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Réformer l'ENA, réformer l'élite

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Description

Nos élites ont perdu la confiance des Français. Mal préparées à défendre les intérêts français en Europe, insuffisamment formées à maîtriser les enjeux économiques qui touchent le quotidien de millions de Français, ayant perdu tout lien avec la défense et l'institution militaire, elles sont entretenues dans une approche universaliste et naïve du monde... L'auteur propose un projet de réforme de l'ENA audacieux et réaliste, ayant valeur d'exemple pour nos filières d'élites et pour notre système éducatif.

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Publié par
Date de parution 01 avril 2008
Nombre de lectures 102
EAN13 9782336260891

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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Réformer l'ENA, réformer l'élite
Pour une véritable école des meilleurs

Pierre-Henri d' Argenson
Sommaire
Questions Contemporaines Page de titre Page de Copyright Introduction Chapitre 1 - Les hauts fonctionnaires et l’Europe Chapitre 2 - Intelligence économique Chapitre 3 - Elites, armée, nation Chapitre 4 - Pour une éducation morale des hauts fonctionnaires Chapitre 5 - Si l’on faisait enfin de l’ENA une école d’élite Chapitre 6 - L’ENA ou la fabrique du socialisme d’Etat Chapitre 7 - Moderniser le concours d’entrée Chapitre 8 - Michel, 24 ans, élève virtuel Conclusion
© L’HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l’École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296052536
EAN : 9782296052536
Introduction
Les élites ont fait l’objet ces dernières années de critiques nourries, et souvent justifiées. Beaucoup des maux dont souffre la France leur sont attribués : on leur reproche d’une part une certaine incapacité à faire face aux enjeux vitaux auxquels notre pays est confronté, d’autre part un éloignement, voire une franche ignorance des attentes, des aspirations, des craintes et des problèmes que rencontrent nos concitoyens dans leur vie quotidienne. Tout ceci révèle un profond malaise de la société française, qu’il serait dangereux et irresponsable d’ignorer. Une réforme de l’élite est souhaitable, mais il faut bien reconnaître que les propositions de réformes de système sont jusque-là restées lettre morte.
La réflexion publique sur la formation des élites en France, et par réflexion publique nous entendons celle qui se fraye un chemin jusqu’à la sphère médiatique, présente depuis les soixante dernières années un caractère remarquable et pour le moins étonnant, qui est de s’être centrée presque exclusivement sur l’Ecole nationale d’administration et ses anciens élèves. La fascination des Français pour la chose publique et politique, et par la même occasion pour les hautes charges de l’administration, y est pour quelque chose. L’ENA est devenue à elle seule l’incarnation de la formation des élites à la française. En concentrant passions et critiques, elle a d’ailleurs servi de paravent aux autres filières d’élite, qui ont chacune, l’Ecole polytechnique, Sciences Po, HEC, l’Ecole normale, l’Université et d’autres, évolué à leur gré, et poursuivi leurs propres objectifs et réformes pratiquement hors du débat public. Quand débat il y eut, ce fut essentiellement autour d’un seul sujet : celui de la sélection, toujours contestée, jugée trop élitiste et pas assez ouverte aux minorités ou aux catégories sociales défavorisées.
Cette concentration des réflexions et critiques sur l’ENA s’est traduite par un foisonnement de rapports officiels traitant de sa réforme, dont pratiquement aucun ne peut se vanter d’avoir été concrétisé, mis à part quelques bribes et morceaux dissimulés sous un vernis d’agitation et de propagande. Il faut dire que cette fixation a conforté le caractère politique des projets de réforme de l’ENA : tout changement pouvant apparaître comme une remise en cause du pouvoir en place, aucun gouvernement n’a souhaité s’y atteler sérieusement.
L’ENA reste aujourd’hui au cœur de la représentation que l’on se fait des élites françaises, chez nous comme à l’étranger. Il est constant que lorsque les Anglo-saxons s’attachent à décrire notre système d’élites, ils s’appuient sur l’exemple de l’ENA pour en révéler les caractères, y compris lorsqu’ils cherchent à décrire la culture managériale du secteur privé. La dichotomie public-privé est en effet sur ce point peu significative en France : les cadres du privé brocardent d’autant plus volontiers les défauts de l’ENA et de la haute fonction publique qu’eux-mêmes fonctionnent globalement de la même manière : l’encadrement supérieur des entreprises françaises peut-il se vanter d’être moins rigide qu’au sein de la haute fonction publique ? L’ENA révèle en effet de manière caricaturale ou exemplaire les traits dominants de notre système élitaire et de sa culture. Puisque tels sont la sensibilité des Français et l’aspect de notre débat public, nous en prenons ici notre parti : c’est pourquoi notre réflexion sur les élites portera de manière privilégiée (mais non exclusive) sur l’ENA, en affirmant dès à présent qu’à travers elle, c’est bien l’ensemble des élites qui sont concernées par les idées et les principes que nous défendons.
Que prétendons-nous apporter de plus à l’empilement de projets bâtis autour d’une institution qui semble avoir fait l’objet de toutes les études et de toutes les controverses ? Quel est l’enjeu d’une nouvelle réflexion et d’un nouveau projet de réforme ?
L’ENA arrive aujourd’hui au moment le plus important de son histoire, en raison de la mutation de l’élite républicaine à laquelle nous assistons depuis une dizaine d’années, et qui apparaît de plus en plus visible. Cette mutation se traduit par le déclin de la place des énarques dans les sphères du pouvoir et par leur remplacement (partiel) par une nouvelle génération plus mélangée, composée d’avocats, de grands élus locaux, de patrons d’entreprises. Cette mutation n’a rien que de très naturel : elle ne fait qu’accompagner les grandes transformations économiques (privatisation de l’économie) et politiques (décentralisation) que la France a connues depuis les années 1980.
Or on observe à la faveur de ce changement un phénomène de délaissement et de désintérêt pour l’ENA de la part du monde politique, qui a deux origines : une volonté implicite ou explicite de déclassement de l’ENA, autrement dit de suppression par pourrissement de l’institution (dont l’éloignement à Strasbourg n’a constitué que l’un des avatars) ; et un abandon par fatigue de ne jamais arriver à réellement réformer cette école autrement qu’à travers des bricolages, comme cela a été le cas pour le changement de scolarité opéré en 2006. Bien sûr, d’aucuns se réjouissent de cette situation, croyant voir se profiler la déconfiture d’une haute fonction publique honnie et peut-être bientôt vaincue.
