De Sedan à Sarajevo
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Description

Au lendemain de la bataille de Sedan, l'Europe est parcourue par un flux entrecroisé de revendications territoriales et de prétentions économiques. Simple prétexte au déclenchement de la Grande Guerre, l'attentat de Sarajevo n'est que la dernière pièce d'un puzzle complexe sur lequel les historiens n'ont pas fini de se pencher... Synthétique, la présente analyse voudrait contribuer à démêler cet écheveau des relations internationales entre 1870 et 1914.

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Publié par
Date de parution 15 mars 2011
Nombre de lectures 57
EAN13 9782296457102
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De Sedan à Sarajevo
Historiques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland
La collection “Historiques” a pour vocation de présenter les recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des thèmes d’étude et des périodes historiques. Elle comprend deux séries : la première s’intitulant “Travaux” est ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l’accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la seconde, intitulée “Sources”, a pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs à des événements d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l’historien.
Série Travaux
Sébastien EVRARD, Les campagnes du général Lecourbe, 1794-1799 , 2011.
Jean-Pierre HIRSCH, Combats pour l’école laïque en Alsace-Moselle entre 1815 et 1939 , 2011.
Yves CHARPY, Paul-Meunier, Un député aubois victime de la dictature de Georges Clemenceau , 2011.
Jean-Marc CAZILHAC, Jeanne d’Evreux et Blanche de Navarre , 2011.
André FOURES, L’école du commissariat de la Marine (Brest 1864-1939), Regard sur soixante-dix promotions et un millier d’anciens élèves , 2010.
Nenad FEJIC, Dubrovnik (Raguse) au Moyen-Age, espace de convergence, espace menacé , 2010.
Jean-Paul POIROT, Monnaies, médailles et histoire en Lorraine , 2010.
Manuel DURAND-BARTHEZ
De Sedan à Sarajevo
1870 – 1914 : mésalliances cordiales

L’Harmattan
Du même auteur
Être autrichien : la problématique de la faute chez les écrivains autrichiens au début du siècle . Bern, Peter Lang (Europäische Hochschulschriften. Reihe 1, Deutsche Sprache und Literatur ; 1594), 1997.
La photographie de la couverture est tirée du fonds du Brooklyn Museum (N.Y.) : Exposition universelle, Paris 1900 : Pavillon de la Bosnie-Herzégovine. Brooklyn Museum Archives, William Henry Goodyear Archival Collection, New York (S03_06_01_014 image 1504)
Photographie libre de droits :
http://www.flickr.com/photos/brooklyn_museum/2485999257/in/photostream/

© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54386-7
EAN : 9782296543867
AVANT-PROPOS
Au lendemain de sa défaite à Sedan, la France doit payer un lourd tribut à l’Allemagne au terme du Traité de Francfort.
Néanmoins, le chancelier Bismarck agit en sorte que la dette soit juste suffisante pour mettre la jeune République à genoux, dans les limites de sa solvabilité.
La vigueur de la nation française modifie toutefois ce tableau trop optimiste et Bismarck est le premier surpris de la rapidité foudroyante avec laquelle « Monsieur Thiers » et son gouvernement entreprennent de solder cette indemnité colossale. Peu à peu, les cabinets qui se succèdent à Paris remodèlent l’infrastructure économique et militaire de la France. Mais le contexte géostratégique européen ne lui permet pas d’agir seule. Un bicéphalisme se constitue progressivement autour des deux foyers de tension que constituent la République et le Reich.
La spirale qui devait monter entre la Triple Entente et la Triple Alliance n’apparaît pas encore en 1907. La défensive est alors le maître mot, pas franchement l’offensive. Et ce besoin de sécurité nécessaire à la création de deux forces équivalentes en Europe pour maintenir un équilibre général est surtout perceptible en France où, depuis trente-six ans, on essaye de briser l’encerclement allemand. La nomination à Berlin, cette année-là, d’un ténor de la diplomatie française, Jules Cambon, est à certains égards symptomatique de la vigilance de Paris, à la veille de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par François-Joseph.
Peu à peu, le voisin français recommence à devenir sinon encombrant, du moins un sujet de préoccupation grandissant outre-Rhin. Il faut en quelque sorte distraire les politiciens français de leur désir de récupérer l’Alsace-Lorraine. Les colonies offrent, dans cette perspective, un exutoire idoine.
Certes, les facteurs qui ont pu contribuer de façon déterminante au déclenchement de la Première Guerre mondiale sous-tendent de multiples aspects, tant économiques que politiques ; mais la composante coloniale nous semble revêtir une importance toute particulière. Les manifestations d’hostilité allemande vis-à-vis de l’expansion française en Afrique à ses dépens sont loin d’être négligeables. Peut-être doit-on voir là les rouages premiers d’une mécanique entraînant peu à peu l’Europe vers la Guerre.
« D’heure en heure, de minute en minute, les conversations s’entrecroisent, comme si les nations les engageaient à la fois sur les mêmes fils téléphoniques » écrit Poincaré en relatant les événements survenus en 1912 1 . Il est paradoxal, alors qu’un flot brouillé et continu d’informations inonde aujourd’hui le réseau Internet, de constater qu’à cette époque déjà des flux d’ordres et de contre-ordres filent sur les câbles. Les représentations diplomatiques transmettent, reçoivent, parfois simultanément, des instructions, des objections, qui peuvent se chevaucher à la minute près et à un rythme accéléré. Les interceptions de messages, non seulement du fait des ennemis, mais aussi à l’intérieur des services où le soutien d’un même objectif stratégique ou politique n’est pas unanime (au Quai d’Orsay par exemple, entre 1905 et 1911), contribuent au désordre. Par ailleurs, les séjours « aux eaux » ou en villégiature de tel ou tel responsable politique de haut rang, peuvent retarder ne serait-ce que d’une heure, l’exécution d’une directive capitale.
L’étude des relations diplomatiques de la France avec ses partenaires européens, et plus précisément l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, permet de mieux décrypter les étapes de la déconstruction. Les représentations françaises en Europe cherchent à calmer le jeu ou bien à attirer l’Autriche et l’Italie dans le camp de l’Entente. Mais bien vite, l’Italie profite de l’affaiblissement de la Sublime Porte pour pénétrer en Tripolitaine et en Cyrénaïque tandis que les Balkans secouent le joug ottoman fissuré par les Italiens. D’alliées, toutefois, les nouvelles nations de la péninsule balkanique deviennent ennemies : c’est la lutte fratricide engagée pour le partage du butin laissé par l’empire éclaté de la Porte. La Serbie va profiter de ce désordre pour manifester son hostilité à l’encontre de l’Autriche-Hongrie qui annexe la Bosnie-Herzégovine en 1908.
