Grandeur et servitude coloniales
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Grandeur et servitude coloniales , livre ebook

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Description

Albert Sarraut fut l'un des maîtres-penseurs du colonialisme de la période de l'entre-deux-guerres. Cet ouvrage de 1931 est l'un des meilleurs exemples de la justification du colonialisme français : il touche à tous les impératifs coloniaux de la France, du tournant du siècle aux débuts de la décolonisation. C'est essentiellement Sarraut qui façonna le langage avec lequel les Français parlaient de leur empire colonial.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 120
EAN13 9782296501218
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
COLLECTION AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur. »
Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume
Titre
Albert Sarraut






GRANDEUR ET SERVITUDE COLONIALES


Présentation de Nicola Cooper








L’HARMATTAN
Copyright

En couverture :

Albert Sarraut, ministre des Colonies :
photographie Agence Meurisse, 1921.


© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-97941-3
EAN : 9782296979413
INTRODUCTION
par Nicola Cooper
Du même auteur
France in Indochina : Colonial Encounters (Oxford & NY : Berg, 2001)
« La Mère-Patrie and Maternalism » in Fischer-Tine and Gehrmann, Empires and Boundaries (NY : Routledge, 2008), pp. 129-145
« The French Foreign Legion : Forging Transnational Identities and Meanings », French Cultural Studies , vol. 17, n° 3 (November 2006), 269-284
« Colonial Humanism : the Case of Andrée Viollis », French Cultural Studies , vol. 17, n° 2 (June 2006), 189-205
« Living the Dream : Settler Responses to Colonial Indochina », Journal of Romance Studies , vol. 5, n° 1 (Spring 2005), 79-90
« Disturbing the Colonial Order : Dystopia and Disillusionment in Colonial Indochina » in Robson, K., Cultural Representations of Indochina (Lexington : Lexington University Press, 2005), pp. 79-94
« Making Indochina French : Promoting the Empire through Education », in M. Evans (éd.), Empire and Popular Culture (London : Palgrave, 2004), pp. 131-147
« French Colonial Thought », in C. Murray (éd.), Encyclopedia of Modern French Thought (New York, London : Fitzroy Dearborn, 2004), pp. 234-237
« Dien Bien Phu : 50 Years On », Modern and Contemporary France , vol. 12, n° 4 (2004), 445-457
« Investigating Indochina : Travel Journalism and France’s Civilising Mission », in C. Burdett & D. Duncan, Cultural Encounters : European Travel Writing in the 1930s (New York, Oxford : Berghahn, 2002), pp. 173-185
« Heroes and Martyrs : the Changing Mythical status of the French Army during the Franco-Indochinese War », in D. Kelly & V. Holman, France at War in the Twentieth Century : Myth, Metaphor, Propaganda (New York, Oxford : Berghahn, 2000), pp. 126-141
« Urban Planning and Architecture in Colonial Indochina », French Cultural Studies , vol. 11, n° 1 (February 2000), 75-99
« (En)gendering Indochina : Feminisation and Female Figurings in French Colonial Discourses », Women’s International Studies Forum , vol. 23, n° 6 (December 2000), 749-759
INTRODUCTION
Albert Sarraut fut l’un des maîtres-penseurs du colonialisme de la période de l’entre-deux-guerres. Doyen du parti radical, gouverneur-général de l’Indochine à deux reprises, et ministre des colonies, c’est à lui que nous devons deux ouvrages portant sur le colonialisme et l’empire colonial français qui demeurent parmi les plus ifluents de l’époque. Comme le fait remarquer Raoul Girardet, Sarraut peut apparaître, après la disparition d’Eugène Étienne, comme l’un des chefs les plus écoutés de ce qui constitue toujours « le parti colonial » dans les assemblées parlementaires de l’entre-deux guerres 1 .
Homme politique et homme d’action, Sarraut était doublement impressionnant pour ses contemporains car il avait la force de la chose coloniale vécue. Il était en fait le seul ministre des colonies à avoir gouverné si longtemps une des possessions françaises les plus excentrées. Il était donc administrateur colonial expérimenté, qui semble s’exprimer avec autorité au sujet de ce qui se passait sur place.
Grandeur et servitude coloniales , publié en 1931, l’année de l’Exposition coloniale de Vincennes, se présente comme un ouvrage mûri après de longues épreuves d’armes. Il paraît huit ans après La Mise en valeur des colonies françaises 2 , ouvrage dans lequel Sarraut s’exprime d’une façon peut-être plus prosaïque à propos de la politique coloniale de la France et dont nous reparlerons. En 1931, c’est un Sarraut plus ambitieux dans l’étendue de sa vision impériale qui donne de la voix.
Même si dans Grandeur et servitude coloniales Sarraut renforce certaines idées clés déjà énoncées de La Mise en valeur , c’est cependant un Sarraut moins imbu du ton exultant, confiant et optimiste, qui nous parle. En moins d’une décennie Sarraut passe à la défensive. Dans Grandeur et servitude coloniales se ressentent les angoisses du moment, les préoccupations pour l’avenir devant les prodromes de la décolonisation, des inquiétudes pour le devenir de la France coloniale.
À l’époque, Grandeur et servitude coloniales était parmi les livres les plus lus. Au moment de l’Exposition coloniale, le livre est déjà à sa dixième réimpression. Mais son intérêt ne tient pas seulement à sa relative popularité de jadis. Pour l’étudiant de l’empire français, ce deuxième grand ouvrage de Sarraut fournit un des meilleurs exemples de la justification, passée et présente, du colonialisme français. Tels étaient la réputation et le standing de Sarraut dans les milieux coloniaux de l’époque, qu’il ne serait pas exagéré de dire qu’il a exercé une influence considérable sur des générations de ministres, d’éducateurs et de commentateurs dans le domaine du colonialisme, et ce jusqu’à la période de la décolonisation.
Malgré l’intérêt croissant (surtout parmi les universitaires) au cours des années récentes pour tout ce qui relève de l’empire colonial français, on n’a prêté que peu d’attention à ce penseur clé de la question coloniale française. Depuis longtemps, le chef-d’œuvre de l’histoire coloniale demeure L’Idée coloniale de Raoul Girardet, qui remonte tout de même à 1972. Plus récemment, le collectif de chercheurs formé autour de l’ACHAC (Association pour la Connaissance de l’Histoire de l’Afrique Contemporaine) travaille depuis 1989 sur les représentations, les discours et les imaginaires coloniaux et postcoloniaux, ainsi que sur les immigrations des pays du Sud en France. Par ailleurs, l’apport anglo-saxon à l’étude du colonialisme français a été notable : l’histoire de l’empire français nous a été rendue plus complexe et nuancée par les travaux de chercheurs tels que Martin Thomas, Alice Conklin, Gary Wilder, Frederick Cooper, Ann Laura Stoler, et j’en passe. Malgré le fait que la plupart de ces auteurs reconnaissent l’importance de la pensée et l’action sarrautiennes pendant l’entre-deux-guerres, jusqu’à présent, elles n’ont fait l’objet d’aucune étude approfondie.
Ceci est d’autant plus surprenant que Grandeur et servitude coloniales peut se lire comme une distillation de tous les points essentiels de la pensée coloniale française du vingtième siècle. L’ouvrage présente ainsi l’un des exemples les plus cohérents qui touche à tous les impératifs coloniaux de la France, du tournant du siècle aux débuts de la décolonisation : il contient une discussion approfondie de ce que l’on pensait des avantages et des mérites de la politique d’association et de la mise en valeur ; il situe très clairement les arguments en faveur de la prolongation des empires coloniaux européens dans le contexte géopolitique tumultueux de l’après-guerre ; il formule une expression des angoisses coloniales latentes, et les incertitudes pour l’avenir du colonialisme à travers le monde entier. À travers de nombreux discours et ses deux livres influents, ce « ministre de la Parole coloniale » 3 , plus que tout autre de ses contemporains, façonna le langage avec lequel les Français parlaient de leur empire colonial. C’est à lui que l’on doit ce langage du colonialisme français de la période de l’entre-deux-guerres, et c’est lui qui plaça les notions d’altruisme et d’humanisme au cœur de sa rhétorique et de son discours coloniaux. L’intérêt de cet ouvrage est donc multiple car Sarraut place cette évaluation du colonialisme français dans un contexte à la fois national et international, européen et global.
Qui plus est, Grandeur et servitude coloniales nous permet d’établir les grandes lignes d’une historiographie de l’idéologie coloniale française. La pensée sarrautienne exprimée ici reprend la notion promue dès 1864 par Jules Duval 4 , lui-même inspiré par Saint-Simon et Fourier, qui voulait que la colonisation devînt le moyen privilégié de parvenir à l’harmonie sociale et l’unité globale. Duval croyait fermement aux possibilités transformatrices de la colonisation dans le but d’améliorer la richesse à la fois matérielle et morale du monde en exploitant au mieux les ressources naturelles. On retrouve également des échos chez Sarraut d’un deuxième fil de la pensée coloniale française qui liait la colonisation aux exigences de l’industrialisme et de l’économie française modernes. À la différence de Sarraut, Paul Leroy-Beaulieu jugeait les colonies de peuplement moins intéressantes pour l’économie française que les comptoirs commerciaux, mais on retrouve cette même insistance sur l’imbrication intime de l’avenir économique de la France et le besoin de coloniser 5 . C’est Jules Ferry qui reprit ce thème, en notant que « la politique coloniale est fille de la politique industrielle » 6 , et c’est aussi lui qui maria ces nécessités économiques et politiques à la notion de mission civilisatrice qui a tant marqué Sarraut, comme nous le verrons. Un troisième fil est axé sur une perception négative de la décadence française de la fin du siècle. Cette ligne d’argumentation fut adoptée notamment par Lucien-Anatole Prévost-Paradol 7 qui préconisait la colonisation pour endiguer la décadence de la France et compenser sa position internationale devenue moyenne. Paradol maintenait que la colonisation fournirait un moyen de renouveler et de rajeunir une France qui stagnait et dont la grandeur était atteinte. Tandis que dans La Mise en valeur l’argument de Sarraut en faveur de la colonisation tournait autour de l’idée du redressement et du relèvement de la France, dans l’ouvrage présent il s’agit davantage de maintenir et de sauvegarder la position internationale de la France. Sarraut exprime ses inquiétudes pour la grandeur de la nation dans les passages de Grandeur et servitude coloniales où il met l’accent sur l’avenir des empires européens et le devoir de la France de continuer sa grande œuvre de colonisation :