Nous répondons d’entrée de jeu la chose suivante : non seulement l’ENA ne disparaîtra pas, mais l’un des plus grands dangers que court la France est de croire qu’elle pourra retrouver sa place en tête des grandes nations sans une haute fonction publique à la hauteur de ses ambitions.
L’ENA ne disparaîtra pas, car l’ENA a toujours existé, c’est-à-dire que le pouvoir en France a toujours généré un système de sélection, de formation et de canalisation de ses élites vers les postes du pouvoir, à travers une filière exclusivement dédiée à cet objet. L’ENA n’est que la forme moderne donnée au moyen de sélection des élites publiques, qui est une part intégrante et permanente de tout système politique, et que l’on retrouve dans tous les Etats ou organisations similaires. C’est pourquoi nous récusons la question même de savoir s’il faut ou non supprimer l’ENA : elle n’a aucun sens. Elle a simplement pour effet de cantonner habilement les termes du débat dans un cadre non pertinent et confortablement limité à un affrontement à peine politique, en réalité bien convenu, rhétorique et propre à satisfaire les salons parisiens. Que la haute fonction publique ait démontré au cours des trente dernières années sa difficulté voire son incapacité croissante à faire face aux grands défis de notre temps (dette publique, flux migratoires, mondialisation, privatisation de l’économie), cela est indiscutable, mais ne démontre qu’une seule chose : que la sélection et surtout la formation des élites publiques doit être repensée, non pas en termes de compétences techniques, mais de projet : qu’attendons-nous de notre élite ? Quelle mission voulons-nous lui confier? C’est là que doit porter l’effort de réflexion et de réforme. En revanche, demander la suppression de l’ENA est aussi vain que demander la suppression de la pauvreté, de la richesse ou du pouvoir. Sans méconnaître ni nécessairement rejeter les arguments des deux parties qui défendent régulièrement la suppression de l’ENA, nous récusons la philosophie qui les sous-tend : d’un côté celle des tenants d’un anti-étatisme et d’un anti-élitisme traditionnels et de l’autre celle des contestataires passés par le système qui en font un commerce idéologique ou électoral, ce qui ne les empêche généralement pas de profiter de leur retraite de haut fonctionnaire le temps venu.

Nous défendons ici la continuité de l’existence d’une école nationale d’administration, et nous défendons d’ailleurs son nom : ni « Ecole européenne de gouvernance », telle qu’elle s’est ridiculement renommée en sous-titre depuis 2005, ni « Ecole des services publics », comme le souhaitait François Bayrou. La force des institutions réside dans leur capacité à s’adapter, mais également à durer sous la même bannière, à acquérir une aura et une ancienneté qui confèrent aujourd’hui à Polytechnique, Sciences-Po ou Saint-Cyr le prestige dont elles jouissent. L’ENA n’est pas une école de circonstances, qui aurait duré au-delà de son objet. Les conditions entourant sa création en 1945 ont ouvert une fenêtre de tir, d’ailleurs très réduite, pour mettre en œuvre une réforme dont les grands traits avaient été dessinés avant la guerre, et non pas en fonction de la guerre. Nul ne songerait aujourd’hui à demander la suppression de la Cour des comptes, des préfets ou du Conseil d’Etat au seul prétexte que les conditions qui ont présidé à leur création par Napoléon Bonaparte ont changé.
En outre, se désintéresser de la formation de la haute fonction publique est le plus sûr moyen pour la France d’accentuer son déclin. La qualité de la haute administration est un gage de puissance sur la scène internationale et il n’est pas un pays dont la haute administration soit délaissée qui puisse rayonner à l’échelle internationale. La faillite des élites reste à ce jour l’explication historique la plus pertinente pour comprendre le cheminement de la France vers la défaite de 1940, réitérant d’ailleurs en cela celui ayant mené à la défaite de 1870. Il n’est pas de crise en France qui n’ait débouché sur une refonte de notre système d’élites publiques, parce que l’on a toujours considéré, à juste titre, que c’est là que résidait la source principale de grandeur et de déclin d’un pays qui a bâti sa force sur les capacités de rayonnement de sa haute administration, sous l’Ancien régime comme sous la République. C’est d’ailleurs une illusion de croire que l’Etat serait plus efficacement géré en faisant un large appel à un recrutement du secteur privé et de la société civile, qui ne pourvoiront jamais qu’à des appels ponctuels et ciblés. Si la France a encore l’ambition de façonner le monde qui vient et d’y conserver sa liberté, elle doit en prendre les moyens et cela doit commencer par la réforme de son système d’élites publiques. Il nous faut enrayer une faillite des élites que pour de mauvaises raisons on laisse se consommer. C’est pourquoi l’ENA doit retrouver l’ambition de recruter et surtout de former les meilleurs, et c’est le sens du projet de réforme que nous proposons ici.
Peu importe que les hauts serviteurs de l’Etat soient issus de l’ENA ou d’un système portant un autre nom : ce n’est pas la défense de l’ENA en tant qu’école qui nous occupe ici, mais la formation des hauts fonctionnaires, et nous croyons qu’une école nationale d’administration est parfaitement apte à remplir cette mission. Nous ne voulons pas recréer une énarchie, mais replacer au cœur de la formation des hauts fonctionnaires l’excellence humaine, morale et professionnelle, qui corresponde à la mission que leur a confiée la nation.

Il n’est certes pas facile de se dégager des controverses traditionnelles sur l’ENA, qui se sont concentrées sur deux dimensions conjointes de l’Ecole : d’un côté elles ont dénoncé le système de pouvoir issu de la répartition des énarques aux postes clés de la haute administration et d’une partie de l’économie (la critique externe) ; d’un autre côté, elles se sont acharnées contre la voie d’accès à ce système de pouvoir, à savoir le concours d’entrée et le classement de sortie (la critique interne).
Le reste des critiques restent « autorisées », c’est-à-dire qu’elles reprennent de manière incantatoire et répétitive des réalités constatées par tous les anciens élèves : l’esprit de conformisme et de mimétisme qui y est enseigné, l’absence de projet pédagogique, l’arbitraire des notes, la longueur excessive de la scolarité, etc. Autant d’éléments qui doivent être bien entendus traités, mais ils ne sont point la maladie, ils n’en sont que les symptômes.
Le rappel rituel de ces critiques semble d’ailleurs avoir atteint un degré de fossilisation au moins aussi élevé que leur objet même, si bien qu’une véritable réforme de l’ENA représenterait un traumatisme puissant pour des contempteurs soudain privés de leur matière.
