Affaire Dreyfus
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Description

Il y cent ans, le capitaine Alfred Dreyfus était réhabilité après avoir été condamné à la dégradation militaire et à la déportation. L'affaire Dreyfus, c'est d'abord la victoire du mensonge sur la vérité, puis la revanche de la justice sur la conspiration militaire. L'auteur démontre que Dreyfus a été victime d'un crime judiciaire orchestré par l'état-major de l'Armée au nom de la raison d'Etat et finalisé par les tribunaux de la République dans l'ambiance d'une opinion publique chauffée par l'antisémitisme. Il s'agit de comprendre comment la république peut fabriquer des coupables judiciaires sur fond de crispation identitaire.

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Publié par
Date de parution 01 septembre 2006
Nombre de lectures 95
EAN13 9782336250847

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.librairieharmattan.com harmattan1 @wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296011885
EAN : 9782296011885
Affaire Dreyfus
Conspiration dans la République

Méhana Mouhou
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Introduction Le mérite républicain La fabrication d’un coupable Le procès devant le Conseil de guerre L’ultime humiliation : de la dégradation militaire à la déportation Fin de siècle Bernard Lazare : Le premier des Justes Un procès pour Esterhazy Zola, la volonté de Justice La naissance des intellectuels Le déchaînement antisémite La marche vers la révision : Le procès de Rennes Vérité, dignité et réhabilitation La justice à l’épreuve de la raison d’Etat Un crime judiciaire Les enjeux de l’Affaire aujourd’hui Conclusion Arrêt de réhabilitation du 12 juillet 1906 de la Cour de Cassation Bibliographie Chronologie de l’affaire Dreyfus
« Les jurés avaient mieux que des preuves, ils avaient une intime conviction »
Anatole France
Introduction
Alfred Dreyfus, avant d’être victime d’une justice rendue dans les prétoires a d’abord été victime d’une justice rendue sur les marches du palais, par l’Opinion.
L’Affaire questionne donc les valeurs d’une société et il m’est apparu nécessaire d’écrire pour ne pas la laisser glisser, comme une affaire classée, dans le gouffre de l’oubli.
Mais j’ai aussi voulu comprendre ce que l’Affaire ne nous dit pas, en connaître la version cachée comme une spéléologie nécessaire de la face obscure de la République. Décrire les stigmates infligés à la démocratie et les raisons d’un danger permanent suspendu dans la Cité. La condamnation de Dreyfus est une rupture de la justice. Rupture puis régularisation. Le fait s’est précipité en événement, sans préavis, puis a disparu comme un accident de l’Histoire. Coups et contrecoups. Détonation et retour de la civilisation ; une parenthèse, presque comme une signature d’une République inachevée de l’immaturité des hommes, se contentant de disqualifier l’outrage.
Il me fallait donc raconter la réalité telle qu’elle est et non les hypothèses telles qu’on les souhaite.
Tant de choses ont pourtant été dites, mais, en vérité, il m’a semblé, qu’au-delà de la nécessaire actualisation de la mémoire, il y avait une lecture possible de l’Affaire sous un autre angle, en interrogeant l’histoire non plus sur une erreur, mais sur un crime judiciaire rendu possible par une société sournoisement minée par l’antisémitisme. Il me fallait donc déplier les faits, reprendre les procès qui se sont déroulés, là, dans cette jeune République, à un moment de l’Histoire où tout bascule dans la démesure et dans l’obsession identitaire. Et cette deuxième approche suppose de laisser une place centrale à l’antisémitisme qui s’est acharné à poursuivre Dreyfus.
Il m’a semblé tout aussi utile, parce que je serai absent du bicentenaire, d’apporter au moins ma contribution pour le centenaire de la réhabilitation de Dreyfus. La Cour de cassation par un arrêt historique du 12 juillet 1906 a en effet définitivement jugé que Dreyfus a été condamné à tort, pour trahison envers l’Allemagne, à la dégradation militaire et à la déportation perpétuelle à l’île du Diable, puis par un second procès à dix ans d’emprisonnement, et a proclamé solennellement son innocence, mettant ainsi un terme à douze ans de conspiration contre celui qui a immédiatement été désigné, dès son arrestation en 1894, comme l’officier juif coupable...Coupable parce que juif.
Il m’a paru tout aussi nécessaire, parce que le XXIème siècle s’ouvre partout dans le monde sur des crispations identitaires et religieuses, d’interroger l’Affaire et d’en tirer les enseignements.
Le XXème siècle, on le sait, a été marqué par les plus grandes épidémies idéologiques ; fascisme, nazisme, stalinisme et c’est bien l’Europe qui a construit le plus grand cimetière de tous les temps. La vieille Europe, l’Europe de Kant, de Hegel, de Goethe, de la Révolution Française, de Balzac, de Baudelaire, de Hugo, la France des Lumières, plongées dans l’enfer de Dante.
On ne peut comprendre Vichy, Berlin ou Moscou sans admettre que les fondations de l’intolérance humaine, politique et religieuse ont été aussi consolidées durant l’Affaire. Cette grande crise identitaire est en cours aujourd’hui.
Ceux qui ont déduit un temps, de la fin de la confrontation Est-Ouest, la clôture définitive de l’Histoire seraient peut-être surpris d’un retour des passions, sans nuances, exaltées par le sentiment national et d’un renouement avec des moments où la folie a tenu lieu de certitude. Un retour de l’Histoire.
Le XXIème siècle s’ouvre donc sur une crise de l’universalisme où toutes les obsessions identitaires ressurgissent.
Interroger l’Affaire Dreyfus, c’est interroger la vulnérabilité de la République qui a connu là, sa première grande crise morale ; la haine antisémite s’est conjuguée avec une justice au service de la raison d’Etat.
Tous les enjeux et conflits moraux ainsi que la solidité des valeurs républicaines se sont révélés lors de l’Affaire Dreyfus : la Nation, l’Armée, l’Eglise, l’ordre, la hiérarchie, le patriotisme, le populisme, l’insécurité, le nationalisme, le respect de la chose jugée, l’antisémitisme économique, l’antijudaïsme religieux, la race, le sol, le sang, la xénophobie, la justice, la discipline sociale, le préjugé, la présomption d’innocence, la résistance, l’égalité des droits, la justice pour tous, la vérité, l’honneur, la raison d’Etat, la dignité, les droits de l’homme....
Tous ces débats dans une France mutilée par la perte de l’Alsace-Lorraine et qui recompose son identité nationale par la désignation du juif comme naturellement anti-patriote parce que naturellement étranger !
La République a réussi, certes, à dépasser cette grande crise morale allant du consensus contre Dreyfus au rétablissement de l’idée de Justice. Néanmoins, que l’antisémitisme soit désormais considéré comme illégal n’est pas un passeport contre sa disparition, loin s’en faut ; les fondements culturels des origines de l’antisémitisme n’ayant jamais été purgés.
L’Affaire ne peut être d’emblée considérée comme une simple affaire judiciaire;l’innocence ou la culpabilité ont été, en effet, immédiatement dépassées dès l’arrestation de Dreyfus, puisque l’accent a été mis sur son identité et non sur l’acte d’espionnage envers l’Allemagne, ou plus précisément l’acte découlant de son identité. Maurice Barrès a pu ainsi dire : « Que Dreyfus soit coupable, je le déduis de sa race. »
L’Affaire Dreyfus ne pouvait donc que transcender le problème de la vérité, précisément parce qu’elle inaugure une nouvelle culpabilité judiciaire ; coupable du seul fait d’être né...juif
Dreyfus n’est donc pas un accusé ordinaire et l’acte d’accusation et le relais par l’opinion publique le désignant non plus comme un justiciable bénéficiant de la présomption d’innocence, mais ontologiquement comme ennemi de la France signent la fin de la justice ; pour éradiquer l’Autre, il faut d’abord le disqualifier, puis l’accuser et enfin le condamner. C’est bien cela la force du processus de stigmatisation et la République ne voit jamais venir les dangers des idéologies de la race. Déjà Drumont dès 1892, deux ans avant l’arrestation de Dreyfus, dénonçait la présence des officiers juifs dans l’armée.
