Franc-maçonnerie & histoire de France
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Description

La place financière de Paris s'inscrit depuis le XIXe siècle dans le peloton de tête des grandes places internationales. Elle n'a cependant pas été exempte de phases de repli et de déclin qui ont alterné avec des périodes de rayonnement et de dynamisme.
En se situant résolument dans une perspective internationale, cet ouvrage s'attache à expliquer comment et pourquoi la place de Paris a vu ses visées expansionnistes déçues et ses ambitions contrariées tout au long du XXe siècle.
À travers le prisme des institutions boursières, des banques et du rôle de l'État se dessinent les grandes lignes de force de l'évolution de la place, les ruptures et les continuités, les phases de réforme et d'ouverture. Quels sont, parmi ces grands acteurs institutionnels, ceux qui ont porté les grandes réformes financières, facteurs du rayonnement international de Paris ? Comment s'est articulé au fil du temps le processus de modernisation avec celui de l'internationalisation de la place ? Comment expliquer le décalage entre le discours volontariste des acteurs de la place et la lenteur des réalisations ?
Autant de questions qui renvoient à celle des rapports fluctuants entre État et marché et qui constituent un point d'entrée vers une réflexion plus vaste sur les rapports ambivalents de la société française avec ce dernier. Un sujet toujours d'actualité.

Laure Quennouëlle-Corre est directrice de recherche au CNRS (Centre de Recherches Historiques). Ses recherches portent sur l'histoire monétaire et financière contemporaine et sur l'histoire des politiques publiques.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2019
Nombre de lectures 6
EAN13 9782360759002
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0100€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

En se situant résolument dans une perspective internationale, cet ouvrage s'attache à expliquer comment et pourquoi la place de Paris a vu ses visées expansionnistes déçues et ses ambitions contrariées tout au long du XXe siècle.
À travers le prisme des institutions boursières, des banques et du rôle de l'État se dessinent les grandes lignes de force de l'évolution de la place, les ruptures et les continuités, les phases de réforme et d'ouverture. Quels sont, parmi ces grands acteurs institutionnels, ceux qui ont porté les grandes réformes financières, facteurs du rayonnement international de Paris ? Comment s'est articulé au fil du temps le processus de modernisation avec celui de l'internationalisation de la place ? Comment expliquer le décalage entre le discours volontariste des acteurs de la place et la lenteur des réalisations ?
Autant de questions qui renvoient à celle des rapports fluctuants entre État et marché et qui constituent un point d'entrée vers une réflexion plus vaste sur les rapports ambivalents de la société française avec ce dernier. Un sujet toujours d'actualité.

Laure Quennouëlle-Corre est directrice de recherche au CNRS (Centre de Recherches Historiques). Ses recherches portent sur l'histoire monétaire et financière contemporaine et sur l'histoire des politiques publiques.


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Éditeur : Stéphane Chabenat Couverture : MaGwen
Les Éditions de l’Opportun 16, rue Dupetit-Thouars 75003 Paris
Isbn : 978-2-36075-900-2
www.editionsopportun.com
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo .
À l’Étoile Flamboyante…
« Il n’y a peut-être aucune société qui ait fait autant de bruit dans le monde que la maçonnerie ; et en même temps il n’y en a peut-être pas dans le fond qui soit si peu connue… »
Louis Guillemin de Saint-Victor, La Vraie Maçonnerie d’Adoption , 1787. 1

 
1 . [GUILLEMIN DE SAINT-VICTOR Louis], La Vraie Maçonnerie d’Adoption, précédée de quelques Réflexions sur les Loges irrégulières et sur la Société civile, avec des notes critiques et philosophiques, et suivie de cantiques maçonniques ; dédiée aux Dames, par un Chevalier de tous les Ordres Maçonniques , À Philadelphie, Chez Philaretme, rue de l’Équerre, à l’Applomb, MDCCLXXXVII, p. 11.
Du même auteur, aux éditions de l’Opportun :
Le Secret dévoilé : enquête sur les Mystères de Rennes-le-Château . Préface d’Éric Giacometti et Jacques Ravenne. (2013)
Péchés Originels . Roman. (2014)
L’Ombre des Templiers : voyage au cœur d’une Histoire de France secrète et mystérieuse . Préface de Didier Convard. (2015)
Voyage dans la France Magique : légendes historiques, lieux mystiques et secrets occultes. (2016)
Sommaire
Titre
Copyright
Dédicace
Du même auteur, aux éditions de l'Opportun
Préface d'Alain BAUER
Introduction
1. 1688, dans une obscurité profonde…
2. « Des gens raisonnables assez fous pour se lier par un serment affreux. »
3. Montesquieu Franc-Maçon
4. Inquiétudes
5. Arlequin Franc-Maçon
6. L'inaccessible secret
7. Le secret percé par une danseuse d'opéra ?
8. « La vraie religion »
9. « La femme n'était point encore formée lorsque cela se passa. »
10. Le secret des deux colonnes
11. Prêtres et Francs-Maçons !
12. Comment Louis XV aurait pu être Grand Maître des Francs-Maçons de France
13. Aristocrates contre bourgeois
14. Ce qui se cache derrière le Maître
15. À l'ombre des Lumières
16. « Dans des lieux où le commun des Voyageurs ne pénétra jamais. »
17. « La lumière renaît et se projette sur une figure divine. »
18. Le Collier de la Reine
19. Les Clefs de l'Autre-Monde
20. Loges de soufre
21. Le combat des Femmes
22. Voltaire et les Neuf Sœurs
23. La Loge Rouge dévoilée
24. L'école de la Mort
25. La destruction programmée de la Religion Chrétienne
26. Conjuration
27. L'Ombre des Templiers
28. L'Entrée dans la Nuit
29. Paul, Virginie et les Théophilantropes
30. Empire
31. Napoléon, l'initié ?
32. Rêve égyptien
33. Misraïm
34. Troubles
35. « La lueur de l'initiation a brillé à ses yeux ! »
36. 1843, George Sand dans le Labyrinthe maçonnique
37. 1848 : Le Gouvernement provisoire, Lamartine, Schœlcher et les Francs-Maçons
38. Le prince Murat, Les Francs-Maçons et le Pape
39. Gérard de Nerval, Le Frère de Feu
40. La Commune de Paris
41. « La plus grande révolution qu'il ait jamais été donné au monde de contempler. »
42. « Pâles, sous les rouges bannières »
43. Troisième république
44. L'École de la République
45. Comment Maupassant ne devint pas Franc-Maçon
46. « Les Juifs qui ont crucifié le Messie étaient des Francs-Maçons. »
47. Généalogie du Mal
48. La Synagogue de Satan
49. La France Juive
50. Léo Taxil, le génie de la mystification
51. Fin de siècle
52. Une fée bizarre échappée de l'enfer
53. « La Diana au sang céleste réincarnée »
54. Jules Doinel
55. Lucifer démasqué
56. La « grande réaction idéaliste »
57. Oswald Wirth
58. Deux france, deux Maçonneries
59. Maria Deraismes, la voix des femmes
60. « Maçonne sans tablier, dans le temps profane »
61. « Toute une légion me suivra »
62. Femme et Franc-Maçonne !
63. Madeleine Pelletier : le drapeau noir, l'équerre et le compas
64. « La Franc-Maçonnerie est une Contre-Église. »
65. Amélie André-Gedalge
66. L'affaire des fiches (1901-1904) : Le xxe siècle s'ouvre sur un scandale maçonnique
67. « Ils tiennent toutes les fonctions les plus élevées. »
68. « Va donc à la loge, franc-maçon ! »
69. La grande lutte pacifique
70. Combattre les ténèbres
71. Chercher la lumière et trouver l'obscurité
72. « Ils ne tueront jamais l'esprit. »
73. Alfred Rosenberg, la grande conspiration et la Pierre Philosophale
74. Abattre la Maçonnerie
75. Les illusions perdues...
76. … seule reste la haine
77. Un devoir national
78. Forces occultes (1943)
79. Dramaturgie antimaçonnique
80. La lumière ne meurt pas
81. Renaître après le Chaos
82. Déchirures
83. Illuminati confirmed
84. Coming out
Conclusion
Bibliographie
P RÉFACE D’ A LAIN B AUER

Un nouveau livre sur la Franc-Maçonnerie ?
Un de plus, pourrait-on dire. Un encore. En soupirant tout en craignant la fantaisie ou le pire.
Car des ouvrages sur la Franc-Maçonnerie, il y en a. Beaucoup. Tellement que cette profusion même devrait mettre bas le mythe du secret une bonne fois pour toutes.
Les premières révélations sur les signes et mots de reconnaissance, dans le Flying Post et le Post Boy anglais, n’ont pas suivi quelques mois après leur promulgation par la Grande Loge de Londres. À tel point que le « contre-espionnage » maçonnique de l’époque dut faire œuvre de finesse et de créativité pour retrouver un peu d’ordre. Et d’Ordre.
Nous-mêmes, avec Roger Dachez, n’avons pas manqué d’alimenter la chronique, tant nous croyons à une Franc-Maçonnerie herméneutique.
Le livre de Christian Doumergue est un ouvrage pour le grand public. Une forme de journalisme érudit éclairant l’Histoire, pointant des coups de projecteur sur des épisodes marquants et permettant d’illustrer originalement son propos.
On y trouvera ici ou là des sujets de débat, notamment sur l’initiation de Napoléon qui n’en avait guère besoin, mais l’histoire avec ou sans majuscule permet quelques écarts quand le faisceau de présomption n’est pas preuve.
Il faut laisser de la place dans sa bibliothèque pour un autre ouvrage sur la Franc-Maçonnerie. D’autres ouvrages sur la Franc-Maçonnerie. Car la pratique de l’initiation n’a de secret que pour celle ou celui qui choisit cette voie. Le secret de son cœur et de son esprit. Un secret entre immanence et transcendance, qui accueille celles et ceux qui croient, qui croient moins, qui ne croient plus, qui ne croient pas. Et qui ne leur demande rien d’autre que le silence de l’écoute et le son de la parole recherchée.
 
Voici donc une autre histoire de la Franc-Maçonnerie, loin du secret, proche de l’Histoire de France et surtout de celle de la République, dont la plupart des Sœurs et des Frères rappellent qu’elle doit surtout être sociale.
Alain BAUER, Franc-Maçon.
I NTRODUCTION

F ASCINANTE COMME LA  N UIT…
Tout ce qui est secret est fascinant. Il y a une vraie poésie du Mystère. C’est dans cette poésie qui ne dévoile que partiellement, qui laisse deviner, et ouvre les portes de l’imagination, que réside une part de la beauté de la nuit. Elle qui montre et cache à la fois. Tout comme elle, le secret a un charme magique. Mais le secret n’est pas un paisible nocturne. Il peut au contraire être un terrible excitant. Un entêtant opium. Une sorte de poison qui irrigue l’esprit d’un questionnement sans fin, sème en lui une irrémédiable obsession. De celles que l’on ne peut terrasser qu’en répondant à la question qu’elles posent, et qui, sans cette résolution, consument lentement l’individu de l’intérieur, le rongent jusqu’à en faire leur chose. La terreur et l’obscurité s’aiment comme deux femmes maudites qui se donnent l’une à l’autre à la faveur des ténèbres. La Nuit, la nuit si apaisante pour les âmes que la Mélancolie, par son grand Œuvre au Noir, a rendu sereines, est, pour d’autres, source de l’angoisse terrible. Celle qui naît non de la vision directe du mal, mais du sentiment du mal. De la sensation que dans l’ombre obscure se tapit quelque chose…
Mystérieuses et terrifiantes comme la nuit, les sociétés initiatiques ont, depuis qu’elles existent, tout comme Elle à la fois suscité une étrange fascination et une terreur sourde. Par leur fonctionnement basé sur le secret, elles tissent en effet un voile opaque comme les ténèbres. Un voile indéchirable, infranchissable, qui sépare le monde des hommes en deux catégories bien distinctes : les initiés et les profanes.
Les initiés sont ceux qui ont été admis à la connaissance des Mystères. Qui sont passés à travers le voile du secret. À qui leurs semblables ont donné une connaissance occulte qui les a à jamais transformés. Leur initiation a marqué pour eux le commencement d’une nouvelle existence. Le terme latin initiare (initier aux mystères) dérive de initium (commencement, début). Les profanes sont ceux qui n’ont pas reçu cet enseignement. Ils se tiennent à l’extérieur de l’espace sacré du Mystère. Formé à partir des deux termes : pro (devant) et fanum (lieu consacré), le latin profanus porte en lui cette exclusion. Le profane est celui n’entre pas dans le Temple ou la grotte initiatique. Il ignore tout de ce qu’il se passe, de ce qu’il s’enseigne, de ce qu’il se révèle par-delà cette fantastique limite.
Que savent donc les initiés qu’ignorent les profanes ? C’est de cette question que naît l’étrange magnétisme des sociétés initiatiques. L’indéchirable voile ; l’étoffe que nul regard, s’il n’a reçu la Lumière de l’initiation, ne peut percer ; l’indestructible séparation entre deux types d’hommes qu’ils signifient ; ont engendré un Seuil terrible. Il suscite l’interrogation et engendre la peur. Tout dépend de qui se tient devant lui et tente d’en percevoir l’au-delà. Il est comme un miroir aux pouvoirs occultes dont le cadre d’argent serait couvert d’incompréhensibles symboles. Les âmes sereines se demandent quelle connaissance supérieure se cache derrière le voile. Les âmes inquiètes craignent ce que cet inaccessible dissimule. Leurs angoisses, telles des bêtes affamées, se nourrissent de ces questions irrésolues, et grossies de cet avide festin, peignent d’affreuses fantasmagories.
De toutes les sociétés initiatiques dont le Seuil infranchissable a fasciné la masse profane, la Franc-Maçonnerie est certainement la plus connue. Depuis son apparition, elle n’a cessé de susciter interrogation, fascination, crainte et suspicion. Qu’est-elle exactement ? D’où vient-elle ? Ces questions sont devenues d’autant plus saisissantes que son Histoire véritable s’est longtemps perdue dans les méandres de la légende. Comme toute société initiatique, la Franc-Maçonnerie s’est en effet, dès son apparition, dotée d’une origine mythologique. Et, très vite, d’origines mythologiques au pluriel ! Car la Maçonnerie, comme tout groupe humain d’ampleur, n’a jamais été une. Elle est à l’image de l’évolution humaine : un arbre foisonnant, aux multiples branches, et donc aux multiples regards sur elle-même. Pour les uns, elle aurait été fondée par Hiram, l’architecte du Temple de Salomon ; pour d’autres, elle serait une émanation occulte de l’Ordre des Templiers, qui aurait secrètement survécu à sa destruction ; d’autres, encore, ont cherché son origine en Égypte ; enfin, d’autres lui ont attribué une naissance antédiluvienne, lui donnant Noé, voire Dieu, pour créateur.
Ceux que le Mystère pénètre marchent sur ces chemins dérobés, à la recherche d’une Histoire oubliée, d’un Secret qui aurait traversé les siècles… Pour les historiens en revanche, les origines de l’Ordre ont quelque chose de bien moins fantastique.
Dans leur regard, la Franc-Maçonnerie apparaît en Angleterre, dans la communauté des tailleurs de pierre du Moyen Âge. Sur les chantiers des palais et des cathédrales, se distinguent deux types d’ouvriers, chacun dévolu à sa tâche. Premiers à travailler, les rough stones masons taillent grossièrement la pierre en blocs rudimentaires. Interviennent ensuite les free-masons . Il s’agit d’ouvriers formés pour tailler finement la pierre. De la pierre brute, ils tirent la pierre d’ornement. La roche, sous leurs mains habiles, prend la forme de rêves mystiques. Des visages, des fleurs, des corps, des créatures jaillissent du minéral transmuté en poème métaphysique.
Cet art de faire parler la pierre nécessite un enseignement entouré de secret. Il est transmis de free-mason à free-mason au sein des loges, abris mis à la disposition de ces Apôtres de la Beauté pour se restaurer et se réunir. Des textes – appelés aujourd’hui Old Charges , ou Anciens Devoirs – vont codifier les rapports entre Free-masons , insistant notamment sur la notion de serment. Leur pratique subtile, transmise de Maître à disciple, ne peut être dite à tous. Le plus ancien de ces écrits fondateurs est le manuscrit Regius , daté de la fin du XIV e  siècle.
Là serait le germe de la Maçonnerie. Mais d’où venait le pollen qui prit vie à la faveur des grands chantiers médiévaux ? D’où venait cet Art des tailleurs de pierre et des bâtisseurs de cathédrales ? Saisir l’Histoire de la Maçonnerie est plus compliqué qu’il n’y paraît. Car dès le Regius , la science des tailleurs de pierre, des Maçons opératifs, se donne une origine ancienne. Un fondateur mythique. « C’est ainsi que le clerc Euclide a inventé cet art de la géométrie sur les bords du Nil. Il l’enseigna dans toute l’Égypte, et en divers pays, de tous côtés. De nombreuses années passèrent, avant que le métier arrive dans notre pays. Il arriva en Angleterre, au temps du bon roi Athelstan. » 1  D’autres de ces textes regroupés sous le nom de Old Charges évoquent de plus anciennes origines encore, faisant remonter la science des bâtisseurs à l’ère antédiluvienne. Comme s’il devait toujours y avoir, pour l’Ordre, deux Histoires. L’une visible, discernable par des documents, sûrs jalons semés à travers le Temps, ténu fil d’Ariane dans le labyrinthe d’une Histoire perdue. L’autre, évoquée par des traditions tissées d’invérifiables récits où l’Égypte brille souvent comme un lointain soleil. La Maçonnerie est prise entre ces deux colonnes, l’une palpable, l’autre intangible – et pourtant de forces égales.
Pour sa partie documentée, l’Histoire de ces corporations maçonniques premières ne se lit qu’au regard de l’Histoire. Grande et terrible symphonie tantôt emportée et furieuse, tantôt calme et apaisée, qui donne aux êtres le ton de leurs existences. C’est elle qui, dans les années 1530, impulse un brusque changement dans la vie des free-masons . Rompant avec Rome, Henri VIII (1491-1547) s’autoproclame Chef Suprême de l’Église et du Clergé d’Angleterre et donne naissance à l’anglicanisme. C’est l’arrêt brutal de la construction d’édifices religieux dans le royaume. En Écosse, en revanche, l’activité des loges perdure. C’est dans ce contexte, qu’en 1583, William Shaw (1549-1602), Maître des travaux du roi Jacques VI d’Écosse (1566-1625), est nommé Surveillant général des maçons d’Écosse. Sous son influence, l’organisation des loges subit de notoires modifications. Les loges deviennent permanentes. Un parcours « initiatique » est codifié. Après deux ans d’initiation, l’impétrant (appelé booked ), devient entered apprentice . Suivent sept ans d’apprentissage, au terme desquels il atteint le grade de master . Le « mot du maçon » scelle chaque étape de cette progression. Il en existe un par grade. Il permet à chaque initié d’attester de sa formation. Lors de la révélation du mot du maître, le récipiendaire prête serment. « Me voici, moi le plus jeune, le dernier apprenti entré, car j’ai juré par Dieu et par saint Jean, par l’équerre et par le compas, d’être au service de mon maître à l’honorable loge, sous peine d’avoir la langue coupée sous le menton, et d’être enseveli sous la limite des hautes mers, là où nul ne le saura », lit-on dans les écrits maçonniques d’alors. 2 Ainsi, document après document, pierre après pierre, la plongée méthodique dans les archives terrestres du Temps a-t-elle arraché à l’ignorance la genèse de l’Ordre.
C’est au XVII e  siècle que la Maçonnerie va devenir ce qu’elle n’a depuis cessé d’être. À partir de 1634 vont entrer dans les loges sédentarisées des notables ne pratiquant pas le métier de maçon. Il s’agit de personnalités d’influence susceptibles d’apporter des ressources aux loges. La Franc-Maçonnerie devient spéculative. Sous l’influence d’esprits tels que Robert Moray (1609-1673), initié le 20 mai 1641, elle s’oriente vers l’interrogation ésotérique, philosophique et scientifique.
Avec l’acte d’Union de l’Angleterre et de l’Écosse, proclamé en 1707, la Maçonnerie connaît une nouvelle vigueur en Angleterre. À Londres, quatre Loges se réunissent dans les auberges. Elles n’ont plus pour but de bâtir des édifices, mais pratiquent la bienfaisance. Le Maçon œuvre dès lors à la construction d’une meilleure société. Dans le but d’être plus efficaces, ces quatre loges ne tardent pas à créer une structure pour s’unifier : la Grande Loge de Londres. Jean-Théophile Désaguliers (1683-1744), fils d’un pasteur de La Rochelle exilé en Angleterre après la révocation de l’Édit de Nantes, est nommé à la grande maîtrise. Il supervise la rédaction d’une nouvelle constitution de l’Ordre. Celle-ci sera confiée au pasteur écossais James Anderson (1678-1739). À travers les lignes que trace sa plume va naître la Franc-Maçonnerie qui traversera les siècles…
La France, très vite, s’est imposée comme une terre d’élection de la Franc-Maçonnerie. Dès les dernières années du XVII e  siècle, la Franc-Maçonnerie s’y est implantée, s’y est développée, y a écrit son Histoire et y a inspiré des histoires. Une Histoire et des histoires intrinsèquement liées à celle du pays… Car si l’arbre Maçonnique a pu croître, de même que son étrange double, l’arbre ténébreux de l’antimaçonnisme, tous deux se dressant l’un près de l’autre comme deux colonnes, l’une blanche, l’autre noire, c’est que leurs racines noueuses se sont profondément enfoncées dans la fertile terre de France.
Ce sont elles, ces terres faites de dieux éteints en apparence, de rêves enfouis, de morts et de saints, de rêves clairs et de cauchemars ensanglantés, qui ont donné tant à la Maçonnerie qu’aux regards portés sur elle, toute leur vigueur. Elles, fertiles de leur riche passé, qui ont façonné cette France Maçonnique dont on ne soupçonne pas l’existence tant qu’on ne l’a pas rencontrée…
… La France Maçonnique a la discrétion d’une fille secrète. D’une amante de la Nuit. Elle n’a pas le charme ostentatoire et diurne de la France chrétienne, dont les envoyés – chapelles, églises, cathédrales, calvaires et sanctuaires – couvrent tout le territoire d’une magnifique toile céleste. Secrète, la Franc-Maçonnerie n’a bâti que des temples cachés au profane. Celui-ci ne peut donc véritablement rencontrer des marques de son existence qu’en perdant ses pas dans ceux des morts. Au détour d’une allée de cimetière, peut-être surprendra-t-il alors, sur une tombe ou un caveau, quelques symboles maçonniques. J’ai bien des fois croisé au milieu des tombes grises ces signes qui, parce qu’ils ne sont pas des croix, revêtent au milieu de celles-ci un caractère plus mystérieux. Ici l’équerre et le compas. Là, les trois points de l’Ordre. Ailleurs, une formule que seuls ceux qui savent sont amenés à comprendre… Ils m’ont, parfois, interrogé sur la nature de l’enseignement reçu dans le secret des Loges par celui dont ils honoraient la mémoire.
Ces discrètes évocations d’une France cachée dans la France ne disent pas à quel point l’Histoire de la Franc-Maçonnerie en France et celle du pays sont liées. Ce sont deux sœurs presque jumelles, dont les visages sont, chacun pour l’autre, comme un quasi reflet parfait… Au fur et à mesure qu’on la découvre, cette singulière gémellité devient tout aussi fascinante que les parfums de Mystère qui entourent l’Ordre…
1 . Cité in KUPFERMAN Laurent, PIERRAT Emmanuel, Les Grands textes de la Franc-Maçonnerie , First éditions, Paris, 2011.
2 . Cité in KUPFERMAN Laurent, 3 minutes pour comprendre les 50 principes fondamentaux de la Franc-Maçonnerie , Le Courrier du Livre, Paris, 2016, p. 16.
1.
1688, DANS UNE OBSCURITÉ PROFONDE…

L’Histoire de la Franc-Maçonnerie française ne commence pas en France, mais en Angleterre.
Nous sommes en décembre 1688. Trois ans après son accession au trône d’Angleterre, Jacques II (1633-1701) est renversé par la Glorieuse Révolution, également désignée sous le nom de Bloodless Revolution , ou « Révolution sans effusion de sang ». Les différentes mesures procatholiques mises en place par le monarque avaient très vite cristallisé une forte crainte. Mais ces inquiétudes sourdes trouvèrent bientôt une autre chair à laquelle se nourrir. Celle, encore innocente, d’un fils né d’un second mariage avec Marie de Modène (1658-1718), une catholique. Jacques II n’ayant eu jusqu’à présent que des filles, c’est l’arrivée d’un héritier catholique viable au trône d’Angleterre ! Une nouvelle qui ne pouvait que tourmenter plus encore les craintes religieuses. Ainsi, la mise au monde du fils de Jacques II accéléra le terme d’une autre gestation. Le pays accoucha d’une vaste vague de protestation qui condamna le monarque et les siens au chemin de l’exil. Celui-ci les conduisit vers la France. En janvier 1689, Jacques II est accueilli par Louis XIV au château royal de Saint-Germain-en-Laye.
C’est un exil d’ampleur : les historiens estiment, qu’entre 1688 et 1692, ce ne sont pas moins de 40 000 réfugiés qui rejoignent la France. 1 On les appelle « Jacobites », du prénom latin de Jacques II : Jacobus . La majeure partie est irlandaise (60%), les Anglais représentant 34 % et les Écossais 6 %. 40 % d’entre eux appartiennent à l’aristocratie, et une grande part sont des officiers de l’armée du roi.
Voilà le germe de la Franc-Maçonnerie française. L’essaimage initial. Les pollens emportés par le vent, par delà les eaux froides, qui tombèrent sur la terre féconde. C’est en effet incontestablement par le biais de ces régiments accompagnant Jacques II que la Franc-Maçonnerie est arrivée en France. Pour autant, dans les détails, les modalités des premiers temps de cette Maçonnerie continentale restent floues. La tradition maçonnique française affirme que les officiers écossais auraient créé, au château de Saint-Germain-en-Laye, la première loge continentale, à partir de laquelle la Franc-Maçonnerie se serait répandue dans toute la France, en Allemagne et en Italie.
Cela s’est-il vraiment passé ainsi ? Cette Histoire appartient à ces méandres obscurs qu’aucun document ne permet de traverser d’un pas assuré. On ne possède d’elle que des évocations bien postérieures. Ce n’est que presque un siècle plus tard, en 1778, que le Grand-Orient de France – une des autorités de tutelle du courant maçonnique français progressivement mises en place – reconnaît que la Loge en question, dite de la Parfaite Égalité, a été fondée le 25 mars 1688. Pour d’aucuns, le Grand-Orient avait de « sérieuses raisons pour agir ainsi » 2 , possédant peut-être alors des éléments depuis disparus. Au regard de l’historien cela ne prouve toutefois rien. Les premiers temps de la Maçonnerie française demeurent ainsi dans une « obscurité profonde ». 3 Une sorte de nuit originelle, d’où bientôt va poindre la Lumière.
1 . CRUICKSANKS Eveline, CORP Edward, The Stuart court in exile and the Jacobites , Hambledon, Londres, 1995, p. 17.
2 . LANTOINE Albert, Histoire de la Franc Maçonnerie Française. Le Rite Écossais Ancien et Accepté , éd. E. Nourry, Paris, 1930.
3 . CHEVALIER Pierre, Histoire de la Franc-Maçonnerie française tome I. La Maçonnerie : École de l’Égalité (1725-1799) , coll. Les Grandes Études Historiques, Fayard, Paris, 1974, p. 4.
2.
«  D ES GENS RAISONNABLES ASSEZ FOUS POUR SE LIER PAR UN SERMENT AFFREUX. »

À partir des années 1720, l’Histoire des loges maçonniques créées en France par les Jacobites devient plus concrète. De réelles traces de l’activité maçonnique sur le sol français ont survécu : des dates, des lieux, des noms ont traversé les siècles...
En 1721, à Dunkerque, la Grande-Loge de Londres institue la loge l’Amitié et la Fraternité. C’est ensuite à Paris, toujours sous l’impulsion anglaise, que se multiplient les loges. En 1725, ou 1726, C HARLES  Radclyffe, comte de Darwentwater, secondé par Dominique O’Heguerty et le chevalier James Hector McLean, y fondent la loge Saint Thomas numéro 1. Placée sous le patronage de Thomas Becket, qui avait dû fuir l’Angleterre d’Henri II et prendre, lui aussi, le chemin de la France, la loge est clairement Jacobite. Elle recrute massivement parmi les officiers de Jacques II installés à Saint-Germain-en-Laye et se réunit chez le traiteur anglais Hure, établi au L OUIS  d’Argent, rue des Boucheries Saint Germain. Une figure majeure de cette nuit des Temps maçonnique, Ramsay, sur lequel je reviendrai d’ici peu, fait partie de Saint Thomas numéro 1, où entrent également quelques Français, dont les noms nous sont connus : ainsi de Choiseul et de Montmorency-Luxembourg.
Ces loges sont un reflet de l’Histoire. Les divergences d’opinions qui ont séparé les Anglais vont entraîner, assez rapidement, la constitution d’autres loges, politiquement divergentes. À côté de la mouvance jacobite, se développe en effet une Franc-Maçonnerie hanovrienne. À partir de 1714, la maison de Hanovre a succédé aux Stuart sur le trône d’Angleterre et assure l’« hégémonie » protestante sur le territoire britannique. Cette Maçonnerie hanovrienne est soutenue par la Grande Loge de Londres, qui cherche alors manifestement à susciter sur le continent une Maçonnerie rivalisant avec la Maçonnerie jacobite.
C’est ainsi que, le 3 avril 1732, est officiellement constituée, par la Grande Loge d’Angleterre, la Loge Saint Thomas numéro 2, également désignée sous le nom de Saint Thomas le Breton-Le Louis d’Argent, en référence à son fondateur, Thomas Pierre Le Breton, et à la taverne Le Louis d’Argent, où elle se réunissait. La France étant en paix avec l’Angleterre, ces loges hanovriennes attirèrent davantage de Français que celles qui, ouvertement jacobites, jetaient par la même une certaine suspicion sur elles. Plusieurs figures politiques ou culturelles françaises importantes vont les intégrer. Entrent à Saint Thomas numéro 2 : le duc de Picquigny, gouverneur de Picardie ; M. Chauvelin, conseiller d’État et ancien intendant d’Amiens ; M. Davy de la Fautrière, conseiller au Parlement, ou encore Jean-Baptiste Gresset (1709-1777), l’auteur de Vert-Vert ou le Voyage du perroquet de Nevers (1734), poème humoristique racontant l’histoire d’un perroquet élevé par des religieuses. Une œuvre qui connut alors un grand succès, et que l’on retrouvera déclinée, notamment, à travers les tableaux de Fleury Richard (1777-1852).
Une troisième loge apparaît, rue de Bussy, entre 1735 et 1736, où l’on croise lord Waldgrave, l’ambassadeur d’Angleterre. Puis une quatrième, en 1736, qui a pour Maître le duc de Villeroy, et qui recrute pour une large part dans l’aristocratie étrangère. Le succès est donc certain, et rapide. Il s’explique pour une large part par le snobisme qui affecte la haute société. Le succès de l’Ordre distingue ceux qui en sont de ceux qui n’en sont pas, le culte du secret donnant un prestige certain aux premiers.
L’entrée en Maçonnerie exige le serment du secret quant à ce qu’il s’y déroule, mais la société n’est pas secrète et son développement fait donc largement parler. Dans une correspondance du 23 mars 1737, le nouvelliste Berger écrit que : « On ne parle icy que des nouveaux progrès que fait tous les jours l’ordre des frimaçons. Tous les grands et les petits s’en font également recevoir. » Cet engouement saisit d’autant plus l’auteur que le plus grand secret engage les Maçons, et que ceux-ci prêtent serment de garder ce secret sans même savoir en quoi il consiste ! « On voit, dit-il, des gens raisonnables assez fous pour se lier par un serment affreux à garder un secret sur des choses qu’ils n’apprennent qu’après qu’ils ont juré ». 1
La même lettre évoque l’entrée récente en Franc-Maçonnerie du comte Louis-Élisabeth de La Vergne de Tressan (1705-1783). Écrivain ayant adapté de nombreux romans de chevalerie du Moyen Âge, ami de Voltaire et de Buffon, collaborateur de l’ Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, il rédigera une ode à la Franc-Maçonnerie. Le fait que des personnalités du Temps fassent partie des Francs-Maçons ne pouvait que stimuler le développement des Loges. Accroître l’attrait de celles-ci. Dans ce contexte, il est assez rapidement de notoriété publique que Montesquieu (1689-1755) en personne a été initié !
1 .  Ibid. , p. 15.
3.
M ONTESQUIEU F RANC- M AÇON

Les journaux anglais de l’époque contenaient un « carnet Maçonnique » relatant les différents faits notoires liés à l’Ordre. C’est dire l’essor que connaît alors le mouvement en Angleterre et l’intérêt que lui porte le public. Dans son édition du samedi 16 mars 1730, le British Journal relate ainsi l’initiation des « nobles étrangers » Montesquieu et Francis comte de Sade au sein de l’Ancienne et Honorable Société des Francs-Maçons. Le comte de Sade étant le père du marquis de Sade, qui, de son côté, ne fut jamais Franc-Maçon contrairement à une affirmation qui eut la vie dure, jusqu’à être infirmée il y a finalement peu de temps. 1
Par cet article, on sait de façon très précise que Montesquieu a été initié Maçon à Londres le 12 mars 1730, dans la Loge se réunissant à la Horn Tavern dans Westminster. Si le comte de Sade n’était entré en Loge que par opportunisme, et pour se mouvoir facilement dans la bonne société londonienne, l’engagement de Montesquieu fut lui authentique. Il joua en effet un rôle actif dans l’aventure maçonnique française, et notamment dans sa région d’origine : le Bordelais. Le 15 décembre 1732, Montesquieu assiste ainsi à l’Allumage des Feux de la Loge « Anglaise n o  204 » à Bordeaux.
L’Allumage des Feux. Il y a dans la formule une dimension poétique. Une beauté du mystère… Elle désigne la cérémonie rituelle par laquelle est inaugurée une nouvelle loge.
Les « carnets Maçonniques » de la presse anglaise relatent également la présence de Montesquieu lors de plusieurs Tenues dans des Loges de Paris. Une première fois à l’occasion de l’initiation de son fils, Jean-Baptiste de Secondat, alors âgé de 18 ans ( Saint James Whitehall Evening Post du 7 septembre 1734) ; une seconde lors d’une importante Tenue maçonnique, en présence de Désaguliers ( Saint James Whitehall Evening Post du 7 septembre 1734).
Montesquieu a eu l’occasion de côtoyer Désaguliers en plusieurs occasions. Dans une lettre que lui adresse le duc de Richmond, un des artisans de l’implantation maçonnique en France, Montesquieu est invité à rejoindre celui-ci à Aubigny, où il a installé « une loge de plus de vingt frères ». Le duc affirme à son correspondant qu’il pourra y rencontrer « le grand Belzébuth de tous les maçons, qui est le docteur Désaguliers » 2 afin d’y recevoir sa « bénédiction ».
Sous l’impulsion et l’action de ces différentes personnalités les Loges maçonniques françaises se structurent, s’organisent, s’autonomisent des instances anglaises – même si le lien avec l’Angleterre reste extrêmement prégnant pour ces premières années. Avec l’entrée de grandes figures françaises, et de nombreux aristocrates français, l’émancipation est toutefois en marche. La Maçonnerie française a acquis une vie propre, et plus que cela une vigueur qui la pousse à élire bientôt un « grand maître des Francs-Maçons de France ».
De septembre 1728 à juin 1729, la charge revient au duc Philippe de Warthon (1698-1731) qui devait finir misérablement sa vie exilé au monastère Sainte Marie de Poblet en Catalogne. Warthon, qui avait été sixième Grand Maître de la Grande Loge de Londres de 1722 à 1723, passe pour être celui par qui commença l’indépendance des Loges françaises à l’égard de Londres. À partir de là, en effet, les Maçons français auront leurs propres Grands Maîtres.
Dans un premier temps, ceux-ci restent certes d’origine anglaise. Succéderont ainsi à Wharton au rang de Grand Maître des Francs-Maçons de France deux Jacobites : James Hector MacLean (1703-1750) qui aurait semble-t-il exercé la Maîtrise de 1731 à 1736, puis Charles Radcliffe, comte de Derwentawer (1693-1746), élu à ce titre le 27 décembre 1736. Il le restera apparemment jusqu’en 1738.
L’action de ces premiers Grands Maîtres « français » est insaisissable comme la brume. Peu de documents subsistent à leur sujet, et tous ne sont pas neutres, ce qui rend difficile le jugement historique. Ainsi, si Charles Radcliffe a incontestablement participé à l’implantation de la Maçonnerie en France, on trouve sous la plume d’un nouvelliste qu’il a « beaucoup déclamé contre les Français et protesté que c’était contre son sentiment qu’on les avait admis ». 3 Les contours de cette première Maçonnerie restent donc encore flous. Ce qui est certain, c’est que son indépendance s’est affirmée. En 1738, dans une nouvelle édition des Constitutions d’Anderson, un des textes fondateurs de la Maçonnerie moderne, la France est mentionnée parmi les « loges étrangères […] soucieuses de leur indépendance » et qui ont, de ce fait « leur propre maître »…
1 . Voir RAVENNE Jacques, KUPFERMAN Laurent, Les Aventuriers de la République : ces francs-maçons qui ont fait notre Histoire , Fayard, Paris, 2015, pp. 17-25.
2 .  Revue d’Histoire Littéraire de la France 82 e année n o  2, mars-avril 1982, pp. 217-218.
3 . BN, ms fr. 15176, f os 27-28.
4.
I NQUIÉTUDES

Le développement rapide de la Franc-Maçonnerie donna lieu, tout aussi rapidement, à de multiples inquiétudes publiques. Le culte du secret comme la présence, dans les loges, de hautes personnalités ne pouvaient qu’attiser les suspicions. En Angleterre, cette suspicion est accentuée par le comportement de certains Maçons, y compris leurs agissements avant leur initiation.
Ainsi le duc de Warthon (1698-1731), qui fut brièvement le sixième grand maître de la Grande Loge de Londres (entre 1722 et 1723), avant de se brouiller avec elle, puis de fonder la première loge espagnole à Madrid le 15 février 1728, et d’être, comme on l’a vu, « grand maître des Francs-Maçons de France » de septembre 1728 à juin 1729. La figure de Wharton n’était pas neutre. Elle était au contraire entourée de tout un imaginaire sulfureux. En 1719, Wharton avait fondé, avec George Lee, un groupe du nom de Hell-Fire Club (Club des feux de l’Enfer). Se réunissant à la Greyhound Tavern, puis à la George and Vulture Tavern, la fraternité, ressemblant, pour reprendre l’expression de Fielding, à une « bande d’esprits infernaux », organisait, selon la rumeur populaire, des « cérémonies sataniques ». En réalité, des soirées de débauches et de beuveries. 1
Ce passé de Warthon ne pouvait que jeter quelques interrogations sur ce qui se pratiquait au sein de la Maçonnerie. Ce n’est toutefois pas la question morale qui inquiète le plus les autorités, mais la dimension politique que pourrait avoir les Loges. Cette inquiétude est partagée par la plupart des pays européens. En Angleterre, elle pousse, de façon éphémère, la Cité de Londres à interdire les défilés maçonniques. En 1735, le serment du secret éveille la suspicion du Gouvernement des Provinces-Unies (Pays-Bas), qui voit dans les loges de possibles « pépinières de factions ou d’alliances ». Pour cette même raison, en 1736, le conseil de la ville de Genève interdit la Franc-Maçonnerie.
La France n’échappe pas à cette vague d’inquiétude. Les rapports de police au sujet des loges s’y multiplient. L’Ordre y fait son apparition via une terminologie d’abord confuse, comme à travers l’orthographe « filtz massons ». Ces rapports pointent que la première règle des « Framassons » est le « secret inviolable ». Ils s’inquiètent aussi de la position sociale des Francs-Maçons : secrétaires d’État, ducs, seigneurs.
Les traces littéraires de l’inquiétude que les Frères suscitent se multiplient. Les Gazetins de 1737 ne cessent de revenir sur le sujet et disent bien l’ampleur de la préoccupation. Les Gazetins, également appelés « Nouvelles à la main », étaient des feuilles d’informations manuscrites. Ces feuilles circulaient sous le manteau sans que leur origine soit clairement identifiée. Il y avait d’un côté les feuilles rédigées par des particuliers, dont la visée était avant tout pécuniaire. Et de l’autre, les feuilles – que rien ne distinguait des premières – qui émanaient des services de Police. Celles-ci n’avaient d’autres aspirations que la manipulation du peuple, et, occasionnellement, du Roi. Il s’agissait de façonner l’opinion populaire par le biais des informations véhiculées.
Or, en 1737, les « nouvelles à la main » sont pleines de « Frey-masson ». L’une d’elles, datée de mars 1737, affirme que le nombre important de personnes entrant dans cette « société » et venant d’horizons sociaux différents – « même jusqu’à des laquais et des artisans » – laisse « présumer au plus grand nombre qu’il s’y passe quelque chose qui pourrait bien être contre le bien de l’État et même contre les bonnes mœurs ». 2
On retrouve cette obsession maçonnique dans les Mémoires du Duc de Luynes sur le règne de Louis  XV . Ayant épousé en secondes noces Marie Brûlart (1684-1763), qui devint dame d’honneur de la Reine, Charles -Philippe d’Albert de Luynes (1695-1758) avait, par son épouse, fait son entrée dans l’intimité de la Cour. Témoin privilégié, il rédigea un journal de la vie quotidienne de l’aristocratie de Cour, où les Francs-Maçons apparaissent comme un fréquent sujet de discussion. Là encore, la question du secret maçonnique occupe les esprits. Le duc de Luynes semble bien vouloir croire que les Maçons n’incarnent pas un danger ni contre le Roi, ni contre la religion. Néanmoins, comme tout un chacun, la question du « secret » sinon l’obsède, au moins le préoccupe. Le 13 avril 1737, il consigne ainsi une anecdote très significative de l’espèce de fébrilité qui a gagné alors bien des esprits. L’histoire, qui vient de se produire, concerne son fils. Ce dernier est confondu par un bijoutier avec un Franc-Maçon, M. de Picquigny. S’apercevant immédiatement de la confusion, le fils de Luynes ne détrompe toutefois pas son interlocuteur et le laisse parler. Il espère en effet voir ainsi se soulever le voile sur les secrets de l’Ordre. « Mon fils, ne l’ayant point détrompé d’abord de l’erreur où il était, prétend avoir tiré de cette conversation une partie des secrets de l’Ordre »… 3 Piètre « partie des secrets de l’Ordre » en réalité. Le jeune homme n’a obtenu de son interlocuteur que quelques signes de reconnaissance, avant que l’homme, au détour d’une question, ne se rende compte qu’il n’avait pas affaire à un Franc-Maçon. De Luynes reconnaît alors qu’il n’est pas un Frère, mais demande au bijoutier de lui révéler les secrets de l’Ordre en lui promettant qu’il les gardera pour lui. La proposition est évidemment rejetée par le marchand, déjà « fort affligé » de son erreur. Qu’importe pour Luynes. Ayant appris quelques signes maçonniques et mots d’usage, il se met en quête d’un autre Maçon. L’ayant trouvé, il accomplit le geste approprié et formule le mot attendu. Son interlocuteur lui demande alors quel jour il a été reçu. Ne sachant que répondre, Luynes doit arrêter là sa tentative.
Pour le cardinal de Fleury (1653-1743), premier ministre de Louis XV, les assemblées maçonniques représentent une menace pour le Royaume. Il ne peut rester indifférent au développement de ce réseau souterrain dont il ne sait rien. Il va donc décider d’agir.
L’avocat au Parlement et mémorialiste Edmond Jean François Barbier (1689-1771) évoque ces mesures dans sa Chronique de la régence et du règne de Louis  XV , autre ouvrage témoin du climat de suspicion et de fascination qui entoure les premières loges françaises. Pour le mois de mars 1737, Barbier rapporte : « Nos seigneurs de Cour ont inventé tout récemment un ordre appelé des Frimassons , à l’exemple de l’Angleterre, où il y a ainsi différents ordres de particuliers ; et nous ne tardons pas à imiter les impertinences étrangères. Dans cet ordre-ci étoient enrôlés quelques-uns de nos secrétaires d’État et plusieurs ducs et seigneurs. On ne sait quoi que ce soit des statuts, des règles et de l’objet de cet ordre nouveau. Ils s’assembloient, recevoient les nouveaux chevaliers, et la première règle étoit un secret inviolable pour tout ce qui se passoit. Comme de pareilles assemblées aussi secrètes sont très dangereuses dans un État, étant composées des seigneurs, surtout dans les circonstances du changement qui vient d’arriver dans le ministère, M. le cardinal de Fleury a cru devoir étouffer cet ordre de chevalerie dans sa naissance, et il a fait faire défense à tous ces messieurs de s’assembler et de tenir pareils chapitres. ». 4
C’est dans ce climat que, d’avril à septembre 1737, le lieutenant général de police, René Hérault (1691-1740), est chargé de traquer les tenues maçonniques. La Police va alors se heurter à l’appartenance sociale des Maçons. Le 28 mars 1737, informé de la tenue d’une Loge, un commissaire de Police fait irruption dans la réunion maçonnique. Mais un secrétaire d’État, Franc-Maçon, lui ordonne de se retirer. Hérault se rend à son tour sur les lieux pour connaître le même sort. Une véritable guerre commence. Durant l’été, de nombreuses perquisitions ont lieu. La Police cherche à s’emparer des registres de Loge. Début août, les gazetiers annoncent ainsi que viennent d’être saisis « des statuts, ustensiles, figures de MM. les Francs-Maçons ». Hérault les soumet à l’appréciation des magistrats. Deux éléments inquiètent ceux-ci : l’omniprésence de la notion de secret, et l’indifférence à l’égard de la Religion, la société admettant toute personne sans distinction ni d’origine, ni de religion.
Pour Hérault, ces saisies confirment la nécessité de lutter contre les Francs-Maçons, mais la haute condition de ceux-ci continue à rendre la chose malaisée. Un événement illustre bien la façon détournée avec laquelle la police va devoir lutter contre les assemblées maçonniques. Le 10 septembre 1737, un commissaire de police du nom de Jean Delépinay fait irruption dans une réunion maçonnique se tenant chez un traiteur du nom de Chapelot. Les convives portent tous tabliers et signes distinctifs. Une vaste table est mise. Un homme se dresse contre l’intrus, et lui oppose que rien de mal n’est ici commis. D’après les gazetins de l’époque il ne s’agit ni plus ni moins que du duc d’Antin (1707-1743). Le commissaire est obligé de reculer. Néanmoins déterminée à agir, c’est sur le traiteur accueillant les Maçons que la Police va tomber. Le 14 septembre, Chapelot est condamné à mille livres d’amende et à six mois de fermeture de son cabaret pour avoir reçu une assemblée de « Freys-Maçons ». La sanction est affichée sur sa porte. Défense formelle est faite à tous les traiteurs, cabaretiers et aubergistes d’accueillir des réunions maçonniques sous peine de se voir infliger les mêmes sanctions, et pire en cas de récidive.
À Paris, il devient dès lors plus compliqué d’organiser des tenues maçonniques. Les lieux de réunions doivent constamment être changés. Les assemblées se tiennent à la dérobée. Il faut se cacher, se taire, se terrer. Loin de nuire à la Maçonnerie, cette clandestinité non seulement n’entrave pas son développement, mais, en outre, accentue la fascination populaire à son égard. Elle devient plus mystérieuse. S’entoure d’un délicieux parfum d’interdit et de transgression.
1 . HALIMI Suzzi, La Nuit dans l’Angleterre des Lumières , Presses Sorbonne nouvelle, Paris, 2009, pp. 29-30.
2 . LUQUET G. H., La Maçonnerie et l’État en France au XVIII e  siècle , Vitiano, Paris, 1963, p. 196.
3 . DUSSIEUX Louis, SOULIÉ Eudoxe, Mémoire du duc de Luynes sur la Cour de Louis  XV (1735-1758) tome I , Firmin-Didot frères, Paris, 1860, p. 227.
4 .  Chronique de la régence et du règne de Louis  XV (1718-1763) ou Journal de Barbier , troisième série (1735-1744), Charpentier, Paris, 1858, pp. 80-81.
5.
A RLEQUIN F RANC- M AÇON

Une trace tangible de la fascination populaire pour la Franc-Maçonnerie est l’entrée du sujet dans le répertoire théâtral. On en trouve la trace dans les « nouvelles à la main » de l’abbé de la Garde. Le 3 avril 1737, il annonce que « l’Opéra-Comique donnera dimanche Arlequin franc-maçon . » Le 29 avril, il écrit à nouveau sur le même sujet : « On dit aussy que les Comédiens italiens ont une pièce en trois actes intitulée arlequin frey masson, qu’ils la répètent et qu’elle paraîtra au premier jour sans être affichée ny annoncée ». 1
L’obsession maçonnique s’est emparée du champ littéraire. On voit par la même à quel point le sujet est devenu à la « mode ». Quant à la pièce évoquée, de quoi s’agit-il ? Difficile de répondre avec certitude. Une pièce intitulée Arlequin franc-maçon fut bien retrouvée au début du XX e  siècle par le poète et Franc-Maçon Albert Lantoine (1869-1949), dans les papiers de l’entrepreneur de spectacle forain Jean-Baptiste Nicolet (1728-1796) archivés à la Bibliothèque Nationale de France. Mais on sait que plusieurs pièces de théâtre portant le titre d’ Arlequin franc-maçon ont été montées. Une autre, ayant le même titre, mais complètement différente par son contenu, a ainsi été représentée au Théâtre de Covent-Garden à Londres en 1780. 2 Dès lors, la pièce retrouvée par Lantoine est-elle celle évoquée par l’abbé de la Garde ? Pour différentes raisons, et notamment certains aspects de la fausse cérémonie maçonnique décrite par la comédie, il est plus certain que celle-ci date de plus tard (entre 1738 et 1780), et que l’ Arlequin franc-maçon d’avril 1737 reste pour l’instant perdu. À moins que la version retrouvée par Lantoine ne soit une version retravaillée de cette première représentation de 1737, et rejouée plus tard. Je ne vais pas tarder à évoquer une autre pièce sur le même sujet qui a connu un tel sort.
Mais qu’il soit une réécriture ou une version complètement indépendante de la pièce jouée en 1737, l’ Arlequin Franc-Maçon retrouvé par Lantoine 3 témoigne de la façon dont, durant ces années, le thème des Francs-Maçons fait son entrée au théâtre français. À travers la pièce, qui est une comédie, on mesure toute l’ambiguïté des regards qui se portent sur l’Ordre. Aucun jugement négatif n’est émis et un des personnages, agent de police, prend même la défense de la Franc-Maçonnerie ! Pour autant, on voit se tisser ici un certain lien entre la Maçonnerie fantasmée – celle du secret et des cérémonies cachées – et une sensibilité gothique qui donne à l’Ordre un caractère ténébreux. Au cours des décennies suivantes, ce lien ne va cesser de s’affirmer dans les esprits.
Dans Arlequin Franc-Maçon , ces tableaux gothiques n’ont d’autre fonction que de servir la comédie. Colombine, amoureuse d’Arlequin, souhaite l’épouser. Mais son désir se heurte à celui de son père, Cassandre, qui rêve un meilleur parti pour sa fille, en lui destinant le vieux et riche Grippe-Deniers. Colombine cherche donc à trouver une solution pour qu’Arlequin devienne estimable aux yeux de son père. Afin qu’il obtienne une situation qui lui procure de l’argent, elle lui conseille de devenir Franc-Maçon. Arlequin, quelque peu réticent, lui répond « Ouf !... Ouf !... Je ne veux pas avoir de commerce avec le diable », mais accepte néanmoins sa proposition. Pierrot, le serviteur de Cassandre, révèle ce projet à son maître. Cassandre, dès lors, décide de piéger Arlequin en organisant une fausse initiation maçonnique à la mise en scène effrayante.
Le texte de la pièce nous a conservé le décor de cette scène : une grande salle, au fond « une espèce de trône », au milieu une table « sur laquelle sont quatre bougies aux quatre coins, au milieu deux sabres nus en sautoir ». « Au pied de la table sont les outils des maçons : la truelle, le marteau, la règle, l’équerre, l’oiseau, l’échelle, le plomb, le gouvel et l’outil à faire le mortier. Deux grandes pyramides en noir avec les attributs de la mort sont sur les deux côtés. » Sottinet, qui organise le simulacre pour Grippe-Deniers, dit avoir préparé le « fauteuil magique » et les « lampes infernales ». Le surnaturel est en effet convoqué pour effrayer Arlequin. Alors que celui-ci entre dans la salle, les yeux bandés, comme il est d’« usage », un chant effrayant s’élève : « Qui dans leurs mystères / Vient ici troubler les frères ? / Des peines les plus sévères / Punissons l’audacieux, / Lancez les vipères, / Qu’on détache les cerbères, / Comme tous les téméraires, / Qu’il meure à nos yeux. / De la cohorte infernale / Invoquons l’arme fatale / On peut sans scandale / Ici se venger, / Au fond de l’abîme / Précipitons la victime… »
Arlequin, bien que saisi par ces paroles morbides, ne renonce pas. S’engage donc la cérémonie de réception. Là encore la tonalité est mise sur les terreurs gothiques et infernales. Sottinet entame le rite par une invocation démoniaque. « Oh ! vous qui secondez les vastes desseins de notre société, Esprits infernaux, Génies aériens, je vous invoque… » Les deux Frères terribles (Maçons symboliquement chargés d’écarter les profanes qui pourraient vouloir surprendre le rite) imposent le silence. Alors monte le chant des cohortes abyssales, sur l’air de Malbrouck  : « De nos demeures sombres / Mironton, tonton, mirontaine, / Du noir séjour des ombres / Nous venons à ta voix… » Toute la cérémonie est conçue pour terroriser Arlequin et le faire renoncer à Colombine.
Au milieu de l’effrayant cérémonial, Arlequin se croit mort. Mais Sottinet lui annonce qu’il pourra retrouver la vie à condition de renoncer à la femme qu’il convoite. «  Ton sort dépend de toi : tu veux ravir à son père une fille qu’il destine à un autre ; nous sommes par notre art informés de toutes les circonstances, Cassandre est notre ami, nous le protégeons… Eh bien si tu veux renoncer à Colombine, nous allons te rendre à la vie, sinon tu descendras dans les entrailles de la terre. Ne vas pas nous faire une vaine promesse, nous te poursuivrions jusqu’au bout du monde. »
Mais Arlequin ne veut pas renoncer à son amour. « Ah ! je préfère mourir pour Colombine plutôt que de vivre sans elle. » C’est alors qu’un commissaire de police surgit, afin d’arrêter les auteurs du simulacre. Arlequin, interrogé par lui, déclare : « On m’avait emmené ici en m’assurant que c’était une loge de francs-maçons. » Ce à quoi le commissaire répond : « Comment, des francs-maçons ? Les scélérats avaient emprunté ce nom ! Apprenez, mon ami, que les francs-maçons sont des braves et honnêtes gens, qui font souvent du bien, jamais du mal. » La pièce se termine ainsi sur une issue heureuse, Cassandre et Grippe-Deniers acceptant le mariage d’Arlequin et Colombine afin d’être disculpés.
1 . Cité in CHEVALIER Pierre, Les Ducs sous l’Acacia ou les premiers pas de la Franc-Maçonnerie française (1725-1743) , Slatkine, Genève, 1994, p. 103.
2 .  Annales dramatiques ou Dictionnaire général des théâtres, tome premier (A-B) , Imprimerie de Hénée, Paris, 1808, p. 341.
3 . LANTOINE Albert, Arlequin franc-maçon. Comédie inédite en deux actes, représentée au XVIII e  siècle chez le sieur Nicolet, suivie d’une étude sur les Francs-Maçons au Théâtre , éd. du Livre mensuel, Paris, 1919.
6.
L ’INACCESSIBLE SECRET

Arlequin Franc-Maçon n’est pas la seule pièce de théâtre écrite sur le sujet durant cette période. En 1741, est publiée à Londres, « Chez J… T… dans le Strand », une pièce de théâtre intitulée Les Fri-Maçons. Hyperdrame . Publiée de façon anonyme, la pièce est de Pierre Clément, dit de Genève (1707-1767), qui aurait été membre d’une des premières Loges parisiennes, Le Louis d’Argent. 1 Elle met en scène la curiosité d’une jeune femme, Lucile. Celle-ci est comme le reflet personnifié de l’obsession de son Temps : elle est mue par le désir de connaître le secret des Francs-Maçons.
Lucile a pour soupirant un certain Clitandre. Or, ce dernier étant sur le point d’être initié Franc-Maçon, elle décide de le soumettre à un véritable chantage affectif. « Écoutez, Clitandre. Je suis maîtresse de moi-même, jeune, quoique veuve ; de bonne maison, assez riche, & vous m’aimez, dites-vous. J’ai une envie démesurée de savoir le secret des Fri-Maçons, apprenez-le moi : ma main est à ce prix ». 2 Clitandre lui assure qu’il est prêt à agir selon sa volonté. Toutefois, il doute : est-ce de la badinerie, ou une réelle exigence ? Lucile lui répond qu’il n’est pas son seul prétendant, et que, s’il veut finir de l’incliner en sa faveur, il doit satisfaire sa curiosité. « Je sens bien qu’elle est extravagante ; mais c’est peut-être par là qu’elle est plus forte : j’ai fait ce que j’ai pu pour m’en guérir ; je n’ai fait que l’irriter, & je n’y vois plus d’autre remède, que de la satisfaire ». 3
Clitandre accepte, mais Lucile doute de lui et lui fait part de ses interrogations. Une fois qu’il aura prêté le serment maçonnique, sera-t-il réellement capable de répondre à son vœu ? Ne sera-t-il pas, au contraire, comme tous les Maçons, prisonnier du serment qu’il aura alors prêté ? Même « une grande Reine » affirme Lucile n’a pu, malgré tous ses efforts, obtenir la révélation du secret. « …On jure de garder le silence, insiste Lucile, & l’on jure, dit-on, d’une manière terrible ». 4 Clitandre en est pourtant sûr : il pourra par amour passer outre ce terrible serment.
Sauf que les Francs-Maçons refusent de l’initier ! Ils ne trouvent en effet pas en lui les qualités requises. Clitandre, ainsi repoussé par leur Grand-Maître, tente le tout pour le tout. Il lui avoue ses desseins et cherche à le convaincre de l’initier. Lui esquisse la possibilité d’un pacte : il s’engage à ne pas révéler à Lucile le vrai secret Maçonnique, mais à lui rapporter un secret qu’il aura inventé de toutes pièces. Seulement, pour que cela fonctionne, il doit être fait Franc-Maçon. Le Grand Maître refuse, Clitandre le provoque en duel. Son adversaire lui répond qu’il n’accèdera jamais au secret maçonnique, dut-il tuer tous les Francs-Maçons !
Le secret est ainsi le véritable fil rouge de l’intrigue. Clitandre va-t-il l’atteindre ? Et s’il ne le peut, un autre personnage y arrivera-t-il ? Lucile, venue supplier le Grand Maître d’initier Clitandre, n’y parvenant pas, se jette à ses pieds et, dévoilant son jeu, le supplie de tout lui dire. Le Grand Maître refuse. Mais une autre opportunité s’offre bientôt : le valet de Clitandre est fait Maçon. Dès lors, Marianne, la servante de Lucile, cherche à lui arracher le secret en jouant pareillement de ses charmes et d’un chantage sentimental. N’y parvenant, pas elle se déguise en homme et cherche à se faire initier. Mais elle est démasquée. Elle a cependant assez participé à la cérémonie pour déclarer à sa maîtresse qu’elle n’a « jamais rien vu de si estimable que ces gens-là. » 5 Et voilà Lucile séduite par le Grand Maître, sensible au caractère que lui décrit Marianne, comme à son obstination à garder le Secret. Elle est vaincue. Le Secret ne sortira donc pas de l’Ordre…
En faisant du « secret » le nœud de l’intrigue, Les Fri-Maçons. Hyperdrame captaient fort justement l’esprit qui règne en France en 1737. Car si elle fut publiée plus tard, c’est cette année-là que Pierre Clément écrivit la pièce. Cette année-là, encore, qu’elle aurait dû être jouée à Paris comme l’indique l’avertissement liminaire de sa publication londonienne. « La Pièce qu’on publie aujourd’hui devoit être joüée, par les Comédiens François, au commencement de 1737. Certains contretems ont empêché qu’elle ne reçût cet honneur. La Fri-Maçonnerie étoit extrêmement à la mode à Paris dans ces tems-là. On prie les Lecteurs profanes de se transporter dans ces circonstances, & de ne pas décider temérairement sur un Ouvrage, dont le fond est au-dessus de leur portée. » En 1737, tout le monde à Paris brûle de pénétrer le secret Maçonnique. Les Fri-Maçons rend compte de cette obsession de façon satyrique et décalée. Comme le veut le genre satirique, son humour est toutefois intrinsèquement lié à certains événements réellement advenus durant l’année de sa rédaction. La figure de la jeune femme qui par ses charmes cherche à soutirer à un Maçon son secret n’est pas une invention de l’auteur. Elle n’est pas une transposition maçonnique de la figure de la grande tentatrice née d’une imagination enfiévrée. La femme d’encre est le double de la femme de sang. Dans les nervures du papier se sont glissées les nervures de la chair. Lucile est directement inspirée d’une danseuse de l’Opéra qui, par ses charmes, arracha à son amant la confession du secret maçonnique. Sans la nommer, l’auteur des Fri-Maçons. Hyperdrame y fait une discrète allusion à travers une réplique de Lucile. 6 Derrière les lignes décrivant celle-ci se cachent les veines irriguées de feu de celle qui était connue sous le nom de La Carton.
1 . CHEVALIER Pierre, Les Ducs sous l’Acacia ou les premiers pas de la Franc-Maçonnerie française (1725-1743) , Slatkine, Genève, 1994, p. 64.
2 .  Les Fri-Maçons. Hyperdrame , Chez J… T… dans le Strand, Londres, 1741, p. 10.
3 .  Ibid. , p. 11.
4 .  Ibid. , p. 13.
5 .  Ibid. , p. 97.
6 .  Ibid. , p. 74.
7.
L E SECRET PERCÉ PAR UNE DANSEUSE D’OPÉRA  ?

Le secret maçonnique qui est sur toutes les lèvres demeure l’obsession d'Hérault, qui parvient finalement à le percer. Selon le nouvelliste La Barre de Beaumarchais (1698-1750 ?), c’est sur l’oreiller que les informations auraient été obtenues. Ses Amusements Littéraires ou Correspondance politique, historique, philosophique, critique et galante ont gardé trace de l’événement. Une lettre du 16 décembre 1737 y affirme à propos du secret maçonnique que « La fameuse Carton de l’opéra en est venue à bout. Il y a un an que la fantaisie lui était venue de découvrir ce secret à quelque prix que ce fût. Il se présenta fort à elle un Franc-Maçon qui lui demanda ses bonnes grâces. Elle lui demanda à son tour en quoi consistaient les mystères de son Ordre. Il se défendit longtemps de la satisfaire sur ce point-là, elle se défendit de même de le satisfaire sur l’autre »… 1
À quel Franc-Maçon, Marie-Armande Carton (1685-1765), danseuse de l’opéra, surtout connue pour son physique avenant, soutira-t-elle ces aveux ? À qui offrit-elle son corps en échange de son serment ? L’identité du Frère ayant cédé aux charmes vénériens de la belle reste incertaine. Pour d’aucuns, il s’agirait d’un certain Le Noir de Cindray. D’autres ont avancé le nom de Paris de la Montagne, qui avait été initié en septembre 1735. D’autres textes parlent d’un Anglais, non nommé, qui, quelques fois, apparaît sous le nom de lord Kingston. 2
Les motivations de la Carton sont, elles aussi, assez floues. La Barre de Beaumarchais parle de sa « fantaisie » de découvrir le « secret » des Maçons. D’autres sources évoquent une vengeance à l’égard de lord Kingston qui l’aurait quittée pour sa fille.
À nouveau, c’est une affaire pleine d’ombres et d’obscurité. Le regard qui veut percer les détails de cet épisode ne trouve plus que le souvenir imaginé d’un regard pénétrant, l’esquisse d’un sourire tentateur au coin d’une lèvre, l’irrésistible attrait d’un corps de femme, la douceur d’une peau qui peut tout demander. Pourquoi cette femme a-t-elle agi ? Cela il ne peut le toucher.
Qu’importe les motivations de La Carton… Les « confidences » qu’elle rend publiques créent un profond remous dans les milieux maçonniques. Dix jours après la première missive de La Barre de Beaumarchais, une autre lettre reflète les réactions suscitées chez les Maçons. « Les Francs-Maçons affectent de publier que cette nouvelle Dalila a été trompée comme l’ancienne et qu’on ne lui a pas découvert le mot de l’énigme… »
Dalila. Une de ces femmes mythiques qui traversent la Bible. Celle que les ennemis de Samson sollicitent pour lui arracher le secret de sa force. Jouant de l’attrait amoureux qu’elle suscite chez lui, elle l’interroge à ce sujet. Par trois fois, Samson lui ment. Mais lorsqu’elle l’interroge pour la quatrième fois, arguant qu’il lui ment alors qu’il prétend l’aimer, il cède ( Livre des Juges , chapitre XVI). La comparaison de La Carton avec la figure biblique de Dalila est significative. Les Maçons veulent jeter le discrédit sur ses révélations. Affirmer que La Carton ne parvint qu’à recueillir un mensonge.
Quoi qu’il en soit de la nature des « révélations » obtenues par la danseuse, Hérault est certain d’avoir mis la main sur ce qu’il cherchait avec obstination. Comment fut-il mis en contact avec Marie-Armande Carton ? Là encore, tout est entouré de brumes. Selon une version qui a pu circuler, lors de plusieurs soupers La Carton se serait vantée d’avoir arraché le secret maçonnique à son amant. Ces révélations propres à susciter l’intérêt et les discussions seraient ainsi remontées jusqu’aux oreilles d'Hérault. 3
Peu importe le déroulement exact des faits. Pour Hérault, les informations obtenues par la danseuse marquent la fin des Francs-Maçons. Le rapport de police évoquant l’assemblée qu’il réunit le 5 décembre 1737 le montre déclarant que « la découverte du serment rendrait les prétendus frères si honteux qu’ils n’oseraient plus s’assembler. »
Sûr de son effet, Hérault fait publier La Réception d’un Frey-Maçon . En janvier 1738, le récit est imprimé dans La Gazette de Hollande . Dans les jours qui suivent, on le retrouve dans la Gazette d’Utrech , et la même année dans le Gentleman’s Magazine et le Saint James Evening Post .
Le texte, très court, consiste en une description du rituel d’initiation maçonnique. L’espace de l’initiation comme les gestes rituels et les formules sont décrits avec une précision certaine. L’imagination ne pouvait être que frappée par les scènes dépeintes. Le récipiendaire est reçu dans une chambre sur le sol de laquelle a été tracée une « espèce de représentation » des ruines du Temple de Salomon. Trois flambeaux y sont disposés en triangle, sur lesquels on jette de la poudre ou de la poix-résine à l’arrivée du nouveau Maçon pour l’« effrayer par l’effet que cela produit ». Certaines formules ne manquent pas d’accentuer le caractère gothique de la cérémonie. Ainsi le serment maçonnique, au cours duquel le nouvel initié déclare : « Je permets que ma langue soit arrachée, mon cœur déchiré, mon corps brûlé & réduit en cendre, pour être jeté au vent, afin qu’il ne soit plus parlé parmi les hommes… » Le culte du secret ne fait qu’accentuer cette atmosphère ténébreuse. « Si par hasard, note encore l’auteur, on apercevait ou soupçonnait que quelqu’un de suspect se fut introduit, on le déclare en disant “Il pleut” ce qui signifie qu’il ne faut rien dire. »
Cette diffusion du « secret » eut-elle pour effet d’un temps calmer les esprits ? Il semble que, durant un court laps de temps, le sujet préoccupe moins le monde profane. En mars 1738, l’abbé Le Camus affirme qu’ « On ne parle plus des frey-massons. » Ce désintérêt du public n’est que passager. La Maçonnerie continue de se développer, notamment en Province. Ce qui ne pouvait que maintenir bien des regards sur elle. Et de fait, son succès va vite finir par inquiéter Rome.
Après l’État, c’est en effet l’Église qui se sent menacée. Elle réagit en condamnant la Franc-Maçonnerie. Le 28 avril 1738, Clément XII fulmine la bulle In eminenti . L’entrée en Maçonnerie est interdite aux catholiques, sous peine d’excommunication. Plusieurs « causes très graves » sont évoquées pour justifier cette décision, comme l’illégalité des loges ou encore leur mauvaise réputation. Mais c’est surtout le culte du secret, et l’interconfessionnalité des assemblées maçonniques qui motivent l’interdit. L’indifférence maçonnique en matière de religion – qui fait que l’Ordre accueille des membres de toute confession religieuse – choque le dogmatisme catholique. Et puis, il y a aussi autre chose. Quelque chose dont ne parle pas In eminenti  mais que le pape ne peut ignorer. La Franc-Maçonnerie commence à se présenter comme étant « la vraie religion ». En cela, elle pourrait, si ses rangs continuaient à grossir, mettre en danger l’hégémonie de Rome sur la vie spirituelle européenne.
1 . CHEVALLIER Pierre, Histoire de la Franc-Maçonnerie française 1. La Maçonnerie : École de l’Égalité (1725-1799) , coll. Les grandes études historiques, Fayard, Paris, p. 30.
2 . LUQUET G. H., La Maçonnerie et l’État en France au XVIII e  siècle , Vitiano, Paris, 1963, p. 60.
3 .  Ibid. , p. 64.
8.
«  L A VRAIE RELIGION »

« La vraie religion. » L’expression est employée par le Chevalier de Ramsay (1686-1743). Une figure fondamentale et fondatrice de l’Histoire de la Franc-Maçonnerie, dont les discours ont joué une influence considérable dans le développement de l’Ordre en France.
Andrew Michael Ramsay est né en 1686 en Écosse. Baptisé par Fénélon (1651-1715) à Cambrai, il se convertit au catholicisme et fréquente le cercle quiétiste de Madame Guyon (1648-1717) qui invite le chrétien à accomplir son union mystique avec Dieu avant sa mort. Il a été initié à la Franc-Maçonnerie en France. Quand ? La date reste incertaine, mais on la situe vers 1727. Cette année-là paraît un de ses ouvrages qui eut le plus de succès : Les Voyages de Cyrus . 1 Ce roman est pour lui le moyen de vulgariser efficacement ses idées philosophiques, et notamment la pensée maçonnique. En 1737, Ramsay écrit au marquis de Caumont, un ami Franc-Maçon, que Les Voyages de Cyrus est « un roman de nos mystères ». 2 De fait, Les Voyages de Cyrus peuvent être, à différents degrés, considérés comme un roman maçonnique : dans sa structure, dans sa philosophie, dans l’évocation des épreuves de l’initiation.
Passant quelque temps en Angleterre, Ramsay est introduit, en mars 1730, à la Horn Lodge de Londres. Après son retour en France – où il devient précepteur du fils du Prince de Turenne avant d’épouser, en 1735, Marie de Naime, fille du baron David de Naime, qui appartient à la haute aristocratie écossaise – il a une activité maçonnique soutenue. En 1736, c’est l’orateur attitré de la Loge parisienne du « Louis d’Argent ». C’est là qu’il prononcera deux discours qui feront date, à commencer par celui du 26 décembre 1736, suivi d’une version remaniée l’année suivante, publiée en 1738.
Le discours de Ramsay évoque tous les idéaux que la Franc-Maçonnerie telle qu’il la conçoit aspire à porter. L’un d’eux est son universalisme pacifique. « Le monde entier n’est qu’une grande république, dont chaque nation est une famille, et chaque particulier un enfant. » La Franc-Maçonnerie paraît ainsi avoir été fondée pour réunir, par delà les frontières des royaumes, des « hommes d’un esprit éclairé. » Par cette portée universaliste, la Maçonnerie est conçue par Ramsay comme l’héritière des Croisés. Ceux-là aspiraient en effet à la même finalité. Pour Ramsay, les Croisés, en qui il voit des « Hommes supérieurs », « voulurent réunir […] dans une seule confraternité les sujets de toutes les Nations. » La Franc-Maçonnerie a été créée pour engendrer des hommes capables, par leur élévation, d’accomplir cette tâche avortée au Moyen Âge. Les trois degrés de l’initiation maçonnique, Apprenti, Compagnon et Maître, étant pensés pour permettre à chaque Maçon d’acquérir ces qualités requises. « Vertus morales et philanthropiques » d’abord (Apprenti) ; « vertus héroïques » ensuite (Compagnon) ; « vertus surhumaines et divines » enfin (Maître).
Pour Ramsay, la filiation avec les Croisés n’est pas qu’idéologique. Elle est directe, généalogique. Ramsay emploie l’expression « nos Ancêtres de la Terre sainte ». Ses mots font descendre « génétiquement » les Maçons des Croisés. Outre leur but suprême, les Maçons ont ainsi hérité des Croisés leurs fameux signes de reconnaissance, qui préoccupent tant les esprits profanes de l’époque. « Nous avons des secrets, affirme Ramsay. Ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées, qui composent un langage tantôt muet et tantôt très éloquent, pour les communiquer à la plus grande distance, et pour reconnaître nos Confrères de quelque langue ou quelque pays qu’ils soient. C’était, selon les apparences, des mots de guerre que les Croisés se donnaient les uns aux autres, pour se garantir des surprises des Sarrasins, qui se glissaient souvent déguisés parmi eux pour les trahir et les assassiner. »
Si Ramsay reconnaît que l’origine de la Franc-Maçonnerie se perd dans beaucoup de légendes – certains lui donnant pour créateur Noé lui-même – il affirme avoir pu reconstituer l’Histoire véritable de l’Ordre à partir de « très anciennes Annales de l’Histoire de la Grande Bretagne », d’« actes du Parlement d’Angleterre » ainsi que des traditions en vigueur dans les Loges anglaises. Grâce à ces différents éléments, il aurait pu établir que, lors des Croisades, plusieurs nobles, chevaliers et roturiers établis en Terre Sainte, constituèrent une société particulière. Ayant fait vœu de « rétablir les temples Chrétiens dans la Terre Sainte », ils « s’engagèrent » aussi « par serment à employer leurs talents et leurs biens pour ramener l’Architecture à la primitive institution. » Quelque temps après sa constitution, cet Ordre s’unit avec les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem. Dès lors, ses Loges prirent le nom de Loge de Saint Jean. Ce fut lors du retour d’Orient des Rois, Princes et Seigneurs que des Loges de l’Ordre furent installées en Europe : en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France et en Écosse. Ainsi l’une d’elles fut-elle établie en 1286 à Kilwinnen dans l’Ouest de l’Écosse. Mais peu à peu ces fondations furent condamnées à l’oubli. La vie des Loges tomba en désuétude, si ce n’est en Écosse, où, chargées de la protection des Rois, elles traversèrent les siècles. Elles connurent la même survivance en Angleterre. Au terme de la huitième et dernière Croisade, le fils d’Henri III Roi d’Angleterre accorda différents privilèges et franchises à l’Ordre dont les membres prirent dès lors le nom de Francs-Maçons. La Grande-Bretagne devint ainsi la conservatrice des lois maçonniques et la dépositaire des secrets de l’Ordre tandis qu’en Europe, les « discordes de religion » qui déchirèrent le continent au XVI e  siècle, eurent pour conséquence une perte progressive de la tradition et des rites. Ce à quoi doit remédier la renaissance française de la Franc-Maçonnerie impulsée depuis l’Angleterre.
Ainsi, à travers le discours de Ramsay, la Maçonnerie trouve-t-elle son origine dans les lointaines Croisades. Mais l’héritage des Francs-Maçons ne se limite pas pour autant à celui des Croisés. Il va, pour Ramsay, bien plus loin. Il précède le christianisme ! Dans la suite de son discours, Ramsay affirme en effet que le secret maçonnique n’est pas seulement une protection vis-à-vis des dangers extérieurs, ni qu’un moyen de souder les Maçons entre eux. C’est aussi le silence des écoles initiatiques de l’Antiquité. Ramsay, dont les ouvrages reflètent l’intérêt pour la mythologie antique, cite les Odes d’Horace (Livre III) pour justifier le serment du secret qui lie les Maçons. « Il est au silence fidèle une récompense assurée ; / mais à celui qui aura divulgué les rites de la mystérieuse Cérès, / J’interdirais qu’il vive sous mon toit, / Ou s’embarque avec moi sur un fragile esquif. » La citation est pour Ramsay des plus significatives. « Oui, Messieurs, s’exclame-t-il. Les fameuses fêtes de Cérès à Eleusis dont parle Horace aussi bien que celles d’Isis en Égypte, de Minerve à Athènes, d’Uranie chez les Phéniciens, et de Diane en Scythie avaient quelque rapport à nos solennités. » Ramsay inscrit donc le secret Maçonnique dans la droite lignée des rites à Mystères de l’Antiquité. Cela explique d’ailleurs pour lui le fait que la Maçonnerie soit exclusivement une affaire d’hommes. D’après le discours de 1737, les cultes à Mystères auraient fini par dégénérer peu à peu, après l’admission des femmes en leur sein. La présence des deux sexes ensemble dans les mêmes rites aurait, fatalement, abouti à ce que les rites initiaux soient oubliés au profit de l’attrait des corps, et qu’excès et débauches prennent le dessus. C’est, pour Ramsay, la raison qui exclut les femmes de la Maçonnerie.
Mais il y a plus important encore dans cette filiation avec les cultes à Mystères antiques. Ramsay explique que ceux-là sont les héritiers de la religion antédiluvienne, ce que l’ésotérisme appellera la Tradition Primordiale. Des cultes à Mystères antiques, Ramsay déclare en effet : « On y célébrait les mystères où se trouvaient plusieurs vestiges de l’ancienne religion de Noé et des patriarches… »
Cette idée de la religion antédiluvienne est centrale chez Ramsay. Elle l’accompagnera jusqu’à ses derniers jours. Dans ses Principes philosophiques de la religion naturelle et révélée , conséquent et ultime ouvrage, publié de façon posthume pour la première fois à Glasgow en 1749, on le voit encore affirmer que « le christianisme est aussi ancien que la création », et que l’on retrouve des survivances de la religion première dans différentes traditions à travers les civilisations. « […] les vestiges des plus sublimes vérités se trouvent chez les sages de toutes les nations, de tous les temps et de toutes les religions, tant sacrées que profanes, et ces vestiges sont une émanation de la tradition antédiluvienne et noachique, plus ou moins voilés ou dégénérés ». 3
C’est cette conception qui détermine la grande aspiration de Ramsay : concevoir la Franc-Maçonnerie, émanation de la religion primitive, comme une supra-religion apte à rassembler les membres de différents courants religieux (les diverses églises chrétiennes, comme les religions non chrétiennes). Or cet universalisme, qui reconnaît indifféremment toutes les religions particulières susceptibles d’être rassemblées dans la grande religion universelle incarnée par la Maçonnerie, allait précisément assez vite devenir un des points de friction avec l’Église Catholique. Cela, en dépit des visites que Ramsay fit au Pape pour lui révéler « la vraie religion ». 4
1 . RAMSAY M., Les Voyages de Cyrus, avec un discours sur la Mythologie , Pierre & Mortier, Amsterdam, 1728.
2 . LABBÉ François, «  Les Voyages de Cyrus du Chevalier Ramsay  : aux sources de la Franc-Maçonnerie », 2016. Article électronique disponible sur www.editions-harmattan.fr .
3 . CHEVALIER Pierre, Histoire de la Franc-Maçonnerie francaise tome I. La Maçonnerie : École de l’Égalité (1725-1799) , coll. Les Grandes Études Historiques, Fayard, Paris, 1974, p. 80.
4 .  Ibid. , p. 81.
9.
«  L A FEMME N’ÉTAIT POINT ENCORE FORMÉE LORSQUE CELA SE PASSA. »

Alors que le pape s’inquiète du danger dogmatique que l’Ordre commence à représenter pour l’Église, plus que jamais le public profane se passionne pour la question maçonnique. Les révélations obtenues par La Carton en 1737 n’avaient que momentanément calmé les esprits. Ceux-là sentent bien qu’il y a « autre chose » que ce qui a pu être dit. La curiosité, plus que l’inquiétude, les ronge. C’est en tout cas sous son signe que se place Gabriel-Louis Pérau (1700-1767), auteur supposé d’un ouvrage au titre évocateur, Les Francs-Maçons trahis . Dès les premières lignes de son livre, et afin de justifier sa démarche, il fait en effet de la curiosité un des instincts fondamentaux de l’être humain. « Qui dit un homme, dit un animal curieux ; témoins nos premiers Parents ; témoins nous-mêmes, tous tant que nous sommes ». 1 Ce n’est pas autre chose qui le poussa à pénétrer, pour ensuite les exposer (et c’est là que réside la trahison éponyme), les « Mystères du très mystérieux, très ancien, & très vénérable Ordre des Francs-Maçons ». 2 Une révélation publique parmi tant d’autres. Depuis 1737, année après année, les publications se sont multipliées : La Réception des Francs-Maçons et La Réception mystérieuse des Francs-Maçons , en 1738 ; Le Catéchisme des Francs-Maçons , en 1740 ; L’Almanach des cocus , en 1741 ; Le Secret des Francs-Maçons , en 1742 ; Le Sceau rompu , en 1745 Tous ces ouvrages entendent révéler les secrets des Francs-Maçons !
Parmi cette masse de livres, l’un se distingue. Il a pour titre Le Parfait maçon ou les véritables secrets des quatre grades d’apprentis, compagnons, maîtres ordinaires et écossais de la Franc-Maçonnerie 3 et est publié en 1744.
Au premier abord, il ne pourrait passer que pour un énième témoin de la fébrilité littéraire que suscite alors le sujet. L’auteur, pour mieux vendre son livre, affirme être le premier à révéler les vrais secrets de la Maçonnerie. Dès ses premiers mots, sa plume évoque la profusion de fausses révélations sur le secret Maçonnique qui l’a précédé. « Corèbe aurait plus tôt compté les flots de la mer que je ne parviendrais à citer toutes les espèces de mensonges qui se débitent depuis plusieurs années sur la confrérie des francs-maçons : voilà déjà cinq ou six volumes qui paraissent ; leurs auteurs les ont écrits en fourbes ou en ignorants. Le public les achète en aveugle et les lit en dupe. Jusqu’à quand se laissera-t-il dévorer par ces rats affamés qui fondent leur subsistance sur sa crédulit » ? 4
Pour justifier sa prétention à décrire pour la première fois le secret Maçonnique, l’auteur expose alors la façon dont il est entré en possession de ces véritables secrets. Histoire romanesque, sans doute fictive, mais qui incarne bien l’atmosphère qui règne alors autour de l’Ordre. Cette fébrilité qui laisse penser qu’en certaines occasions, avec un peu d’habileté et de ruse, il peut être permis d’en pénétrer les secrets arcanes. On y retrouve un des leitmotive des textes de cette époque : quiconque pourrait acquérir le langage secret des Maçons devient capable de les duper.
Comme dans d’autres ouvrages, avant l’exposé du secret il y a donc le « roman » de la découverte du secret. Cette dernière est cette fois liée au frère du narrateur, désigné sous le pseudonyme de Lisidor pour en protéger l’identité. Alors qu’il séjourne à Paris, Lisidor est initié à la Maçonnerie par un ami à lui, Clitandre. Dans la même soirée, il passe les grades d’Apprenti, de Compagnon et de Maître. Puis il se rend chez les Maçons anglais, en Prusse et revient à Paris. À quelque temps de ça, il meurt et son frère se voit hériter de tous ses biens, parmi lesquels ses éléments maçonniques. Dans un coffre, au milieu d’objets étranges pour lui (compas et équerre, tableaux de Loge et tabliers entre autres), le narrateur découvre un petit manuscrit.
« Comme je m’occupais à resserrer toutes ces guenilles, non sans faire bien des réflexions sur la folie humaine, ayant vu tomber d’une des toiles un cahier écrit de la main de mon frère, je reconnus avec quelque espèce de plaisir que ce papier devait contenir les secrets des francs-maçons. Oh, l’heureuse découverte me disais-je ! Cet écrit va m’éclaircir sans doute de l’usage des différentes choses que je viens de voir. Souvent les enveloppes les plus simples couvrent de grands mystères. Enfin, ajoutais-je, je saurai dans peu à quoi m’en tenir, et si les francs-maçons sont effectivement des visionnaires ou des gens sensés ». 5
Ayant lu le texte, il se demande si ce dernier n’était pas un « piège », laissé là par les Maçons pour l’induire en erreur. C’est ainsi qu’il décide d’infiltrer l’Ordre, pour s’assurer de la véracité de ce qu’il a lu. Infiltration qu’il accomplit grâce aux formules maçonniques apprises dans l’écrit de son frère…
« Mais une réflexion vint me troubler dans mon examen. Qui m’assurera, disais-je encore, que tout ce récit n’est pas fabuleux ? C’est peut-être un piège que les maçons sont convenus de tendre à la curiosité des profanes, car on assure qu’il leur est défendu de rien écrire de leurs secrets. Je vais me convaincre dans le moment même de ce qui en est. Je profitai pour cela de l’occasion que j’avais de voir M***, fameux banquier et maçon très considéré, pour une lettre de change tirée sur lui à dix jours de vue ; comme il y en avait encore quatre à courir, je n’eus pas lieu de me plaindre du refus qu’il me fit d’abord de l’acquitter avant le temps, mais ne cherchant qu’un prétexte pour lier conversation avec lui, je lui témoignai qu’en avançant mon païement de quatre jours, il rendrait un service signalé à un frère extrêmement pressé d’argent. À ce seul nom de frère, il se répandit sur son front une sérénité qui n’y était point auparavant, nous en vînmes à l’abordage, et comme, grâce aux enseignements que j’avais puisés dans mon écrit, je n’eus aucune peine à me faire connaître pour ce que je n’étais pas, il m’embrasse, me paye ma lettre de change, et y joint la galanterie de m’inviter à une loge qu’il devait tenir le surlendemain. Ce fut là que j’eus lieu de me convaincre tout à fait de la vérité du manuscrit… » 6
Ainsi commence la révélation…
À travers le texte, sont décrits les rituels du premier, second et troisième grade mais est aussi mentionnée l’existence de hauts grades supérieurs à la Maîtrise, dont le premier – l’Écossais – est décrit. Sur ce point, comme par certains aspects des descriptions rituelles, Le Parfait Maçon est atypique dans les livres « à révélations » de l’époque. C’est là qu’il devient intéressant. Son origine, son but ont posé questions. On admet assez généralement aujourd’hui qu’il est le fait d’un Maçon qui s’adresse autant aux Profanes, qu’il cherche à rassurer sur les buts de la Maçonnerie, qu’aux Maçons, qu’il met en garde contre le laxisme du recrutement, et l’ignorance des Frères. Ainsi l’ouvrage se termine-t-il par une conclusion exhortant la Maçonnerie à fonder des loges plus sélectives dans leur recrutement…
Le Parfait maçon ou les véritables secrets des quatre grades d’apprentis, compagnons, maîtres ordinaires et écossais de la Franc-Maçonnerie est donc loin d’être un simple texte distractif. C’est un écrit maçonnique destiné à orienter la Maçonnerie française dans une direction. Ce faisant, le secret Maçonnique va acquérir plus d’épaisseur aux yeux du public profane, amené à découvrir quelques parcelles des lumières métaphysiques de l’Ordre. Celui-ci peut commencer à se draper dans d’autres mystères que ceux des réunions secrètes et des signes de reconnaissance qui avaient jusque-là aiguisé la curiosité du public. Le monde profane commence à entrevoir que la Maçonnerie plonge ses racines en de profonds abîmes, dans les ténèbres desquelles l’œil croit distinguer le reflet insaisissable des premières heures de l’humanité.
Car on retrouve dans Le Parfait Maçon la mention des origines antédiluviennes de la Maçonnerie. Lors de l’initiation maçonnique au grade d’Apprenti, Adam est défini comme le premier Maçon, enseigné par Dieu lui-même. « Suivant le manuscrit en question, que son auteur suppose avoir été extrait sur les archives même de la société maçonnique, la première loge a été tenue par le Grand Architecte de l’Univers en présence d’Adam dans le paradis terrestre ; il s’agissait d’y instruire l’homme de l’excellence de son espèce, des différents secrets de la nature, de l’usage qu’il devait en faire ; et comme la prescience de Dieu embrasse toutes les choses futures, cet être suprême qui voyait dès lors la chute prochaine d’Adam, voulut bien lui donner d’avance les premières leçons de l’architecture, dont lui et ses descendants devaient retirer une si grande utilité dans l’état malheureux où les précipita sa désobéissance. Adam profita si bien des instructions de son créateur, que les francs-maçons assurent qu’il en composa un livre où l’art des bâtiments était parfaitement expliqué. Or la femme n’était point encore formée lorsque cela se passa entre Dieu et Adam, et c’est la première raison qu’allèguent les francs-maçons pour se justifier sur l’exclusion que leur ordre donne si incivilement au sexe. »
Cette dimension antédiluvienne de la Maçonnerie se retrouve davantage précisée encore au grade de Compagnon. Est alors donné à l’initié le sens des deux colonnes Maçonniques. Elles sont les colonnes d’Énoch, sur lesquelles celui-ci grava le savoir antédiluvien avant que n’arrive le châtiment divin…
1 .  L’Ordre des Francs-Maçons trahi, et Le Secret des Mopses révélés , À Amsterdam, 1765, p. I.
2 .  Ibid. , p. IV.
3 .  Le Parfait Maçon. Les débuts de la maçonnerie Française (1736-1748). Textes réunis et commentés par Johel Coutura , coll. Lire le Dix-huitième siècle, Publication de l’Université de Saint-Étienne, Saint-Étienne, 1994.
4 .  Le Parfait maçon ou les véritables secrets des quatre grades d’apprentis, compagnons, maîtres ordinaires et écossais de la Franc-Maçonnerie , imprimé cette année [1743], p. 3.
5 .  Ibid. , pp. 33-34.
6 .  Ibid. , pp. 34-36.
10.
L E  S ECRET DES DEUX COLONNES

En se plongeant dans les pages du Parfait maçon ou les véritables secrets des quatre grades d’apprentis, compagnons, maîtres ordinaires et écossais de la Franc-Maçonnerie , le lecteur de 1744 découvre des secrets qui étaient réservés aux seuls initiés. L’œil extasié par les caractères d’imprimerie, qui, comme des formules incantatoires lui font pénétrer les murs hermétiques des Loges, il pose le regard sur une part des secrets de l’Ordre. Ce qu’il lit l’arrache au monde profane pour lui faire toucher autre chose.
« Mais le maçon le plus renommé de tous, fut Enoch, fils de Jared, qui mérita par sa vertu d’être transporté hors du commerce des hommes, et réintégré dans le Paradis Terrestre. L’esprit de prophétie dont il était doué lui ayant fait connaître que la colère de Dieu ne tarderait pas à se manifester par un déluge universel, la crainte qu’il eut que les sciences ne se perdissent, le porta à élever deux grandes colonnes, où il grava les principes et les règles des différents arts, et principalement de l’architecture. Il fit l’une de pierre et l’autre de brique, afin que s’il arrivait que les eaux ruinassent celle-ci, la colonne de pierre demeurât pour conserver à la postérité la mémoire de ce qu’il y avait écrit. Sa prévoyance réussit, car on assure que cette colonne de pierre était encore sur pied en Syrie du temps de l’empereur Vespasien. Voilà tout ce que l’école des frères apprend aux compagnons du progrès que fit la science des maçons pendant ce premier âge du monde ». 1
La tradition des colonnes d’Enoch mentionnée par l’auteur du Parfait Maçon remonte aux Old Charges (« Vieux Devoirs ») – ces textes fondateurs de la Maçonnerie que j’ai évoqués en introduction. En 1430, le Manuscrit Cooke évoque comment Sem, Cham et Japhet, tous trois fils de Noé, voulant sauver du Déluge annoncé les sciences qu’ils avaient inventées, les inscrivirent sur deux piliers. « […] l’un de marbre qui ne brûlerait pas, l’autre de Lacerus [brique] qui ne coulerait pas. » 2 On retrouve les mêmes affirmations dans un autre texte fondateur, le Manuscrit Grand Lodge n o 1 , daté de 1583, qui mentionne la redécouverte des colonnes par Hermès (présenté comme un descendant de Noé). En 1687, le Manuscrit William Watson , autre texte faisant partie des Old Charges , reprend lui aussi ces éléments, qui figurent également dans le Manuscrit Dumfries n o 4 (1710). Dans ce rite, à la question « Où retrouva-t-on le noble art lorsqu’il fut perdu ? », l’initié répond : « On le retrouve dans deux colonnes de pierre : la première ne pouvait pas couler, l’autre ne pouvait pas brûler. » 3 Les Constitutions d’Anderson reprendront tout cela.
Lorsqu’elles apparaissent dans les Old Charges , ces affirmations ne sont pas le propre des textes « maçonniques. » Elles étaient en fait relativement répandues à ce moment et faisaient, d’une certaine façon, partie de l’Histoire universelle. En 1562, Maurice Scève en fait mention au troisième livre de son Microcosme , poème dans lequel il retranscrit l’Histoire de l’humanité depuis la Création : « Marbre & brique enseignans les sciences gardées / Par leur provident Seth aux sauvés retardées : / Inventions, & arts, mesmement libéraux, / Et révolutions des signes sydéraux. » 4 En 1364, le Polychronicon , une vaste Histoire universelle synthétisant diverses chroniques dans un esprit encyclopédique, évoquait aussi les deux colonnes antédiluviennes. Et précisait : « […]un grand clerc, du nom de Pictagoras [Pythagore], trouva l’un et Hermès, le philosophe, trouva l’autre. Et ils se mirent à enseigner les sciences qu’ils y trouvèrent inscrites. » 5 Ces affirmations, toutes ces Histoires universelles les tirent des textes antiques. Dans ses Antiquités Judaïques , l’historien judéen Flavius Josèphe (37/38 – vers 100) affirme que les descendants de Seth « avaient appris d’Adam que le monde périrait par l’eau et par le feu » et que « la crainte qu’ils eurent que cette science ne se perdit auparavant que les hommes en fussent instruits les porta à bâtir deux colonnes, l’une de brique et l’autre de pierre, sur lesquelles ils gravèrent les connaissances qu’ils avaient acquises afin que, s’il arrivait qu’un déluge ruinât la colonne de brique, celle de pierre demeurât pour conserver à la postérité la mémoire de ce qu’ils y avaient écrit. » 6
Avec le Temps, ces traditions noachiques évoquant la préservation d’un savoir antédiluvien vont toutefois disparaître des livres d’Histoire. Rousseau (1712-1778) y fait encore une allusion confuse dans son Émile, ou de l’Éducation (1762), pour dénigrer le savoir écrit : « Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. On dit qu’Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences, pour mettre ses découvertes à l’abri d’un déluge. S’il les eût bien imprimées dans la tête des hommes, elles s’y seraient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus sûrement les connaissances humaines ». 7  mais au XVIII e  siècle, de façon globale, le milieu académique et le monde profane abandonnent la conception historique des traditions noachiques. Dès lors, cet héritage antédiluvien n’est plus une réalité que pour une certaine Maçonnerie – qui va affirmer avec force qu’il s’agit de l’origine de sa Tradition. En 1745, dans l’ « Histoire abrégée de la maçonnerie » intégrée à son Testament , le chevalier de Graaf, affirme ainsi : « Quelques-uns de nos écrivains placent l’époque de la maçonnerie sous Salomon et attribuent cet établissement à Hiram […] mais c’est à la construction de l’Arche de Noé qu’il faut constamment remonter ». 8
L’attachement d’une partie de la Franc-Maçonnerie à la tradition des colonnes antédiluviennes ne pouvait que renforcer la suspicion de l’Église à l’égard de l’Ordre. Si la référence est en apparence religieuse, elle n’est pas biblique. Les colonnes antédiluviennes ne sont pas mentionnées par la Bible mais par les historiens Antiques et les traditions hermétiques de l’Antiquité ! Apparus en Égypte durant la période hellénistique, les fameux Hermetica  – textes relatifs à Hermès Trismégiste dont plusieurs sont regroupés dans le Corpus Hermeticum  – mentionnent à plusieurs reprises la découverte de stèles ou de pierres gravées contenant un savoir perdu. Bolos de Mendès ( II e  siècle av. J.-C.), un des précurseurs de l’alchimie gréco-égyptienne, décrit ainsi la découverte de livres cachés dans une colonne. 9
Le lien entre l’alchimie et le savoir antédiluvien est au cœur de toutes ces traditions. Selon plusieurs d’entre elles, c’est en effet un savoir magique « maudit » qui aurait été inscrit sur une des colonnes. Au IV e  siècle, en Égypte, circule dans les milieux monastiques un récit, fort ancien déjà, affirmant que Cham, le « mauvais fils de Noé », aurait été enseigné par des démons et que ce sont ces connaissances magiques qui auraient été gravées sur les colonnes. 10 Les Constitutions d’Anderson elles-mêmes feront état de ce lien entre savoir antédiluvien et magie, affirmant que les sciences des fils de Noé, « tous maçons authentiques », « furent conservées en Assyrie par le soin des mages ou chaldéens ». 11
Dès lors, la Maçonnerie pouvait inquiéter l’Église pour deux raisons. Pour son universalisme religieux, d’abord, qui faisait s’effondrer les barrières entre les religions. C’est pour cette raison qu’Anderson avait mis en avant le noachisme. En se référant à une religion d’avant toutes les religions, il permettait à toutes les confessions de se retrouver dans la Maçonnerie. « La Maçonnerie existait dans toutes les nations, même de religions diverses » 12 affirment ainsi les Constitutions d’Anderson de 1738. Le danger était bien réel pour l’Église, menacée, comme je l’ai déjà évoqué, dans son hégémonie sur les consciences. Ce n’est pas un hasard si c’est l’année même où sont publiées les Constitutions que Clément XII fulmine la bulle antimaçonnique In Eminenti Apostolatus Specula . Mais les traditions se référant à une science antédiluvienne présentaient aussi un autre « danger » pour l’Église. En liant la Maçonnerie avec les courants « magiques » qu’avait depuis toujours combattus l’Église, elles faisaient de Rome et de l’Ordre les manifestations de deux forces antagonistes en guerre depuis les origines du monde.
Terrifiée, l’Église allait donc se lancer dans une véritable guerre contre les Maçons à travers l’Europe chrétienne. Une guerre à laquelle se déroba le clergé français pour des raisons propres au pays…
1 .  Ibid. , pp. 59-60.
2 . Cité in JARDIN Dominique, Le Temple ésotérique des Francs-Maçons. Histoire et symbole , Jean-Cyrille Godefroy, Paris, 2015, p. 110.
3 . JARDIN Dominique, La tradition des Francs-Maçons. Histoire et transmission initiatique , Dervy, Paris, 2015, p. 280.
4 . SCÈVE Maurice, Microcosme , Ian de Tournes, Lyon, 1562, p. 70.
5 . Cité in JARDIN Dominique, Le Temple ésotérique des Francs-Maçons. Histoire et symbole , Jean-Cyrille Godefroy, Paris, 2015, p. 110.
6 . Cité in Ibid., p. 111.
7 . ROUSSEAU J. -J., Émile, ou de l’Éducation, tome second , Chez l’Éditeur des Œuvres de Madame la Contesse de Genlis, Paris, 1820, p. 62.
8 . JARDIN Dominique, La tradition des Francs-Maçons. Histoire et transmission initiatique , Dervy, Paris, 2015, p. 279.
9 . Voir JARDIN Dominique, Le Temple ésotérique des Francs-Maçons. Histoire et symbole , Jean-Cyrille Godefroy, Paris, 2015, pp. 112-113.
10 .  Ibid. , p. 113.
11 .  Ibid. , p. 114.
12 . Cité in JARDIN Dominique, La tradition des Francs-Maçons. Histoire et transmission initiatique , Dervy, Paris, 2015, p. 283.
11.
P RÊTRES ET  F RANCS- M AÇONS  !

À Venise, à Florence, en Espagne et au Portugal, In Eminenti Apostolatus Specula suscite une vague de persécutions contre les Francs-Maçons orchestrée par l’Inquisition. 1 L’Église s’est remise à nourrir la bête monstrueuse façonnée de ses mains haineuses pour traquer et anéantir tout ce qui pouvait nuire à sa suprématie.
En France, la situation est bien différente. La bulle papale de 1738 n’a pas été reçue par le Parlement de Paris. En l’enregistrant, il lui aurait donné un caractère exécutoire. La décision de Rome reste donc sans conséquence. Mais l’ignorance des injonctions papales n’est pas que légale. Elle est, aussi, spirituelle.
Il y a bien quelques ecclésiastiques qui montent en chaire contre les Francs-Maçons. C’est le cas de Monseigneur Belsunce à marseille en 1742. Dès le 28 septembre 1737, il notait à l’intention de l’intendant de police : « Je ne sais, Monsieur, ce que sont les Francmaçons, mais je sais que ces sociétés sont pernicieuses à la religion et à l’État »… 2
Il y a bien quelques fidèles qui considèrent avec suspicion la Maçonnerie. Ainsi dans le Strasbourg des années 1750. Peu avant leur mariage, la fiancée d’un certain Metzger découvre l’appartenance de ce dernier à la Franc-Maçonnerie. Sa conscience religieuse est heurtée par cet engagement, si bien que la jeune fille exige de son promis qu’il quitte la Maçonnerie s’il veut l’épouser. Le fiancé renonça à… la Maçonnerie !
Mais, en France, ce type d’opposition religieuse à la Franc-Maçonnerie reste isolé et marginal. Ne fait l’objet que d’anecdotes. Il n’y a pas de guerre farouche entre l’Ordre et l’Église. Il y a même souvent mariage. En dépit des bulles du Vatican, nombre des membres du clergé continuent à se faire initier et ce, jusqu’à la Révolution. Durant toute cette période, à Paris, certains des prêtres les plus en vue dans la haute société sont aussi les Maçons les plus distingués de l’époque. Ainsi de l’abbé Guy de Champeaux. 3 Entre 1785 et 1789, l’abbaye de Clairvaux compta même en son sein une loge maçonnique : la Loge de la Vertu ! Pour sa création, les religieux avaient demandé l’aide de L’Union de la Solidarité de Troyes. 4
Ce ralliement des prêtres à la Maçonnerie est cohérent avec le visage qu’a alors l’Ordre en France. Au milieu du XVIII e  siècle, la Maçonnerie française s’affranchit de sa liberté dogmatique originelle et se rapproche de l’orthodoxie catholique. Telle que définie par les Constitutions d’Anderson, la Maçonnerie se rattachait « à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord… », c’est-à-dire un déisme adogmatique fort dans l’esprit du Temps, partagé par Voltaire et Montesquieu pour ne citer qu’eux. Reprenant les Constitutions , l’ Almanach des Francs-Maçons de 1751, qui évoque les obligations des Frères, affirme que si « Dans les anciens temps les maçons étaient obligés de professer la religion de leur pays » rien ne les oblige plus qu’ « à suivre les principes sur lesquels tous les hommes sensés sont d’accord », de sorte à ce qu’ils puissent être laissés à leurs « opinions particulières ». Mais sous l’égide du comte de Clermont, Grand-Maître des Francs-Maçons de France à partir de 1743, sont, en 1755, publiés des statuts dont certains articles marquent le retour de la Maçonnerie dans la lignée d’une orthodoxie catholique. Le premier stipule ainsi : « Dieu étant notre chef, nous l’invoquerons sans cesse pour demander son assistance et nous ne profanerons jamais son Saint Nom… » Peut-être plus significatif encore, le onzième n’autorise à entrer en Maçonnerie « que des gens de naissance honnête, de bonne vie et mœurs, craignant Dieu et ayant le Baptême… » Il faut donc être catholique pour être Maçon !
Il n’en demeure pas moins que pour Rome la Maçonnerie est sacrilège. Dès lors, comment comprendre l’indépendance des catholiques français, prêtres ou fidèles, à l’égard des bulles papales condamnant l’Ordre ? Car d’autres bulles suivront In Eminenti Apostolatus Specula . Le 18 mai 1751, Benoît XIV (1675-1758) fulmine Providas romanorum , qui confirme la précédente condamnation, interdit à tout chrétien catholique la fréquentation des Francs-Maçons et ordonne aux hommes d’Église de punir les Maçons en usant de l’Inquisition.
Les transgressions commises par le clergé français ne peuvent s’expliquer qu’au regard de sa situation à cet instant précis. Si les injonctions papales antimaçonniques n’ont pas cours en France, c’est parce que le clergé y est alors majoritairement gagné au gallicanisme, dont Bossuet (1627-1704) fut un des plus ardents représentants. En 1682, la Déclaration des Quatre articles, adoptée par l’Assemblée extraordinaire du clergé de France convoquée par Louis XIV, avait défini les libertés de l’Église gallicane à l’égard de Rome.
Le développement de la Maçonnerie au sein même du clergé français, qu’il fût régulier ou séculier, est lié à cette prise d’indépendance de l’Église de France à l’égard du Pape. Indépendance qui disparaîtra progressivement au XIX e  siècle. Au cours de celui-ci, le catholicisme français va à nouveau se romaniser, notamment sous l’impulsion de Lamennais (1782-1854). Le diable – étymologiquement « celui qui divise » – pourra alors accomplir son œuvre sur le sol de France.
Avant ces âges sombres, la France est pour l’Ordre une sorte de terre d’élection. Non seulement l’Église n’y poursuit pas la Franc-Maçonnerie, mais l’État va avoir à son égard une attitude singulièrement complaisante. Dans sa volonté de traquer les Francs-Maçons, le Cardinal de Fleury se serait en effet heurté à l’omniprésence des Maçons parmi les grands de la Cour. Et peut-être à Louis XV lui-même !
1 . DACHEZ Roger, Histoire de la Franc-Maçonnerie française , coll. Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, Paris, 2015, p. 54.
2 . Cité in « Les débuts de la Franc-Maçonnerie à marseille » [publication numérique http://hautsgrades.over-blog.com/article-les-debuts-de-la-franc-ma-onnerie-a-marseille-103271071.html ]
3 . FAUCHER Jean-André, RICKER Achille, Histoire de la Franc-Maçonnerie en France , Nouvelles Éditions Latines, Paris, 1967, p. 166.
4 .  Ibid. , p. 165.
12.
C OMMENT Louis  XV AURAIT PU ÊTRE G RAND M AÎTRE DES  F RANCS- M AÇONS DE  F RANCE .

Le 2 août 1737, Ramsay écrit à un certain Carte. Jacobite, ce dernier a séjourné en France plusieurs années durant sous le nom de Philipps. En 1737, il a regagné l’Angleterre, d’où il communique régulièrement avec les jacobites restés sur le Continent. Dans sa lettre, Ramsay évoque les mesures prises par le cardinal de Fleury contre les assemblées maçonniques. Et affirme, à ce sujet : « Si le Cardinal avait attendu un mois de plus, j’aurais eu le mérite de haranguer le roi de France, en qualité de chef de la fraternité et d’avoir initié Sa Majesté à nos mystères sacrés. » 1
Si l’on en croit cette lettre, il avait donc été prévu non seulement que Louis XV soit initié par Ramsay, mais qu’en outre il soit institué Grand Maître des Francs-Maçons de France ! Le propos sème dans l’esprit une forme de trouble. S’agit-il d’une affirmation chimérique ? D’une affabulation de Ramsay dont la plume aurait plongé dans l’encre de ses secrètes rêveries ? Rien ne permet de le penser. Tout au contraire, la trame évoquée semble des plus plausibles lorsqu’on la confronte à ce que l’on peut savoir par ailleurs du lien entre Louis XV et l’Ordre. C’est-à-dire peu, et pourtant beaucoup.
Le jeune monarque est en effet littéralement entouré de Francs-Maçons ! Le duc de Richelieu, le comte de Noailles, M. de Coigny, le maréchal de Saxe, le prince de Tingry, sont tous Maçons. L’entourage de Madame de Pompadour, dont l’influence sur le roi est effective à partir de 1745, comporte également de nombreux Frères. Bontemps, valet de chambre du roi, devient Maçon au début de l’année 1737 dans la loge de Coustos-Villeroy. Même chose pour son précepteur, le duc de Villeroy (1644-1730).
Et puis il y a les écrits de l’abbé de la Garde. Ce dernier côtoie la Cour de près. Or, en décembre 1739, il fait mention d’une « Loge du Roi » ! De quoi s’agit-il ? Il ne le précise pas… De cette Loge, ne reste donc que le nom. Un nom qui laisse tout imaginer, mais ne donne lieu à aucune certitude. Le mystère reste donc entier à son sujet. La seule chose qui est à peu près certaine, c’est que cette loge devait être spécifiquement composée de Seigneurs de la Cour. Le Roi en connaissait-il l’existence ? Y était-il introduit ? Dès lors que l’esprit formule ces deux questions, une brume insondable se lève…
Plusieurs éléments tendent toutefois à prouver que, si Louis XV ne fut pas initié par Ramsay, il le fut, quelques années après, par Villeroy. La plus importante de ces pièces à conviction est un discours prononcé le 1 er  septembre 1788, lors de la création de la Loge Saint-Vincent à Saint-Flour dans le Cantal. 2 À cette occasion, le comte d’Antil retrace l’Histoire de la Maçonnerie. Or le voilà qui affirme : « Le comte de Clermont reçut le duc de Villeroi, le fils du gouverneur et l’amy de Louis XV qui initia ce prince à nos mistères ainsi que son favori Bontemps avec lequel ce Roy, si amy de l’humanité, tenait assez souvent loge dans ses appartements. » Ainsi donc, la Loge du Roi – discrète car problématique – pourrait bien avoir été tenue par Louis XV lui-même dans ses appartements !
L’existence de cette Loge du Roi centrée autour de Louis XV ne serait au demeurant pas étonnante. Le monarque s’intéresse aux sciences hermétiques, comme le montrent ses rapports avec le comte de Saint-Germain (1715-1784). En outre, il ne compte pas que de simples Francs-Maçons dans son entourage immédiat. De nombreux aristocrates proches de Louis XV sont des dirigeants de la Maçonnerie Française !
Le 24 juin 1738, Louis de Pardaillan de Gondrin (1707-1743), duc d’Antin, accède à la Grande Maîtrise. Son parcours Maçonnique reste trouble, de même que son action de Grand Maître, aucun document n’ayant été conservé à ce sujet. Arrière-petit-fils de Françoise Athénaïs de Rochechouart (1640-1707), plus connue sous le titre de Madame de Montespan, Louis de Pardaillan est un jeune aristocrate très proche de Louis XV.
Des bruits circulèrent, signifiant que Louis XV voyait d’un mauvais œil cette nomination. En janvier 1738, l’abbé Le Camus évoque au Frère Bertin du Rocheret (1693-1762) la rumeur évoquant la nomination prochaine de d’Antin à la Grande Maîtrise. Il consigne : « Le Roy s’est hautement déclaré et signifié sur le bruit qui courait de l’élection d’un nouveau Grand Maître qu’il lui réservoit une Loge… » 3 Par loge, il faudrait entendre cellule à la Bastille. Toutefois, Louis XV ne prit jamais aucune mesure en ce sens. Il a ainsi pu être supposé que c’était Fleury lui-même qui avait orchestré cette rumeur-là. C’est très probable.
Ici se mesure le caractère complexe de la situation de l’Ordre sous le règne de Louis XV. Le représentant suprême de la Maçonnerie en France est un proche du Roi. Le Roi lui-même est à n’en pas douter un membre de la Fraternité. Mais, pour des raisons politiques, il est obligé de jouer le jeu de Fleury – que le développement des loges continue d’inquiéter. Aux périodes d’accalmie, succèdent ainsi des phases de répressions policières en direction de certaines assemblées maçonniques. Fin avril 1740, l’arrestation de sept Francs-Maçons fait grand bruit. Les nouvellistes évoquent les ordres directs de Louis XV. Le comte de mailly, aurait ainsi reçu du Roi plusieurs avertissements, avant que le monarque n’ordonne son arrestation… Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? La réponse à cette question réside dans l’élucidation d’une autre interrogation : qui tient vraiment les plumes de ces « nouvelles à la main » et oriente leurs propos ? Ces réponses se sont perdues dans les méandres d’une inaccessible Histoire.
1 . CHEVALIER Pierre, Les Ducs sous l’Acacia, ou Les premiers pas de la Franc-Maçonnerie française. 1725-1743 , Slatkine, Genève, 1994, p. 153.
2 . LE BIHAN Alain, Loges et Chapitre de la Grande Loge et du Grand Orient de France (2 e moitié du XVIII e  siècle) , Bibliothèque Nationale, Paris, 1967, p. 211.
3 . BN, ms. fr. 15176, f° 34. Cité in LIGOU Daniel (sous la dir. de), Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie , Quadrige/Presses Universitaires de France, Paris, 2012, p. 61.
13.
A RISTOCRATES CONTRE BOURGEOIS

Le 11 décembre 1743, après la mort du duc d’Antin, la Grande Loge se rassemble pour élire un nouveau Grand Maître : ce sera Louis de Bourbon Condé, comte de Clermont (1709-1771). Un prince de sang régnera donc sur la Maçonnerie française. Pourtant, loin de marquer une accalmie dans l’Histoire de l’Ordre, la nomination du comte de Clermont va y créer de nouveaux remous.
Aristocrate, le comte de Clermont développe une vision aristocratique de la Franc-Maçonnerie. Les gazettes de l’époque le placent ainsi à l’origine d’une forme d’épuration des loges. Les Frères de la moyenne et petite bourgeoisie, ainsi que des basses classes sociales, lui sont suspects. Il va, pour asseoir son pouvoir, entamer une véritable lutte contre les Maçons de basse extraction. Pour ce faire, plusieurs actions de police orchestrées par ses soins sont dirigées contre les loges où ils se regroupent. Un nouveau vent de tourments se lève, insufflé par le Grand Maître de l’Ordre lui-même.
L’année 1744 est marquée par plusieurs perquisitions. La première ne fait pas grand bruit dans l’opinion publique : le 1 er  mars 1744, le commissaire Rochebrune fait irruption dans une maison de la rue Lourcine. Il surprend et fait arrêter quatre hommes, sur lesquels sont découverts des documents prouvant leur appartenance à la Franc-Maçonnerie. Respectivement marchand lapidaire, vendeurs de volailles et jardinier, tous quatre sont de petite extraction. Après quelques jours de prison et des interrogatoires, ils sont relâchés.
Une autre affaire de ce type fera plus de bruit. Le 24 mai 1744, le commissaire Aubert fait irruption chez le traiteur Ozouf. Trente hommes et six femmes sont présents. La tension monte, les convives menacent de se battre, les soldats accompagnant le commissaire brandissent leurs baïonnettes. Aubert ne trouve pas d’ustensiles maçonniques mais note que toutes les fenêtres étaient obstruées par des tapisseries. Pour les nouvellistes, il ne fait pas de doute que l’assemblée est « frey-maçons. » Des identités sont relevées. C’est ce qui va donner toute son ampleur à cette perquisition. Parmi les femmes, se trouvent en effet deux comédiennes. Toutes deux sont célèbres. Il s’agit de Mlle Darimon et Mlle Gaussin, de son véritable nom Jeanne-Catherine Gaussem (1711-1767). Celle en qui Diderot voyait « la beauté personnifiée ». 1 Celle qui inspirait – par la magie de ses charmes – une admiration amoureuse tout aussi palpable à Voltaire. C’est sous cet envoûtement qu’il lui confia le rôle de Zaïre, et pour saluer cette incarnation, lui déclara : « Heureux cent fois le mortel amoureux / Qui, tous les jours, peut te voir et t’entendre ; / Que tu reçois avec un souris tendre, / Qui voit son sort écrit dans tes beaux yeux ; / Qui, pénétré de leur feu qu’il adore, / À tes genoux oubliant l’univers, / Parle d’amour, et t’en reparle encore ! / Et malheureux qui n’en parle qu’en vers ! »
Il y a quelque chose de romanesque dans la période qui vient de s’ouvrir pour la Franc-Maçonnerie française. Alors que les Maçons se drapent à nouveau dans la clandestinité, traque, espionnage, infiltration, ruse deviennent les maîtres mots du lieutenant général de police Claude-Henry Feydeau de Marville (1705-1787). Celui-ci place ses agents en infiltration dans les loges et leur donne une mission bien précise : obtenir les mots de passe permettant d’y pénétrer. Le 8 juin 1745, ayant obtenu un de ces jeux de questions-réponses qui servent aux Frères à se reconnaître entre eux, il envoie le commissaire Delavergée à l’hôtel de Soissons. L’intervention permet au commissaire de faire un rapport détaillé sur les Maçons présents, ainsi que sur tout l’appareil rituélique : tabliers, tapis couverts de symboles maçonniques, ou encore livres.
Les Maçons sont indignés. Un goût amer reste au fond de leur gorge. L’aigreur du sentiment d’avoir été trahi par un de ceux qu’ils croyaient être des leurs. C’est de la colère. Une vraie et pure colère. L’agent de police infiltré, un certain Vierrey, est physiquement menacé. Il est pris à parti par des Maçons à la Comédie-Italienne. Sa mésaventure représente bien le climat qui règne alors. Un climat de suspicion, de doute et de danger.
C’est contre l’hydre de Lerne que se battent les Frères. Une hydre d’autant plus monstrueuse qu’elle est sans visage. Un agent infiltré démasqué, un autre prend sa place. Une nouvelle perquisition a lieu, rue des Martyrs à Montmartre. Aucune condamnation ne s’ensuit : la réunion a lieu chez un particulier, non dans une auberge. Condamner l’hôte de la Loge, un certain Pique, huissier, est problématique. C’est ouvrir la voie vers de pareilles mesures contre la haute aristocratie tenant Loges en ses domaines.
Les enquêtes de police se poursuivent néanmoins bon gré mal gré. Pour se préserver des perquisitions, certaines loges bourgeoises n’hésitent pas à avoir recours à des chiens qui montent la garde contre la « foutue police » pour reprendre l’expression d’un de ces Maçons de l’ombre. 2
Les rapports rédigés par les agents de police sont aujourd’hui de précieux éléments pour approcher la réalité de ces assemblées clandestines, et dresser un tableau de leurs membres. Outre la petite bourgeoisie, on y croise des artistes. Aux comédiennes Darimon et Gaussin déjà évoquées, on peut ajouter Baculard d’Arnaud (1718-1805).
Baculard d’Arnaud, un nom aujourd’hui tombé dans les limbes de l’oubli. Un nom qui eut pourtant ses heures de gloire. Très tôt remarqué par Voltaire, il devient son protégé, le philosophe allant jusqu’à le soutenir financièrement. Son œuvre, conséquente, se nourrit du tourment que révèle le Romantisme naissant. Il puise dans ses veines sombres et gothiques. Dans la beauté de l’obscur. C’est ce « sombre » qu’il revendique, qui motivera, notamment, l’écriture de son drame en trois actes Les Amants malheureux, ou le Comte de Comminge .
Baculard d’Arnaud reste toutefois une exception intellectuelle au sein de ces loges « bourgeoises ». Elles se caractérisent en effet, plutôt, par le faible niveau culturel de leurs membres, et l’emprise encore forte de l’imagerie catholique. Ce dernier point s’expliquant par l’appartenance des bourgeois commerçants à des confréries de métiers fortement religieuses.
Le conflit latent entre bourgeois et aristocrates au sein de la Franc-Maçonnerie aura comme toute guerre son paroxysme. Celui-ci advient lorsque Louis de Clermont nomme un certain Lacorne, maître de danse, comme Substitut particulier. L’événement se situe vers 1758. Au sein des Loges, émerge alors le mouvement des « antilacornards. » Ceux-là répandent à son sujet autant d’invérifiables rumeurs. Traîné dans la fange, Lacorne est accusé de sélectionner les jeunes filles dévolues au plaisir du comte de Clermont, jouant auprès de ce dernier le rôle que Lebel jouait auprès de Louis XV. 3 Son école de danse fourmille de corps aptes à être offerts en holocauste de chair aux appétits sensuels de son maître. Dans l’esprit des Frères, un vent de haine souffle.
Qui sont ces « antilacornards » ? Dans le cours inéluctable des siècles, la vérité s’est perdue. C’est là encore sur une histoire fragmentaire que se pose notre regard. Certains historiens pensent que plusieurs aristocrates n’auraient pas toléré d’avoir au-dessus d’eux un sujet de basse extraction. Dès lors, derrière les « antilacornards » se cacheraient ces aristocrates ne pouvant souffrir de voir voler en éclats l’ordre naturel des choses. 4 D’autres historiens défendent un point de vue opposé. Selon eux, les intrigues de Lacorne pour asseoir le pouvoir de l’aristocratie incarnée par d’Antin sur les loges parisiennes lui auraient valu immédiatement une forte animosité. 5 Les « antilacornards » seraient donc le fruit d’une rébellion bourgeoise. Quel que soit le cas, Lacorne cristallise dans la haine qu’il a suscitée le grand conflit opposant bourgeois et aristocrates au sein de l’Ordre.
Ce grand combat qui se noue au sein même de la Maçonnerie est représentatif de la lutte qui s’esquisse en France entre l’ancien et le nouveau monde. La guerre entre les Frères est le reflet de la guerre sourde entre la noblesse de sang et la bourgeoisie, entre la société traditionnelle et le libéralisme. Le microcosme Maçonnique réverbère les débats qui parcourent le macrocosme France. Dans les loges aussi se pose la question qui déjà annonce la fin d’un monde : les classes peuvent-elles se mêler ? À cette question, tout un courant, d’essence aristocratique, répond par la négative.
Le non aristocrate, c’est déjà le chant du cygne. Mais c’est aussi un cri séculaire. Un cri qui plonge ses racines dans une volonté de pureté héritée de lignées de sang millénaires. Pour ceux qui la livrent, il y a derrière la guerre qui s’annonce bien plus qu’un maintien des privilèges. Il y a l’entretien d’une lumière qui ne doit pas s’éteindre. D’une flamme héritée du passé que la vulgarité du monde marchand ne doit pas souffler. Parce qu’il y a – aussi – ce grand idéal derrière la guerre entre aristocrates et bourgeois au sein des loges, la guerre ne sera pas que haine. Elle sera également élévation. C’est en effet dans ce contexte, qu’en réaction à la « décadence » de l’Ordre, vont naître les Hauts Grades. Des Grades situés au-delà de la Maîtrise. Qui vont inscrire le Frère dans une exigence absolue de perfectionnement constant…
1 . DIDEROT Denis, « Paradoxe sur le comédien » in Œuvres , coll. Bibliothèque de la Pléiade, NRF/Gallimard, Paris, 1935, p. 1066.
2 . CHEVALLIER Pierre, Histoire de la Franc-Maçonnerie française 1. La Maçonnerie : École de l’Égalité (1725-1799) , coll. Les grandes études historiques, Fayard, Paris, p. 69.
3 . BORD Gustave, La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815. Tome premier : les ouvriers de l’idée révolutionnaire (1688-1771) , Nouvelle Librairie Nationale, Paris, 1909, p. 180.
4 . BOUDIGNON Thierry, « Les Maîtres de Loge parisiens au XVIII e  siècle : élément de biographie. Lacorne, Maître de la Loge “La Trinité” (I) » in Renaissance Traditionnelle, n o  122 – avril 2000, p. 132.
5 . DACHEZ Roger, Histoire de la Franc-Maçonnerie française , coll. Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, Paris, 2015, p. 67.
14.
C E QUI SE CACHE DERRIÈRE LE  M AÎTRE .

Vers 1740, émergent dans les milieux maçonniques parisiens de nouveaux grades maçonniques : les hauts-grades. Ceux-ci poursuivent l’évolution initiatique du Maçon au-delà du grade de Maître. Les motivations commandant l’apparition de ces hauts-grades semblent liées à la volonté de rénover l’Ordre et de le débarrasser de ses vices. Le recrutement massif, comme ses conditions (une seule séance initiatique pouvait, moyennant finances, permettre de franchir les trois grades d’Apprenti, Compagnon et Maître), avait de fâcheuses conséquences sur la qualité morale des nouveaux Maçons. J’ai déjà mentionné la parution, en 1744, du livre Le Parfait maçon ou les véritables secrets des quatre grades d’apprentis, compagnons, maîtres ordinaires et écossais de la Franc-Maçonnerie . Œuvre d’un Frère visant à orienter la Maçonnerie vers un nouvel idéal.
Pour d’aucuns, c’est l’ouverture à tous – comprenons l’ouverture à l’extérieur de la noblesse – qui explique cet affaiblissement de la Fraternité. En 1745, L’Ordre des Francs-Maçons trahi et le secret des Mopses révélé apporte des éléments tout à fait significatifs sur le sujet.
L’ouvrage a quelque chose d’ambigu. Bien que cherchant à discréditer l’Ordre en révélant ses secrets, il fait montre, à plusieurs reprises, d’une grande estime pour la Maçonnerie. De fait, son auteur, un certain Pérau, est Maçon. Il affirme fréquenter les Loges depuis dix ans 1 , et revendique en outre nombre d’amitiés parmi les Maçons qu’il juge respectables. 2 Cela explique sa parfaite connaissance du sujet, puisqu’on peut considérer que L’Ordre des Francs-Maçons « a fait entrer dans le domaine public l’essentiel des rites alors pratiqués en France. » 3
C’est à ce titre de Frère que Pérau distingue les bons des mauvais Maçons. Une distinction au centre de son propos. Comme dans le Parfait Maçon , l’auteur de L’Ordre trahi se livre à une critique de la dérive Maçonnique. Celle-ci est, pour lui, imputable à sa façon de recruter. « Cet Ordre, quoique parvenu chez les François, auroit pu s’y conserver dans toute sa dignité, si l’on eût apporté plus d’attention et de discernement dans le choix que l’on a fait de ceux qui demandent à y être admis ». 4
L’auteur fait mine de se défendre de revendiquer un recrutement exclusivement nobiliaire. « Je ne dis pas qu’il eût fallu exiger de la naissance, ou des talents supérieurs : il aurait suffi de s’attacher principalement à l’éducation et aux sentiments ; en un mot, aux qualités de l’esprit et du cœur. » mais l’affirmation n’est que rhétorique. En effet il ne tarde pas à revenir sur le lien entre décadence maçonnique et introduction des bourgeois en loge, défendu, dit-il, par d’autres (ce qui montre bien que l’argument est alors partagé par plusieurs Maçons). Or, cette fois, il concède qu’il y a bien une corrélation entre les deux événements. « Je ne suis point de l’opinion de ceux qui croient que les sentiments ou les mœurs appartiennent à un Quartier plutôt qu’à un autre », affirme-t-il dans un premier temps. Avant de consigner : « J’observerai cependant à l’égard des Francs-Maçons, que ce préjugé de mérite local pourrait avoir quelque lieu.

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