En coulisse, l’Allemagne se tient à l’écart, attend calmement que la situation évolue. Elle proclame son pacifisme, mais n’agit pas concrètement dans ce sens. À Paris, les services du Quai d’Orsay, conduits par des agents frais émoulus de la jeune institution des Sciences politiques, court-circuitent les messages de paix et de détente émis par les représentations diplomatiques françaises, tant en Allemagne qu’en Autriche ou en Italie. La revanche est à l’ordre du jour dans les couloirs d’un ministère des Affaires étrangères souvent mal encadré, ce qui sert indirectement les intérêts allemands.
Au lendemain de l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, l’Autriche-Hongrie, avec une lourdeur et une maladresse insignes, contraint la Serbie à se déclarer malgré elle coupable, attisant la colère de la Russie qui fait jouer la solidarité slave. Londres et Paris restent sans voix, tant la surprise est grande. C’est alors que Berlin intervient, profitant au dernier moment du chaos généralisé, se présentant en quelque sorte comme le sauveur inespéré. Une action armée, très courte et d’envergure, donnerait une leçon aux Slaves et compenserait les insuffisances d’un empire austro-hongrois décadent et incapable d’assumer ses responsabilités.
Dans ce contexte, l’Allemagne peut alors prétendre réaffirmer sa position dominante en Europe. Elle a, est-il encore bien nécessaire de le souligner, le soutien plus ou moins volontaire de ses ennemis dans cette entreprise. Leur impéritie, leur égoïsme, leur aveuglement, servent le Reich. Il ne peut pas, de ce fait, être désigné seul « coupable » (alors même que ce vocable ne peut s’appliquer à qui que ce soit en particulier dans ce contexte historique) de l’hécatombe qui suivit. Le diplomate américain George F. Kennan ose énoncer l’expression de « grande catastrophe séminale de ce siècle » 2 , soulignant ainsi le mystère, en quelque sorte, de la responsabilité originelle. Dans chaque pays participant, une minorité, voire une coterie de politiciens et d’officiers supérieurs, compte sur des stratégies à court terme visant, sinon une victoire, du moins un règlement profitable à bref délai.
À la lumière de sources contemporaines et d’analyses récentes, anglo-saxonnes notamment, l’attentat de Sarajevo prend toute sa dimension d’événement terminal aussi inéluctable qu’improbable. Le problème des sources reste entier. À l’époque, elles émanent bien évidemment de personnalités politiques souvent partiales, d’intellectuels partisans, ou de documents diplomatiques triés sur le volet. L’historien Maurice Vaïsse accentue le trait : « La Grande Guerre va largement illustrer cette conception d’une histoire diplomatique mise au service de la politique. Dès les premiers mois de la guerre, en effet, le gouvernement français publie le Livre jaune 3 : il s’agit d’une sélection de documents diplomatiques choisis avec soin dans un souci de guerre psychologique » 4 . Cette observation fait écho à celle de Poincaré (lui-même naturellement enclin à une certaine partialité…) relative au Livre noir 5 , équivalent russe du Jaune : « Le Livre noir, toujours remarquable par l’art de la sélection » 6 . Il revient à de grands historiens, français comme Pierre Renouvin 7 ou anglo-saxons comme John F. Keiger 8 , de retrouver un certain degré d’objectivité, sur un sujet qu’en dépit des apparences, les chercheurs sont loin d’avoir épuisé.
1 Henri Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, tome II : Les Balkans en feu, 1912 , Paris : Plon-Nourrit, 1926, p. 182.
2 George F. Kennan The Decline of Bismarck’s European Order : Franco-Russian Relations, 1875-1890 , Princeton, 1979, p. 3 : « the great seminal catastrophe of this century ». Voir aussi : Wolfgang J. Mommsen, Die Urkatastrophe Deutschlands. Der Erste Weltkrieg 1914–1918 (Handbuch der deutschen Geschichte, Band 17), Stuttgart : Klett-Cotta, 2002.
3 Ministère des Affaires étrangères, Documents diplomatiques 1914, la Guerre européenne , 1914. Le terme de Livre jaune , par analogie avec le Blue Book britannique, désigne la publication sous couverture jaune de documents diplomatiques pour l’information des parlementaires et de l’étranger.
4 Maurice Vaïsse, « Les documents diplomatiques français : outil pour la recherche », Revue pour l’Histoire du CNRS , n° 14, mai 2006.
5 Un Livre noir : diplomatie d’avant-guerre [et de guerre] d’après les documents des archives russes [1910-1917]... ; préf. par René Marchand. Paris : Librairie du Travail, 4 tomes en 6 vol. [1922]-1934.
6 Raymond Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, tome III : L’Europe sous les armes, 1913 , Paris : Plon, 1926, p. 92.
7 Pierre Renouvin, Histoire des relations internationales. Tome sixième, Le XIX e siècle. II, De 1871 à 1914 : l’apogée de l’Europe . Paris : Hachette, 1955 ; La cris e européeenne et la Première Guerre mondiale , Paris : PUF, 1962.
8 John F. V. Keiger, France and the origins of the First World War , London : Macmillan, 1983.
Chapitre Premier – Thiers et Bismarck
La Paix de Francfort
Préliminaires de paix
Élu « chef du pouvoir exécutif de la République française » le 17 février 1871, Adolphe Thiers apparaît sans doute à bon droit, du côté français, comme la seule personnalité sur laquelle repose de fait la responsabilité des Préliminaires de paix du 26 février 1871. Certains républicains intransigeants l’accusèrent de s’engager dans les pourparlers sans avoir mesuré l’ampleur des exigences allemandes. S’il s’était montré plus circonspect et s’il avait fait preuve de plus de perspicacité dans cette estimation, il est probable qu’il aurait placé le niveau de la barre des concessions plus haut afin de rétrocéder un minimum. Mais la stratégie qui sous-tendit ces pourparlers ne laissait pas raisonnablement entrevoir des possibilités de marchandage aussi simples. De plus, Thiers était parfaitement conscient de l’état déplorable auquel avait été réduite la force militaire française. Une enquête diligentée à l’époque de son élection (19 février 1871) indiquait l’existence d’un contingent important, apte à la mobilisation (534 000 actifs ; 354 000 réservistes ; 332 000 relevant de la classe 1871 destinés à une intégration proche), mais ces hommes étaient durement frappés par les événements, démoralisés et, pour beaucoup, mal formés. La commission chargée de l’enquête a ainsi jugé que seuls 200 000 hommes étaient effectivement sûrs et aptes au combat. Tout le reste ou presque, au dire de Jules Simon, alors ministre de l’Instruction publique, constituait plutôt une source d’embarras et de désordre ; leur efficacité réelle n’était envisageable qu’au terme de plusieurs mois de formation.