Il est à noter que leur récurrence, loin d’avoir contribué à faire progresser réflexions et réformes, a au contraire eu pour résultat de cantonner la réflexion sur la réforme de l’ENA, et plus généralement des élites, dans un champ restreint, connu, et finalement aussi rassurant et sécurisé que possible pour les tenants du système. Il y a aujourd’hui comme l’accomplissement d’un rituel dans la critique de l’ENA, chacun s’exprimant dans un rôle convenu.
En réalité, si l’ENA n’a jamais su ni voulu se réformer, c’est parce qu’elle s’est très rapidement intégrée au système administratif qu’elle irriguait, au lieu d’en rester séparée, du moins suffisamment distante. Et c’est finalement l’administration qui a façonné l’ENA selon ses volontés, ses attentes et surtout ses vices, les vicissitudes de l’Ecole reflétant celles de toute la haute fonction publique, voire de la fonction publique en général. Les fils ont fini par engendrer la mère. On rappelle toujours que la création de l’ENA devait initialement s’accompagner d’une grande réforme de l’administration qui n’est jamais venue. L’ENA s’est donc alignée sur les caractères de l’administration, si bien que l’on a fini par admettre qu’il n’était pas possible de réformer l’ENA avant d’avoir réformé l’administration.
Or à l’origine, si l’on en croît les conceptions du général De Gaulle et de Michel Debré, l’ENA devait être une sorte de Saint-Cyr de l’administration, à la fois école de formation supérieure et d’application. Elle a très rapidement échappé à ses concepteurs pour devenir un outil de sélection et de classement de hauts fonctionnaires absorbés dès la préparation du concours dans un système fonctionnant par goulots successifs d’étranglement de tous les traits de l’intelligence et de la personnalité n’ayant pas pour fonction d’œuvrer au maintien des structures et des mentalités existantes. D’Ecole nationale d’administration, elle est devenue l’Ecole nationale de l’administration.
Toute la réflexion sur la réforme de l’ENA en a été faussée très rapidement, parce qu’elle a intériorisé ce lien entre l’ENA et l’ensemble de la fonction publique. Elle n’a même plus pensé à le questionner. Les réformes de l’ENA se sont voulues des réformes de l’administration à l’échelle de l’ENA, ou au travers de l’ENA. Elles étaient donc vouées à l’échec (mais peut-être était-ce le vœu secret de leurs auteurs ?), car elles associaient l’ENA à l’ensemble de la haute fonction publique.
C’est ainsi que les réflexions n’ont jamais porté que sur le concours, le classement et le caractère plus ou moins généraliste ou interministériel de la scolarité, c’est-à-dire autant de segments de la carrière et de la vie administrative. L’idée s’est donc installée qu’au fond il était inutile de réformer l’ENA et que les réformes devaient suivre plutôt que précéder les évolutions plus générales de la fonction publique. La dernière réforme en date de l’ENA, intervenue en 2006 et que nous détaillerons au fil de notre réflexion, ne saurait ainsi porter le nom de réforme, car elle n’a l’ambition que d’adapter l’Ecole, mal et seulement en surface, à certaines évolutions extérieures. Or une véritable réforme doit porter l’ambition non pas d’adapter, c’est-à-dire de réagir à une évolution, en l’occurrence l’Europe et la décentralisation, mais de créer à nouveau. Ce n’est pas parce qu’on modifie sa scolarité qu’on réforme l’Ecole, mais seulement si on lui donne un projet nouveau. Nous défendons ici l’idée que la réforme de la formation des élites doit être un préalable indispensable à la réforme de la fonction publique, qui sinon ne viendra pas. C’est par les élites que se réforme un système, parce qu’un système ne se réforme jamais tout seul.

De quels grands maux souffre l’ENA aujourd’hui qui l’empêche de donner la pleine mesure d’une haute fonction publique digne des enjeux que doit affronter notre pays ?
Nous verrons pour commencer que les hauts fonctionnaires sont insuffisamment préparés à l’Europe, malgré la réforme de 2006, faute d’être invités à comprendre son fonctionnement réel et non rêvé, et faute d’objectifs à défendre et en particulier le plus fondamental, l’intérêt de la France ; qu’ils ne sont pas formés à maîtriser les enjeux économiques qui touchent pourtant le quotidien de millions de Français ; qu’ils ont perdu tout lien avec la défense et l’institution militaire, et contribuent par là au délitement du lien armée-nation ; qu’ils continuent, à l’instar de nos élites en général, d’être entretenus dans une approche universaliste et naïve du monde qui n’est pas à la mesure des menaces d’aujourd’hui, et qui constitue à bien des égards une trahison de la mission que les Français leur ont confiée ; que l’ENA n’est pas l’école d’élites qu’elle prétend être faute d’une formation digne de nom et d’un véritable esprit d’élite, qui est fait d’excellence et d’humilité ; que le projet pédagogique actuel brille par l’absence de toute formation morale, c’est-à-dire tout simplement humaine. Et ce ne sont là que quelques aspects.
Le présent essai a pour ambition de présenter un projet qui réponde à l’ensemble de ces travers, qui seront abordés dans leur dimension politique, et dont nous pensons que certains, beaucoup sûrement, imprègnent à divers degrés l’ensemble de notre système élitaire. Ce n’est pas un catalogue de critiques qui nous intéresse ici, mais comprendre les fondements politiques et philosophiques de ceux des choix négatifs qui président depuis trop longtemps au fonctionnement de l’ENA, afin de donner une véritable chance aux idées que nous défendons. C’est vers le projet originel de l’ENA, celui de la pensée et de l’œuvre créatrice du général De Gaulle et surtout de Michel Debré que nous nous tournons pour redonner à l’Ecole les fondements dont elle a besoin pour renaître, mais c’est à l’avenir de la France et de son Etat que nous pensons pour l’engager dans la voie de la réforme.