Ce livre entend montrer que l’Affaire est une plaie dans la société française et que cette plaie a été mal soignée. D’ailleurs le véritable coupable a t-il jamais été condamné ?
Le mérite républicain
Le code “X” fait partie du patrimoine d’un corps d’élite. Alfred Dreyfus l’accepte. Reçu dans cette prestigieuse Ecole polytechnique de Paris en 1878, à l’âge de dix neuf ans, le jeune officier intègre très vite les coutumes lors de la cérémonie de rentrée : « tu as été appelé, conscrit, à porter l’habit de l’Ecole. C’est un honneur qui t’impose des devoirs. Partout et toujours, respecte l’uniforme ». Cette lecture à haute voix suivie d’un bizutage en règle crée l’esprit de corps destiné à consolider une communauté par une morale convenue et marque sur chacun de ses membres une façon de penser, d’agir, de réagir commune, soumise à une forte hiérarchie et fortifie ainsi par une discipline éthique étroite, l’appartenance à un même groupe qui se protège mutuellement
L’esprit de corps se veut infaillible et la docilité de ses membres un gage d’obéissance au code imposé.
Alfred Dreyfus ne se sent pas un corps étranger dans cette corporation. Sa judaïté ne lui pose aucun problème. Parfaitement assimilé, il n’éprouve aucun conflit intérieur.
Originaire d’Alsace où il né à Mulhouse le 9 octobre 1858, issu d’une famille juive aisée, son père Raphaël Dreyfus crée en plein essor du textile une fabrique de filature de coton en 1862.
Cette famille nombreuse respecte les pratiques religieuses et les enfants connaissent l’hébreu. Bien intégrée et patriote, la famille Dreyfus donnera l’un des siens pour la France, Jacques, l’aîné, poussé à l’engagement pour combattre la Prusse en 1870. Les troupes françaises vaincues, les provinces de l’Est passent sous domination allemande et le 25 mai 1871 par le traité de Frankfort, la famille Dreyfus devient comme la population, sujet du Reich. L’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne provoque le départ en masse de la communauté israélite. Communauté essentiellement implantée dans les villages ruraux. Depuis la Révolution française, en effet, les deux tiers des Juifs en France vivent en Alsace dont la présence remonte au Moyen Age.
A cette époque les juifs ne peuvent exercer certains métiers. L’agriculture et l’artisanat leur sont interdits. Il ne leur reste la possibilité que d’exercer le petit négoce, les professions médicales et le prêt d’argent.
Rappelons que les lois ecclésiastiques interdisaient formellement l’usure aux chrétiens, les Juifs devenant alors des prête-noms permettant aux chrétiens d’emprunter grâce aux seigneurs laïcs qui avançaient les fonds.
Rappelons également que le concile de Latran en 1215 avait interdit presque toutes les professions aux juifs excepté le métier de la banque interdit aux chrétiens.
Au-delà des interdictions, les juifs subissent des persécutions physiques.
Dès 1349 la peste noire qui décime d’une manière fulgurante une partie de la population est imputée aux juifs accusés d’avoir empoisonné les puits. Presque tous les juifs d’Alsace sont massacrés.
Au fur et à mesure de la survenance des grandes épidémies, les juifs sont toujours rendus responsables des maladies.
Au 16 ème siècle les communautés juives des grandes villes d’Alsace, Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Rosheim, n’existent plus.
Il faudra attendre la Révolution Française et la loi du 27 septembre 1791 « loi relative aux juifs » accordant les droits civiques pour la première fois à tous les juifs de France.
Les communautés juives vont se reconstituer dans les villes.
La famille Dreyfus est bien implantée. Comme beaucoup de juifs les Dreyfus veulent rester Français et quitteront l’Alsace après la guerre de 1870 précisément pour rester Français. L’annexion de l’Alsace Lorraine signifie pour les juifs la perte totale de leurs droits civiques. Un des frères restera à Mulhouse pour diriger l’entreprise. Alfred est envoyé à Paris pour préparer des concours dès l’adolescence. Henriette la sœur aînée s’installe à Carpentras près d’Avignon avec le reste de la famille.
Marié le 21 avril 1890 à l’âge de trente ans, religieusement à la synagogue, rue de la Victoire à Paris, il intègre à trente deux ans l’Ecole supérieure de Guerre et est nommé capitaine.
A trente quatre ans il accède au sommet et entre à l’état-major de l’armée, affecté au bureau du renseignement.
L’armée compte un effectif de cinq cent mille hommes et environ trente mille officiers. Moins de un pour cent de ces officiers intègrent l’état-major.
L’élite militaire se recrute traditionnellement de père en fils. Les enfants de la bourgeoisie passionnés par le métier des armes se lancent dans les difficiles concours. Dreyfus n’est pas un héritier militaire. Il ne vient pas non plus d’une des écoles hostiles aux principes de la République souvent favorisées par les commissions de classement militaire. Alfred Dreyfus est le produit de la République. La sélection par le mérite. Le privilège du mérite sur la naissance.
Il choisit la carrière d’officier pour manifester son attachement à la France. Son épouse Lucie Hadamard, petite- fille de polytechnicien, est également issue d’une famille bourgeoise, de Metz. Elle donnera naissance à Pierre en 1891 et Jane en 1893.
En cette fin du 19 ème siècle le judaïsme français compte environ quatre vingt mille personnes.
En 1850 bon nombre de juifs viennent d’Allemagne ou d’Europe centrale. Les juifs ashkénaze implantés dans l’est de la France disposent d’atouts majeurs, car bien formés en Allemagne avec de bonnes réussites professionnelles (Worms, Rothschild, Reinach Bischoffsheim ...) et intègrent progressivement la capitale française pour représenter la moitié du judaïsme français vivant à Paris en 1893.
La fabrication d’un coupable
« Paris, le 13 octobre 1894.Convocation.
Le général de division chef de l’Etat-major général de l’armée passera l’inspection de Messieurs les Officiers stagiaires dans la journée du lundi 15 octobre courant. Monsieur le Capitaine Dreyfus est invité à se présenter à cette date et à neuf heures du matin au cabinet de Monsieur le Chef de l’Etat -major de l’armée. Tenue bourgeoise »
Cette convocation que reçoit Alfred Dreyfus, alors en stage dans un régiment d’infanterie depuis quinze jours, à son domicile avenue du Trocadéro à Paris, est inhabituelle.
Une inspection en tenue bourgeoise et de surcroît le matin alors que L’année inspecte généralement le soir et en tenue militaire.
Or, en réalité l’état major dispose d’un document depuis septembre. Une femme de ménage française de l’ambassade d’Allemagne soudoyée par le service du renseignement français est chargée de récupérer tout ce qu’elle peut dans les corbeilles des officiers allemands. Aucune difficulté, elle peut circuler à sa guise dans l’Ambassade pour les besoins du nettoyage. Régulièrement elle remet la commande au contre espionnage français dans une chapelle de Paris. Arrivé au ministère de la guerre, rue Saint Dominique, Dreyfus est reçu par le commandant Picquart, mais fait étrange aucun autre stagiaire n’est même présent. Aucune tenue bourgeoise n’est à dénoter. Dreyfus n’a jamais vu le commandant du Paty de Clam, qui prie le capitaine, dans l’attente de la venue du général, d’écrire une lettre pour lui, se trouvant dans l’incapacité de le faire, prétextant un mal aux doigts.
« Ecrivez monsieur Dreyfus, écrivez donc ! »
Seul le commandant Picquart est informé ainsi qu’une poignée des militaires de l’état- major de cette dictée.
Les papiers déchirés, reconstitués par le contre espionnage et puis surtout cette lettre de septembre qui est en réalité une véritable bombe qui va faire vaciller la République.
Une petite lettre qu’on nomme déjà bordereau, entre les mains des militaires allemands renseignés clandestinement par un militaire français ? Des informations d’importance, estime l’état-major. Un traître au sein de l’institution qu’il faut démasquer.
