A l heure du coup d Etat
183 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

A l'heure du coup d'Etat

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
183 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Dans nos démocraties tempérées, le coup d'Etat est passé de mode : pourtant, c'est en France avec le 18 Brumaire qu'est née l'expression "coup d'Etat", d'usage plus courant aujourd'hui que le "Putsch" allemand ou le "pronunciamiento" espagnol. Des historiens européens analysent ici plusieurs coups d'Etats, réussis ou inaboutis, apportant un éclairage singulier sur le dossier consacré à "l'heure du coup d'Etat".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 251
EAN13 9782296689985
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À l’heure du coup d’État
© L’H ARMATTAN , 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10690-1
EAN : 978229609106901

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Parlement[s]
Revue d’histoire politique
Revue publiée par le Comité d’histoire parlementaire et politique
et les Editions Pepper/L’Harmattan trois fois par an.
Créée en 2003 sous le titre Parlement(s), Histoire et politique , la revue a changé de sous-titre en 2007 pour affirmer sa vocation à couvrir tous les domaines de l’histoire politique, sous la plume de chercheurs confirmés et de jeunes doctorants. Chaque numéro est constitué de trois moments : la partie [Recherche] regroupe des articles inédits soumis à un comité de lecture, la partie [Sources] est le lieu de publication de sources orales ou écrites éclairant le dossier thématique, la séquence [Lectures] présente les comptes-rendus d’ouvrages.
Revue soutenue par le laboratoire Savours (université d’Orléans)
________________
Retrouvez la liste des numéros parus, à paraître, la procédure de soumission
d’articles et les conditions d’abonnement en fin de volume.
La présentation détaillée des normes éditoriales et les sommaires de tous les
volumes sont disponibles sur la page Parlement(s) du site du CHPP :
www.parlements.org
______________
Les numéros sont en vente à l’unité (éditions papier et PDF)
sur le site de L’Harmattan : www.editions-harmattan.fr
Les articles sont en vente à l’unité sur la plate-forme Cairn
(accès gratuit aux sources et aux compte-rendus, gratuité intégrale
après trois années révolues) : www.cairn.info
__________________
Éditions Pepper – L’Harmattan
En couverture : « Democratic honor », estampe de James Gillray, mai 1800, sous-titrée
« Buonaparte overturns the French Republic which had employed him and intrusted him with the chief
command » (Musée de l’Armée, Paris ; © Photo RMN – Musée de l’Armée).
Cf. la présentation de ce document pp. 101-102.
Comité de rédaction
Directeur de la rédaction - Jean Garrigues
Rédactrice en chef - Noëlline Castagnez
Rédacteur en chef adjoint - Alexandre Borrell
Secrétaire de rédaction - Alexandre Niess
Éric Anceau, Marie Aynié, Frédéric Attal, Walter Badier, Christophe Bellon,
Noëlle Dauphin, Frédéric Fogacci, Sabine Jansen, Anne-Laure Ollivier,
Renaud Tauzin, Olivier Tort, Ludivine Vanthournout.
Le comité de lecture est constitué du comité de rédaction,
élargi à l’occasion à des membres du comité scientifique.


Comité scientifique
Sylvie Aprile, Jean-Jacques Becker, Bruno Benoît, Mathias Bernard,
Serge Berstein, Fabienne Bock, Jacques-Olivier Boudon,
Philippe Boutry, Catherine Brice, Patrick Cabanel, Jean-Claude Caron,
Dominique Chagnollaud, Jean-Pierre Chaline, Olivier Chaline, Olivier Dard,
Alain Delcamp, Olivier Forcade, Jean El Gammal, Bernard Gaudillère,
Jérôme Grévy, Sylvie Guillaume, Jean-Marc Guislin, Jean-Noël Jeanneney,
Bertrand Joly, Bernard Lachaise, Marc Lazar, Gilles Le Béguec,
Jean-Pierre Machelon, Christine Manigand, Didier Maus, Jean-Marie Mayeur,
Pascal Perrineau, Gilles Richard, Jean-Pierre Rioux, Nicolas Roussellier,
Jean Ruhlmann, Ralph Schor, Jean-François Sirinelli, Maurice Vaïsse,
Jean Vavasseur-Desperriers, Éric Vial, Jean Vigreux, Olivier Wieviorka,
Michel Winock.
Correspondants étrangers
Joseba Aguirreazkuenaga (Bilbao), Marc Angenot (Montréal),
Constantin Buse (Bucarest), Maria Sofia Corciulo (Rome),
Sandro Guerrieri (Rome), Sudhir Hazareesingh (Oxford),
Rainer Hudemann (Sarrebruck), Peter McPhee (Melbourne),
HorstMôller (Munich), Philip Nord (Princeton),
Gaetano Quagliarello (Rome), John Rogister (Durham),
Maurizio Ridolfi (Viterbe), Paul Seaward (Londres), Paul Smith (Nottingham),
Henk Te Velde (Leiden), Robert Tombs (Cambridge)
Directeur de la publication - Denis Pryen
Développement - Sonny Perseil
Maquette - Colin Pénet
Éditorial
Dans nos démocraties tempérées, le coup d’État est presque passé de mode. Ce sont désormais les jeunes démocraties africaines, américaines ou asiatiques qui sont régulièrement confrontées à ces pratiques, avec les ravages que l’on sait. Mais n’oublions pas que l’expression « coup d’État » est née en France avec le 18 Brumaire et qu’elle fait désormais référence dans toutes les langues, sous tous les continents, plus encore que le « putsch » suisse allemand ou le « pronunciamento » espagnol. C’est donc un objet de notre histoire européenne qui mérite toute notre attention, car il révèle la fragilité de nos systèmes démocratiques, la face obscure de nos équilibres politiques et institutionnels.
C’est pourquoi, à l’instar de Karl Marx, historien du 18 Brumaire, ou de Curzio Malaparte, qui publiait en 1931 un essai sur Technique du coup d’État , plusieurs spécialistes nous donnent des points de vue éclairés sur ce « moment » politique aux multiples facettes. Jacques-Olivier Boudon (Paris IV) revient sur le 18 Brumaire, dont il est l’un des historiens reconnus, en soulignant le rôle de Lucien Bonaparte, dont les manœuvres et les discours comptèrent au moins autant que le prestige de son frère Napoléon. Éric Anceau (Paris IV), historien du Second Empire, rappelle à quel point le 2 décembre est un événement Janus, légitime à l’époque pour la majeure partie des Français mais fondateur d’une légende noire dans la tradition républicaine. Jean Garrigues (Orléans), spécialiste de la Troisième République, montre que le fantasme du coup d’État boulangiste alimente aussi bien la contre-propagande républicaine que la nostalgie des droites antinationalistes de l’entre-deux-guerres. L’historien allemand Horst Moller (Munich), spécialiste de la République de Weimar, analyse en détail les référents, les motivations et les circonstances du fameux putsch de la brasserie, qui marque en 1923 l’émergence de Hitler sur la scène politique allemande. L’historien italien Alessandro Giacone (Grenoble) dévoile un pan méconnu de l’histoire italienne récente, « le plan Solo », ourdi en 1964 par le président de la République Antonio Segni afin de préparer une sorte de putsch préventif contre un éventuel danger de révolution communiste. Enfin Matthieu Trouvé (IEP Bordeaux) nous offre une lumineuse synthèse sur la culture du pronunciamento comme révélateur de la fragilité du processus démocratique espagnol.
À ce dossier européen s’ajoutent trois « varia » consacrés à la France : Éric Nadaud (Orléans) raconte l’itinéraire du député aveugle Élie Bloncourt, militant du socialisme unitaire depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à la V e République ; Stéphane François (CNRS/EPHE) s’intéresse à « l’écologie néopaïenne » de la Nouvelle Droite française ; enfin, Thierry Barboni (Paris I) s’interroge sur l’impossible coopération entre le parti socialiste et son groupe parlementaire sous les présidences de François Mitterrand.
