeur agricole est partout possible ? L’interprétation que l’on peut en donner est simple : chacune draine une aire, qu’elle domine et où elle organise la vie de relation. On peut donc évoquer la structuration régionale d’un ensemble en décrivant le réseau que dessinent ses villes.
La géographie s’appuie largement sur ces moyens jusqu’aux années 1870 ou 1880. L’exemple d’Elisée Reclus le montre bien (voir ci-dessous, « Reclus géographe »). Comment organise-t-il les volumes de La Nouvelle Géographie Universelle  ? En combinant, au premier chef, les grands ensembles de relief et les bassins versants de grands fleuves, ou les ensembles de bassins-versants de fleuves côtiers. Il distingue ainsi aux Etats-Unis la côte orientale et les bassins-versants qui y mènent à partir des Appalaches; les plaines centrales drainées, pour l’essentiel, par le Mississipi et ses affluents; l’Ouest montagneux des Rocheuses aux chaînes pacifiques (Reclus, 1892).
Ces ensembles sont immenses. Reclus doit les subdiviser. Les traits physiques, massifs montagneux particuliers, zones de forêt ou de prairie, l’aident à le faire. Mais pour l’essentiel, c’est sur la division en groupes d’Etats (la Nouvelle-Angleterre) ou en Etats (le Maine, le New Hampshire, etc.), et sur la description des villes et des aires qu’elles dominent qu’il se guide.
Les principes de régionalisation mis en œuvre par Reclus manquent d’unité et de rigueur. Il le reconnaît, mais sans que cela apparaisse, à ses yeux, comme une faiblesse majeure: ce qu’il tient à montrer, c’est le visage d’un pays; on est pour cela obligé de le découper en morceaux. Que le dessin de ceux-ci soit quelque peu arbitraire n’empêche pas de donner de l’espace étudié une image ressemblante.
C’est parce qu’il n’a pas réussi à structurer rigoureusement son discours régional que les publications d’Elisée Reclus nous paraissent vieillies, même si, par bien des côtés, c’est un précurseur plus original que Vidal de la Blache : l’intérêt qu’il manifeste pour la biodiversité, l’attention qu’il porte aux minorités et aux groupes ethniques, la qualité de ses analyses urbaines, tout cela est très en avance sur son temps, mais l’organisation du discours gâte notre perception.
Les géographes de la génération d’Elisée Reclus n’ont pas encore résolu le problème de l’analyse et de la description régionales; il est pourtant essentiel pour constituer une géographie cohérente.

Vidal de la Blache : genre de vie et analyse régionale
Vidal de la Blache met très progressivement au point ses conceptions de la géographie. Il s’appuie pour cela sur un long travail cartographique — qui aboutit à la publication par Armand Colin de l’Atlas qui servira longtemps de référence en France (Vidal de la Blache, 1894) — et sur un contact sans cesse renouvelé avec le terrain, puisqu’il passe tous ses étés à parcourir la France et les pays voisins.
Une étape décisive est franchie entre 1886 et 1888. Travaillant sur les péninsules de la moitié septentrionale du monde méditerranéen (Vidal de la Blache, 1886), il prend conscience des contraintes que le climat impose à l’agriculture et à l’élevage dans un tel milieu, et des solutions que les populations locales imaginent pour y faire face : le genre de vie devient pour lui une notion centrale. La publication en 1888 de La Géologie en chemin de fer d’Albert de Lapparent révèle d’autre part à Vidal les travaux que les géologues ont consacré à la région naturelle (Vidal, 1888).
1- Vidal de la Blache met en rapport les deux faits : les régions naturelles, que les formes du terrain, les sols, la végétation et peut-être plus encore les levers géologiques mettent en évidence sont aussi des réalités humaines; pour tirer parti de chacune, les hommes ont dû imaginer des genres de vie qui tirent parti des ressources disponibles. Vidal dispose ainsi d’un principe de régionalisation applicable non seulement aux faits naturels, mais aux distributions et aux activités humaines. L’existence de deux boucles de terrains jurassiques, l’une entourant le Bassin Parisien et l’autre ceinturant le Massi Central avait suggéré à Dufresnoy et Elie de Beaumont d’idée d’une complémentarité entre les régions naturelles discernables en France. Si l’on associe à chaque région naturelle des modes particuliers de mise en valeur, le schéma devient beaucoup plus riche : c’est celui que propose Vidal dans « Les divisions fondamentales du sol français » (Vidal de la Blache, 1888)
2- Vidal de la Blache va par la suite beaucoup plus loin dans l’idée qu’une régionalisation des faits humains est possible. Dans Le Tableau de la géographie de la France , les divisions primaires qu’il propose ne sont pas calquées, à la manière de Reclus, sur les grands massifs montagneux ou les bassins-versants des fleuves (Vidal de la Blache, 1903). Elles se lisent dans le semis fondamental du peuplement (Claval, 1979) : ici, dans la France de l’Est et du Nord, la population vit dans des villages qui participent à une vie de relation active, dont témoigne aussi l’activité des villes; là, dans l’Ouest, les agriculteurs se dispersent dans les fermes et les hameaux du bocage, où ils vivent repliés sur eux-mêmes ; le Midi est aussi terre d’habitat groupé, mais la vie de relation y est moins active que dans le Nord et dans l’Est. Une zone de transition traverse l’ensemble, du Jura et des Alpes au Sud-Ouest aquitain.
A chaque forme de semis de l’habitat sont liées des formes particulières de sociabilité : Vidal de la Blache retrouve là certains des thèmes de l’environnementalisme hippocratique avec lequel il avait flirté dans les années 1870 et 1880. A plus grande échelle, chacun des grands ensembles se subdivise en régions naturelles, selon le schéma déjà envisagé à la fin des années 1880.
3- Vidal de la Blache est sensible aux travaux que les géographes allemands commencent à consacrer aux paysages agraires. Dans l’article qu’il écrit en 1904 sur la notion de pays, il ouvre des pistes de recherche dans cette voie (Vidal de la Blache, 1904).
4- Le Tableau de la géographie de la France montrait déjà que la régionalisation résultait en partie de l’attraction des villes. Le grand voyage que Vidal effectue aux Etats-Unis en 1905 le convainc du rôle des grandes villes et des chemins de fer qui les relient et les font vivre dans l’organisation régionale d’un grand espace (Clout, 2004) : la polarisation — il parle, en fait, de nodalité - est une notion centrale dans les publications des dernières années de sa vie (Vidal de la Blache, 1910).