À dire vrai, il semble que Thiers ait perçu les conditions de paix, telles qu’imposées par l’ennemi, comme relativement modérées 9 . Il se serait attendu, au sortir de Versailles, à une annexion allemande de toute la Lorraine avec Nancy en plus de l’Alsace, à une limitation forcée des équipements militaires français, de notre armée, de la flotte, des fortifications, peut-être aussi à une évacuation de nos colonies. Ainsi, il a expressément fait comprendre à Jules Simon le soir du 25 février, alors que les grandes lignes des conditions de paix étaient déjà tracées, que celles-ci, somme toute, n’étaient pas aussi insupportables, compte tenu de l’insigne faiblesse de la France d’alors et de la puissance d’un vainqueur qui semblait sans limites.
On pouvait, à certains égards, imaginer que la France avait été mise à l’abri des conséquences délétères de la griserie des vainqueurs par l’attitude sobrement réaliste et modérée, quoiqu’incontestablement pragmatique, de Bismarck. En effet, il était facile de concevoir outre-Rhin que le montant des réparations aurait pu largement dépasser celui que fixa le Chancelier du Reich. De même, ce dernier jugea prématuré, voire inopportun, de donner suite à court terme aux prétentions coloniales issues d’un courant fort dans les milieux politiques prussiens. D’une manière générale, il aurait eu à cœur de ne pas infliger à la France des préjudices durables susceptibles d’affecter notablement sa stabilité intérieure et donc de susciter un état de révolte néfaste à l’épanouissement de la paix future. Bismarck a par exemple volontairement renoncé à l’idée d’un échange de Metz contre le Luxembourg qui eût porté atteinte à la neutralité du Grand-Duché chèrement obtenue quatre ans plus tôt. Il est sans doute opportun, à ce propos, de rappeler les circonstances en lesquelles éclata, dans les années qui précédèrent, la crise luxembourgeoise, car celle-ci contribua de façon significative à envenimer les relations franco-prussiennes.
Les succès de Napoléon III sur les champs de bataille, notamment en Crimée (1856), l’avaient incité à accentuer sa politique expansionniste. La défaite de l’Autriche à Sadowa contre la Prusse en 1866 tendait à réorganiser l’échiquier européen et à faire naître un conflit latent entre la France et la Prusse. Bismarck voulait écarter Paris de son théâtre d’opération et conclut secrètement un accord avec Napoléon III, fermant les yeux sur une éventuelle extension territoriale française aux dépens de la Belgique et surtout du Luxembourg. Profitant de cette libéralité prussienne, Napoléon III avait démarché le roi des Pays-Bas Guillaume III, exerçant de fait la souveraineté sur le Luxembourg en vertu de l’article 67 du Congrès de Vienne. Hybride, le Grand-Duché faisait partie de la Confédération germanique d’obédience autrichienne jusqu’en 1866, puis de la Confédération de l’Allemagne du Nord après la victoire prussienne. La démarche de l’empereur français auprès du souverain néerlandais consistait en une offre d’achat du Grand-Duché pour une somme de 5 millions de florins.
Guillaume III ne souhaitait pas au fond que la France occupât une place plutôt dérangeante sur son fief, ni se mettre en porte-à-faux avec la Prusse. Mais ses difficultés financières le poussèrent à accepter l’offre de Paris le 23 mars 1867. Pour éviter d’être piégé dans un conflit franco-prussien à cause de cette transaction que Bismarck risquait de contester, le souverain néerlandais conditionna néanmoins l’acceptation de la « vente » du Luxembourg à l’approbation de la Prusse. Lorsque l’opinion prussienne eut vent de cette négociation, elle se sentit outragée car la dynastie des Luxembourg avait donné quatre empereurs au Saint-Empire. Depuis son annexion à la Confédération de l’Allemagne du Nord, une garnison prussienne stationnait à Luxembourg. Des activistes favorables à la France suscitèrent contre ces troupes une agitation qui, cela se conçoit, déplut fort à Bismarck. Il fallut négocier pour mettre un terme à un climat délétère entretenu d’ailleurs discrètement par le prince Henri, stathouder du Grand-Duché, frère de Guillaume III. Au terme de cinq jours de pourparlers à Londres, il fut entendu le 11 mai 1867 que la France renonçait à ses prétentions, la garnison prussienne évacuait Luxembourg, sa forteresse était démantelée, les Pays-Bas maintenaient leur souveraineté, le Grand-Duché, enfin, restait neutre en toute circonstance conflictuelle.
Metz, donc, ne fut pas échangé contre le Luxembourg. Thiers subordonna la cession de l’Alsace-Lorraine aux nécessités stratégiques du moment et conditionna le tracé des nouvelles frontières aux stricts impératifs de sécurité militaire. Il aurait été insensible aux aspects éthiques et psychologiques de cette annexion : l’opinion publique du Reich jugeait légitime le montant élevé des réparations infligées au vaincu, en expiation notamment des lointains abus napoléoniens sur les territoires allemands. De même regardait-elle l’Alsace-Lorraine comme un joyau de la culture germanique. Ces considérations, vis-à-vis de Bismarck, s’effaçaient devant la nécessité stratégique de la défense de la nouvelle Allemagne face à un probable sursaut des forces françaises dans un avenir plus ou moins proche. Ainsi, le maintien de son exigence de l’annexion de Metz était lié à sa conviction du caractère imprenable de cette place militaire. La nécessité d’un acquiescement rapide et sans résistance à cet impératif de la part de Thiers paraissait inéluctable au Chancelier. En revanche, son obtention fut présentée à l’empereur Guillaume 1 er comme un acquis remarquable, peu évident a priori , tout à l’honneur de son illustre représentant…
Bismarck, qui n’était pas homme à laisser dominer son jeu par un artifice diplomatique issu de la partie adverse, a dû céder ou faire mine de céder, tout bien pesé, sur la question de Belfort. Juger son maintien dans le giron de la France comme une performance diplomatique de la part de Thiers, n’est cependant pas déplacé : il a frappé au bon endroit, au bon moment, dans le jeu de la discussion 10 .
Dans l’esprit des revendications territoriales imposées par l’ennemi, les Préliminaires de paix du 26 février induisent dans les clauses subséquentes une soumission sans faille à la volonté du vainqueur allemand. Ainsi en est-il des articles II et III relatifs au paiement des indemnités et à l’occupation des territoires envisagée comme une garantie jusqu’au solde définitif de la dette : « La France paiera à S.M. l’Empereur d’Allemagne la somme de 5 milliards de francs » (Art. II).
Sans doute a-t-on alors fermement soutenu côté français que ce paiement conduirait le pays à la ruine ; mais cela n’implique pas, tant s’en faut, que Bismarck, en contradiction avec sa volonté constamment affirmée de rester dans les limites du supportable, aurait voulu saigner la France à blanc. Quant à Thiers, en bon financier, il sut faire preuve de finesse dans sa manière de diligenter la négociation. Il assura jusque dans les moindres détails la levée des sommes utiles aussi bien au paiement des réparations qu’à la réhabilitation de l’armée française. En regard même des ressources financières du Reich avant 1914, leur montant était exorbitant. Néanmoins, il apparaît qu’après mûre réflexion Thiers semblait convaincu que cette somme était certes considérable, mais pas insupportable et qu’en aucun cas les pourparlers de paix ne devaient achopper à cause d’elle. De plus, la brièveté toute relative des délais de paiement (au moins un milliard jusque fin 1871 ; le reste dans un espace de trois ans après la ratification des Préliminaires, le 2 mars 1874) rend bien compte du fait que Bismarck était confiant quant à la satisfaction de ses exigences et qu’aucune arrière-pensée ne le guidait à l’époque. Il aurait pu en effet prévoir un échéancier impossible à tenir de la part de la France et susciter par là volontairement des motifs d’intervention militaire répressive ou coercitive, accentuant ainsi la portée de l’occupation. D’un côté, Bismarck souhaitait vivement le maintien du gouvernement Thiers, en qui il voyait un négociateur fiable (la cession de Belfort et le règlement de la question relative à l’investissement de Paris en témoignent 11 ) ; mais par ailleurs, pour lui, les fruits de la victoire ne pouvaient pas non plus dépendre uniquement de l’existence néanmoins fragile de ce gouvernement, ni de sa bonne volonté temporaire, acquise sous la pression.
Du fait qu’au moment de la conclusion des préliminaires, le gouvernement français avait bon espoir de liquider le versement des deux premiers milliards dans un bref délai, les mesures prises dans le cadre de la dernière tranche de paiement perdaient en partie leur sens. Ainsi Thiers pouvait-il se targuer d’avoir obtenu une réduction de la durée globale d’occupation, au grand dam de l’ennemi. En faisant preuve d’un optimisme peut-être excessif, la fin de l’année 1871 pouvait même être considérée comme un objectif envisageable pour le départ de l’occupant.
Le Traité de Francfort et ses conséquences
Les Préliminaires de Versailles constituent sans aucun doute un pas décisif vers la paix. En revanche, le Traité de Francfort du 10 mai 1871 a généré toute une série de charges accrues en regard de celles prévues par ces Préliminaires. Le Chancelier a obtenu la consolidation de la promesse du respect des clauses prévues aux articles VII et VIII du protocole d’accord. Elles précisent en premier lieu les modalités de paiement des réparations. Un premier versement de 500 millions était exigible 30 jours après le rétablissement de l’autorité gouvernementale à Paris. Un milliard était dû avant la fin de l’année 1871, un quatrième demi-milliard avant le 1 er mai 1872, alors que les Préliminaires (article II) ne prévoyaient qu’un milliard sans versement intermédiaire. Les 3 milliards restants devaient être réglés avant le 2 mars 1874. Le montant des intérêts annuels relatifs aux impayés, fixé au taux de 3 %, devait être versé le 3 mars.
Concrètement, après paiement de 2 milliards (au plus tard le 1 er mai 1872) les forces d’occupation devaient, quoi qu’il arrive, s’abaisser au seuil de 50 000 hommes et 18 000 chevaux.
Malgré tout, il est compréhensible que la méfiance ait prévalu en Allemagne en regard de l’augmentation des effectifs de l’armée française projetée à Paris par le chef de l’exécutif, au-delà du contingent de 400 000 hommes en service à l’époque de Napoléon III. Thiers outrepassait par là considérablement le volume des forces allemandes en activité en temps de paix. Compte tenu du contingent disponible de 300 000 hommes, le chef de l’exécutif proposait d’appeler chaque année sous les drapeaux 90 000 jeunes Français à servir 8 ans, dont 5 dans l’active et 3 dans la réserve. La France pouvait ainsi compter sur une armée active de 450 000 hommes, augmentée de 120 000 hommes (sous-officiers, volontaires, etc.) et de 350 000 réservistes ; ce qui, abstraction faite de la Marine dont l’importance et l’efficacité n’étaient pas franchement significatives, et du taux annuel de mortalité prévisible, devait permettre de disposer d’une armée de campagne de 800 000 hommes. Cependant, les chiffres fournis par Thiers ne tenaient pas obligatoirement compte de forces d’appoint, telles les troupes coloniales, les formations relevant de la police parisienne et la gendarmerie. Bien que l’effort déployé par la France fût considérable, il ne pouvait raisonnablement porter ses fruits que très graduellement. Officiellement, cette armée nouvelle était fondamentalement réputée défensive, mais la passion rhétorique de Thiers l’entraînait à des discours qui n’étaient pas vraiment de nature à rassurer l’Allemagne, laquelle prétendait elle-même s’abstenir d’accroître notablement ses effectifs. En effet, le chef de l’exécutif proclamait que la France n’avait jamais été dotée d’une armée aussi puissante et que, eût-elle été opérationnelle en 1870, la victoire y aurait été remportée haut la main ; à tout le moins, conquise de haute lutte.
Les propositions de Thiers, qui s’opposaient ouvertement aux résolutions de la Commission parlementaire des affaires militaires de l’été 1870, furent aussitôt accueillies par l’Assemblée avec une irritation notoire susceptible d’engendrer facilement la chute du chef de l’exécutif.
L’attention soutenue avec laquelle fut suivie l’affaire à Berlin s’accrut encore lorsqu’en décembre 1870, le projet de budget alloué à la Défense pour 1872, soumis à l’Assemblée, montra en détail au prix de quels sacrifices on envisageait de payer le relèvement de l’armée. Tandis que l’on économisait sans ménagement sur les crédits affectés à la Marine, l’ordinaire de l’armée se voyait doté d’un budget de 450 millions de francs, dépassant ainsi de 75 millions et demi celui d’avant-guerre (374 millions et demi à la veille du conflit de 1870). Face à l’armée impériale de 400 000 hommes, la France pouvait maintenant lever une force équivalant à 464 000 hommes. Le gouvernement du Reich était dans le même temps sérieusement préoccupé par le discours menaçant des bulletins français d’information militaire, ou plus généralement officiels, faisant état de manière précipitée d’un sentiment revanchard susceptible d’éclater au grand jour dans un avenir relativement proche. Lui-même commençait à croire à la vraisemblance d’un tel danger.
Les partisans d’un service militaire obligatoire de trois ans sur le modèle prussien, impliquant l’incorporation si possible globale de toutes les forces vives aptes au service, n’avaient pas perdu l’espoir de l’emporter à la Chambre. Parmi leurs chefs de file les plus en vue, se distinguait l’infatigable général Trochu, autrefois gouverneur de la place de Paris et surnommé le « participe passé du verbe trop choir »... Convaincu au contraire de contribuer utilement par là au redressement de son pays, Thiers crut bon de s’opposer vigoureusement à une modification radicale de la structure de l’armée en vigueur depuis Napoléon 12 .
Personnellement Thiers jugeait préférable une révision pure et simple de la loi de Saint-Cyr de 1818 (avec huit ans de service et des modalités de suppléance) qu’il trouvait adaptée aux exigences pratiques du moment, moyennant quelques retouches mineures. Néanmoins, il consentit à une réduction de la durée, dans une proportion qu’il estimait encore admissible, à cinq ans de service actif, en deçà de laquelle il considérait que la carrière de sous-officier perdait de son intérêt.
Le cuisant échec que venait d’essuyer le pays ne résultait pas tant du fait de la loi militaire française de 1818 elle-même, mais du laxisme avec lequel Napoléon III l’avait appliquée, sans compter la somme d’autres erreurs en tout genre accumulées au fil du conflit. Abstraction faite de la médiocrité notable de l’état-major sur le plan stratégique, Thiers observa avant tout les signes de ce laxisme dans la manière extrêmement cavalière qui caractérisa l’ouverture des hostilités, sans préparation diplomatique réelle, avec des forces militaires insuffisantes, tant sur le plan de l’équipement que sur celui des effectifs, particulièrement réduits. Il avait aussi entièrement raison d’affirmer que la France, avec ce même système de défense plutôt ancien, était néanmoins en capacité de rendre disponible un million d’hommes en cas de guerre, moyens suffisants en termes de défense aussi bien, selon toute probabilité, qu’en termes d’attaque, à condition bien sûr que l’on pose en préalable, comme il est d’usage pour ce type de conflit, la nécessité de s’adjoindre des forces alliées. Avec le recul, ces éléments d’appréciation peuvent néanmoins être qualifiés de relativement modestes, compte tenu du fait qu’à cette époque, les forces allemandes disponibles en cas de guerre se chiffraient à 1 271 350 hommes (active : 687 000 ; réserve : 241 500 ; troupes d’occupation : 343 100).
Voilà donc un fait historique particulièrement remarquable : tandis que la France dispose de plus de 450 000 hommes dans le cadre d’un service de cinq ans, le Reich victorieux abaisse la durée de service de son infanterie à deux ans. On ne peut nier qu’en Allemagne, face à une telle situation, le fait d’éviter toute dépense militaire susceptible de paraître superflue, ait pu sembler totalement incongru. La vague de succès et de victoires qui marquèrent la décennie de la guerre n’était-elle pas due à une logistique militaire sans faille soutenue par un budget conséquent ? N’était-il point paradoxal qu’à Berlin, on préférât écourter la durée du service au prétexte que la solide réputation de la structure militaire allemande pouvait autoriser un tel relâchement ?
La puissance vaincue semblait au contraire tenir un raisonnement tout autre. En effet, le 27 juillet 1872, avec une majorité considérablement réduite – 341 voix contre 253 – Thiers arrivait à ses fins au terme d’une joute oratoire laborieuse qui dura trois jours. La nouvelle loi instituait le service militaire obligatoire sans droit de remplacement, sur la tranche d’âge s’étalant de 20 à 40 ans : 5 ans d’active, 4 ans de réserve, 5 ans d’armée territoriale, 6 ans de réserve territoriale. À titre de comparaison, en Allemagne en 1871, on compte : 3 ans d’active, 4 ans de réserve, 5 ans de territoriale (Landwehr), soit un total de 12 années. Ce n’est qu’en 1888 que la tranche d’âge sera prolongée à 43 ans, du fait de la réintroduction de la seconde levée de la Landwehr et de l’institution de sa réserve.
En France, la classe annuelle de 300 000 hommes fut divisée en deux parties ; la première comptant seulement 90 000 hommes pour le service de cinq ans ; l’autre – abstraction faite des six mois de classe des réformés – était dévolue à la mobilisation en cas de guerre. Le pays disposait donc d’une force de 464 000 hommes en temps de paix et était en mesure, en cas de conflit, d’affecter environ 1 100 000 hommes, sans compter la territoriale. Cependant, la moitié de cet effectif n’aurait servi que sur un délai compris entre 6 mois et un an. Par ailleurs, une quantité non négligeable de soldats pouvait avoir été mise en disponibilité depuis une période susceptible d’atteindre 7 ans. Dans la mesure où l’Allemagne pouvait opposer une masse de 1 271 350 hommes (en 1875, son armée de campagne en comptait 687 000, la réserve 241 250 et les troupes d’occupation 343 100), sa supériorité restait garantie, aussi longtemps que l’on pouvait se fier aux estimations de l’état-major prussien qui qualifiait en bloc l’armée territoriale française d’« imaginaire ». Cette évaluation aurait dû toutefois tenir compte d’une translation arithmétique graduelle en faveur de la France. Pleinement appliquée 20 ans après sa promulgation, la loi lui permettait de mobiliser jusqu’à deux millions et demi d’hommes en cas de guerre (active : 795 000 ; réserve : 510 000 ; territoriale : 600 000 ; réserve territoriale : 600 000).
Ainsi, il semble bien que, dans les années qui suivirent 1871 et la proclamation du Reich, la majorité des Allemands aient mis en doute avec une outrecuidance infondée ce mot de Bismarck affirmant qu’il eût été heureux de voir son peuple animé dans son ensemble par un patriotisme à la hauteur de celui des Français.
Le « système » Bismarck
Bismarck a suscité en Allemagne une quantité considérable d’analyses historiques, se situant de ce point de vue en troisième position après Luther et Goethe dans le panthéon germanique.
C’est à bon droit que l’on peut évoquer un « système bismarckien » dont l’influence put s’exercer outre-Rhin au moins jusqu’en 1945 13 .
À certains égards, encouragé par l’échec des révolutions de 1848-1849, le futur Chancelier fut inspiré par d’illustres prédécesseurs : Louis Bonaparte 14 et le Prince Félix Schwarzenberg.
L’idéalisme philosophique ayant prévalu à l’époque de Kant, Fichte et Schleiermacher, était étranger à Bismarck. De même, il manifestait quelque réticence à l’encontre du rationalisme présent chez Ludwig Feuerbach, Bruno Bauer et Karl Marx qui, tout en invoquant des principes hégéliens, allaient bien au-delà.
De même, vis-à-vis de l’influence exercée par le pouvoir ecclésiastique, Bismarck s’est-il distingué des idées professées par William Gladstone qui, au début de sa carrière politique 15 , avait prôné un rapprochement essentiel entre l’Église et l’État, idée qui avait notablement marqué Frédéric Guillaume IV de Prusse 16 .
Pour Bismarck, un programme politique ne peut pas être défini en rapport direct avec la doctrine chrétienne. Il croit certes en Dieu, juge qu’Il est maître du monde, mais que ses desseins, pour reprendre une formule relativement populaire, « sont impénétrables »… De fait, il estime que l’Histoire a montré le caractère déterminant de l’exercice du pouvoir dans le franchissement de ses étapes décisives ; pouvoir issu d’un pragmatisme servant la raison d’état. En quelque sorte, celle-ci est mise en œuvre par le pressentiment que l’homme d’état éprouve sous l’effet de la sphère divine en vue d’agir efficacement d’une manière ou d’une autre. Le Ciel peut donc l’inspirer sans que la logique de ce mécanisme soit humainement explicable. Les apparences sont sauves puisque la Realpolitik est la transposition de l’exercice d’un pouvoir qui, « au bénéfice du doute », n’est pas incompatible avec la volonté divine.
Ce concept de Realpolitik est issu en grande partie d’un essai d’August Ludwig Rochau, Grundsätze der Realpolitik, angewendet auf die staatlichen Zustände Deutschlands [Fondements de la Realpolitik adaptée aux conditions de l’État allemand] (1853). Impliqué dans le putsch de Francfort de 1833. Le 3 avril, une cinquantaine d’étudiants prirent d’assaut le Corps de Garde (soit l’équivalent de l’Hôtel ou de la Préfecture de Police) de Francfort dans l’intention de nuire à la Confédération germanique. Ils échouèrent, Rochau échappa à une peine d’emprisonnement à vie, s’enfuit en France où il vécut une quinzaine d’années. Il revint en Allemagne au moment de l’épisode révolutionnaire et prit parti en faveur de l’unification allemande sous la houlette de la Prusse. Néanmoins, selon lui, ce processus devait émaner d’un mouvement social et non d’une action militaire. Il devint en 1859 secrétaire de la Deutsche Nationalverein, de coloration libérale, opposée à Bismarck. La Realpolitik , selon les préceptes énoncés dans son essai, impliquait l’alliance du gouvernement avec les forces les plus représentatives de la société à un moment donné. La bourgeoisie correspondait momentanément à ce socle. Le terme Realpolitik fut par la suite galvaudé, mais, au sens rigoureusement historique, il semble ne devoir s’appliquer qu’à son exercice dans la décennie qui suivit 1848.
Il met en avant le concept de guerre défensive, exhortant les princes germaniques chrétiens à n’y recourir qu’en l’absence avérée de toute autre solution, appelant à une certaine tolérance, à accepter en deçà de certaines limites des atteintes à leur réputation. Il condamne les guerres punitives. À côté du Prince, le Junker, noble propriétaire terrien, est un élément social déterminant dans la vie d’un état. La France et les États-Unis d’Amérique se sont forgées à travers des révolutions fomentées par des hommes « arrivés » et de souche improbable.
Il cultive un a priori négatif à l’encontre des partis politiques et exhorte une forme atténuée de nationalisme ; le peuple (et c’est là le premier paradoxe en regard de ce qui précède) ne se libère valablement que par l’épée et par le feu : d’une certaine manière, Hitler extrapolera et déformera ce point de vue à l’excès en critiquant la République de Weimar 17 .
D’un autre côté, Bismarck n’était pas un partisan affirmé de la monarchie absolue et il s’opposait à la suppression des droits spécifiques à la noblesse. La monarchie absolue pouvait alimenter incidemment une bureaucratie abusive, générant par ricochet des idées libérales et subversives.
Progressivement, Bismarck construit un système bipolaire où coulisse en permanence un curseur permettant de conserver un équilibre savamment calculé, mais manipulé par une volonté de pouvoir très rigoureuse et sans faille.
Ainsi verra-t-il dans le Parlement l’opportunité offerte aux conservateurs de se faire valoir face aux libéraux, de légitimer publiquement leurs positions dans un régime où leur majorité est habilement préservée.
Bismarck a constaté que, lors des révolutions de 1848-1849, les monarchies autrichienne et prussienne avaient réussi à recouvrer leur intégrité grâce à la fidélité vouée par leurs armées à la cause dynastique.
Il a également observé les points faibles du libéralisme. En premier lieu, la crainte suscitée par l’échec des révolutions portait atteinte à leur agressivité potentielle. Ensuite, la division croissante entre les modérés et les radicaux était patente. En troisième lieu, les idées d’union nationale entre Gross deutsch et Klein deutsch divergeaient manifestement. De plus, les programmes des libéraux, tant sur le plan économique que sur celui de la politique, suscitaient de plus en plus de tendances, contrastant avec l’harmonie qui prévalait dans les années précédant les révolutions. Enfin, tel ou tel groupe d’individus animés d’idées libérales pouvait, contre toute attente, être « acheté » opportunément par la réaction 18 .
De plus, les classes rurale et ouvrière, désireuses de paix, semblaient faciles à mobiliser en faveur d’un gouvernement monarchique, comme le fit peu ou prou Louis Bonaparte.
Bismarck souhaitait renforcer la monarchie prussienne en la libérant du carcan dogmatique chrétien et de certaines conceptions conservatrices archaïques. Il importait à ses yeux que l’exercice du pouvoir, de la force militaire, demeurât l’apanage d’un roi souverain. C’est dans cette perspective qu’il eut la haute main sur les conflits de 1864 19 , 1866 et 1870.
Néanmoins, forçant ainsi le pas vers la Realpolitik , Bismarck acceptait aussi d’enfreindre ces principes lorsque la stratégie d’opposition à l’ennemi l’exigeait. Ainsi attenta-t-il à l’intégrité des Maisons de Hanovre, Hesse-Kassel et Nassau en 1866.
Bien plus, il osa frayer avec des gouvernements d’origine révolutionnaire ou entamer habilement des négociations avec des forces anticonservatrices. Ainsi, pendant la Commune. Il réagit favorablement aux mouvements d’approche amorcés par son chef du moment, le Général Gustave Cluseret, et convint avec lui, par le biais du Général von Fabrice d’une entrevue au Quartier général allemand de Compiègne, avec le Baron von Holstein 20 . Sans trop y croire, mais soucieux malgré tout d’exploiter cette hypothèse tactique, Bismarck envisageait par là de mettre en œuvre une démarche de conciliation ou de pacification entre la capitale et Versailles 21 . Cette démarche fut neutralisée par la chute brutale de Cluseret sous les coups du Général de Galliffet 22 . De Cluseret, Bismarck n’attendait naturellement qu’un avantage stratégique ; l’échec du mouvement parisien était en fait déjà à ce moment-là, après cinq semaines, plus qu’évident. Si l’on considère d’autres aspects de la Realpolitik susceptibles de heurter les principes monarchiques les plus rigides, on peut noter la mise en place d’un suffrage de type universel et d’autres éléments constitutionnels inspirés du bonapartisme.
Bismarck n’était favorable à l’unification que si elle ne dépendait pas de l’activité des partis politiques.
Il mit en place le Reichstag , représentatif du mouvement populaire national et le Bundestag fédérant les autorités suprêmes des États allemands. Assurant l’équilibre entre les Princes et les partis, le gouvernement prussien devait garder la mainmise sur l’armée et la diplomatie.
Si, en ménageant certains intérêts des libéraux, Bismarck observait un quelconque indice défavorable aux conservateurs, il leur consentait aussitôt des avantages substantiels dans le domaine industriel ou en matière de droits protectionnistes sur le marché agricole.
Le bras de fer du Kulturkampf qui l’oppose entre 1871 et 1880 à l’Église, par l’intermédiaire du Parti centriste ( Zentrum ), prend fin lorsque cette formation politique devient incontournable, alors que le Chancelier doit assurer ses arrières avec son concours, plus précisément à partir de 1890.
En politique étrangère, cet épisode se traduit notamment par un différend avec les royalistes français. Le Comte de Chambord, approuvé en cela par le Comte von Arnim, aurait souhaité « déclarer la guerre à l’Italie sacrilège, usurpatrice des domaines du Pape. Usant à son avantage du climat de crainte et de suspicion croissant en Allemagne, Bismarck annonça à Paris que faire la guerre à l’Italie, c’était aussi la faire à l’Allemagne. » 23 Il démit alors Arnim de ses fonctions diplomatiques, car il soutenait trop ouvertement les monarchistes français.
Dès 1878, il observa les problèmes suscités par la classe ouvrière montante. Il promulgua des lois le 19 octobre de cette année interdisant au parti social-démocrate (SPD) le droit de réunion et de propagande. Il ne sut, pour autant, le casser.
Bismarck n’avait pas vraiment, sur le long terme, de plan d’unification préconçu. Il rencontra de multiples hésitations entre 1862 (date à laquelle il devint Chancelier) et 1866, y compris à la veille de l’affrontement avec l’Autriche-Hongrie. Il fallait préserver les Habsbourg après Sadowa et s’assurer l’alliance russe. Bismarck craignait que ces deux empires limitrophes ne devinssent la proie de révolutionnaires. Il était indispensable de maintenir la cohésion entre les trois empires afin d’assurer la paix en Europe.
Certes, l’ambition de Bismarck portait ombrage à celle de Guillaume II. Mais l’éviction du Chancelier en 1890 avait d’autres causes. Pour reprendre les termes de l’historien américain Hajo Holborn : « Le fondateur de l’empire unifié avait failli dans sa tâche de rassembleur du peuple. » 24
9 Un nombre significatif de données chiffrées et d’allusions aux réactions de Favre et de Thiers sont issues des analyses de Hans Herzfeld, Deutschland und das geschlagene Frankreich : 1871-1873 , Berlin : 1924.
10 Le rapport émanant de la Commission statuant sur les frontières, établi par les trois commissaires allemands (Strantz, Hauchecorne et Herzog – Bruxelles, 19 avril 1871) fait état de discussions particulièrement serrées avec la partie française sur la signification exacte du mot « Rayon » désignant les alentours de Belfort. Cf. Hans Goldschmidt, Bismarck und die Friedensunterhändler 1871 , p.77.
11 Cf . les développements de H. Herzfeld sur l’attitude du Reich vis-à-vis de la Commune de Paris (ch. II, p. 19 sqq.). Il est intéressant de noter que, dans un télégramme expédié le 3 avril 1871 de Bruxelles, l’ambassadeur allemand, comte Arnim, annonce ce qui suit au prince Bismarck : «[le baron] Baudé prétend qu’après l’expédition [punitive] contre Paris, dont il ne doute point du résultat, la proclamation de la monarchie, précisément celle des tenants du comte de Chambord, est plus imminente qu’on ne le suppose. Thiers serait jugerait une telle hypothèse tout à fait crédible ». Pièce n°27, H. Goldschmidt, op. cit. , p. 62
12 « Le mécanisme traditionnel sur lequel reposait son organisation militaire s’était abîmé avec l’Empire. Aux prises avec une nation combattant d’après des règles nouvelles, la France était apparue en désavantage sur tous les points. Les effectifs s’étaient trouvés trop faibles, la discipline relâchée, la science des généraux obscurcie, la tactique, l’emploi et la proportion des diverses armes sur le terrain fautifs et surannés. » Théodore Duret, Histoire de France de 1870 à 1873, p. 198. Ce jugement date de 1893.
13 Cf. R. Frankel, « From the Beer Halls to the Halls of Power : The Cult of Bismarck and the Legitimization of a New German Right, 1898-1945 », German Studies Review , vol. 26, n°3 (oct. 2003), pp. 543-560
14 Roi de Hollande de 1806 à 1810
15 The State in its Relation with the Church , London, 1839
16 qui régna de 1840 à 1861
17 Cf. R.Frankel, « From the Beer Halls to the Halls of Power … », op. cit. p. 553 et H.Holborn, « Bismarck’s Realpolitik », Journal of the History of Ideas , vol. 21, n°1 (janvier-mars 1960), p. 97
18 H.Holborn, « Bismarck’s Realpolitik », op. cit. , p. 91
19 Guerre « des Duchés » qui opposa le Danemark à la Prusse et l’Autriche revendiquant les duchés de Lauenburg, de Slesvig et de Holstein
20 Le général saxon Georg Friedrich von Fabrice (1818-1891), alors gouverneur du territoire occupé, recouvrant la zone de Paris, à Soisy ; Friedrich-August von Holstein (1837-1909), attaché au service du précédent au moment des faits
21 Cf . H.Herzfeld, Deutschland und das geschlagene Frankreich : 1871-1873 , op. cit. , p. 35
22 Cf. G. P. Gooch, « Baron von Holstein : “The Mystery Man” of the German Foreign Office 1890-1906 » Cambridge Historical Journal , Vol. 1, No. 1 (1923), p. 62
23 W.M. Sloane, « Bismarck as a Maker of Empire », Political Science Quarterly , vol. 15, n°4 (Déc. 1900), p. 666
24 H.Holborn, « Bismarck’s Realpolitik », op. cit., p. 97
Chapitre II – Les prémices d’un nouveau déséquilibre européen
Première crise coloniale 1873-1911
Vers une détente franco-allemande ?
Avec six mois d’avance sur le calendrier prévu par le protocole, les Français achèvent de verser les indemnités à l’automne 1873. De ce fait, les troupes allemandes d’occupation se retirent en totalité.
L’Allemagne est stupéfaite de la réactivité de la France : loin d’avoir été mise à genoux par le paiement d’indemnités massives, cette dernière se relève, y compris au plan militaire. On va même jusqu’à redouter outre-Rhin un rapprochement austro-français par le biais d’une communauté de sentiments catholiques, monarchistes et conservateurs. Berlin agite alors les médias pour attirer l’attention de l’opinion allemande sur les dangers d’un réarmement virtuel de la France. Celle-ci, réciproquement, craint une attaque préventive allemande ou du moins une démonstration de force tendant à l’intimider dans ses efforts de réhabilitation militaire. Londres et Saint-Pétersbourg ne sont d’ailleurs pas insensibles à ce climat de tension et signifient à Bismarck leur souhait d’une détente prochaine. La Russie semble en outre songer, dans le même temps, à renforcer ses liens avec la diplomatie française.
Entre-temps, la politique intérieure de la France est sujette à des soubresauts d’importance. Républicains et monarchistes s’affrontent. Les tenants de la Couronne l’emportent en nombre sur les héritiers de la Révolution, bien que des lois organiques aient été votées en 1875 pour asseoir la Troisième République. Mac Mahon fomente un coup d’État constitutionnel : la dissolution de la Chambre le 16 mai 1877 représente pour lui une occasion de laisser une chance aux conservateurs dans la perspective des élections à venir. Mais les républicains l’emportent sans pour autant que le gouvernement soit stable ; sa fragilité est pratiquement constante depuis la fin des hostilités. Le Quai d’Orsay voit à lui seul défiler treize titulaires entre 1871 et 1890.
Les craintes de l’Allemagne vis-à-vis du renouveau de la droite en France s’apaisent avec la victoire des républicains en décembre 1877. Jusqu’au milieu des années quatre-vingt, une détente semble s’installer. Les Français affichent même une déférence relative à l’égard de certains traits saillants de la culture allemande de l’époque ; on en retrouve des traces chez Taine, Renan, Lavisse, Durkheim (qui bien plus tard écrira des pages plus que critiques sur la responsabilité allemande dans le déclenchement de la Grande Guerre 25 ).
Au-delà de la politique et de la culture, dans un climat économique international difficile incitant au protectionnisme, la détente franco-allemande s’appuie en partie sur la collaboration dans le domaine bancaire, où les deux pays assurent une position dominante sur diverses régions du globe, outre l’Europe. Dans l’optique d’événements proches, la Turquie et les Balkans, notamment, sont alors des lieux de transactions non négligeables. Sur un plan plus symbolique, l’Alsace-Lorraine apparaît à certains égards comme un trait d’union propice à la coopération industrielle. Paradoxalement, la France devient, au début des années quatre-vingt, le quatrième fournisseur de l’Allemagne, laquelle est réciproquement le troisième de sa voisine. Une sorte d’union douanière s’est instituée, effaçant plus ou moins les effets délétères du régime de la nation la plus favorisée fixé par l’article 11 du traité de Francfort.
De l’affaire Schnaebelé au scandale de Panama
Il est intéressant d’évoquer dans ce contexte la question de l’Alsace-Lorraine. Manifestement, l’Allemagne en fait un élément de pression, une marque de pouvoir vis-à-vis de la France. Mais elle ne souhaite évidemment pas non plus qu’elle devienne pour Paris un thème de revanche obsessionnel. Il faut donc faire en sorte que cette région ne soit pas exclusivement un terrain conflictuel, en dépit d’ambiguïtés certaines : ainsi les Alsaciens n’ont-ils élu que 5 autonomistes sur 15 députés en 1877 au Reichstag, auquel 12 députés firent ouvertement allégeance lors du scrutin de 1898. De 70 000 habitants d’origine allemande attestée en Alsace en 1875, ce nombre passe à 300 000 en 1910, soit 15,7 % de la population totale de la province, parmi lesquels, en 1890, 40 % à Strasbourg et plus de 50 % à Metz 26 . De fait, les problèmes de politique intérieure et la récession ont, semble-t-il, empêché la Chambre de se focaliser sur la question de l’Alsace-Lorraine, thème relativement peu abordé par rapport à ce que l’on eût été en droit d’attendre, dans les dix années suivant la défaite. Ce relâchement de la tension française vis-à-vis de l’Alsace-Lorraine fut surtout sensible dans les années 1890.
L’Allemagne avait à cœur de distraire l’attention politique française de son ancienne frontière rhénane pour l’attirer vers des horizons plus lointains : ceux des colonies. Tant que la France regarderait vers l’Afrique et le Proche-Orient, elle détournerait ses regards de la crête vosgienne – pour reprendre la formule empruntée au testament de Jules Ferry : « en face de cette ligne bleue des Vosges d’où monte jusqu’à mon coeur fidèle la plainte touchante des vaincus. ». Berlin va donc appuyer les efforts expansionnistes de Paris en Tunisie puis au Maroc au début des années quatre-vingt ; au milieu de cette décennie au Tonkin, à Madagascar, en Égypte et sur la côte occidentale de l’Afrique. Jules Ferry reste vigilant face à cette attitude un peu trop conciliante de l’Allemagne, sans toutefois préconiser une méfiance excessive.

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