Femmes d Alsace
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Femmes d'Alsace , livre ebook

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Description

À l’heure où les femmes sont représentées dans tous les domaines jusque là réservés aux hommes, il est judicieux de mettre en valeur des personnalités féminines qui ont affirmé en leur temps leur originalité et leur indépendance.


Très différentes les unes des autres, ces vingt femmes d’origine alsacienne – choisies parmi des dizaines d’autres – ont toutes en commun leur courage et leur volonté de se faire une place au soleil. Leurs destins singuliers témoignent de la volonté farouche qui les habitait. Aucune n’a voulu supplanter les hommes dans leurs prérogatives, mais elles ont voulu exister comme de simples égales.
Rebelles, elles l’ont été malgré elles, et n’auraient pas renié le mot de Montaigne : « Les femmes n’ont pas du tout tort quand elles refusent les règles qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elles ».

De sainte Odile à Katia Krafft, ces vingt destins sont une leçon de force morale, de courage et de conviction.

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EAN13 9782845742468
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Christine Muller
Femmes d’Alsace
De sainte Odile à Katia Krafft, portraits de femmes rebelles
biographies
LE VERGER ÉDITEUR


I NTRODUCTION
Des femmes pour notre temps
Dans le cadre de cet ouvrage biographique, il a fallu choisir vingt femmes parmi des centaines qui se sont illustrées par leur courage, leur détermination à braver les interdits ou leur volonté de faire triompher le bien à des époques aussi diverses que mouvementées. Y figurent des personnalités unanimement reconnues en tant que « femmes remarquables », telles que sainte Odile, la baronne d’Oberkirch ou Frédérique Brion. Y figurent aussi des dames moins célèbres mais dont le parcours méritait d’être mis en valeur, je pense à l’étonnante Catherine Zell, à la résistante Adélaïde Hautvall ou à l’artiste peintre Marcelle Kahn.
Plus petite province de France, théâtre de bien des convulsions, l’Alsace a de tous temps suscité des convoitises, des passions et provoqué chez des hommes et des femmes le désir de la défendre au risque de leur vie. Parler aujourd’hui des femmes d’Alsace, ce n’est pas ignorer les personnalités masculines, c’est mettre en valeur les talents de dames qui n’ont pas attendu Mai 68 ou le Mouvement de Libération de la Femme pour s’exprimer.
Ce qui fait la grandeur d’un destin, ce n’est pas tant d’être né au bon moment ou au bon endroit. Aucune femme présentée ici n’avait conscience de vivre une époque exceptionnelle. Ce serait plutôt d’avoir fait très tôt un choix de vie et d’avoir osé le défendre envers et contre tout.
En découvrant ces dames très différentes les unes des autres, je me suis rendue compte à quel point notre époque qui semble si ouverte vis-à-vis du « beau sexe » n’encourage pas vraiment les femmes à se choisir un destin singulier. Le rouleau compresseur des médias nous présente une image navrante de ce que doit être aujourd’hui une femme : belle, ambitieuse, maman parfaite, éternellement jeune et désirable, à la fois carriériste et sensuelle, bref un modèle inatteignable ! Même Odile, aussi sainte fût-elle, n’aurait su atteindre un objectif aussi étourdissant.
Malgré l’évolution des mentalités, il me semble que les femmes n’ont cessé d’être source de fantasmes ou arguments publicitaires. Parfois je crois revoir parmi elles des produits d’éducation gourmée chère au 19 e siècle, corsetée dans tous les sens du terme, préparant les demoiselles à un riche mariage et dont le charme apprêté est censé égayer les réunions mondaines du divin époux. La demoiselle minaudière qui étouffe sous les baleines de son corset, cette fleur artificielle des salons Empire, est remplacée aujourd’hui par la Lolita, déguisée en femme fatale dès l’âge de douze ans et sommée de conquérir les podiums de la Star Academy. L’une comme l’autre est réduite au statut figé de figure de proue du grand navire social. Ce sont, hier comme aujourd’hui, des destins jetables et corvéables à merci.

