La vie en Ariège au XIXe siècle
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Description

Créée de toutes pièces à l’époque révolutionnaire, l’Ariège du XIXe siècle est diverse et pleine de contrastes : pays de plaine et de montagne, d’agriculture de survie et d’industries, de vallées enclavées et d’un grand axe transpyrénéen.

La vie quotidienne des Ariégeois est donc autant celle du paysan de la montagne « remontant » sans cesse la terre de ses terrasses et transportant fumier ou moisson à dos d’homme, du berger transhumant passant l’été dans les orrys d’altitude, que du métayer de la plaine ouvert aux progrès techniques, celle du mineur et du forgeur des hautes vallées comme celle de l’ouvrier des usines de Pamiers ou des tisserands du pays d’Olmes, celle du marchand urbain autant que celle du colporteur et du montreur d’ours…

C’est aussi la vie d’un peuple de la frontière, familier du passage d’outre monts et de la rencontre de ceux qui viennent d’ailleurs, du bandit redouté comme du réfugié accueilli.

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Informations

Publié par
Date de parution 31 janvier 2013
Nombre de lectures 74
EAN13 9782350683492
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0064€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CHAPITRE 1. NATURE ET HÉRITAGES


Dire que l’environnement naturel est une composante essentielle de la vie d’un peuple est une évidence. Et l’évidence est absolue en zone de montagne. L’altitude, la pente, l’exposition, le climat, la faune sauvage, l’exiguïté du terroir cultivable constituent un univers hostile ; pour s’y adapter et donc survivre, les hommes ont développé là une civilisation forcément originale. Cette organisation millénaire a longtemps modelé l’histoire pyrénéenne mais elle a dû plier aussi devant la loi des régimes d’État. Les Ariégeois du XIX e siècle sont les héritiers de cette géographie et de cette histoire imbriquées et s’ils gèrent leurs estives comme le faisaient sans doute leurs ancêtres d’avant l’histoire, ils sont obligés de prendre en compte que la Révolution de 1789 a bouleversé le régime de la propriété et, par là, des droits d’usage…

LA GÉOGRAPHIE
L’Ariège est au cœur des Pyrénées et les trois quarts du département appartiennent au domaine montagnard. Les paysages se développent en zones successives du sud au nord, de la haute chaîne frontalière à la plaine toulousaine.
La haute chaîne, ou zone axiale, possède les plus hauts sommets : le Pic d’Estats, dans le massif du Montcalm, atteint 3 143 m, le pic de Serrère, le Maubermé, le Mont Valier dépassent les 2 800 m ; le point culminant des Pyrénées, le Pic d’Aneto, n’est pas très loin, il domine le Val d’Aran du haut de ses 3 404 m. Cette haute chaîne, compacte, est à peine échancrée par des « ports » toujours élevés ; il y en a une quarantaine au niveau de l’Ariège, beaucoup à plus de 2 500 mètres. Les ports de Puymorens, le plus bas (1 900 m), et de Salau (2 050 m) sont les grandes voies transfrontalières du pays de Foix et du Couserans.
Plus au nord, des chaînons parallèles, moins élevés, séparés entre eux et d’avec la haute chaîne par les vallées étroites des rivières pyrénéennes :ce sont les massifs nord-pyrénéens, de Tabe ou de Saint-Barthélémy (2 368 m), de l’Arize (1 715 m), des Trois-Seigneurs (2 199 m), de Bouirex (1 873 m).
Au-dessous, les Prépyrénées sont une succession de crêtes et de sillons parallèles et étroits, d’une altitude inférieure à 1 000 m, le plus au nord étant le Plantaurel. Le piémont enfin, le bas pays, est un vallonnement de collines, traversées par les rivières de l’Arize et de la Lèze à l’ouest, de l’Hers à l’est ; au milieu, la large vallée de l’Ariège, rejointe par celle de l’Hers, constitue la plaine de Pamiers et annonce la plaine toulousaine.
Ensoleillées et lumineuses, les Pyrénées ne sont pas des montagnes très froides. Mais elles arrêtent les vents venus de la mer ou de l’océan et l’humidité y est abondante. Ce sont les précipitations qui, sous forme de neige, rendent les hivers difficiles. La neige tombe souvent beaucoup mais, en raison de la relative douceur des températures, elle ne « tient » pas. C’est surtout sous l’effet du vent que, sous forme de congères, elle fait obstacle à la circulation. Le maximum de précipitations se situant au printemps, les chutes sont tardives et les cols sont longtemps fermés :le Puymorens par exemple, l’est en moyenne 210 jours par an. Il pleut plus à l’ouest, sur le Couserans atlantique, qu’à l’est, sur le pays de Foix déjà méditerranéen, et beaucoup plus au sud qu’au nord :si la montagne est un château d’eau, la plaine souffre souvent de sécheresses estivales.
Partout dans la montagne ariégeoise, trois étages de végétation se succèdent. En bas, dans les vallées, le terroir cultivable, limité par la pente, par l’exposition et par l’altitude ; au-dessus, la forêt de hêtres, parfois mêlés de sapins, entrecoupée de prairies humides, puis une forêt supérieure de pins à crochet, plus claire, émaillée de larges terrains de pacage ; tout en haut, les pâturages de haute altitude, où ne poussent que des plantes naines. Dans les Prépyrénées, les versants nord sont couverts de taillis de chênes et de châtaigniers ; sur les soulanes du pays de Foix, l’influence méditerranéenne amène garrigue et chênes verts. Cultures et élevage coexistent là, comme sur les coteaux septentrionaux ; la plaine, elle, est toute entière cultivée.
La nature ne fournit pas qu’un terroir agricole. Elle offre un abondant réseau hydrographique susceptible de fournir la puissance motrice des moulins et des usines et, surtout, d’immenses ressources minières :pendant des siècles, la mine du Rancié, en vallée de Vicdessos, a alimenté en fer toutes les Pyrénées tandis que plâtrières, ardoisières, carrières de marbre, de jais ou de pierres à faux constituaient l’activité d’appoint de bien des paysans.
Ces zones géographiques si proches en distance mais si différentes ont bien sûr engendré des activités humaines et des modes de vie eux aussi très différents. C’est pourquoi on a dit l’Ariège diverse et pleine de contrastes. Malgré cela, indéniablement, le département a un trait dominant, et ce trait est la montagne.
La montagne occupe l’espace ariégeois. Certains vivent à l’intérieur, au creux de ses vallées, d’autres vivent à ses pieds, dans les collines des Prépyrénées ; pour les hommes de la plaine et de ses villes, elle est l’horizon immuable.