« Ecrivez donc monsieur Dreyfus ! »
« Ayant le plus grave intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ aux manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d’urgence par le porteur de la présente qui est une personne sûre. Je vous rappelle qu’il s’agit d’une note sur le frein hydraulique du canon de cent vingt et sur la manière dont... » -Mais vous tremblez Dreyfus ! -Non j’ai froid aux mains. -Faites attention Dreyfus c’est grave !
Dreyfus est scruté, analysé, il ne se doute absolument pas qu’il est à ce moment précis l’objet d’un stratagème. Que sa dictée a pour but de le confondre.
D’une voix martiale qui va résonner pendant des décennies dans la tête de Dreyfus, du Paty De Clam interrompt la dictée.
« Au nom de la loi, je vous arrête ; vous êtes accusé du crime de haute trahison. »
Dreyfus est foudroyé par la gravité de l’accusation. Il proteste. Son amour de la patrie l’empêche même d’imaginer un tel forfait.
« Prenez mes clés, ouvrez tout chez moi, je suis innocent. »
Menotté, Dreyfus est conduit sur le champ à la prison du Cherche midi. Arrestation secrète. Il est interdit au nom des intérêts supérieurs de la nation, à sa femme de communiquer l’arrestation de son époux même à sa propre famille.
Rien ne filtre. Mais le 28 octobre 1894 le journal La libre parole annonce une arrestation fort importante décidée par l’autorité militaire sur laquelle plane un silence absolu puis quelques jours plus tard, en première page : « Haute trahison. Arrestation de l’officier juif Alfred Dreyfus.»
Ce journal propriété de l’antisémite Drumont conclut que « tout Israël est en mouvement. » Or en guise d’invasion, seule son épouse est informée. La campagne antisémite vient de débuter.
Le commandant Du Paty de Clam s’est en effet présenté chez Madame Dreyfus pour l’informer de l’arrestation sans donner aucun motif mais exige le secret absolu et lui fait interdiction de parler de l’arrestation de son mari.
Mathieu Dreyfus, le frère, raconte la manœuvre dont du Paty de Clam a d’emblée usé comme une véritable manipulation mentale contre l’épouse :
« Imaginez Madame, un cercle dans lequel je fais entrer un certain nombre d’officiers susceptibles d’avoir commis le crime ; par voie d’élimination successive, le cercle se rétrécit de plus en plus puis, finalement, il reste un seul nom, celui de votre mari, au centre du cercle. »
L’état-major tient son coupable.
Un coupable idéal qui complote avec l’Allemagne. Un bordereau découvert le 21 septembre 1894. Ce jour le colonel Sandherr, chef de la Section Statistique (en réalité bureau du contre-espionnage) reçoit cette fameuse lettre, adressée à Schwartzkoppen l’attaché militaire allemand en poste à Paris. La lettre est en réalité un bordereau ou le bordereau une lettre, déchirée, reconstituée morceau par morceau.
Voilà donc le document qui risque d’envoyer Alfred Dreyfus au bagne : « Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, monsieur, quelques renseignements intéressants : une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s’est conduite cette pièce,
une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan), une note sur une modification aux formations de l’artillerie, une note relative à Madagascar.
Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne (14 mars 1894). Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministre de la Guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps, et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres.
Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après. Je le prendrai. A moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et vous en adresse la copie. Je vais partir en manœuvres. »
Pour le général Mercier, il est impensable de ne pas découvrir l’auteur du bordereau. L’armée serait ridiculisée si la rue ou la Chambre des députés était informée.
La déduction de l’état-major est que l’espion ne peut être que l’officier stagiaire appartenant à l’artillerie. Reinach raconte que d’Aboville, antisémite notoire est tombé en arrêt devant le nom du capitaine Dreyfus. On passe en revue, l’état de ses notes et services. Le fait qu’il soit bien noté à sa sortie de l’Ecole de Guerre ne change rien à la détermination des militaires. Il est considéré comme « intelligent, zélé, consciencieux, instruit, adroit, meilleur lieutenant des groupes de batteries », mais en 1893 Dreyfus est moins bien noté : « officier incomplet, prétentieux et ne remplissant pas, au point de vue du caractère, de la conscience et de la manière de servir les conditions nécessaires pour être employé à l’état-major de l’armée. » D’Aboville et Fabre en sont persuadés. C’est bien Dreyfus qui a écrit le bordereau. L’état -major s’est bien déplacé dans l’Est en juin 1894 et Dreyfus en faisait partie. Qu’importe à ce stade qu’un voyage d’état-major puisse être considéré comme une manœuvre, mais le bordereau en parle. Il faut donc trouver l’écriture de Dreyfus et la comparer avec le bordereau.
Le colonel Sandherr aura cette réaction quand il fait mention d’un juif comme véritable espion : « J’aurais dû m’en douter. »
L’état-major sollicite le 9 octobre 1894, l’expert Gobert pour analyser le bordereau et le comparer avec l’écriture de Dreyfus. Le 13 octobre Gobert rend ses conclusions qui disculpent le capitaine Dreyfus. En effet si l’expert note le même type graphique, il souligne également que « l’analyse des détails montre, avec des analogies assez sérieuses des dissimilitudes nombreuses et importantes » et termine son rapport en forme d’acquittement de Dreyfus. « La lettre anonyme pourrait être d’une personne autre que celle soupçonnée.»
Qu’importent les résultats de cette expertise, l’ordre d’arrêter Dreyfus ne sera pas contrarié. Le jour même une lettre lui sera portée. Il fera la dictée. Dreyfus soupçonné parce que juif. Dreyfus convoqué parce que juif. Dreyfus déjà coupable parce que juif. Il est donc impensable que l’expert puisse disculper. Il y aura donc un contre expert.
Il faut trouver un expert aux ordres. Ce sera Bertillon, chef de service de l’identité judiciaire de la préfecture de police de Paris et inventeur de l’anthropométrie judiciaire.
Du Paty signale d’emblée à Bertillon qu’il y a d’autres preuves que le bordereau. Bertillon est également gagné par l’antisémitisme, mais lorsque Henry et Du Paty viennent lui livrer une conviction basée sur d’autres éléments matériels, il n’y a plus d’espace pour le doute.
Il est donc clair que Bertillon a commencé son expertise en posant le postulat de la culpabilité de Dreyfus. Il est tout aussi constant qu’en ne cherchant qu’un coupable en la personne du capitaine il était donc impossible qu’il puisse trouver un innocent.
Toutes les éventuelles hésitations de Bertillon doivent être annulées par élan patriotique.
Le raisonnement de Bertillon va défier tout entendement :
Dreyfus est bien l’auteur du bordereau, même si l’écriture n’est pas tout à fait le sienne.
Bertillon commence sa démonstration :
Dreyfus a bien imité sa propre écriture sur le bordereau.
En imitant sa propre écriture il a volontairement dissimulé des dissemblances.
En clair ce procédé est classique en matière de contre espionnage. En effet si l’auteur est pris, il réfute son écriture en prétextant des dissemblances. Il prouve alors que les dissemblances sont à imputer à un faussaire.
Bertillon considère que ce procédé est précisément de « combiner le déguisement de son écriture avec la simulation d’un document forgé. » Il est préférable en réalité de lire Bertillon dans le texte :
« Ainsi en tremblant volontairement les deux dernières syllabes du mot
« responsables », il pensait à sa propre responsabilité et voulait pouvoir dire : « Regardez comme c’est tremblée, donc c’est calqué. »
Alfred Dreyfus n’attachera aucune importance à la déposition de Bertillon lors de son procès en 1894 en le considérant comme un fou. Thèse de l’autoforgerie, Dreyfus aurait donc en cas où il serait découvert « ménagé la possibilité d’arguer d’une pièce forgée, d’une pièce calquée. » C’est donc du grand art !