Ce que nous proposons ici, c’est essentiellement un nouveau projet de formation des futurs hauts serviteurs de l’Etat. Par là nous entendons avant tout le projet pédagogique qui doit présider à la formation du caractère, des compétences et des qualités morales du futur serviteur de l’Etat, pour l’accomplissement de sa mission future, et en tenant compte du lien qu’il doit toujours conserver avec la vie de la nation. De tous les projets proposés par le passé sur la réforme de l’ENA, aucun ne s’est sérieusement attaché aux questions essentielles qui devraient présider à une telle réflexion : quelle sorte de serviteur de l’Etat voulons-nous former ? Quel projet pour la France, pour l’Europe, doit-il porter? A quelles menaces doit-il être préparé ? Comment lui inspire-t-on le sens et la portée de sa mission ? Quelles qualités fondamentales voulons-nous lui inculquer? Quel exemple doit-il offrir de lui-même au reste des Français ? Quelle éducation morale voulons-nous lui donner ? Quelles compétences doit-il acquérir ? Par quels moyens assure-t-on la réussite d’une telle formation ? Les questions relatives au concours d’entrée et au classement de sortie, qui ont accaparé la réflexion sur l’ENA, seront certes traitées, car elles sont importantes, mais elles doivent être subordonnées à ce questionnement, qui doit mener à ce que le contenu de la formation à l’ENA soit construit en fonction de la finalité du projet porté par les hauts fonctionnaires. Là est l’essentiel.
Si nous avons choisi la forme de l’essai, plutôt que celle d’un rapport voué aux oubliettes, c’est que nous avons la conviction que la formation des hauts fonctionnaires n’intéresse pas seulement l’Etat lui-même: il intéresse au premier chef les Français, qui ont le droit de juger de la manière dont sont formés les hauts fonctionnaires qui sont à leur service. L’Etat, dans ce domaine, n’est pas libre de se contenter du médiocre, parce que son élite reçoit son mandat de la volonté populaire, qui est un mandat vital. Dans un contexte de crise des rapports entre le peuple et ses élites, ces dernières feraient bien de s’en souvenir.
C’est pourquoi, à travers et au-delà de l’ENA, nous tenterons de répondre à la question qui embrasse toutes les autres, et dont nous voulons qu’elle donne à notre réflexion sa portée ultime : quelle sorte d’élites voulons-nous pour la France aujourd’hui et demain ?
Chapitre 1
Les hauts fonctionnaires et l’Europe
« Messieurs les Anglais, tirez les premiers !... »
Comte d’Anterroche, bataille de Fontenoy

L’Europe constitue un enjeu majeur pour la France, et c’est pourquoi elle sera la porte d’entrée de notre réflexion sur la réforme des élites françaises. C’est en effet au sein des institutions européennes que se prennent aujourd’hui nombre de décisions qui engagent l’avenir des Français. La France traverse pourtant un véritable malaise européen, comme si nous ne trouvions plus notre place dans cette construction européenne qui nous est de plus en plus étrangère. Nos élites, intellectuelles, économiques, et politiques, continuent malgré tout de vouer un véritable culte à l’idéal européen, sans voir que l’Europe a changé. II est temps que notre élite, et pour commencer les hauts fonctionnaires français en charge de la politique européenne de la France, portent un autre regard sur une Europe qui est en passe de nous échapper complètement.
Avant d’être un idéal prometteur, l’Europe est d’abord un champ de bataille : les guerres d’influence qui se livrent à Bruxelles mettent face-à-face des acteurs aux intérêts profondément divergents, déterminés à retirer le maximum de gains du jeu communautaire. Les hauts fonctionnaires français sont en première ligne dans la conduite des affaires européennes de la France : sont-ils bien armés pour mener des combats dont l’issue détermine la place de notre pays dans une aventure collective qui nous est de plus en plus étrangère ? Sont-ils bien préparés à l’Europe réelle ? Comment devraient-ils y être préparés ? La réponse à ces questions est de nature politique, car le sens de la mission confiée aux hauts fonctionnaires français dans le système européen dépend de la façon dont l’on conçoit la place de la France dans l’intégration européenne, une place qui fait l’objet de vifs désaccords idéologiques. Or seule une approche pragmatique et lucide du fonctionnement de l’Europe permettra à notre élite de mériter à nouveau la confiance des Français dans leur conduite des affaires européennes.

La France a perdu l’Europe
Partons d’un premier constat : la France a perdu le contrôle de l’Europe. Les craintes du général De Gaulle étaient parfaitement fondées : ce sont les Britanniques qui sont les maîtres du jeu à Bruxelles. Ils sont aujourd’hui les plus puissants et les plus fins manœuvriers de la Commission européenne, des lobbies, du processus décisionnel, de la culture politique, économique et juridique, et bien sûr linguistique des institutions européennes. Depuis les vingt dernières années, ils travaillent sans relâche à faire l’Europe selon leurs vues, pour leur économie, et selon leurs règles du jeu. Nos succès ne sont que leurs concessions. Si ce constat peut paraître brutal, voire excessif, c’est parce que l’on n’ose reconnaître publiquement l’échec que cette situation représente pour la diplomatie française.
Deuxième constat: une majeure partie de l’élite administrative française ne considère pas cette perte de contrôle comme un échec, mais comme le signe heureux de l’européanisation de la France, dont la progression devrait s’apprécier à l’aune des sacrifices consentis sur l’autel européen. Moins la France est écoutée à Bruxelles, plus nous devrions nous réjouir de notre capacité à faire prévaloir le bien-être européen sur nos égoïstes intérêts nationaux. Il règne en effet une véritable « eurolâtrie » au sein de nos élites, qui regardent l’idée européenne, qu’elles supposent parfaitement incarnée par la Commission européenne, comme un nouvel horizon idéologique où sont projetés tous nos mythes nationaux en perdition : elles sont d’autant plus portées à y croire au niveau européen qu’elles déplorent leur disparition au niveau national. Dans ce contexte, il est devenu politiquement très incorrect de s’interroger sur les bienfaits réels de l’Europe ou sur la manière d’y retrouver notre influence, pas seulement au profit de nos grandes idées, mais surtout de notre économie, de nos emplois, de notre culture politique et juridique, et de nos aspirations, tout simplement.
Cette perte d’influence de la France, dont les médias font régulièrement état, n’est pourtant pas simplement dommageable pour l’égo de l’Etat français : elle explique aussi dans une large mesure la coupure croissante entre les élites, l’idée européenne et le peuple français, qui a débouché sur le non au référendum du 29 mai 2005 1 . L’Europe à l’anglo-saxonne que nous connaissons aujourd’hui ne se contente pas de bouleverser certaines de nos conceptions, elle heurte très concrètement nos intérêts directs, c’est-à-dire notre économie, nos emplois, notre capacité d’influence. Aucune analyse économique sérieuse et objective (y en a-t-il ?) n’a été menée sur cette question, parce qu’il y a fort à parier que le résultat serait effectivement politiquement cruel, l’Europe réelle n’étant pas au quotidien aussi bénéfique que l’Europe idéale que l’on ne cesse de promettre. Si la question du « patriotisme économique européen » a d’abord été posée en France, c’est parce que l’Europe ouverte, l’Europe marché global, est bien plus favorable à l’économie de services qu’est la Crrande-Bretagne qu’à l’économie encore industrielle et agricole qu’est la France : la réaction virulente de certains de nos partenaires européens à cette proposition française formulée en 2006 par Dominique de Villepin donne la mesure des intérêts économiques enjeu.