Il m’arrive souvent d’entendre des propos édifiants sur ce que doit être une femme aujourd’hui. Celle qui fait carrière et qui décide de ne pas devenir maman est souvent regardée d’un mauvais œil par ses consœurs. Celle qui désire rester à la maison pour élever ses enfants – une noble tâche pourtant ! – est mise à l’écart, considérée comme démodée. Dans un monde qui permet de faire des choix et de se tracer une voie, les revendications de nombreuses femmes d’aujourd’hui demeurent lettre morte auprès de leur entourage et trouvent peu d’écho auprès d’une société presque unanimement tournée vers la réussite et l’apparence. Il est donc d’autant plus rassurant de découvrir – ou redécouvrir – des femmes qui ont pu assumer leurs choix.
Bien sûr, ces femmes n’ont pas eu une vie parfaite, elles ont aussi exprimé des rancœurs et des impatiences. Quoi de plus naturel ? Ces dames n’ont certes pas réussi au sens où on l’entend aujourd’hui mais leur destin a été en adéquation avec leur personnalité. Une vocation ne naît pas par hasard. Elle chemine comme une source de montagne au fond de chaque être et ce dès la plus tendre enfance. C’est la personnalité de chaque femme qui a esquissé progressivement la voie à suivre. La piété d’une Élisabeth Eppinger pourrait paraître saugrenue à nos contemporains ; elle n’est pourtant que le reflet d’une approche de la foi toute personnelle et tout à fait originale dans sa dimension sociale, même au XIX e siècle. Marie Jaëll s’est taillée une réputation de pianiste et de pédagogue musical dans un domaine jusque là colonisé par les hommes. Anne Spoerry s’est lancée dans l’humanitaire bien avant la création de Médecins du Monde. Louise Weiss, surnommée « la grand-mère de l’Europe » avait dès l’adolescence une conscience aiguë du rôle de la femme en politique, à une époque où les filles d’Ève ne pouvaient même pas donner leur avis dans les urnes.

Gardons-nous d’interpréter ces vies à l’aune de nos préjugés et de nos convictions. Ainsi, il est ridicule de vouloir analyser l’attitude de Frédérique Brion, fidèle à Goethe jusqu’à la mort, car la rectitude morale de cette fille de pasteur n’appartenait qu’à elle et à nul autre. Il est tout aussi inconvenant de mépriser Mme d’Oberkirch sous prétexte que sa famille fut de vieille noblesse et qu’elle est née dans un milieu favorisé. Son éducation lui a certes donné les moyens de s’exprimer mais pas d’avoir le talent de parler de son époque avec une plume aussi vive. Ces « femmes remarquables » ont aussi cultivé des vertus sans doute jugées obsolètes mais si nécessaires à leur équilibre et surtout, elles n’ont jamais entrepris quelque chose qui aurait heurté leur conscience. Et celles qui ont dit « oui » à Dieu ou à un homme ont tenu parole, quoi qu’ait pu leur coûter cet engagement pris en toute connaissance de cause. Elles ont compris bien avant nous qu’il y a un temps pour tout, un temps pour élever des enfants, un temps pour agir et un temps pour transmettre des valeurs. Elles n’ont pas mélangé les genres ni couru deux lièvres à la fois. Certaines, telle Mme de Gérando, se sont révélées d’authentiques Socrate en jupons. Vénérée et qualifiée de plus belle femme de son temps, Mélanie de Pourtalès aurait pu naviguer d’un cœur à l’autre en Don Juan féminin, mais elle a choisi de rester sage et fidèle, y compris à sa patrie. Louise Scheppler aurait pu séduire le pasteur Oberlin devenu veuf et le pousser au mariage car il avait de l’affection pour elle, mais elle a préféré rester dans la voie pédagogique qu’elle s’était tracée elle-même. D’autres comme sainte Odile ont fait preuve de poigne – gracieuse – et d’audace là où nos contemporaines se contentent trop volontiers de céder aux apparences.

Enfin, chacune de ces femmes a un point en commun, lequel m’est apparu au fil de la rédaction de ces portraits : chacune a donné corps à un idéal de vie qui ne s’est pas inspiré des modes d’une époque. Aucune époque n’a d’ailleurs été très favorable à l’épanouissement personnel de la femme, pas même la nôtre. Les vingt portraits dont il est question ici prouvent qu’il n’est pas besoin de vivre à une période particulière pour donner corps à des rêves.

Si j’ai fait volontairement le choix d’évoquer principalement des femmes d’autrefois, c’est en partie pour restituer la saveur et la densité de personnalités dont il n’existe guère d’équivalent aujourd’hui. Une femme du XXI e siècle peut certes piloter un avion, diriger une entreprise, devenir présidente de la République ou astronaute, cela n’en fait pas pour autant une femme d’exception puisque le pouvoir au féminin est au goût du jour, donc banalisé. L’exceptionnel, c’est quand la femme ose s’affranchir d’un courant de pensée institutionnalisé pour se faire l’architecte de son propre devenir. Les femmes qui ont milité pour le droit de vote méritent un hommage, au même titre que celles qui ont voulu s’affranchir de la tutelle masculine, père, frère ou mari. Les femmes qui font avancer la société vers plus de justice sont légions partout dans le monde ; celles qui veulent ravaler leurs semblables au rang de caricatures et d’objets sexuels, aussi.

Que la lecture de ces modèles soit une source d’inspiration pour toutes celles – et elles sont nombreuses – qui ne veulent pas se positionner en rivales des hommes ni en potiches, au même titre que les vies de ces femmes ont su me convaincre que ma propre voie – aussi périlleuse et incertaine soit-elle – a finalement toujours été la bonne.