Une dialectique qui transcende les faiblesses de la nature humaine, une grapho-psychologie de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus retors. Les juges militaires prendront cette démonstration comme une démonstration scientifique, imparable, logique en matière de traîtrise.
Et Bertillon insiste pour obtenir la condamnation de Dreyfus sur le sérieux de son expertise. L’important pour lui aux yeux de l’opinion, de l’armée, de la justice, c’est avant tout non pas de dire le juste ou le vrai, mais de sauver son expertise. Et comme si les juges militaires n’avaient pas assez été épatés, il répète de nouveau sa théorie :
il est exact que l’écriture du bordereau n’est pas identique à celle de Dreyfus, mais c’est volontairement qu’il a modifié pour être disculpé en cas de problème.
Il y a donc désormais une contradiction entre la graphologie de Gobert et celle de Bertillon. Trois autres experts supplémentaires sont donc nommés par le préfet Lépine sur demande du général Mercier :
Charavay, archiviste paléographe,
Teyssonnieres, ingénieur des ponts et chaussées,
Pelletier, rédacteur au ministère des beaux arts.
Charavay conclut « que la pièce incriminée est de la même main que les pièces de comparaison » en précisant toutefois qu’il peut aussi exister « un sosie en écriture »
Tessonnieres, sera catégorique pour impliquer Dreyfus : «L’écriture du bordereau, présente tous les caractères d’un déguisement », en conséquence Dreyfus a volontairement mal écrit pour mieux se protéger.
Pelletier disculpe Dreyfus en concluant : « L’écriture en cause n’est nullement déguisée. »
Les expertises de Bertillon et Teyssonnieres ont un avantage sur les autres, c’est qu’elles veulent aller au-delà de l’analyse d’écriture. Traquer la ruse, le dissimulateur et montrer le caractère de celui qui contrefait volontairement sa propre écriture.
L’instruction est menée par le commandant d’Ormescheville, à la prison du Cherche midi du 3 novembre au 3 décembre 1894.
Les interrogatoires du juge militaire se déroulent sans avocat pour Dreyfus. C’est la loi.
Dreyfus est isolé. Seul à seul avec le juge. Une instruction à charge puisque désormais d’Ormescheville veut connaître uniquement le mobile du crime, les raisons qui ont motivé Dreyfus à renseigner l’Allemagne.
Un premier interrogatoire sur les femmes. Mobile possible. Dreyfus répond qu’avant le mariage il a été amoureux d’une femme, une certaine madame Dida, mais rien de particulier. Aucune autre femme pendant le mariage.
En réalité derrière cette instruction, il y a l’empreinte et l’aide de du Paty qui n’hésite pas un seul instant à utiliser des éléments faux de la vie privée de Dreyfus.
Voilà la théorie. Dreyfus aurait trompé sa femme et tromper sa femme, c’est aussi la preuve de la trahison de la patrie.
L’ordre de procéder à une instruction est donné le 1 er novembre au conseil des ministres sur rapport du général Mercier.
Le juge d’Ormescheville entend démontrer que Dreyfus a trahi parce qu’il entretient une maîtresse et que cela coûte cher et que de surcroît Dreyfus serait un habitué des cercles de jeux. Des renseignements à l’Allemagne contre de l’argent. Voilà le mobile.
La vie de Dreyfus est inspectée par une enquête de police. On retrouve la trace d’une liaison avec une femme par suite assassinée. Dreyfus jure qu’il n’a jamais été son amant. Dettes de jeux ? Tous les Dreyfus connus dans les cercles de jeux sont en réalité des homonymes.
Rien à signaler pourtant. Le rapport du préfet de police Lépine ne trouve aucune femme galante dans le parcours de Dreyfus.
Malgré les protestations d’innocence, l’accusation interprète ; il n’y a pas d’aveux, mais les mots prononcés par Dreyfus sont utilisés à charge. Ainsi sa déclaration « Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, vous ne trouverez rien » devient : « La perquisition a amené le résultat indiqué par lui. »
Pour d’Ormescheville, Dreyfus est coupable également parce que les informations contenues dans le bordereau sont connues de lui.
Enquête bâclée, partiale, sommaire. Avant même que l’enquête soit close le ministre de la guerre, sentencieux, déclare le 28 novembre que la culpabilité de Dreyfus est absolument certaine.
Dreyfus est interrogé pour la première fois sur le bordereau qu’il découvre également.
« Vous niez en être l’auteur ? - Je sais, en mon âme est conscience, que je n’ai pas écris cette lettre ; donc, elle ne peut pas être de mon écriture. -Sur quoi repose votre négation ? - Ce que j’ai de plus cher au monde, c’est mon honneur. Je défie qui que ce soit de me le prendre. Voilà plus de six semaines, que je suis au secret, que je souffre le plus épouvantable martyre qu’un innocent puisse supporter. Alsacien, d’une famille protestataire, j’ai abandonné une situation pour venir servir mon pays avec dévouement.
Aujourd’hui, comme hier, je suis digne de mener mes hommes au feu » Qu’importe, l’accusation ne souffre d’aucun doute, de surcroît lorsqu’elle se fonde sur des préjugés du caractère. Une analyse psychologique catégorique. Dreyfus est décrit comme doué d’un caractère obséquieux qui convient aux relations d’espionnage. L’instruction terminée, le rapport est remis au général Saussier afin qu’il saisisse le tribunal pour jugement.
Le procès devant le Conseil de guerre
Il y a trois possibilités pour la défense de Dreyfus :
Choisir une personne civile ou militaire.
Choisir un avocat, de préférence avec une grande réputation.
Se défendre seul.
C’est Mathieu Dreyfus qui se charge de trouver un avocat pour son frère. Waldeck-Rousseau refuse et oriente la famille vers Maître Démange, mais rien n’est acquis.
L’affaire est sensible, y compris pour la carrière de l’avocat. Catholique fervent, « il sait la faiblesse du jugement des hommes et qu’il n’y a point de droit plus sacré que celui de la défense. » 1
Les avocats jouissent en cette fin de siècle d’une grande réputation. La carrière d’avocat donne accès aux plus éminentes fonctions politiques. Leur influence dans la société française est tellement importante que la III ème République est surnommée la République des avocats. Plusieurs raisons. Pour la plupart libéraux, ils défendent la République et ont participé massivement à la Révolution de 1848.
Ils sont aussi les garants des libertés individuelles et les juristes sont les premiers à rechercher le meilleur mode de gouvernement (Sieyès, Augustin Cochin, Jules Simon, Emile Ollivier...) et diffusent la règle de droit comme instrument nécessaire de la consolidation de la République.
Depuis près d’un siècle les avocats sont les avant gardes des nouvelles libertés politiques.
Les membres importants de la Commission chargés de rédiger le Code Civil en 1800 par Napoléon sont tous avocats (portails, Maleville, Tronchet...)
L’éditeur juriste Désiré Dalloz (1795-1869) publie son « commentaire du code Napoléon. »
Pierre Antoine Berryer (1790-1868) l’un des plus brillants orateurs du 19 ème siècle, avocat de Louis Napoléon Bonaparte est élu à l’Académie française en 1855.
Gambetta, Poincaré, Waldeck Rousseau... ont tous une influence sur la société civile.
Un siècle de droit avant que n’éclate l’affaire Dreyfus. Si le droit ne cesse de progresser dans un pays essentiellement rural afin de subordonner les relations humaines au respect de la règle juridique, certains régimes politiques n’épargnent pas la critique des juristes sur les institutions.
Ainsi l’unique cours de Procédure Criminelle dispensée en 1819 par le magistrat Bavaux (1774-1848) lui vaudra d’être traduit devant la cour d’assises par le régime de la Seconde Restauration pour avoir critiqué certaines dispositions du Code pénal. Crime qualifié d’incitation à la désobéissance civile ! Autres temps, autres mœurs.
Mais tous louent l’esprit des juristes, le bel esprit, l’exigence de rigueur. La puissance du verbe, pur, simple, intelligible et immédiat : «Tout Français jouira des droits civiques.» Par ces quelques mots, l’article 1 du Code civil met un point final aux divisions de classe de l’Ancien Régime et à tout communautarisme.