C’est cette force morale qu’il faut maintenir partout où elle est intacte, et redresser partout où elle vacille. L’Europe doit le faire, comme la France. Et comme la France, l’Europe ne pourra le faire que par l’effort généreux d’une tâche d’humanité qui exige autant de patience que de loyauté, autant de persévérance que d’esprit de justice. Que l’Europe sache avoir la volonté de l’accomplir ! C’est sa servitude, mais c’est sa grandeur. (189 8 )

C’est cependant la pensée qui porte l’empreinte de Jules Ferry qui se fait entendre le plus clairement chez Sarraut et il ne serait pas exagéré de suggérer que Sarraut concrétise ici la volonté de Jules Ferry. La formule rétrospective donnée par Ferry aux actions isolées et sans plan concret, qui constituaient en effet l’action coloniale de la France à la fin du dix-neuvième siècle est ici codifiée, et gagna une ampleur quasi-légale. En considérant Ferry le « Grand Maître », Sarraut prend appui ici sur les trois justifications de la politique de la colonisation établies par Ferry – politique, économique, humanitaire – pour les développer autant que pour les adapter à la période d’après-guerre.
Carrière politique et coloniale
Dans Grandeur et servitudes coloniales , Sarraut fait souvent référence à sa vie politique et surtout à son expérience vécue en Indochine. C’est en effet cette riche et longue carrière coloniale et politique qui donne de la force et de la conviction à ses paroles passionnées en faveur de la colonisation.
Sarraut faisait partie d’une des familles les plus influentes au sein du parti radical. Son père, Omar Sarraut, fut l’un des pionniers du radicalisme dit « méridional » 9 , et son frère aîné, Maurice, qui fut assassiné par la milice en 1943, jouissait d’une influence considérable comme rédacteur en chef de La Dépêche de Toulouse . Albert Sarraut fit des études de droit et tâta du journalisme, avant de se vouer à la politique à partir du tournant du siècle. Déjà inscrit au parti radical depuis 1898, il fut élu conseiller général de Lézignan-Corbières en 1901 et député de l’Aude l’année suivante. Il rejoignit le ministre de l’intérieur Georges Clemenceau en 1906 en tant que sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, et puis devient sous-secrétaire d’État à la Guerre à partir de 1909.
Sarraut fut nommé Gouverneur général de l’Indochine à deux reprises (de novembre 1911 à janvier 1914, et de janvier 1917 à mai 1919) et fut deux fois ministre des Colonies (de janvier 1920 à juillet 1924, et de juin 1932 à septembre 1933). Il devint le porte-parole du Parti colonial et leur membre le plus éminent. Comme l’a fait remarquer Patrice Morlat, Albert Sarraut domina la vie politique indochinoise des années dix, et celle de l’empire entier pendant les années vingt 10 .
Sa période d’office en Indochine fut marquée par des violences croissantes. Même si Sarraut avait essayé d’élargir la représentation indigène au Conseil colonial de la Cochin-chine pour répondre aux réclamations d’une bourgeoisie urbaine en expansion, les troubles de la période d’avant-guerre atteignirent leur apogée en 1913 avec une série d’attaques et d’assassinats. La reprise des troubles urbains en 1916 fut accompagnée cette fois-ci par d’importantes révoltes dans les prisons coloniales. Lors de l’Exposition de Hanoï en 1918, Sarraut lui-même fut victime de la violence. Contrairement aux bruits qui circulaient pourtant, il ne s’agissait pas d’un attentat de la part d’un protestataire indigène, mais d’un Français, entrepreneur en bâtiment, qui avait été renvoyé par l’administration tonkinoise 11 .
De retour en France, Sarraut fut nommé ministre des Colonies, de 1920 à 1922, dans les gouvernements du bloc national 12 . De mars 1925 à juillet 1926, il fut ambassadeur en Turquie, où il se rendra en février 1939 pour représenter la France aux obsèques d’Atatürk. Le 23 juillet 1926, il entra dans le 4 e cabinet d’union nationale de Poincaré en qualité de ministre de l’Intérieur. Il abandonna son portefeuille à la suite du vote du congrès d’Angers, en novembre 1928. Il fut ministre de la Marine militaire dans le 1 er cabinet Chautemps et le cabinet Steeg (1930), puis à nouveau ministre des Colonies dans le 3 e cabinet Herriot (3 juin 1932), le cabinet Paul-Boncour (18 décembre 1932), le 1 er cabinet Daladier (31 janvier 1933). Après la chute de ce dernier, en pleine crise financière, le 26 octobre 1933, il devint pour la première fois président du Conseil, mais son gouvernement, dans lequel il détint également le portefeuille de la Marine, fut renversé le 24 novembre. Gaston Doumergue lui offrit le ministère de l’Intérieur. C’est pendant sa présidence qu’Hitler occupa la Rhénanie. Sarraut voulut réagir mais l’attitude de l’Angleterre lui interdit toute action. Le 4 juin 1936, il transmit ses pouvoirs à Léon Blum afin que ce dernier formât le premier cabinet de front populaire.
Albert Sarraut fut ensuite ministre d’État dans les 3 e et 4 e cabinets Chautemps (22 juin 1937 et 18 janvier 1938). Celui-ci le chargea du contrôle des administrations en Afrique du Nord et de la coordination des directives d’ensemble qui devaient exprimer la politique de la France. Du 10 avril 1938 au 20 mars 1940, il fut ministre de l’Intérieur dans le 3 e cabinet Daladier. Il fut de ceux qui accueillirent avec soulagement la signature des accords de Munich. À l’Assemblée nationale, le 10 juillet 1940, Albert Sarraut vota les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Il mourut le 26 novembre 1962 à Paris.
Essai politique
Grandeur et servitude coloniales se présente comme essai politique autant que comme une méditation élogieuse sur l’œuvre coloniale française. Sarraut se penche non seulement sur les bienfaits du colonialisme français, mais aussi sur ce pilotis impérial qui sous-tend l’Europe elle-même. Ici, c’est non seulement l’avenir des colonies qui est en jeu, mais l’avenir de l’Europe elle-même.
Il est vrai que, si nos contemporains estiment que les années trente marquent l’apogée de l’empire français, la période de l’entre-deux-guerres marque également la concrétisation des nationalismes indigènes. Les certitudes du passé étaient révolues, et la trajectoire de l’impérialisme semblait pour certains s’orienter inexorablement vers le bas. Le déclin de l’empire était devenu une possibilité réelle en France, surtout à cause des coûts progressivement plus élevés de l’administration coloniale dans les années 20 et 30.
Sarraut écrivit Grandeur et servitude coloniales à un moment de graves troubles coloniaux et de tumulte global : le krach boursier de septembre 1929 retentissait toujours ; c’était le début de la marche du sel de Gandhi, visant à arracher l’indépendance de l’Inde aux Britanniques (1930) ; le Japon préparait assidûment son hégémonie militaire. Incertitude, déstabilisation internationale, crise économique et nationalismes anticoloniaux commençaient à se répandre partout dans les empires européens.
C’est en fait ce climat international à jamais changé qui donne une urgence significative aux paroles de Sarraut sur la colonisation, car en effet, le destin de l’Europe et la façon dont le sort des colonialismes européens y est lié figurent comme fil conducteur dans cet essai. Ce thème se fait remarquer tout au début de l’ouvrage, surtout lorsque les pages des journaux que lit Sarraut lui suggèrent une intime confluence entre la question coloniale et le sort de l’Europe :