Une autre vision de la géographie humaine
Si la géographie humaine de Vidal de la Blache repose bien, comme celle de Ratzel, sur l’opposition entre l’enracinement local et l’ouverture à la circulation des groupes sociaux, la prise en compte des genres de vie et des faits d’organisation régionale la rend beaucoup plus riche et beaucoup plus séduisante.
A la fin du XIX e siècle, les fondateurs des sciences sociales distinguent soigneusement les compartements rationnels de ceux qui ne le sont pas. Il semble facile de proposer une interprétation scientifique des premiers, alors que les seconds ne s’y prêtent guère. En soulignant la part du conditionnement environnemental qui caractérise encore les humanités primitives, Ratzel les rejetait dans le domaine essentiellement descriptif de l’analyse des choix irrationnels : il les abondannait aux anthropologues. La rationalité des sociétés modernes se lisait au destin politique qu’elles avaient su se forger — d’où un mode d’analyse totalement différent, et la division du domaine de la géographie humaine en deux ensembles ayant peu de rapports.
L’idée de genre de vie conduit à des conclusions différentes : qu’elles soient primitives, ou qu’elles appartiennent à des sociétés traditionnelles ou à des sociétés modernes, les populations qui tirent de la nature les aliments et les matières premières indispensables à la vie des hommes agissent rationnellement. Les méthodes qui leur permettent de déjouer la sécheresse, d’éviter les gelées tardives, de valoriser ici des étés chauds et secs, et ailleurs des périodes lourdes et humides, sont le résultat d’essais et de choix rationnels. La géographie humaine à la manière de Vidal de la Blache est alors la seule discipline sociale à s’intéresser vraiment aux composantes populaires des groupes humains. Les historiens que Vidal de la Blache a contribué à former ne s’y trompent pas : Lucien Febvre et Marc Bloch s’inspirent de lui lorsqu’ils lancent l’Ecole des Annales, et s’attachent à l’histoire des classes populaires, du monde rural pour Marc Bloch par exemple.
L’analyse régionale conduit à une autre conclusion tout aussi originale : les genres de vie ne sont pas figés; les modes d’organisation de l’espace évoluent. La part de la vie de relation varie avec les époques. La géographie politique, une des préoccupations centrales de Vidal de la Blache, s’attache à comprendre la genèse des constructions territoriales, et le rôle qu’y jouent les complémentarités propres à chaque étape de l’évolution des techniques et des modes de vie. Les Etats du monde méditerranéen se sont souvent structurés autour des pistes de transhumance qui unissaient leurs diverses parties; ils se redéfinissent aujourd’hui à partir de leurs routes et de leurs chemins de fer.
Le couple enracinement-circulation joue à toutes les époques, mais pas aux mêmes échelles et avec les mêmes intensités. Tant que les relations sont lentes, difficiles et coûteuses, les complémentarités qui comptent sont à l’échelle de ce qu’un homme ou un animal de charge peut parcourir en un jour ou deux. L’essentiel des productions est consommé localement. L’organisation de l’espace est modelée en régions naturelles et en ensembles où les formes de sociabilité sont similaires. Avec le progrès des transports, l’urbanisation et findustrialisation, les faits de polarisation tiennent de plus en plus de place dans l’organisation de l’espace, comme on peut le voir aux Etats-Unis, et comme l’évolution de la France de l’Est depuis la Révolution le montre aussi.