Jean Garrigues,
professeur à l’université d’Orléans,
président du CHPP
[Recherche]
Lucien Bonaparte et le coup d’État de Brumaire
Jacques-Olivier Boudon
Professeur à l’Université Paris Sorbonne – Paris IV
Directeur du Centre de recherches en histoire du XIX e siècle (EA 3550)
jacques-Olivier.Boudon_arobase_paris-sorbonne.fr
« Le 18 Brumaire ne fut connu que de la cent millième partie de la France ! Les artisans, les bourgeois, les campagnards se soucient peu de qui les gouverne ; ils veulent du repos, peu d’impôts, de la sûreté ; c’est là ce qui les occupe ; le reste est ignoré d’eux ou bientôt oublié » {1} C’est par ces mots adressés à sa sœur Élisa que Lucien Bonaparte commémore à sa façon l’anniversaire du coup d’État de Brumaire survenu un an plus tôt et dont il fut l’un des acteurs majeurs. Il fait alors halte dans l’Orléanais, en route vers l’Espagne, et peut mesurer le chemin parcouru depuis un an. Certes, il conserve la confiance du Premier consul qui vient de le nommer ambassadeur à Madrid, mais cette fonction est très en deçà des espoirs qu’il nourrissait au moment où Napoléon prit le pouvoir. Le rôle de Lucien au cours des journées de Brumaire a prêté à débat. Lucien lui-même s’est attribué une part importante dans l’action qui se joue alors {2} . Théodore Iung est plus réservé ; il considère que Lucien a réécrit ses souvenirs en 1834 afin d’apparaître comme un recours possible au début de la Monarchie de Juillet alors que le roi de Rome vient de mourir {3} , mais il faut en même temps remarquer que ses souvenirs n’ont été publiés qu’après sa mort, en 1845 {4} . Lucien avait, en effet, commencé à publier ses mémoires, à Londres d’abord où il vit alors en exil, puis à Paris {5} . Mais il renonce à aller au-delà de ses années de jeunesse et ne souhaite pas de son vivant revenir sur la question de Brumaire. C’est pourtant un moment décisif dans sa carrière et surtout dans la relation qu’il entretient ensuite avec son frère.
Lucien et la préparation du coup d’État
Lucien Bonaparte, député du Liamone depuis 1798, s’est rapproché de Sieyès peu après l’entrée de ce dernier au Directoire, en mai 1798, alors qu’il faisait auparavant figure de jacobin. Il partage ses idées de réforme de l’État et participe aux réunions qui conduisent à la préparation d’un coup de force parlementaire {6} . Les espoirs placés dans le général Joubert ayant été anéantis à la suite de sa mort à Novi le 15 août 1799, Lucien se charge de sonder le général Jourdan, député au Conseil des Cinq Cents. Il réfléchit aussi à la réforme constitutionnelle discutée dans l’entourage de Sieyès. Dans un mémoire daté du 14 septembre 1799, il se prononce clairement pour une division des pouvoirs. « Sans la division de ces pouvoirs, écrit-il, il n’y a point de liberté politique. Leur réunion constitue le despotisme ». Et il engage une comparaison entre le règne de Louis XIV et le gouvernement de la Convention, considérant que le premier fut moins despotique car il avait face à lui une série de barrières constituées par les parlements, le clergé, les États. Puis, pour parvenir à un équilibre entre ces pouvoirs, Lucien reprend l’idée d’une division du pouvoir législatif, et suggère la formation de deux assemblées, partant du principe que la population française présente deux visages : « Toute société se compose d’individus propriétaires et d’autres qui ne le sont pas », précise Lucien qui y voit les origines de deux volontés opposées, le mouvement d’un côté, la stabilité de l’autre, les propriétaires souhaitant la conservation de leurs acquis et donc la stabilité, les non propriétaires étant favorables au changement. Partant de cette analyse, Lucien suggère de conserver deux chambres, l’une qui incarnerait la stabilité et serait composée de membres inamovibles, l’autre représentant le mouvement et étant formée à la suite d’élections fréquentes. La chambre basse aurait vocation à faire les lois, la seconde chambre pouvant les accepter ou les rejeter. Ce schéma se distingue des assemblées du Directoire dans la mesure où le Conseil des Anciens était également élu, mais en revanche, il reprend l’idée d’élections organisées selon une fréquence rapide. Le modèle de la chambre haute s’inspire en fait de la Chambre des Lords anglaise. Quant au mode de scrutin, Lucien souligne l’importance que tous les citoyens participent au processus électoral, en désignant dans des assemblées primaires les fonctionnaires de sa commune, ce qui lui paraît logique dans la mesure où tout le monde se connaît. En revanche, pour les hautes fonctions, il suggère un suffrage indirect qui permette à tous, sans condition de cens, d’exercer leurs droits. Les plans de Lucien diffèrent quelque peu de ceux de Sieyès, mais l’essentiel demeure la volonté de renforcer l’exécutif tout en conservant une primauté au pouvoir législatif {7} .
Reste à organiser le changement de régime, ce que les conspirateurs envisagent de faire en procédant à un transfert des assemblées hors de Paris, le but étant d’assurer une certaine protection aux députés en les mettant à l’abri des réactions du peuple parisien. Sieyès et ses amis savent que le Conseil des Anciens leur est acquis, mais que la résistance sera plus forte au Cinq Cent, ce qui pousse certains à suggérer que les députés les plus hostiles au projet ne soient pas tenus informés du changement de lieu de réunion. En optant pour ce changement de résidence, les conspirateurs manifestaient leur intention de transgresser le moins possible la constitution, cette disposition étant prévue à l’article 102. « Une fois hors de Paris, raconte Lucien dans ses Mémoires, le conseil des Anciens devait adopter les réformes de Sieyès et proposer au conseil des Cinq Cents de soumettre ces réformes à la votation du peuple. Les principaux changements étaient la création de trois consuls élus pour dix ans, celle d’un sénat nommé à vie, et l’établissement du suffrage universel à plusieurs degrés » {8} . Dans cette formulation, Lucien reprend très exactement les points avancés dans son mémorandum de septembre, qui ne sera pas exactement suivi.
Toutefois rien n’est alors assuré. « Cette situation n’était pas rassurante ; et vers le milieu de vendémiaire [soit début octobre], Sieyès paraissait fort abattu. Les petits comités devenaient moins nombreux : on pouvait déjà remarquer les premiers symptômes dans quelques esprits ». Sur ces entrefaites, Napoléon débarque à Golfe Juan le 9 octobre. L’un de ses premiers gestes est de se rendre auprès du frère de Sieyès, à Fréjus, ville dont est originaire la famille du directeur {9} . La réaction de Lucien, à l’annonce de l’arrivée de Napoléon, ne déborde pas d’enthousiasme, du moins si l’on en croit ses souvenirs rédigés après coup : « J’avoue que je ne fus pas moi-même exempt d’inquiétudes ; mais ces inquiétudes chez moi n’étaient pas spontanées ; elles tenaient plutôt aux craintes de mes amis. Presque toujours éloigné de mon frère par les événements, je le connaissais peu. Quoiqu’il n’eut que six ans de plus que moi, il n’y avait jamais eu entre nous d’intimité d’enfance ni de jeunesse, parce que nous avions presque toujours été séparés. Cette intimité, que j’ai souvent regrettée, fut réservée tout entière à notre frère Joseph » {10} . Il est fort probable que ces derniers mots sont largement inspirés par les relations conflictuelles entretenues par les deux frères à partir de 1804.