L’HÉRITAGE MILLÉNAIRE
« L’Ariège traditionnelle », « l’Ariège d’autrefois », cette Ariège du XIX e siècle qui nous occupe ici est une Ariège multiséculaire, voire millénaire. L’origine de l’habitat, dans sa répartition comme dans sa forme, l’organisation de la vie pastorale se perdent dans la nuit des temps et ce qui constitue la spécificité des pays ariégeois, l’activité industrielle et une intense vie de frontière, remonte au moins au Moyen Age. L’adaptation aux conditions naturelles, l’équilibre dans l’exploitation des ressources, les atouts tirés d’une position géopolitique originale ont façonné une civilisation qui a atteint son plein épanouissement à la fin de l’Ancien Régime mais qui, au milieu du XIX e siècle, révèle ses fragilités.

L’occupation du sol
C’est la montagne qui a été le plus anciennement occupée par l’homme ; les Prépyrénées puis la plaine furent lentement conquises par les paysans médiévaux sous l’impulsion des monastères. La quasi totalité des villages existait donc au milieu du Moyen Age. La suite est une longue et patiente conquête, sous une pression démographique permanente, des terroirs les plus éloignés et les plus ingrats. À l’époque du Second Empire, on était arrivé à une occupation entière de la montagne, difficile à imaginer aujourd’hui.
Cette chronologie d’occupation de l’espace est essentielle à la compréhension du paysage et de l’habitat. Les zones de colonisation ancienne sont les bassins glaciaires, les grandes vallées aux immenses domaines pastoraux de la haute Ariège et du Castillonnais. L’habitat y est très groupé, c’est le pays des villages. Le reste de la montagne (le bassin du haut Salat, les vallées de Massat et de Saurat et les vallées latérales branchées sur les grandes vallées qui entaillent la montagne), les Prépyrénées et le piémont, d’un relief plus difficile, conquis par petits groupes, îlot par îlot, ne furent occupés qu’aux temps médiévaux et modernes, voire au XIX e siècle, quand la population fut à son maximum, c’est-à-dire en un temps où les structures communautaires s’étaient relâchées ou même n’existaient plus. Là, l’habitat est très dispersé, souvent en hameaux de quelques maisons ; il est même des communes (Allières, Saint-Bauzeil, Bénaix…) qui n’ont pas de village.
C’est dans la zone de villages, évidemment, que les pratiques communautaires sont les plus développées, là qu’elles constituent l’organisation la plus originale :organisation des estives, « assolements réglés » des cultures avec vaine pâture et droits de passage…
Entre le relief, l’habitat et l’organisation du terroir agricole et du terroir pastoral, il y a une « combinaison si intime qu’il serait vain de chercher à en dégager l’élément directeur » (M. Chevalier).