Conclusion
Pour raconter l’histoire de la géographie humaine, il convient aujourd’hui comme hier de partir de la fin du XIX e siècle et de l’impact du darwinisme sur la vie intellectuelle de l’époque. Mais le progrès des travaux modifie en profondeur le tableau. La géographie humaine naît dans une période où les informations géographiques et les savoirs que l’on peut en tirer se multiplient. Plusieurs pistes sont explorées pour construire, à partir des données désormais disponibles, des interprétations cohérentes de l’organisation spatiale du monde : géographie économique, géographie politique, géographies appliquées, étude des paysages.
La géographie humaine partage avec les autres courants les préoccupations alors dominantes : la volonté de développer un savoir positif, l’intérêt pour les comportements rationnels, que l’on juge plus faciles à interpréter que les autres. Dans la forme qu’elle prend en Allemagne, la géographie humaine manque de cohérence, ce qui explique son impact limité. La France doit à Vidal de la Blache l’élaboration d’une version beaucoup plus subtile de cette nouvelle discipline : la prise en compte des genres de vie permet à la fois de comprendre comment les groupes humains s’enracinent dans un milieu, et comment les choix qui les ont fait naître sont rationnellement liés aux particularités de la région naturelle où ils se trouvent. La géographie découvre ainsi de nouvelles manières de mener la description régionale. Vidai de la Blache en montre la multiplicité. Il peut ainsi rendre compte à la fois de la personnalité des entités territoriales longuement mûries par l’histoire, comme la France, et des bouleversements que la révolution des transports et la révolution industrielle sont en train de faire naître.
En explorant le jeu des forces qui poussent à l’enracinement et de celles qui conduisent à la mobilité, la géographie humaine propose ainsi un principe d’explication très général et très efficace — surtout lorsqu’il prend la forme que Vidal a su lui donner. On comprend sans peine le prestige dont la géographie française ne tarde pas à jouir.
Chapitre 3
PERSPECTIVES ACTUELLES SUR LA GÉOGRAPHIE CLASSIQUE ET LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE
Après la période de fermentation intellectuelle de la fin du XIX e siècle et de la première décennie du XX e siècle, la jeune géographie humaine rentre dans une phase de son histoire qui n’est plus aux grands débats théoriques. La plupart des géographes s’accordent sur ce que doit être leur discipline : pour reprendre l’expression de Thomas Kuhn, ils partagent un même paradigme. Pour définir ce demi-siècle de stabilité apparente, je parlais en 1963 de géographie classique. Des craquements apparaissent dans les années 1940. Ils s’accentuent dans les années 1950, et aboutissent, dans les années 1960, à la formulation d’une autre manière de concevoir la géographie : la nouvelle géographie.
Avec quarante ans de recul, l’histoire de la géographie classique en France et à l’étranger me paraît plus complexe que je ne le pensais naguère. La nouvelle géographie s’en distingue bien sûr, mais elle garde des points communs avec celle qui la précédait : elle la complète beaucoup plus qu’elle ne la subvertit. C’est donc un peu plus tard, au début des années 1970, que se produit la rupture majeure.

La géographie en France jusqu’à la Seconde Guerre mondiale : appauvrissement de la tradition vidalienne et ouverture de nouveaux champs d’investigation (Claval, 1984)

Des héritages échelonnés
Camille Vallaux était élève de Vidal, l’admirait, mais soulignait la difficulté que l’on éprouvait parfois à suivre sa pensée :

« Dans la vaste et pénétrante intelligence de Vidal, il y avait parfois quelque chose d’embrumé et d’incertain qui lui venait peut-être d’un commerce trop prolongé avec la pensée allemande, apte à saisir simultanément les aspects contraires et contradictoires des choses. Vidal n’a jamais voulu définir sa pensée en lui donnant des contours trop nets (il était pourtant, j’en suis convaincu, très capable de le faire) : de là, comme eût dit Fromentin, ‘cette espère de brume toujours prête à se répandre en pluie sur ses idées’ » (Vallaux, 1925, p. 116).
Vidal attend de fait la publication (intervenue en 1910) de La Géographie humaine de Jean Brunhes, dont il n’approuve pas la structure et l’organisation, pour entreprendre la rédaction des Principes de géographie humaine. L’ouvrage avance si lentement qu’à sa mort, il n’est pas achevé. C’est son gendre, Emmanuel de Martonne, qui rassemble les manuscrits et les édite en 1922. Il n’y avait jusqu’alors aucun texte synthétique auquel se référer pour comprendre la conception que Vidal se faisait de la discipline. Les plus anciens de ses élèves, Marcel Dubois par exemple, suivent ses cours à la fin des années 1870, à Nancy, à un moment où il n’a pas encore donné à l’étude des genres de vie et à l’analyse régionale le poids qu’elles occupent par la suite dans ses interprétations.

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