A partir de ce constat, trois attitudes sont possibles : soit nous courbons la tête, en faisant notre mea culpa sur l’inadaptation du système français, sur la nécessité d’entrer dans la mondialisation en nous pliant à l’ordre (faussement) libre-échangiste anglo-saxon ; soit nous adoptons une attitude purement et inutilement défensive, essayant de conserver nos « acquis sociaux » tous azimuts et nos déficits publics ; ces deux solutions ayant pour point commun de n’avoir aucunement la volonté d’avoir prise sur les dérives de la machine européenne, mais simplement de les accepter ou de les refuser en bloc ; soit enfin nous avons l’ambition de reprendre la main, c’est-à-dire d’investir à nouveau dans la maîtrise d’une intégration européenne qui nous échappe aujourd’hui complètement, pour faire en sorte que l’intérêt général européen soit aussi l’intérêt français. Car l’intérêt général européen, ce n’est pas le fruit d’un consensus bienveillant entre vingt-sept pays membres discutant amicalement autour d’une grande table ronde, c’est le compromis imposé par le plus fort, et nous sommes aujourd’hui dans le camp des vaincus.

Former les hauts fonctionnaires à l’Europe : oui, mais comment ?
Dans cette guerre d’influence qui se joue au niveau européen (rappelons que les services secrets britanniques sont bien plus présents que les nôtres à Bruxelles), la formation et le suivi de la carrière des hauts fonctionnaires constitue un enjeu déterminant. Il n’existe en effet que deux manières de préparer un haut fonctionnaire français à l’Europe : la première est de favoriser son européanisation, c’est-à-dire sa faculté de penser et de se comporter comme un fonctionnaire européen. C’est la ligne choisie actuellement en France, et c’est le sens de la dernière réforme en date de l’ENA, qui s’est accompagnée d’un changement de nom imposé par son directeur en 2005 : l’ENA porte désormais le sous-titre un rien prétentieux mais surtout ridicule d’ « Ecole européenne de gouvernance » (l’ENA n’est ni une école européenne, ni une école de gouvemance). Dans le schéma choisi, l’idée même de préparer les futurs hauts fonctionnaires français à l’Europe (c’est-à-dire leur apprendre à maîtriser ses leviers décisionnels) est suspecte d’euroscepticisme, aussi le sens de cette « préparation » aux institutions européennes reste volontairement non défini. Il revient à chaque élève de choisir sa propre approche de la chose européenne, mais à aucun moment ils ne seront explicitement invités à comprendre les rouages des institutions européennes dans l’optique d’une meilleure défense des intérêts français, contrairement à leurs homologues britanniques. Une telle perspective les conduirait à d’affreux réflexes nationalistes, là ou seule l’abnégation et le sacrifice des intérêts de la France dussent être à même de faire progesser l’Europe. Voilà en résumé pour la pratique actuelle, et nous montrerons qu’elle repose non seulement sur une approche archaïque et faussée de l’intégration européenne, mais qu’elle risque in fine de la desservir.
Nous défendons ici la seconde manière de préparer un haut fonctionnaire à l’Europe, à savoir qu’un élève de l’ENA est un futur haut fonctionnaire français, appelé avant tout à défendre intelligemment les positions et l’influence françaises en Europe, et à façonner l’Europe elle-même selon nos ambitions, afin de sortir d’une attitude défensive qui ne donne aucun résultat sur le long terme. En aucun cas il ne s’agit ici d’une approche antieuropéenne, ou même simplement utilitariste, mais d’une approche réaliste, fondée sur l’appréciation de la construction européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui et non telle qu’on pourrait la souhaiter idéalement - seule à même de garantir à long terme la pérennité de la construction européenne.
Disons tout de suite quelques mots du système britannique : la haute fonction publique du Royaume-Uni est recrutée via le système du fast stream , qui comporte une voie externe et une voie interne. Après le concours d’entrée, la scolarité est dominée par les « stages », en réalité plutôt un apprentissage (les élèves n’y ont pas le statut de stagiaire, inconnu en Grande-Bretagne, mais de fonctionnaires juniors ) et se termine par le recrutement des jeunes fonctionnaires par les ministères, selon un processus apparenté au secteur privé, qui ignore le système français du classement de sortie.
Au sein du fast stream existe une voie d’élite, sur laquelle le Foreign Office a la haute main : c’est le European fast stream , au sein duquel sont sélectionnés chaque année une quinzaine de hauts fonctionnaires appelés à effectuer une partie de leur carrière à Bruxelles (l’équivalent de nos « experts nationaux détachés »). Si l’on voulait comparer avec l’ENA, c’est comme si les élèves sortis dans la « botte » du classement, au lieu de choisir le Conseil d’Etat ou l’Inspection des Finances, choisissaient un poste à Bruxelles. L’ « Ecole européenne de gouvernance » a donc encore des leçons d’Europe à prendre auprès de ceux que les élites françaises traitent volontiers de méchants eurosceptiques.
Il va sans dire que les hauts fonctionnaires britanniques détachés au sein des institutions européennes « maintiennent une étroite relation de travail avec leur représentation permanente et avec leur administration d’origine, contrairement à leurs homologues français », comme le reconnaît pudiquement le rapport 2006 du Conseil d’Etat consacré à l’Europe 2 . Il n’est pas sûr que cette « étroite relation de travail » corresponde exactement à l’idéal éthéré de nos chevaliers blancs de la cause européenne : il s’agit ni plus ni moins que de l’un des vecteurs les plus efficaces d’un processus de mainmise et d’influence des Britanniques sur la Commission européenne, processus ouvertement assumé, et qui leur permet de proposer directement et subtilement, tout au moins de connaître en amont, de nombreuses législations européennes que les Français découvriront des mois plus tard, et qu’ils ne pourront modifier qu’à la marge (marge de politesse diplomatique d’ailleurs généralement prévue à l’usage des benêts que nous sommes). C’est douloureux à entendre ? Bienvenus dans l’Europe réelle.