Le régime seigneurial et les droits d’usage
Les petits pays pyrénéens avaient une identité très forte, héritée sans doute des peuples d’avant l’histoire isolés dans leurs vallées. Les hommes de la montagne surmontaient la difficulté du milieu par une organisation communautaire, une organisation que les comtes et seigneurs qui établirent leur autorité dès les premiers temps du Moyen Age ne purent ignorer et, généralement, confirmèrent. À cela s’ajoutèrent des raisons politiques qui, au XIII e siècle surtout, firent que les comtes accordèrent de nombreux privilèges à des communautés dont ils voulaient s’assurer la fidélité. Le corpus médiéval resta en vigueur jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Si le sort juridique des communautés avait une diversité héritée de leur histoire propre, c’est dans le haut pays que les privilèges étaient les plus larges. Les montagnes et forêts étaient toujours propriété seigneuriale, mais souvent leur gestion avait été déléguée aux communautés d’habitants et toujours, de toutes façons, les habitants y avaient des droits d’usage, parfois fort larges :chasse, pêche, coupe de bois de chauffage et de bâtisse et surtout pacage. Ces droits concédés au Moyen-Age avaient été partout complétés d’accords multiples entre communautés et entre vallées qui élargissaient les droits d’un village à d’autres domaines pastoraux, lui ouvrant des altitudes et des expositions différentes selon les saisons, en un réseau extrêmement enchevêtré d’indivisions. En montagne, tout cela était condition de survie.

Les activités humaines
À la campagne, les cultures et l’élevage de proximité fournissaient ce qui était nécessaire à l’alimentation et à l’habillement. On mangeait essentiellement des céréales (seigle, sarrasin, avoine) et, à partir du XVIII e siècle, du maïs et des pommes de terre, le tout sous forme de bouillies ; la consommation de viande était exceptionnelle, se résumant au porc salé, à une poule quand on était malade et, à l’occasion, au gibier que procurait le droit de chasse. Le pain était un luxe des jours de fête. En montagne, le grand élevage était la principale ressource financière, tant des seigneurs propriétaires, qui louaient les pacages, que des paysans qui prenaient le bétail étranger en gasailhe durant la saison d’estive. C’est en plaine seulement que les cultures pouvaient être sources de revenus.
La caractéristique des pays ariégeois, et surtout en montagne, était que le monde rural n’était pas qu’agricole ; depuis des siècles, il était aussi le cadre des activités industrielles. Le haut pays fournissait en abondance la mine, le bois et l’eau qui faisait tourner forges et moulins. Les forges firent le renom du haut pays de Foix ; c’est là que le procédé dit « à la catalane » atteignit son plus haut point de perfectionnement et, au XVIII e siècle, les forgeurs fuxéens étaient appelés dans toutes les Pyrénées françaises et espagnoles. La plupart des forges appartenaient aux seigneurs propriétaires des montagnes et des forêts d’où venait le charbon nécessaire à leur fonctionnement. Une forge faisait vivre une centaine de familles, celles des forgeurs mais aussi des mineurs, des charbonniers, des voituriers et muletiers qui transportaient le minerai à l’aller et les lingots de fer au retour. Les forges produisaient le fer brut et il y avait peu d’industries de transformation sur place ; seuls les « martinets » de la région de Foix produisaient des instruments aratoires et surtout la clouterie dont la Barguillère se fit une spécialité. Les ouvriers des forges et des martinets comme ceux des briqueteries, des scieries ou les mineurs restaient des paysans qui ne se rendaient à la mine ou à l’atelier que quand s’arrêtaient les travaux de la terre. La moyenne montagne, avec ses eaux et ses carrières, était le domaine de plus petites industries, celles de la brique, de la terre cuite, du verre, du papier ou du peigne, et celui d’une industrie textile particulièrement développée en pays d’Olmes et dans le bas Couserans. Là aussi, l’activité était en grande partie rurale ; les paysans et surtout leurs femmes et leurs enfants travaillaient à domicile pour le compte des « fabricants », propriétaires des manufactures.
Les vallées étaient jalonnées de bourgs ; certains devaient leur vitalité à leur place sur les routes transpyrénéennes – Ax, Tarascon, Seix –, d’autres à leur activité industrielle – Vicdessos, Laroque-d’Olmes – ou à des institutions civiles et religieuses – Saint-Girons, Mirepoix. Seules Pamiers et Foix méritent sans doute le nom de villes. Petites villes tout de même, 6 200 et 3 700 habitants à l’aube du XIX e siècle… Ces villes et ces bourgs étaient le lieu de l’industrie de transformation (textile, petite métallurgie), de l’artisanat et du commerce, des foires et des marchés, des auberges et des cabarets, des médecins, barbiers et apothicaires inconnus du monde rural, des hôpitaux qui secouraient les plus misérables, dans leurs murs ou à domicile ; ils étaient aussi le lieu de résidence des grands marchands, des hommes de loi et de l’administration.
Les routes carrossables n’apparurent qu’au XVIII e siècle :la plus importante était celle qui reliait Toulouse à la haute Ariège, en direction du col du Puymorens ; elle n’arriva à Ax qu’en 1782. Dans la seconde moitié du XVIII e siècle, on réalisa des routes transversales, de Foix à Saint-Girons et à Lavelanet. Partout ailleurs, il n’y avait que des chemins sur lesquels on circulait à pied ou à mulet.