I
O DILE DE H OHENBOURG
Abbesse, sainte et… rebelle (v. 660 – v. 720)
Les hagiographies souvent fantaisistes consacrées à sainte Odile édifient volontiers les bons chrétiens sur les épreuves endurées avec courage et les miracles éclatants pour expliquer la destinée glorieuse de la petite Odile, fille aînée d’Adalric, troisième duc d’Alsace et de dame Bereswinde. Or en démêlant le faux du vrai, la légende de la réalité probable, force est de constater qu’Odile, aussi sainte fût-elle, se forgea son destin elle-même.
On est tenté aujourd’hui de voir en elle une avant-gardiste de la « libération » de la femme, le porte-drapeau d’un engagement social au féminin.
La Vita Sanctæ Odiliæ , premier témoignage sur la sainte datant du IX e siècle, fut écrite par un moine érudit anonyme probablement non alsacien. Bien que rédigé deux siècles après la mort de la sainte, cet écrit conservé à la bibliothèque du chapitre de Saint-Gall en Suisse et dont il existe plusieurs copies, reste le seul document à peu près fiable attestant de l’existence d’Odile. D’autres manuscrits plus tardifs se sont emparés de la vie de sainte Odile et y ont introduit des épisodes plus ou moins farfelus. La génération Internet ne fait d’ailleurs guère mieux : la toile regorge du meilleur comme du pire et la patronne de l’Alsace y a connu des avatars divers, devenant au gré des imaginations débridées druidesse, chamane ou pire, instigatrice d’un « foyer de résistance au catholicisme romain ». Si le ton de la Vita Sanctæ Odiliæ peut paraître suranné à un lecteur du troisième millénaire, que dire des affabulations de nos contemporains, élevés au biberon de la science omnipotente ?
Odile est venue au monde dans une province à qui on venait juste de donner un nom et une foi. Saint Arbogast a évangélisé l’Alsace un siècle plus tôt afin d’éradiquer les dernières traces de paganisme germain et romain dans les campagnes. Le monachisme est encouragé par les rois mérovingiens éblouis par le baptême de Clovis et par le moine irlandais saint Colomban, et on voit fleurir couvents et monastères dans la petite province dont le territoire – à peu près similaire à sa géographie actuelle – s’étend en outre jusqu’à Bâle. Les ducs d’Alsace favorisent l’implantation de vingt fondations monastiques entre 587 et 784. Adalric, immensément riche et puissant, fait bâtir le couvent d’Ebersheim ainsi que celui de Hohenbourg en 680, charmé par la situation du mont dominant la plaine d’Alsace. Lui-même possède alors sa propriété principale à Obernai, à l’endroit où se dresse aujourd’hui « l’espace Athic ». Le couvent de Hohenbourg a été conçu à l’origine comme une sorte de pieuse résidence secondaire. La légende dit que le duc, grand chasseur devant l’Éternel, découvre la situation du mont par hasard, au détour d’une battue.
Qui sont les parents d’Odile ? Sous l’auvent du kiosque à l’entrée du couvent de Sainte-Odile se trouve une illustration de Charles Spindler représentant les parents de la future sainte. Bereswinde semble sereine et gracieuse en robe blanche rebrodée d’or, bien qu’un brin agacée, comme si le digne époux venait de proférer un juron. De son côté, Adalric paraît bien plus rustre et farouche, comme émergé d’une époque barbare, avec son épée, un poignard à la ceinture et des vêtements de brigand en peaux de bêtes. Un manteau bleu est négligemment jeté sur des épaules de rugbyman et le banc de pierre sur lequel posent les époux semble avoir été poussé au beau milieu d’une forêt de conifères. Adalric ne porte aucune couronne ducale, mais son épouse a droit à l’auréole des bienheureuses. L’image parle de barbarie domptée par la foi et c’est très exactement dans ce contexte contradictoire qu’Odile est venue au monde.
Ainsi, la vocation d’Odile n’est pas le fruit du hasard. Elle a, en effet, de qui tenir. Bereswinde, sa maman, n’est pas seulement belle, pieuse, lettrée et charitable mais on la dit parente de saint Léger, évêque d’Autun ; Sigard, une sœur de Bereswinde, a été canonisée aussi. Adalric serait apparenté avec saint Sigismond, roi de Bourgogne. En dépit de son allure de rustre à peine touché par la civilisation, le père d’Odile est noble ; d’aucuns lui prêtent des origines plus illustres encore puisque son arbre généalogique aurait des ramifications chez les Habsbourg. Longtemps, les ouvrages pieux s’empressèrent d’associer la noblesse de cœur à la noblesse des origines. Le ciel divin se devait d’être à l’image des fastes de la cour d’un monarque. La haute naissance supposée d’Odile aurait pu la desservir en sa qualité d’humble servante du Christ. Il n’en est rien. Ses biens seront légués à la fondation charitable du mont et elle-même ne profitera jamais de la fortune léguée par sa famille.
La légende s’est emparée des circonstances dramatiques de la naissance d’Odile. Les époux auraient attendu l’enfant avec impatience, après avoir jeûné et prié pour stimuler la fécondité de Bereswinde. Née aveugle et fille – deux tares pour l’époque – l’enfant est proprement rejetée par le père qui voit en elle le châtiment de son inconduite passée. Car Adalric n’en est pas à son coup d’essai au chapitre de ses activités criminelles. N’aurait-il pas été impliqué dans le meurtre de deux moines qui s’opposaient à un massacre ainsi que dans l’assassinat de l’évêque d’Autun, parent de son épouse ?
Les sagas populaires sont friandes de ce type de personnalité contrastée, bâtissant force monastères d’un côté et trucidant sans sourciller de l’autre. De plus, le drame de l’enfant infirme et abandonné n’a rien d’exceptionnel au VII e siècle. Le patriarcat tout puissant possède un pouvoir de vie et de mort sur sa progéniture. Le lecteur d’aujourd’hui s’étonnera : décrit dans la Vita Sanctæ Odiliæ comme « honnête » et désireux d’ériger un lieu saint pour les « soldats du Christ », le voilà tout à coup fumant de haine quand apparaît sa fille handicapée. Bereswinde a le choix : elle peut faire tuer le bébé par un « homme de confiance » (sic) ou l’abandonner où bon lui semble. Dans d’autres récits, Adalric fait mettre Odile dans un tonneau qui, tel le couffin de Moïse, descend la rivière et arrive ainsi chez le meunier de Scherwiller. La maman ignore les ordres du père et fourre le nourrisson dans les bras d’une ancienne servante vivant dans ce village. Odile passe là-bas les premiers mois de sa vie. Mais l’entourage de la brave nourrice se met à jaser. Qui est cette enfant à qui l’on prodigue tant de soins ? Il faut trouver un autre refuge.
Bereswinde, originaire de Burgondie, propose alors à la nourrice d’emmener l’enfant au couvent de Balma (ou Palma, aujourd’hui Baume-les-Dames en Bourgogne) chez une parente. Odile grandit parmi les religieuses et, pour corser l’ordinaire de la petite aveugle, la Vita Sanctæ Odiliæ précise que la grande piété dont fait preuve la petite « excita la jalousie de quelques moniales ». Elle vit là très pauvrement, traitée comme la dernière des servantes, bien que son père soit l’homme le plus puissant d’Alsace. La légende flatte ici le goût moyenâgeux mais aussi romantique des populations pour les destinées à la Cendrillon : pauvreté et vertu, épreuves subies sans broncher, sort implacable qui s’acharne sur un être innocent. Mais le ciel veille au grain et tout rentre bientôt dans l’ordre. Si Odile a réellement existé – de récentes fouilles archéologiques confirment les origines mérovingiennes du Mont Sainte-Odile – notre héroïne a sans doute dû faire preuve de plus de caractère. Gère-t-on deux couvents et d’énormes dépendances quand on se contente de subir un sort ingrat ?
La légende affuble encore Odile d’un miracle aussi incongru qu’anachronique : la revoilà chez sa nourrice à Scherwiller, alors que Bereswinde l’avait envoyée à Balma dès l’âge d’un an. Odile y rend service à un meunier en étirant la poutre coupée trop court qui devait servir d’arbre à sa meule. Après la mort de l’abbesse, chaque village d’Alsace met un point d’honneur à posséder un lieu sanctifié par le passage de la sainte. Les récits postérieurs à la Vita regorgent de ce genre d’anecdotes, toutes plus invraisemblables les unes que les autres.
Odile doit avoir environ treize ans quand, en Bavière, l’évêque Erhard voit le Seigneur en songe qui lui ordonne de se rendre à Balma pour y baptiser une fillette aveugle. L’évêque accourt, immerge Odile dans le baptistère et lui rend ainsi la vue. C’est à cette occasion que la future sainte obtient à la fois des yeux pour voir et un prénom.
Cette occurrence miraculeuse – la première – décide de sa vocation. Bien que pieuse et obéissante, Odile n’est pas pour autant une personnalité effacée. Il est fort probable qu’elle prend elle-même la décision de rentrer à Hohenbourg.
Quand la Vita Sanctæ Odiliæ parle de « nostalgie de sa maison natale », elle commet une erreur : partie aveugle et nourrisson, Odile n’a pu garder aucun souvenir précis de son entourage familial. Il est tout aussi improbable qu’elle se soit donné la peine de prévenir son frère Hugues (ou Hugo) de son arrivée ; elle ne le connaissait pas. Et la scène hautement dramatique la voyant débarquer en carriole, suivie d’une foule de pieux Alsaciens (l’imagerie populaire du Moyen-Âge la ceint déjà d’une auréole !) en pauvre fille que son père avait crue morte depuis longtemps, reste elle aussi sujette à caution. Lorsque Adalric déchaîne sa fureur sur le pauvre Hugues et le bat à mort, la coupe hagiographique déborde. L’image du duc bestial accomplissant là son dernier meurtre doit-elle faire d’Odile la championne toutes catégories de malheurs extraordinaires supportés grâce à une foi en acier trempé ?
Fortifiée par ses épreuves à Balma, Odile raisonne ce père décidément indigne qui, non content d’avoir abandonné sa fille, trouve encore le moyen de tuer son fils. La légende reste très discrète sur les autres enfants du couple. Il y a aussi Adalbert, puis encore Roswinde et deux autres garçons dont il est question subrepticement dans des écrits postérieurs à la Vita . Où sont-ils pendant que le père s’acharne sur Hugues ? Et Bereswinde ? Assiste-t-elle à ce massacre ?
Chapitré par sa fille sur la gravité de son acte, voilà Adalric tout penaud devant la figure hiératique d’Odile dans ses vêtements de nonnette, pointant un doigt vengeur en direction du couvent, intimant au père pénitent l’ordre de se racheter une vertu via moult pieux pèlerinages et d’apaiser ainsi le courroux du Tout-Puissant. L’image qui s’impose ici est plus proche du destin d’Odile en mère supérieure ferme et douce, autoritaire mais sans brutalité que celle d’une Cosette de Balma.
On se représente aussi le puissant Adalric, le colosse roux aux épaules musclées en repentant loqueteux, allant d’un lieu saint à l’autre et rongeant ici et là un quignon de pain dur et des croûtes de fromage, offrandes des bonnes âmes locales aux pénitents itinérants.
Les traits remarquables dans la vie d’Odile ne sont pas tant ses miracles et prodiges que son autorité naturelle face aux messieurs, à commencer par son propre père. La société du haut Moyen-Âge vient de naître à l’idée que la femme peut être l’avenir de l’homme. Ce VII e siècle encore tout bruissant d’invasions barbares et de tueries diverses semble vouloir redorer le blason de la femme, sans doute dans la hantise de voir s’éteindre le genre humain. Le culte marial puis l’esprit chevaleresque et l’amour courtois ne font qu’accélérer aux siècles suivants le processus de réhabilitation de cette moitié de l’humanité.
Odile inaugure en Alsace une image de la femme indépendante. Tournant résolument le dos à une vie d’épouse et de mère, elle fait plier – en douceur et sans un cri – son terrible père à sa volonté féminine inébranlable. D’abord boudeur, Adalric daigne la recevoir chez lui et la traite lui aussi comme la dernière des servantes. Odile prie, fait des aumônes et se conforme en tous points aux règles apprises à Balma, ignorant jusqu’au mépris dans lequel Adalric continue à la tenir en dépit de ses pénitences. La légende tient Bereswinde à l’écart de ce drame familial. Il est fort probable qu’elle ait rejoint et soutenu sa fille dans sa vocation de religieuse charitable. Quand elle est en âge de se marier, vers dix-neuf ans, Odile refuse évidemment le prestigieux parti proposé par Adalric en la personne d’un grand prince allemand. La légende qualifie Odile de belle et de désirable mais la jeune femme n’a pas perdu de vue son objectif de devenir la servante du Christ et l’amie des plus démunis.
Quand le projet matrimonial tombe à l’eau, quand Adalric est fatigué de galoper sur les traces de sa fille rebelle qui s’enfuit chaque fois loin de la loi du mâle, le duc a le bon goût de s’affaiblir et de rendre l’âme.
Dans l’intervalle, Odile obtient de son père tous les pouvoirs à Hohenbourg, une donation considérable, car la possession du mont incluait aussi les vignes, les terres cultivables et les villages alentours. Du vivant d’Adalric, Odile avait déjà commencé à recruter des religieuses pour le couvent dédié à la Vierge ; il est question d’une centaine de femmes de tous horizons et probablement de toutes conditions, même si la Vita parle de jeunes femmes nobles. La légende fait mourir Bereswinde quelques jours après le terrible époux. Est-ce à dire que veuve, sa vie n’avait plus de sens ou succomba-t-elle aux conséquences du mauvais caractère d’Adalric ? La Vita voulait-elle se débarrasser de la mère, personnage devenu encombrant, puisque la fille semblait aller gaillardement sur la voie de la sainteté ?