Néanmoins Lucien comprend vite l’intérêt que peut représenter son frère pour la réussite du complot mis au point par Sieyès. Il le tient informé des projets du directeur, puis organise chez lui le premier tête à tête entre les deux hommes, le 1 er novembre, tout en sachant les sentiments ambigus entretenus par Sieyès à l’égard de Napoléon. « Dans un jour de détresse, Sieyès avait regretté l’absence de Bonaparte et s’était écrié : "Ah ! pourquoi votre frère n’est-il pas ici ?" Mais il n’avait pas assez prévu l’ivresse nationale qui signala ce miraculeux retour… Dès le premier moment, l’homme d’État ne se fit pas d’illusion… Les destinées de la patrie ne dépendaient plus de nos projets de réforme, elles dépendaient uniquement de celui que trente millions d’hommes accueillaient comme leur sauveur. "Vous allez, m’avait dit Sieyès, à la rencontre de votre frère ; personne mieux que vous ne peut lui apprendre nos projets. C’est à lui maintenant de se mettre à notre tête et à sauver la république du réveil des Jacobins." » Sieyès a donc compris, dès la mi-octobre, que le général Bonaparte est le seul à pouvoir servir de bras armé à la conspiration. Il charge Lucien de tenir son frère informé des préparatifs du complot. Napoléon se garde pourtant de précipiter la première rencontre, du moins en tête à tête. Elle a lieu finalement, à l’initiative de Lucien, qui réunit chez lui les deux hommes.
Dans l’intervalle, Lucien a été élu président du Conseil des Cinq Cents, le 23 octobre, renforçant ainsi le parti des révisionnistes, tandis qu’étaient désignés cinq inspecteurs de la salle, assurant la police de l’assemblée ; ils sont tous les cinq favorables aux idées réformistes. Cette élection de Lucien manifestait aussi que, même aux Cinq Cents, les jacobins étaient minoritaires, ce qui représentait un encouragement à poursuivre le complot. Cette élection ne peut cependant se comprendre en dehors du contexte du retour de Napoléon à Paris huit jours plus tôt. Mais Lucien montre aussi qu’il a acquis une réelle influence au sein des Cinq Cents. Il apporte à Napoléon sa science de l’intrigue et l’assure aussi du soutien de l’exécutif au Conseil des Cinq Cents, ce qui s’avère décisif au moment des journées de Brumaire.
Au début du mois de novembre, les intentions de Napoléon sont nettement arrêtées. Lors de sa première rencontre avec Sieyès, il a même imposé quelques modifications au plan initial. Alors que Sieyès souhaitait proposer une nouvelle constitution au peuple, Bonaparte rétorque qu’il faut d’abord mettre en place un gouvernement provisoire, tandis qu’une commission législative serait chargée de préparer une « constitution raisonnable » et de la proposer à « la votation du peuple » : car, précise Bonaparte : « je ne voudrai jamais rien qui ne soit librement discuté et approuvé par une votation universelle bien constatée » {11} . Cet attachement à la notion de souveraineté populaire sur laquelle reposent les bases de la Révolution française peut apparaître comme un subterfuge pour déjouer les plans de Sieyès ; il est aussi un gage donné aux jacobins dont Bonaparte ne néglige pas l’influence dans le pays. Mais le général n’oublie pas non plus ses ambitions personnelles ; il a clairement fait savoir à Sieyès, le 1 er novembre, qu’il entendait être l’un des trois consuls provisoires, chargés d’assurer le pouvoir en attendant la rédaction d’une nouvelle constitution.
Le plan d’ensemble est donc adopté ce jour-là. La première mesure à prendre est d’organiser le transfert du Corps législatif hors de Paris pour empêcher que la pression populaire puisse s’exercer sur les assemblées comme ce fut le cas à plusieurs reprises depuis 1789. Le second acte doit consister à provoquer la vacance du pouvoir exécutif en obtenant la démission des cinq directeurs. Sieyès et Ducos, pierres angulaires du complot, y sont tout disposés, mais il reste à convaincre Barras, Gohier et Moulin, de gré ou de force, d’accepter cette formule. Ensuite seulement, le troisième acte peut être envisagé. Il consiste à faire constater par les assemblées la vacance du pouvoir et à les pousser à adopter le principe d’un changement de régime et d’une révision constitutionnelle. C’est à ce moment là que s’opère l’entrée dans l’illégalité. La constitution de l’an III rend en effet impossible toute révision avant un délai de neuf ans. De plus, rien ne prévoit qu’une démission collective des directeurs doive conduire à un changement de régime. Il suffit au contraire de les remplacer, selon les procédures prévues par la constitution. C’est du reste ce que proposent quelques députés lors de la journée du 19 Brumaire. Mais l’état de l’opinion est tel et la décomposition du Directoire si grande que personne n’envisage sa survie. La démission des cinq directeurs doit donc provoquer le choc nécessaire à une prise de décision que beaucoup pensent urgente.
Les journées de Brumaire
Le coup d’État est lancé le 18 Brumaire {12} . Dans la nuit, des messages ont invité un grand nombre d’officiers à se rendre, au petit matin, au domicile de Bonaparte. Ce dernier leur explique ses plans. Dans le même temps, les députés du Conseil des Anciens ont été convoqués, à la hâte, pour une séance spéciale qui doit se tenir à 7h30. Tandis que le régiment commandé par le colonel Sebastiani, un fidèle de Bonaparte, a pris place en face du palais des Tuileries où siège le Conseil des Anciens, celui-ci vote le transfert du Corps législatif à Saint-Cloud pour le lendemain et confie le soin à Bonaparte d’exécuter ce décret, tout en protégeant les députés. Le général obtient ainsi le commandement des troupes de Paris. Celles-ci occupent dès lors les points stratégiques de la capitale. Le premier acte du drame s’est joué sans encombre. Le décret officiel du Conseil des Anciens permet à Bonaparte de convaincre les derniers militaires hésitants. Il part peu après prêter serment devant le Conseil des Anciens et promet de maintenir la République. De leur côté, les députés du Conseil des Cinq Cents ont pris connaissance du décret des Anciens, plusieurs avec colère, et n’ont pas poursuivi leur séance.
C’est en effet le lendemain du 18 Brumaire que le coup d’État s’opère véritablement. Comme prévu, les conseils se transportent à Saint-Cloud où le château a été aménagé à la hâte pour les accueillir. Les Anciens doivent siéger dans le château lui-même, les Cinq Cents dans l’Orangerie, bâtiment relié au premier par une galerie {13} . Mais les députés ne sont pas les seuls à se diriger vers Saint-Cloud. Les conjurés, Bonaparte en tête, escortés par les dragons de Sebastiani, font de même. Des curieux et des journalistes se mêlent à la foule des parlementaires, si bien que la route de Saint-Cloud se trouve très vite encombrée. Cette petite bourgade devient pour un jour le centre de la vie politique française. La crainte des faubourgs a suscité ce déplacement ; il fallait que le coup d’État se déroule hors de Paris. Bonaparte et les conjurés refusent de heurter de front la ville symbole de la révolution qui reste ainsi pure de toute souillure.
Les deux conseils tiennent séparément séance en début d’après midi. Lucien, frère de Bonaparte, président du Conseil des Cinq Cents, cherche à gagner du temps en faisant occuper la tribune par des fidèles, acquis à la cause révisionniste. Mais il se heurte à la mobilisation des jacobins qui, la veille au soir, se sont promis de tout faire pour empêcher le coup d’État, sans parvenir à convaincre Bernadotte de se porter à la tête des troupes de Paris. Les jacobins n’ont toutefois guère de moyens d’agir, tant qu’aucun acte illégal n’a été commis. De plus deux des leurs, par ailleurs généraux, Augereau et Jourdan, ont préféré renoncer à siéger, affaiblissant de fait la représentation jacobine. La séance s’ouvre à 13h30 dans un relatif tumulte. Il faut toutefois être prudent à la lecture du procès verbal de la séance, rédigé le lendemain et qui tend à exagérer le désordre régnant dans l’assemblée.
« Plusieurs membres s’élancent à la tribune.
Les uns demandent qu’avant tout il soit prêté serment à la constitution ; les autres, qu’il soit fait un message au Conseil des Anciens pour connaître les motifs de la translation du Corps législatif.
Ces propositions sont faites avec clameur, répétées avec emportement par un certain nombre de membres du Conseil ; la majorité reste calme. Cependant le tumulte augmente, à peine peut-on entendre la voix de ceux qui observent qu’avant toute chose la constitution prescrit de faire un message au Conseil des Anciens pour lui annoncer qu’on est réuni en nombre suffisant pour délibérer.
