Les Hautes-Pyrénées dans la guerre
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Description

Les Hautes-Pyrénées, totalement immergées dans le Second conflit mondial ont vécu, de 1938 à 1948, une décennie particulièrement cruciale. Encore largement rurales malgré l’implantation de forts noyaux industriels, leur vie, tout en étant rythmée par les grands débats nationaux, traduit aussi les spécificités locales avec, en particulier, l’impact, fort, de la guerre d’Espagne. Lorsque, en 1940, la défaite survient, plusieurs dizaines de milliers de réfugiés parviennent dans les Hautes-Pyrénées. Ces dernières, bien que non occupées, n’en subissent pas moins de dures conséquences. Pendant que Vichy tente d’implanter la « révolution nationale », que les communistes sont pourchassés, que Pétain est acclamé lors de son voyage à Lourdes et Tarbes, les privations affectent en particulier urbains et ouvriers. Si certains Haut-Pyrénéens savent opposer un refus précoce à Vichy, d’autres prennent des engagements qui, aujourd’hui, peuvent paraître ambigus pour peu que l’on fasse fi de la chronologie et de la complexité du moment. Mais quand vient l’heure de la Libération, la Résistance, malgré ses tensions internes, sait entraver le recul des troupes allemandes. Cette période tissée de difficultés mais aussi d’espoirs s’achèvera en 1948 par de nouvelles ruptures qui, ici encore, sont imprégnées de leurs caractéristiques locales.


20140416

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Informations

Publié par
Date de parution 14 avril 2014
Nombre de lectures 64
EAN13 9782350685359
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

José Cubero
 
 
Les Hautes-Pyrénées dans la Guerre
1938-1948
 
 

 
 
 
Photographie de couverture :
La Libération de Tarbes : Dauriac
Salle des Fêtes de la Mairie de Tarbes
Éditions Cairn
ISBN : 978-2-35068-536-6
 
 
Dans la même collection
 
La Guerre des demoiselles , François Baby
Histoire de l’Inquisition dans le midi de la France , Charles Molinier
Les Basques de Labourd, de Soule et de Basse Navarre , Philippe Veyrin
Histoire de la Gironde , Charles Daney
 
 
Du même auteur
 
La Révolution en Bigorre , éditions Privat, 1989 ; « Ouvrage choisi par le Centre régional des Lettres de Midi-Pyrénées à l’occasion du concours qu’il organisait dans le cadre du bicentenaire de la Révolution française ».
Pélot, bandit d’honneur . Un clan gascon face au pouvoir central, 1800-1816, Privat, 1992.
Nationalistes et étrangers. Le massacre d’Aigues-Mortes , Imago, 1996.
Histoire du vagabondage du Moyen Age à nos jours , Imago, 1998. Traduit en chinois.
Une révolte antifiscale au XVIIe siècle. Audijos soulève la Gascogne , Imago, 2001.
Les mères : un nouvel acteur politique ? Privat, 2001.
L’émergence des banlieues. Au cœur de la fracture sociale , Privat, 2002.
Les Républicains espagnols , Cairn, réédition enrichie, 2013.
La Résistance à Toulouse et dans la Région 4 , SudOuest, 2005.
Une victoire sur l’intolérance. L’affaire Calas , Cairn, 2006.
La Grande Guerre et l’arrière. 1914-1919 , Cairn, 2007.
L’invention des Pyrénées , Cairn, 2009.
La femme et le soldat. Viols et violences sexuelles faites aux femmes en temps de guerre , Imago, 2012.
Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre , Cairn, 2013.
 
 
Avant-propos
 
L’avouerai-je, avant la première édition de cet ouvrage, j’avais longtemps hésité avant d’entreprendre ce travail. Si, indépendamment des difficultés de la recherche, il est relativement confortable de se livrer à l’étude du régime de Vichy, pour le condamner, ou de la Résistance, pour l’exalter, la décennie choisie dont les dates, 1938-1948, encadrent la Seconde guerre mondiale, se caractérise par plusieurs questions qui deviennent « chaudes » dès qu’elles sont analysées dans un environnement familier. Les virages stratégiques du Parti communiste, la collaboration ou l’épuration ont fait l’objet de nombreuses études. Pourtant, ces questions prennent une autre coloration dès qu’elles mettent en jeu des acteurs qui, parfois, vivent encore dans notre proximité. De plus, chacun d’entre eux, porté par le sentiment légitime d’avoir vécu l’exceptionnel peut, dans le meilleur des cas, le retrouver imbriqué, trop modestement à ses yeux, dans ce tissu complexe qui fait l’histoire.
Car plus que de mémoire qui tendrait à l’exhaustivité, il s’agit ici d’histoire. Je me suis donc efforcé, hors du contrôle des témoins de l’époque, de porter mon propre regard, bien sûr critiquable mais historiquement fondé en utilisant très largement les diverses sources. Bien que trop rares, les ouvrages déjà publiés au moment de la première édition, ouvrages surtout de témoignage, donnaient la parole aux acteurs de l’époque. Quelques travaux universitaires, rares articles, mémoires de maîtrise et thèse de Danielle Sindic consacrée à la CGT, ont apporté d’autres éclairages, reposant sur l’analyse de documents d’archives mais structurés selon des problématiques élaborées par les chercheurs. En fait, ce sont surtout les volumineuses liasses de l’administration de la IIIe République, du régime de Vichy, de la période de la Libération et des débuts de la IVe République qui m’ont permis d’entrer de plain-pied dans la complexité de cette décennie. Sans oublier la presse. Une richesse des sources qui impose d’autant plus, méthode classique, de croiser les documents et de les soumettre à la critique en fonction du contexte et de procéder ainsi aux vérifications nécessaires.
Cela dit, dans le magma des faits, j’ai avant tout tenté de dégager une cohérence tout en sachant que les hommes ne sont pas une mécanique primaire, que les périodes troubles sont certes propices aux engagements mais aussi, et peut-être surtout, aux doutes, aux hésitations, voire aux volte-face. Et, en laissant largement parler les sources avec tout le vocabulaire d’une époque, saisir cette densité humaine, faite de tensions, de privations, de peurs, de souffrances, mais aussi d’espoirs qui, fussent-ils déçus, font la trame de l’histoire.
L’accueil réservé à ce travail lors de sa première publication, tant par les témoins de l’époque, résistants compris, que par un public curieux, m’a convaincu de l’utilité d’une réédition qui a imposé quelques corrections marginales.
 