Digne héritière de la courageuse Bereswinde, Odile tire aussi son incorrigible père d’un mauvais pas où tout autre l’aurait laissé languir. Un songe – encore un ! – l’avertit que feu Adalric moisit au purgatoire. Elle se mortifie pour la rédemption de son père – en l’occurrence jeûne, oraisons continuelles et privation de sommeil – et une lumière surnaturelle la prévient que l’impossible duc marche à grands pas « dans le Chœur des Patriarches ». Une gravure sur bois du XV e siècle d’Israël van Merkenem représente sainte Odile agenouillée devant son incorrigible géniteur tout nu à l’exception de sa couronne ducale et soulagé d’être hissé de l’enfer par un ange magnanime. Le sourire d’Odile y est ambigu. Aurait-elle été satisfaite de voir Adalric rôtir en Géhenne, histoire de lui faire expier ses crimes ? Dans les représentations plus traditionnelles, Odile tourne le dos à la montée de son père au ciel. Néanmoins le salut d’Adalric, aussi duc et puissant fût-il, n’aura tenu qu’à elle.
Dans un registre plus cocasse, Adalric a droit lui aussi après sa mort à son « saint pèlerinage » jusqu’au XVII e siècle. Son sarcophage encastré dans le mur nord de la chapelle des Anges jusqu’en 1753 était alors affublé d’un gros tronc à offrandes – pieuse cotisation pour les âmes en peine du purgatoire ? Les restes d’Adalric connaissent une destinée tourmentée, à l’image de leur propriétaire. Volés prétendument par les Bénédictins (les Prémontrés les accusèrent d’avoir fait un trou dans le sarcophage) ils font les délices d’un médecin militaire sous la Révolution française qui les dispose dans un automate grotesque. Rachetés par le chanoine Rumpler en 1798, ils réintègrent – enfin ! – le Mont Sainte-Odile.
La chapelle des larmes sur le mont commémore les pleurs d’Odile pour le salut de son père ; l’on y prie toujours pour les âmes tourmentées, abandonnées au purgatoire. La légende s’en est à nouveau mêlée, arguant que les cavités visibles sur le sol de la chapelle avant son dallage au XIX e siècle auraient été causées par les flots de larmes d’Odile, tâchant d’attirer la clémence du Ciel pour son père.