Un pays de frontière
Ni montagne ni frontière n’arrêtèrent jamais les hommes. Les Pyrénées ariégeoises étaient le lieu d’un intense passage. Il y avait les passants réguliers :marchands, colporteurs, muletiers et porteurs, acteurs du grand commerce franco-espagnol comme du petit commerce de frontière, celui qui permettait aux vallées de se procurer les produits de subsistance complémentaires. À certaines époques de l’année, c’était le passage en masse des troupeaux transhumants et aussi des ouvriers saisonniers, les moissonneurs, les vendangeurs, les forgeurs, les charbonniers qui allaient travailler en Espagne, celui des pèlerins allant vers les grands sanctuaires du sud ou des mendiants cherchant ailleurs une vie meilleure. La vie de la frontière animait les bourgs qui en étaient proches :là français, espagnols, andorrans se retrouvaient sur les marchés et les foires, dans les auberges et dans les fêtes.
Les échanges frontaliers étaient protégés par les lies et passeries. Ces accords qui unissaient une vallée du versant nord à une vallée du versant sud garantissaient à l’origine la sécurité des bergers, des troupeaux et des marchands sur la frontière ; ils étaient devenus des traités de « surséance de guerre » qui faisaient que lorsqu’il y avait guerre entre la France et l’Espagne, l’état de guerre ne s’appliquait pas dans les vallées et que passages et échanges continuaient comme d’ordinaire. On ne pouvait toutefois ignorer les conflits :s’il n’y eut pas de batailles dans les Pyrénées centrales, trop difficiles d’accès, il y eut des incursions ennemies qui semaient la terreur, il y eut surtout des bandes de déserteurs ou de soldats laissés sans solde après la paix et devenus pillards. La frontière était le refuge de ceux qui étaient poursuivis dans leur Etat pour des actions politiques ou pour un engagement religieux. Elle l’était aussi pour ceux qui voulaient échapper à la loi, contrebandiers et bandits de grands chemins. Au pied des cols, les hôpitaux (Ax, Salau) portaient secours aux « passants » sans ressources ou blessés ou malades.

L’HISTOIRE RÉCENTE
L’accélération de l’Histoire à la fin du XVIII e siècle et au début du XIX e a eu des conséquences dont la gravité n’est sans doute pas apparue tout de suite, mais qui allaient se révéler destructrices d’équilibres séculaires.