 
José Cubero
 
 
Les Hautes-Pyrénées dans la Guerre
1938-1948
 
 
Chapitre 1
 
Les Hautes-Pyrénées confrontées à la guerre
 
Au début des années 1920, les Hautes-Pyrénées demeurent un département largement rural. Leur population s’est effondrée, affectée, surtout depuis la seconde moitié du XIXe siècle, par un fort courant d’émigration. Alors que l’on comptabilisait plus de 251 000 habitants en 1846 – c’est le maximum historique –, c’est à peine si l’on en recense 185 000 en 1921, chiffres ronds. Parallèlement, le nombre d’actifs agricoles masculins est passé de 67 000 en 1851 à 42 800 en 1896 1 . Car l’émigration a pris une ampleur considérable. Traditionnellement dirigée vers l’Espagne aux XVIe et XVIIe siècles, elle s’orienta également, au XVIIIe siècle, vers « les Isles », surtout Saint-Domingue, puis, au XIXe siècle, vers les pays de la Plata, Uruguay et Argentine. Si bien qu’entre 1832 et 1913, ce furent au moins 25 000 Haut-Pyrénéens qui s’expatrièrent. Avec, parmi eux, une majorité de jeunes, environ la moitié, âgés de 14 à 25 ans. Aussi, dès 1876, les décès l’emportèrent-ils sur les naissances, dans un processus inéluctable de vieillissement 2 . Cette dépopulation et la pénurie de main-d’œuvre qui devint effective provoquèrent la baisse des récoltes et un véritable « retard de développement 3  » de l’ensemble du département. Et le premier conflit mondial vient encore aggraver cette situation démographique calamiteuse avec 6 000 Haut-Pyrénéens morts sur le front, dont 4 000 paysans. À Saint-Pé-de-Bigorre qui, de 1914 à 1918, compte 50 tués et 21 disparus sur une population de 1 816 habitants, un certain nombre de maisons sont abandonnées, en particulier en milieu rural 4 . Les besoins en main-d’œuvre sont tels – on évalue à 2 150 le manque d’ouvriers agricoles – qu’un arrêté préfectoral, daté du 9 novembre 1922, crée un « Comité pour le retour à la terre » afin d’attirer Bretons et Vendéens ou, à défaut, des Italiens. Et l’on souhaite même « que le Conseil général refuse la création d’usines 5  » qui voleraient les bras indispensables à la terre.
 