Après la mort de son père, Odile peut enfin prendre pleinement son envol. Aussitôt, elle fonde le monastère et dispensaire de Niedermunster, au pied du Hohenbourg car sa renommée de piété et de charité est si grande que les religieuses y affluent en nombre. Odile loge et fait soigner à Niedermunster les pèlerins trop faibles pour escalader la montagne. Sinon, les religieuses de Hohenbourg interrogées à ce sujet adoptent un savant compromis entre la règle de saint Benoît de Nursie (qui n’est pas encore officielle mais qui a pu être propagée par les moines irlandais en visite au mont) et un emploi du temps plus souple, notamment pour soigner et nourrir les pèlerins des deux monastères. Odile se trouve à la tête d’une communauté assez conséquente. Elle doit tout gérer : l’intendance, les oraisons, l’éducation de certaines religieuses. Elle doit aussi recruter des desservants de messe, prêtres ou moines venus de toute l’Europe, attirés par le site splendide et la réputation de sainteté de l’abbesse. Certains restent au mont quelques mois, d’autres s’y installent pendant des années.
Bien que riche de terres et de biens hérités de son père, Odile ne mène pas un train de vie princier : pain de seigle et légumes pour tout le monde. Les sœurs ont droit à un gobelet de vin les jours de fête et dorment toutes à la dure, oreiller de pierre et peau d’ours en guise de literie, à l’image de leur mère abbesse. Les environs de Hohenbourg sont boisés et le combustible y est moins rare que l’eau, mais il est probable que les nonnes ne firent pas de feu dans les cellules. Odile instaure des équipes de prière, ce que l’Église catholique nomme aujourd’hui l’adoration perpétuelle. Les chapelles sont occupées par des sœurs en oraison jour et nuit en plus des messes quotidiennes et des offices des heures. Plus tard, les religieuses qui prennent le voile à Hohenbourg sont priées d’amener des nappes d’autel et des calices pour enrichir l’ordinaire des cérémonies. Difficile de se représenter le quotidien des moniales vivant en autarcie, perchées sur une montagne quasiment inaccessible en hiver. L’eau y était rare et le climat assez rude. De plus, Odile descend chaque jour et par tous les temps de Hohenbourg pour prêter main-forte à ses consœurs auprès des nécessiteux de Niedermunster. Si la promenade est agréable à l’aller, elle doit être éprouvante au retour pour une femme qui s’impose une ascèse draconienne.

Tous les choix d’Odile sont mûrement réfléchis et discutés avec ses consœurs. Rien n’est laissé au hasard. Odile a hérité de l’obstination de son père et de la douceur de sa mère. Elle a surtout eu la chance de naître à une époque où le monachisme balbutiant laissait à chaque supérieur de couvent le soin d’établir la règle de son choix. Odile put donc se forger un destin à sa mesure et se faire le maître d’œuvre de la chrétienté en Alsace. La règle « sainte Odile » survivra à sa fondatrice jusqu’au IX e siècle.
La série de miracles opérés par Odile peut faire sourire et n’ajoute rien à l’édifice de cette personnalité hors du commun. La plupart d’entre eux semblent copiés des Évangiles. À l’instar du Christ, Odile renouvelle le vin quand il vient à manquer dans la barrique des sœurs ; elle guérit des aveugles, des lépreux et parfois du bétail. Elle délivre les âmes du purgatoire pour avoir fait monter au ciel le terrible Adalric. Elle est surtout spécialiste en détection de sources. Son voyage de Balma à Hohenbourg est truffé de points d’eau transformés en lieux saints par la population fervente. On aurait dit que les sources jaillissaient à chacun de ses pas. On comptait pas moins de quatorze sources miraculeuses en Alsace au Moyen-Âge, fusant sur le parcours de la jeune fille. L’image d’Épinal de la sainte thaumaturge reste un classique de la littérature hagiographique. Pas de sainteté sans sa cohorte de prodiges. Plus tard, d’autres femmes et hommes allaient modeler le portrait d’une sainteté plus proche des misères humaines. La légende dorée de sainte Odile occulta quelque peu le charisme d’une femme qui voulait d’abord accueillir les plus démunis et partager son amour du Christ avec ses semblables. Pas question de vivre retranchée dans une tour d’ivoire de foi intransigeante.
Du Moyen-Âge à la fin du XIX e siècle, le doux visage d’Odile – toujours jeune et lumineux sous le pinceau des artistes – reste un « best seller » de l’imagerie populaire. Les multiples ouvrages consacrés à la première sainte d’Alsace reproduisent moult chromos et autres gravures d’une piété un peu mièvre et pourléchée. Les peintres du XIX e siècle ont représenté Odile et ses compagnes en créatures plus proches d’un défilé de mode que d’une institution religieuse ; ces ravissantes dames entourent des vieillards bien décrépis qui roulent des yeux extasiés devant tant de sainte beauté. Odile porte parfois un manteau d’hermine, sa crosse pastorale et un livre où surnagent ses yeux, symbole de la foi révélée. Les peintres du Moyen-Âge souvent commandités par des ordres religieux représentèrent sainte Odile et ses compagnes en tenues anachroniques, selon qu’il s’agissait de rendre hommage aux Bénédictins, aux Cisterciens ou aux Augustiniens, toutes règles qui n’ont pas encore d’établissements en Alsace du vivant de la sainte.

Ainsi, quand le 13 décembre 720 vers l’âge de soixante ans Odile sent venir sa fin, elle envoie toutes les sœurs à l’église pour chanter les psaumes. Interdiction d’interrompre le rythme sacré des offices divins, même si c’est la mère supérieure du couvent qui rend l’âme. Quand l’office est achevé, les moniales retrouvent Odile raide morte. Les voilà bien chagrinées de n’avoir assisté à ses derniers moments. La légende fait donc ressusciter Odile pour alimenter la piété populaire, éprise de merveilleux. La sainte communie avec ses sœurs et peut enfin rendre son dernier soupir.
Enterrée dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste, future chapelle Sainte-Odile, l’abbesse suscite aussitôt une immense ferveur populaire qui dépasse les frontières de l’Alsace. Bientôt, les sourds, les déments, les couples stériles et les vignerons soucieux de leurs récoltes viennent prier devant le tombeau de la sainte. La Vita stipule que la dépouille de la sainte embaume délicieusement pendant une semaine et des écrits plus tardifs mentionnent que les cloches de toutes les églises d’Alsace sonnent le glas d’elles-mêmes dès qu’Odile a rendu son dernier souffle.
La ferveur populaire s’empare de la figure d’Odile et exige de voir des « reliques ». Le trafic des restes de saints devient florissant et Odile n’échappe pas à cette pratique morbide, même si sa sépulture semble inviolée pendant des siècles. Pas moins de 300 dons de reliques diverses ont été recensés dans toutes les paroisses d’Alsace, dont l’authenticité laisse à désirer. Échappant à tout contrôle, le trafic s’étend à toute l’Europe. Au 14 e siècle, l’empereur Charles IV fait ouvrir le sarcophage d’Odile pour en prélever un avant-bras, lequel se trouve toujours à la cathédrale Saint-Guy de Prague.