La Révolution française
Les débuts de la Révolution furent marqués par la difficile création de l’entité départementale et par la mise en place de nouvelles administrations avec une houleuse définition des chefs lieux de département, de district, de canton, de commune qui laissera longtemps des traces.
Les Conventionnels votèrent tous la mort du roi mais, localement, les enthousiasmes ne se manifestèrent vraiment ni d’un côté ni de l’autre. En fait, comme partout, la Révolution a coïncidé avec une période de crise de subsistance et l’a fortement aggravée par l’état de guerre, particulièrement pesant ici, les réquisitions se multipliant aux approches de la frontière et du front des combats. Comme ailleurs, certaines réformes heurtèrent la masse de la population, telles l’état civil et le divorce ou le calendrier révolutionnaire qui, non seulement effaçait des repères chrétiens millénaires mais encore bouleversait le rythme des foires et marchés et le travail des ouvriers qui avaient moins de décadis que de dimanches. Il en est d’autres qui touchèrent au plus profond du monde pyrénéen.
Le séquestre puis la vente des biens d’Église et des biens d’émigrés amenèrent un immense transfert de propriétés, surtout en montagne où l’alliance forge- forêt- estives attira les plus grandes convoitises. Les bénéficiaires furent de toute évidence les bourgeois et les paysans aisés qui firent ainsi de grandes fortunes ; un tiers des « notables » ariégeois du Premier Empire appartiendront à cette bourgeoisie d’acquéreurs de biens nationaux. La seule motivation de cet investissement était un souci de rentabilité qui ne pouvait s’accommoder de l’existence des droits d’usage qui étaient, eux, la condition de survie des populations. La misère ou la révolte s’annonçaient.
La tradition pyrénéenne favorisait un héritier pour ne pas avoir à partager un patrimoine souvent bien maigre et cet héritier, devenu chef de famille, était le garant tout puissant de la cohésion de la « maison » et de sa force de défense face aux agressions extérieures. La Révolution établit une égalité absolue entre tous les enfants qui destructurait cette famille traditionnelle et on chercha toutes sortes de moyens de tourner la loi.
On avait touché aux relations séculaires avec l’Espagne. Il y avait bien eu des guerres autrefois, mais les pays pyrénéens n’avaient pas été impliqués dans leurs hommes et, grâce aux lies et passeries, la vie frontalière n’avait pas cessé. Face à la Patrie en danger, ces relations étaient désormais devenues trahison. Malgré cela, malgré la menace de peine de mort, il y eut toujours sur la frontière un petit peuple allant et revenant en toute innocence et ignorance apparentes des évènements, des voituriers et des colporteurs continuant leur commerce, des faucheurs et des moissonneurs partant faire leur saison, des parents visitant leurs parents outre monts et le statut neutre de l’Andorre limitrophe favorisait cette « innocence ». La tradition de vie frontalière compta évidemment pour beaucoup dans le peu de zèle mis à défendre la patrie et les effectifs de « volontaires » fondaient dès leur levée. Pendant la guerre d’Espagne (mars 1793-juillet 1795), les désertions furent généralisées, favorisées par la proximité des champs de bataille (les hommes rentraient facilement chez eux), par le caractère montagneux du pays qui relativisait le danger d’une invasion et permettait de se cacher et par le voisinage de l’Espagne qui faisait de certains déserteurs des émigrés temporaires. Les désertions s’amplifiaient au temps des travaux agricoles ; les soldats revenaient travailler la terre quelques jours après leur levée, au vu et au su de tout le monde, y compris des municipalités qui déclaraient infructueuses les recherches de déserteurs.
Le refus de l’armée, le refus des réquisitions, le culte réfractaire lui aussi favorisé par la proximité d’une frontière-refuge, tout cela entretint une agitation permanente. Il y eut toujours, même en pleine terreur, des chansons, des attroupements, des cris, des refus de port de cocarde, des arrachages d’arbre de la liberté qui étaient des formes de résistance passive plus que de rébellion, un refus de transgresser des valeurs séculaires plus qu’une opposition idéologique aux principes de la Révolution. Le tout favorisé par le peu d’empressement des autorités locales à sévir.