L’Europe réelle contre l’Europe mythique
Cette Europe réelle, justement, quelle est-elle ? Nos élites s’arrêtent généralement à la version institutionnelle, telle qu’on peut la trouver dans les documents officiels décrivant l’Europe : « la Commission européenne est le vecteur de l’intérêt général européen, le Conseil et le Conseil européen expriment les approches des Etats membres, le Parlement européen incarne la légitimité des peuples, enfin la Cour de Justice des Communautés européennes assure le respect du droit pour l’application des traités. » 3
On pourrait qualifier cette approche de légitimiste, dans la mesure où elle attribue à chaque institution le rôle qui lui est officiellement dévolu. Le problème est que cette description est généralement prise pour argent comptant, par ignorance, ou par idéologie euro-fédéraliste.
Voici donc une version plus proche de la réalité, connue certes de beaucoup, mais le plus souvent ignorée : la Commission européenne est un acteur politique qui cherche à maximiser son poids et ses compétences tout en restant très perméable aux influences concurrentes des Etats membres ; le Conseil de l’Union européenne et le Conseil européen incarnent autant la légitimité des peuples que le Parlement européen, qui est également un acteur politique cherchant à maximiser son positionnement et ses compétences face aux autres institutions ; enfin la Cour de Justice des Communautés européennes est un acteur politique qui fait preuve d’un activisme juridique constant visant à promouvoir sa vision supranationale de l’intégration européenne.
Déroulons le fil de notre Europe réelle, acteur par acteur, en commençant par la Commission européenne. L’agenda politique d’un Commissaire européen peut être schématiquement divisé en trois parties : récupérer les meilleurs dossiers au sein de la Commission et sans cesse proposer de nouvelles législations pour asseoir son poids et sa visibilité politique interne et externe ; défendre discrètement mais sûrement les intérêts de son Etat membre d’origine, afin notamment de s’assurer d’un retour glorieux ; travailler à l’élargissement des compétences de la Commission européenne au détriment des Etats membres, un travail pour lequel le commissaire n’est généralement qu’un porte-parole de sa direction générale (c’est la partie presque inconsciente de son travail). Le pouvoir au sein de la Commission appartient aux directeurs généraux des grandes directions générales : les Français ont d’ailleurs sans surprise été totalement écartés des directions générales les plus importantes lors du dernier mouvement de directeurs en 2005 (il ne leur reste que l’agriculture). Les directions générales possédant l’expertise sur des sujets qui peuvent atteindre une grande complexité, elles sont en mesure d’orienter les commissaires européens vers les choix politiques qui ont leurs préférences : les cabinets des commissaires, composés au maximum d’une dizaine de membres, n’ont ni le temps ni les moyens de remettre en cause les orientations des services, et de nombreux dossiers arrivent ainsi sur la table du commissaire avec des conclusions déjà tirées et prêtes à signer. Le clivage entre le commissaire et sa direction générale est d’autant plus marqué que les services sont physiquement séparés des cabinets, et que les rencontres entre commissaires et directions générales se font sur un mode relativement solennel et à un rythme peu élevé. Pour les Etats-membres, la clé de l’influence ne se situe donc pas essentiellement au niveau de leurs commissaires, mais bien des directions générales, ce qu’ont parfaitement compris les Britanniques. S’il en est ainsi, c’est parce que les fonctionnaires de la Commission sont pour la plupart des fonctionnaires européens de carrière : ils doivent leur ascension à l’Europe. Rétifs à toute autocritique, ils ont développé un complexe de citadelle assiégée, et voient dans tout projet de réforme de la Commission un outil de lutte des Etats membres contre l’élargissement de ses compétences 4 . Leur conception de l’intérêt général européen est très simple : constitue l’intérêt général européen toute législation qui permet d’accroître les compétences de la Commission européenne au détriment des autres institutions européennes et des Etats-membres. Il faut bien avoir conscience de cette donnée fondamentale de l’activité normative de la Commission européenne : il n’est pas un dossier, pas une proposition de législation venant d’elle, qui n’ait pour objectif un accroissement, même minimal, de ses compétences. La Commission européenne a un comportement d’agence : elle travaille essentiellement à l’édification de son influence politique, notamment contre le Conseil de l’Union européenne, en association avec la Cour de Justice des Communautés européennes et souvent le Parlement européen. Ceci étant dit, il ne faut pas voir le jeu politique européen comme une lutte entre Commission et Etats membres : bien au contraire, il s’agit plutôt d’une lutte entre Etats membres utilisant la Commission comme source de législation ; la vraie bataille serait plutôt pour la maîtrise de la Commission. Les Etats sont en effet les premiers « demandeurs » de législations communautaires, non pas tous en même temps, mais plutôt en tant que coalitions d’Etats partageant des intérêts communs : la Commission en tire au passage le meilleur profit, en prélevant en quelque sorte son « tribut » en termes d’accroissement de ses compétences 5 . Susanne Schmidt 6 a parfaitement identifié la capacité de la Commission à utiliser à la fois le temps dont elle dispose (n’étant pas soumise aux échéances politiques nationales) et les acteurs institutionnels, pour faire avancer ses propres pions : elle identifie tout d’abord les Etats-membres susceptibles d’être opposés à une législation, et les cible un à un (avec l’aide de la Cour de Justice) jusqu’à ce que ces mêmes Etats deviennent demandeurs d’une législation européenne. L’exemple type donné par Susanne Schmidt est la libéralisation des services aéroportuaires, à laquelle sept Etats étaient initialement opposés. La Commission a cassé un par un les monopoles nationaux à partir de 1990, jusqu’à permettre en 1995 l’adoption d’une directive demandée par une majorité de pays, puisqu’ils y avaient désormais intérêt, ayant adopté des réformes qui les rendaient vulnérables à la concurrence en l’absence de législation européenne.
Le déclin de l’influence française au sein de la Commission européenne est criant : on pourrait ne pas s’en inquiéter si la Commission était une institution authentiquement sourde aux influences nationales. Ce n’est évidemment pas le cas : si la Commission se comporte globalement en tant qu’acteur politique européen, les législations qu’elle propose et les politiques qu’elle défend ne sont pas neutres au regard des intérêts nationaux. La Commission européenne est en effet très perméable à l’influence des Etats et des lobbies de toutes sortes, et ce sont les plus malins et les plus actifs qui emportent la mise au niveau du contenu des politiques proposées. Beaucoup de commissaires européens sont d’ailleurs quotidiennement en rapport avec la Représentation permanente de leur pays d’origine. Certains pays utilisent directement les fonctionnaires de la Commission comme points d’entrée pour influencer ou directement proposer des législations communautaires. Il est donc essentiel pour la France de reprendre pied au sein d’une institution qui ne lui plus spontanément favorable, tout simplement parce qu’elle est le théâtre d’une guerre d’influence permanente que nous avons pour le moment perdue, nous verrons pourquoi.