La vieille et glorieuse Europe, laissant s’aggraver ses dissensions, ou les réconciliant enfin dans l’union fédérative, saura-t-elle ou non sauvegarder, avec la pérennité de son génie, l’incomparable témoignage de civilisation et de puissance constitué à travers le monde par son expansion colonisatrice ? (p. 3)

Pour Ageron, la popularité de l’idée coloniale de Sarraut réside justement dans sa capacité de marier la chose coloniale aux grandes évolutions politiques à l’échelle globale 13 . Et c’est en fait la question de l’Europe, et de sa position dans le monde après la première guerre, qui domine le premier chapitre de cet ouvrage. Sarraut y esquisse le paysage actuel où l’Europe se retrouve coincée entre d’un côté les États-Unis, et de l’autre l’Asie. C’est un chapitre qui révèle clairement les angoisses de l’époque vis-à-vis de la stabilité et de la sécurité globales : Sarraut détaille et explique l’émergence des nationalismes, le déclin du colonialisme, la modification de la carte des colonies, la montée des nouveaux pouvoirs. Pour Sarraut, le fait de ces bouleversements internationaux renforce l’importance de réfléchir sur l’avenir des empires européens. Qui plus est, pour lui, l’avenir même de l’Europe est intimement lié au sort des empires : la survie ou le déclin de l’Europe en dépend, et l’Europe devrait, selon lui, défendre l’empire « sous peine de mort » (3).
Le « problème » posé à l’Europe et qui préoccupe Sarraut ici a deux faces qui ont pourtant un trait en commun : l’ingratitude. D’un côté donc, Sarraut critique l’ingratitude des États-Unis, « la plus belle des enfants » que l’Europe ait essaimés dans le monde (4), mais qui a osé saisir l’expertise et le savoir européens pour les retourner contre une Europe abattue :

Et désormais armée de toute la force qu’elle doit aux provenances européennes, elle s’est avancée vers le vieux continent pour lui dicter sa loi, le coloniser à son tour, et substituer à l’humanisme de sa civilisation d’élites et de qualité le matérialisme inexorable de cette civilisation des masses et de quantité […]. (5)

La deuxième face du problème, et qui relève également pour Sarraut d’une ingratitude envers l’Europe, est ce qu’il qualifie de « sédition » chez les colonisés. Les bienfaits de l’expansion impériale sont donc pour lui une arme à double tranchant :

Cette expansion […] par la vertu même de son dynamisme civilisateur, a eu pour conséquence d’accroître la masse vivante des races colonisées, de secouer leur torpeur, de leur donner conscience de ce qu’elles pouvaient être, de leur livrer l’un après l’autre les secrets de la précellence du dominateur, d’affaiblir ainsi le respect de son prestige, et de préparer, en fin de compte, ces multitudes à se dresser, avec les armes mêmes qu’il lui avait fournies, contre celui qui avait discipliné leur vie dans le cadre de sa loi. (6)

À qui ou à quoi la faute ? Tout en défendant les transformations qu’avait effectuées l’Europe impérialiste, Sarraut concède que les transformations et les réalisations dites techniques de la colonisation eurent tendance à prendre le pas sur ce qu’il nomme « l’œuvre morale » du colonialisme 14 .
Même si Sarraut fait l’éloge de ce qu’il qualifie d’initiatives créatrices et d’activités productives et fécondes effectuées par l’expansion coloniale, il reconnaît tout de même que cette entreprise – cette machine colonisatrice à grand rendement – avait par moments perdu son sens de l’humanité.
Que faire pour sauvegarder la colonisation et par extension l’Europe ? La réponse qui s’impose chez Sarraut nous fournit l’un des thèmes clés qui réapparaît fréquemment dans son ouvrage : la solidarité humaine. Sarraut écrit Grandeur dans le sillage de la création de la Société des Nations, et ce qui ressort de toute évidence de ce texte, c’est la volonté de relier l’idée coloniale à cet idéal de solidarité et de rapprochement international qui marque si profondément les mentalités et le climat moral de l’immédiat après-guerre. On y retrouve donc de longs exposés sur la solidarité humaine, et du rôle qu’y jouent et joueront les empires européens. Remarquant que la France se doit de ne pas s’isoler des autres pays colonisateurs européens, Sarraut préconise une plus proche fédération des pays européens pour poursuivre par la suite « cette grande œuvre de solidarité humaine » (69). Avec le recul cette idée peut paraître aussi presciente qu’elle est utopiste.
Son appréciation de la fragilité de l’équilibre européen et global et des bouleversements éventuels qui pourraient faire exploser de nouveau le paysage politique global, l’amène à formuler à la fin de son ouvrage un appel ferme en faveur de la continuation de la colonisation.
Une intervention présentée quelques années plus tard à une conférence aux États-Unis en 1936 (reproduit dans un essai publié dans Pacific Affairs la même année) insiste sur l’interdépendance de toute humanité, et nous montre comment les événements que craignait Sarraut dans Grandeur et servitude coloniales l’avaient forcé à abandonner l’espoir de la paix globale mais pas celui de la solidarité globale 15 .
Si, pour Sarraut, c’est l’Europe et son empire qui devraient agir comme point d’équilibre au sein des relations internationales, il est clair qu’il désigne le bolchévisme comme auteur principal du déséquilibre et du désastre éventuel. « Le communisme, voilà l’ennemi », s’était-il écrié lui-même, dans un discours retentissant prononcé à Constantine, le 22 avril 1927. Dans Grandeur et servitude coloniales , la relation entre les nationalismes indigènes qui surgissent pendant l’entre-deux-guerres et le communisme est un thème qu’il reprend avec vigueur pour faire comprendre la géopolitique d’alors mais aussi pour expliquer le sursaut de l’agitation indigène de l’époque. C’est un argument qui lui permet de ne pas accuser ou juger le colonialisme lui-même, et qui détourne l’attention des événements qui ont alors lieu dans les colonies. Pour lui, le ferment n’y est pas imputable à la soumission des indigènes à des régimes nuisibles mais, au contraire, au communisme :