Les déserteurs de l’Empire
Le Premier Empire fut le temps de la réorganisation de l’État et celui d’une société fondée sur les « notables », propriétaires terriens, maîtres de forge et négociants, anciens nobles et anciens militaires et souvent acquéreurs de biens nationaux. Ce fut surtout un temps de guerre permanent, marqué localement par la proximité de l’Espagne soulevée depuis 1808. En 1810, 1811 et 1812, les insurgés espagnols envahirent et pillèrent la haute vallée de l’Ariège. Mais c’est surtout conscription et réquisitions qui pesèrent sur les populations. L’Ariège fut un des foyers les plus forts de résistance ; on a pu établir que, en 1800-1805, la désertion a atteint 98 % des appelés (pour une moyenne française de 28 %). L’idée d’un devoir envers l’État demeurait étrangère à des hommes dont l’univers tournait autour de la famille et du rythme de la terre. Les garçons pouvaient fuir dans une nature difficile qu’eux seuls connaissaient, et pas encore les administrateurs, franchir une frontière proche et assumer une errance qui leur était familière par les habitudes de transhumance et de migrations saisonnières. Surtout, ils conservaient la complicité d’une société à forte cohésion interne :la famille et les voisins, les maires, eux aussi parents, les médecins, peu avares de certificats, les curés que la politique impériale envers la papauté rejetait dans l’opposition formaient autour d’eux un solide réseau de silence. On cachait les jeunes gens quand les gendarmes arrivaient, on s’attroupait, souvent armés, parfois le maire en tête, au pire avec sa neutralité passive. On falsifiait à tour de bras l’état civil pour empêcher la conscription ; le sommet fut atteint avec l’incendie de la préfecture et des archives départementales qui, en 1803, détruisit toute la collection du greffe.
Déserteurs, délinquants forestiers, contrebandiers et population complice, c’est à cette époque que les violences furent les plus fortes contre les agents de l’autorité. L’État, on l’a dit, se réorganisait ; alors que la surpopulation accentuait la misère de la montagne ariégeoise, le pouvoir exigeait plus qu’il n’avait jamais exigé, les résistances prenaient donc une dimension qu’elles n’avaient jamais eue et des fonctionnaires efficaces s’acquittaient de leur mission davantage peut-être qu’on ne l’avait jamais fait.

La Guerre des Demoiselles
Dans les années 1820, l’ancienne noblesse, rentrée d’émigration sous l’Empire et replacée au premier rang sous la Restauration, et les grands bourgeois enrichis par les biens nationaux et ralliés au régime détenaient les secteurs-clé de l’économie ariégeoise, les forêts et les forges de la montagne, les domaines céréaliers de la plaine, et monopolisaient les collèges électoraux du régime censitaire. L’opposition libérale, menée par des généraux d’Empire, Bertrand Clauzel et Justin Laffitte, se tenait dans la clandestinité.
Le paysan de la plaine vit sans doute son sort amélioré par les innovations techniques de grands propriétaires regroupés depuis 1817 au sein de la Société d’Agriculture :essais de cultures nouvelles, meilleures variétés de céréales, de vignes ou de pommes de terre, nouvel outillage, amendements et prairies artificielles… Rien de tout cela en montagne où la situation devenait dramatique. Le régime seigneurial avait respecté les droits d’usage qui seuls permettaient aux populations de survivre en leur offrant le bois de construction et de fabrication d’outils, le bois de chauffage et le terrain de pacage. Les nouveaux maîtres n’entendaient pas être entravés dans leur exploitation à outrance ; quant aux descendants des anciennes familles qui avaient pu récupérer leurs domaines, déchus eux-mêmes de leurs droits seigneuriaux, ils avaient oublié la responsabilité morale que leurs ancêtres, même les plus durs, avaient eue vis-à-vis de leurs paysans et le respect, plus ou moins sacralisé, des « droits immémoriaux ». D’où des refus d’usages, des délits multipliés et des procès sans fin. Restaient les forêts « domaniales », les forêts royales, usurpées par les communautés villageoises sous la Révolution et dégradées, comme d’ailleurs les forêts privées, par une utilisation séculaire abusive des troupeaux et des charbonniers. Forêts que l’administration forestière entendait récupérer et reconstituer. Voté en 1827 et appliqué en 1829, le Code forestier supprima quasiment tous les anciens droits d’usage :pacage, affouage (bois de chauffage), maronage (bois de construction), chasse, pêche et cueillette. Ce fut immédiatement une avalanche de procès-verbaux et le désespoir dans les villages tandis que, dans les forêts privées, les maîtres de forge continuaient leurs coupes sans entrave. La révolte éclata sous la forme carnavalesque des « Demoiselles », des hommes déguisés en femmes pour ne pas être reconnus, vêtus d’une longue chemise blanche et le visage noirci. Les « Demoiselles » s’attaquaient aux agents de l’autorité, les gardes forestiers, puis les gendarmes, puis la troupe appelée en renfort, en des opérations nocturnes, ciblées et rapides. Le mouvement commença dans les forêts domaniales du Castillonnais en 1829, il s’étendit à tout le Couserans puis gagna la haute Ariège et même Bélesta. À son apogée de 1829 à 1831, il ne s’éteignit vraiment qu’en 1872.