Puissance du Code Civil exerçant une influence sur les plus grands romanciers, comme en témoigne une lettre adressée à Balzac par Stendhal :
« En composant La Chartreuse de Parme, pour prendre le ton, je lisais chaque jour deux ou trois pages du Code civil afin d’être toujours naturel. »
Maître Démange fait partie de ces esprits brillants, fin juriste qui n’entend pas transiger une défense au rabais. La première discussion avec Mathieu Dreyfus est parfaitement limpide. Il n’y a pas de place pour le hasard ou pour une défense en fonction de l’évolution du dossier. La tension est perceptible.
« J’accepte avec les réserves suivantes, je serai le premier juge de votre frère, si je trouve dans le dossier une charge quelconque qui puisse me faire douter de son innocence, je refuserai de le défendre. Ce que je vous propose est extrêmement grave. Le jour où le public apprendrait que j’ai renoncé à défendre votre frère, il en conclurait qu’il est coupable et il serait irrémédiablement perdu. Réfléchissez avant d’accepter. Ma conscience ne me permet pas d’agir autrement. Je poserai les mêmes conditions à votre frère... »
Mais l’avocat de Dreyfus, très vite, aura l’intime conviction de l’innocence du capitaine. Le dossier est vide. Il y a certes le rapport d’Ormescheville, mais le seul élément de l’accusation est le bordereau, que deux des cinq experts en écriture n’attribuent pas à Dreyfus. Maître Demange est persuadé que le doute va envahir la salle d’audience et pénétrer l’esprit d’exigence des juges.
Mais l’enjeu est-il déjà sous estimé, par la défense. Car un acquittement sera à coup sûr une infortune politique pour le ministre de la guerre, le général Mercier qui vient d’être reconduit dans ses fonctions en 1894 par le président du Conseil, Charles Dupuy.
Le général Mercier qui a demandé l’arrestation de Dreyfus et ordonné les expertises est aussi l’auteur du renvoi en cour d’assises du capitaine.
La presse ne s’y trompe pas et des dès l’ouverture du procès, le Figaro annonce les conséquences de cette terrible affaire :
« Si par extraordinaire il avait été trompé, voilà ce pauvre Général devenu un misérable, un traître, un infâme digne du bagne »
Un peu plus tard le journal l ’ Autorité reprend la sentence :
« Cette affaire Dreyfus est collée au dos du général Mercier comme la tunique du centaure aux épaules d’Hercule... Si Dreyfus est acquitté, le ministre saute ; ...Mais si Dreyfus est condamné... Voici Mercier qui grandit et bénéficiant du procès passe immédiatement pour le sauveur de la patrie. »
Le procès va s’ouvrir devant le conseil de guerre de Paris le 3 décembre 1894 sur la base du rapport d’accusation remis au général Saussier par le juge d’Ormescheville.
Sur les sept juges militaires six appartiennent à l’infanterie et un à la cavalerie, alors qu’on juge une affaire portant sur des questions d’artillerie.
Dreyfus n’est plus au secret. Son avocat est venu lui rendre visite au Cherche midi dès la fin de l’instruction.
Le deuxième bureau a donc réussi à renvoyer Dreyfus devant une cour martiale. Concentration d’esprits manifestement tordus, prêts à la fabrication d’une culpabilité à la colle et aux ciseaux, le deuxième bureau qui est un service du contre espionnage de l’état- major fondé en 1871 pour recueillir du renseignement militaire précédemment baptisé : « dépôt de la guerre » qui avait pour objectif la réunion de documents d’archive et de collecte de renseignements est désormais appelé « section de la statistique. »
Au moment de l’arrestation de Dreyfus, ce service de renseignements est dirigé par un antisémite notoire, le colonel Henry.
Le dossier est donc sur le bureau des juges. La cour d’assises est surpeuplée. Les juges font leur entrée.
« Présentez armes ! » Le public se lève religieusement.
Alfred Dreyfus sait qu’il joue sa vie. Il s’agit d’un crime.
Le président : « Dreyfus levez-vous !
Votre âge ?
35 ans.
Votre lieu de naissance ?
Mulhouse, Alsace, mon colonel.
Immédiatement après l’interrogatoire d’état civil, le commissaire du gouvernement (procureur), le commandant Brissot, demande le huis clos. Protestation catégorique de l’avocat de Dreyfus. La bataille pour la transparence doit être livrée. L’opinion publique doit savoir.
L’enjeu du huis clos devient un enjeu politique. L’affaire l’était déjà. La presse est préparée, elle a surtout préparé l’opinion. Une presse partisane. Il y a donc les partisans du huis clos et ses adversaires. Les premiers argumentent qu’il s’agit d’un nécessaire protection contre l’Allemagne et les seconds pensent qu’il s’agit en réalité d’une dissimulation de la vérité.
Maître Démange a déjà préparé des conclusions. Tout est écrit. Il s’y attendait. Des conclusions contre le huis clos qu’il justifie avec précision :
« Plaise au Conseil,
« Attendu que l’article 13 du Code de justice militaire pose le principe de la publicité des débats, à peine de nullité, sauf le cas exceptionnel où cette publicité serait dangereuse pour l’ordre public et les bonnes mœurs ;
« En droit :
« .........
« En fait :
« Au point de vue de la charge matérielle relevée par M. le commandant rapporteur chargé de l’instruction : « Attendu d’une part que l’unique pièce, - sur laquelle repose exclusivement l’accusation, - qui est une lettre missive non signée, attribuée au capitaine Dreyfus, mais énergiquement déniée par lui et sur l’authenticité de laquelle il n’y a pas unité de vue parmi les experts, se borne à annoncer l’envoi de notes confidentielles indiquant seulement le sujet des ces notes sans donner aucun détail sur le contenu; qu’il n’y a donc aucun inconvénient pour l’ordre public à ce que la teneur de cette lettre d’envoi soit connue ;
« Attendu, d’autre part, qu’il résulte du procès-verbal de saisie de ladite lettre entre les mains du délégué de M. le ministre de la Guerre (15 octobre 1894j, que celui-ci a déclaré ne pas vouloir dire comment cette lettre était arrivée entre ses mains ;
« Attendu qu’il est formellement déclaré par l’accusé et son conseil que, si les débats ont lieu en audience publique, aucune discussion ne sera soulevée sur les circonstances qui ont procédé et accompagné la remise de cette lettre entre les mains de M. le ministre de la Guerre ;
« Attendu que le débat public porterait donc uniquement sur la question de savoir si le capitaine Dreyfus est l’auteur de la lettre missive incriminée ;
« Au point de vue des éléments moraux :
« Attendu que les éléments moraux discutés de part et d’autre, et même invoqués par le capitaine Dreyfus, notamment l’absence de mobile, comme exclusifs de toute culpabilité, ne sauraient enfermer aucune indication dangereuse pour l’ordre public ;
« Attendu, dès lors, que, tant dans l’intérêt de l’accusé que dans celui de la société qui l’accuse, il ne saurait être dérogé au principe de la publicité des débats posé par l’article 113 du Code de la Justice militaire qui ne fait que reproduire les dispositions des lois constitutionnelles et notamment celle de l’article 81 de la constitution du 4-10 novembre 1848, encore en vigueur ;
« Pour des motifs,
« Dire que le capitaine Dreyfus est recevable à s’opposer aux réquisitions de M. le commissaire du Gouvernement tendant au huis clos ;
«Dire que les dites réquisitions sont mal fondées ;
« En conséquence,
« Ordonner que les débats auront lieu en audience publique. »
L’argumentation de l’avocat est rejetée. Le huis clos ordonné. Sous couvert du secret des questions diplomatiques, des intérêts supérieurs de la patrie, des secrets militaires envers l’étranger, le huis clos s’impose.
« Le huis clos ou la guerre ». Ce ne sera donc pas la guerre.
La salle est évacuée mais Dreyfus est confiant dans la justice de son pays. Les juges sont des soldats de la France. Comme lui.