L’héritage économique et social
Problème d’autant plus redoutable que les techniques de la paysannerie haut-pyrénéenne, constituée surtout de petits propriétaires, ont peu évolué. Les « gros culteux 6  », même en plaine, sont rares alors que les vallées montagnardes demeurent un monde presque immobile. Les prairies irriguées en permanence par un système de rigoles que décrivait déjà Louis de Froidour au XVIIe siècle, et « rasées à la perfection » à la faux, font toujours l’admiration des voyageurs mais, dans les endroits les plus accidentés du Peyras 7 ou d’Aspin 8 , la rentrée des foins doit s’effectuer à dos d’homme. En l’absence parfois de chemins carrossables, comme au Peyras jusque vers 1930 9 , il faut recourir à des civières en bois et à des traîneaux attelés pour transporter de plus lourdes charges. À la veille de la Seconde guerre mondiale, on utilise encore la « galère », instrument archaïque fabriqué par le forgeron du village, au maniement difficile et dangereux, qui permet cependant de manœuvrer l’équivalent de deux ou trois brouettées de terre pour égaliser le sol 10 . Quant aux labours, effectués avec des charrues qui s’apparentent à l’araire, fût-il métallique, ils mobilisent toute la force de travail de la famille, puisque, dans le sillage de l’attelage, il convient de casser les mottes de terre qui subsistent 11 sur un sol parfois plus égratigné que retourné. Dans ces conditions, la polyculture traditionnelle à base céréalière perdure. Si blé, avoine, bayar [seigle] parviennent malgré tout à se maintenir, le maïs recule, y compris sur les terres fertiles, au profit des prairies 12 . Largement irriguées dans les vallées montagnardes, sur le plateau de Lannemezan, ou même en plaine, elles permettent de maintenir l’élève du cheval malgré le recul des besoins de la remonte, les bovins fournissant attelages, lait et fumier, les ovins la laine, tous accessoirement la viande. Quant au vignoble, frappé par l’oïdium, il n’est pas toujours renouvelé. Ce qui n’empêche pas le vin de Noah de poursuivre des ravages tardivement dénoncés 13 .
Pourtant, quelques aspects novateurs émergent. Et ils sont d’autant plus perceptibles qu’ils contrastent avec un monde qui paraît immuable. En fait, les communautés paysannes, toujours enracinées dans leur langue, leurs coutumes et leurs traditions locales, s’étaient efforcées de maintenir un système capable de garantir leur équilibre interne fût-il précaire. Mais la raréfaction de la main-d’œuvre, provoquée par l’émigration vers les pays de la Plata et vers les chantiers qui se développaient imposa finalement le recours à certaines techniques modernes. Dès la fin du XIXe siècle, les batteuses à vapeur constituèrent l’alternative au battage du blé au fléau 14 et, le 1er janvier 1902, Boué, un professeur d’agriculture itinérant, créa la Caisse régionale du Crédit agricole de Tarbes qui compta 210 adhérents dès la fin de l’année. Mais, malgré l’ouverture d’une dizaine de caisses locales qui permirent aux paysans d’acheter bovins et quelques engrais, d’Argelès-Gazost à Séméac, Maubourguet et Rabastens-de-Bigorre 15 , elle se heurta à certains maires locaux au comportement de caciques et qui, en prêtant de l’argent à leurs électeurs-paysans, maintenaient ainsi leur influence politique sans négliger pour autant les profits de l’usure. Malgré tout, la modernité s’insinuait et, dans les années 1920, la fameuse faucheuse FAP, produite par les Forges et ateliers des Pyrénées – établissements Gache installés à Aureilhan –, connaît un réel succès commercial 16 alors que, plus particulièrement dans la plaine, les engrais se substituent en partie au fumier. Innovations cependant limitées !
Mais, bien qu’elles fussent rurales et paysannes, les Hautes-Pyrénées n’en étaient pas moins industrieuses à défaut d’être industrielles, pour reprendre la formule de Louis Laspalles 17 . Avant 1914, le petit paysan devait chercher dans l’artisanat, voire dans l’industrie rurale, un complément de ressources. à côté du monde artisanal de chaque village qui possédait son forgeron, son maréchal-ferrant, son charron et son charpentier – le forgeron était souvent tout à la fois charron et charpentier –, les activités textiles, les industries extractives et le travail des métaux animaient plus particulièrement la montagne. Mais ce premier prolétariat demeurait souvent pétri d’une culture d’essence paysanne comme ces 85 ouvriers de la mine de plomb du Bocard, à Pierrefitte 18 . En 1892, ils se heurtèrent à un chef de chantier qui leur avait refusé une demi-journée de congé pour se rendre aux festivités de Carnaval qui permettaient à chacun, par sa participation, de réaffirmer son appartenance à sa communauté. D’un commun accord, ils désertèrent la mine. Or, dès leur retour, le lendemain, ils furent frappés d’une amende tellement injuste à leurs yeux qu’elle provoqua immédiatement une grève totale. Ils se dirigèrent alors vers Pierrefitte de façon festive, au son d’un accordéon mais « ayant à leur tête un des leurs arborant un morceau d’étoffe rouge, au bout d’un bâton en forme de drapeau ». Symbole séditieux expliquèrent les gendarmes au groupe qui paraissait réellement en ignorer le sens. Ouvriers donc enracinés dans une culture paysanne qui demeurait la leur mais qui tentaient aussi de s’approprier des symboles du mouvement ouvrier dont, pour l’heure, la signification leur échappait. Si l’on compare la