La tribune est encombrée, le bureau environné de ceux qui poussent des cris de fureur. Le président est assailli d’injures et de menaces ; en vain, il se couvre : tout annonce, dès l’entrée de la séance, qu’une minorité factieuse et conspiratrice a formé le complot d’empêcher toute délibération.
Le président s’écrie : "Je sens trop la dignité du poste que j’occupe pour supporter plus longtemps les menaces insolentes de quelques orateurs, et pour ne pas rappeler de tout mon pouvoir l’ordre et la décence dans le Conseil". » {14}
Finalement les jacobins parviennent à obtenir une nouvelle prestation de serment des députés en faveur de la constitution de l’an III, afin que soit affirmé le soutien du Conseil à la République. Ce serment est ainsi formulé :
« Je jure fidélité à la République et à la constitution de l’an III.
Je jure de m’opposer de tout mon pouvoir au rétablissement de la royauté en France et à celui de toute espèce de tyrannie. » {15}
Ce vote, opéré par nom, a pour principal effet de ralentir encore le rythme de la séance. C’est ce que souhaite Lucien. Il attend en effet le message annonçant la démission des cinq directeurs pour pouvoir lancer la discussion sur le changement de régime. Il n’en aura pas l’occasion. Pendant ce temps, au Conseil des Anciens, quelques jacobins dont le poids est pourtant moins grand qu’aux Cinq Cents, s’inquiètent des raisons du transfert et demandent des informations sur le prétendu danger qui l’a provoqué. Bien plus, à l’annonce du message annonçant la vacance du Directoire, plusieurs députés évoquent l’hypothèse d’une simple élection de directeurs pour les remplacer. C’en est trop pour Bonaparte qui, depuis le début de l’après-midi, attend aux côtés de Sieyès, dans un salon voisin, l’issue de la journée.
Accompagné des officiers de son état-major, il fait irruption dans la salle où siègent les Anciens et leur adresse une harangue maladroite qui loin de les apaiser, a le don d’exciter des députés pourtant majoritairement acquis à la cause du complot la veille au soir. Incapable d’imposer son point de vue, Bonaparte se retire. Mais son désir d’en finir est intact. Il lui faut pour cela démasquer les responsables du « péril terroriste » qu’il a évoqué devant les Anciens. Il compte le faire devant le Conseil des Cinq Cents, en mettant directement en cause le général Augereau, l’un des chefs de file du parti jacobin. Mais l’entrée dans l’Orangerie de Bonaparte et de sa suite provoque une bronca qui tourne au pugilat, comme le raconte Lucien :
« Le général Bonaparte entre ; il est suivi de quatre grenadiers de notre garde ; d’autres soldats, des officiers, des généraux occupent l’entrée de l’Orangerie. L’assemblée entière, indignée de ce spectacle, est debout… Une foule de membres s’écrient : "Des hommes armés ici !…" On se précipite au devant du général, on le presse, on l’apostrophe, on le repousse quelques pas en arrière… Plusieurs bras lèvent des poignards et le menacent… Les grenadiers font à Bonaparte un rempart de leurs corps et l’entraînent hors de la salle. Un d’eux, le grenadier Thomé, eut son habit percé. Les spectateurs s’étaient précipités par les fenêtres basses de l’Orangerie. Tout cela s’était passé en un clin d’œil… La consternation de nos amis, les cris de fureur de nos adversaires, la retraite précipitée des militaires, le cliquetis des armes, faisaient en ce moment ressembler l’Orangerie à un pêle-mêle de champ de bataille » {16} .
Lucien accrédite la thèse de la menace de mort pesant sur son frère, ce qui lui permet de s’attribuer un rôle particulièrement décisif dans le règlement de la crise. Le mythe des poignards est né. Il sera démonté ensuite {17} . Dès les lendemains du coup d’État, l’un des députés présents à Saint-Cloud, Riffard Saint-Martin, qui vient de découvrir le procès-verbal de la séance, raconte dans son journal la journée et note :
« Mais quant au fait des poignards, des pistolets, je puis bien assurer qu’il est faux ; j’étais avec mon collègue Bolliond à 4 pas de Bonaparte ; et non seulement ni lui ni moi n’aperçûmes aucune arme dans les mains des vociférateurs, mais il n’est aucun des membres qui se trouvaient à portée de bien voir, qui ne rende le même témoignage. »
Il explique en même temps comment est née la légende :
« Il est bien à présumer que parmi les membres qui s’élancèrent vers Bonaparte, il y en avait d’armés ; bien certainement Grandmaison l’était, car après la scène, il montra son pistolet à Lucien président, mais si lui ou d’autres eussent voulu faire usage de leurs armes pour tuer le général commandant, cela leur eût été bien aisé, car il s’écoula un assez long intervalle entre les vociférations et menaces et l’arrivée des grenadiers au milieu desquels le commandant sortit de la salle. » {18}
Riffard Saint Martin éclaire aussi quel fut le rôle de Lucien après la sortie de son frère, récusant l’idée qu’il ait été pris à parti. « Il n’est pas non plus exact de dire que le président fut assailli. Voici le fait. Après la sortie de son frère, il voulut prendre la parole pour l’excuser. Les membres qui s’étaient insurgés voulaient l’obtenir avant lui ; cela occasionna un débat, et c’est à la suite de ce débat que Grandmaison parlant alors seul à Lucien sortit de sa poche et lui montra un pistolet, en disant quelques mots que je n’entendis pas » {19} . Lucien parvient cependant à éviter la mise hors-la-loi, puis il abandonne la présidence et sort du conseil avec quelques députés pour aller rejoindre son frère. Dehors, dans la cour encombrée de soldats, il retrouve Napoléon et, au cours d’une scène devenue célèbre, enfourche un cheval pour haranguer les troupes chargées de la protection des assemblées. Il requiert leur aide en sa qualité de président des Cinq Cents, comparant les « représentants à stylets » aux montagnards qui firent régner la Terreur à la Convention en 1794 :
« Le président du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que l’immense majorité de ce Conseil est dans ce moment sous la terreur de quelques représentants à stylets qui assiègent la tribune, présentent la mort à leurs collègues, et enlèvent les délibérations les plus affreuses.
Je vous déclare que ces audacieux brigands, sans doute soldés par l’Angleterre, se sont mis en rébellion contre le Conseil des Anciens, et ont osé parler de mettre hors la loi le général chargé de l’exécution de son décret : comme si nous étions encore à ce temps affreux de leur règne, où ce mot de hors la loi suffisait pour faire tomber les têtes les plus chères à la patrie.
Je vous déclare que ce petit nombre de furieux se sont mis eux-mêmes hors la loi par leurs attentats contre la liberté de ce Conseil. Au nom de ce peuple qui, depuis tant d’années, est le jouet de ces misérables enfants de la terreur, je confie aux guerriers le soin de délivrer la majorité de leurs représentants, afin que, délivrés des stylets par les baïonnettes, elle puisse délibérer sur le sort de la République.
Général, et vous soldats, et vous tous citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui resteraient dans l’Orangerie, que la force les expulse !… ces brigands ne sont plus les représentants du peuple, mais les représentants du poignard… Que ce titre leur reste ; qu’il les suive partout ; et lorsqu’ils oseront se montrer au peuple, que tous les doigts les désignent sous ce nom mérité, des représentants du poignard…
Vive la République ! » {20}
Sous le commandement de Murât, les soldats pénètrent dans le bâtiment et s’empressent d’obéir à l’ordre lancé par leur chef : « Foutez-moi tout ce monde-là dehors ». L’armée impose sa loi aux députés. Le sabre fait taire le verbe. Le coup d’État militaire a supplanté le coup d’État parlementaire, mais sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré et sans qu’aucune victime ne soit à déplorer.