L’action du Parlement européen est comparable à celui de la Commission en termes de comportement d’agence : il mène une guerre permanente d’accroissement de ses compétences vis-à-vis de la Commission et des Etats-membres, et on peut dire que dans ce domaine, il a obtenu de réels succès, si bien que le Parlement européen est aujourd’hui un acteur politique influent, que les Français ont également négligé.
Contrairement à ce que laisse entendre le discours usuel, le Conseil de l’Union européenne est aussi et même plus porteur de la légitimité des peuples que le Parlement européen. Tout comme pour les autres institutions, les Britanniques ont placé leurs hommes aux meilleures places au sein du Conseil, notamment au Secrétariat général, chargé de la représentation extérieure de l’Union européenne.
La Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE), loin de l’arbitre neutre, impartial et aveugle des contes de fée pour le club Mickey des amis de Jean Monnet, est un organe militant, allié objectif de la Commission dans son combat pour une intégration européenne par érosion des compétences des Etats. L’activisme de la CJCE et sa contribution politique à l’intégration européenne sont désormais bien connus et ont fait l’objet de nombreuses études (et tensions). Pourtant, l’approche naïviste (mais surtout négligente) vis-à-vis de cette institution stratégique reste persistante.
Les Etats-membres sont les acteurs les plus paradoxaux, en apparence, du système européen. Leurs stratégies reposent généralement sur un double fondement : une composante structurelle, qui détermine les orientations de long terme (par exemple : l’attachement des petits pays à une Europe fédérale qui démultiplie leur influence ; l’attachement des pays « atlantistes » à leur relation avec les Etats-Unis ; etc.) ; et une composante conjoncturelle, qui dépend essentiellement de l’état de la politique nationale (utilisation de l’Europe comme forum de promotion médiatique ; dénonciation de la Commission comme bouc émissaire pour certaines politiques qui mécontentent, etc.). Les Etats sont en ce sens les premiers acteurs de l’Europe, mais ce sont des acteurs isolés : l’addition de leurs comportements individuels ne rend pas compte de la marche générale de l’Europe, qui n’est pas simplement une caisse de résonance des intérêts qui s’y confrontent.
Quelques mots enfin des acteurs les plus actifs et les plus discrets du système : les lobbies, groupes d’intérêts régionaux, commerciaux, industriels, religieux, Etats et services secrets étrangers et leurs faux nez, etc. Ce sont probablement les premiers défenseurs de l’Europe, qui historiquement leur a permis des avancées considérables qu’ils n’auraient jamais obtenu dans chaque pays pris individuellement, face à des traditions politiques nationales souvent rétives aux pressions minoritaires, et plus méfiantes vis-à-vis des pressions étrangères de toutes natures.
Que cherchons-nous à montrer à travers ce très court portrait des principaux acteurs de l’Europe ? Simplement que les institutions européennes ne sont pas les figurines désincarnées des dépliants pour touristes, mais des acteurs politiques qui cherchent chacun à maximiser leur influence, leur positionnement, et leurs intérêts, et ce en toute occasion (ceci ayant été abondamment décrit par les observateurs et chercheurs anglo-saxons, dont les gouvernements ont su tirer toutes les conséquences). La contribution de « l’idéal européen » à la construction européenne doit être bien remise à sa place, c’est-à-dire plutôt en fin de liste. Ainsi va le monde, et cela ne rend pas la construction européenne indésirable pour autant. Cela signifie simplement qu’il n’y aura pas d’Europe pérenne, d’Europe forte, d’Europe unie et capable de se défendre efficacement, sans que chaque pays en son sein n’ait trouvé dans la participation à l’Union un intérêt durable, et cet intérêt doit être explicitement et activement recherché, grâce à un ensemble de moyens qui permettent à chacun de trouver un équilibre entre les sacrifices consentis et les bienfaits attendus. N’oublions pas que l’Union européenne a déjà atteint son objectif historique, à savoir assurer la paix entre les nations européennes. Il est beaucoup moins évident aujourd’hui d’associer la construction européenne avec un projet aussi clair et fédérateur, à l’heure où elle tend à ne présenter comme finalité qu’elle-même, dans un élan incantatoire souvent artificiel : le sentiment populaire vis-à-vis d’un grand marché ouvert sur le monde et peu enclin à définir ses frontières et son identité peut très rapidement basculer de l’adhésion au rejet.
Quelles conclusions tirer pour la France de cet aperçu « réaliste » du fonctionnement de l’Europe ? En premier lieu, nous en retirons le même enseignement que le Conseil d’Etat, que l’on ne saurait soupçonner d’euroscepticisme . « si la France n’alimente pas le système européen de décision de ses ambitions et propositions, elle sera inéluctablement acculée à des positions purement défensives, face à d’autres conceptions dont elle éprouvera le plus grand mal à éviter qu’elles ne triomphent. » 7 Le Conseil d’Etat reconnaît ici qu’il ne suffit pas à la France de tourner des yeux énamourés vers la déesse Europe pour qu’elle lui prodigue ses bienfaits. En d’autres termes, si la France refuse de s’engager dans la bataille d’influence qui se déroule à Bruxelles, et qui obéit à des règles qui nous sont pour beaucoup encore inconnues ou peu familières, l’Europe risque de représenter une source croissante de difficultés et de frustrations, et ce d’autant plus que les politiques historiquement favorables à l’influence française (politique régionale, agriculture) perdront en importance. Le non au référendum sur la Constitution européenne constitue sur ce point un avertissement populaire sans équivoque : il ne suffira pas à l’avenir de présenter l’Europe comme le Progrès pour susciter l’adhésion.
En second lieu, si la France veut réellement aboutir dans son projet historique, qui conserve toute sa valeur, de faire de l’Europe une Europe puissance, sans qu’elle signifie en même temps la destruction des Etats-nations, elle doit en prendre les moyens : l’idée que l’Europe doive défendre les intérêts européens est une idée française, contre laquelle se battent actuellement avec succès les Anglo-saxons. L’idée que l’Europe doive défendre l’économie européenne, en matière commerciale et industrielle, c’est-à-dire restaurer là où cela est nécessaire un certain degré de protectionnisme, est également une idée française combattue avec acharnement par les Britanniques, via notamment le commissaire européen chargé du commerce Peter Mandelson 8 . Ce que les Britanniques nomment actuellement l’intérêt européen n’est rien d’autre que leur conception de l’intérêt européen, c’est-à-dire tout simplement leur intérêt propre (et souvent celui des Américains). Or il faut le dire avec force : l’intérêt européen ne peut être qu’un compromis entre des intérêts contradictoires. Tout l’enjeu de l’intégration européenne consiste à s’assurer qu’il ne se créé pas de déséquilibres trop forts au détriment d’une partie de l’Europe.
