Albert Schweitzer et l histoire du Gabon
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Description

"L'exil" de Schweitzer à Lambaréné répond à l'appel du Christ. Cet appel est l'appel à la bonne nouvelle du Royaume. Schweitzer découvre ainsi la grâce qui lui est faite. Celle de servir dans les lointains; c'est la source de la transformation de sa vie. Tous ses actes prennent un sens nouveau. Cette quête conduit chez Schweitzer à une affirmation éthique du monde et de la vie et elle nous conduit à la découverte des qualités qui permettent aux autres de nous traiter comme leurs semblables.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 98
EAN13 9782296467286
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ALBERT SCHWEITZER

ET L’HISTOIRE DU GABON
La Philosophie en commun
Collection dirigée par Stéphane Douailler,
Jacques Poulain, Patrice Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l’exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l’écriture. Les querelles engendrées par l’adulation de l’originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique.
Notre siècle a découvert l’enracinement de la pensée dans le langage. S’invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l’éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l’explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu’à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie.
Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l’argumentation, faisant surgir des institutions comme l’École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l’Institut de Philosophie (Madrid). L’objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d’affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

Dernières parutions
Marie BARDET, Penser et mouvoir, Une rencontre entre danse et philosophie , 2011.
Jean-Pierre COTTEN, Entre théorie et pratique , 2011.
Jean-François GAVA, Contrariété sans dialectique , 2011.
Walter MENON, L’œuvre d’art. L’expérience esthétique de la vérité , 2010.
Lucie REY, Qu’est-ce que la douleur ? Lecture de René Leriche , 2010.
Alain ELLOUE-ENGOUNE


ALBERT SCHWEITZER

ET L’HISTOIRE DU GABON


Préface de Jacques Poulain
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55493-1
EAN : 9782296554931

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Je dédie ce livre à mon épouse : Caléopie, à mon père Pierre Nzoghe, à ma mère Georgette Nyndong, à mes enfants : Elodie, Emery, Parfait, Pierre, Cédric, Rostand-Erick, Vanessa, Nestor, Luwdvine, Juliette, Olivia, Lolo, Izia, Anaëlle, à toute ma famille, aux chercheurs du CENAREST, aux étudiants gabonais et à la jeunesse africaine.
Qu’ils trouvent ici, l’expression de ma profonde reconnaissance.
Remerciements
Mes remerciements les plus sincères vont à tous ceux qui, de la conception à la réalisation, m’ont aidé à des degrés divers :
Professeur J. Poulain de l’Université de Paris 8, qui a bien voulu accepter de publier cet essai ;
Professeur J.P Sorg, rédacteur en chef de la revue Les Etudes schweitzériennes de L’Association française des amis d’A. Schweitzer. (Strasbourg), pour m’avoir fourni une documentation précieuse sur A. Schweitzer.
Rodrigue Eyene-Mba, maître-assistant à l’Université Omar Bongo, Dieudonné Muzangala-Mounzéwu, chargé de recherche à l’Institut de Recherche en Sciences Humaines et mon fils, Nestor Engone Elloué, étudiant en philosophie, pour leur soutien dans la réalisation de cet ouvrage ;
Tous les Elloué : grands-parents, tantes, épouses, enfants et petits-enfants pour toute leur affection.
Mes Maîtres François Meyer et Robert Lamblain, pour m’avoir encouragé en dirigeant ma thèse de 3° cycle de philosophie à Aix-en-Provence (France).
Mes amis et collègues Dominique Essone Atome, Philippe Moundounga, Mboumba Moulambou, pour m’avoir contraint à l’excellence dans les travaux de recherche en sciences humaines et sociales.
A. E . E.
Préface La philosophie d’Albert Schweitzer
Alain Elloué-Engoune nous restitue dans cet ouvrage, l’horizon philosophique de la pensée d’Albert Schweitzer et analyse avec soin le dialogue qu’a su nouer ce dernier avec le Gabon. Sa renommée l’a trop longtemps cantonné dans son activité de médecin de Lambaréné, oubliant qu’il avait été conduit à y installer son hôpital-village par l’ample formation universitaire qu’il s’était donnée. Philosophe, théologien, médecin, il était aussi pasteur, architecte et musicien.
L’auteur montre avec un réel talent que « très respectueux des expériences spirituelles et philosophiques du passé et des traditions séculaires, il a voulu saisir l’âme intime du Gabon », sa signification permanente, au-delà de leur expression. C’est ainsi qu’il est arrivé à une mystique : « aller au-delà de la réalité pour y découvrir la vie authentique ». Son mysticisme de la vie a orienté une « éthique active » soucieuse de faire du respect de la vie la finalité ultime de sa propre existence. Il lui a fait découvrir son affinité avec le mysticisme négro-africain pour lequel « le monde ne consiste pas seulement en phénomènes, il est aussi une vie ».

De ce respect des conditions de vie locales, la conception de son hôpital-village en témoigne puisqu’il veille scrupuleusement à ce que ses patients puissent y retrouver un environnement familial et garder ainsi un soutien psychologique adéquat. Il y développe un dialogue réel avec le Gabon et ses habitants, basé sur une anthropologie et une philosophie transculturelles avant la lettre.
L’auteur dévoile très explicitement la façon dont cette activité prolonge et complète la vision du monde acquise en rédigeant ses trois doctorats de philosophie, de théologie et de médecine. Il déchiffre la philosophie que « le grand docteur » forge en commun avec ses partenaires gabonais.
Attentif à l’originalité, à l’ouverture spirituelle et à la pertinence du projet de vie d’A. Schweitzer, A. Elloué Engoune relève pourtant sans complaisance les limitations de sa réalisation et interroge son avenir. C’est ainsi qu’il parvient à nous communiquer l’insertion de cette expérience intérieure dans l’histoire même du Gabon et qu’il rend accessible à tous cette expérience et cette existence que chacun s’accorde à reconnaître comme exemplaires.


Jacques Poulain
Prologue
« Qui veut agir avec justesse en Afrique doit posséder un cœur de gazelle et une peau d’hippopotame »
(A. S CHWEITZER )


Schweitzer, contrairement à Kierkegaard, nous donne sa vérité par l’écriture. En effet, il y a chez lui trois niveaux d’écriture :
Le premier niveau : une écriture réaliste qui se tourne vers le réel concret, notamment les romans historiques qui relatent les écrits et réflexions d’un médecin en Afrique équatoriale française. On peut noter : A l’Orée de la forêt vierge, Histoire de mon Pélican, souvenirs en Afrique, etc…
Le deuxième niveau : une écriture naturaliste car elle est influencée par l’utilitarisme de John Stuart Mill, le positivisme d’Auguste Comte, qui ont engagé Schweitzer vers une description de l’homme et des choses en transgressant les tabous traditionnels de la religion et de la morale.
Le troisième niveau : une écriture philosophique et mystique. En effet, les textes comme Le secret historique de la vie de Jésus, La Mystique de St Paul ont une structure initiatique. Ces textes ne sont qu’un modèle, un support à son exil où le sujet (Schweitzer lui-même) subit les épreuves difficiles mais rassurantes qui l’introduisent dans une communauté nouvelle et le forment pour la vie. Finalement, Schweitzer sera le héros-quêteur de soi qui se marie pour toujours avec monde de la nuit, c’est-à-dire avec la forêt équatoriale.
Mais, nous pensons que malgré cet effort pour dévoiler la vérité, pour exprimer ses états d’âme dans l’écriture, cette vérité est restée secrète, non susceptible d’être dévoilée totalement.
Dans son Essai sur les données immédiates de la conscience , publié en 1888, Bergson s’efforce de montrer que le langage ne rend pas compte de nos états d’âme en raison de l’ineffable. Pour lui, le langage désigne chez tous les hommes, des manières particulières d’aimer ou de haïr. Nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent.
En réalité, le moi intime sera toujours déjà trahi par le moi de la communication. Ce qu’il faut cerner, c’est qu’il y a comme une impuissance du langage à dire l’être des phénomènes et à exprimer la puissance de la pensée. Cette position a été soutenue par bon nombre de penseurs, notamment Wittgenstein, Samuel Beckett…
Schweitzer relate dans A l’Orée de la forêt vierge , l’histoire de ses premiers moments à Lambaréné de 1913 à 1917. Il s’appesantit sur les péripéties qui l’ont amené à construire son hôpital-village avec l’aide des « primitifs » et celle de ses amis missionnaires venus avant lui.
Comme tout bon disciple de Jésus-Christ, le Grand Docteur évoquera les motivations qui animaient son esprit au point qu’il quitta son terroir pour vivre dans une société archaïque, plongée dans les pires misères de la société africaine. La parabole du mauvais riche et de Lazare le pauvre , ravivent sa vocation de soldat du Christ pour voler au secours de l’homme de couleur. Et c’est cet esprit humaniste qui lui vaudra de s’abandonner totalement au service d’autrui.
INTRODUCTION
J’aimerais ici montrer qu’à bien des égards, Schweitzer mérite une place dans nos manuels d’histoire, de philosophie. Il doit intégrer nos discussions comme quelqu’un auprès de qui nous avons beaucoup à apprendre.
Né à Kaysersberg, petit village en 1875, il meurt à Lambaréné au Gabon en 1965, où il fonda un hôpital-village le 6 avril 1913.Il a été initié très tôt à la musique et joua de l’orgue paroissial dès l’âge de neuf ans. Il passa ses années d’études secondaires à Mulhouse, de 1885 à 1893, et obtint son baccalauréat en 1893. En octobre de la même année, il débuta ses études de théologie et de philosophie à l’Université de Strasbourg et étudia l’orgue à Paris, chez Charles-Marie Widor. Le jour de Pentecôte 1896, il prit la décision qu’à l’âge de trente ans, il se consacrerait à un service purement humanitaire. De retour de Paris et Berlin où il avait étudié la théologie et la philosophie pendant trois ans, il passa ses doctorats de philosophie (1899) et de théologie (1900) à Strasbourg. Il devint ensuite pasteur de l’Église Saint-Nicolas de Strasbourg, où il bénit, le 11 avril 1908, le mariage de Théodore Heuss, futur premier président de la République fédérale d’Allemagne.
Sa thèse de théologie sur la Sainte-Cène fut publiée en 1901 ; l’année suivante, il fut nommé chargé de cours à la Faculté de théologie de l’Université de Strasbourg. De 1903 à 1906, il fut directeur du Collegium Wilhelmitanum qui était le séminaire protestant (ou le Stift ) de Strasbourg. En automne 1904, il lut l’article dans le "Journal des Missions Evangéliques de Paris" et décida de devenir médecin et d’aller à Lambaréné.
Il donna des séries de concerts d’orgue afin d’aider au financement de son hôpital. C’était un spécialiste de Jean-Sébastien Bach auquel il a consacré une monographie (1905).
En 1905, il débuta ses études de médecine à Strasbourg. En 1912, il suivit l’enseignement de médecine tropicale à Paris. Promu docteur en médecine en 1913, il partit pour Lambaréné (Afrique-Équatoriale française) en mars, en compagnie d’Hélène Breslau, institutrice, fille du professeur Harry Breslau, qu’il avait épousée en 1912.
Citoyens allemands, les époux furent mis en résidence surveillée dès 1914 par l’armée française. Exténués par plus de quatre ans de travaux et par une sorte d’anémie tropicale, ils furent arrêtés en 1917, déportés et incarcérés comme prisonniers civils dans les Hautes-Pyrénées (Notre-Dame de Garaison) et par la suite à Saint-Rémy-de-Provence jusqu’en juillet 1918. De retour en Alsace, Albert Schweitzer se vit accorder la nationalité française peu après.
Pendant son incarcération, il avait écrit Kultur-philosophie (1923), une étude philosophique de la civilisation. Il y abordait la pensée éthique à travers l’histoire et invitait ses contemporains à mettre en œuvre une philosophie du respect de la vie.
Schweitzer resta en Europe jusqu’en 1924, puis retourna en Afrique où il reconstruisit et aménagea son hôpital de Lambaréné pour y recevoir des milliers de patients africains. En 1954, il inaugura le "Village Lumière" où il pouvait accueillir deux cents lépreux et leurs familles.
Pour donner les conférences et les récitals d’orgue qui lui rapportaient les fonds nécessaires, il retournait fréquemment en Europe. Il fut un ami personnel de la reine Elisabeth de Belgique et d’Albert Einstein. En 1953, il reçut le prix Nobel de la paix et c’est alors qu’un grand nombre d’Alsaciens se reconnurent en lui.
A 86 ans, le 5 novembre 1961, Albert Schweitzer accéda à l’église unitarienne universaliste des Etats-Unis en adhérant à la " Church of the Larger Fellowship " dirigée par son ami Marshall et instituée par la dénomination pour ses membres dispersés dans le monde. Albert Schweitzer meurt à Lambaréné en 1965.
A. Schweitzer est plus célèbre que connu. Sa légende a parfois dispensé le lecteur de se référer aux textes, d’étudier les œuvres, bref de connaître Albert Schweitzer en profondeur. Il est vrai que c’est une entreprise difficile : quand on a pensé, écrit, agi, sur les plans théologique, musical, philosophique, sociologique et médical, il faut se résigner à n’être pas aisément compris de tout le monde.
Le Grand docteur de Lambaréné était pasteur, philosophe, musicien, architecte et médecin. On le savait. Mais quand et comment ? C’est ce que bien peu de personnes peuvent se vanter de préciser.
A. Schweitzer, très respectueux des expériences spirituelles et philosophiques du passé et des traditions séculaires, a voulu en saisir l’âme intime, la signification permanente, au-delà de leur expression. C’est ainsi qu’il est arrivé à une mystique : aller au-delà de la réalité pour y découvrir la vie authentique.
Pour Schweitzer, jusqu’ici le mysticisme conduit l’homme vers la voie de la méditation intérieure. Or, la vérité d’une conception du monde n’est démontrée que lorsqu’elle nous conduit à une relation avec l’être qui fait de nous des hommes plus profonds, guidés par une éthique active.
Notons que Schweitzer a appris à considérer la vie individuelle et spirituelle essentiellement comme une volonté tendue vers la réalisation d’un long projet. Il a en tiré la conviction que l’expérience elle-même doit tenir compte de la volonté aussi bien que de la pensée ou plus exactement, doit explorer au-delà de l’aspect purement pensé de l’expérience humaine pour pénétrer jusqu’au cœur même où se révèle sa nature intime qui est faite d’une volonté tendue vers l’effort. Ce mysticisme s’apparente au mysticisme négro-africain, qui montre que le monde ne consiste pas seulement en phénomènes, il est aussi vie.
Le respect de la vie nous conduit à une relation spirituelle avec le monde. Le respect de la vie nous conduit, stimulés par un impératif intérieur, jusqu’aux sommets lumineux de l’affirmation éthique de la vie.
PREMIERE PARTIE ITINÉRAIRE SPIRITUEL ET RENCONTRE AVEC LE GABON
Chapitre premier L E MÉDECIN ET SON CONTEXTE
Section première Le protestantisme libéral
C’est dans les milieux piétistes et orthodoxes qu’avaient été recrutées, au début du XXème siècle, les premières sociétés de missions en vue de prêcher l’Évangile dans le monde entier. Le christianisme libéral commença, lui aussi, à la même époque, à comprendre la nécessité de répandre l’enseignement de Jésus dans les pays lointains. Mais le protestantisme dogmatique le devança dans cette tâche. Schweitzer note que les orthodoxes puisaient dans l’idée piétiste du salut de l’âme un motif plus vigoureux de zèle missionnaire que le protestantisme libéral, pour lequel l’Evangile signifiait avant tout une force morale de l’homme et de la condition humaine.
Schweitzer adopta la position du christianisme libéral pour qui la misère physique est d’origine matérielle et peut être atténuée par le progrès scientifique ; par contre, les piétistes se nourrissent de l’idée que le malheur n’est supportable que par la foi. Dans son versant schweitzérien, le protestantisme libéral repose sur l’appel intérieur de Jésus. Il s’agit d’un appel des profondeurs. Il y a chez Schweitzer un processus secret d’identification à Jésus qui était sien depuis l’enfance, le sentiment d’une relation entre l’homme et une réalité qui le dépasse. Cette relation avec la réalité supérieure est immédiate et urgente. Elle exige une forme de vie nouvelle où prime le sentiment d’une direction à suivre : devenir pasteur et médecin, philosophe et musicien, afin d’aider les âmes qui souffrent dans les pays lointains d’Afrique. Agé de trente ans, il est triple docteur en théologie, philosophie et médecine. Schweitzer fut incontestablement une des grandes figures du siècle dernier.
Le nom de Schweitzer est associé au Prix Nobel de la Paix. Il profita de cette tribune pour déclarer à la face du monde que l’humanité était désormais entrée dans un cycle de véritable danger, du fait des armes atomiques qui sont susceptibles d’effacer toute vie sur terre. Pour ainsi dire, il évoqua la possibilité de l’effroyable apocalypse.
Animé par un élan sans précédent, élan historique ou plutôt historisant, et pour combler son propre vide métaphysique, Schweitzer s’est lancé vers la musique et la mystique. Héritier de la pensée chrétienne, de la pensée grecque, de la pensée moderne européenne, il est arrivé à la pensée orientale foncièrement non latine.
Ses maîtres envers lesquels il fait montre d’une attitude respectueuse autant que critique sont Ziegler et Windelband, qui ont animé des séminaires sur Platon et Aristote, Kant (thèse de philosophie), Bach (musique) Jésus et Paul (mystique). Cet aspect synthétique, organisateur, éclectique et unificateur, parvient-il à tout concilier ? L’intelligence, l’intuition, la raison, la mystique se laissent-elles si facilement concilier ? Le seul mérite de Schweitzer consiste en ce qu’il ait recueilli quelques théories philosophiques puisées à ce que l’on peut appeler « une fontaine qui coule », « à la source du fleuve ».
Section II Univers théologique et philosophique
A. – L E ROYAUME MESSIANIQUE

L’appel intérieur conduit Schweitzer vers les études théologiques. En 1897, il propose comme sujet de thèse en vue du pastorat : La conception de la Sainte Cène chez Schleiermacher comparée aux interprétations données dans le Nouveau testament et dans les professions de foi des réformateurs. Ces recherches sur la conception de la Sainte Cène, ont élargi plus tard ses investigations. Il était arrivé à des recherches sur le christianisme primitif. Pour Schweitzer, le problème de la dernière cène est au centre du développement de la foi de Jésus et de celle du christianisme primitif.
L’interprétation des idées chrétiennes de la sainte cène, de la vie de Jésus, du Royaume messianique n’est pas une explication impersonnelle. Il s’agit d’une méditation éthico-métaphysique.

B – L A PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA RELIGION

Schweitzer a certainement pratiqué une phénoménologie de la religion appuyée sur le courant allemand du XIXème siècle connu sous le nom de psychologie de la compréhension ( verstehende Psychologie ). Schweitzer s’est employé à développer une herméneutique compréhensive ( verstehende ) des symboles religieux, des institutions et des rites du christianisme primitif permettant ainsi une interprétation historique.
Schweitzer manifeste son adhésion à un problème purement descriptif. Il ne s’agit pas pour lui de faire l’histoire sur la Sainte Cène, le Royaume messianique, la vie de Jésus, etc. Mais une recherche eidétique visant à dégager les structures essentielles des symboles religieux, des sentiments, des désirs enfouis des personnages des évangiles.
Schweitzer a mené ses recherches en toute indépendance, même si sa démarche semble s’appuyer sur Husserl et sur les documents historiques (les quatre évangiles, les épîtres de Saint Paul). Il essaie de plonger aussi loin que possible dans l’expérience individuelle vécue par Jésus et Paul, ainsi qu’à chercher une signification aux faits de cette époque. Pour Schweitzer « le christianisme est destiné à se développer dans un continuel processus de spiritualisation » {1} .
A cet effet, Schweitzer donne la leçon suivante :

« Faire parler le Jésus historique lui-même dans le message transmis aux hommes de nos jours, ne veut pas dire qu’on leur explique toujours à nouveau la signification de tel ou tel passage selon la conception du messianisme eschatologique de son temps. Il suffit qu’ils aient admis que Jésus vivait dans l’attente de la fin du monde et de la venue surnaturelle du Royaume de Dieu. Mais le Pasteur qui leur prêche l’Evangile doit s’expliquer à lui-même le sens originel des paroles de Jésus, afin de s’élever à travers la vérité historique jusqu’à la vérité éternelle. Ce faisant, il constatera bien souvent que les circonstances historiques lui ouvrent les yeux et qu’il aperçoit pour la première fois réellement tout ce que Jésus veut nous enseigner . » {2}

Nous pensons que Schweitzer est profondément religieux. On ne peut cependant plus y reconnaître le message chrétien traditionnel. Il aboutit en fait à la dissociation de Jésus et du Christ que nous vénérons : Jésus n’est Christ que dans la conscience de l’homme qui se situe lui-même par rapport à Dieu en se découvrant renouvelé par la foi.
Schweitzer nous montre que le monde vécu religieux est dans son originalité mené et centré sur une grande figure historique singulière, celle-ci oblige à penser les notions de révélation et de tradition :

« D’où le défi que, face à la détresse théologique, la phénoménologie peut relever : dévoiler l’essence de la religion, sa dimension originaire sur la base de sa singularité historique. » {3}

Schweitzer ne propose pas d’apporter une philosophie de la religion, mais une herméneutique des mobiles, des aspirations, des désirs, des sentiments, des figures historiques (Jésus et Paul) qui, pris ensemble, constituent l’expérience religieuse.

C – L ES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

Chez Schweitzer, les recherches philosophiques ont été suscitées, à l’origine, par des questions religieuses. Sa thèse de Doctorat en philosophie s’intitule : La philosophie de la religion de Kant depuis la Critique de la raison pure jusqu’à la religion dans les limites de la raison. Cette thèse avait pour but la détermination de la signification du sentiment religieux chez l’homme. Elle est exprimée dans une langue qui recherche la racine des mots. Il écrit :
« Je vis qu’à de nombreux passages de la Critique de la raison Pure, touchant à la philosophie religieuse, le vocable intelligible (intelligibel) qui seul correspond à la critique kantienne, disparaît, remplacé par le terme plus naïf de suprasensible (übersinnlich).
Là-dessus, j’étudiais dans toute la série des textes kantiens sur la philosophie de la religion, les expressions qui y jouent un rôle important, relevant leur présence et les éventuelles variations de sens. » {4}

Sa thèse est un cheminement rétrospectif, une véritable remontée dans la philosophie religieuse kantienne, un dialogue avec Kant. Schweitzer revisite les concepts kantiens qui le chagrinent. Il a une vision de l’origine ; les mots, les vocables exigent une conversion, une transformation, une reconstruction, un nouvel attachement. Schweitzer reconduit les concepts chez eux, car Kant les a mis en exil. Schweitzer critique la philosophie religieuse de Kant. Il constate que cette philosophie repose sur trois postulats : « Dieu, la liberté, l’immortalité ». Schweitzer montre que dans la Critique de la faculté de juger et dans La religion dans les limites de la raison pure, Kant abandonne les trois postulats.
Le cheminement des idées dans ces œuvres postérieures retourne à la voie tracée dans L’esquisse de la philosophie de la religion. Pour Schweitzer, ces deux philosophies s’opposent : « les hypothèses de l’idéalisme critique et les exigences de la loi morale sont en opposition » . {5} En effet, l’une est critique ( Critique de la faculté de juger ), l’autre, éthique ( Esquisse de la philosophie de la religion ). Schweitzer montre que Kant essaie de les rapprocher, notamment dans la dialectique transcendantale de la C ritique de la raison pure. Il conclut que :

« Ce plan prévu s’avère irréalisable parce que Kant ne s’en tient qu’à la notion de la loi morale telle que la Dialectique transcendantale de la Critique de la Raison Pure la suppose. Or, la conception approfondie de la loi morale entraîne des exigences religieuses qui vont au-delà de ce que l’idéalisme critique, conçu par Kant, peut admettre en même temps. » {6}

L’univers théologique schweitzérien n’est pas seulement, comme on pourrait le croire, rapport à des contenus théologiques, mais aussi et profondément rapport à une pratique de la pensée théologique (celle des réformateurs) orientée vers le questionnement philosophique et, en l’occurrence, vers l’ontologie et la mystique.
Chapitre II S ERMONS DU PASTEUR ET ÉTUDES PSYCHIATRIQUES
Section première Les Sermons
La tendance libérale du protestantisme de Schweitzer consistait, d’une part, dans la récusation de l’autoritarisme ecclésiastique et, de l’autre, dans l’effort de dégager l’esprit de la lettre, c’est-à-dire, de rechercher au-delà de ce que les dogmes disent ; ce qu’ils veulent dire. Elle ne relève ni d’un rationalisme sec, ni d’un sentimentalisme vague. Au contraire, c’est la vie qu’on y découvre, avec ses paradoxes, ses misères, ses grandeurs.
Avant de se rendre à Lambaréné, Schweitzer a prononcé des sermons d’une grande valeur. Ces sermons illustrent admirablement le « respect de la vie » où il voyait le fondement de l’éthique et aussi son épanouissement. Parmi eux on peut citer :
Le sermon des temps de la Passion sur la signification de la mort de Jésus : Strasbourg 23 février 1902 ;
Le retour des soixante-dix : Strasbourg 12 mai 1902 ;
Le sermon de la fête des récoltes sur la reconnaissance envers Dieu, Strasbourg 20 novembre 1904 ;
Le sermon de l’Avent, Strasbourg, 18 décembre 1904 ;
Le sermon prononcé à l’occasion de la fête des Missions, Strasbourg 6 janvier 1906 ; Le Sermon sur Jésus marchant sur les eaux, Strasbourg, 19 novembre 1905 ;
Le Sermon prononcé en souvenir des Morts, Strasbourg, le 17 novembre 1907 ;
Le Sermon d’adieu avant le départ pour Lambaréné Strasbourg, 9 mars 1913.
En scrutant le texte des Evangiles, Schweitzer s’aperçoit que Jésus et ses disciples baignent dans une atmosphère apocalyptique. Ils vivent dans l’attente d’une fin imminente du temps présent et du surgissement du Royaume qu’ils se représentent de manière très matérialiste, comme une grande catastrophe cosmique qui mettra en place une nouvelle terre et de nouveaux cieux.

« Pour eux, ce changement va se produire d’un moment à l’autre ; on touche aux tous derniers jours du monde ancien. Cette conviction explique bien des paroles et des épisodes qui nous paraissent mystérieux. » {7}

Pour Gounelle :

« Schweitzer s’efforce de transposer le message du Christ dans notre conception moderne du monde en restituant les gestes et les paroles de Jésus dans leur contexte, nous en découvrons le sens profond, ainsi l’appel à une religion fondée sur l’amour et non sur des rites ou des dogmes, la volonté de servir la vie et de ne pas la déprécier ni la détruire. » {8}
Section II Etudes psychiatriques
A. – L A THÈSE DE DOCTORAT EN MÉDECINE

La thèse de doctorat en médecine de Schweitzer porte sur la Critique des jugements psychiatriques sur Jésus. J. P. Sorg nous fait savoir que Schweitzer « avait choisi d’analyser et de critiquer les écrits de psychiatrie qui avait été consacrés à la personnalité de Jésus. » {9} Il constate que l’ensemble de la littérature sur cette question est assez réduit.

« Avec Magnan (1835-1916 en France et surtout E. Kraepelin (185661926), en Allemagne, la psychiatrie s’affirme comme une science autonome qui se fait fort de classer les diverses maladies mentales et d’en expliquer la formation. Plus généralement et en s’appuyant sur la psychologie générale- ou en s’infiltrant-, elle peut prétendre constituer une science de la personnalité. .De là son intérêt pour l’histoire. Elle croit pouvoir énoncer, de son point de vue psychologique, une vérité ultime sur ces grands personnages, ce qui, selon elle, reviendra à les démythifier, car la science ne recule pas devant les idoles. Elle porte les couleurs de l’Aufklärung et rien ne demeure sacré pour elle. » {10}

B. – U NE THÉOLOGIE DU SOUPÇON

J.P.Sorg martèle que :

« Les théologiens libéraux avaient laissé entendre le soupçon, que les vues messianiques de Jésus étaient bien aventureuses (Strauss), peut-être délirantes et qu’elle pouvait signaler une personnalité exaltée, hors de sens : fin de ce monde, avènement du royaume des cieux, apparition du Messie sur les nuées, ses disciples assis sur douze sièges autour de son trône et jugeant ses douze tribus d’Israël, rien de tout cela ne s’était produit » {11}

Pour J.P. Sorg :

« la théologie qui se centrait sur la vie de Jésus pendant la deuxième moitié de XIXe siècle avait deux voies : ou Jésus avait parlé par symboles et il s’agissait de dégager l’idée, le sens spirituel et moral que le Maître a voulu, de fait, enseigner aux hommes, ou sa pensée était réellement primitive, il croyait au surnaturel, il se prenait pour le Messie et attendait vraiment que le ciel descende sur terre. » {12}

Schweitzer estime sur la base des textes, que Jésus a bien pensé sur un mode archaïque, dans les cadres culturels de son temps, « dans l’horizon des conceptions eschatologiques répandues alors en Israël ». Il épouse la deuxième thèse, celle de l’eschatologie et montre qu’elle seule était conséquente. Il rejette la thèse d’un Jésus extatique, comme l’affirmait O. Holtzmann. L’extase est un état d’excitation psychique éphémère, un moment de syncope où le sujet perd conscience de la réalité de ses problèmes. Après ce Jésus extatique, on vit apparaître un Jésus germanisé, champion de l’idéologie allemande. Il fut opposé au doux Jésus de Renan.
Chaque auteur verse dans ses propres fantasmes et dans ses intérêts idéologiques. Pour J.-P. Sorg,

« Quand le Français Binet-Sanglé voyait en Jésus le rejeton maladif d’une famille d’alcooliques ou que son collègue Allemand, De Loosten, reconnaissait en lui un bâtard chargé de tares héréditaires, il est clair que ces éminents psychiatres projetaient sans s’en rendre compte des catégories psychosociologiques de leur temps et de leur milieu sur quelques vagues éléments biographiques qu’ils recueillaient dans les Evangiles . » {13}

Pour J.-P. Sorg,

« Schweitzer, pour défendre Jésus, en revenait à dire que l’homme de Galilée ne pouvait exprimer son éthique et son espérance en un monde nouveau qu’à travers le matériel de représentations, des moyens idéologiques de son temps. » {14}

Dans la préface de sa thèse, Schweitzer parle du respect pour la vérité, le respect pour la vérité qui est à placer par dessus tout. Pour lui, les psychiatres qui avaient écrit sur la vie de Jésus ne pratiquaient pas ainsi leur science, dans le respect, dans l’écoute de la vie de l’homme.

« En historien et théologien, Schweitzer objecte aux psychiatres que les conceptions de Jésus sur l’avènement imminente du royaume des cieux, avec l’apparition glorieuse du messie dans les nuées et concert d’anges, ne saurait être tenue pour une production délirante de son seul esprit, elle ne faisait que reprendre et actualiser des croyances collectives largement répandues. Ainsi, son ministère et son enseignement s’inscrivaient-ils dans une vision eschatologique de l’histoire, telle qu’on la trouve dans l’histoire de Daniel et les Apocalypses d’Hénoch. Ces livres furent écartés du canon biblique, parce qu’elles ne cadraient plus avec les doctrines chrétiennes élaborées par l’Eglise à partir du III° siècle. » {15}

Pour Schweitzer, Jésus se prenait pour le Messie. Il avait de bons motifs pour le faire parce que c’était dans la logique des conceptions du monde et de l’histoire qu’il partageait avec un certain nombre de ses contemporains, sous l’influence des prédications de Jean-Baptiste.
Certains exégètes pensent que la messianité n’a été attribué à Jésus qu’après sa mort, qu’elle était une invention, une fiction inventée par l’Apôtre Paul. Mais Schweitzer refuse cette solution. Schweitzer pense que la filiation de Jésus avec le roi David est réelle. J.-P. Sorg note que

« Cette filiation semble inventée, arrangée après coup pour donner une plus grande dignité au Messie et la rendre conforme à quelques prophéties anciennes. » {16}
« Dans la partie proprement psychiatrique, Schweitzer montre que les symptômes que présente Jésus ne correspondent pas aux tableaux cliniques des psychiatres, que son délire paranoïaque, si délire il y avait, ne suit pas les phases décrites par l’école : de l’idée fixe primordiale jusqu’à la systématisation, avec phase hallucinatoire, puis à la période de transformation de la personnalité. Schweitzer pense que Jésus développe une stratégie qui s’adapte aux situations et s’oppose à des adversaires réels, et non à des persécuteurs imaginaires. Il chasse les vendeurs du temple et déclame ses discours enflammés contre les pharisiens, il provoque les autorités, afin que son destin et celui du monde s’accomplissent. » {17}

Schweitzer conclut sa thèse en montrant que la personnalité de Jésus n’avait rien de pathologique et que sa compréhension ne relève pas de la psychiatrie.
Chapitre III D ÉCOUVERTE DU NOUVEAU MONDE
Section première Respect des vertus de la famille
A. – L E DÉPART

Lorsque Louis Schweitzer apprend le départ de son fils pour l’Afrique, il tentera de faire renoncer Albert à ce projet « insensé ». En vain.

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