Le Moyen-Âge réquisitionne les pouvoirs miraculeux d’Odile pour enrayer la lèpre et la peste. Jusqu’à la fin du XVIII e siècle des ex-voto ont témoigné des miracles opérés par sainte Odile et maintes lettres sont encore envoyées au mont pour témoigner d’un miracle, quelle que soit la définition que l’on veuille donner à ce mot. L’eau de la source que fait jaillir Odile 500 mètres en contrebas du mont pour soulager un indigent a été analysée par nos scientifiques rationnels. Elle contiendrait une substance émolliente comparable au collyre et soulagerait effectivement les yeux irrités. Mais rien ne dit que la source n’existait pas déjà avant l’installation d’Odile à Hohenbourg, point d’eau précieux où les sœurs ont dû se ravitailler pour leurs besoins journaliers.
Ramener la popularité de la sainte à des rituels proches de la magie – le jaillissement des sources et les guérisons diverses – c’est réduire cette femme remarquable à un simple véhicule du divin, là où elle a fondé une communauté originale dans des conditions difficiles ; ses supposés pouvoirs n’ont pas joué de rôle déterminant dans le choix de sa voie.
La renommée d’Odile est éclatante pour une enfant condamnée à finir noyée comme une portée de chatons ou oubliée dans quelque couvent obscur. Fille indigne du troisième duc d’Alsace, elle se révèle femme et sainte, douce et forte. Le défilé des célébrités de tous temps qui viennent honorer sa dépouille donne le vertige : Charlemagne, Frédéric Barberousse, Richard Cœur de Lion, le pape alsacien Léon IX, puis encore tous les rois, poètes, présidents et souverains pontifes des siècles suivants.
Odile ne s’est pas contentée d’être sainte. Elle a su transmettre sa vocation à ses descendants. Deux de ses nièces – Eugénie et Gondeline (ou Wendeline), reprennent les rênes du couvent ; l’arbre généalogique de sainte Odile comporte dix saints (dont sainte Attale et sainte Adélaïde) sur trois générations. Adalbert, le second frère d’Odile a été, semble-t-il, à l’origine de la longue lignée des Valois et Bourbon qui gouvernèrent la France.
Dès le XVII e siècle, Odile est qualifiée de « patronne de l’Alsace », mais ce n’est qu’en 1946 que Pie XII entérine ce saint patronage. Pas étonnant donc, que la statue du sculpteur Klem, érigée au début du XX e siècle, qui surplombe le couvent pour bénir la plaine d’Alsace, ait une allure à la fois virile en brandissant la crosse pastorale et douce dans le regard protecteur.
On ne saura jamais ce qu’Odile a pu penser de la condition féminine ; néanmoins son exemple a encouragé bien des vocations. Nous autres Alsaciens nous sentons volontiers proches de la sainte, même si nous n’avons aucune croyance. Odile fait partie de notre patrimoine culturel au même titre qu’Albert Schweitzer ou le pape Léon IX. Et puis, Odile fait-elle encore des miracles ? Suggestion de Blaise Pascal, un homme de foi : « Dans le miracle, il y a suffisamment de clarté pour ceux qui veulent bien croire, et suffisamment d’obscurité pour ceux qui ne le veulent pas . »


Coleno Annonciade, Sainte Odile , Éditions du Rocher (1998)
Fischer Marie-Thérèse, La vie de sainte Odile , Éditions du Signe (2006)
Riffenach Carmen, Odile d’Alsace , La Nuée Bleue (1985)
Vogt Michel, Sainte Odile princesse de la lumière , Cayelles (2003)


II
H ERRADE DE L ANDSBERG
L’exemple par l’image (v. 1125 – 1196)
«  Commencement du Jardin des Délices, dans lequel est rassemblé un florilège de textes qui charmeront agréablement nos escadrons de jeunes filles . » Ainsi est introduit le codex de l’abbesse de Hohenbourg, plus connu sous l’appellation de Hortus Deliciarum .
Herrade succède à la direction du couvent de Hohenbourg à Relinde en 1162 et quatre siècles après Odile, la fondatrice de la communauté. C’est Léon IX, le pape alsacien, qui réorganise les règles du couvent en 1051. Le digne édifice est la proie des flammes à plusieurs reprises, saccagé notamment par les Hohenstaufen mais Frédéric Barberousse le fait reconstruire pierre par pierre. Quand Relinde rend son âme à Dieu, elle laisse un couvent impeccablement géré selon la règle de saint Augustin.
À l’époque où est née Herrade, la vision du monde est ramenée à sa plus simple expression : la chrétienté domine le monde occidental. Il y a ceux qui travaillent la terre (et la possèdent parfois, surtout en Alsace), ceux qui combattent les ennemis de la chrétienté (les chevaliers) et ceux qui s’occupent du Ciel, les clercs. Ces derniers possèdent aussi le savoir. Herrade, femme et haute figure de l’Église, fait partie de cette dernière et enviable catégorie. Il est possible que ses parents soient issus de la catégorie des propriétaires terriens, seuls habilités à envoyer leur fille étudier dans un couvent renommé. Herrade n’est pas une exception de son temps ; la mystique Hildegarde de Bingen (décédée en 1179), sainte Adélaïde – impératrice et fondatrice d’ordres religieux en Alsace – ou Irmengarde, première abbesse d’Erstein, ont ouvert la voie du pouvoir spirituel aux femmes. Le développement des villes est en train de bouleverser l’ordre établi par la culture romane. Les inégalités se creusent et les rivalités entre seigneurs provoquent maints conflits. Le royaume de Dieu est donc menacé par des appétits de pouvoir. Les moines cisterciens – l’Ordre fondé par saint Bernard – font place aux ordres mendiants censés prêcher la bonne parole de l’Évangile parmi le peuple. C’est dans ce contexte marqué par de profondes mutations sociales que Herrade créée le Hortus Deliciarum . Dans la crainte de voir se désagréger la croyance inconditionnelle en un Créateur, Herrade médite la rédaction d’un ouvrage susceptible de perpétuer l’âge d’or roman, celui d’un monde parfait, modelé à l’image de Dieu.
 
On soupçonne Herrade d’être originaire de Bavière et le patronyme de « Landsberg » a été rajouté par le prédicateur Jacques Wimpheling au XVI e siècle...

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