Ce 19 décembre 1894 dans un ancien couvent de Paris lieu du tribunal militaire en face de la prison du Cherche midi où est incarcéré Dreyfus, le premier jour du procès est capital. Un jour décisif. Les experts, les témoins vont se succéder, mais Dreyfus malgré le refus d’une audience publique reste encore confiant.
Ce procès il l’attendait.
La veille il écrit à sa femme :
« J’arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l’âme tranquille.
L’épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s’il en fut, a épuré mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n’ai été. Je veux me consacrer, à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me reste à vivre.
Comme je te l’ai dit, j’ai passé par des crises épouvantables. J’ai eu de vrais moments de folie furieuse à la pensée d’être accusé d’un crime aussi monstrueux.
Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n’a rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me connaissent.
Dévoué à mon pays actuel j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, je n’ai rien à craindre. Dors donc tranquille, ma chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l’un de l’autre, à oublier bien vite ces jours tristes et sombres... »
Le soutien de Lucie durant l’épreuve sera sans faille.
« Mon mari adoré,
Je souffre au-delà de tout ce qu’on peut imaginer des horribles tortures que tu supportes ; ma pensée ne te quitte pas une seconde. Je te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres réflexions, je compare nos années de bonheur, les douces journées que nous avons passées ensemble, à l’heure actuelle. Comme nous étions heureux, comme tu as été bon et dévoué pour moi, quel entier dévouement tu m’as soignée quand j’étais malade, quel père tu étais pour nos pauvres chéris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit ; je suis malheureuse de ne pas t’avoir près de moi, de me sentir seule. Mon cher adoré, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions ensemble, que nous vivions l’un pour l’autre, car ne nous pouvons plus exister l’un sans l’autre, il faut que tu te résignes à tout, que tu supportes les terribles épreuves qui t’attendent, que tu sois fort et fier dans le malheur. Je voudrais te rejoindre de suite, je viendrais partager avec toi l’expatriation et ne nous souffririons plus puisque nous serions réunis. Lorsque la vérité sera découverte, nous rentrerons alors en France et tout le monde saura combien tu as souffert. Mathieu qui s’est montré admirable dans ces circonstances est prêt à tout faire pour toi. Il viendra également partager notre sort ; tous ceux que nous aimons ne nous abandonneront pas. Du courage donc, mon pauvre chéri, tu as encore des amis à compter, tu ne peux pas m’abandonner ni mes pauvres enfants. Je t’embrasse comme je t’aime de tout mon cour de toutes mes forces.
Ta Lucie. »
Lundi, 24 décembre 1894
« Ma chérie,
C’est encore à toi que j’écris, car tu es le seul fil qui me rattache à la vie. Je sais que toute ma famille, que toute la tienne m’aiment et m’estiment ; mais enfin, si je venais à disparaître, leur chagrin si grand finirait par disparaître avec les années.
C’est pour toi seul, ma pauvre chérie, que j’arrive à lutter ; c’est ta pensée qui arrête mon bras. Combien je sens, en ce moment, mon amour pour toi ; jamais il n’a été si grand, si exclusif. Et puis, un faible espoir me soutient encore un peu : c’est de pouvoir un jour réhabiliter mon nom. Mais surtout crois-le bien, si j’arrive à lutter jusqu’au bout contre ce calvaire, ce sera uniquement pour toi, ma pauvre chérie, ce sera pour t’éviter encore un nouveau chagrin ajouté à tous ceux que tu as supportés jusqu’ici. Fais tout ce qui est humainement possible pour arriver à me voir. Je t’embrasse mille fois comme je t’aime. »
« Ma chère adorée,
J’ai reçu tout à l’heure ta lettre ; j’espère que tu as reçu les miennes. Pauvre chérie, comme tu dois souffrir, comme je te plains ! J’ai versé bien des larmes sur ta lettre, je ne puis accepter ton sacrifice. Il faut que tu restes, il faut que tu vives pour les enfants. Songe à eux d’abord avant de penser à moi ; ce sont des pauvres petits qui ont absolument besoin de toi.
Ma pensée me ramène toujours vers toi.
Me Démange, qui est venu tout à l’heure, m’a dit combien tu étais admirable ; il m’a fait de toi un éloge auquel mon coeur faisait écho.
Oui, ma chérie, tu es sublime de courage et de dévouement ; tu vaux mieux que moi. Je t’aimais déjà de tout mon coeur et toute mon âme ; aujourd’hui, je fais plus, je t’admire. Tu es certes une des plus nobles femmes qui soient sur terre. Mon admiration pour toi est telle que, si j’arrive à boire le calice jusqu’au bout, ce sera pour être digne de ton héroïsme.
Mais ce sera bien terrible de subir cette honteuse humiliation ; j’aimerais mieux me trouver devant un peloton d’exécution. Je ne crains pas ma mort, je ne veux pas du mépris.
Quoi qu’il en soit, je te prie de recommander à tous de lever la tête comme je le fais moi-même, de regarder le monde en face sans faiblir. Ne courbez jamais le front et proclamez bien haut mon innocence.
Maintenant, ma chérie, je vais de nouveau laisser tomber ma tête sur l’oreiller et penser à toi.
Je t’embrasse et te serre sur mon coeur.
Alfred. »
Mardi 25 décembre 1894
« Mon cher adoré,
Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me soutiennent et me réconfortent.
Vis pour moi, mon chéri, je t’en conjure, rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu’à la découverte du coupable. Que deviendrais-je sans toi ? Je n’aurais plus rien qui me rattacherait au monde. Je mourrais de chagrin si je n’avais pas l’espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore d’heureuses années à tes côtés. Supporte encore ce calvaire, mon Fred chéri, je t’accompagnerai partout, nous nous installerons dans notre lieu d’exil, je tâcherai de te faire tout oublier, tous mes efforts tendront à te rendre heureux.
Pour le moment, ne voyons pas si loin, écris-moi beaucoup, longuement, dis-moi comment tu es physiquement, moralement, comment tu arrives à tuer la longueur de ces journées de prison. J’espère te voir d’ici quelques jours, lorsque la révision aura été décidée. Quelle joie ce sera pour moi. Te souviens-tu, chéri, combien de fois je t’ai dit que je ne pouvais pas vivre seule ? Ne m’abandonne pas.
Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierrot demande tant après toi. Je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m’ennuie beaucoup, beaucoup après mon papa, m’a-t-il dit. Jeanne change énormément ; elle cause bien, elle fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, mon chéri, du courage .Tu les retrouveras un jour. Nos rêves, nos projets renaîtront et nous pourrons les accomplir.
Une longue lettre, n’est-ce pas, mon chéri. Je t’embrasse comme je t’aime. Lucie. »
Le procès reprend ses droits. D’un pas déterminé le capitaine Henry arrive dans la salle d’audience pour déposer, orné d’une légion d’honneur, sceau de la moralité, de l’honnêteté et de la droiture. Son témoignage sera donc capital. Il indique immédiatement au juge qu’une personne honorable lui a dit en mars et juin qu’il existait un traître dans l’état- major. Et pointant le doigt vers Dreyfus s’exclame : « Le traître, le voici ! »
Henry ne dira rien sur l’identité de son informateur. L’avocat de Dreyfus ne demande aucun supplément d’information pas plus qu’il ne porte plainte pour faux témoignage ce qui aurait permis alors d’obtenir l’identité ou la réalité de l’existence de cette personne honorable. Tactique de défense ?
Cette enquête là, n’aura pas lieu, la stratégie judiciaire de Maître Démange a peut-être manqué de pertinence.
Aveuglé par la certitude de l’acquittement.
La procédure pénale militaire offrait pourtant cette possibilité.
Maître Démange se contente donc de la réponse de Henry, théâtral, levant, fier et déterminé, la main et jurant en direction du Christ mural, de l’existence certaine de cette personne. Les juges sont impressionnés. Le commandant du Paty témoigne à charge. Dreyfus est coupable car il a tremblé lors de la dictée au moment où il écrivait un terme lui rappelant sa trahison.