situation du département à celle des Basses-Pyrénées, l’on constate qu’avec une population de 45 % inférieure, les Hautes-Pyrénées ont cinq fois moins d’entreprises, sept fois moins d’ouvriers et génèrent une valeur ajoutée quatre fois plus faible 19 . Si ces chiffres traduisent d’incontestables réalités, encore faudrait-il aussi tenir compte de cette foule de paysans qui, pendant la morte-saison ou même tout au long de l’année, avaient toujours su se faire fileurs ou tisserands, livrant aux marchés locaux le cadi relativement grossier de la vallée d’Aure ou les étamines du Campanois 20 . Parmi les industries extractives traditionnelles, l’exploitation des marbres de Campan et de Sarrancolin, de la pierre de Lourdes et des ardoisières de Ségus ou de Labassère se maintient pendant que périclite 21 , sauf à Hèches et à Ferrières, celle des métaux. le travail du fer parvient à conserver une certaine importance : cloutiers de Saint-Pé-de-Bigorre écoulant leur production au marché de Lourdes ou à la foire estivale de Gavarnie 22 , serruriers, couteliers de Tarbes.
De ces activités diffuses générées par un tissu que l’on peut qualifier de « pré-industriel », un tissu constitué d’une poussière d’entreprises et d’ateliers, deux pôles émergent. Bagnères-de-Bigorre dont les cadis, crépons et autres étoffes de laine acquirent quelque réputation et où, au milieu du XIXe siècle, la taille du marbre de Campan dans les établissements Géruzet regroupa jusqu’à 700 ouvriers au temps de son apogée. Avec aussi, grâce à une initiative locale, celle de Dominique Soulé, la production de brouettes et de chars agricoles 23 . Enfin Tarbes dont le secteur artisanal faisait vivre sous le Second Empire les deux cinquièmes de sa population et jusqu’à la moitié de ceux qui avaient une activité 24 . Mais, parmi la multitude des entreprises, de celles qui travaillaient le fer à celles qui travaillaient le bois avec ouvriers du meuble, chaisiers et rempailleuses, des tanneries aux papeteries, c’est à peine si neuf d’entre elles avaient plus de 10 ouvriers 25 . Et lorsque l’industriel Salaignac y créa une fonderie, Abadie de Sarrancolin l’admira pour avoir investi dans « ce pays arriéré, ignorant en connaissances mécaniques ».
Mais si les campagnes commençaient à fournir une main-d’œuvre indispensable, celle-ci, comme dans les tuileries d’Aureilhan, était peu qualifiée et renforcée par des immigrés espagnols. Et, dès que l’on recherchait des ouvriers qualifiés comme des tourneurs sur bois, la pénurie apparaissait 26 . En fait, c’est dans les productions traditionnelles que le degré d’excellence fut réellement atteint : en 1855, le jury de l’Exposition Universelle distinguait, parmi tous les marbriers, les produits de Géruzet et en 1862, le jury de l’Exposition de Londres relevait la qualité des tricots bagnérais 27 .
Pourtant, la modernité était déjà là ! En août 1859, pour la première fois, un train, venant de Bordeaux par Morcenx, arrivait à Tarbes. Napoléon III accompagnait l’impératrice Eugénie aux eaux de Saint-Sauveur. Puis, au fil des ans, la capitale de la Bigorre devenait une véritable plaque tournante, ramifiant son réseau : de Tarbes à Lourdes en 1866, puis de Lourdes à Pau l’année suivante, de Tarbes à Gourdan-Polignan en 1867 puis à Bagnères-de-Bigorre en 1868, de Lourdes à Pierrefitte en 1871, de Lannemezan à Arreau en 1897 28 . Le rail favorisait le développement des pèlerinages de Lourdes — le premier pèlerinage national, en 1872, rassembla 70 000 fidèles — et faisait du dernier tiers du XIXe siècle l’âge d’or du thermalisme. Le voyage aux eaux des Pyrénées bénéficiait de cette nouvelle sensibilité qui, à partir du XVIIIe siècle et surtout avec le romantisme, avait fait de ces monts « affreux à voir » un spectacle sublime qui élève l’âme. Mais c’est surtout après la guerre de 1870 que de grands hôtels conçus pour une clientèle fortunée virent le jour à Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Barèges et Cauterets, où l’hôtel d’Angleterre compta 300 chambres dont 100, luxe suprême, étaient pourvues de salle de bains 29 . Plus présents sans doute dans la vie quotidienne des Haut-Pyrénéens, les tramways s’insinuaient jusque dans les bourgs et villages et remontaient les vallées alors qu’en 1920, l’on recense à peine 52 automobiles dans l’ensemble du département, dont 22 à Tarbes 30 .
Modernité également lorsque le colonel Reffye, pour échapper à l’avance des armées prussiennes, replia le matériel des ateliers de Meudon et, dans ces conditions tragiques, l’installa à Tarbes, dans l’ancien magasin des tabacs. Or, la guerre terminée, l’Arsenal, Atelier de construction de Tarbes désigné sous le sigle d’ATS, éloigné d’une frontière vulnérable et progressivement bien relié par chemin de fer aux régions pourvoyeuses de matières premières, demeura dans la ville et devint la plus grosse entreprise industrielle du département. Dès 1875, il employait 2 000 ouvriers bien que l’embauche d’un personnel qualifié se heurtât à une insuffisance locale patente. Lors des premiers recrutements, sur 418 ouvriers qualifiés connus, ajusteurs et tourneurs, les Hautes-Pyrénées n’en avaient fourni qu’à peine 30 % alors que 12 % venaient d’Alsace-Lorraine – l’arsenal de Metz avait également dû se replier – et plus de 35 % de la région parisienne. Le 1er août 1914, le personnel de l’Arsenal atteignait 2 437 personnes, tous services confondus 31 .
 