Très vite, le droit reprend ses prérogatives. Tout d’abord, le Conseil des Anciens n’a jamais cessé de siéger. Vers le début de la soirée, il a désigné une commission de cinq membres pour discuter de la réforme des institutions. Puis, un peu avant 19 heures, il prend acte de la vacance du Directoire et de la dispersion du Conseil des Cinq-Cents et décide la création d’une « commission exécutive provisoire », composée de trois membres. Mais le souci de légalité pousse les conjurés à souhaiter que ces décisions soient entérinées par le Conseil des Cinq Cents. À la demande de Sieyès, et sous la pression de Lucien, les députés de ce conseil restés à Saint-Cloud sont réunis vers 21 heures. Ils ne sont qu’une soixantaine. Riffard Saint-Martin témoigne encore une fois du sentiment général : « je ne crus pas (et le plus grand nombre de mes collègues pensèrent de même) devoir me rendre à cette invitation dont les auteurs et l’objet nous étaient également inconnus. Notre avis fut que, dissoute par la force la représentation nationale ne devait reprendre ses séances qu’en vertu d’une nouvelle convocation régulièrement faite par ses présidents » {21} .
Ils acceptent à leur tour de désigner une « commission consulaire exécutive » et de confier le pouvoir à Bonaparte, Sieyès et Ducos. Ils prennent aussi la décision de voter une motion en faveur des généraux impliqués dans le complot : Bonaparte, Lefebvre, Murat, Gardanne, englobant dans leurs félicitations les autres officiers généraux et particuliers, les grenadiers du Corps législatif et du Directoire exécutif, les 6 e , 79 e , 9 e de ligne, les 8 e et 9 e de dragons et les grenadiers « qui ont couvert le général Bonaparte de leurs corps et de leurs armes ont bien mérité de la patrie » {22} .
Au cours de cette séance nocturne, Lucien prononce deux discours importants. Le premier est adressé à ses collègues. Il légitime le coup de force parlementaire qui vient d’avoir lieu en mettant en avant l’état du pays, en évoquant un « République mal gouvernée, tiraillée dans tous les sens, minée par l’affreux épuisement des finances », en faisant état de l’absence de confiance dans l’opinion, avant de placer les représentants devant leurs responsabilité, manière de leur rendre le pouvoir usurpé un instant plus tôt : « C’est nous maintenant qui avons l’initiative ; nous seuls devons proposer les remèdes à la dissolution générale qui nous menace… Le peuple et l’armée nous regardent… Pourrions-nous craindre de sonder la plaie ? Pourrions-nous, par une lâche pusillanimité, changer en indignation l’allégresse publique ? » {23} I poursuit en évoquant les vices de la constitution et demande que soit nommée une commission spéciale de neuf membres, « chargée de présenter ses vues sur votre situation actuelle et les moyens de l’améliorer ». Enfin il associe les représentants aux soldats qui sont entrés dans l’Orangerie : « Ce matin des assassins revêtus de la toge ont fait retentir ces voûtes des cris de la rage et des accents de la fureur… Votre courage, celui des soldats de la patrie les ont arrêtés ; à cette heure leur règne est passé. Mais achevons de peindre au monde épouvanté la hideuse physionomie de ces enfants de la terreur. Ce qui se dit dans cette nuit du 19 Brumaire, au milieu de cette enceinte, sera répété par les siècles », poursuit Lucien en devenant lyrique, et en se plaçant sous le regard de l’univers : « La France, les armées, l’Europe, l’Afrique et l’Asie nous contemplent ».
Il reprend ensuite la parole pour clore la séance et s’adresse dans un premier temps aux représentants du peuple, devant lesquels il brosse un éloge de la liberté, « née dans le jeu de paume de Versailles » : et qui « vient aujourd’hui de prendre la robe virile » : le 19 Brumaire est donc inscrit dans le prolongement du 19 juin 1789 : « Si la liberté naquit dans le jeu de paume de Versailles, elle fut consolidée dans l’orangerie de Saint-Cloud ; les constituants de 89 furent les pères de la révolution, mais les législateurs de l’an 8 furent les pères et les pacificateurs de la patrie ». Puis il s’adresse aux consuls et les rappelle à leur devoir de réaliser le « bonheur de 30 millions d’hommes » {24} .
Le 20 Brumaire, à 4 heures du matin, les consuls prêtent serment devant le Conseil des Anciens qui a tenu séance toute la nuit. Chacune des deux assemblées a en outre désigné une commission législative de vingt-cinq membres dont l’une des attributions est de rédiger une nouvelle constitution. Les Cinq Cents ont également procédé à une épuration dans leurs rangs en décidant la proscription ou l’emprisonnement de 55 députés jacobins {25} . Commencé le 18 Brumaire, le coup d’État s’achève le 20 au matin. La France a alors mis un terme à l’expérience du Directoire.
Le rôle joué par Lucien Bonaparte au cours du 19 Brumaire est incontestable. Non seulement il a réussi à tenir en mains l’assemblée en endiguant les assauts des adversaires du coup d’État. Mais il a aussi réussi à remettre en selle un Napoléon désarçonné. On aurait pu dès lors s’attendre à ce qu’il occupe une fonction importante dans le nouveau régime. En fait dans les premières semaines, il se contente de présider la commission législative créée au soir du coup d’État. Encore est-il peu présent en séance {26} . Il appartient en outre à la section des lois organiques sur la constitution – la commission est divisée en quatre sections : inspection {27} , lois organiques sur la constitution {28} , finances {29} , législation, code civil et police {30} . La commission des lois organiques sur la constitution est la plus prestigieuse ; elle compte en ses rangs nombre d’idéologues, à l’image de Daunou, rédacteur de la constitution de l’an III, mais aussi de Chazal ou Chénier. Mais face à Sieyès et surtout Napoléon, dont l’influence grandit, le rôle de Lucien dans l’élaboration de la nouvelle constitution paraît faible. Il reste en retrait dans les premières semaines du Consulat jusqu’à ce que Bonaparte prenne conscience de la médiocrité de son ministre de l’intérieur, le savant Laplace, et le remplace par Lucien qui peut à ce poste, donner toute sa mesure, dans l’organisation de la loi sur l’administration comme dans la désignation des premiers préfets. Lucien retrouve alors une fonction en vue au point que certains, au sommet de l’État, songent à lui pour remplacer Napoléon si ce dernier venait à être battu en Italie. Cette rumeur n’a certes pas contribué à rapprocher les deux frères, au contraire. En octobre 1800, Napoléon se sépare de Lucien en l’envoyant en Espagne, officiellement parce qu’il désapprouve la part qu’il a prise à la publication de la brochure Parallèle entre César, Cromwell, Monck et Bonaparte, en réalité parce qu’il se méfie de plus en plus de l’influence de son jeune frère. Le différend ne cesse dès lors de s’amplifier. Il atteint son apogée en 1804 quand Napoléon refuse de reconnaître le mariage de Lucien avec Alexandrine de Bleschamp provoquant le départ en exil de Lucien. Ce dernier, acteur majeur de la prise de pouvoir de son frère Napoléon, échappe ainsi aux honneurs qui tombent sur la famille Bonaparte au moment du passage à l’Empire {31} .
Le coup d’État du 2 décembre 1851 ou la chronique de deux morts annoncées et l’avènement d’un grand principe
Éric Anceau
Maître de conférences à l’Université Paris Sorbonne-Paris IV
Centre de recherches en histoire du XIX e siècle
ericanceau_arobase_aol.com
Parmi les coups d’État français, il est habituel d’opposer les deux plus célèbres d’entre eux, celui de Napoléon Bonaparte, les 18 et 19 Brumaire an VIII, et celui de son neveu, le 2 décembre 1851. Là où son oncle aurait fait preuve d’une maestria extraordinaire pour replacer dans le droit chemin et sans faire de victimes, une France affaiblie et en péril, Louis-Napoléon se serait rendu coupable d’un crime inexpiable en parjurant son serment pour mettre un terme, de façon sanglante, au meilleur des régimes. Sans céder à un révisionnisme ou à un relativisme hors de propos, car il est bien entendu qu’un coup d’État quel qu’il soit est une violation de la loi, l’historien se doit de corriger les jugements hâtifs, péremptoires et excessifs.