Maître Démange interpelle du Paty.
« Montrez-moi où Dreyfus a tremblé lors de la dictée ? »
Il n’y a aucun mot présentant ce caractère. Rien de cela. Les juges peuvent le vérifier !
Et du Paty, réduit à la contre offensive et qui ne peut que constater cette vérité graphologique argumente sans douter de la pertinence de son propos ; si Dreyfus n’a pas tremblé, alors il est également coupable. Coupable d’avoir dissimulé : car un innocent sachant qu’on l’accuse à tort aurait tremblé durant la dictée !
Voilà donc une berrillonade !
Où sont les preuves ?
Des experts qui se contredisent.
L’état- major réduit à construire un mobile dans des histoires de femmes ici ou là et Dreyfus agacé par les dépostions à charge de certains experts demande au président, maladroitement, de faire jurer Bertillon de l’avoir vu écrire le bordereau.
Le procureur Brisset sera sans nuances ; Dreyfus est coupable. Qu’importe l’enquête de personnalités, qu’importe l’absence sérieuse d’implication de Dreyfus auprès des cercles de jeux et des femmes galantes, qu’importe l’absence de mobile financier, ce qui est sûr, dit-il, c’est que Dreyfus est coupable du seul bordereau incriminé :
« Si je ne vous apporte pas, un mobile à ce crime le plus grave qui se puisse commettre, et si je n’ai pas d’autres preuves que la lettre missive, elle reste, elle, écrasante pour l’accusé. Prenez vos loupes, vous serez sûr que c’est Dreyfus qui l’a écrite. S’il l’a écrite, c’est qu’il est le coupable de la plus infâme trahison.»
L’avocat de Dreyfus se charge dans sa plaidoirie d’être démonstratif. Il plaide trois heures essentiellement sur le bordereau, seul élément matériel de l’accusation. Trois heures pour reprendre mot à mot le contenu du bordereau, fustigeant le non -sens du procès.
Impossible que Dreyfus en soit l’auteur :
« Il n’est jamais allé aux manoeuvres.
Il n’a jamais vu tirer le canon 120.
Il n’a jamais eu entre les mains le projet de manuel de tir.»
En résumé l’accusation n’a pour toute preuve qu’une similitude d’écriture qui loin d’être ressemblante est complètement différente. Maître Démange est convaincu de sa plaidoirie. Dreyfus aussi. Il va pouvoir retrouver les siens dans quelques heures après le délibéré et la justice de rétablir son honneur d’homme et de soldat.
La foule attend. Surexcitée. Convaincue, elle, de la culpabilité de Dreyfus.
Des cris, certains demandent sa tête.
La foule hurle son horreur du capitaine. Un Français vendu à l’Allemagne.
La peine de mort est pourtant abolie depuis la constitution de 1848. On attend.
Chacun livre ses certitudes.
Le conseil de guerre vient d’entrer dans la salle d’audience. Le président Maurel va lire son jugement en audience publique. Dreyfus n’a pas le droit d’assister à la lecture de son propre jugement. C’est la loi.
Maître Démange est présent, il attend juste un mot, un seul, celui que la justice a inventé pour mettre fin aux malheurs des persécutés. Un seul mot. Acquitté.
Un silence envahit la salle, chaque souffle suspendu au verdict. Lecture du jugement. Evacuation de la salle. Il faut maintenant chercher Dreyfus et l’informer.
Quelques minutes plus tard :
« Comme fou, Dreyfus se précipite pour se briser la tête contre le mur...On lui rabattit sur la tête le capuchon de son manteau d’officier... Et fut ramené à la prison.» 2
Condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, à la destitution de son grade et à la dégradation.
Le chaos.
Le chaos d’une vie. L’honneur en miettes. La justice injuste.
Que s’est-il passé ? Dreyfus reste accroché à ce que lui dit son avocat. Il ne comprend plus. Le châtiment suprême pour l’officier : la dégradation. Il ne pourra pas le supporter. Il va être broyé. Comprendre pourquoi l’injustice s’abat sur un homme. Plus tard il comprendra l’existence d’un dossier secret.
La loi accorde au condamné un délai de 24 heures pour exercer un recours devant le conseil de révision.
L’état-major n’entend prendre aucun risque avec le procès Dreyfus. L’acquittement du capitaine signifierait la condamnation de l’état-major. Le général Mercier décide d’une stratégie unique dans les annales judiciaires. Interrompre le délibéré et communiquer au juge avant qu’il ne se prononce sur le sort de Dreyfus des documents à charge.
Du Paty, chargé de transmettre le dossier le remettra en violation totale des règles de procédure qui exigent que tout document doit-être communiqué à l’avocat de la défense et également au procureur. Le principe du contradictoire exige que chaque pièce soit communiquée préalablement et discutée contradictoirement à l’audience par l’accusé. « Un dossier secret » constitué par l’état -major et produit à l’insu de Maître Demange.
Dreyfus apprendra l’existence de ce dossier quatre ans après sa condamnation de décembre 1894.
Ce dossier secret sera repris à l’issue du délibéré par le général Saussier qui ne fait pas disparaître les pièces, malgré l’injonction du général Mercier.
Un dossier accepté au nom de la raison d’état par les juges avec un commentaire accusatoire contre Dreyfus rédigé par l’état -major :
«Une notice biographique qui imputait à Dreyfus une longue série de trahisons...où il livrait à l’Allemagne une conférence confidentielle sur la mobilisation, et à l’Ecole de Bourges où il avait livré un secret d’un obus à la mélinite... Note écrite sur papier en tête du cabinet du ministre de la Guerre... »
Une pièce avec la mention de « ce canaille de D... »
Une fausse dépêche : « Dreyfus arrêté, émissaire prévenu, précautions prises », provenant d’un attaché militaire italien ...
L’ultime humiliation : de la dégradation militaire à la déportation
Dans la cour de l’Ecole militaire, une foule rassemblée hargneuse hurle : « A mort ! A mort ! » « Mort aux Juifs ! » « A mort Judas ! » L’avant-veille, Alfred Dreyfus écrit à son avocat et a encore la force de rédiger :
« Cher Maître,
Je viens d’être prévenu que je subirai demain l’affront le plus sanglant qui puisse être fait à un soldat. Je m’y attendais et je m’y étais préparé, le coup a cependant été terrible. Malgré tout, jusqu’au dernier moment, j’espérais qu’un hasard providentiel animerait la découverte du véritable coupable.
Je marcherai à ce supplice épouvantable la tête haute, sans rougir. Vous dire que mon coeur ne sera pas affreusement torturé quand on m’arrachera les insignes de l’honneur que j’ai acquis à la sueur de mon front, ça serait mentir. J’aurais, certes mille fois préféré la mort. Mais vous m’avez indiqué mon devoir, cher maître, et je ne puis m’y soustraire, quelles que soient les tortures qui m’attendent. Vous m’avez inculqué l’espoir, vous m’avez pénétré de ce sentiment qu’un innocent ne peut rester éternellement condamné, vous m’avez donné la foi. Merci encore, cher maître de tout ce que vous avez fait pour un innocent.
Demain, je serai transféré à la Santé. Mon bonheur serait grand si vous pouviez m’y apporter la consolation de votre parole chaude et éloquente et ranimer mon cœur brisé. Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille pour déchiffrer cet épouvantable mystère.
Partout où j’irai votre souvenir me suivra, ce sera l’étoile d’où j’attendrai tout mon bonheur c’est-à-dire ma réhabilitation pleine et entière.
Agréez, cher Maître, l’expression de ma respectueuse sympathie. » Certains militaires de l’état-major veulent une grande cérémonie pour la dégradation. Une grande place avec des milliers de personnes. Vincennes ou Longchamp. Ce sera la cour des Invalides.
La dégradation est pour l’armée la victoire d’elle-même sur un membre gangrené qu’il faut amputer. Il faut organiser une parade militaire comme « un vrai dépeçage public.» 3
Mais la dégradation n’est pas pour les ennemis de Dreyfus, un châtiment assez lourd.