L’HISTOIRE EN COURS
Le milieu du XIX e siècle est une période cruciale pour la montagne ariégeoise. C’est le moment où tous les équilibres s’effondrent, où la misère est à son comble et provoque l’hémorragie de l’émigration. C’est le moment aussi où les Ariégeois entrent en politique.

La pression démographique
La poussée démographique déjà enregistrée au XVIII e siècle, ralentie quelque temps, s’amplifia brutalement au début du XIX e pour devenir bientôt surpeuplement. Les cinq premières années du siècle virent la population s’accroître de 2,5 % par an. Moins rapide par la suite, l’accroissement fut néanmoins très régulier jusqu’en 1846 :de 196 454 habitants en l’an XII, on arriva à 270 535. La densité était alors de 55 habitants au mètre carré, ce qui était proche de la moyenne française alors que la proportion de superficie cultivable était inférieure à la moyenne nationale. Le surpeuplement était surtout le fait de la montagne et des Prépyrénées ; les cantons de Massat et de Tarascon dépassaient 80 habitants au kilomètre carré. La population survivait grâce à des défrichements intensifs, poussés jusqu’au sommet des montagnes, et grâce aux activités industrielles traditionnelles, mais survivait seulement. Les causes du surpeuplement pyrénéen demeurent difficiles à saisir ; historiens et géographes sont toutefois d’accord pour juger qu’il fut « cause et non conséquence des transformations géographiques et économiques » (F. Taillefer).
Les migrations saisonnières et l’émigration définitive, déjà connues sous l’Ancien Régime, commencèrent à devenir vraiment importantes dans les années 1820. Elles ralentirent mais n’empêchèrent pas l’accroissement de population. Les premières communes à voir leur population décroître furent celles du front pyrénéen, là où les migrations saisonnières étaient les plus importantes mais devenaient insuffisantes pour compenser la pression démographique :Prades perdit 30 % de ses habitants entre 1831 et 1846, d’autres communes du Séronais ou du canton de Foix à peu près autant. La population globale du département augmentait encore mais, localement, les pertes étaient déjà importantes.

L’accumulation des catastrophes et l’émigration
Avec une économie qui n’évoluait guère et une population qui croissait sans cesse, la survie quotidienne était souvent problématique. Le Code forestier et les procès sur les forêts privées avaient ôté aux habitants de la montagne une grande partie de leurs moyens de subsistance. Il ne leur restait qu’une terre ingrate et mal cultivée. À la première mauvaise récolte, c’était la catastrophe. Les années 1815-1816 et 1836-1837 furent terribles ; maires et préfets signalaient sans cesse que les habitants n’avaient plus rien à manger, qu’on avait donné les dernières pommes de terre au bétail qui mourait de faim, qu’on ne mangeait plus que « les herbes des montagnes ». On craignait les émeutes. Les paysans descendaient de la montagne pour aller mendier dans les villes, même lointaines, certains même volaient pour aller en prison et enfin manger. La misère atteignit son sommet en 1845 avec la maladie de la pomme de terre qui était devenue l’alimentation de base. Un flot de mendiants ariégeois envahit alors l’ensemble des Pyrénées.
Cette disette chronique amenait une véritable misère physiologique. L’étude des motifs d’exemption de 1819 à 1826 a montré que l’Ariège était le département français le plus touché par les maladies des os et que le goitre y était six fois plus fréquent qu’ailleurs. Allié à un manque total d’hygiène, cet état de choses rendait les épidémies épouvantables :un Pradois sur sept mourut de la typhoïde en 1838 et le choléra fit ici en 1854 les plus grands ravages de France, avec quasiment un dixième des décès nationaux. Plusieurs villages de haute Ariège perdirent entre 15 et 20 % de leur population.
L’industrie métallurgique qui avait tant animé les Pyrénées ariégeoises était sur le déclin. Des méthodes archaïques l’empêchaient de supporter la concurrence des autres bassins industriels, le prix du fer baissait, les forges « chômaient » de plus en plus souvent ; bientôt elles s’arrêteraient, une à une.
On essaya de régler le problème des usages forestiers par les « cantonnements ». On partagea les domaines ; une partie, libérée des usages, restait au propriétaire d’origine (en général les forêts pour les forges), l’autre devenait en compensation propriété des usagers, donc des communes (souvent les vacants pour le bétail). Entre 1830 et 1860, les grands domaines de la montagne ariégeoise furent ainsi cantonnés, ce fut souvent contre le gré des usagers qui perdaient un usage précieux pour une propriété qui ne leur offrait guère que l’impôt foncier à payer. Ailleurs, les procès s’éternisèrent entre communes et administration forestière.
Alors, on s’en alla. Pays rural, réfractaire aux mutations industrielles, l’Ariège ne connaissait pas le développement urbain qui eût pu absorber sa propre émigration et elle se vida. À partir de 1846, la diminution fut régulière. On quittait la montagne mais, encore un temps, la population de la plaine augmenta :le terroir était plus riche et, producteur avant tout de céréales, il n’avait pas été touché par la maladie de la pomme de terre. L’arrondissement de Pamiers connut son maximum en 1851. Mais ce n’était que répit. Avec les ravages de l’épidémie de choléra de 1854, le déclin fut irréversible. Le département perdit globalement 8 % de sa population dans la décennie 1846-1856. La décennie suivante vit une stagnation, avec une reprise notable des migrations saisonnières, puis la baisse s’affirma, lentement mais sûrement, de 1866 à 1886. Après quoi, ce fut la chute vertigineuse.