Autant il est impossible aujourd’hui, sous peine d’aveugle indulgence, de ne pas voir comment les faits ont été réécrits, dès le 19 Brumaire au soir, par la propagande du vainqueur {32} , autant il est faux de se représenter la République et les républicains de 1851 à l’égal de leurs suivants, a fortiori comme des modèles, autant il est injuste d’accuser Louis-Napoléon Bonaparte de tous les maux, même si l’acte qu’il commit fut illégal, même si, comme nous l’expliquerons, la Constitution fut davantage violée en 1851 que ne le fut celle du Directoire au 18-19 Brumaire, même si l’acte fut sanglant et s’il s’accompagna de proscriptions.
Nous nous proposons dans les lignes qui suivent de revenir brièvement sur les causes, le déroulement et les conséquences immédiates du coup d’État {33} , mais aussi sur la façon dont les contemporains qu’ils fussent acteurs, victimes ou simples témoins se le représentèrent. S’il existe une différence entre le 18-19 Brumaire et le 2 décembre, elle est indéniablement dans la perception et la présentation des faits par les principaux intéressés. Elle explique, en grande partie, l’évolution que connut le Second Empire et même, d’une certaine façon, sa chute, ainsi que la forme des régimes qui le suivirent.
Un dénouement prévisible
Le coup d’État du 2 décembre trouve son origine dans la Constitution de 1848 et dans les difficultés que rencontra la II e République pour s’imposer, comme le reconnurent la plupart des acteurs du temps dont Tocqueville lui-même, l’un des auteurs du texte {34} . En février 1848, le nouveau régime succédait à la monarchie de Juillet qui était devenue impopulaire, mais qui lui léguait la plus grave crise économique et sociale du siècle. Il ne trouva pas les moyens de la résoudre, fut confronté à une terrible guerre civile dès juin 1848 et, malgré les nombreux soutiens qu’il reçut de la part de ceux que l’on surnomma « les républicains du lendemain » et dont la plupart n’étaient ralliés que de façade, il n’était pas majoritaire dans le pays, ainsi que le prouvèrent les élections législatives partielles et les scrutins locaux de l’été.
Inspirée à la fois de la Constitution américaine et de celle de 1791, la première de notre Histoire, la Constitution du 4 novembre 1848 traduisait les hésitations des parlementaires en quête d’une République démocratique, mais stable et qui permît d’éviter les erreurs du passé. Elle confiait le pouvoir législatif à une assemblée unique élue pour trois ans au suffrage universel masculin. Un président de la République, élu lui aussi au suffrage universel pour une durée de quatre ans et non immédiatement rééligible recevait le pouvoir exécutif. Il devait prêter serment de respecter la Constitution. Il pouvait nommer et révoquer les ministres comme il l’entendait, y compris les choisir hors de la majorité parlementaire, mais tous ses autres actes devaient être contresignés par au moins l’un d’entre eux. Par ailleurs, il ne pouvait dissoudre l’As semblée. Les représentants du peuple étaient réputés inviolables (art. 36) et toute mesure prise par le président pour mettre obstacle à leur réunion le rendait coupable de « crime de haute trahison » et passible d’une Haute Cour de justice (art. 68). Par une concession à la gauche, la défense de la Constitution était également confiée « à la garde nationale et au patriotisme de tous les Français » (art. 110). Le texte parlait de responsabilité présidentielle, sans préciser toutefois devant qui elle s’exerçait. Du reste, l’Assemblée ne pouvait démettre le président, hors cas de haute trahison. Se trouvaient donc face à face deux pouvoirs qui avaient peu de prise l’un sur l’autre en raison d’une stricte séparation. En outre, la Constitution ne pouvait être révisée avant la dernière année de la législature et selon une procédure très complexe. Il fallait, en effet, trois délibérations consécutives, prises à un mois d’intervalle, à la majorité des trois quarts des suffrages exprimés avec au moins 500 votants lors de chacune d’elle, puis la dissolution de l’Assemblée législative et enfin l’élection d’une Assemblée de révision d’un mandat de trois mois, pour voter les modifications (art. 111). En cas de conflit entre les deux pouvoirs, la France risquait donc d’être ingouvernable. Cette Constitution était, en grande partie, le produit d’une double peur, celle d’une assemblée unique toute-puissante, comme la Convention de 1792, et celle d’un président qui pût s’ériger au rang de dictateur. Louis-Napoléon l’inspirait.
Le neveu de Napoléon avait un long passé de conspirateur derrière lui et avait tenté à deux reprises de renverser le régime de Juillet. Son ombre avait plané sur les travaux de la commission de Constitution dès les premières séances, à la mi-mai {35} . Sans obtenir gain de cause, certaines voix s’étaient alors élevées contre l’institution d’un président et, a fortiori , contre son élection au suffrage universel. La majorité n’avait finalement repoussé ni l’une, ni l’autre, parce qu’elle conservait les plus grandes chances de désigner elle-même le président. En effet, si, au cours de l’unique tour de scrutin, aucun des candidats ne recueillait la majorité absolue des suffrages exprimés et au moins deux millions de voix, gage d’une participation électorale suffisante, le choix lui revenait. La suite est bien connue. Lors du scrutin des 10 et 11 décembre suivant, Louis-Napoléon Bonaparte fut triomphalement élu président. L’Assemblée n’eut plus la possibilité d’intervenir.
Les difficultés commencèrent pour le vainqueur dès le lendemain de son élection. Il était politiquement isolé, car le bonapartisme n’avait aucune assise parlementaire et lui-même était totalement étranger au milieu dans lequel il entrait. Comme la campagne avait laissé des traces, les républicains lui refusèrent leur concours et il dut composer, contre son gré, un gouvernement conservateur autour d’Odilon Barrot, l’ancien chef de l’opposition dynastique sous la monarchie de Juillet et du légitimiste Falloux, qui repoussait ses principaux projets qualifiés d’« élucubrations » {36} et qui se concertait à l’avance pour lui imposer ses décisions sous forme de quasi-ultimatums {37} . Le président devait aussi compter avec une Assemblée à majorité républicaine qui lui était hostile, puis, à partir de mai 1849, avec une nouvelle Assemblée, cette fois dominée par les monarchistes et aussi mal disposée vis-à-vis de lui. À trois reprises, le général Changarnier qui cumulait le commandement de la garde nationale et celui de la division militaire de Paris, ainsi que plusieurs figures politiques conservatrices, lui proposèrent un coup de force pour rétablir l’Empire, mais il refusa systématiquement {38} . Il entendait peut-être s’installer un jour aux Tuileries, mais il ne jugeait pas la situation suffisamment grave pour violer son serment de respecter la Constitution. En outre, il n’entendait pas plus s’aliéner totalement les républicains que se livrer à leurs adversaires.
Il soignait sa popularité, en se rendant dans les écoles, les hôpitaux et les casernes, mais aussi en province. Le 30 octobre 1849, il se sentit suffisamment fort pour renvoyer son gouvernement et le remplacer par un autre, composé de parlementaires de moindre envergure, des « seconds couteaux ». La majorité fut mécontente, mais elle ne protesta pas. Elle appréciait peu les hommes qui partaient et le président n’avait fait qu’user de sa prérogative. Cependant, si l’Assemblée était d’accord avec celui-ci pour retirer le droit de vote aux plus pauvres devant la progression de l’extrême gauche aux élections partielles (loi du 31 mai 1850), ou encore pour chercher à moraliser les masses (lois Parieu et Falloux sur l’instruction), elle ne comprenait pas qu’il s’autorisât à gracier les transportés de juin 1848, à réclamer l’élévation de la solde des sous-officiers ou à proposer la création d’une banque d’honneur pour les travailleurs sans ressources. Elle rechigna à augmenter sa dotation alors qu’il connaissait des soucis d’argent.