Le journal « L’Intransigeant » titre le 27 décembre 1894: «Lettre ouverte à monsieur le capitaine Dreyfus en sa villa du Cherche midi ». Même à la Chambre des députés on entend : « A mort le juif ! »
La presse antisémite se déchaîne. La famille Dreyfus est mise en quarantaine, considérée comme des parias, isolée. Les amis se retirent, les relations professionnelles prennent de la distance. La grande lâcheté humaine dans sa plus belle expression.
Neuf heures sonnent à l’horloge de l’Ecole militaire.
Le général rapporteur lève son épée et jette le commandement.
Portez armes ! Roulement des tambours.
Le capitaine d’artillerie entre, dans la cour, encadré.
Le greffier du conseil de guerre lit la sentence, puis le général rapporteur d’une voix forte : « Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons.»
Un adjudant de la garde républicaine s’avance, arrache violemment à Alfred Dreyfus ses galons, brise son sabre.
Dreyfus est humilié, mais reste droit, le cœur brisé et a la force -de hurler encore : « Soldats, on dégrade un innocent, soldats on déshonore un innocent. Vive la France ! Vive l’armée ! »
Le supplice de la dégradation. L’idée pour lui du suicide. C’est sa femme qui l’arrache à la mort. Elle lui écrit. S’il meurt, elle le suivra. Mais Dreyfus va comprendre qu’il doit résister. Il comprend mieux que désormais sa condamnation est liée à ce qu’il est. De retour de jugement Dreyfus s’écrie pour la première fois : « Mon seul crime est d’être juif ! »
Cette image de la dégradation ne cessera de le hanter.
D’abord les galons du képi, les trèfles des manches, les boutons du dolman, les numéros du col, la bande rouge du pantalon des polytechniciens, puis le sabre tiré par l’adjudant et brisé sur son genou et jeté à terre.
Le ceinturon détaché, le fourreau qui tombe. Ce jour là, un matin de l’hiver 1895, l’honneur perdu d’Alfred Dreyfus.
Sa première pensée est pour sa femme :
« Ma chérie,
Te dire ce que j’ai souffert aujourd’hui, je ne veux pas, ton chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore l’augmenter.
En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu’à la réhabilitation de mon nom, je t’ai fait le plus grand sacrifice qu’un homme de coeur, qu’un honnête homme auquel on vient d’arracher son honneur, puisse faire. Pourvu mon Dieu, que mes forces physiques ne m’abandonnent pas ! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de force...
Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce que j’ai souffert aujourd’hui, combien de fois au milieu des ces nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon ceeur a saigné. Je me demandais ce que je faisais là... Il me semblait que j’étais le jouet d’une hallucination; mais, hélas !mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la réalité. Les regards de mépris qu’on me jetait me disaient trop clairement pourquoi j’étais là.
Hélas ! Pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le coeur des gens et y lire ! Tous les braves qui me voyaient passer y auraient lu, gravé en lettre d’or : « Cet homme est un homme d’honneur. » Mais comme je les comprends ! A leur place je n’aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d’un officier qu’on leur dit être traître. Mais, hélas ! C’est là ce qu’il y a de tragique, c’est que le traître, ce n’est pas moi ! »
« Mon bon chéri,
Quelle horrible matinée... Quels atroces tourments. Non, je ne puis y penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre chéri, un homme d’honneur, un chaud patriote, toi qui adores la France, toi qui as une âme si belle, des sentiments aussi nobles, subir la peine la plus infamante qu’on puisse vous infliger, c’est abominable.
Tu m’avais promis d’être courageux, tu as tenu parole, je t’en remercie. Ta dignité, ta belle attitude ont frappé bien des coeurs et lorsque l’heure de ta réhabilitation arrivera, le souvenir des souffrances que tu as endurées dans ces horribles moments sera gravé dans la mémoire des gens.
J’aurais tant voulu être auprès de toi, te donner des forces, te réconforter, j’avais tant espéré te voir, mon pauvre garçon, et mon coeur saigne à l’idée que mon autorisation ne m’est pas encore parvenue et que je devrai, peut-être attendre encore pour avoir l’immense bonheur de t’embrasser.
Ecris-moi, je t’en prie, bien vite, mon chéri, dis-moi comment tu es, à quelles humiliations tu es encore en proie, comment tu te sens physiquement, si tes forces ne t’ont pas trahi, si tu peux prendre un peu de repos.
Nos chéris sont bien gentils, ils sont si gais, si heureux ! C’est une consolation dans notre malheur de les avoir si jeunes, si insouciants de la vie.
Pierrot parle de toi avec tant de cœur que je ne puis m’empêcher de pleurer.
Je t’embrasse bien fort comme je t’aime.
Lucie. »
C’est le général Mercier qui propose au conseil des ministres après la condamnation de Dreyfus un enfermement à hauteur du crime. Un enfermement spécial, dur. Une surveillance sans concession. Ce sera l’île du Diable, du groupe des îles du Salut en face de Cayenne, en Guyane française.
L’île du Diable, une ancienne léproserie. Un bagne situé sur un gros rocher pris dans le tourbillon des rafales de vents violents venant nord-est. Isolement total. Un bagne pour expier le crime.
« J’ai pour mission de vous faire vivre une vie nouvelle. En France vous êtes des criminels, ici, je ne veux voir que des hommes repentants. » C’est de cette manière que le Commissaire Général de la Guyane, Sarda Garrija, s’adresse aux premiers condamnés à leurs arrivées aux îles du Salut en mai 1852.
L’année précédente Louis Napoléon, suite à son coup d’état de 1851 instaure les bagnes coloniaux. Les îles du Triangle, devenues îles du Salut, seront des terres de déportation intégrant l’île Royale (28ha), île Saint Joseph (20ha), île du Diable (1ha) Par la suite non seulement tous les condamnés aux travaux forcés seront acheminés vers Cayenne, mais également des femmes destinées à être mariées aux bagnards et à participer aux peuplement des colonies, non pendant le régime de la détention mais après la libération. La loi dans une optique de peuplement instaure le système du doublage en créant l’obligation de résidence du bagnard à la fin de sa condamnation pour un temps égal à celui des travaux forcés ou même la perpétuité suite à une condamnation à plus de huit ans de bagne.
Certains prisonniers se font concéder pour bonne conduite un lopin de terre.
L’accélération du processus de colonisation s’établit par une loi du 27 mai 1885 concernant la relégation, permettant l’envoi en Guyane et Nouvelle-calédonie des récidivistes et des coupables de petits délits. Volonté de la métropole de criminaliser la pauvreté en chassant les sans logis, les mendiants, les petits voleurs, les vagabonds.
Dreyfus subit un régime de détention sévère. Une case de trente mètres carrés dont une partie réservée à ses geôliers. Mais il veut avant tout que son innocence soit reconnue, il ne pense qu’à cela et sa femme est son seul lien.
Ile du Salut, 27 septembre 1895
« Ma chère Lucie,
Depuis près d’un an je lutte avec ma conscience contre la fatalité la plus inexplicable qui puisse s’acharner après un homme.
Parfois, je suis tellement harassé, tellement dégoûté que je suis comme le soldat, qui, épuisé par les longues fatigues, s’étend au revers d’un fossé, préférant en finir là avec la vie.
L’âme me réveille, le devoir m’oblige à me ressaisir ; tout mon être se raidit alors dans un suprême effort, car je veux me voir encore entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur nous sera rendu.
Mais une véritable agonie qui se renouvelle chaque jour ; c’est un supplice aussi horrible qu’immérité.
Si je te dis tout cela, si je t’ai parfois laissé entrevoir combien ma vie était horrible, combien cette situation d’infamie, dont les effets sont de chaque jour, broie tout mon être, révolte mon cœur, ce n’est pas pour me plaindre, mais pour te dire encore que si j’ai vécu, si j’arrive à vivre, c’est que je veux mon honneur, le tien, celui de nos enfants.

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