Le décollage industriel
Or, une fois encore, la guerre favorise l’éclosion de nouveaux noyaux industriels. Ainsi, l’usine de Beyrède près de Sarrancolin qui, avant 1914, s’efforçait laborieusement de produire de l’aluminium, s’oriente vers la production de corindon, puis d’abrasifs, et à Pierrefitte, à proximité des installations hydroélectriques de Soulom créées par la Compagnie des chemins de fer du Midi, la Société norvégienne de l’azote voit le jour en 1915. Elle doit fournir l’acide nitrique nécessaire à la production de nitroglycérine mais, à peine achevée à la fin du conflit, elle perd ses débouchés. De la même façon, l’industrialisation du plateau de Lannemezan, grâce à la proximité d’équipements hydroélectriques et à l’existence de landes stériles et inoccupées, est directement liée à la production d’explosifs. C’est dire combien, en 1918, la nécessité d’une reconversion s’impose. Car, non seulement ces usines, implantées en fonction de considérations stratégiques – leur éloignement par rapport à la frontière allemande – sont pratiquement sans objet à peine surgies de terre mais, parallèlement, les effectifs de l’Arsenal ont vertigineusement gonflé et atteignent le chiffre de 16 000 personnes. Pourtant, en dépit de cette situation délicate et d’une tendance à l’immobilisme parfois dénoncée, l’enquête « sur la reprise et le développement industriel dans la région pyrénéenne » datée de 1918 est d’un optimisme mesuré. Car « ni les regrets du passé, ni les appréciations morales » ne pourront arrêter une « évolution [qui] est en marche », alors que les Hautes-Pyrénées bénéficient de véritables atouts parmi lesquels des « disponibilités pratiquement illimitées en forces hydrauliques 32  ». De plus, malgré les durs jugements d’Abadie de Sarrancolin dans son Indicateur des Pyrénées en 1856, la main-d’œuvre ouvrière possède, comme le relevait déjà Laboulinière en 1807, cette « vive intelligence méridionale » – on ne s’arrêtera pas sur le poncif –-, terrain propice à l’acquisition rapide d’un savoir-faire professionnel. Et, malgré le choc provoqué par le retour des soldats, choc qui contraint la municipalité de Tarbes à créer dans l’urgence un fonds pour indemniser le chômage, ce dernier est rapidement jugulé. Ainsi, dans une lettre adressée au préfet le 8 février 1921, le président de la Chambre de commerce estime qu’il avoisine à peine le taux de 0,5 % 33 . Négligeable !
Si la masse des démobilisés est revenue normalement aux travaux agricoles toujours avides de bras, la quasi-disparition du chômage s’explique surtout par le véritable décollage industriel que connaît le département entre 1920 et 1922 34 . Tirant profit de l’existence de nombreux sites favorisés par l’abondance des eaux, les Hautes-Pyrénées, sous l’impulsion de Jean-Raoul Paul, un polytechnicien bordelais major de sa promotion, poursuivent un équipement hydroélectrique commencé avant-guerre. Après avoir fait carrière au sein de la Compagnie des chemins de fer du Midi dont il devient le directeur, Paul – « Monsieur Paul », dira-t-on avec respect –, reprend les travaux d’électrification interrompus pendant la guerre : l’aménagement des gaves, des nestes mais aussi de l’Adour est ainsi poursuivi. Il se prolongera jusqu’en 1932. Mais surtout, Paul estime que le développement de sa compagnie doit s’appuyer sur l’expansion économique de la région qu’il faut donc favoriser. D’une part, il consent de fortes réductions pour le transport des matières premières aux industriels qui décident de s’implanter localement et, d’autre part, il s’engage à leur passer d’importantes commandes pour équiper sa compagnie. Par cette politique audacieuse d’incitation, le « Président Paul » génère un véritable effet d’entraînement. Dès 1921, les Constructions électriques de France [CEF] créent à Séméac et Soues une usine produisant des locomotives. L’usine, qui emploie entre 1 500 et 1 800 personnes et dont le siège social se trouve à Paris, sort sa première locomotive en août 1922. Elle livrera une large gamme de produits, des fameuses locomotives BB et 2C2 à divers types de tramways. Les Constructions métalliques des Pyrénées fabriquent à Ossun les pylônes nécessaires à l’électrification alors qu’à Bazet, l’établissement créé en 1921-1922 par la Compagnie générale d’électro-céramique fournit les indispensables isolateurs. En 1922, les établissements Soulé deviennent une société anonyme et se spécialisent dans la fabrication de wagons de voyageurs. Tout comme sa voisine, la Société Lorraine-Dietrich.