Mais allons plus loin : la réalité est que les Britanniques ne veulent pas de l’émergence d’un intérêt européen qui ne pourrait en réalité que s’affirmer vis-à-vis de leurs protecteurs américains. Florence Autret, dans l’Amérique à Bruxelles (Seuil, 2007) 9 , a parfaitement identifié la réticence et les difficultés de l’Europe à faire prévaloir ses intérêts dans de nombreux dossiers (Microsoft, Galileo, Reach, etc.). L’auteur conclut d’ailleurs en citant Raymond Aron, qui en 1934, après l’accession de Hitler à la chancellerie, avait écrit : « il ne faut pas aller aux Allemands en défenseurs de la liberté mais de nos intérêts », signifiant ainsi selon elle que « c’est uniquement en formulant notre intérêt que l’on pourra établir le rapport de force propre à sauvegarder, le cas échéant, notre liberté » 10 , et certainement pas en se drapant dans le moralisme. Cela est valable pour l’Europe comme pour la France. Comment les Français espèrent-ils faire prévaloir les intérêts de l’Europe, s’ils ne sont mêmes pas capables d’y bâtir les réseaux de leur propre influence ?

L’influence française en Europe : un déclin profond
Revenons donc sur le déclin de l’influence française dans les institutions européennes et sur ses origines : c’est seulement à partir de sa correcte appréciation que l’on pourra envisager de proposer des mesures adéquates pour la formation de nos hauts fonctionnaires. Notons d’ailleurs que ce déclin n’est pas récent : il a été observé dès la rédaction du traité d’Amsterdam 11 .
Il existe tout d’abord une dimension quantitative et institutionnelle de ce déclin, qui se traduit à travers d’une part la baisse de l’usage du français au sein des institutions européennes, d’autre part par la perte de postes clés au cours des dernières années. Les études passées s’arrêtent généralement à ce constat, sans d’ailleurs faire le lien entre ces deux données. Qu’en est-il ? Il y a deux manières de mesurer le déclin de l’usage du français : la proportion de son utilisation comme langue de travail dans les réunions des institutions, et la proportion de son utilisation comme langue de rédaction initiale des textes communautaires. Le déclin de l’usage du français comme langue d’échange institutionnelle relève malheureusement d’une évolution inéluctable compte tenu des élargissements successifs et du poids de l’anglais dans les relations internationales ; ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas lutter avec force contre la marginalisation du français, mais cet état de fait n’est pas directement imputable à la formation des hauts fonctionnaires français. En revanche, la question de la rédaction initiale des textes est révélatrice de l’une des causes du déclin français au sein de la machine communautaire : l’absence d’investissement dans le placement et le suivi des postes subalternes de l’administration communautaire, ou plutôt, considérés comme subalternes par l’administration française.
Traditionnellement, la France se préoccupait surtout de placer ses ressortissants dans les postes à grande visibilité politique et médiatique, tant au sein des institutions européennes que plus généralement dans les organisations internationales. Qu’en est-il aujourd’hui ? La France a perdu des postes clés au sein des institutions européennes : obtention d’un portefeuille de second rang (transport) pour le commissaire français Jacques Barrot ; faible présence au sein des cabinets des commissaires (un chef de cabinet et deux adjoints, pour vingt-cinq commissaires) 12  ; perte de postes clés lors du dernier mouvement de directeurs. Le Parlement européen n’est pas en reste : le rapport parlementaire du député Jacques Floch 13 relève une très faible présence française aux postes qui comptent du Parlement européen : c’est-à-dire au sein des commissions stratégiques, notamment sur les questions économiques, et aux postes de coordinateurs. Par ailleurs, contrairement à d’autres pays, au premier rang desquels figure le Royaume-Uni, les fonctionnaires français « subalternes » au sein des institutions communautaires ne constituent pas des relais d’influence, pour deux raisons essentielles : la première est que la plupart d’entre eux sont parvenus seuls au sein des institutions européennes, grâce à la réussite à un concours européen, et ont connu pour la première génération d’entre eux un parcours d’ « outsider » en France, c’est-à-dire hors grandes écoles ; la seconde est le désintérêt total (et souvent le mépris) de la diplomatie française à leur égard, qui n’entretient bien souvent avec eux que des liens très distants de courtoisie. Or, au sein de la mécanique communautaire, tout « petit fonctionnaire » est à un moment ou à un autre susceptible d’être le rédacteur d’une directive engageant le quotidien de 450 millions d’Européens.
Cependant, quand bien même la France occuperait à nouveau des postes à haute visibilité politique dans les institutions européennes, quel en serait le bénéfice réel pour notre pays ? Ni Jean-Claude Trichet à la tête de la Banque centrale européenne, ni Pascal Lamy à la tête de l’Organisation mondiale du commerce ne semblent particulièrement enclins à faire prévaloir les intérêts français 14 , si l’on en croit les heurts réguliers avec le gouvernement français qui émaillent l’actualité. Les postes à haute exposition médiatique ne sont de toute façon pas les plus favorables au travail d’influence, car leurs détenteurs doivent veiller à ne jamais pouvoir être soupçonnés de favoritisme. Jean-Pierre Robin 15 , rappelant la surreprésentation des Français aux hauts postes de la fonction publique internationale, ose poser la question : « Que nous rapporte-t-elle vraiment ? ». Il note en effet que « le FMI, qui a eu à sa tête pendant trente-deux ans des directeurs généraux français (Pierre-Paul Schweitzer, Jacques de Larosière, Michel Camdessus) depuis sa création, en 1944, reste une institution de culture totalement anglo-américaine. Ses économistes sont tous passés par les universités d’outre-Atlantique, y compris les Indiens et les Pakistanais, très nombreux, et pas un des trente directeurs qui font actuellement marcher la boutique au jour le jour n’est Français. La Banque centrale européenne a quant à elle acquis une tradition britannique : sa langue de travail, ses assistantes de direction, les filières de formation exigées du personnel, sont celles du Royaume-Uni, même si Albion ne fait pas partie de la zone euro. [...] Dans la compétition planétaire, la France a certes un réel talent pour obtenir les postes de numéro un.

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