Avec une étonnante habileté, avec un machiavélisme suprême, le communisme russe assouplit et adapte, en sachant au besoin l’adoucir et l’édulcorer, sa doctrine révolutionnaire aux milieux asiatiques et aux aspirations des nationalismes locaux, pour les enrôler dans une croisade générale contre l’impérialisme et le capitalisme occidentaux. (132)

Il est vrai que, grâce à sa longue expérience en Indochine, Sarraut devait être particulièrement sensible à la menace que constitue le communisme. N’oublions pas que Ho Chi Minh, qui avait harcelé Sarraut pendant plus d’une décennie, fonda le parti communiste indochinois en 1931, date de publication du présent ouvrage.
Chez Sarraut, le nationalisme indigène serait moins l’expression du mécontentement devant un système répressif, et plus le résultat d’une influence externe néfaste. Il avait prévu, dès la sortie de La Mise en valeur des colonies françaises , les possibles conséquences désastreuses pour la France de se retrouver à la tête d’une population d’élites indigènes formées en dehors des confins des salles de classe françaises :

Beaucoup plus grave est le danger de laisser se former, en dehors de nous, dans d’autres pays, sous d’autres influences et d’autres disciplines scolaires ou politiques, des élites qui, revenant ensuite sur le territoire natal, peuvent tourner les talents de propagande et d’actions acquis à l’extérieur contre le « protecteur » local qui leur refusa la faculté d’instruire. ( MV , 99).

Dans Grandeur et servitude coloniales , les échecs de Sarraut lors de sa fonction en Indochine sont évidemment occultés, tout comme les réclamations des nationalistes, et toute représentation véridique des événements graves qui étaient en train de se dérouler en Indochine au moment où il écrivait. Tout au long des années vingt, Ho Chi Minh écrivit des lettres ouvertes destinées à Sarraut et parues dans de nombreuses publications, qui critiquaient vivement l’action coloniale de la France en Indochine. S’exprimant souvent sur un ton très sarcastique, voire caustique, Ho Chi Minh réprimandait ouvertement Sarraut qui, disait-il, avait présidé durant une période où la haine raciale et la violence contre les populations autochtones étaient endémiques. Ces lettres détaillaient minutieusement des cas d’abus et d’inégalités dans les domaines du travail, de l’accès à l’éducation, de l’exploitation des troupes vietnamiennes, et du travail forcé, entre autres. Ho Chi Minh accusait la France de sadisme colonial, exposant ainsi le leurre de la bienfaisante civilisation française 16 .
Pour Sarraut la chose globale et la chose coloniale sont intimement liées. Face aux angoisses et aux menaces présentes, il se retranche, se braque et se bute. Il fait appel à la soudure plus sûre des pays européens pour ainsi assurer l’avenir des empires européens comme force d’équilibre mondial.
Essai colonial
Ses analyses du paysage politique sont révélatrices de l’esprit de l’époque et nous offrent une belle perspective sur les angoisses d’alors, mais l’intérêt primordial de Grandeur et servitude coloniales est surtout d’ordre colonial. Le titre de son ouvrage n’a pas été choisi par lui (toute une série de livres est paru chez Sagittaire portant la même formule) 17 , mais il sert très bien l’argument sarrautien. Ce titre lui permet premièrement de construire le personnage d’un détracteur du colonialisme avant d’exposer ses erreurs pour mieux les détruire :

Et si d’aventure ce livre leur tombe sous les yeux, une sorte de tressaillement heureux dénoncera la méprise suggérée par son titre même, qu’ils interpréteront ainsi : grandeur de l’impérialisme colonial, servitude des races colonisées. Méprise, en effet ! (12)

Deuxièmement, et c’est plus important, la formule donne au lecteur non initié un cadre solide et compréhensible à l’idéologie sarrautienne. Partant de l’idée du « fardeau de l’homme blanc » qu’il doit à Rudyard Kipling, Sarraut promeut une vision du colonialisme où « la noblesse et l’ampleur de la tâche » sont semées de périls et de risques, d’amertumes et de labeurs (12). C’est comme si la difficulté du projet colonial justifie et ennoblit son entreprise.
La grandeur nationale fait partie du débat colonial français dès les années 1880, et relève en partie, comme nous l’avons vu, des notions de renouvellement national exprimées par Paradol. La défense de la grandeur nationale devient plus urgente à la suite de la défaite de 1870, et c’est Jules Ferry qui est le partisan le plus écouté de cet argument qui préconise la colonisation comme moyen de rehausser le prestige national contre les voix revanchardistes. Ici Sarraut adopte sans réserve ce parti pris, et le marie avec la contrepartie sensée être humanitaire et altruiste de l’équation de Ferry : la grandeur de l’œuvre coloniale française redonne sa grandeur à la nation ; la grandeur de la mission civilisatrice est aussi sa servitude.
Cependant, et comme le remarque Sarraut lui-même, « rien n’est plus mal connu encore, et plus méconnu, malgré les vulgarisations du livre et du journal, que cette chose immense : le fait colonial » (13) et il faut remarquer que la date de publication de cet ouvrage n’est pas fortuite. La popularité de l’idée coloniale atteignit son apogée dans la féerie qui entoura l’Exposition coloniale de Vincennes de 1931. L’Exposition fournit à la France l’occasion de mettre en scène, à l’échelle internationale, sa grande œuvre coloniale. Sarraut ajouta sa voix à cette célébration de la noblesse de la construction impériale française avec la publication de Grandeur et servitude coloniales . Loin du ton qui ostensiblement se voulait exultant de l’exposition cependant, Sarraut y mêle menaces et louanges.
Le contexte historique à partir duquel l’auteur écrit est d’un intérêt primordial. Dans cet ouvrage, Sarraut nous dévoile la réarticulation nécessaire de la valeur et des objectifs de l’action et de l’idée coloniales françaises qui se serait opérée après le bouleversement physique et surtout moral de la première guerre mondiale. Cette guerre, et ses répercussions internationales, et surtout coloniales, ne sont jamais loin de la pensée de Sarraut : pour lui, la guerre a « singulièrement précipité le processus et aggravé les effets » (8) du ressac de la colonisation européenne ; elle représente « le coup le plus dur porté au prestige européen » (130) ; elle a encouragé les indigènes à revendiquer des droits et franchises ; mais elle a également démontré le « dévouement farouche, héroïque, sublime » (189) des colonisés ralliés à la mère-patrie. La Grande Guerre est ainsi à la fois un exemple édifiant et désolant, mais, fait plus important, elle force la modification de la pensée coloniale.
Malgré cette évolution de la pensée impériale d’après-guerre, il faut tout de même noter qu’une certaine intransigeance marque l’idée coloniale chez Sarraut : « Où nous sommes, nous devons rester. Ce n’est pas seulement la consigne de nos intérêts ; c’est l’injonction de l’humanité, l’ordre de la civilisation » (178). Le fait colonial, pour Sarraut, est ce qu’il est. Même si Sarraut, qui écrit dans un contexte d’après-guerre, reconnaît la brutalité des premiers actes de conquête, il fait montre toujours d’une sorte de fatalisme exacerbé vis-à-vis de l’action coloniale. Il est dans la nature de l’homme évolué de coloniser ; c’est dans la poursuite d’un inexorable progrès qu’il agit ; le capitalisme avancé et la surpopulation européenne poussent inévitablement vers la quête de nouveaux territoires ; les injustices de la Nature elle-même exigent une ingérence nécessaire pour en rectifier les malheurs. Pour renforcer et mettre en évidence cette ligne d’argumentation, Sarraut médite longuement à propos de ce qui est, pour lui, la « tradition » européenne de colonisation et d’expansionnisme.
La notion de fatalisme colonial se voit amplifiée par le langage dont se sert l’auteur. Pour lui, le mouvement vers l’extérieur est irrésistible, obligatoire, et même instinctif ; la colonisation a un « caractère fatal, spontané, inéluctable » (16). Pour insister sur ces traits, Sarraut propose une histoire brève des empires et des migrations depuis l’aube des temps. Il s’arrête cependant au moment des colonisations grecque et romaine, qui, pour lui, fournissent in nuce une explication de l’expansion coloniale européenne. L’hérédité raciale fait l’objet d’un très large consensus à cette époque, et ce déterminisme héréditaire marque profondément la pensée coloniale. Aussi est-il acquis que la race blanche bénéficie d’une indéniable aptitude à la colonisation, aptitude ancienne comme en témoigne le mouvement de colonisation de l’antiquité grecque et romaine. Tout comme Sarraut, ses contemporains s’appuient sur ce déterminisme pour justifier l’impérialisme : Jules Harmand parle de « l’instinct d’expansion » de la race blanche 18 , et Georges Hardy de la « vocation de colonisateur » chez les Européens 19 .
Cette tradition chez la « race blanche » se voit renouvelée en Europe au moment de la révolution industrielle : ce sont la technologie, la science, les progrès et la modernité cette fois-ci qui poussent « inéluctablement » vers l’expansion. Or, pour Sarraut, cette tradition et cette vocation sont liées à une indéniable supériorité chez la race blanche : c’est sur la race blanche seule qu’il faut compter, pour « corriger, redresser, ordonner, purifier » (93) un état des choses où règne la misère outre-mer. Et c’est pour cette raison que Sarraut relie l’idée de tradition expansionniste à une vision catastrophiste du monde avant l’intervention européenne. De cette façon, Sarraut avance un argument selon lequel la colonisation se veut l’équivalent de la protection.
Une importante partie de l’argumentation qu’invoque Sarraut pour justifier le colonialisme tourne donc autour de l’idée que le monde naturel lui-même n’est ni juste ni égalitaire. Son fatalisme est donc lié à la notion d’une Nature hostile dont il faut corriger les effets néfastes. Dans son chapitre intitulé « Le Bienfait colonial », Sarraut présente la nature comme ennemie implacable, aussi splendide que traîtresse, redoutable, et capable de cruelles fureurs. Ceux qui s’opposent au colonialisme, dit Sarraut, affirment que l’expansion européenne a détruit un âge d’or idyllique « où vivaient les races indigènes, dans la double quiétude de l’indépendance et de la paix » (81). Au contraire, pour lui, brousse, forêt, montagne, désert cachent tous des ennemis visibles ou invisibles, violents ou subtils, brutaux ou sournois « qui assaillent, harcèlent, accablent, abattent l’être humain » (83). Les effets nuisibles de cette Nature effrayante comprennent également des maladies terribles qui guettent l’homme, mais qui, pour Sarraut, ont donné l’occasion à la « grande croisade de la science » (84) de s’organiser contre ces fléaux. Aussi invoque-t-il la modernité scientifique et médicale occidentale pour justifier la colonisation.

C’est dans une grande œuvre de cette sorte que la colonisation peut justement prétendre qu’elle a servi la cause de l’humanité entière ; son bienfait a débordé les frontières coloniales pour enrichir dans le monde le domaine de la science générale… (85)

Évoquant de nombreux conflits d’antan, Sarraut tente d’une façon semblable de désarmer les adversaires du colonialisme et leur « légende “rousseauiste” » du passé (83) en esquissant un portrait catastrophiste du monde avant le colonialisme : un monde où régnaient piraterie, tyrannie, captivité, pillages, agressions, massacres, razzias, famine, brigandages, meurtres, spoliation, esclavage, despotisme. Toutes ces atrocités auraient, selon lui, interpellé l’esprit égalitaire et protectionniste chez les Européens, pour qui la domination coloniale se présente comme le moyen le plus sûr de mettre fin à ces fléaux :

Nous avons mis fin, partout, à la terreur qui pesait sur ces races opprimées ; elles respirent désormais, grâce à nous, l’air de la paix et de la sécurité. (83)

Cette notion d’une Nature inégalitaire se lie facilement pour Sarraut à l’idée de la colonisation comme entreprise pour promouvoir la solidarité humaine. Là où la Nature a inégalement réparti ses ressources arrive le colonisateur pour corriger cette dévolution capricieuse, et pour mieux faciliter l’échange et la collaboration entre les races, avec l’apport de ses forces d’invention, et de progrès, et sa dynamique de transfigurations scientifiques. Les transformations effectuées par l’action coloniale sont ainsi présentées comme une entreprise bienveillante et altruiste, et pour Sarraut, ce sont justement ces traits-là qui prêtent de la légitimité à la colonisation et rendent possible cette éventuelle collaboration solidaire des races :

Pour demeurer légitime, la colonisation doit demeurer le grand fait par lequel un élan de civilisation, compensant et corrigeant les injustices de la nature, se propose de créer parmi les êtres et les choses un état de progrès matériel et moral amplifiant les moyens du mieux-être universel. (69-70)

Cette « tradition » chez Sarraut, se résumerait donc à des « fatalités géographiques, [d]es servitudes économiques, politiques et sentimentales » (50). En retraçant, dans son quatrième chapitre, intitulé « La Création de l’Empire », l’histoire de l’expansion proprement française, Sarraut tient à relier cette dernière à la notion de tradition et de fatalisme qu’il a déjà esquissée :

L’enseignement politique et économique du passé répète le conseil de l’expansion nécessaire sous peine d’épuisement, d’esclavage ou de suicide. La France doit retrouver le chemin de sa tradition : l’épanouissement vers l’extérieur. (57)

Mais l’histoire même de la colonisation française ne se prête pas facilement à cette thèse de tradition, et Sarraut est contraint de parler de longs sommeils, de déclins, et d’obstacles. Sa « tradition » daterait, en effet, de l’époque de Jules Ferry. Le chapitre intitulé « La Doctrine coloniale » nous fournit l’exposition la plus claire de la pensée coloniale de Ferry et se présente en quelque sorte comme l’invention d’une tradition coloniale française qu’avait promue ce dernier.
C’est dans ce chapitre que Sarraut se confronte aux contradictions – jamais entièrement résolues – qui sont inhérentes à la pensée coloniale française : comment conquérir et dominer au nom de la liberté ? C’est cette question qui se trouve à la base de toute discussion du caractère « civilisateur » et « humanitaire » de la colonisation française :

Un grand pays comme le nôtre, où qu’il aille et qu’il agisse, doit pouvoir dire et se dire que, partout, il reste fidèle à lui-même. Il doit pouvoir regarder même sa politique coloniale bien en face, comme un miroir de sa conscience, et ne pas éprouver honte ou remords d’une contradiction choquante, d’une antinomie brutale entre ce qu’il fait au loin et ce qu’il fait sur son propre territoire. […] la France, au dehors, ne peut pas abdiquer l’esprit même de son génie, de sa mission humaine, qui est d’agir dans le droit et pour le droit, de « civiliser » au sens plein du mot, d’affirmer en tous lieux une inspiration où se retrouvent les traits essentiels de la tradition nationale. (66)

C’est donc le caractère national qui garantit la justice coloniale ? Tout comme un Lavisse ou un Bruno 20 , Sarraut imbrique caractère national et entreprise coloniale, pour rédiger ce qui pourrait, en effet, se lire comme une sorte de crédo colonial français.

Le Français est altruiste ; son génie a le goût de l’universel ; son humanisme, son sens du bien et du beau, son esprit d’équité fomentent les conceptions altruistes qui débordent le cadre national pour étendre sur l’humanité entière un rêve de justice, de solidarité, de bontés fraternelles. La vive curiosité intellectuelle qui lui fait désirer la connaissance de l’univers s’accompagne d’une bienveillance qui délibère d’y projeter du bien. Il s’approche des autres races pour les aider, leur plaire et s’en faire aimer. […] Il faut qu’il fasse la conquête des cœurs en les imprégnant d’un idéal qu’inspire le sens de la famille humaine. Il a besoin de donner et de se donner, de porter partout les lumières qu’il croit capables d’éclairer les chemins où trébuchent douloureusement les races moins fortunées que la sienne. (49)

Tout ceci pousse Sarraut vers le thème qui lui est le plus cher, celui de la mise en valeur des colonies françaises. C’est en effet ce concept polyvalent de mise en valeur qui unifie tout ce qui précède, car il comprend développement, progrès, protection, utilité commune, et met en relief le caractère qui se veut nouvellement éthique de la colonisation française. Et si Sarraut est désormais capable de reconnaître qu’à ses origines la colonisation n’était qu’une entreprise « d’intérêt personnel, unilatéral, égoïste, accomplie par le plus fort sur le plus faible » (69), c’est sa transformation par le droit – le droit du bien commun – qui enlève à l’acte de coloniser le caractère de spoliation. Pour Sarraut la différence est claire entre un « autrefois » où prédominait le droit du plus fort, et un « maintenant » transfiguré, où domine la notion que c’est le droit (et non le devoir, remarquons) du plus fort d’aider le plus faible. C’est pour Sarraut cette nouvelle doctrine qui transfigure le caractère originel de l’entreprise coloniale :

… elle leur donne l’ampleur et la dignité qui leur manquaient ; et parce que, désormais, elle l’établit sur cette idée de solidarité avec toutes ses conséquences, elle fait de la colonisation, acte primitif de force, une admirable création de droit. (68-69)

Dans La Mise en valeur des colonies françaises , Sarraut s’était tenu à faire une distinction nette entre l’exploitation matérielle des colonies et l’« épanouissement » des possessions lointaines. Pour lui, la mise en valeur représente non seulement une réalisation d’ordre matériel, mais mieux : une amélioration d’ordre moral, intellectuel, politique et social. Huit ans plus tard, en évoquant l’importance de la politique de mise en valeur dans Grandeur et servitude coloniales , Sarraut semble toujours convaincu de la possibilité de la réaliser. Il reprend notamment certains thèmes clés qu’il avait déjà traités dans son ouvrage précédent : l’enseignement, l’hygiène, l’assistance sociale, pour souligner de nouveau le double objectif de l’intervention française : d’une part, cet outillage colonial rendra les colonies plus rentables ; d’autre part, l’aménagement des colonies mettra l’accent sur le caractère bienveillant et généreux du colonialisme français. Dans La Mise en valeur des colonies françaises , Sarraut explique que l’opération de cette mise en valeur ne sera plus unilatérale : au contraire, elle est conçue pour le bien des deux parties. « Il n’y a plus spoliation d’une race par une autre, mais association », y écrit-il ( MV , 88). L’ancienne conception mercantile ou « impérialiste » des premiers jours est rendue plus pure et est élargie pour s’élever jusqu’à cette nouvelle échelle où la solidarité humaine devient son objectif. La France qui colonise va organiser l’exploitation pour son avantage sans doute, mais aussi pour l’avantage général du monde. Sarraut tient à distinguer ici la colonisation française de celle des autres grands pouvoirs coloniaux, car pour lui le caractère national français assure la supériorité humanitaire de la colonisation française par rapport à celle de ses rivaux européens :

L’honneur de la France est d’avoir compris, la première, la valeur d’humanité des races attardées et l’obligation sacrée de respecter et d’accroître cette valeur. (74)

En effet, la mise en valeur qui se veut éthique comprend également un côté intéressé : au lendemain de la Grande Guerre, le mot d’ordre officiel est la reconstitution des forces vives de la nation. Il faut donc accroître le potentiel économique des colonies. Pour justifier la domination coloniale française, il fallait que la France mît en valeur ses colonies. Alors ministre des colonies, Sarraut avait déposé le 12 avril 1921 à la Chambre un projet de loi portant sur le « programme de travaux publics d’intérêt national à exécuter dans les colonies françaises et dans les protectorats placés sous l’autorité du ministre des Colonies ». Ce projet de loi est désormais connu sous le nom du plan Sarraut. L’article premier du projet fixe l’ambitieux programme à effectuer : constructions portuaires et ferroviaires, constructions de routes, adduction et assainissement des eaux, communications télégraphiques, hydrauliques, assistance médicale et scolarisation. Le projet inclut le développement économique aux côtés des réalisations sociales. Il établit un lien entre préservation du capital humain, mission civilisatrice de la France et danger que peuvent représenter des élites indigènes mal intégrées. L’article deux fixe un échéancier pour les travaux projetés, et décrète leur caractère impératif. L’article trois stipule que chaque projet exécuté sur des fonds d’emprunt garantis par l’État devra être précédé d’estimations détaillées et soumis à l’approbation du ministère des colonies. Ces ambitions officielles vont piétiner faute de budget.
Même si le plan Sarraut resta la référence obligée durant deux décennies, il fut néanmoins abandonné dès 1922 après quelques réalisations peu significatives, car les représentants du peuple reculèrent devant les énormes dépenses – plusieurs milliards – envisagées.
En 1931, Sarraut semble reconnaître, même s’il ne l’exprime pas directement, que son plan ambitieux pour l’épanouissement moral des indigènes comme prévu dans son projet d’éducation n’est qu’un leurre. Là où une dizaine d’années auparavant, Sarraut avait pu concevoir un ensemble de représentants indigènes instruits ayant accès à des « assemblées consultatives où ils délibèrent sur les intérêts collectifs » ( MV , 96), au moment d’écrire Grandeur , il a manifestement échoué dans son objectif de créer une couche de gradés indigènes prêts à faire « diffuser parmi les éléments de ces troupes, avec la conscience plus claire des bienfaits de notre civilisation, les raisons profondes de la servir et de la défendre » ( MV , 96). L’objectif de former un corps d’agents, d’employés, de surveillants, de contremaîtres et de commis, et de « gradés » indigènes qui agiraient en intermédiaires entre les Français et les populations natives avait échoué. C’est donc tout de même sur un ton plus défensif qu’auparavant que Sarraut parle ici : la mise en valeur des colonies se présente maintenant comme une série de mesures qui détourneront les indigènes mécontents de l’emprise des nationalismes revendicateurs.
Comment Sarraut, résout-il le problème de cette faillite de l’action coloniale ? Dans Grandeur et servitude coloniales , il explique l’échec de certaines politiques coloniales, ou mieux « les erreurs » qui ont été commises outre-mer, en invoquant les idées différencialistes et héréditaires qui fondent la politique de l’association. Pour lui, ce serait « la pire inégalité » que de « traiter également des choses inégales » (109) :

Ce serait, à mon avis, la pire démence que d’imposer à des races hétérogènes, dont les stades d’évolution sont au surplus infiniment différents, l’uniformité rigide des directions sociales et politiques auxquelles nous n’avons abouti qu’après de longs siècles d’études et d’éducation. (109-110)

Même si Sarraut reste attaché à la notion de mise en valeur dans Grandeur et servitude coloniales , il en a tout de même reconnu les limites. Ce sont des limites qui résident, pour lui, dans le caractère inférieur des indigènes, et qui reposent sur une idée eurocentriste de race. Cette ligne d’argumentation lui permet d’expliquer la relative faillite de la politique d’association en la revêtant des habits de la politique de l’assimilation. Pour Sarraut, l’action coloniale avait eu tendance à aller trop vite, à être brusque ou maladroite, à ne pas suffisamment reconnaître le clivage intellectuel entre la civilisation et la barbarie. Même si Sarraut préfère attirer l’attention sur les causes externes à la gestion coloniale pour expliquer les reflux de la colonisation, il reconnaît quand même certaines erreurs qui sont propres aux administrateurs coloniaux français. La plus grave, pour Sarraut, est la persistance de « l’esprit colon » dans les rapports du colonisateur et du colonisé : dit-il, « c’est la fâcheuse survivance du sentiment de conquête » (136). L’erreur de la France, dit Sarraut, est d’avoir mal choisi ses agents outre-mer : il aurait fallu n’envoyer en ces pays lointains

qu’une élite d’hommes sûrs, avisés, pondérés, capables du tact et de l’intuition nécessaires pour l’accomplissement d’une œuvre de psychologie entre toutes subtile et délicate. (138)

Au contraire, la tendance était de n’y exiler que des « déchets » métropolitains, dont l’indiscipline et la rudesse ternissaient l’autorité coloniale et aggravaient l’hostilité indigène. Il faut noter que ces mêmes problèmes sont évoqués par d’autres contemporains qui étaient nettement plus critiques envers la chose coloniale que Sarraut. On peut retrouver chez Louis Roubaud, Andrée Viollis, et même Félicien Challaye la vision d’une colonisation française trahie par ses représentants sur place. Aucun ne va jusqu’à condamner explicitement la colonisation, et tout comme Sarraut restent attachés à un modèle de la colonisation « d’autrefois », rejetant ainsi la responsabilité des problèmes coloniaux sur une soi-disant trahison des principes altruistes et généreux du colonialisme naturel et traditionnel français 21 . Voici l’étendue de la notion humaniste de la pensée coloniale de l’entre-deux-guerres.
En contrecarrant les arguments anticolonialistes, Sarraut nous révèle l’essentiel de sa pensée « humaniste » sur l’acte colonial. Pour lui, la colonisation est une « discipline » à réglementer et à poursuivre avec acharnement. Comme nous l’avons déjà fait remarquer, Sarraut refuse toute notion d’émancipation indigène réelle, et ne voit d’autre voie que celle de continuer la colonisation : pour lui, l’émancipation dans les colonies, ce serait la déchéance, la décadence et l’anarchie (177), et aurait entraîné des conséquences également néfastes en Europe – le suicide et le déshonneur (183). C’est un argument qui demeurait très répandu en France, même après la deuxième guerre mondiale. Intellectuels, journalistes, écrivains, de droite, de gauche, presque tous étaient réunis par la notion que l’apport de la colonisation française était, dans le fond, un bienfait dont la France faisait don aux peuples dits attardés. Peu nombreuses étaient les voix qui s’élevaient contre l’idée même du colonialisme. La pensée dite humaniste, même si elle critiquait parfois les pratiques du colonialisme, était très loin de condamner le colonialisme lui-même.
La réponse aux problèmes coloniaux de l’époque pour Sarraut consiste donc à réaffirmer un différencialisme cette fois-ci plus marqué : reconnaître plus ouvertement les différences entre les stades d’évolution chez les peuples colonisés et entre ceux-ci et les évolués de la race blanche ; et renforcer une politique d’association qui serait maintenant plus apte à prendre en compte ces conditions locales si différentes. Toutefois, sa critique conforte sa conviction que l’Occident se doit de continuer sa domination outre-mer :

... l’Europe s’est montrée supérieure en puissance. Cela ne suffit plus à son commandement colonial. Il faut qu’elle s’y montre supérieure surtout en sagesse, en moralité, en équité. Elle ne le sera qu’en demeurant la grande missionnaire de son noble humanisme, de sa tradition glorieuse d’altruisme, éduquant, exhaussant et perfectionnant les autres races, ayant sans cesse en vue le sort de l’homme, de son esprit, de sa dignité, de son bonheur. (187)
Les idées de race
Quel est l’avenir de la colonisation selon Sarraut ? Comment la défendre ? Faisant allusion encore une fois à Kipling, le dernier chapitre de son ouvrage s’intitule « Le Devoir de l’homme blanc », et c’est ici que Sarraut médite les problèmes contemporains extérieurs qui pourraient menacer la continuation et le bien-être des empires européens. Au premier abord, il semble que Sarraut se borne à réitérer ici les arguments et les problèmes qu’il avait évoqués dès le début de son ouvrage : la nécessité de sauvegarder l’empire pour des raisons économiques, industrielles, démographiques et sécuritaires, et encore pour renforcer la solidarité européenne. Mais dans son dernier chapitre, Sarraut médite longuement ces problèmes en se servant libéralement du modèle racial que l’eugéniste américain Lothrop Stoddard (1883-1950) avait étayé dans son ouvrage The Rising Tide of Color ( Le Flot montant des peuples de couleur ). Dans ce livre, Stoddard présentait une vision raciale de la situation globale d’après-guerre, en attirant l’attention sur l’explosion démographique parmi les populations « de couleur », et sur le fait que la grande guerre et le déclin du colonialisme avaient alors pour conséquence de diminuer la « suprématie globale blanche ». Les trois effets de l’essor démographique, ou « flot montant », imaginés par Stoddard étaient les suivants : la perte des marchés, l’agression armée, et la dégradation raciale due à l’immigration. Stoddard soutenait que la race et l’hérédité formaient les fils conducteurs de l’histoire et de la civilisation, et que l’élimination ou l’absorption de la race blanche par les races « colorées » mettraient fin à la civilisation occidentale, car selon lui la race supérieure est fatalement dégradée par l’infusion d’un sang inférieur, qui a toujours tendance à prédominer 22 . Même si Sarraut se concentre sur le premier de ces effets, et estime que les éventuelles conséquences nuisibles des deux derniers sont à long terme, le chapitre entier laisse entendre un ton racial, voire raciste, qu’il ne faut pas ignorer ici, car si des bribes de l’eurocentrisme de Sarraut se révèlent à travers son ouvrage, c’est ici qu’elles deviennent criantes. Si le « péril de couleur » qui effrayait Sarraut le plus était plutôt d’ordre économique – ce qu’il traite de « capitalisme de couleur » (154), – il est à noter aussi qu’il ne repousse pas entièrement les périls qu’avait évoqués Stoddard d’une attaque armée pan-asiatique, et du progrès continu du pan-islamisme arabe.
On voit donc nettement le croisement d’idées entre Sarraut et Stoddard.
Il faut noter toutefois que la pensée raciale chez Sarraut se situe dans une longue lignée de pensée différencialiste et inégalitaire au sein de l’idéologie républicaine. Tout de même, et comme le note Raynaud-Paligot, « si la pensée raciale a trouvé au sein de l’univers colonial un domaine de prédilection, on ne peut pas pour autant affirmer que le fait colonial en soit à l’origine » 23 . Même si les représentations raciales fin de siècle sont généralisées par les savants rassemblés autour de la Société et l’École d’anthropologie de Paris, leur origine se trouve dans la rencontre entre l’évolutionnisme philosophique issu des Lumières (l’homme est perfectible, les civilisations avancent vers le progrès) et le transformisme issu des études de Lamarck et Darwin.
Fils des Lumières, Sarraut invoque justement des idées darwinistes pour s’asseoir dans sa vision eurocentriste des autres races et des autres peuples. Telles qu’elles se présentent, nous pouvons placer les idées raciales de Sarraut à côté de celles de Paul Broca, de Paul Topinard, ou encore d’Abel Hovelacque qui tous illustrent les conséquences de cette rencontre entre évolutionnisme et darwinisme – une vision dépréciative de l’altérité, de la bestialisation des autres races, une vision pessimiste de leur capacité à progresser vers la civilisation… qui ne peut qu’être européenne et surtout française.
Tout comme l’idée d’hérédité raciale renforce une notion fataliste par rapport à la tradition de colonisation chez certaines races, elle renforce d’autre part l’infériorité d’autres races. Chailley-Bert, par exemple, note l’évolution inégale des races :

L’expérience a montré que les races diffèrent comme diffèrent les climats, et que les différentes civilisations ont marché d’un pas inégal ; que les hommes n’ont pas les mêmes aptitudes et ne peuvent avoir ni les mêmes droits ni les mêmes devoirs 24 .

D’une façon analogue, Georges Hardy, grand promoteur de la psychologie ethnique appliquée aux colonies, s’employa à diffuser son enseignement une fois devenu Directeur de l’École coloniale 25 . Pour lui, la psychologie raciale devait façonner la politique d’association : elle permettait de mettre en œuvre une politique coloniale adaptée à la mentalité des différentes races à travers l’empire.
Si le pôle conservateur de la pensée raciale soutient l’idée que l’éducation n’apporte guère de succès à ces pauvres sauvages, le pôle plus libéral, auquel on pourrait associer Sarraut, sous-entend tout de même que ces derniers sont incapables de s’élever seuls vers la civilisation. Ferry lui-même remarque que la race supérieure se doit « d’apporter aux civilisations inférieures un développement intellectuel, moral, économique qu’elles ne connaîtraient pas sans cette tutelle 26 ».
Mais si, dans le cas de Sarraut, ces idées raciales font partie de la Weltanschauung , ce qui pourrait néanmoins choquer le lecteur contemporain est justement sa reprise des idées de Lothrop Stoddard. Bien que Sarraut admette qu’il y ait quelque chose de tout à fait « américain » chez Stoddard, notamment « l’hostilité extrême de son préjugé à l’encontre des peuples de couleur », Stoddard demeure pour lui un « grand écrivain américain » (41), et son Rising Tide of Color « un très remarquable ouvrage ». Il est clair que le racisme explicite d’un Stoddard pourrait trouver un moindre écho chez Sarraut qui exprime clairement une position eurocentriste dès les premières pages de son ouvrage. « L’Europe de race blanche, écrit Sarraut, centre de gravité du monde » (4). Notion qui se marie difficilement toutefois avec son insistance sur l’idée que la France est le pays le moins influencé par les « préjugés de race ». Des comparaisons flatteuses mettent la France au premier rang des « évolués » en matière des idées de race. Il ne devrait pas nous surprendre que Sarraut réserve son mépris pour les « Anglo-saxons », malgré l’estime qu’il peut porter à un raciste comme Stoddard.

L’Anglo-Saxon, par exemple, reste en tout lieu tributaire du préjugé de couleur et lorsqu’il accorde un bienfait aux indigènes, il a toujours l’air de l’offrir au bout d’une pincette ; le Français ignore ce préjugé et donne de la main à la main ; il se mêle sans répugnance à l’intimité de la vie indigène, tandis que le colonisateur britannique s’enferme dans une cité anglaise, comme dans un donjon féodal, avec douves, et sans pont-levis. (137)

Et même si Sarraut refuse l’hostilité raciale de Stoddard, il est lui-même capable de fournir au lecteur des stéréotypes raciaux parmi les plus grossiers :

L’indigène, surtout en pays noir, est en général paresseux, indolent, imprévoyant. Il aime à bavarder ici sous le banian, là sous le baobab, à chanter, à danser, à fumer, à dormir surtout. (90)

Le noir est incapable de prévision, le Berbère se laisse aller au fatalisme que lui inspire sa religion, l’Annamite est dominé par sa passion pour le jeu et son goût de la dépense. Ici, le Syrien, là le Juif, plus loin le Chetty feront leur affaire de ces victimes insouciantes et résignées d’avance à leur destin. (95)

Ces deux citations montrent clairement, surtout lorsqu’on les replace dans le contexte de la réflexion sarrautienne sur la tradition d’expansion européenne et la supériorité civilisatrice de la race blanche, que Sarraut avait recours à des descriptions binaires et à des idées essentialistes, comme Said l’avait proposé dans son Orientalisme 27 . Mis à part son intérêt politique et colonial, l’ouvrage de Sarraut nous fournit donc aussi un exemple des plus riches d’un lexique colonial qui s’était répandu à partir du tournant du siècle. Pourvu d’un langage et de métaphores tout à fait courants à l’époque, Grandeur et servitude coloniales nous offre l’occasion d’examiner de près le lexique colonialiste tout comme le discours colonial. Les abondantes métaphores dont se sert Sarraut pour illustrer ses paroles sont révélatrices du déséquilibre qui existe entre colonisateur et colonisé : l’indigène est donc un « diamant brut » (182) qu’il faut tailler au gré des besoins du colonisateur ; le colonisateur lui-même est un « chirurgien » (183) ; « dans l’argile informe des multitudes primitives », l’Europe modèle « patiemment le visage d’une nouvelle humanité » (74). Un lien important se fait jour entre la notion de mise en valeur telle qu’elle était conceptualisée à l’époque de Sarraut, et les discours d’aide humanitaire qui nous entourent aujourd’hui. Héritiers de la logique de l’humanisme mariée au modernisme, les agences globales d’aide humanitaire et les discours qui en émanent s’inscrivent dans la droite lignée de la pensée européenne. La notion de solidarité humaine si chère à Sarraut sert toujours de pilier central à justifier l’ingérence occidentale dans des pays considérés comme « sous-développés » ou, au mieux, « en voie de développement ».
Dans Grandeur et servitude coloniales , Sarraut révèle parfaitement comment la pensée coloniale française s’est servie des sciences de la race pour légitimer la domination coloniale et l’exploitation des peuples colonisés. Comme nous l’avons vu, pour Sarraut, ce déterminisme racial héréditaire s’applique également à la race blanche, dont la vocation de colonisateur et l’instinct d’expansion trouvent ses racines dans le mouvement de colonisation de l’antiquité. Sarraut insiste à plusieurs reprises sur le long héritage dont bénéficie l’âme française, sur l’orgueil qu’il faut porter à cette civilisation d’origine latine, et sur la fierté qu’il faut ressentir pour ce passé. De là viendrait ce que Christophe Charle nomme le « complexe de supériorité superlatif » 28 . Qui plus est, en mariant les mythes de l’universalisme républicain avec la notion d’humanisme colonial, Sarraut revendique une place à part pour la France – une sorte d’exception française coloniale si on veut – où celle-ci se trouve à l’abri du préjugé de couleur, et serait, à la différence des Anglo-saxons, respectueuse de la diversité culturelle. C’est une attitude qui était véhiculée pendant plusieurs décennies et qui contribua à la longévité de la colonisation française, à contre-courant de l’opinion internationale après la deuxième guerre mondiale. Ces derniers mots de Sarraut la résume on ne peut plus clairement :

Pas d’abandons d’abord, de l’Europe dans son autorité coloniale. Quelques périls qu’elle y coure, quelques servitudes qu’elle y subisse, quelques sommations d’abdiquer qu’elle y reçoive, l’Europe ne doit pas déserter son commandement colonial. Elle y est, elle y doit rester. Je repousse de toutes mes forces, je répudie de toute l’énergie de ma raison, pour l’Europe comme pour mon propre pays, toutes les modalités qui envisagent l’éviction de la tutelle occidentale dans les colonies. (172-173)
1 R. Girardet, L’Idée coloniale en France (Paris : La Table Ronde, 1972), p. 192.
2 A. Sarraut, La Mise en valeur des colonies françaises (Paris : Payot, 1923), désormais MV dans les références entre parenthèses du texte.
3 Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ? , Paris : PUF, 1978, p. 229.
4 Jules Duval, Les Colonies et la politique coloniale de la France , Paris : Bertrand, 1864.
5 De la colonisation chez les peuples modernes , Paris : Guillaumin, 1874.
6 P. Robiquet, Discours et opinions de Jules Ferry , t. 5 : Discours sur la politique extérieure et coloniale , Paris : Armand Colin, 1897.
7 La France nouvelle , Paris : Michel Lévy, 1869.
8 Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de la présente édition.
9 Dictionnaire des parlementaires français : notice biographiques sur les ministres, députés et sénateurs français de 1889 à 1940 , tome 8, R-Z, sous la direction de Jean Jolly (Paris : PUF, 1977), pp. 2960-62.
10 « Projets coloniaux et mise en pratique : la politique des « fils » de Sarraut en Indochine dans les années vingt », Cahiers d’histoire , 85, 2001, p. 2.
11 « M. Albert Sarraut blessé », La Dépêche de Toulouse , 17 décembre 1918.
12 1 er et 2 e cabinets Millerand – cabinet Leygues – 7

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