L’Ariège à gauche
La révolution de 1830 fut marquée par le pillage de plusieurs châteaux, dont celui de Gudanes, symbole de la grande propriété des maîtres de forges, et par une agitation chez les mineurs du Rancié. Mais ce n’était sans doute que conjonction avec la Guerre des Demoiselles alors à son paroxysme. L’opposition républicaine se fortifia autour du général Lafitte, « le Vieux de la montagne », devenu député, puis de son successeur Clément Anglade, qui se rendit célèbre par un discours à la Chambre dans lequel il dénonçait les injustices qui frappaient les montagnards et demandait la suppression de l’impôt sur le sel, produit indispensable aux éleveurs, d’où le surnom qui lui restera d’home de la sal. La misère grandissait et, en 1840, la mise en place d’un nouveau droit de place pour les bestiaux à la foire de Foix provoqua une émeute ; la troupe tira et laissa 13 morts et 50 blessés. On ne s’étonne donc pas de voir les Ariégeois se tourner vers le parti politique qui prônait plus de justice sociale.
Quand la révolution de 1848 éclata, le parti républicain était déjà puissant en milieu urbain. Si on installa la République avec enthousiasme mais dans le calme dans les trois villes du département, la montagne, elle, se souleva dans le Quérigut et autour du Rancié. En avril 1848, ce furent les premières élections au suffrage universel :sept députés ariégeois, sept républicains. Vite déçus sans doute, les Ariégeois votèrent en masse pour le prince Louis Napoléon en décembre. Mais en mai 1849, ils revinrent vers les hommes qu’ils connaissaient et élirent à nouveau sept républicains, dont Victor Pilhes, un des acteurs de la révolution parisienne.
Le Second Empire musela l’opinion ; ce fut le temps des candidatures officielles et des élections sans signification. L’Empereur avait promis la prospérité et, en effet, la prospérité revint ; les terres et le bétail se vendaient mieux que jamais, l’administration reconnaissait les droits d’usage, donnait des secours aux communes qui le demandaient, finançait une école ou un bureau de bienfaisance, le train arrivait… et puis le départ des émigrants rendait la vie plus facile à ceux qui restaient. L’Ariège devint bonapartiste et vota oui à 90 % lors du plébiscite de 1870, avec seulement quelques notes discordantes dans les milieux républicains de Pamiers et de Varilhes. Après la chute de l’Empire, les élections de 1871 furent remportées par les conservateurs qui jouaient sur le désir de paix des campagnes alors que les républicains voulaient poursuivre la guerre contre les Prussiens. Il faudra attendre 1876 et 1877 pour voir un triomphe républicain qui préfigurait le succès désormais permanent de la gauche en Ariège.
La vie quotidienne des Ariégeois du XIX e siècle ne peut se comprendre, ne peut s’apprécier si on ne prend pas en compte cet environnement géographique, ces héritages, lointains ou récents, ce contexte historique et politique qu’ils ne peuvent ignorer au moment où le suffrage universel appelle chacun d’entre eux à participer à la vie publique.

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