Ce fut sa tentative d’instrumentalisation de l’armée qui donna au conflit un tour dramatique. Depuis son élection, le prince cherchait à se concilier la troupe, en assistant fréquement à des manœuvres et des revues. Lors de l’une d’elles, à Satory, le 10 octobre 1850, les cavaliers crièrent : « Vive l’Empereur ! » en passant devant lui. Irrité par le refus du président de suivre ses conseils, Changarnier publia un ordre du jour pour blâmer la manifestation et pour rappeler qu’il était interdit de manifester ses opinions sous les drapeaux. Il proposa son concours à la majorité de l’Assemblée, inquiète, et suggéra même de faire enfermer le chef de l’État à Vincennes. Lorsque le 3 janvier 1851, il vint publiquement assurer la majorité de son soutien, à la tribune, le président décida de le révoquer. Après plusieurs jours de crise, Louis-Napoléon qui ne trouvait aucun ministre pour contresigner la mesure, nomma un gouvernement extra-parlementaire de techniciens et de fidèles et, malgré les avertissements de Thiers, l’Assemblée n’osa pas aller jusqu’à l’épreuve de force. Louis-Napoléon l’emportait, mais il lui fallait encore obtenir l’essentiel : la prolongation de sa présidence.
En ce début d’année 1851, la double échéance du printemps 1852 était dans toutes les têtes. La France devrait élire alors un nouveau président et une nouvelle assemblée. Malgré la loi du 31 mai, les « rouges » avaient obtenu des succès lors d’élections législatives partielles et croyaient devoir l’emporter lors du scrutin législatif. À gauche, 1852 était devenu l’objet d’une attente messianique. Cela provoquait une peur panique dans une grande partie de la population, peur qu’attisaient certains conversateurs, comme l’ancien préfet Romieu, auteur du Spectre rouge de 1852. Les complots préparés par les « rouges » au cours des mois précédents et certains écrits violents colportés à dessein par leurs adversaires la renforçaient encore. Cependant, l’élection présidentielle était aussi lourde de menaces pour les partisans de l’ordre. Certes, les républicains et les socialistes n’avaient pas de candidat sérieux pour ce scrutin-là, mais le même vide existait à droite. Personne n’approchait la popularité de Louis-Napoléon. Or, le président n’avait pas la faculté de se représenter. Qu’adviendrait-il si l’Assemblée ne révisait pas la Constitution pour le lui permettre ? S’il était réélu, malgré tout, comme le pensaient la plupart des observateurs, oserait-elle bafouer la volonté des Français ? Le président, ne tenterait-il pas d’ailleurs de se maintenir au pouvoir par la force ? Aucune source ne permet d’affirmer qu’il envisageait alors le coup d’État que certains de ses proches comme Persigny et Morny l’encourageaient à réaliser depuis quelques semaines {39} .
Il pensait sans doute que l’Assemblée se résoudrait à voter la révision par peur de l’anarchie, malgré la longueur et la complexité du processus. Le pays y poussait. En 1850 déjà, une majorité de conseils généraux, encouragés il est vrai par les préfets, l’avaient demandée. Désormais, l’ensemble des conseils, à sept exceptions près, en formulaient le vœu. Parallèlement, une campagne de pétitions recueillit, en quelques semaines, près de 1,5 million de signatures {40} . Plusieurs parlementaires de la majorité craignaient de plus en plus un coup de force présidentiel qui, avec l’appui du peuple, ne manquerait pas de réussir et de conduire à l’Empire. Le 31 mai 1851, la procédure de révision fut entamée à leur demande. Après un avis favorable de la commission d’examen, rapporté en séance par Tocqueville {41} , l’Assemblée se prononça pour la révision, le 19 juillet, mais seulement par 446 voix contre 278 {42} . Il en manquait 97 pour atteindre le seuil requis. Il serait possible de représenter la proposition sous trois mois, mais, elle n’aurait guère plus de chance d’aboutir. Pour la première fois, début août, le président ne repoussa pas l’idée d’un coup de force {43} .
Les préparatifs
Dès lors, les préparatifs allèrent bon train. Le pouvoir n’était pas à conquérir, mais simplement à conserver. Si le chef de l’État parvenait à convaincre la population de son bon droit et à désarmer les résistances parlementaires par l’effet de surprise, l’opération ne serait qu’un 18 Brumaire simplifié. Il savait pouvoir compter sur l’armée qui méprisait les civils et plus encore les parlementaires, à condition d’avoir le soutien d’un général ; ce fut le général de Saint-Arnaud auquel il confia le commandement de l’une des divisions de Paris. Le 20 août, les conjurés arrêtèrent définitivement le principe du coup d’État, dans une réunion à Saint-Cloud. Par sécurité, une dizaine d’hommes seulement étaient dans le secret. Outre les deux promoteurs de l’opération, Persigny et Morny {44} , le président, son collaborateur le plus proche, Fleury, et Saint-Arnaud, faisaient aussi partie de la conspiration le préfet de police Carlier et le général Magnan qui venait de recevoir le commandement de l’armée de Paris. Quelques intimes de Louis-Napoléon en connaissaient aussi l’existence, sans en savoir les détails. Les conjurés pensèrent d’abord agir pendant les vacances de l’Assemblée, mais les exigences de Saint-Arnaud, des indiscrétions dues à Carlier et la nécessité de ne pas laisser les représentants libres d’organiser la résistance dans les départements, firent avorter ce premier projet, quinze jours avant sa réalisation {45} .
Le président profita de cet ajournement pour essayer de trouver une issue à la crise et, à défaut, pour peaufiner son plan et achever la « préparation psychologique de l’opinion ». Le 8 octobre, il proposa d’abroger la loi du 31 mai 1850. Il cherchait encore manifestement un moyen d’éviter le coup d’État. En reconstituant le corps électoral, il espérait obtenir un triomphe aux élections présidentielles et atteindre plus facilement le seuil des 2 millions de voix, ce qui contraindrait l’Assemblée à entériner le choix populaire, en dépit de son inconstitutionnalité. Cependant, il savait que l’espoir de voir l’Assemblée lui ouvrir ainsi une voie royale était très mince. Sa proposition fut d’ailleurs rejetée au terme d’une crise de plusieurs semaines. En la circonstance, il était parvenu à diviser le front de ses adversaires, puisque la gauche avait voté l’abrogation, et à composer un « ministère de combat » au sein duquel Saint-Arnaud prenait le portefeuille de la Guerre {46} . Par ailleurs, le préfet de la Haute-Garonne, Maupas, homme sans scrupules qui connaissait le président depuis qu’il avait fait campagne pour lui en novembre 1848, fut nommé préfet de police, en remplacement de Carlier, trop hésitant.
Une tentative de riposte imaginée par les questeurs et consistant à voter au président de l’Assemblée le droit de requérir « la force armée et toutes les autorités dont il juge [ait] le concours nécessaire » pour assurer la défense de la représentation nationale, et ce sans passer par le ministre de la Guerre, échoua à la suite de la défection de la gauche. Selon le républicain Michel de Bourges, une « sentinelle invisible », le peuple, protégeait la représentation nationale. Quant à son collègue, Jules Favre, il n’avait pas totalement tort de lancer à la majorité : « De deux choses l’une, ou vous croyez que le pouvoir exécutif conspire, accusez-le ! ou vous feignez de croire qu’il conspire, et c’est que vous conspirez vous-mêmes contre la République {47} ! »
Les conjurés, qui étaient décidés à déclencher immédiatement le coup d’État si le texte avait été adopté {48} , comme la plupart des gens bien informés, savaient, en effet, que certains représentants de droite préparaient l’arrestation du chef de l’État {49} . Des rumeurs insistantes annonçaient même le retour des princes d’Orléans en France {50} . Si une partie de la droite cherchait encore à s’entendre avec le président et si plusieurs réunions rassemblèrent chez Daru, vice-président de l’Assemblée, des parlementaires conciliants des deux camps, Louis-Napoléon temporisait. L’opération était maintenant décidée. D’abord prévue le 20 novembre, puis le 25, elle avait été finalement fixée au 2 décembre. Paradoxalement, cette date-anniversaire du couronnement impérial de Napoléon et de la victoire d’Austerlitz n’avait pas retenu l’attention. Presque personne ne releva non plus le nouvel avertissement que le président lança, une semaine avant, devant les industriels de retour de l’Exposition Universelle de Londres. Entre les « idées démagogiques » et « les hallucinations monarchiques », il affirmait qu’il saurait maintenir l’ordre nécessaire au redressement de la France {51} . La plupart des observateurs pensaient qu’il resterait tranquille jusqu’au début de 1852, puisqu’il avait obtenu satisfaction dans l’affaire des questeurs.