Tarbes qui participe à ce mouvement général voit l’implantation des Chaudronneries des Pyrénées qui fournissent des conduites forcées et les établissements Gache, devenus les Forges et ateliers des Pyrénées, tout en concevant, fabriquant et commercialisant largement la faucheuse estampillée FAP, reçoivent aussi la plupart de leurs commandes de la Compagnie du Midi : réparation de locomotives et de wagons, fourniture de matériel de voie ou de traction. Parallèlement, les travaux d’électrification de la ligne Toulouse-Bayonne progressent : menés à bien dès 1921 sur la section Pau-Montréjeau, ils sont terminés sur la section Toulouse-Dax en 1924.
Quant aux usines d’explosifs de Pierrefitte et de Lannemezan qui sont à peine achevées à la fin de la guerre, elles se lancent, en utilisant également l’énergie électrique, dans la production d’engrais. La première est reprise en 1925 par la Société des phosphates tunisiens et celle de Lannemezan est cédée par le Service des poudres à la Société des produits azotés [SPA].
Avec une telle évolution qui intègre l’héritage du XIXe siècle au sens large, les Hautes-Pyrénées deviennent un des départements les plus industrialisés du Sud-Ouest et stoppent le recul de leur population. Les Haut-Pyrénéens, 185 000 en 1921, frôlent les 190 000 au recensement de 1931. Et, bien entendu, c’est le pourcentage des emplois industriels qui progresse le plus nettement, passant de 21,8 à 27,7 %. Un « prolétariat moderne » se constitue. Aux ouvriers de la période précédente – paysans déracinés et travailleurs étrangers – s’agrègent des ouvriers, souvent qualifiés, et de nouvelles vagues d’immigrés. En fait, les Espagnols, soit pour des raisons politiques avec les réfugiés carlistes, soit pour des raisons économiques, arrivèrent dans le département dès le XIXe siècle. Ainsi, sur 3 174 étrangers qui furent recensés en 1891, 92,2 % étaient des Espagnols 35 . Cette migration prend de l’ampleur avec la Première guerre mondiale puisqu’il s’agit de remplacer les hommes qui sont au front. En 1921, on compte 4 100 étrangers et environ 10 000 en 1931. Ainsi, 250 Espagnols travaillent dès 1920, aux côtés de 120 Français, sur le chantier de construction de l’usine hydroélectrique de Loudenvielle 36 . à Lannemezan, compte tenu des besoins en main-d’œuvre des campagnes environnantes et de la Société des produits azotés, la population étrangère atteint le taux de 11,4 % en 1931 37 . Sans compter plusieurs dizaines de travailleurs temporaires qui ne relèvent pas des recensements et que l’on peut expulser sans ménagements pour peu qu’ils aient le mauvais goût de revendiquer. C’est le sort de 50 manœuvres portugais logés dans une baraque du « cantonnement » de la Société des produits azotés qui, en 1926, sont licenciés et immédiatement « dirigés » vers la gare 38 . Dans ce contexte de décollage, Tarbes elle-même qui, entre 1881 et 1921, avait connu une relative stagnation démographique dans un département en perte de vitesse, enregistre une vigoureuse augmentation de sa population : 25 146 habitants en 1881, 26 535 en 1921 mais 32 374 dès 1931, auxquels il convient d’ajouter près de 10 000 personnes des communes limitrophes elles aussi en expansion, en particulier celles d’Aureilhan, de Bordères-sur-l’Echez, de Séméac et de Soues 39 .
Cependant, ce décollage semble agrandir le fossé qui existait déjà entre villes et campagnes. Lors du congrès de la Jeunesse agricole catholique de France [JACF] en mai 1938 à Lourdes, l’évêque Choquet, s’exprimant devant 6 000 jeunes filles, « élite de la France rurale catholique », évoque « l’écho de la nouvelle civilisation, celle qui vient des usines, [qui] parvient jusque dans les villages les plus reculés. Elle y parvient d’autant plus que l’usine a besoin d’ouvriers. Elle fait luire ses visions enchanteresses – bien qu’en grande partie trompeuses – du gain plus ample et du plaisir plus facile. Et la désertification des campagnes commence ». Mais en même temps, Choquet dit combien serait illusoire le désir de revenir en arrière. Il poursuit alors : « à côté de l’effort pour harmoniser la vie industrielle – ce qui est la part de vos frères et sœurs jocistes et jécistes – je vois l’effort de ceux qui veulent influer sur la vie agricole […]. Il faut réduire d’abord l’opposition qui existe entre la vie du village et la vie des villes ; en mettant la machine au service de la terre […] et faire bénéficier nos fermes de bien des avantages des villes : en hâtant l’électrification générale des campagnes par exemple et même faire bénéficier les loisirs de nos villageois de plus d’un avantage de ceux des villes 40  ».
 
La crise des années 30 et ses conséquences
Or, si les Hautes-Pyrénées connaissent ainsi leur véritable décollage industriel, ce dernier a été impulsé grâce à des capitaux extérieurs à la région. Ce qui, à la veille de la crise des années trente, constitue une faiblesse structurelle ou, si l’on préfère, traduit une situation de dépendance à l’égard de centres de décisions sur lesquels le département a difficilement prise.
Si, selon le schéma traditionnel, la crise déclenchée à Wall Street le 24 octobre 1929 lors du « jeudi noir » touche modérément et tardivement l’économie française, localement, les premiers secteurs affectés semblent bien être les petites entreprises à structure artisanale : ameublement ou chaussure à Tarbes, textile, industrie du bois ou bâtiment à Bagnères-de-Bigorre. Tardivement perçue, la crise est aggravée par cette interdépendance qui avait su créer une véritable synergie entre les divers secteurs au cours des années vingt, mais une interdépendance qui devient à présent un facteur aggravant. Comme le secteur agricole réduit sa consommation d’engrais – de trop bonnes récoltes, en 1932 et 1933, provoquent une chute des cours –, les usines électrochimiques de Lannemezan et de Pierrefitte qui fournissent ces engrais, en diminuant leurs productions, réduisent aussi leur consommation de courant électrique. Ce qui, non seulement provoque le ralentissement, voire l’arrêt du programme d’équipement hydroélectrique, mais affecte aussi les nombreuses entreprises tarbaises produisant les éléments d’amont nécessaires. Les Forges et ateliers des Pyrénées qui livrent du matériel agricole sont durement touchées et réduisent leur personnel d’environ 20 %, tout comme les Chaudronneries des Pyrénées 41 .
De façon particulièrement significative, non seulement la population du département connaît un léger repli entre 1931 et 1936 en passant de 190 000 à 188 600 habitants, mais surtout, les effectifs de la population active industrielle chutent de 27 699 à 23 474 ! Ainsi, ceux de la métallurgie déclinent de 5 415 à 4 097 et ceux du bâtiment de 3 974 à 2 873. Les petites entreprises de type artisanal sont également durement frappées : le nombre de salariés des industries textiles ou de vêtements poursuit une baisse inexorable, l’ameublement et la chaussure subissent la concurrence des grandes manufactures et la crise ampute le pouvoir d’achat. Le problème est cependant complexe car si la crise provoque une indiscutable baisse des prix alors que, en particulier dans les grandes entreprises du département comme les Forges et ateliers des Pyrénées ou les Constructions électriques de France, les salaires horaires continuent à progresser, Tarbes a la fâcheuse réputation d’être une ville chère. Aussi, le maire de Barbazan-Debat part-il en guerre contre les bouchers accusés de pratiquer des prix supérieurs d’environ 33 % à ceux qui sont en usage à Bordeaux et demande-t-il au préfet de mettre cette corporation « à la raison 42  » alors même que l’élevage souffre de la mévente de ses produits.
De surcroît, le chômage partiel ampute les salaires effectivement perçus pendant que les licenciements gonflent le nombre des demandeurs d’emploi enregistrés : 59 dès janvier 1929, 503 en janvier 1932, 753 en janvier 1934 43 . Seules, au cours des années trente, les Constructions électriques de France et l’Arsenal connaissent un développement soutenu pour des raisons spécifiques, mais un développement qui ne parvient pas à contrebalancer globalement les difficultés générées par la crise. Les Constructions électriques de France ont été renforcées par leur fusion avec la puissante société Alsthom en 1932 alors que l’Arsenal, avec l’arrivée de Hitler au pouvoir et la montée du danger de guerre, relance ses productions d’armement. Dès 1933, une nouvelle pyrotechnie est implantée, en 1935, un nouveau laboratoire est ouvert et, en 1939, un très important atelier destiné à l’usinage de la grosse artillerie voit le jour. Parallèlement, les effectifs salariés y croissent : 1 700 en 1931, 2 300 en avril 1939. Ce qui ne permet pas pour autant d’enrayer le chômage. Non seulement la population et surtout la main-d’œuvre industrielle décroissent, mais le nombre des actifs du secteur agricole, secteur qui aurait pu constituer une base de repli, baisse également. De 53 000 actifs agricoles en 1931, on passe à 49 500 en 1936 pendant que, comme nous l’avons relevé, les emplois industriels régressent de 27 699 à 23 474. C’est dire que, alors qu’environ 2 000 étrangers sont partis volontairement – ou ont dû partir –, la chute des actifs apparaît largement supérieure à celle de la population. Comme les gouvernements d’Édouard Herriot à Gaston Doumergue commencent à répondre à la crise par une politique déflationniste caractérisée par la recherche de l’équilibre budgétaire sans envisager de dévaluation, l’on supprime également un certain nombre de classes dans les cours complémentaires et 46 écoles dans les zones rurales 44 .
Aussi, les chiffres du chômage, malgré leur progression, – il s’agit en fait de chômeurs recensés – ne semblent guère traduire la réalité sociale. Le Fonds départemental de chômage créé en septembre 1933 afin de soulager les finances des municipalités qui ont déjà accordé des secours – l’état rembourse 60 % et le département 20 % des sommes versées – ne prend en charge que 106 personnes en 1932 et 195 en mai 1934. La lutte contre le chômage est cependant menée par une politique de grands travaux, dans une logique assistantielle avant 1936, keynésienne ensuite. Si l’on peut relever à leur actif la construction d’un préventorium à Astugue, l’ouverture du chantier d’un « asile d’aliénés » à Lannemezan et celui des archives départementales, si, à Tarbes, les travaux communaux ont surtout permis de doter la ville d’un système d’égouts et de procéder à la réfection d’édifices publics après la tornade du 7 juillet 1936, l’impact sur le chômage est faible. à peine 150 chômeurs sont-ils employés en 1936, 180 en 1937 et… 30 en 1938 45 . Les projets ambitieux, tel un plan d’aménagement de Tarbes, trop onéreux, restent dans les cartons. Quant aux fonctionnaires dont l’emploi est préservé, ils subissent eux, en 1935, une baisse de 10 % de leurs traitements avec l’application effective des décrets-lois Laval.
 
L’hégémonie politique des radicaux ?
La vie politique est incontestablement dominée par l’affrontement entre les « modérés », étiquette que se donne la droite, et les radicaux, qui se veulent volontiers radicaux-socialistes. Rapidement triomphants après le « Ralliement de l’Église » au régime républicain en 1891 et le déclin irrémédiable tant du monarchisme que du bonapartisme dans le département, ces derniers conquièrent la majorité au Conseil général dès 1902. à la veille de la Première guerre mondiale, ils dirigent les villes de Tarbes et de Bagnères-de-Bigorre et occupent quatre des six sièges de parlementaires des Hautes-Pyrénées. Et les péripéties politiques ne modifient pas fondamentalement le rapport des forces malgré la victoire du « Bloc national » qui, au scrutin de liste, remporte trois sièges sur quatre aux élections législatives de 1919. Résultats bien sûr conformes à la tendance nationale, mais sans doute accentués par la « générosité » du baron banquier Maurice de Rothschild. Désireux de trouver un ancrage politique, il « arrose » le département et parvient à se faire élire sur la liste d’Armand Fould qui sera, pour sa part et quelle que soit la nature des scrutins, régulièrement réélu jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Mais, dès 1924, les radicaux conquièrent deux sièges alors que le nombre de députés a été ramené de quatre à trois. En fait, le mouvement de bascule demeure constant puisque, après que les législatives de 1928 ont donné un avantage à la droite, celles de 1932 sont un succès radical, favorisé dans une certaine mesure par le retour au scrutin d’arrondissement majoritaire à deux tours.
à ce premier duel dont l’enjeu est la représentation du département à la Chambre des députés, se surimpose un second duel qui oppose socialistes et communistes. Dans les Hautes-Pyrénées, les socialistes de la Section française de l’Internationale ouvrière [SFIO], particulièrement faibles, avaient à peine atteint 3,5 % des voix en 1914. Or, le congrès de Tours qui s’ouvre le 25 décembre 1920 provoque l’éclatement de leur parti. La majorité des 285 adhérents, idéalisant la révolution bolchevique, première phase d’une révolution conçue à l’échelle européenne, se prononce pour l’adhésion à la Section française de l’Internationale communiste [SFIC] ou IIIe Internationale pendant que la minorité, regroupée autour de Léon Blum, garde la « vieille maison ». Dans le département, la SFIO est durement frappée par le départ de nombreux militants : selon les relevés des congrès, la fédération socialiste qui avait placé 250 cartes en 1920 avant le congrès de Tours ne comprend plus que 19 adhérents en 1921, 20 en 1923 mais 155 en 1924. Les communistes, quant à eux, conservent l’essentiel du potentiel militant : 100 en 1923, 180 en 1924 selon la trésorerie du parti 46 . Les rapports de police et les estimations préfectorales les créditent cependant d’un nombre d’adhérents qu’ils ne paraissent pas atteindre. Ainsi, selon ces sources, leurs effectifs seraient passés de 300 adhérents en octobre 1921 à 800 en août 1926 – 500 à Tarbes, 250 à Bagnères-de-Bigorre et 50 pour le reste du département 47 . Mais, au-delà des chiffres, l’existence de la SFIC devient une préoccupation constante pour les autorités si l’on en juge par le nombre et la précision des rapports qui la concernent. En 1921, les rapports de police font état de la présence, réelle ou supposée, d’envoyés « bolchevistes » qui, pense-t-on, se livrent à l’espionnage. Dès lors, au cours des années vingt, la moindre initiative communiste est étroitement surveillée, rapportée, analysée, qu’il s’agisse de la propagande antimilitariste que mènent les Jeunesses communistes en particulier en 1925 lors de la guerre du Maroc 48 , des prises de parole devant les usines, de la tenue de conférences dans le cadre d’une « école marxiste » où intervient l’instituteur Bernard Cazaubon ou de l’activité de coopératives comme « la Prolétarienne » ou « la Boulangerie coopérative ». Parfois même parvient l’écho des luttes internes lorsque Cazaubon, à la tête de la fédération mais accusé de trotskisme, est remplacé par l’ouvrier Marc Dupuy.
Cet isolement de fait de la SFIC se traduit, lors des premières élections législatives auxquelles elle est confrontée en 1924, par la tactique du « front unique » autour d’un « bloc ouvrier et paysan ». Si elle ne rassemble que 5,08 % des voix, deux bastions électoraux communistes émergent dans les deux cantons de Tarbes-Nord et de Tarbes-Sud avec un score moyen de 13 % des voix 49 . Quant aux socialistes, s’ils soutiennent les radicaux contre la droite dans le cadre du Cartel des gauches, ils sont confrontés à un véritable duel face aux communistes qui leur disputent une influence, pour l’heure bien faible, au sein de la classe ouvrière. Mais alors que ces deux partis progressent en voix en 1928 avec un avantage aux communistes, tous deux connaissent un sérieux revers électoral en 1932. En revanche, lors des municipales de 1925 et 1929, des alliances de type Cartel permettent aux socialistes de participer à la gestion de Tarbes aux côtés des radicaux, hégémoniques depuis 1912.
Or, le clivage qui a divisé la SFIO à l’issue du congrès de Tours se répercute rapidement au niveau syndical. Lors du congrès de la CGT qui se déroule en juin 1921 à Lille dans une tension extrême, les délégués des huit syndicats haut-pyrénéens représentant à peine 833 adhérents donnent une légère majorité aux confédérés, partisans de Jouhaux. Dès lors, à la rivalité SFIC-SFIO se superpose l’opposition entre deux logiques syndicales : celle de la CGT, dirigée par les militants socialistes, réformiste, revendicative tout en acceptant un certain dialogue social ; celle de la CGT-U [Unitaire] qui, dirigée par les militants communistes, entend s’inscrire dans une perspective révolutionnaire. Aussi, au cours des années 20, les mouvements sociaux sont-ils souvent l’occasion de surenchère et d’accusations réciproques entre les deux centrales. Jusqu’à ce que l’échec des dures grèves, menées par les unitaires en 1929, puis en 1930 aux Forges et ateliers des Pyrénées, provoque une période d’atonie syndicale jusqu’au Front populaire 50 .
 
Ambiguïtés et déchirements du Front populaire
Victorieux en 1932, le Cartel des gauches s’avère incapable de résoudre la crise économique et sociale qui, avec une succession de scandales, prend des allures de crise du régime. L’émeute parisienne des ligues d’extrême droite le 6 février 1934 qui révèle en France le « danger fasciste » après l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne l’année précédente et la signature du pacte franco-soviétique du 2 mai 1935 qui permet à présent aux communistes de voter les crédits militaires et de revêtir les habits des « soldats de Valmy » créent, chez...

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