Le plan était pourtant prêt dans ses moindres détails grâce à Morny qui en était le maître d’œuvre. Louis-Napoléon l’avait baptisé « Rubicon » en référence au franchissement de ce fleuve par Jules César qu’il admirait tant, pour mettre fin à l’anarchie républicaine et à l’hostilité des sénateurs à son égard. Saint-Arnaud avait rappelé dans des circulaires adressées à la troupe la nécessité de l’obéissance passive. Le 26 novembre, Magnan réunit les vingt généraux placés sous ses ordres pour leur dire de se tenir prêts. Parallèlement, la garde nationale était neutralisée. Les conjurés avaient réuni des fonds importants. La maîtresse du président, Miss Howard, celle de Morny, Fanny Le Hon, et des banquiers avancèrent les sommes nécessaires. En revanche, les conjurés ne puisèrent pas dans les caisses de la Banque de France, en dépit de ce que prétendirent plus tard leurs ennemis {52} .
Rien ne fut négligé par Louis-Napoléon et ses amis pour endormir les soupçons {53} . Le soir du 1 er décembre, il y eut bal à l’Elysée, comme tous les lundis. Vers 22 heures, une ultime réunion se déroula au palais. On y relut le décret et les deux proclamations qui annonceraient et expliqueraient l’opération aux Français. On rappela les mesures prises pour faire imprimer et afficher ces documents, occuper le Palais-Bourbon, les imprimeries et les salles de rédaction des journaux hostiles, fermer les cafés et les écuries, contrôler les sorties de Paris et saisir préventivement les principaux opposants {54} . Après avoir longtemps hésité, Louis-Napoléon avait décidé ces arrestations, pour ne pas se heurter aux mêmes résistances que son oncle, en Brumaire an VIII.
Du coup a minima à l’opération de grande ampleur ou l’infléchissement décisif
Pendant que Saint-Arnaud regagnait son ministère, Morny prenait possession de celui de l’intérieur. De son côté, Maupas recevait individuellement les quarante-huit commissaires de police de la capitale. Sous prétexte d’un complot, il leur donna mission d’arrêter les principales personnalités de l’opposition. Un seul refusa et fut aussitôt incarcéré.
Deux heures plus tard, l’armée investissait Paris en occupant les points stratégiques. Soixante dix-huit personnes furent arrêtées, pour la plupart dans leur sommeil. Parmi elles, figuraient seize représentants du peuple, les chefs de la Montagne, mais aussi Thiers et des militaires qui auraient pu prendre la direction de la résistance, les Cavaignac, Changarnier ou Lamoricière. Un aide de camp du président porta à l’imprimerie nationale le décret et les deux proclamations. Le directeur était de connivence, mais pas les ouvriers, ce qui obligea à composer les textes par fragments. Vers 6h30, ils furent placardés dans la capitale. Dès leur réveil, les Parisiens en prirent connaissance. Le décret annonçait la dissolution de l’Assemblée et du Conseil d’État, le rétablissement du suffrage universel, la convocation prochaine des électeurs dans leurs comices et l’état de siège. Par sa première proclamation, le président expliquait aux Français les raisons de son acte et réclamait leur soutien : « Aujourd’hui que le pacte fondamental n’est plus respecté de ceux-là mêmes qui l’invoquent sans cesse et que les hommes qui ont déjà perdu deux monarchies veulent me lier les mains, afin de renverser la République, mon devoir est de déjouer leurs perfides projets, de maintenir la République, et de sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France, le peuple. Je fais donc un appel loyal à la nation tout entière. » Il disait donc agir au nom de la défense de la République, contre la majorité royaliste. Si la nation lui faisait confiance, il promettait des institutions durables, inspirées de celles que son oncle avait mises en place en l’an VIII. La seconde proclamation s’adressait aux soldats qualifiés d’« élite de la nation » {55} .
De l’aveu même des adversaires de Louis-Napoléon, comme Victor Hugo, ces nouvelles furent accueillies par la population avec indifférence, voire satisfaction, tant l’Assemblée jugée réactionnaire, était impopulaire {56} . Vers 10 heures, le président sortit de l’Élysée à cheval, en compagnie d’officiers, pour prendre le pouls de la population. Quelques acclamations et quelques cris en faveur de la République partirent de la foule, mais la plupart des Parisiens se montraient toujours calmes. Sur les Champs-Élysées, Louis-Napoléon passa en revue des troupes qui l’acclamèrent, puis il regagna tranquillement son palais {57} . La réussite de l’opération semblait complète. Comme son oncle, en novembre 1799, il semblait ne pas devoir faire couler le sang des Français.
Cependant, dans la matinée, une résistance parlementaire s’organisa. Quelques représentants du peuple se retrouvèrent chez Barrot et Daru, pour signer des protestations. Une soixantaine de leurs collègues de toutes nuances réussirent à pénétrer dans le Palais National, mais le président Dupin, à l’inverse de Bailly en 1789, céda à la force des baïonnettes. Peu après, environ trois cents représentants du peuple appartenant en majorité au parti de l’ordre, mais comprenant aussi des républicains et même quelques anciens partisans de l’Élysée se rassemblèrent dans une mairie située à proximité {58} . Ils y votèrent la déchéance et la mise en accusation du président, en vertu des articles 36 et 68 de la Constitution {59} . En conséquence, les parlementaires décidèrent d’en appeler à la garde nationale et à l’armée dont ils confièrent le commandement au général Oudinot et de prendre contact avec la Haute Cour. Deux cent vingt d’entre eux furent rapidement arrêtés. Les membres de la Haute Cour qui s’étaient réunis spontanément au Palais de justice furent eux-mêmes expulsés et se bornèrent à constater l’impossibilité de remplir leur mission. De leur côté, des montagnards encore en liberté formèrent un comité de résistance autour de Schœlcher, Carnot et Hugo. Ils appelaient le peuple à l’insurrection, en s’appuyant sur les articles 68 et 110 de la Constitution {60} .
Le lendemain matin, ils essayèrent de soulever les quartiers populaires de Paris. Le peuple, éprouvé en juin 1848, hésitait. Quelques ouvriers se joignirent pourtant à leurs représentants. Des barricades furent édifiées. D’abord peu nombreuses, elles couvrirent bientôt tout le centre et l’est de la capitale. À partir de ce moment-là, l’opération changeait de nature. Le peuple devenait acteur alors que Louis-Napoléon le voulait simple juge du fait accompli. Sur l’une des barricades, un parlementaire nommé Baudin fut même tué. Pendant ce temps, le président ne parvenait pas à former un gouvernement. Certaines personnalités protestèrent contre l’apposition de leur nom au bas des mesures d’exception {61} . Pour les mêmes raisons, la Commission consultative de quatre-vingts notabilités qui devait servir de caution au coup de force et assurer la transition entre l’Assemblée dissoute et celle à élire ne pouvait pas non plus être constituée. La plupart des personnalités de quelque importance attendaient de voir l’évolution de la situation, avant de choisir leur camp {62} . En soirée, un conseil se tint à l’Elysée. Morny y fit prévaloir sa tactique sur celle de Maupas. Alors que celui-ci préconisait un grand déploiement de troupes pour empêcher le développement de l’émeute, celui-là entendait, au contraire, laisser l’insurrection croître pour mieux l’écraser {63} . À l’aube du 4, plusieurs dizaines de barricades nouvelles furent édifiées sur les deux rives de la Seine. En ces moments critiques, Morny conservait tout son sang-froid. Maupas, lui, s’inquiétait de la tournure des opérations. Le ministre de l’intérieur demanda son remplacement au président qui le refusa. Pendant quelques heures, celui-ci craignit, pourtant, que l’affaire tournât mal. Il envisageait de se retrancher aux Tuileries avec ses partisans et d’y lutter jusqu’à la mort. Il n’en eut pas besoin.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents