Histoire de la Chine Antique (Tome 2)
422 pages
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Description

Cet ouvrage présente l'histoire de Chine antique des origines, en partie mythique, jusqu'à la fin des Printemps et Automnes où les pensées telles que le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme émergent. Des récits d'histoires insolites, tantôt véridiques, tantôt légendaires comme des moments de dépaysement total. Ce premier tome nous amène dans le passé de la Chine des temps antiques de ses tout débuts à la fin du règne de Qi'Hua'n Gong.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2011
Nombre de lectures 39
EAN13 9782296470682
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

HISTOIRE DE LA CHINE ANTIQUE

DES ORIGINES
À LA FIN DES PRINTEMPS
ET AUTOMNES
(546 AV JC)

Tome 2
Recherches Asiatiques
Collection dirigée par Philippe Delalande

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DANG VU Quang


HISTOIRE
DE LA
CHINE ANTIQUE


DES ORIGINES
À LA FIN DES PRINTEMPS
ET AUTOMNES
(546 AV JC)


Tome 2
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56340-7
EAN : 9782296563407

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
À ma fille
À mes neveux et nièces
À tous les jeunes transplantés


Le jour où
il leur arrivera de vouloir
remonter jusqu’aux sources
CARTE DE LA CHINE
Chapitre I LE RÈGNE HÉGÉMONIQUE DE JI`N DE 642 À 597 AV. J.-C.
LA PITEUSE MÉSAVENTURE DE SO`NG XIANG GONG
Dans les dernières années de 640 (av. J.-C.) la disparition de Qi’ Hua’n Gong a laissé un grand vide au sein de la communauté seigneuriale de l’époque. Après sa mort en effet et pratiquement jusqu’à la fin de ce siècle, ses nombreux enfants n’ont pas cessé de se disputer le pouvoir. À tour de rôle, quatre d’entre eux ont réussi à monter sur le trône mais affaiblis par ces déchirements internes ils n’ont pas pu être vraiment présents sur la scène « internationale » chinoise. La place d’hégémon était donc à prendre et le candidat le plus vite déclaré fut So`ng Xiang Gong – le Seigneur le Méritoire de So`ng (650-636 av. J.-C.).
L’ambition de Xiang Gong était née à la conférence des seigneurs de Kui’ Qiu en 650. Comme nous l’avons vu, cette année-là Qi’ Hua’n Gong s’était décidé à nommer héritier légitime l’un des plus jeunes de ses fils, le prince Zhào le futur Qi’ Xiào Gong (642-632 av. J.-C.). Cependant comme il avait laissé un peu trop longtemps traîner les choses, il était quasiment certain qu’après sa disparition ses autres enfants ne manqueraient pas de remettre son choix en question. En marge de la conférence, il eut donc un entretien privé avec le seigneur de So`ng pour lui demander de bien vouloir le moment venu donner un coup de main au dauphin qu’il venait de désigner. Hua’n Gong lui faisait confiance car quand il n’était que prince héritier, il s’était montré noble et désintéressé. De sa propre initiative il venait trouver son frère Mù Yi` pour lui proposer sa place. Il jugeait son aîné plus méritant et plus sage et il pensait que l’origine modeste de sa mère n’était pas un motif suffisant pour le priver de l’héritage successoral. Mù Yi` déclina sa proposition et ce fut à contrecœur que Xiang Gong s’était fait ensuite introniser. Maintenant touché par la démarche du seigneur de Qi’, il ne put que l’assurer de tout son dévouement.
Comme c’était à redouter, avant même son dernier soupir, dès l’entrée en agonie de Qi’ Hua’n Gong, les troubles éclatèrent. Voulant devancer tout le monde, son fils le plus âgé le prince Wu’ Kui vint s’emparer du sceau seigneurial pratiquement sur son corps puis, appuyé par les eunuques gardes du palais, il se proclama successeur de droit comme de fait. Zhào le dauphin réussit à s’échapper de justesse. Il partit se réfugier chez les So`ng. Fidèle à sa promesse leur seigneur lui prêta aide et assistance.
Cependant avoir le futur seigneur de Qi’ sous sa coupe donnait forcément des idées. Xiang Gong était disposé à venir à son secours mais en même temps il pensait pouvoir s’en servir comme marchepied pour se hisser à la place d’hégémon devenue vacante. Avec ce calcul en tête, plutôt que d’accorder tout de suite une escorte armée à son poulain, il préféra envoyer une circulaire à tous ses collègues leur demandant de se joindre à lui pour aider l’héritier légitime de Qi’ à récupérer ses droits dans une noble action de défense du Yi` – de l’équité et de l’impres-criptibilité de la loi communautaire. Le rendez-vous était fixé à l’année suivante.

Au printemps de l’an 642 (av. J.-C.) So`ng Xiang Gong parvint à remplir de façon exemplaire sa mission d’assistance. Après avoir provoqué l’assassinat de Wu’ Kui et balayé les armées privées à la solde de ses frères, il a réussi à faire son entrée dans la capitale de Qi’ pour y installer selon les règles le prince Zhào sur son trône. Il était ensuite retourné chez lui sans avoir rien exigé de sa part.
Mais son projet de se faire admettre comme le coordinateur des seigneurs était tombé à plat. Sa circulaire a été ignorée par la presque totalité d’entre eux. Ils voyaient trop clair dans son jeu. Pour venir l’assister dans son opération chevaleresque de remise en ordre, il n’y avait que le petit seigneur de Ca’o. Il était son voisin et il risquait le cas échéant une punition immédiate et sévère. En plus de ses troupes, il y avait celles de Wey et de Zhu. Mais ces deux dernières étaient emmenées par de simples officiers.
Personnellement, le seigneur de Wey avait un problème de conscience. Suite aux ravages causés par les barbares, son pays n’avait pu se relever à l’époque que grâce à l’aide de Qi’ apportée par Wu’ Kui. Mais Wey Wén Gong considérait qu’il ne lui devait rien et qu’il n’avait fait qu’exécuter les ordres de son père. Plutôt que de se ranger du côté de ce candidat issu d’une princesse Wey, il décida de respecter la volonté de Hua’n Gong et venir en aide – mesurée, à l’héritier qu’il s’était choisi. Quant à Zhu, la principauté ne comptait presque pas car son seigneur n’était qu’un Fù Yong – un vassal secondaire.
Devant le refus de ses collègues de l’agréer comme leur chef d’orchestre, Xiang Gong se disait qu’il lui faudrait reprendre le problème à la base. Il prit le parti de commencer par renforcer son potentiel en essayant de rallier derrière lui d’abord les Dong Yi’ – les peuplades barbares de l’est. Il les convoqua à une conférence de chefs d’état qui devrait avoir lieu dans le sud de la principauté de Ca’o. Lors de cette rencontre, seuls lui-même, le maître des lieux et son collègue le seigneur de Téng seraient tenus d’être présents du côté chinois.
Au jour dit il n’y avait que l’organisateur et son hôte. Son vassal de Téng n’arriva que deux jours plus tard.

Xiang Gong souhaitait marcher dans les pas de Qi’ Hua’n Gong. Mais il jugeait sa méthode basée sur le consensus trop longue et pas assez efficace. Pour être plus expéditif il préférait faire preuve d’autorité et de sévérité. Afin de montrer à tous qu’il ne badinait pas avec la discipline il fit mettre aux arrêts le seigneur de Téng pour son léger manque de ponctualité.
Quant aux barbares, ils furent encore plus négligents. Le premier à se présenter fut le chef des Céng qui s’était laissé désiré non pas durant quelques jours mais carrément quelques semaines. Ulcéré et sorti de ses gonds, le seigneur de So`ng imagina de faire de lui un exemple. Il le garda prisonnier et le jour des célébrations en l’honneur du génie fluvial local il l’utilisa comme victime sacrificielle devant les autels. Du coup, les autres chefs Yi’ ne se risquèrent plus à venir. Plutôt que d’aller les chercher en lançant une opération punitive, Xiang Gong préféra admettre son échec et rentrer chez lui bredouille. Il avait suffisamment encore de lucidité pour comprendre qu’une expédition militaire dans une région mal connue et en grande partie inexplorée risquait de lui réserver bien des surprises.

Ses deux tentatives infructueuses ne découragèrent guère le seigneur de So`ng. Mais il changea à nouveau son approche. Pour faire venir à lui ses collègues et donner un meilleur poids à ses injonctions, il s’adressa au seigneur de Qi’ et au roi de Chü. Il comptait naïvement sur l’autorité dont ils disposaient en même temps que sur leur complaisance à lui laisser jouer le premier rôle. Il les invita chez lui à Lù Shàng pour leur proposer une démarche commune.
Qi’ Xiào Gong avait une dette morale envers lui. Il s’empressa de se rendre à son invitation. Quant au roi de Chü il a vite fait de percer à jour ses intentions, à vrai dire fort puériles. Mais il y voyait une opportunité pour étendre son influence aux principautés du Zhong Yua’n jusque-là la chasse gardée de Qi’ Hua’n Gong. Il y venait lui aussi.
Lors de cette rencontre à trois, So`ng Xiang Gong soumit à ses deux invités un projet de circulaire. Mais le document était déjà signé de sa main et à la première place. Le voyant, le roi de Chü commença à faire quelques difficultés. Il finit cependant par y apposer sa grifJe avec un petit sourire moqueur. Quant au seigneur de Qi’ il refusa sèchement. Comme il était l’obligé de Xiang Gong il acceptait volontiers de lui céder le pas mais non au souverain de Chü, de toujours le rival de son pays. Bouillant de colère contenue il rentra directement chez lui dès la fin de la journée.

Au reçu de la circulaire signée par le roi de Chü, les seigneurs de sa zone d’influence n’osèrent pas se dérober. Ils furent donc cinq à rendre auprès de So`ng Xiang Gong et de Chü Chéng Wa’ng : ceux de Chén, de Cài, de Zhèng, de Xü et de Ca’o. Par contre à l’image de Qi’ ceux de Wey et de Lü qui appartenaient au Zhong Yua’n proprement dit brillèrent par leur absence.
À l’ouverture de la conférence Xiang Gong se proposa comme président de séance. Il prenait argument sur son titre de Gong – duc, et sur le fait que le roi de Chü avait usurpé le sien. Rappelons que selon la réglementation des Zhou, seuls les descendants directs des dynasties ayant régné sur la Chine avaient droit à ce premier grade de Gong dans leur hiérarchie nobiliaire. Quant aux Chü à l’origine ils n’avaient obtenu que le titre de Zï – baron. Devenus prospères et puissants ils voulurent avancer en grade et en distinction. Devant le refus obstiné royal, ils décidèrent de sortir du système des Zhou. Ils se proclamèrent carrément rois leurs égaux.

Chü Chéng Wa’ng – le roi de "L’Accomplissement" de Chü (671-625 av. J.-C.) ne se donna pas la peine de polémiquer avec So`ng Xiang Gong. Il se tourna vers les seigneurs présents pour leur demander pour qui ils venaient ? L’assemblée répondit avec ensemble que c’était pour obéir à ses ordres.
Sur cette réponse, le roi de Chü fit signe aux hommes de sa suite lesquels enlevèrent prestement leurs habits de cour pour apparaître en uniforme de combat. Leur chef sortit agiter son drapeau. Un millier de soldats Chü placés en embuscade firent leur apparition. Ils pénétrèrent en force dans la salle de réunion et ligotèrent en un tourne main le pauvre seigneur de So`ng qui n’eut plus que ses yeux pour pleurer.

Chü voulut par la suite monnayer sa libération et rançonner son pays. Mais la Cour de So`ng mit le prince Mù Yi` sur le trône et refusa toute négociation. Chéng Wa’ng envoya les soldats de son escorte assiéger sa capitale. Ils étaient en nombre insuffisant et leur siège s’avéra vain.

Au bout de trois mois d’opérations militaires infructueuses, Chü en fut réduit à se demander comment se sortir de ce guêpier sans perdre la face. Sur la proposition de ses conseillers, Chéng Wa’ng trouva la solution en dépêchant un émissaire secret auprès du seigneur de Lü. Il lui suggéra une médiation et il lui promit qu’elle serait aussitôt agréée. Lü Hi Gong (659-626 av. J.-C.) ne demandait qu’à être serviable. Il rejoignit la conférence des seigneurs et sur ses instances, magnanimement le roi de Chü remit So`ng Xiang Gong en liberté. À son retour au pays, son frère Mù Yi` lui rendit le trône qu’il n’avait occupé que pour neutraliser le chantage de Chü.

Depuis son arrestation infamante, Xiang Gong devint misanthrope. Il se déclarait écœuré par la décadence de la société de son temps ainsi que son absence totale d’honneur et de moralité. Il en voulait pour preuve l’ingratitude du seigneur de Qi’, l’outrecuidance du roi de Chü, la lâcheté éhontée de ses collègues qui s’étaient mis à plat ventre devant ce rustre cynique et mal élevé. N’ont-ils pas été jusqu’à reconnaître son titre usurpé et fouler aux pieds les devoirs de loyauté et de fidélité qu’ils devaient à la dynastie des Zhou laquelle leur avait pourtant accordé la terre qui les a fait vivre et les titres qui les ont aidés à se maintenir. Selon lui, les mœurs ont dégradé à un tel point qu’on ne pouvait même plus à les monter en exemple aux barbares. Ces derniers se complaisaient dans leur état d’arriérés, poussant l’infamie jusqu’à ignorer la main qu’il leur tendait afin de les guider vers la lumière.
Tel un Don Quichotte avant le terme, il se mit en tête de se faire le champion du réarmement moral. En l’an 638 il partit en guerre contre Zhèng coupable à ses yeux de félonie. Son seigneur s’était rendu à la Cour des Chü pour payer un hommage indu et honteux à son roi usurpateur. Pour motiver ses troupes il fit broder sur sa grande bannière de commandement deux lettres en or : rén et yi` – humanité et équité. Zhèng appela au secours son suzerain qui vint envahir directement So`ng en ayant soin cette fois-ci d’amener avec lui le gros de ses troupes.
Les deux armées ennemies étaient séparées par la rivière de Ho’ng. Sur la proposition de Xiang Gong ils se donnèrent rendez-vous pour une bataille rangée dans la plaine située du côté So`ng. Pour s’y rendre les soldats Chü avaient le cours d’eau à traverser. Confiants dans la naïveté du seigneur de ce pays ils le firent tard dans la matinée, sous les yeux mêmes des So`ng déjà prêts à combattre.
Quand la moitié d’entre eux était encore sur l’autre rive, le général commandant So`ng voulut donner le signal de l’attaque. Ses soldats étaient moins nombreux et il considérait ce stratagème comme l’unique moyen pour avoir quelques chances de l’emporter. Son souverain s’y opposa fermement. Il combattait au nom de la justice et de la loyauté et il se refusait à prendre en traître son adversaire !
Une fois terminée la traversée, les Chü se rangèrent en ordre de bataille mais sans précaution particulière, dans un grand désordre momentané. À nouveau le chef des troupes So`ng désirait donner l’assaut. À nouveau Xiang Gong l’en empêcha. De rage le général jeta son casque par terre, s’arrachant ensuite les cheveux d’impuissance.
Finalement, les deux armées étant fin prêtes, le choc eut lieu. Les So`ng furent submergés par le nombre et ils connurent une grosse défaite. Leur seigneur qui combattait devant ses troupes afin de leur donner l’exemple reçut plusieurs blessures. Il en mourut mais dans son lit, l’année qui suivait.
Avant de disparaître Xiang Gong avait quand même réussi à rendre un bon service à son pays. Zho`ng Ër le prétendant au trône de Ji`n était de passage à la recherche d’une aide armée pour rentrer chez lui. Le seigneur de So`ng venait de connaître la défaite et il n’était pas en état de répondre favorablement à ses vœux. Mais il lui fit un cadeau somptueux : vingt chariots revêtus de cuir avec chacun un attelage de quatre chevaux. Devenu plus tard hégémon, le seigneur de Ji`n n’oublierait pas ce geste généreux. Jamais il ne manquerait d’accourir à son aide contre les Chü.

So`ng Xiang Gong faisait partie d’une classe de gens que les Vietnamiens désignent par le qualificatif intraduisible de « gàn – quai li` ». Souvent droits et honnêtes, ils sont malheureusement victimes dès leur plus jeune âge d’une éducation sévère basée sur trop de principes a priori, plus catégoriques les uns que les autres. Ces préceptes impératifs sont hélas bien souvent contradictoires et pour se fabriquer une ligne de conduite ou même plusieurs successives comme dans le cas de Xiang Gong, le choix peut être large. Le résultat est que, dressés à obéir aux injonctions sans explication comme sans discussion, ils se révèlent à l’âge adulte imperméables à tout raisonnement de bon sens, incapables de prendre en compte la moindre donnée objective. Avec orgueil et entêtement, ils s’accrochent à des critères moraux qu’ils se plaisent à considérer comme des impératifs d’évidence, contraignants pour eux-mêmes quand ils leur conviennent mais valables en toute circonstance pour les autres. En fait, ces obligations ont été sélectionnées par leur inconscience en fonction uniquement de leurs désirs subjectifs plus ou moins refoulés et une fois confrontés à la réalité, ils ne peuvent que mener à la catastrophe.
Nous aurons l’occasion d’en voir plusieurs exemples beaucoup plus graves encore et aux conséquences beaucoup plus tragiques comme par exemple le cas de Zhào Kuo` responsable de la plus grande défaite de son pays. Ses soldats qui ont dû déposer les armes et se constituer prisonniers suite à son erreur de jugement étaient au nombre de trois cent mille soit quatre fois plus que leurs ennemis les Qi`n. Quand ces derniers s’en étaient rendu compte ils prirent peur. Pour ne pas risquer d’être complètement débordés lors d’un éventuel mouvement séditieux, ils les massacrèrent par surprise l’espace d’une nuit, à la Saint-Barthélemy mais à l’échelle du centuple !
Quant à Chü Chéng Wa’ng, après sa victoire il rentrait chez lui en passant par Zhèng. Ce fut à cette occasion que se produisit l’incident que nous avions déjà relaté. La sœur de Chéng Wa’ng qui était la femme de Zhèng Wén Gong – le seigneur « L’Humaniste » de Zhèng (672-627 av. J.-C.) avait le mal du pays. Elle voulut profiter du passage de son frère pour aller le voir, ainsi que ses ami(e)s d’enfance faisant partie de sa suite. Elle lui présenta ses deux filles déjà très jolies mais à peine nubiles. Le roi de Chü les trouva tellement à son goût que faisant fi du scandale au parfum d’inceste, il les mit le soir même dans son lit et les incorpora ensuite sans autre formalité dans son harem pourtant déjà bien fourni !

Avant de quitter So`ng Xiang Gong, faisons un retour en arrière pour faire une histoire abrégée de sa principauté. Elle a été réservée par les Zhou aux descendants des Yin afin de maintenir vivace le souvenir de cette dynastie.
L’histoire de So`ng, la principauté héritière des Yin
À la chute de Yin Zhoù le dernier roi Yin (1154-1122 av. J.-C.), ils n’étaient que trois des membres de sa famille à surnager du naufrage.
Wü Geng Lù Fü son fils aîné reçut un duché qui était une part modeste du domaine de ses ancêtres. Il devait y rassembler les membres de son clan et y perpétuer le culte de ses ancêtres souverains.
Ji Zï était un prince du sang, membre d’une espèce de conseil de sages des Yin. Voyant que les excès de Zhoù risquaient de mener la dynastie à sa perte, il était venu lui faire de sévères remontrances. Le tyran n’osait pas lui répliquer mais il le regarda de travers, montrant clairement sa détermination à se débarrasser de lui, dès la première occasion. Ayant vu cet éclair meurtrier passer dans ses yeux, Ji Zï comprit qu’il avait été un peu trop loin. Pour se rattraper et échapper à la vindicte royale, il simula la folie. Il ne se coiffait plus, mangeait et dormait désormais à même le sol au milieu de ses propres esclaves. Après la victoire, Zhou Wü Wa’ng le fit paraître devant lui. Il cherchait à s’informer à la source sur les principes de gouvernement de ses prédécesseurs. Ji Zï lui en fit un exposé sincère. Son discours est contenu dans le Shu Jing – les Annales canoniques au chapitre intitulé Ho’ng Fàn – les grandes règles directrices. Notons parmi elles, la seule à devoir être considérée comme intangible par toute monarchie qui se veut absolutiste. Il s’agit du monopole des bienfaits et des punitions. En dehors du souverain monarque, personne n’a le droit ni de châtier ni de faire le bien. Les récompenses comme les actes de charité et les gestes de solidarité ne peuvent provenir que de lui. Il en est de même des peines, applicables uniquement en son nom. Le peuple ne doit craindre que son roi, n’aimer et ne suivre que sa personne. C’est ce que les Chinois appellent le « Dé » – la vertu auguste propre au « Fils du Ciel ». Dès la victoire obtenue les fondateurs des dynasties chinoises ont pour habitude de se débarrasser au plus vite de leurs alliés les plus puissants et de leurs collaborateurs les plus charismatiques. Ils ne faisaient en réalité qu’appliquer ce bon principe vieux pour cet empire céleste de plus de trente siècles !
Wü Wa’ng voulut récompenser Ji Zï qui déclina toutes ses offres. Il ne demandait qu’une chose : être autorisé à émigrer en Corée à l’extrémité des terres continentales et au-delà des chaînes montagneuses réputées pratiquement infranchissables. Le roi y consentit et lui donna en plus le droit d’emmener avec lui tous ses dépendants et ses avoirs. Ji Zî partit en bateau. Arrivé sur cette terre pour lui promise, il y fonda sa propre dynastie sans plus interférer avec la Chine.
Wei Zï Qï était le frère aîné de Zhoù mais de naissance inférieure. Il voyait venir lui aussi la catastrophe. Après avoir vainement essayé de raisonner Yin Zhoù il quitta la Cour et se retira sur son domaine. La défaite des Yin consommée, il vint se présenter de lui-même devant le quartier général de Zhou Wü Wa’ng. Il était torse nu avec les mains liées derrière le dos. Il marcha sur ses genoux vers le vainqueur accompagné d’un mouton et une charretée d’herbe Ma’o destinée d’habitude à envelopper le corps de la victime après son sacrifice.
Wü Wa’ng descendit de son siège pour aller de ses mains le délier de ses liens. Il lui permit ensuite de conserver toutes ses propriétés et de retourner chez lui, libre.
Après sa mort, ce fut Zhou Gong son frère non pas le plus âgé mais le plus proche de ses collaborateurs qui devint régent. Vis-à-vis des autres membres de sa famille, le tuteur de Chéng Wa’ng (1115-1078 av. J.-C.) encore enfant, avait un comportement arrogant voire même tout à fait suspect. Lors des réceptions officielles, au lieu de mettre son neveu sur le siège royal il s’y installait lui-même. Il obligeait tout le monde à venir se mettre à genou devant lui les courtisans, les seigneurs, ses oncles et ses cousins sans même excepter ses frères. Indignés, trois d’entre eux projetèrent de le renverser. Ils mirent dans leur complot Wü Geng Lù Fü dont ils avaient la charge de surveiller. La tentative fut éventée à temps. Zhou Gong punit de mort deux des responsables notamment le meneur qui était son frère le plus âgé ainsi que le fils de Yin Zhoù. Il leur confisqua les principautés concédées. Quant au clan des Yin il le déporta à So’ng. Ce pays était situé vers l’est à la périphérie du Zhong Yua’n près des marécages et à côté des barbares Ro’ng. Il comprenait notamment la ville de Péng Chéng un marais à l’origine. Bien aménagée, la citée deviendrait plus tard la belle Xu’ Zhou la Venise de la Chine avec ses canaux en guise d’artères. Le régent confia cette terre somme toute bien ingrate à Wei Zï Qï à qui il accorda le titre héréditaire de Gong-duc.
Les descendants de Zï Qï régnaient sans problème jusqu’en 908 (av. J.-C.). Cette année-là à la mort certainement non naturelle de So`ng Mïn Gong – le seigneur « Le Pitoyable », son frère s’empara du trône. Quinze ans après il fut assassiné par un des ses neveux lequel récupéra l’héritage de son père. Il serait connu sous le nom posthume de Li Gong – le seigneur Le Cruel (893-858 av. J.-C.). Probablement cette appellation lui a été donnée pour avoir un peu trop sévèrement sévi contre les ex-partisans de son oncle.
Notons que, pour la forme et avant de se faire introniser, Li Gong avait proposé à son frère aîné l’héritier légitime de lui céder le siège seigneurial. Celui-ci eut assez de bon sens pour refuser ce cadeau à coup sûr empoisonné. Il s’appelait Fu’ Fü Hé et n’était autre que l’ancêtre tutélaire de Confucius, l’admirateur propagandiste des premiers rois Zhou ainsi que de Zhou Gong leur pilier dynastique. Il est ainsi piquant de noter que le défenseur le plus zélé de ces souverains usurpateurs était précisément le descendant en ligne directe des Yin à qui ils ont pris le royaume. Il est vrai qu’à partir de 711 (av. J.-C.) les Köng ont été obligés de fuir So`ng et de trouver refuge chez les Lü la principauté des descendants de Zhou Gong. Comme on pouvait s’y attendre celui-ci y faisait l’objet d’un culte fervent et idolâtre.
Au moment de l’installation du roi Zhou Pi’ng Wa’ng dans le centre, dans les années 760 So`ng fut envahie par les barbares Sou Man. Les Chinois réussirent à les repousser et à tuer leur chef, un géant du nom de Yua’n Si. E’r Ban le héros de la bataille reçut la garde héréditaire d’une des portes de la capitale ainsi que le droit de percevoir tous les taxes et péages y relevant. Elle devint la E’r Men – la porte des E’r. Quant à son seigneur on lui attribuait le nom posthume flatteur de Wü Gong – le seigneur « Le Martial » (765-747 av. J.-C.).

En 729 (av. J.-C.) So`ng Xuan Gong le seigneur « Le Diligent » de So`ng trouvait son fils Yu’ Yi’ un peu trop instable. Il préféra confier le trône à son frère Mù Gong le seigneur « Le Pasteur » (728-719 av. J.-C.). À sa mort après onze ans de règne celui-ci rendit le pouvoir à son neveu qu’il pensait suffisamment assagi. Pour éviter les luttes et les rivalités il obligea son propre fils le prince Féng à s’exiler chez les Zhèng.
Les deux cousins germains étaient loin d’avoir le désintéressement altruiste de leurs pères. Féng complotait activement pour revenir au pays prendre le pouvoir. Quant à Yu’ Yi’ il s’associa avec l’usurpateur du trône de Wey pour venir attaquer Zhèng, espérant pouvoir se saisir dans la foulée de son rival un peu trop remuant. Il déclencha sans s’en douter une réaction en chaîne parmi les seigneurs des différentes principautés et en l’espace de dix ans, son peuple avait à combattre onze fois de suite. Il commença à en avoir assez et sous l’impulsion du Premier ministre Hua’ Du il vint mettre à mort Köng Fü Jia le Si Mä – le chef des armées So`ng accusé à tort d’être un fauteur de guerre. Yu’ Yi’ se préparait à venger sa mort et à sévir. Il fut éliminé lui aussi.
Hua’ Du était l’instigateur du mouvement de révolte. Mais il ne lui était jamais venu à l’esprit de vouloir ensuite régner. Il faisait partie du clan seigneurial et descendait en fait d’un fils cadet du seigneur Dài Gong (799-765 av. J.-C.) Il fit rentrer le prince Féng le futur Zhuang Gong – le seigneur « Le Magnifique ».
En toute franchise, le complot de Hua’ Du n’avait rien à voir avec la haute politique. Il était simplement amoureux fou de la femme de Köng Fü Jia. Il l’avait croisée peu auparavant sur son chemin et de loin, dès qu’il l’eût aperçue ses yeux restèrent rivés sur elle jusqu’au moment où elle allait disparaître complètement de sa vue. Longtemps après, il restait pétrifié sur place, ne sortant de son rêve que pour murmurer admirativement : Quelle beauté rafraîchissante, quel visage lumineux !
Sitôt le chef des armées massacré, il fonça dans ses appartements privés et il enleva la belle pour la ramener aussitôt chez lui.
Fa’ng Shu, le fils de Köng Fü Jia put échapper à la populace. Il émigra et vint demander asile chez les Lü. Il était le grand-père de Confucius. Quant au Si Mä, son père avait servi sous trois seigneurs de file. Il avait comme trisaïeul Fu’ Fü Hé, le dauphin déchu. Le fugitif servirait dans les armées de son pays d’adoption tout comme son fils Shu Lia’ng Ge lequel deviendrait célèbre lors du siège de Bi Ya’ng en 563 (av. J.-C.). Grâce à sa force herculéenne, il a pu retenir de ses seuls bras la porte-guillotine en chêne massif et permettre à ses compagnons d’armes de ressortir de la citadelle et d’échapper ainsi à un massacre certain.
Confucius était le premier des Köng à abandonner le métier des armes pour les études littéraires. Orphelin pratiquement dès sa naissance il n’a pas connu son père déjà septuagénaire au moment de sa conception. C’était donc sa mère une veuve d’à peine vingt ans qui avait la responsabilité de son éducation.

Nous avons connu les tribulations de So`ng sous le règne hégémonique de Qi’, le meurtre de Mïn Gong (691-681 av. J.-C.) – le deuxième à être désigné sous ce nom posthume réservé aux seigneurs assassinés (pour les distinguer on utilisait deux caractères distincts mais synonymes). Nous venons de suivre la triste mésaventure de Xiang Gong. Nous verrons plus tard le rôle de punching-ball de ce pays durant toute la rivalité entre Ji`n et Chü. Plutôt que de s’affronter directement ces deux grandes puissances préféraient s’éviter et s’en prendre sans risque et de préférence l’une à Zhèng, l’autre à So`ng.
Nous détaillerons la manière dont ces deux derniers pays s’y étaient pris pour obtenir une trêve entre les deux blocs. Plutôt que de subir les méfaits continus de la guerre, ils ont préféré avec l’accord des autres vassaux, payer tribut aux deux hégémonies à la fois. Mais les luttes ne cessèrent toujours pas. Seulement au lieu d’être ouvertes et tournées vers l’extérieur elles devinrent souterraines et intestines, beaucoup plus atroces car beaucoup moins « transparentes ». Ce fut le siècle de Confucius, une période où tout n’était que trompe-l’œil. En surface il y avait la paix et un ordre légal que tout le monde semblait reconnaître. En sous-main les affrontements étaient d’autant plus sanglants et impitoyables. Le Confucianisme né en ce moment avait à s’en accommoder et cela explique son ambiguïté sur nombre de points. Nous aurons l’occasion d’en discuter longuement.

So`ng fut rayé de la carte en 282 avant notre ère en pleine période des « Royaumes combattants ». En voici l’histoire.
So`ng Ti Chéng (369-329 av. J.-C.) avait un jeune frère doté de moyens physiques exceptionnels. Il mesurait près d’un mètre quatre-vingt-dix et pouvait plier avec ses seuls bras des barres mêmes de fer. Ti Chéng se faisant vieux, Yän en profita pour le chasser du pays et prendre sa place.
Il régnait depuis dix ans quand un paysan lui apporta ce qu’il croyait être un miracle de la nature : un bébé coucou né dans un nid de passereau. Yän consulta le devin qui interpréta le phénomène comme annonciateur de la montée en puissance de So`ng. Selon lui, son pays petit et peu populeux ne tarderait pas à devenir l’égal des plus grands, tels les parents passereaux qui arrivaient à donner naissance à un coucou dix fois plus gros.
Convaincu, Yän étendit les limites de la conscription et s’offrit une armée largement étoffée prétendument de cent mille hommes. Ce chiffre a certainement été gonflé pour des fins de propagande car il dépassait largement les possibilités de ce pays petit et déshérité. Le seigneur de So`ng s’occupa personnellement de l’entraînement de ses troupes et les amena attaquer ses voisins tous azimuts.
Grâce à sa vaillance et à l’exemple qu’il donnait, Yän gagnait victoire sur victoire. Il enleva ainsi cinq citadelles à Qi’, trois cents lieues de territoire à Chü et deux places fortes à Wèi. Il annexa sans coup férir la principauté de Téng qui était le vassal à Qi’. Il se proclama roi à l’égal des souverains des sept « Royaumes Combattants ». Pour ne pas rester isolé, il proposa un accord d’assistance et de secours mutuel avec Qi’n situé à l’autre extrémité de Chine.
Pour persuader ses sujets de sa puissance sans égale, il fit suspendre une outre de sang dans les arbres. Il tira à l’arc dessus et lorsque touchée par sa flèche, elle commença à goutter du sang par terre il affirma à qui voulait l’entendre qu’il venait de réussir à blesser l’empereur du Ciel en personne. Il se prétendait ainsi plus fort que ses collègues des autres royaumes qui n’étaient que des « Fils du Ciel » !
Pour faire admirer ses capacités physiques, il passait ses soirées à boire avec ses sujets. Alors que ces derniers n’en pouvaient plus et croulaient sous la table, lui seul restait frais et guilleret. En fait il se faisait servir avec de l’eau chaude tandis que les autres devaient absorber de l’alcool de riz réchauffé et fumant. Pour démontrer sa virilité, il finissait la nuit en honorant dix femmes du harem à la file !
Une fois il aperçut l’épouse de Ha’n Féng qui cueillait les feuilles de murier dans les champs. Il en tomba amoureux mais comme la belle refusait d’abandonner son mari, il envoya ses soldats l’enlever de force. L’homme se suicida et sa femme sauta de la galerie en étage au moment on l’amenait vers les appartements royaux. Elle avait sur elle une lettre demandant à être placée côte à côte avec son époux dans le même tombeau. Yän ordonna de les enterrer séparément dans des sépultures distinctes. Quelque temps après des arbres jumeaux poussèrent au pied des deux monticules. Ils se rejoignirent avec leurs branches qui s’enlacèrent inextricablement. On leur donna le nom de xiang si – les arbres de la passion amoureuse.
La conduite de Yän devenant de jour en jour plus extravagante, les reproches ainsi que les remontrances tombèrent dru. Excédé, il plaça un arc à côté de son trône. Il tirait sur tous ceux qui venaient lui donner des leçons de morale. Il tuait de cette façon trois dignitaires à la file dans la même journée.

Sur ces entrefaites, le roi de Qi’ estima qu’il était temps de réagir et de mettre un terme à toutes ces lubies de jour en jour plus démoniaques. Il proposa à ses deux collègues de Wèi et de Chü une attaque combinée contre ce pays, leurs trois armées opérantes sous commandement unifié selon un plan d’état major établi ensemble au préalable. Les alliés se présentèrent en libérateurs, appelant le peuple de So`ng à se joindre à eux pour se débarrasser une fois pour toutes de son tyran mégalomane.
Yän appela Qi’n à son secours. Malheureusement pour lui Qi’n Zhao Wa’ng (306-250 av. J.-C.) estima ses chances de s’en sortir vraiment trop minces. Oublieux de ses engagements antérieurs, il ne bougea pas et se contenta de suivre prudemment les événements en spectateur attentif.
Le chef des armées alliées sut mettre à profit la présomption bien connue de Yän. Il l’attira dans une embuscade où il le submergea sous le nombre. Le seigneur de So`ng se montra à la hauteur de réputation. Il fonça en plein dans les rangs ennemis et abattit en combat singulier jusqu’à vingt chefs ennemis successifs. Hélas ses troupes n’arrivèrent pas à le suivre dans sa percée. Menacées d’encerclement total par les innombrables colonnes adverses elles durent se replier et prendre la fuite. Malgré sa vaillance Yän fut obligé de tourner les talons à son tour pour aller les rejoindre. Il les amena se réfugier derrière les murailles de sa capitale.
Durant le siège qui s’ensuivait, Yän sentait ses hommes lui échapper petit à petit. Plutôt que de les encourager et de les récompenser de leurs efforts, il préférait employer la manière forte, multipliant les punitions et les arrêts de rigueur. Le sentiment d’abattement devint général. Voyant l’imminence de la chute, le seigneur de So`ng prit le parti d’abandonner la cité pour prendre la fuite en compagnie d’une poignée de fidèles. Il fut rejoint et tué sur place par ses propres soldats So`ng.

Le roi de Qi’ fit son entrée dans la capitale du pays. Il décida de ne pas remettre le pouvoir aux ayants droit. Il dépeça la principauté en trois partageant son territoire avec ses deux alliés. C’était en l’an 282 av. J.-C.
Quant à Yän il ne recevait pas de nom posthume car sa principauté et sa dynastie seigneuriale ont disparu ensemble avec lui. On lui donna à la place le surnom infamant de Jié So`ng en rappel de son ancêtre Jié Yin dont la conduite a été si funeste à ses ancêtres.
La course à la trahison de Zhou Xiang Wa’ng et de Shu Dài son frère
Du temps de l’hégémonie de Hua’n Gong, les seigneurs de la zone située entre Zhou au centre et Qi’ à l’est, commençaient à s’habituer à vivre ensemble sinon en paix du moins sans le risque d’être éliminés par la force par leurs voisins. Pour aplanir leurs éventuels différends, ils faisaient confiance à l’arbitrage de l’hégémon. Une fois celui-ci disparu, So`ng Xiang Gong fut le plus prompt à vouloir se charger de la fonction. Sa tentative ayant fait long feu, à nouveau les féodaux n’eurent plus que le roi vers qui se tourner en cas de litiges. L’ennui était que, si l’envie de remplir son devoir royal était toujours présente, il lui manquait l’essentiel pour réussir à jouer pleinement son rôle d’arbitre. Le souverain Zhou n’avait pas à sa disposition une armée suffisamment forte pour lui permettre d’imposer ses décisions. À défaut, le monarque pensait pouvoir s’en sortir en jouant ses vassaux les uns contre les autres, selon le bon principe du diviser pour régner. Au besoin il n’hésitait pas à faire entrer dans le jeu, d’abord Chü qui pourtant n’avait cessé de le défier en s’affirmant son alter ego et en créant son propre système géopolitique ensuite jusqu’aux barbares Di`, les rivaux traditionnels à son peuple.
Cette ligne politique a été initiée par Zhou Hùi Wa’ng en 655 lors de la conférence des seigneurs à Shöu Zhï. Le roi souhaitait écarter son dauphin pour donner le trône à son fils cadet qu’il chérissait particulièrement. Qi’ Hua’n Gong ne l’entendait pas de cette oreille car il pensait que son caprice donnerait le mauvais exemple aux chefs des principautés seigneuriales sous sa coupe. Le vieux monarque tenait cependant mordicus à son idée. Pour neutraliser Qi’ et lui servir de contrepoids, il ouvrit la voie à Chü Chéng Wa’ng afin de lui permettre d’intervenir dans les affaires du Zhong Yua’n – la plaine centrale. À cet effet il poussa Zhèng Wén Gong à trahir et à aller faire allégeance à celui qui représentait, du point de vue du système dynastique traditionnel des Zhou, la félonie outrecuidante par excellence.
Nous avons vu comment le seigneur hégémon s’était arrangé pour battre en brèche les projets royaux et maintenir contre vents et marées la légitimité dynastique chez les Zhou. La trahison du seigneur de Zhèng n’avait au final servi à rien sinon à plonger son pays dans le malheur. Dorénavant il serait en effet sans cesse tiraillé entre le sud et le nord, entre Chü d’une part et Qi’ puis Ji`n d’autre part. Pendant près de deux siècles son pays ne connaîtrait plus ni paix ni répit.
La politique menée par Zhou Xiang Wa’ng – le roi « Le Méritoire » de Zhou (651-618 av. J.-C.) était pire encore que celle de son père. Celui-ci s’était adressé à Chü qui était malgré tout Chinois. Xiang Wa’ng pour sa part encourageait carrément les barbares Di` à venir ravager son propre pays et guerroyer contre son propre peuple. Voici la genèse de cette affaire.

Hu’a était une colonie de peuplement constituée par des membres du clan des Ji (celui des rois Zhou) qui s’était créées à proximité du domaine royal entre les principautés de Zhèng et de Wey dont les ancêtres tutélaires étaient, comme nous le savons pertinemment, des princes du sang. Étant petite et isolée, pour assurer sa défense elle avait d’abord compté sur l’aide de la première mais pour une raison ou pour une autre, la plus probable étant la félonie de Zhèng Wén Gong, sa préférence allait maintenant vers la seconde.
Le seigneur de Zhèng n’accepta pas ce revirement. Il lui envoya des hommes y tenir garnison pour un bon moment. Hu’a subissait patiemment leur présence. Quelques années plus tard cependant, en 636, dès que les soldats de Zhèng se furent retirés, la petite communauté revint aussitôt payer hommage à son concurrent. Son protecteur délaissé se prépara à renouveler son intervention lorsque Wey se manifesta en demandant son arbitrage au roi. Zhou Xiang Wa’ng dépêcha son ministre Bo’ Fu’ auprès de Wén Gong pour plaider sa cause.

Les griefs de Wén Gong étaient nombreux à l’encontre des Zhou. Il considérait que tous ses malheurs présents étaient de la faute du roi ou du moins de celle de son père. Il avait longtemps hésité avant de se rallier à Chü et s’il a finalement franchi le pas c’était contre la promesse expresse du poste de Premier ministre anciennement occupé par ses illustres ancêtres. Hélas pour lui, Hùi Wa’ng disparut avant de pouvoir remplir sa promesse. Quant au roi actuel, comme le but de cette trahison était d’aider son frère à monter sur le trône à ses dépens, il ne fallait surtout pas compter sur lui pour respecter cette clause compensatoire.
Par contre ses déconvenues furent nombreuses et dures à supporter. D’une part avec ensemble, ses pairs l’ont mis au ban de leur société, sans parler de certains de ses propres vassaux tels que Hu’a. D’autre part loin de lui savoir gré de son ralliement qu’il savait pertinemment par-devers lui plein d’arrière-pensées, son nouveau suzerain se faisait un malin plaisir de le forcer à avaler couleuvre sur couleuvre dont la moindre n’était pas l’enlèvement infamant de deux de ses propres filles à peine nubiles. Maintenant, il lui arrivait la dernière avanie. La communauté des Hu’a dénonçait l’accord de protectorat qu’elle avait signé avec lui.
Dans le litige qu’on lui soumettait, au lieu de demander à chacun le respect des conventions jurées, le roi Xiang Wa’ng avait encore le toupet de venir lui suggérer, à lui – le lésé de l’affaire, de renoncer à ses prérogatives et de les céder gracieusement à Wey son rival de toujours.

À l’annonce de l’arrivée de l’émissaire des Zhou, le sang de Zhèng Wén Gong ne fit qu’un tour. Sans même lui donner le temps d’ouvrir la bouche, il ordonna à ses gardes de le jeter dans un cachot au fin fond de sa prison, montrant ainsi publiquement tout son mépris, et pour l’autorité du roi, et pour sa politique tout à la fois irresponsable et malfaisante. Par delà les frontières, il lui lança un défi sans fard assuré de la puissance de son armée et faisant peu de cas des soldats d’opérette d’un souverain qui ne l’était que de nom.

Devant cet affront sans précédent Zhou Xiang Wa’ng se demandait comment répliquer. Ses responsables militaires, Tui’ Shu et Tao’Zï écartèrent d’emblée une expédition punitive. Ainsi que l’a démontré la défaite cuisante de Zhou Hua’n Wa’ng en 707 (av. J.-C.) il n’était pas raisonnable de compter sur les formations de parade de Zhou pour l’emporter sur celles de Zhèng, volontaires, aguerries et toujours prêtes à en découdre. À la place ils proposèrent au roi de payer les Di` pour aller l’agresser pour son compte. D’un naturel batailleur, ces barbares hésitaient rarement devant un coup de main fructueux ou une mise à sac bénéfique. Jusqu’à maintenant ils se tenaient tranquilles mais c’était uniquement par peur de la rétorsion des Chinois coalisés et solidaires. S’ils étaient assurés de la neutralité complice des Zhou ils sauteraient certainement sur l’occasion.

Le Premier ministre Fù Shén s’éleva vigoureusement contre cette démarche scélérate. Selon lui quoi qu’il pût arriver, Zhèng faisait toujours partie de la famille alors qu’en tant qu’allogènes, par nature ennemis du peuple chinois, les barbares devaient être soigneusement tenus à distance. Il donna à cette occasion un véritable cours sur la politique de défense dynastique essentiellement fondée sur la solidarité clanique des Zhou. C’est l’une des rares fois où leur népotisme conscient et organisé a été exposé avec autant de clarté explicite et avec autant de faits historiques concrets à l’appui.
Pour le contrer, Tui’ Shu et Tao’ Zï citèrent le précédent du roi fondateur des Zhou. Lors du renversement des Shang, Wü Wa’ng n’a osé partir en guerre qu’avec la certitude d’une participation active des Ro’ng et des Di`.

Zhou Xiang Wa’ng n’écouta que son orgueil blessé. Il décida d’envoyer les responsables de son armée chez le roi Di` afin de le pousser, cadeaux à l’appui, à l’attaque contre Zhèng. Il leur garantissait sinon son aide du moins sa connivence passive.
Le chef barbare se laissa aussitôt tenter par l’aventure. Il organisa une pseudo partie de chasse, coïncidant avec un jour de marché à la citadelle de Li`. En passant devant il se mêla avec ses hommes au flot des chalands et des marchandises qui y entraient par le grand portail, laissé ouvert en permanence à cette occasion. Il s’empara de la cité en neutralisant toutes ses défenses, en un tourne main et pratiquement sans coup férir. Depuis plus d’un siècle les Zhèng vivaient en paix à côté de ces Di`. Ils ne s’attendaient vraiment pas à cette attaque soudaine et ils se firent donc aisément surprendre. Quant au roi barbare, une fois son forfait réalisé, il renvoya vers le souverain Zhou, Tu’i Shu et Tao’ Zï qu’il avait gardés jusque-là à ses côtés, comme gage de la bonne foi royale. Il les chargeait de faire un compte rendu détaillé de sa mission si habilement accomplie.
Conforté par ce résultat brillant, persuadé d’avoir retrouvé désormais le chemin de la réussite de ses ancêtres, Zhou Xiang Wa’ng voulut resserrer davantage ses liens avec les Di`. Comme sa femme venait à décéder, il envoya à nouveau Tui’ Shu et Tao’ Zï chez les barbares pour demander à leur roi la main de sa fille. Elle lui fut accordée sur le champ.

La jeune princesse était d’une beauté ravissante. Zhou Xiang Wa’ng en tomba sur le champ éperdument amoureux. Nonobstant son origine étrangère indigne, il la nomma illico épouse légitime avec le titre de Reine.
La belle barbare, devenue la Reine Wëi Hoù, avait l’habitude de vivre au grand air à dos de cheval. Confinée dans le sérail elle se languissait et elle perdait en s’étiolant tout l’éclat de sa jeunesse. Pour la revigorer en même temps que de lui faire plaisir, Xiang Wa’ng organisa une partie de chasse. Toute la cour fut invitée à y participer.
Wëi Hoù rencontra à cette occasion Shu Dài le frère du roi. Ce fut de part et d’autre le coup de foudre instantané, impérieux et possessif.
Nous nous rappelons que le Tài Shu – l’éminent Monsieur le Frère (du roi) était le fils préféré de Hùi Wa’ng et surtout de sa mère. Il avait tout pour séduire une fille de nomade. Beau et bien fait de sa personne, il était en plus cavalier hors pair et tireur à l’arc émérite. Son père le préférait au roi actuel mais à cause de l’opposition de Qi’ Hua’n Gong, il n’a pas pu lui laisser le trône. En 649 trois ans après sa mort et le départ des forces seigneuriales de la capitale de Zhou, Shu Dài essaya de renverser son frère. Il complota avec les barbares Ro’ng et Di`, s’engageant à leur ouvrir les portes de la citadelle royale dès l’arrivée en raid-surprise de leurs armées. Le projet fut éventé à temps et le prince dut prendre la fuite pour aller chercher asile chez les Qi’. Au bout de neuf ans cependant, le roi lui accorda son pardon et le Tài Shu put retourner vivre à la Cour. Il faut dire que la Reine mère dont il était l’enfant chéri y était pour beaucoup dans cette mansuétude.
Pour en revenir à la liaison entre la Reine et son cadet, Zhou Xiang Wa’ng finissait par être informé de son infortune. Furieux et jaloux, il fit jeter sa dame en prison tandis que Shu Dài prit la poudre d’escampette en allant se réfugier cette fois-ci chez les Di`. Tui’ Shu et Tao’ Zï qui s’attendaient à être condamnés en tant que promoteurs de cette alliance mal venue, l’y rejoignirent. À eux trois ils réussirent à convaincre le roi des barbares. Celui-ci leva son armée pour voler au secours de sa fille laquelle sans son intervention risquerait de passer le reste de sa vie dans les geôles chinoises.
Zhou Xiang Wa’ng envoya son général Yua’n Bo’ Guàn à la rencontre des envahisseurs. Comme il était prévisible, l’armée royale connut la défaite la plus totale. Devant son échec, le roi se résigna à abandonner la capitale, la laissant sous la garde des deux protecteurs de la couronne : Zhou Köng et Shào Guo’.
La cour de Zhou entama les négociations avec les agresseurs. Les Di` y étaient ouverts car d’une part ils ne voulaient que la libération de leur princesse et d’autre part ils ne tenaient pas à avoir à faire le siège de l’enceinte royale chinoise. La muraille en était solide et l’entreprise, forcément coûteuse et malaisée. Malgré leur couardise, les Zhou allaient très certainement se battre jusqu’au bout car enfermés dans leur réduit ce serait pour eux le combat de la dernière chance. Par ailleurs, en prolongeant exagérément leurs opérations, ils couraient le risque d’être à tout moment pris à revers par des colonnes de secours dépêchées par les seigneurs chinois. Contre une forte rançon ils acceptèrent donc de se retirer en obtenant au passage le rétablissement de la Reine dans son titre ainsi que l’intronisation de Shu Dài comme roi à la place de son frère.
Le prince félon fit son entrée dans la capitale. Sa mère qui était gravement malade en fut tellement contente qu’elle partit d’un fou rire lequel devint vite inextinguible. Elle en mourut étouffée, mais heureusement pour elle de joie et en pleine félicité ! Il en était tout autrement du peuple de Zhou et de son encadrement. Les courtisans désertèrent la Cour alors qu’en ville les habitants se délectèrent des chansons satiriques brocardant le pleutre qui, pour les yeux d’une belle étrangère, a trahi et son frère et ses compatriotes. Incapable d’imposer son autorité, redoutant un soulèvement dont la probabilité grandissait de jour en jour, Shu Dài finit par partir résider à Wen Yi`, y filant le parfait amour avec la Reine plus éprise que jamais. Il consacra dès lors tout son temps à la chasse et tous ses efforts, aux travaux d’embellissement de son nid de tourtereaux. Il laissait le pouvoir entièrement entre les mains des deux tuteurs du royaume, Zhou Köng et Shào Guo’.

Entretemps, Zhou Xiang Wa’ng était parvenu à trouver refuge à la frontière, du côté des Zhèng. En sortant de l’enceinte de la capitale, il était pourchassé de près par les Di` mais il a pu finalement s’échapper sain et sauf grâce au sacrifice de son Premier ministre. Fù Shén s’était dévoué pour rester à l’arrière leur barrer le chemin. Il fut tué sur place par les barbares mais sa résistance donnait au roi fugitif un délai salutaire lui permettant de prendre le large. Celui-ci traversa la ligne de démarcation et vint chercher asile chez son vassal à qui pourtant il avait voulu tant de mal.
Il n’eut pas le front d’aller se présenter devant Zhèng Wén Gong. Il se contenta de s’installer tant bien que mal dans la région, à proximité immédiate de son pays. Il y rédigea une circulaire appelant à l’aide et adressée à tous les seigneurs proches de la couronne notamment ceux de Qi’, de So`ng, de Chén, de Wey et bien entendu de Zhèng.
Chacun lui répondit avec déférence et sollicitude mais personne ne bougea le petit doigt pour venir à sa rescousse. Le seigneur de Qi’ redoutait en cas d’absence, un coup de force de la part de ses frères qui guignaient sa place en permanence alors que les autres ne se sentaient pas suffisamment forts pour aller affronter seuls l’usurpateur soutenu par les barbares. Il faut dire que la conduite passée du roi n’avait rien qui pût les engager à prendre des risques exagérés en sa faveur.
Quant à Zhèng Wén Gong, il ne lui tenait pas rigueur de sa fourberie passée qu’il considérait comme passablement puérile. Il vint sur place veiller aux bonnes conditions de son installation, lui faisant ériger un palais confortable et le pensionnant généreusement en vivres et en fournitures diverses. Mais il n’était pas masochiste jusqu’à vouloir se battre pour sa réinstallation sur le trône. Son état actuel de dépendance lui était un délice et le satisfaisait pleinement. Pour se lancer dans la bataille au nom du roi, il lui fallait au moins et en préalable cette place de Premier ministre si longtemps guignée.

Au bout de quelques mois d’une vaine attente, Zhou Xiang Wa’ng se résigna à faire appel aux deux principautés dont il se méfiait le plus jusque-là. Il s’agissait de Qi’n et de Ji`n.
Comme nous l’avons vu, en 770 (av. J.-C.) incapable de résister devant la pression des Quän Ro’ng ses voisins immédiats à l’ouest, Zhou Pi’ng Wa’ng décida d’abandonner ses terres ancestrales dans la vallée du Wèi pour se replier à l’est sur le domaine royal pris aux Yin au centre. À cette occasion Qi’n Xiang Gong (777-765 av. J.-C.) était le seul des seigneurs locaux à venir lui fournir une escorte. Rasséréné par cette présence protectrice, le roi fit preuve d’une libéralité inhabituelle. Il éleva le seigneur de Qi’n jusque-là un Fù Yong – un vassal secondaire, au rang aristocratique de Bo’ – Comte et il lui laissa la propriété de son ancien territoire, à charge pour lui de le récupérer sur les barbares. Les Qi’n y parvinrent effectivement mais non sans mal et seulement au bout de plusieurs générations. En effet Xiang Gong avait dû quant à lui y laisser la vie. Cependant depuis leur victoire, leurs seigneurs de ce pays se comportèrent non plus en sujets mais en véritables successeurs aux rois Zhou, du moins dans leur coin à l’extrémité ouest. Ils occupaient leurs anciens palais, adoptaient leur protocole royal et ils reprenaient à leur compte toutes les cérémonies rituelles, emblématiques d’un fils du ciel, chargé de régner sans contrainte et sans limitation sur ses terres. La Cour des Zhou ne goûtait que modérément ces pratiques usurpatrices mais à défaut de pouvoir réagir, elle affectait de considérer désormais Qi’n comme un état barbare, étranger à la communauté « civilisée » des Chinois.
Quant à Ji`n, la principauté a été accordée au petit frère du roi Zhou Chéng Wa’ng (1115-1078 av. J.-C.) dans le cadre du système de sécurité clanique établi par Zhou Gong. Elle faisait partie de la ceinture de protection formée par la trentaine des seigneuries attribuées aux branches cadettes du clan royal. Mais depuis les Dong Zhou – les Zhou orientaux, Ji`n se prit à rêver d’un grand destin. Ses seigneurs signèrent une charte virtuelle avec certains féodaux de la région pour aller conquérir et se partager les principautés voisines appartenant comme nous l’avons dit en majeure partie aux membres de leur propre clan des Ji, celui aussi des rois Zhou. Sa dernière victime n’était autre que la principauté de Guo’ dont les seigneurs fréquentaient assidûment la cour royale à tel point que l’un de leurs aïeux avait été nommé Premier ministre à la place des Zhèng tout juste évincés. Avec cette conquête, Ji`n était pratiquement à la porte du domaine des Zhou.

La nécessité faisant loi, Zhou Xia’ng Wa’ng fit abstraction de ces griefs devenus véniels en regard de sa situation de détresse actuelle. Il ne se contentait plus d’une lettre circulaire mais dépêcha deux plénipotentiaires porteurs de promesses et d’engagements précis, l’un chez Qi’n Mù Gong (659-620 av. J.-C.) l’autre chez Ji`n Wén Gong (636-627 av. J.-C.).
Qi’n Mù Gong était conscient de l’état arriéré de son peuple. Il ne rêvait que de pouvoir fréquenter la société courtoise et brillante du Zhong Yua’n – de la plaine centrale. Il saisit l’occasion par les cheveux, levant tout de suite son armée pour accourir au secours du roi. Hélas pour lui, il fut bientôt bloqué au bord du Hua’ng Hé au niveau de son coude menant à la vallée fertile. Pour rejoindre Zhou il lui fallait traverser le territoire de plusieurs principautés barbares et il n’arrivait pas à en obtenir l’autorisation de la part de leurs rois. Bien qu’à l’état endémique, la lutte de Qi’n contre les Ro’ng et les Di` était toujours présente dans les esprits et malgré les assurances, les chefs barbares se méfiaient toujours beaucoup de son seigneur.
Restait la principauté de Ji`n. Son seigneur n’était autre que Zho`ng Ër à jamais fameux à cause de son errance de presque vingt ans à travers toutes les principautés chinoises de l’époque. Après avoir refusé le trône en trois occasions différentes, il venait de rentrer enfin chez lui prendre le pouvoir. Il avait obtenu au préalable le ralliement de tous les partis mais il savait pertinemment que derrière cette unanimité de façade, les couteaux restaient tirés et le pays profondément divisé. Wén Gong souhaitait donc tout sauf quitter son territoire dans son état présent. À la recherche d’un bon prétexte, il demandait à consulter différents augures. Malheureusement pour lui elles étaient toutes favorables, la carapace de tortue comme les brins d’achillée.
Le seigneur de Ji`n n’avait plus d’échappatoires. La cause était noble et l’occasion de devenir hégémon unique. Il se résigna à partir en guerre mais pour ne pas risquer un coup d’État pendant son absence, il obligea tous ses vassaux à le suivre, laissant le pays pratiquement vide de tous ses gens d’armes.
Comme le seigneur de Qi’n, il avait à traverser certains pays barbares avant d’atteindre Zhou. Mais à la différence de Mù Gong sa mère était une Di`. Contre des cadeaux généreux il obtint aisément le droit de passage.
Wén Gong put ainsi arriver sans encombre jusqu’à Zhou où la population l’accueillit en libérateur. Il se dirigea directement sur Wen Yi` le lieu de résidence de Shu Dài, l’usurpateur. À la nouvelle de son approche, les habitants se soulevèrent en massacrant au passage Tui’ Shu et Tao’ Zï qui ont tenté de s’opposer à leur mouvement. Ils ouvrirent ensuite en grand le portail de la citadelle pour laisser entrer l’armée Ji`n.
Le Tài Shu – l’éminent Monsieur le Frère tenta de se sauver en compagnie de Wëi Hoù. Les gardes du palais lui fermèrent la porte au nez l’empêchant de sortir. Arriva bientôt sur les lieux Wèi Wu’ Zï, le général Ji`n célèbre par sa force herculéenne. Il tua le prince et ordonna à ses soldats d’entourer la Reine puis de la faire passer de vie à trépas en la criblant de flèches. Il était tabou en effet de porter directement la main sur l’épouse légitime du roi. Il rapporta les deux cadavres à Qi Qi’n, le commandant en chef des Ji`n. Celui-ci lui demanda pourquoi il n’a pas gardé vivants les deux amants pour un éventuel procès qui auraient servi d’exemple, ô combien édifiant ! Wèi Wu’ Zï lui répondit :

Le Roi est comme tout le monde . Il ne doit nullement souhaiter avoir sur la conscience un crime fratricide . Croyez-moi , en se chargeant nous-mêmes d’éliminer ces deux vermines, nous lui rendons un fier service !

Wén Gong réinstalla Zhou Xiang Wa’ng sur son trône. Sonna alors l’heure des comptes et des rétributions.
À l’époque, pour le prix de son aide Qi’ Hua’n Gong avait demandé au roi actuel le droit de célébrer les cérémonies du Feng Shàn à l’occasion desquelles il aurait pu s’adresser directement au ciel tel un de ses fils. Le Premier ministre de Zhou avait pris sur lui de refuser ce souhait assimilé par lui à une usurpation des prérogatives royales. L’hégémon n’insista pas mais il le chassa du coup de la conférence des seigneurs qui allait s’ouvrir. Désormais il allait appliquer à la lettre à Zhou la fameuse devise : Que le roi règne mais ne gouverne pas !
Ji`n Wén Gong quant à lui se considérait déjà comme un vieil homme. Il venait de dépasser la soixantaine et commençait à penser sérieusement à sa mort. Pour ses obsèques qu’il voyait très proches, il demandait la concession du droit au tunnel funéraire. Le tombeau des rois était creusé très profondément et pour y amener le cercueil on était obligé de creuser un chemin sous terre. À nouveau le gouvernement royal refusa.

À défaut d’une compensation symbolique sous la forme d’un privilège purement honorifique, les Ji`n exigèrent le remboursement de l’opération à son prix coûtant. La note se révéla salée. Tous les corps d’armée de la grande principauté ont été mobilisés et en plus des frais de leur équipement et de leur entretien il s’y ajoutait les droits de passage à payer aux barbares. Pour s’acquitter de cette dette et pour libérer son territoire que l’armée Ji`n menaçait d’occuper en permanence, Zhou dut lui concéder les domaines de Wen, de Yua’n, de Ya’ng Fa’n et de Zuän Mao. Son geste se révéla suicidaire. À lui seul Wén était aussi grand qu’une principauté telle que Wey. En 673 son armée, alliée à cette dernière, a été suffisamment forte pour chasser Zhou Hùi Wa’ng (676-651 av. J.-C.) de sa capitale. Seuls les soldats de Zhèng alliés à ceux de Guo’ étaient parvenus à les chasser de la capitale. Quant à Yua’n il n’était autre que le fief du commandant en chef déchu Yua’n Bo’ Guàn lui-même.
Qi’ était trop loin pour être intéressé par l’occupation du sol. Avec lui malgré son entêtement le roi Zhou de l’époque avait pu s’en sortir à bon compte et conserver intactes ses frontières. Par contre dans le cas présent Ji`n était tout proche. Il se trouvait donc en position idéale pour intégrer chaque morceau de territoire lâché par les royaux. Les faits ont prouvé qu’il ne s’en était pas privé.
En son temps, vexé par Qi’ Hua’n Gong qui l’avait renvoyé tel un domestique le délégué de Zhou a conseillé à Ji`n Xiàn Gong (676-650 av. J.-C.) rencontré en chemin de se préparer à lui damer le pion. Maintenant Ji`n l’a pris au mot et son pays fut servi au-delà de ses espérances. Hélas, le ministre qui se voulait machiavélique n’était plus là pour constater ce que pouvaient être les conséquences effectives de ses aspirations vengeresses.
En tout cas depuis qu’il a été réduit à la portion congrue, Zhou n’intéresserait plus guère les chefs des principautés. Lors des querelles successorales à venir ses prétendants ne trouveraient plus personne pour venir les départager. C’était la raison pour laquelle, en 256 quand le roi Qi’n Zhào Wa’ng (306-250 av. J.-C.) prit sur lui de rayer de la carte ce domaine royal devenu pourtant lilliputien, il s’était trouvé devant non pas un mais deux pays de Zhou rivaux, l’un occidental et l’autre oriental.

Cependant et malgré tout, la troisième et dernière dynastie royale chinoise a pu encore prolonger sa survie durant près de quatre siècles. Il est à se demander si cette pérennité ne serait pas précisément due à l’absence de tout territoire propre à susciter les convoitises des grands. La volonté de ne lâcher aucun des attributs emblématiques de la royauté quitte à y sacrifier tous les biens solidement terrestres pourrait passer de ce point de vue comme de la sagesse profonde des nations. On a pu discuter du bien-fondé de cette option durant des millénaires.
Faisons simplement remarquer que cette position intransigeante des Zhou n’a nullement empêché les Chü de se proclamer rois dès le huitième siècle avant notre ère et les Qi’n de pratiquer sans tambour ni trompette depuis à peu près la même époque, les rites emblématiques des seuls fils du ciel. On est en droit de penser que si Qi’ et Ji`n n’ont pas suivi le même chemin ce n’était pas à cause de ces refus butés des Zhou dont ils auraient pu aisément passer outre mais simplement à cause des conditions politiques particulières au Zhong Yua’n où les diverses principautés seigneuriales étaient suffisamment structurées et encore assez fortes pour empêcher de telles dérives.
Ajoutons que dès les premiers pas de la dynastie, pour le prix du sauvetage réussi de la couronne, Zhou Gong s’était octroyé le droit héréditaire à un orchestre royal (à huit instruments au lieu de six pour un seigneur) ainsi que celui de s’adresser directement aux ancêtres tu-télaires de son clan. Il n’était cependant qu’un prince du sang et ses descendants des rejetons d’une parmi plusieurs branches cadettes. Il a pu agir ainsi parce qu’étant régent il n’avait besoin de l’accord de personne pour se réserver de tels privilèges. Son appropriation, sacrilège et usurpatrice aux yeux des ultras royalistes de la Cour des Zhou, n’a finalement affecté en aucune manière l’autorité de son neveu Chéng Wa’ng et de ses successeurs, les divers rois Zhou occidentaux. Il est vrai qu’à leur époque l’armée royale était encore capable de s’imposer partout dans le royaume.
Par ailleurs, à l’ère des Royaumes Combattants, au moment où les chefs des grandes principautés se faisaient tous appeler rois, celui de Zhou pouvait encore continuer à exister durant deux siècles. Il jouissait toujours d’une considération spéciale et était laissé complètement en dehors de leurs luttes devenues pourtant de plus en plus sanglantes et impitoyables. Si Qi’n Zhào Wa’ng (306-250 av. J.-C.) décida finalement de l’éliminer d’une simple pichenette c’était uniquement parce que son dernier roi Nän Wa’ng – le roi du Rouge au front avait eu l’inconscience de sortir de son rôle d’arbitre potiche pour se lancer à l’attaque contre son armée. Zhou n’avait que quelques milliers de soldats de fortune pour faire face aux quelques centaines de milliers de combattants de Qi’n lesquels qui plus est, étaient suréquipés et surentraînés !

Pour en revenir à Ji`n, en venant rétablir la légitimité chez les Zhou en 635 son seigneur Wén Gong se trouva propulsé ipso facto à la place d’hégémon. Il est temps pour nous de faire son histoire depuis l’origine de sa création par le roi Zhou Chéng Wa’ng circa 1100 (av. J.-C.).
L’HISTOIRE DE LA PRINCIPAUTÉ DES JI`N
Un jeu d’enfant transformé en véritable adoubement
La principauté de Ji`n s’appelait à l’origine Ta’ng. Initialement c’était un petit territoire de cent li de côté situé au Shan Xi – l’ouest des montagnes, dans les environs de la ville actuelle de Yi` Chéng sur les abords du Fén, un affluent rive gauche du Hua’ng Hé – le fleuve Jaune. Le nom de Ji`n qui lui était donné plus tard, provenait du cours d’eau éponyme qui l’irriguait.
À l’avènement de la dynastie des Zhou, Wü Wa’ng l’avait attribuée au descendant prétendument légitime du mythique empereur Yao.
Après la mort du roi « Le Martial », ce seigneur de Ta’ng s’était trouvé compromis dans la rébellion dite « des trois frères ». Zhou Gong qui était le régent durant la minorité de Chéng Wa’ng, le punit en lui enlevant la majeure partie de son territoire. Il ne lui en laissait qu’un petit domaine appelé désormais Bëi Ta’ng – le Ta’ng nordique. Le reste fut attribué au prince Yu’ le fils de Wü Wa’ng et l’un des cadets au souverain régnant. C’était la raison pour laquelle Ji`n était encore appelée par certains, Ta’ng Yu’ – la terre Ta’ng du seigneur Yu’. Notons que ce prénom lui était donné à cause du dessin des lignes de sa main qui évoquait ce caractère en chinois.

Les circonstances de l’attribution de ce territoire d’apanage étaient peu banales.

Nous avons dit qu’à cette époque, le roi Chéng et son frère n’étaient encore que des enfants. Un jour, en jouant ensemble dans le parc de la cité interdite, Chéng Wa’ng eut l’idée de mimer une des scènes d’adoubement qu’il voyait se dérouler quotidiennement à la Cour royale. Zhou Gong venait en effet de décider le redécoupage de tous les territoires dépendant anciennement des Yin et il nommait à tour de bras chefs de principauté, ses fils et ses neveux.
Le petit roi ramassait sur le sol une feuille d’éléococca d’où il découpait un morceau rectangulaire, représentant pour lui un brevet d’investiture. Il fit s’agenouiller son cadet et la lui donna, en prononçant la formule rituelle : « Je te confère ce fief et je t’en fais seigneur ».
À sa grande confusion il vit débouler quelques instants plus tard, son oncle en personne suivi du scribe Yi`. Sévère et affairé, le régent fit organiser sur le champ une cérémonie de titularisation, tout ce qu’il y avait d’officiel. Complètement dépassé par les événements, Chéng Wa’ng protesta faiblement, d’une petite voix :

Mais je n’ai fait que jouer avec lui !

Zhou Gong lui répondit par une véritable leçon sur le dur métier de roi :

Sachez qu’un Fils du ciel ne peut jamais rien dire, par plaisanterie. Dès que les paroles sortent de ses lèvres, le scribe qui le suit comme son ombre les prend en note . Il les communique en fin de journée au service du rite qui est chargé de les reformuler sous forme d’édits royaux lesquels doivent ensuite, être mis à exécution par les divers responsables. Traduits dans les faits, ces accomplissements de la volonté royale seront glorifiés par le service du culte dans des cantiques destinés à être chantés durant les cérémonies cultuelles à l’adresse de nos ancêtres tutélaires. C’est ainsi qu’ils sont tenus régulièrement informés de la manière dont leurs descendants remplissent leur charge et assurent la pérennité de leur héritage.

Dans le cadre des attributions en cours, en tant que prince du sang, Yu’ devait très certainement avoir son lot de réservé. Mais comme il était trop petit, son oncle ne le lui attribuait pas encore, le réservant pour plus tard, lorsqu’il aurait atteint la majorité. En lui conférant sans attendre le marquisat de Ji`n, Zhou Gong ne faisait donc que devancer légèrement les événements. Sans doute par ce geste spectaculaire mais qui, dans le fond, ne modifiait en rien l’ordre prévu des choses, a-t-il voulu marquer à jamais l’esprit de Chéng Wa’ng et lui faire rentrer le métier de roi, d’une façon spectaculairement indélébile.
Notons que parmi les principautés instituées, Ji`n était l’une des plus distantes de Zhou. Ce choix ne devait rien au hasard. Tant que Chéng Wa’ng n’avait pas de fils, Yu’ était le premier sur la liste de ses successeurs éventuels. Selon le principe de précaution bien connu de la monarchie absolutiste, il ne fallait pas qu’il restât à demeure dans son entourage immédiat ! Les cas des princes Shu Tui’et Shu Dài étaient là pour servir d’illustration.
La longue marche vers la puissance hégémonique
Le réveil des ambitions à partir de Ji`n Mù Gong (811-785 av. J.-C.)
Durant la majeure partie de la dynastie des Zhou occidentaux, Ji`n menait une vie sinon heureuse du moins sans histoire. Sur le trône seigneurial, de façon monotone les fils succédaient aux pères et, la lecture du résumé des Annales de ce pays par Si Mä Qian se révélait d’une banalité exemplairement soporifique.
La principauté ne commença à se réveiller qu’à la fin du neuvième siècle avec Mù Gong – le seigneur « Le Pasteur » (811-785 av. J.-C.). En 805 il livra bataille à Tia’o. Apparemment il y fut sévèrement battu car il donna à son fils aîné né de cette même année le prénom de Qiu’ – La Haine montrant par là qu’il ne rêvait que de revanche.
Trois ans après, il accompagna le roi Zhou Xuan Wa’ng à la guerre et participa à la rencontre de Qian Mù. Cette bataille contre les barbares lui donna sûrement pleine satisfaction car cette fois-ci le prénom qu’il attribua à son second fils qui venait de naître était « Chéng Shi » – l’Accomplissement guerrier.
L’annaliste Shi Fù interpréta à sa manière les destins respectifs des deux princes : « S’il y a une prédestination dans les prénoms, la descendance du cadet ne manquera pas de s’épanouir aux dépens de celle de son aîné ».
Ji`n Mù Gong mourut en 785. Son frère s’empara du trône au détriment de Qiu’ son fils aîné qui pourtant était déjà âgé de vingt ans.
Le réarmement discret sous le règne de Ji`n Wén Gong (780-745 av. J. C.) et la lutte fratricide implacable de 745 à 679 avant notre ère
Quatre ans après s’être laissé déposséder de son héritage par son oncle, le dauphin de Mù Gong réussit un retour en force. Il surprit l’usurpateur dans une embuscade et, après l’avoir proprement éliminé, il se fit reconnaître ses droits légitimes.
Malgré le présage peu favorable du prénom qu’il portait, son règne se révéla bénéfique. Il recevrait plus tard le nom posthume de Wén Gong – le seigneur « L’Humaniste » réservé aux seigneurs réputés charismatiques et férus de culture. En ce qui le concernait Qiu’ méritait cette appellation flatteuse car durant toutes ses années au pouvoir il n’avait cessé de rallier à lui et à sa principauté, quantité de chefs locaux à la recherche soit d’une protection sécurisante soit au contraire de conquêtes et d’aventures enrichissantes. Parmi ces ralliements le plus important était assurément celui de Zhào Shu Dài.
Ce dernier descendait d’une lignée illustre de grands militaires de l’armée des Zhou. Il faisait partie du clan des Yi’ng – le même que celui des Qi’n. Sa famille a pris le nom de Zhào depuis que cette ville lui a été attribuée en tant que fief d’apanage par le roi Zhou Mù Gong (1001-946 av. J.-C.) en récompense à des faits d’armes de l’un de ses représentants. Au long des siècles leur réputation d’hommes de guerre d’exception se maintenait intacte. Ainsi Zhào Yän Fü le père de Shu Dài s’était récemment encore distingué en sauvant la vie au roi Xuan Wa’ng lors de la bataille de Qian Mù où rappelons-le participait aussi Ji`n Mù Gong.

Après la mort – naturelle – de Zhou Xuan Wa’ng, Zhào Shu Dài se retrouvait au service de son successeur Zhou You Wa’ng – le roi « L’Embrumé » de Zhou (781-770 av.. J.-C.). Celui-ci ne pensait qu’à se payer du bon temps avec les femmes du sérail et négligeait complètement les devoirs de sa charge notamment la lutte à mener contre les barbares Ro’ng et Di`.
L’armée Zhou fut réduite au désœuvrement et ses cadres venus de toute la Chine, à l’état de demi-soldes oisifs et sans perspective. Zhào Shu Dài n’essaya pas de venir raisonner le roi comme tant d’autres de ses collègues. Sans tambour ni trompette, il prit le premier l’initiative de rentrer chez lui en emmenant tout, sa famille et ses dépendants.
Zhào était dans la même région que Ji`n. Après s’y être réinstallé Shu Dài vint proposer ses services à Ji`n Wén Gong. Étant donné son triple statut, de grand dignitaire à la Cour royale, de grand chef militaire et de gouverneur propriétaire de la cité de Zhào, on peut penser que son ralliement était en fait une association conventionnée plutôt qu’une mise à disposition de simple féal, porteur de sabres. Nous en voyons pour preuve le fait que, contrairement à ce qui se passait chez les Qi’n ou chez les Chü, après chaque conquête, les Ji`n ne gardaient jamais tout pour eux mais prenaient soin de partager ses dépouilles avec les Zhào ainsi qu’avec quelques autres familles vassales d’égale importance.

Après la mort de Wén Gong en 745, l’homme qui disposait du plus grand charisme auprès des chefs ralliés se trouvait être Chéng Shi son frère cadet et non pas son fils le futur Zhào Gong (745-739 av. J.-C.). Pour pouvoir accéder pacifiquement au trône seigneurial ce dernier fut amené à concéder à son oncle le domaine clef de Qu Wo`. C’était le plus beau fleuron de sa principauté à la fois riche et admirablement bien situé, à un point clef névralgique tant militaire que stratégique. Les féaux de Ji`n furent nombreux à abandonner le seigneur fraîchement intronisé pour suivre la bannière du nouvel homme fort. On notait parmi eux Lua’n Bin le descendant d’une branche cadette issue de Ji`ng Gong (858-840 av. J.-C.).

En renonçant à la meilleure part de son héritage, Zhào Gong n’obtenait en fait qu’un sursis. Sept ans après son couronnement il fut assassiné par Fan Fü un féal agissant en sous-main pour le compte du maître de Qu Wo`. Celui-ci voulut en profiter pour s’emparer du restant de la principauté. Il en fut empêché par le parti des légitimistes resté encore suffisamment puissant. Pour lui faire payer son crime au régicide, ces derniers le firent exécuter en même temps que ses trois parentèles (à lui, à sa mère et à sa femme).
Mais pour Qu Wo` ce n’était que partie remise. Le meurtre du fils, le successeur désigné de Wén Gong ouvrit en vérité l’ère des assassinats politiques devenus une des spécialités de ce pays.
En 717 après la mort tout aussi non naturelle des deux seigneurs de Ji`n, les suivants immédiats à l’infortuné Zhào Gong, la mainmise finale de Qu Wo` sur la principauté parut inéluctable. Qu Wo` Zhuang Gong le fils et le successeur à Chéng Shi (731-716 av. J.-C.) se vit pourtant confier par le roi Zhou la mission de se rendre à Yi` patronner l’intronisation de l’héritier légitime et contrecarrer toute tentative éventuelle de coup d’État. La Cour royale dépêcha même un détachement armé pour l’aider dans sa tâche en compagnie d’autres soldats de Zhèng. Le gouverneur de Yi` dont les menées étaient probablement à l’origine de cette venue fut chassé de sa cité et forcé d’aller chercher asile chez les Sui’.
Mais après le rétablissement de l’ordre, le chef de la branche cadette projeta tout simplement de s’installer lui-même sur le siège seigneurial demeuré provisoirement vacant. Le roi réussit à l’en empêcher. Il envoya le seigneur de Guo’ attaquer Qu Wo`. Zhuang Gong dut quitter Yi` pour revenir défendre sa base de départ.
L’armée royale se rendit alors à la capitale de Ji`n superviser le couronnement de Ai Gong – le seigneur « Le Malheureux » (717-709 av. J.-C.). Pour assainir la situation elle avait auparavant procédé à l’expulsion de tous les partisans demeurés sur place de l’ex-gouverneur de Yi`. Selon l’expression imagée de Zuö Qiu Mi’ng le commentateur des Annales de Confucius, elle obligea ses neuf branches de parentèle lesquelles trustaient les cinq charges à la cour seigneuriale à quitter les lieux et à venir s’installer près de leur chef de file chez les Sui’.
En 709 le seigneur de Ji`n voulut châtier Ji`ng Ti’ng qui avait décidé de faire sécession pour aller rejoindre Qu Wo’. Il fut battu, fait prisonnier puis liquidé dans sa prison par Ha’n Wàn un fils cadet à Chéng Shi, un oncle donc de l’actuel seigneur de Qu Wo`. Il est probable que cet homme n’était autre que le premier ancêtre des Hàn les souverains de ce futur royaume combattant issu de Ji`n qui avait existé de 408 à 238 av. J.-C. Cette filiation est loin cependant d’être clairement établie.
Le successeur à Ai Gong n’était qu’un bébé. Il fut étranglé en 706 sur l’ordre secret du chef de Qu Wo` qui avait exigé exprès auparavant sa venue auprès de lui. Mais lorsque celui-ci s’était mis en route pour essayer de se faire couronner à Yi` les armées de Zhou et de Guo’ montèrent une attaque contre sa cité de base, l’obligeant à rebrousser chemin pour revenir la défendre. Encore une fois Zhou réussit à sauvegarder la légitimité chez les Ji`n.
Mais Qu Wo` continuait à attirer à lui les féaux de Ji`n, les uns après les autres. Dorénavant la balance des forces pencha définitivement en sa faveur. En 679, enfin en état de soutenir des attaques venant de plusieurs côtés à la fois, le Wü Gong en devenir de la deuxième dynastie de cette principauté renonça aux manœuvres souterraines et aux coups de main-surprises. Cette fois-ci il osa partir en guerre ouverte contre le dernier représentant de la branche aînesse. Il vainquit Mïn Gong – le seigneur « L’Infortuné » en bataille rangée et se rendit maître de sa citadelle capitale. Il rafla tous les trésors seigneuriaux qui s’y trouvaient entreposés et les offrit au roi Zhou. Conscient du manque d’ardeur au combat de ses troupes, celui-ci n’avait pas osé entrer dans la mêlée. Il se contenta de rester sur la touche à compter les coups et à enregistrer le résultat final. Compte tenu de la défaite totale des légitimistes et du comportement politiquement correct du vainqueur qui n’avait osé garder pour lui aucun des trophées conquis, il « daigna » reconnaître le fait accompli. Il envoya son représentant l’adouber comme Ji`n Hou’-le Marquis désormais incontestable de Ji`n.

Il est à noter que les annales de Confucius ont évité d’annoncer de manière trop crue cette capitulation devant la loi du plus fort. Cette année-là, elles notaient de façon sibylline que le roi Zhou accorda au maître de Qu Wo` le droit à un vrai corps d’armée au titre de seigneur de Ji`n !
Tout au long des siècles la Cour royale s’était toujours montrée à cheval sur les principes et intransigeante quant à l’attribution des titres et des privilèges honorifiques. Elle a préféré voir Chü faire sécession plutôt que de lui accorder le titre de marquisat qu’elle sollicitait. Elle a refusé à Qi’ Hua’n Gong le droit à la célébration des cérémonies du Feng Shàn quitte à être à jamais exclue des conférences interseigneuriales. Entre accorder le privilège du tunnel funéraire à Wén Gong (de la deuxième dynastie des Ji`n) et lui céder des fiefs d’apanage elle a choisi de se mutiler de la majeure partie de son territoire et de se laisser ainsi, réduire aux dimensions d’un état lilliputien dans le genre du Liechtenstein ou du Luxembourg.
Le seul moyen pour l’amener à déroger à ses règles intangibles était de combler de cadeaux ses dirigeants. Au même moment où le roi Zhou repoussait sa demande à l’hégémonie sudiste, la contraignant au schisme historique, il acceptait sans faire de difficulté de promouvoir l’insignifiante Wey du statut de comté en celui de marquisat. Il est vrai que son seigneur s’était dérangé pour venir à la cour donner à chacun un présent convenable. C’était de cette même manière que Ji`n Wü Gong (678-676 av. J.-C.) réussissait à amener Zhou à entériner son usurpation flagrante et légalement inacceptable. Deux siècles plus tard quand sa principauté serait partagée en trois, Zhào Wèi et Ha’n suivraient la même démarche avec le même succès.
La règle est générale et immuable. En Chine tant que les intérêts particuliers des responsables au pouvoir ne sont pas satisfaits, les principes demeurent sacro-saints quelles qu’en soient les conséquences, et pour le régime et pour le pays. Convenablement « dédommagés » ou mis sous contrainte directe sans possibilité d’esquive, l’évidence de la situation leur saute alors enfin aux yeux !
Le règne de Ji`n Xiàn Gong ou le temps des coups de force sans fard (676-650 av. J.-C.)
L’assassinat de Zhào Gong en 739 (av. J.-C.) a fait apparaître au grand jour la lutte acharnée entre les deux branches de la maison seigneuriale jusqu’alors menée dans l’ombre de façon sournoise et clandestine. À partir de ce meurtre, elle devint publique, obligeant chacun à choisir clairement son camp sous peine de disparaître. Elle se prolongeait durant plus de soixante ans et ne s’acheva qu’en 678 avec la déroute totale du parti des descendants légitimes. Leur vainqueur fut aussitôt adoubé par Zhou qui le nomma derechef Ji`n Hou’– le seul maître à bord du marquisat de Ji`n.
Ce premier souverain de la deuxième dynastie de cette principauté, serait connu sous le nom de Wü Gong – le seigneur « Le Martial ».
On sait que ce nom posthume est en général réservé aux fondateurs de dynastie car il est rare de pouvoir se faire admettre comme le monarque absolu d’un pays sans un recours minimum à la force et sans avoir remporté au préalable au moins une victoire militaire fut-elle seulement emblématique.

Durant la période d’accouchement interminable et souvent dramatique de cette hégémonie de Ji`n, on a assisté à la suppression physique de six seigneurs successifs de la branche aînesse, y compris le meurtre d’un enfant de quelques années à peine. Cette lutte a absorbé toutes les énergies de la principauté et elle l’a empêchée d’être présente sur la scène « internationale » chinoise. Wü Gong le vainqueur final a dû quant à lui y consacrer les trente-sept premières années de son règne. Épuisé par ce combat prolongé il ne survivra pas longtemps à sa victoire. Il mourut seulement deux ans après, en 676.

Il appartenait à son fils et successeur de matérialiser toutes les potentialités de son pays enfin réunifié et purgé de tous ses éléments irréconciliables. Ce réveil de Ji`n coïncidait avec l’hégémonie de Qi’ Hua’n Gong à un moment où elle atteignait sa plénitude. Mais nous savons qu’à cause de sa position excentrée à l’est vers le littoral, l’influence de l’hégémon restait en deçà du domaine royal des Zhou au centre. Ji`n qui se trouvait au-delà et à l’ouest avait les mains libres pour conquérir toute cette partie de la Chine.

Ji`n Xiàn Gong – le seigneur « Le Constitutionnel » de Ji`n (676-650 av. J.-C.) était ainsi désigné par la postérité car c’était lui qui a jeté les bases qui feraient de sa principauté la plus grande puissance hégémonique de son temps, le véritable successeur aux Xi Zhou – la dynastie des Zhou occidentaux. Son action se développait selon trois axes distincts. Il y avait d’abord le problème de l’éradication préventive de tous les germes de division à même de faire renaître le genre de lutte fratricide qui avait si longtemps déchiré le pays. Ensuite comme il était entouré de pays frères issus du clan royal des Ji, pour s’agrandir il ne pouvait faire autrement que d’aller les conquérir une à une quitte à fouler aux pieds la loi sacrée de la solidarité clanique instituée par Zhou Gong. Enfin il devait régler le problème de l’annexion et de l’assimilation des peuplades barbares qui vivaient intercalées entre ces états chinois fusionnés.

Les risques de sédition interne provenaient surtout des descendants des fils cadets de Chéng Shi et de Zhuang Gong les deux tout premiers seigneurs de Qu Wo`.
Selon la tradition, une fois intronisé, Wü Gong se devait de bien apanager ou tout au moins de bien doter ses différents frères et demi-frères. Mais comme il avait à tenir compte aussi du droit de ses vassaux associés, il n’était pas en état d’étendre ses largesses aux descendants de ses oncles, les fils cadets de Zhuang Gong et de ses grands-oncles les enfants puînés de Chéng Shi. Il en résultait chez ces derniers un sentiment de frustration ainsi qu’une prédilection très nette pour l’intrigue et les complots subversifs. Shi Wèi en parla à Xiàn Gong qui le chargea de régler comme il le sentait le problème.

Le conseiller confident commença à attiser la jalousie et à exciter la cupidité chez ces laissés pour compte. Il les poussa à se mettre ensemble pour combattre et forcer à l’exil les plus riches et les plus puissants d’entre eux afin de se partager leurs biens et leurs domaines. Il leur conseilla ensuite de se chercher un endroit où se regrouper afin de mieux assurer leur sécurité en cas de danger ou d’agression. Il leur suggéra obligeamment la citadelle de Jù dont il venait de relever lui même les murailles. Les cousins turbulents de Xiàn Gong se laissèrent persuader. Lorsque tout le monde se trouvait installé à l’intérieur de la place forte, le seigneur de Ji`n leva ses troupes et vint y mettre le siège.
En 669 il y fit son entrée et il se mit à les massacrer méthodiquement les uns après les autres jusqu’au dernier, ne laissant s’échapper personne. L’opération lui a pris un peu moins de trois ans. Après ce service signalé à son seigneur, Shi Wèi accéda au rang de ministre, celui des travaux publics.
La deuxième tâche que se donnait Ji`n Xiàn Gong était de conquérir l’une après l’autre toutes les principautés seigneuriales de la région qui lui tenaient tête et qui se refusaient à reconnaître sa tutelle. Elles faisaient toutes partie de la ceinture de protection du domaine royal érigée par Zhou Gong au onzième siècle (avant notre ère) au départ de la dynastie. Nous nous rappelons qu’elles étaient confiées à des parents proches, jugés capables et dignes de confiance par le régent.
En 661, avant de partir à leur conquête, Xiàn Gong s’employa d’abord à renforcer ses moyens militaires en créant une deuxième armée dont il laissa le commandement à Shen Sheng son dauphin. En principe c’était une violation flagrante des lois de la monarchie des Zhou qui ne tolérait qu’un seul corps de bataille chez les vassaux mais compte tenu de leur impuissance devenue congénitale, notre héros n’allait pas se laisser arrêter pour si peu.
Le seigneur de Ji`n remonta le cours du Fén pour s’annexer la principauté de Huo’. Rappelons que cette seigneurie était issue de Chü le frère puîné à Wü Wa’ng le fondateur de la dynastie. Il repartit ensuite dans l’autre sens faire la conquête de Wèi et de Gëng situées toutes les deux dans le Hé Nèi. La bataille fut rude et deux hommes s’illustrèrent durant les combats. Il s’agissait de Zhào Sù le descendant en ligne directe de Zhào Shu Dài et de Bi’ Wa’n, une espèce de d’Artagnan venu mettre son épée à la disposition de Xiàn Gong. Le chef des Zhào se vit attribuer la terre de Gëng et Wàn celle de Wèi qu’il adopta depuis comme son nom de famille.
La famille des Bi’ avait été fieffée mais se trouvait déchue de son statut depuis déjà plusieurs générations. Bi’ Wàn quant à lui ne possédait que son épée mais il était déjà célèbre pour sa vaillance phénoménale. À ses débuts il ne savait pas vers qui aller pour assurer son avenir. Il consulta les augures qui lui prédisaient une descendance glorieuse sous les ordres de Xiàn Gong. Il suivit leur conseil et effectivement deux siècles plus tard son domaine de Wèi donnerait naissance à l’un des sept royaumes combattants lesquels se partageraient la Chine de l’époque.
Mais la conquête à laquelle Ji`n Xiàn Gong tenait le plus était celle de la principauté de Guo’. Pendant plus de soixante ans, à chaque fois que ses prédécesseurs pensaient pouvoir enfin aller cueillir les fruits de leurs victoires si péniblement acquises, les seigneurs de ce pays étaient intervenus pour les en empêcher. Par ailleurs, une fois la défaite des aînés de Ji`n consommée, Guo’. les a recueillis et régulièrement subventionnés pour leur permettre de préparer la revanche.
Cependant, partant de la principauté de Ji`n, la conquête de Guo’ n’était pas chose aisée. Il y avait un passage obligé situé en plein cœur du pays de Yu’. Malgré ses moyens limités, grâce au terrain ainsi qu’au soutien fidèle que lui apportait Guo’, celui-ci arrivait à le contrôler hermétiquement. Sans son accord, il était impossible de passer à travers.

Après avoir vainement tâté le terrain à deux ou trois reprises, le général Xu’n Xi se convainquit de la nécessité de la voie diplomatique. Il vint demander à Ji`n Xiàn Gong de lui confier une mission d’ambassade de bonne volonté auprès du seigneur de Yu’. Il lui dit :

Sire, j’userai de toute mon éloquence mais pour qu’il nous laisse passer, il me faut absolument des présents uniques et sans équivalents tels votre jade de Chui’ Fi’ et votre quadrige de chevaux de Qu Chän.

Mais ce sont ce que j’ai de plus précieux !

Si grâce à eux nous pouvons détruire Guo’, vous pouvez considérer ces trésors comme simplement en dépôt à l’extérieur.

Vous savez, Gong Zi Ji est en permanence à ses côtés. Il ne se laissera pas abuser.

Gong Zi Ji n’est pas accrocheur et à cause de cela, je suis sûr qu’il n’arrivera pas à se faire écouter : D’ailleurs, comme il a grandi en compagnie de son seigneur, sa parole a perdu tout son poids auprès de lui. Il aura beau déconseiller, la cupidité l’emportera chez son maître.

Le seigneur de Yu’ fut ébloui par la somptuosité des cadeaux de Ji`n. Il n’écouta pas Gong Zi Ji. Non seulement il accepta de laisser passer ses armées mais en plus il se proposa comme éclaireur pour leur ouvrir la voie. Les Ji`n, sous le commandement de Lï Kè et de Xu’n Xi, s’emparèrent de Xià Ya’ng – le Bas de Ya’ng qu’ils démolirent complètement. La citadelle défendait l’entrée au pays de Guo’ et faisait pendant à sa capitale Shàng Ya’ng – le Haut de Ya’ng. Trois ans après en 655 (av. J.-C.) Ji`n sollicita à nouveau l’autorisation de passage. Cette fois-ci Gong Zi Ji s’employa à fond pour raisonner son seigneur. Il lui dit :

Guo’ sert de rempart à Yu’. Si Guo’ tombe, Yu’ ne tardera pas à le suivre dans sa chute. Vous avez ouvert une première fois la porte aux Ji`n qui ne sont que des brigands. Croyez-moi, avec les gens de leur espèce, les laisser entrer une fois chez soi est déjà une fois de trop. Il ne faut surtout pas recommencer. Il y a un proverbe qui dit : « Les joues et les mâchoires se protègent mutuellement. Quand les lèvres sont entr’ouvertes les dents prennent froid » . Nos deux pays sont exactement dans cette situation.

Ji`n et nous descendons de deux frères. Comment peuvent-ils vouloir nous nuire ?

Tài Bo’ et votre ancêtre Yu’ Zho`ng étaient des grands frères au père de Wén Wa’ng. Ils lui ont laissé leur place et en conséquence, à partir du roi Wén, les descendants de Tài Bo’ ont perdu à jamais leurs droits d’aînesse. Dans le gouvernement du roi Wén, Yu’ Zho`ng votre ancêtre et Guo’ Shu celui de Guo’ étaient tous les deux ministres, inscrits chacun sur le registre des hommes méritants. Du point de vue des liens de parenté, ce dernier était même son frère alors que le vôtre, seulement un cousin oncle. Si malgré tout cela Ji`n Xiàn Gong veut conquérir Guo’ pourquoi voulez-vous qu’il aille épargner Yu’? D’ailleurs ces relations sont déjà toutes les deux bien lointaines. Elles ne sont en rien comparables avec ceux des branches cadettes descendant de Chéng Shi son arrière-grand-père et de Qu Wo` Hua’n Gong son grand-père. Le seigneur de Ji`n les a pourtant exterminées. Quel crime ces gens ont-ils commis à part le fait qu’ils représentaient un danger potentiel à ses yeux ? S’il les a massacrés pour la simple et unique raison d’État pourquoi espérez-vous qu’il va vous épargner , vous dont la principauté le fait saliver depuis si longtemps ?

J’ai toujours rendu ponctuellement grâce aux dieux du ciel. Ils me protégeront.

Les dieux du ciel ne tiennent compte que de la vertu. Pour un chef d’État elle consiste à pouvoir seul , d’une part dispenser le bien au peuple et d’autre part, faire des offrandes régulières aux génies locaux. Elle est le propre de celui qui possède l’autorité territoriale et ne dérive de rien d’autre. Le jour où le seigneur de Ji`n devient le maître de Yu’ il fera des sacrifices à votre place et, n’en doutez pas, les puissances du ciel ne vont certainement pas cracher dessus. Elles les accepteront tout comme elles l’ont fait jusqu’ici pour les vôtres.

En définitive, aveuglé par sa cupidité, le seigneur de Yu’ agréait la demande de Ji`n. Gong Zi Jï quitta le pays emmenant toute sa famille avec lui. En faisant ses adieux, il prédisait :

Yu’ ne fera pas les offrandes à nos dieux cet hiver. On peut considérer sa perte comme consommée. Ji`n n’aura pas besoin de reprendre les armes une troisième fois !

Cette fois-ci, Ji`n Xiàn Gong conduisait lui-même l’attaque contre Guo’. Il s’empara de sa capitale Shàng Ya’ng que son seigneur dut abandonner pour aller se réfugier à la Cour des Zhou. Au retour l’armée Ji`n reçut l’autorisation de passer la nuit à l’intérieur de la citadelle capitale de Yu’. Le lendemain elle opéra un coup de main éclair sur le palais où elle fit prisonnier son seigneur en compagnie de Bäi Lï Xi le seul ministre à rester encore à ses côtés. Nous avons vu comment celui-ci a été envoyé plus tard comme esclave chez les Qi’n dans la suite de la fille de Xiàn Gong laquelle avait à s’y rendre pour y être l’épouse de Mù Gong. Lï Xi deviendrait en fin de compte le Premier ministre le plus admiré de ce pays.
Après la victoire, Xu’n Xi quant à lui fonça directement aux écuries d’où il sortit les quatre coursiers du Qu Chän. Il les amena à Ji`n Xiàn Gong en lui disant en matière de plaisanterie :

Vous pouvez le constater Sire . En pension, ils ont été bien soignés et sont restés absolument identiques à eux-mêmes .

Le seigneur de Ji`n lui répondit en riant :

La seule modification que je vois ce sont leurs dents, maintenant un peu plus longues !

Devenu maître de Yu’ et de Guo’, Ji`n Xiàn Gong reprenait à son compte tous les cultes qui y étaient célébrés ainsi que tous les tributs qu’ils avaient à payer régulièrement à Zhou.

Avant de clore cette anecdote, il n’est peut-être pas inutile de préciser qu’il existait dans le temps plusieurs homonymes au pays de Guo’ notamment un Guo’ occidental conquis par Zhèng au huitième siècle (avant notre ère) lors du déménagement de la Cour de Zhou vers l’est ainsi qu’un troisième Guo’dit oriental qui demeurait quant à lui un sujet à controverse.

La dernière tâche de Ji`n Xiàn Gong en tant que bâtisseur d’empire était la conquête des états barbares qui parsemaient sa région. La cinquième année de son règne, en 672, il traversa le Hua’ng Hé pour venir dans le Hé Xi – l’ouest du Hé situé dans le Shän Xi actuel, conquérir le royaume des Li’ Ro’ng. Ces derniers appartenaient au peuple des Di` dits blancs
La dix-septième année il envoya son dauphin attaquer celui du Dong Shàn qui faisait partie du peuple des Di` rouges. Ce pays se trouvait dans le nord du Shan Xi – de l’ouest des montagnes.
En 652, un an avant sa mort, il envoya Li Kè pacifier les Di’ blancs qui s’agitaient à nouveau dans le haut du Shän Xi.
Au total, selon l’institut historique de Lia’o Ni’ng qui a publié un livre atlas (édition 1980) reconstituant les différentes étapes de l’évolution géopolitique de la Chine à travers les âges, Xiàn Gong a conquis par les armes, jusqu’à dix-sept principautés. Il en a rallié par simple pression politique trente-huit autres. À la fin de son règne, Ji`n comprenait la majeure partie des régions du Hé Nèi – l’intérieur du Hé, du Shan Xi – l’ouest de la montagne, ainsi que de le Hé Xi – les hautes terres bordant la rive ouest du tronçon vertical du fleuve Jaune situé dans le Shän Xi actuel. Il était devenu voisin, des Di’ rouges au nord, des Di` blancs au nord-ouest et de Qi’n au sud-ouest. Rappelons que ce dernier pays s’était développé à partir des terres d’origine des Zhou, principalement dans le bassin de la Wèi.

Sa principauté ainsi agrandie et affermie, Ji`n Xiàn Gong pensa rejoindre le concert des nations qui se jouait en cette année de 651 (av. J.-C.) à Kiu’ Qiu sous la houlette de Hua’n Gong de Qi’. Il rencontra en chemin le Premier ministre de Zhou qui venait de se voir interdit de conférence pour avoir pris sur lui de refuser à l’hégémon le droit à la célébration des cérémonies du Feng Shàn. Plein de fiel, il conseilla à son hôte de rencontre de penser à voler de ses propres ailes plutôt que d’aller servir de faire-valoir à ce seigneur abhorré. Dans sa vanité froissée, il a complètement perdu de vue le fait que l’un était le protecteur du peuple chinois à l’encontre des barbares alors que l’autre, un conquérant décidé à s’agrandir coûte que coûte fût-ce au détriment des membres de son propre clan. Zhou aurait l’occasion d’éprouver la différence dans sa propre chair mais hélas, son ministre inconséquent n’a malheureusement pas vécu assez longtemps pour le constater par lui-même.
Quant à Xiàn Gong qui ne demandait qu’à être conforté dans son ambition, il fit demi-tour, mais mourut de maladie presque tout de suite après, en rentrant chez lui.

Son pays connut alors une nouvelle période de turbulence.
Le règne de l’assassinat politique par l’absence d’une légitimité consensuelle
En apparence, Ji`n ressemblait à n’importe laquelle des principautés chinoises de l’époque féodale. Traditionnellement à cause de la situation géopolitique très dispersée de départ ces dernières s’étaient constituées en états plus ou moins indépendants, se développant sous l’autorité héréditaire d’une dynastie seigneuriale, soit issue du clan des Zhou soit reconnue par eux.
En ce qui la concernait, la Ji`n des Dong Zhou était née d’une association de condottieri pleins d’ambition qui possédaient chacun des domaines en propre et des troupes en privé qui ne dépendaient que de lui. En théorie ces féaux étaient soumis au pouvoir arbitraire de leur seigneur et maître mais dans la réalité des faits il existait entre eux et lui une charte virtuelle qui lui faisait obligation de tenir compte de leurs opinions et de partager avec eux le cas échéant toute conquête territoriale.
Faire vivre ensemble des hommes en armes toujours prêts à en découdre n’était pas chose facile. C’était la raison pour laquelle Ji`n a institué tout un code ainsi que toute une réglementation destinée à garantir la paix à l’intérieur de la principauté. Par exemple, il était interdit aux grands de la principauté de recourir aux armes pour régler leurs différends éventuels. En cas de litige, l’arbitrage pacifique du seigneur était obligatoire. Quel qu’en pût être le motif et même lorsqu’il était dans son plein droit, celui qui ouvrait le premier les hostilités se verrait impitoyablement liquidé en compagnie de toute sa parentèle et de tous ses dépendants. Ses biens et ses domaines seraient systématiquement confisqués. À la rigueur, quand il n’y avait pas de faute avérée de sa part, il pouvait par le suicide éviter à son clan cette extermination radicale.
À cause de ces règles et du code d’honneur en cours dans ce pays, l’histoire de Ji`n fourmillait en cas de loyauté exemplaire, de gestes chevaleresques, admirable de dévouement et d’esprit de sacrifice mais aussi d’assassinats et de crimes, commis de sang-froid par pur calcul politique ainsi que de génocides, extraordinaires de cruauté et de sauvagerie. Quand son seigneur avait de la poigne et savait donner son dû à tout un chacun, l’armée des Ji`n était conquérante et invincible. Par contre dès qu’il se montrait faible ou partial, la zizanie s’installait et son armée pouvait se désintégrer pratiquement du jour au lendemain.

Rien n’illustre mieux ces caractéristiques que la période qui a suivi la disparition de Ji`n Xiàn Gong.

Le seigneur « Le Constitutionnel » de Ji `n était un animal politique capable d’éliminer tout un pan de sa parentèle clanique et de faire tuer de sang-froid jusqu’à ses propres enfants par simple raison d’État. Mais en même temps, il était un être de chair et de sang soumis à toutes les passions et enclin à tous les favoritismes.
Pendant la longue période où il n’était que le dauphin d’un modeste Fù Yo’ng – vassal secondaire, il a épousé plusieurs femmes nées des hobereaux au sang plus ou moins mélangé notamment deux cousines, l’une Hu’ Ji de la famille des Hu’ apparentée à la tribu barbare des Grands Ro’ng qui lui a donné un enfant mâle Zho`ng Ër et l’autre appelée Zï qui était la fille du chef de celle des Petits Ro’ng et dont le fils se prénommait Yi’ Wu’.
Wü Gong son père n’était devenu seigneur feudataire que vers la fin de sa vie à deux ans de sa disparition. À l’occasion de cette élévation, il a pu prétendre à la main d’une des princesses issues du seigneur de Qi’ désormais un collègue du même rang. L’union était motivée par des considérations de pure convenance politique et selon la tradition elle était destinée à sceller de façon sacrée, le traité de sécurité mutuelle entre les deux pays. Mais en pratique comme le tout nouveau seigneur de Ji`n se trouvait déjà très vieux et malade, le mariage était resté blanc.
Cependant Qi’ Jiang était jeune, belle et désirable. Ce fut donc en définitive Xiàn Gong encore dauphin qui eut l’honneur des relations charnelles avec elle. Elle a donné naissance coup sur coup à un fils nommé Shen Sheng puis à une fille qui deviendrait plus tard la Mù Ji – l’épouse du seigneur Mù de Qi’n.

Le jour où Ji`n Xiàn Gong accéda enfin au trône seigneurial, Zho`ng Ër et Yi’ Wu’ étaient déjà tous les deux adultes et âgés d’environ une vingtaine d’années. Cependant la place de dauphin était revenue à Shen Sheng encore tout bébé mais dont la mère était la garante de l’alliance étatique avec Qi’.
En grandissant Shen Sheng montra qu’il était à la hauteur de ses futures responsabilités. Vers l’âge de quinze ou seize ans, il fut nommé commandant en chef de la deuxième armée que son père venait de créer en 661. Cette année-là il l’accompagna à la guerre. Il s’y montra grand chef militaire et il eut sa part dans la victoire finale remportée.

Mais depuis plusieurs années déjà, les nuages menaçants s’amoncelaient sur sa tête laissant prévoir un destin éventuellement tragique. Sa mère était très aimée du seigneur. Elle allait lui donner un troisième enfant quand elle mourut malheureusement en couches. Sa mort laissa un grand vide, vite comblé par deux belles captives, les deux sœurs Li faites prisonnières durant la campagne de 672 contre les Li Ro’ng appartenant au peuple des Di’ blancs.
Sept ans plus tard, en 665, Li Ji l’aînée des barbares donna au seigneur un fils prénommé Xi Qi’. Fou d’amour pour sa mère Xiàn Gong désira aussitôt lui léguer le trône. Pour lui dégager la voie, il envoya au loin ses trois grands demi-frères, les mieux à même de lui barrer un jour le chemin. Shen Sheng fut assigné à la garde de Qu Wo` le berceau du clan, Zho`ng Ër et Yi’ Wu’ respectivement à celles de Pu’ et de Qu sur la frontière occidentale, en contact direct avec les Di` blancs. Les deux dernières localités récemment prises aux barbares n’étaient en ce moment que des bourgades perdues en pleine brousse. Shi Wèi fut chargé d’y construire des enceintes fortifiées destinées à protéger les colonies de peuplement que Ji`n comptait y attirer. Le ministre des Travaux publics bâcla le travail en utilisant de la boue mélangée avec beaucoup de paille et de branchages. Yi’ Wu’ s’en plaignit à son père. Xiàn Gong fit venir le responsable pour lui faire des reproches. Celui-ci se justifia en lui disant :

Ces murailles ne doivent servir qu’à arrêter de simples brigands . Elles n’ont pas besoin d’être très solides, Sire .

En se retirant il chantonna comme pour lui-même les quelques vers :


Le manteau de renard a son poil tout emmêlé
À présent il existe dans le pays trois grandes sommités
Mon Dieu
Vers laquelle mon regard doit-il se tourner ?
O hé

En fin de compte il reconstruisit consciencieusement les deux citadelles.

Nous avons vu que quatre ans plus tard en 661 Shen Sheng fut nommé commandant en chef de la deuxième armée de Ji`n. Dans cette fonction et durant toute la guerre de conquête qui suivait, malgré son jeune âge et son inexpérience il s’était comporté de manière remarquable.
Mais les questions commencèrent à se poser lorsqu’au retour, il fut nommé gouverneur de Qu Wo` ensemble avec Zhào Sù et Bi’ Wa’n les deux grands artisans de la victoire à qui, rappelons-le, le seigneur a accordé respectivement Geng et Wèi comme domaines d’apanage. En principe, cette nomination était une récompense et une consécration ; dans les faits, le dauphin était en train de perdre sa position distinctive pour être ramené au même rang que des grands mandarins et des ministres.
Shi Wèi connaissait à fond le fonctionnement implacable de la logique chez Xiàn Gong dans le domaine politique. Ne lui avait-il pas servi de cheville ouvrière lors du processus d’extermination des branches cadettes issues de Chéng Shi et de Qu Wo` Zhuang Gong. Il vint conseiller au dauphin :

Je pense que vous faites mieux de suivre l’exemple de Tài Bo’-le grand aîné qui a laissé sa place au père de Wén Wa’ng – le roi Wén (le père de Wu’ Wa’ng – le fondateur de la dynastie régnante). Quittez le pays maintenant et ne craignez pas les chemins de l’exil. La roue de la fortune va continuer à tourner et comme vous jouissez de l’estime générale, un jour les gens viendront d’eux-mêmes vous chercher pour vous inviter à monter sur le trône.

Shen Sheng prit l’avis de ses précepteurs mentors. Ils trouvèrent de tels propos excessifs.

Un an après, les desseins de Xiàn Gong devinrent encore plus transparents. Il donna l’ordre au dauphin de prendre la tête de la campagne de conquête contre les Di` rouges du Dong Shàn.
En proie au doute, Li Kè le général commandant des troupes vint lui faire remarquer que ce n’était pas là le rôle d’un héritier du trône. Le seigneur de Ji`n lui répondit avec une apparente innocence :

Vous savez. J’ai plusieurs fils. Dieu seul sait qui va me succéder.

Li Kè communiqua au dauphin cette réponse de son père. Il prétexta ensuite la maladie pour ne pas avoir à l’accompagner en opération et risquer après d’être catalogué comme un de ses partisans.

Avant son départ Xiàn Gong fit remettre à son fils un costume fait de deux moitiés d’uniforme recousues ensemble, celle d’un seigneur et celle d’un commandant en chef. Par ailleurs le sceau de délégation du pouvoir qu’il devait porter sur lui était en or et non en ivoire comme de tradition.
Hu’ Tu qui était le grand-oncle maternel de Zho`ng Ër et le précepteur en second du dauphin interpréta ces signes sibyllins en recommandant à son jeune protégé :

Prenez garde et ne faites que le strict minimum ! Ne cherchez surtout pas les actions d’éclat. La jalousie vous guette et les calomnies n’attendent que la bonne occasion pour se déchaîner.
Shen Sheng ne tint pas compte non plus de ces conseils de prudence. Il releva le défi des barbares et accepta de les rencontrer en bataille rangée. Bien soutenu par l’ensemble de ses hommes, il remporta une victoire éclatante.
En 656 Xi Qi’ atteignit ses neuf ans. Il était temps de commencer à lui donner des titres officiels. À la requête de Li Ji sa mère, Xiàn Gong répondit :

Je veux bien lui donner la place de Shen Sheng mais jusqu’ici le dauphin est irréprochable.

Li Ji comprit que c’était à elle de jouer. Chez cette femme cohabitaient une grande ambition et une habileté certaine pour les intrigues. Elle tenait Xiàn Gong sous son charme mais avait pris pour amant le fou du seigneur un jeune homme beau et spirituel alors que le seigneur vieilli était déjà physiquement très diminué. Au titre de ses fonctions You shi avait ses entrées partout, à la Cour comme dans le sérail. La belle s’appuya sur lui pour nouer une alliance avec les deux Wü les deux grands favoris du maître. Déjà à la naissance de Xi Qi’ c’était ces hommes qui avaient avancé l’idée d’envoyer les trois princes Shen Sheng, Zho`ng Ër et Yi’ Wu’ séjourner dans les territoires frontaliers sous le prétexte qu’ils avaient besoin d’être développés et en même temps bien tenus en main. Maintenant ils suggérèrent à la dame de tendre un piège au dauphin lequel, droit et honnête comme il l’était, ne manquerait pas d’y tomber.
La remplaçante à Qi’ Jiang fit dire à son fils qu’elle avait vu sa mère en rêve. Elle paraissait triste et semblait souhaiter que son enfant lui rendît grâce. Shen Sheng vint dans son temple invoquer ses mânes puis envoya la viande des sacrifices à Xiàn Gong qui ce jour-là était parti à la chasse.
Pendant son absence Li Ji fit mettre du poison dans toutes ses offrandes en quantité telle qu’au retour du seigneur quand on les utilisait pour faire des libations, le sol se mit à se boursoufler. Il est probable qu’on y avait ajouté du vitriol ou un acide décapant quelconque. On fit manger la viande à un chien puis à un jeune page. Les deux en furent morts.

Shen Sheng fut accusé de tentative régicide. Le stratagème était cousu de fils blanc et son père n’était certainement pas dupe. Cependant comme sa volonté muette était depuis longtemps de l’éliminer, n’importe quel prétexte était le bon. Il fit mettre à mort son précepteur présent à la Cour et dire au dauphin resté à Qu Wo` :

Votre complot d’assassinat a été mis à jour. Je vous laisse seul juge de la conduite à tenir.

Le jeune prince se refusa à se défendre et à accuser sa belle-mère. Il préféra se pendre afin « d’assurer la sérénité à son père durant les dernières années qu’il lui restait à vivre ».

Après sa mort Xiàn Gong envoya des émissaires vers ses deux autres fils, gouverneurs aux frontières. Officiellement il leur reprochait d’être partis sans prendre congé de lui et les condamnait eux aussi à mort.
Cho’ng Ër laissa paraître devant lui Bo’ Di, l’envoyé de son père. Quand il entendit de sa bouche, l’ordre de se tuer sur place, il prit les jambes à son cou et s’enfuit. L’eunuque le poursuit et lui donna un grand coup de sabre au moment où il sauta par-dessus le muret d’enceinte. Il ne réussit qu’à trancher le pan de sa robe qu’il ramena au seigneur afin de lui prouver sa volonté à exécuter les ordres.
Pour sa part, Yi’ Wu’ se refusait à recevoir le missi dominici de Xiàn Gong. Il fit fermer les portes de la citadelle et résista à l’assaut de sa petite armée d’escorte. Un an plus tard, son père dépêcha de vraies troupes pour venir l’assiéger. Cette fois-ci, le prince négocia. Il accepta de livrer la citadelle sans combattre, à condition de pouvoir partir librement en exil.
Zho`ng Ër se réfugia dans la tribu de sa mère dans le royaume des Di` blancs. Yi’ Wu’ demanda asile au roi barbare de Lia’ng.

Dans la foulée de ces départs, le seigneur de Ji`n chassa le reste de ses fils ne gardant dans le pays près de lui que Xi Qi’ qu’il désigna comme le nouveau dauphin.

On était en 655, l’année où Ji`n Xiàn Gong conquit définitivement Guo’ et Yu’. Quatre ans après il mourut. Xi Qi’ avait alors treize ans. Contrairement à Shen Sheng qui avait rassemblé tous les suffrages, il ne trouva personne parmi les grands féaux pour venir lui offrir leurs services. Inquiète Li Ji demanda à son époux peu avant sa mort de lui désigner comme tuteur Xu’n Xi le récent héros de la dernière campagne de conquête.
Xiàn Gong y consentit. Il le nomma Premier ministre et précepteur du nouveau dauphin. Pour compléter le dispositif, il fit de ses favoris les deux Wü l’un le ministre de la Défense et l’autre son adjoint. Plus tard sur son lit de mort, il convoqua auprès de lui son homme de confiance pour lui poser la question :

Le sort de mon jeune fils est maintenant entre vos mains . Qu’en pensez-vous ?

Quand le seigneur le lui demandait Xu’n Xi a accepté sans broncher le poste de régent de fait qu’il lui prévoyait. Compte tenu cependant des circonstances de l’élimination de Shen Sheng et du sentiment général de pitié et d’indignation que son suicide avait suscité, il considérait sa mission comme de sacrifice. Sollicité de donner son avis par son seigneur mourant, il lui dit :

Je tâcherai de le servir Sire, de tout mon cœur Zhong Zhen (loyal et droit). Si jamais je réussis, je le devrai surtout à votre auguste protection depuis l’au-delà. Si par malheur j’échoue, la mort sera mon lot.

Qu’entendez-vous par Zhong Zhen ?

Devant les mesures à prendre, lorsqu’elles sont bénéfiques à la maison seigneuriale, les mettre en application malgré les oppositions éventuelles et quoi qu’il arrive pour son propre sort, c’est Zhong. Être fidèle envers ceux qui partent, ne pas avoir à rougir si jamais on est remis en leur présence, c’est Zhen.

Après la mort de Xiàn Gong le pays entra en effervescence. En tant que le plus haut gradé de l’armée, Lï Kè fut poussé par tous ses collègues à l’action. Avant de se décider à agir il vint sonder Xu’n Xi, son ancien assistant. Il lui dit :

Les trois rancœurs vont pouvoir s’exhaler. Les partisans des trois princes vont unir leurs efforts. Ils sont soutenus par Ji`n et par Qi’n. Que pourriez-vous faire ?

Si on fait mourir Xi Qi’, je mourrai avec lui.

Ce serait inutile.

J’ai donné ma parole au seigneur. Je ne saurai la retirer. Mais de votre côté faites ce que vous pensez devoir faire. Je suis résolu à suivre la voie que me réserve le destin. Comment pourrais-je demander aux autres de dévier de la leur ?
De connivence avec Pèi Zhèng son second, Lï Kè envoya un assassin se mêler à la suite de Xi Qi’ au moment où il se recueillait devant le catafalque de son père. L’homme le poignarda avant que personne n’eut le temps d’intervenir.
À cette nouvelle Xu’n Xi voulut se suicider. Li Ji l’arrêta dans son geste en lui disant :

Il y a encore Zhuo Zï .

Ce prince était né de la deuxième des sœurs Li dans la dernière année de sa vie de Xiàn Gong. Il n’avait encore que neuf mois. Xu’n Xi le fit introniser pour succéder à son grand frère.

Lï Kè ne pouvait plus quant à lui reculer. Cette fois-ci, il agit à visage découvert en envoyant ses hommes liquider l’enfant seigneur en pleine salle d’audience. Xu’n Xi était en train de le porter sur ses genoux. Quand il vit arriver les tueurs, il se couvrit la tête avec le pan de sa robe et se laissa embrocher avec son protégé sans esquisser un seul geste de défense. Pour terminer leur travail les assassins partirent liquider dans la foulée les sœurs Li, le fou du seigneur You Shi ainsi que les deux Wü nonobstant leur fonction de dirigeants suprêmes de l’armée.
Grâce à son sacrifice au service de l’état, la descendance de Xu’n Xi aurait droit dorénavant et en permanence à deux postes ministériels sur les six que comportait le gouvernement de Ji`n. Deux siècles après, le chef de son clan qui avait troqué son nom de famille avec celui de Zhi voulut s’en prendre à l’ensemble de ses rivaux les Zhào, les Wèi et les Ha’n. Il se fit battre et exterminer avec tous ses parents et clientèles. Sa disparition en 453 ouvrit l’ère des Royaumes Combattants (453-221 av. J.-C.) qui ferait suite à l’ère des Chun Qiu.

Xiàn Gong avait au final neuf fils. Shen Sheng disparu, le plus estimé de ces princes était Zho`ng Ër réfugié comme nous l’avons vu chez sa mère parmi les Di` blancs. Lï Kè fit signer une pétition l’invitant à revenir pour monter sur le trône. Tout le monde apposa sa signature sauf Hu’Tu le sage de la principauté qui avait pourtant ses deux fils en exil auprès du prince.
Zho`ng Ër comprit le message en filigrane de son vieux précepteur. L’offre de Lï Kè était empoisonnée par les deux assassinats consécutifs sur des seigneurs régulièrement intronisés. En l’acceptant, il légaliserait le crime régicide. Dans un pays rempli de spadassins comme celui des Ji`n il s’exposerait sous ces conditions à ne jamais pouvoir faire respecter la loi institutionnelle. L’exemple venant d’en haut, la tentation serait permanente de créer le fait accompli par un coup de force inopiné. Il refusa en disant :

J’ai résisté aux ordres de mon père et je n’ai pas pu lui rendre les derniers hommages au moment de ses obsèques. Je me sens indigne de recueillir son héritage. Veuillez me pardonner et mettre quelqu’un d’autre à la place.

À défaut de Zho`ng Ër, la Cour de Ji`n se tourna vers Yi’ Wu’. Contrairement à son demi-frère, ce dernier piaffait d’impatience. Malheureusement pour lui ses vrais chauds partisans étaient rares et il ne pouvait compter que sur une garde rapprochée réduite à trois individualités : Guo’ Shè qui était son oncle maternel, Lü Sheng et Què Rui qui étaient désignés par Xiàn Gong pour venir le seconder au gou-vernorat de Qu. Cependant seul le dernier disposait de l’appui de son clan qui était l’un des plus puissants du pays. Mais les Què avaient peu d’amis et alliés car ils avaient tendance à tout garder pour eux et suscitaient de ce fait la méfiance générale.

Què Rui qui en était conscient conseilla à son maître :

Chez nous en ce moment, le pouvoir réel est tombé en d’autres mains que celles de la maison seigneuriale. Pour être en état de le reprendre, vous avez besoin du soutien d’une force armée venue de l’extérieur. Sollicitez donc une aide au seigneur de Qi’n. Pour l’obtenir ne lésinez pas et faites-lui des dons généreux. Pensez que si vous n’avez pas Ji`n vous n’êtes rien et que par contre, ce qui a été concédé peut toujours se reprendre plus tard lorsqu’on sera plus fort. Or à la tête de Ji`n vous le serez forcément.

Pour engager Mù Gong à lui tendre une main secourable, Yi’ Wu’ promit de lui concéder tout le territoire du Hé Xi que Qi’n a toujours considéré comme appartenant à sa sphère d’influence privilégiée. L’objectif des seigneurs de ce pays était en effet d’avoir le Hé comme frontière naturelle avec Ji`n et le reste de la Chine.

À dire vrai le seigneur « Le Pasteur » de Qi’n lui préférait nettement Zho`ng Ër son demi-frère à la personnalité beaucoup plus attachante. Mais alléché par la largesse peu commune de sa promesse il consentit à lui détacher un corps expéditionnaire. Ce dernier partit faire sa jonction avec l’armée de Qi’ que Hua’n Gong a envoyée vers Ji`n dans le cadre de l’accord d’assistance mutuelle entre les deux pays.
Par ailleurs pour mettre Lï Kè et Fèi Zhèng de son côté, le prétendant promit à l’un, la ville citadelle de Fén Ya’ng – le nord du Fèn, un affluent du Hé et à l’autre, des champs de culture situés dans la vallée de ce même cours d’eau.

Patronnée par deux armées alliées, célébrée sous le contrôle vigilant des chefs de fait de l’armée du pays, l’intronisation de celui qui serait pour la postérité le Ji`n Hùi Gong – le seigneur « Le Bienfaisant » de Ji`n se déroula sans incident.
Ji`n Hùi Gong (650-636 av. J.-C.) ou le temps des parjures
Installé sur le trône le premier acte de Hùi Gong fut d’écarter des cercles du pouvoir Lï Kè et Pèi Zhèng. Pour prendre la tête du gouvernement il leur préféra Lü Sheng et Què Rui, ses hommes à lui. Il ne rencontra pas de problème véritable jusqu’au moment où il voulut remplir ses promesses vis-à-vis de Qi’n Mù Gong.
Comme nous le savons, chez les Ji`n chaque territoire conquis était partagé entre les différents féaux ayant participé à la campagne militaire. Le seigneur ne pouvait pas par la suite en disposer à sa guise sauf en cas de faute grave et avérée de ses ayants droit. Aussi quand Yi’ Wu’ donnait l’ordre aux hommes en place de quitter le Hé Xi et de remettre les citadelles dont ils avaient la charge à Qi’n, il s’était heurté à une fin de non-recevoir de leur part, un refus discret mais ferme.
Il dut envoyer un représentant auprès de Qi’n Mù Gong pour s’excuser de son parjure. Fèi Zhèng se porta volontaire pour cette mission d’oiseau de malheur. Il était le seul à vouloir assumer ce risque pourtant bien réel car il souhaitait avoir l’occasion de nouer secrètement une alliance avec Qi’n. De pair avec son chef il avait poussé à la roue pour le succès de la candidature de Hùi Gong. Or au lieu de recevoir de l’avancement ils se trouvaient à présent-, tous les deux mis sur la touche, faisant l’objet d’une suspicion à peine camouflée de la part du seigneur. Celui-ci leur avait prodigué des promesses mais comme il n’a pas hésité à renier sa parole envers son collègue, il était peu probable qu’il la tiendrait à leur endroit, eux qui n’étaient que des sujets.
Pour sa part, Hùi Gong avait accepté la candidature de Fèi Zhèng car il y voyait un moyen d’isoler Lï Kè. Aussitôt son adjoint parti, il fit menacer le chef de l’armée de Ji`n d’une mise en jugement pour crime régicide. Il envoya un messager lui dire :

Je sais bien que sans vous je ne serais pas là où je suis. Il n’empêche que vous avez sur la conscience les assassinats de deux seigneurs successifs de Ji`n ainsi que celui de l’un de vos éminents collègues. Vous avoir comme sujet me pose vraiment problème.
Lï Kè connaissait bien la loi implacable de son pays. Plutôt que courir le risque de voir exterminer les siens et ses dépendants, il préféra se planter son épée dans la gorge.

Fèi Zhèng était encore chez les Qi’n quand la nouvelle lui parvint. Il se mit alors à faire des révélations à Qi’n Mù Gong et à lui dire que les promoteurs du parjure de son seigneur n’étaient autres que Lü Sheng et Què Rui. Il lui assurait que si jamais on pouvait priver Hùi Gong de l’assistance de ces deux hommes liges, sa situation deviendrait critique et il aurait à nouveau besoin de s’appuyer sur Qi’n. Il serait alors obligé de remplir nolens volens les promesses à son égard.
Mù Gong se laissa convaincre. Il permit à Fèi Zhèng de repartir libre de chez lui puis quelque temps après il retourna la politesse au seigneur de Ji`n en lui envoyant une ambassade de courtoisie. Il la chargea d’amener avec elle des présents somptueux pour ses deux principaux ministres avec une invitation chaleureuse à lui rendre visite.

Què Rui n’était pas né de la dernière pluie. Il dit :

Les cadeaux sont considérables et les paroles mielleuses. C’est certainement un traquenard que veulent nous tendre les Qi’n. Fèi Zhèng a dû certainement manigancer un coup fourré avec eux.

Il le fit surveiller et arrêter au moment où il était en conciliabule avec certains des commandants d’unités de chars de combat placés sous ses ordres. Il l’accusa de tentative de complot rebelle. Fèi Zhèng fut condamné à mort en compagnie de ses huit officiers, chefs de ces corps d’élite. Grâce à cette opération préventive, Yi’ Wu’ put affermir désormais son contrôle sur l’armée, du moins celle qui dépendait directement de la maison seigneuriale.

Fèi Bào le fils de Fèi Zhèng vint se réfugier chez les Qi’n. Il tenta de convaincre Mù Gong de lui confier une armée pour aller envahir Ji`n et renverser Yi’ Wu’. D’après lui il fallait saisir l’occasion par les cheveux et profiter à chaud de l’état actuel de désarroi des troupes de Ji`n. On ne pouvait pas tergiverser car il ne durerait pas éternellement.
Il ne réussit pas à convaincre le seigneur de Qi’n qui restait persuadé que son collègue avait la situation bien en main. Mù Gong considérait en effet qu’on ne pouvait mener une purge d’une telle ampleur sans mettre en danger sa propre sécurité. En arrivant à maintenir l’ordre et le calme, Hùi Gong démontrait que son réseau de contrôle était solide et ses appuis fiables.
Nous avons vu comment trois ans plus tard Ji`n souffrait de la disette et comment Qi’n était venu à son aide en lui dépêchant sans lésiner des convois entiers de vivres. L’année suivante ce fut au tour de la grande principauté de l’ouest de perdre les récoltes. Plutôt que de venir à son secours Yi’ Wu’ se prépara à lancer une attaque contre elle afin d’exploiter au mieux la passe difficile qu’elle était en train de traverser.
L’armée de Qi’n fut plus prompte. Guidée par Fèi Bào, elle passa le Hé pour venir envahir son voisin, considérant que sa meilleure défense était tout compte fait l’attaque directe et rapide avant qu’il fut prêt. Elle eut le temps de remporter trois batailles contre des troupes de défense avancée stationnées près de la frontière avant que Hùi Gong puisse lever ses différents corps d’armée pour marcher à sa rencontre.
Les officiers et les soldats conscrits de Ji`n étaient cependant dégoûtés par le comportement ingrat de leur seigneur. Qi`ng Zhèng se fit leur porte-parole en venant dire à Yi’ Wu’:

Réfléchissez à votre conduite, Sire. Pensez que le peuple risque de se détourner de celui qui rend un mal pour un bien et qui veut profiter des malheurs d’autrui pour prendre l’avantage. Avec un tel comportement, même ses proches vont se méfier de lui et le regarder comme un ennemi potentiel. À plus forte raison il ne peut s’attendre à une aucune complaisance de la part de ceux qui ont un compte à régler avec lui.

Non seulement il ne fut pas écouté mais en plus le seigneur le mit à l’index. Cependant si Qi`ng Zhèng avait son franc-parler il était aussi un combattant plein de sagacité. Quand il voyait Yi’ Wu’ partir au front avec un attelage de superbes chevaux de course offerts par Zhèng, il lui dit :

Pour les combats il faut employer des chevaux du pays. Ils ont l’habitude du terrain et ils sont dressés à la manière de mener de leur conducteur. Ils lui obéissent ponctuellement et en toute circonstance ils sont préparés à exécuter les manœuvres requises par la situation. Les coursiers venus de l’étranger peuvent en temps normal faire bel effet mais dans la confusion d’une bataille, devant un danger inattendu, ils risquent de s’emballer et il devient alors impossible de les avoir en main. Ils vont galoper tout droit, aveuglément. On ne pourra ni les faire tourner ni les arrêter et à plus forte raison les faire reculer.

À nouveau il parlait en vain. Plus tard, quand on consultait les dieux pour savoir qui serait le « che you » du seigneur ce fut son nom qui sor-tit.
Il faut savoir que dans les temps anciens on utilisait les chars à chevaux pour combattre. Dans celui du seigneur deux hommes avaient un rôle essentiel à tenir : le conducteur de chevaux bien évidemment mais surtout le « che you » l’homme de droite sur le char. Le seigneur se tenait sur le devant, son bouclier sur son bras gauche et son arme à la main droite. Il était donc à découvert de ce côté et le rôle du « che you » était de le protéger de l’ennemi, de ses coups comme de ses flèches. Il fallait pour ce poste un combattant hors pair pour qui une telle nomination allait constituer une enviable consécration. Selon la tradition on dressait une liste de tous les élus possibles puis on s’en remettait au verdict du ciel pour le choix final.
Le seigneur de Ji`n en voulait tellement à Qi`ng Zhèng qu’il récusa sa sélection pour s’en tenir à ses options personnelles.

Comme nous l’avons vu il lança un défi au seigneur de Qi’n et la bataille rangée qui s’ensuivit eut lieu en 645 (av. J.-C.) à Ha’n Yua’n – la plaine de Ha’n. Pendant la rencontre, le char de Hùi Gong s’embourba et ses chevaux ne purent s’en sortir. Le seigneur de Ji`n appela à son secours Qi`ng Zhèng qui passait par là. Rancunier, celui-ci lui dit :

Vous n’écoutiez personne et vous avez contesté jusqu’à la décision des dieux . À cause de votre entêtement obtus ils nous ont condamnés à la défaite . Elle est maintenant inscrite dans le ciel . Que puis-je y faire ?

Il s’en fut chercher d’autres collègues pour venir l’aider à sa place mais avant l’arrivée des secours les Qi’n réussirent à faire prisonnier Hùi Gong. Quand il se faisait emmener, les officiers de sa garde personnelle déposèrent leurs armes et demandèrent tous à le suivre en captivité.

De son côté, le seigneur de Qi’n faillit lui aussi subir le même sort. Fougueux il galopait trop vite devant ses troupes et il s’en trouva isolé. Les Ji`n s’en aperçurent et ils manœuvrèrent pour lui couper la retraite. Heureusement pour lui, avant que l’étau fût resserré, des voleurs de chevaux qu’il avait épargnés il n’y avait pas si longtemps sortirent du bois pour s’interposer. Malgré leur armement rudimentaire et leur petit nombre, ils arrivèrent à bloquer l’ennemi pendant suffisamment longtemps pour permettre à Mù Gong de regagner son camp. Nous avons raconté cet épisode en détail dans la partie bibliographique de ce seigneur.
Le général Ha’n Jiän de l’armée de Ji`n quant à lui était en train de courir après le seigneur de Qi’n pour essayer de le rattraper quand Qi`ng Zhèng vint lui demander de se porter au secours de Hùi Gong. Il dut renoncer à la poursuite de Mù Gong pour accourir, mais trop tard, vers son seigneur. Il en voulut à son collègue car la prise du seigneur « Le Pasteur » de Qi’n non seulement aurait constitué une gloire sans égale pour lui mais aussi une bonne monnaie d’échange pour la libération de leur chef.

Malgré leur nombre mais à cause de la réticence à se battre de leurs soldats ainsi que de la capture prématurée de leur seigneur, les Ji`n connurent une grande défaite.
Vainqueur mais toujours plein de rancœur contre son collègue, Qi’n Mù Gong était décidé à célébrer sa victoire en l’utilisant comme sacrifice humain lors des cérémonies cultuelles en l’honneur de ses ancêtres.
Finalement Hùi Gong put échapper à ce sort infamant grâce à l’action décidée de sa demi-sœur Mù Ji. L’épouse du seigneur de Qi’n était née de la princesse de Qi’ tout comme Shen Sheng, le malheureux exdauphin. La mort de Qi’ Jiang l’a laissée très tôt orpheline. C’était Jiä Jun une des femmes de Xiàng Gong qui l’avait élevée à la place de sa mère.

Dans sa jeunesse le seigneur « Le Constitutionnel » de Ji`n avait pris comme première épouse une fille de la famille des Jiä. Elle ne lui donnait pas d’enfant. Beaucoup plus tard, il fit une nouvelle tentative en convolant avec une de ses jeunes sœurs qui était Jiä Jun et qui, elle aussi hélas, resterait stérile. À la mort de Qi’ Jiang, elle se consola en adoptant Mù Ji qui l’aimait depuis tendrement.
Quand Hùi Gong envoyait ses représentants solliciter l’aide de Mù Gong il adressait en même temps une lettre à sa demi-sœur lui demandant de bien vouloir l’appuyer dans sa démarche. Elle s’était démenée en sa faveur mais en retour elle lui faisait des recommandations : D’une part laisser rentrer au pays ses différents demi-frères et d’autre part veiller avec soin sur Jiä Jun.
Intronisé, Hùi Gong s’était bien gardé de faire revenir ses rivaux, des prétendants potentiels à son siège déjà si peu solide. Il vint rendre visite à Jiä Jun qui avait gardé toute sa jeunesse et sa beauté. Séduit le seigneur de Ji`n changea son discours. Prétendant un souhait de Mù Ji, il fit d’elle sa propre concubine en la mettant le soir même dans sa couche, malgré le fait qu’elle était officiellement la veuve de son père !

La première dame de Qi’n était scandalisée par sa conduite incestueuse ainsi que par son comportement peu fraternel à l’égard des autres princes du sang. Cependant lorsqu’elle sut qu’il allait être immolé telle une bête sauvage, le sentiment de solidarité familiale prit le dessus. Nous avons vu comment elle a réussi à le sauver en partant s’enfermer avec ses deux enfants dont le dauphin dans une tour qu’elle fit remplir de fagots et de bottes de paille puis en menaçant de s’y faire brûler vive si jamais son frère serait égorgé.
Le seigneur de Qi’n dut renoncer à sa vengeance. Il ouvrit les pourparlers avec la Cour de Ji`n. Pour libérer son seigneur il demandait la cession du Hé Xi qui lui était promis ainsi que celle des territoires occupés par son armée durant l’invasion.

Dans l’adversité, le seigneur « Le Bienfaiteur » de Ji`n montra qu’il n’avait pas que des défauts. De sa geôle, il fit dire à Lü Sheng qui menait les négociations :

Ne vous préoccupez pas de mon sort. Au besoin, mettez mon fils sur le trône mais ne cédez surtout pas au chantage de Qi’n. Préparez-vous à la revanche. Faites distribuer mes terres au peuple de Ji`n pour les encourager à se battre ultérieurement.

Lü Sheng obéit à sa volonté. Il donna les terres seigneuriales à cultiver aux paysans et depuis, la coutume fut instituée de louer des champs communaux à tour de rôle aux citoyens de chaque district puis de les obliger en contrepartie à effectuer leur tour de service dans des milices de défense du territoire.
C’était en raison de cette mesure que malgré ses fautes et ses errements Yi’ Wu’ a reçu après sa mort le nom posthume de Hùi Gong – le seigneur « Le Bienfaiteur ».
En définitive, Qi’n acceptait de rendre Hùi Gong en se limitant aux promesses qu’il lui avait faites au départ. Il recevrait le Hé Xi – le territoire à l’ouest du Hé et rendrait le reste à Ji`n. Une fois l’accord signé, Qi’n Mù Gong fit loger son collègue au palais des hôtes officiels. Il le traita en chef d’état en visite protocolaire en lui accordant les sept tài la’o, composés chacun d’un bœuf d’un mouton et d’un porc, représentant les trois espèces de grosses bêtes à viande.
On procéda à la réalisation de la convention en plusieurs étapes. Ji`n livrait d’abord le Hé Xi après quoi Qi’n laissait rentrer son seigneur au pays. Arrivé chez lui celui-ci envoyait son dauphin Yü en otage et ensuite, son vainqueur libérait les territoires occupés par ses troupes dans le Hé Nèi.

L’année suivante, le seigneur de Qi’n revint au secours de son voisin qui connut à nouveau la disette.
Quant à Qi`ng Zhèng, à la nouvelle du retour de son seigneur, ses amis lui conseillèrent de quitter le pays et de partir en exil. Il leur répondit :
Je me suis comporté en sujet loyal. Je lui ai donné des conseils qui devaient forcément me faire mal voir mais qui auraient pu éviter et la captivité à lui et la défaite à la nation. J’estime que j’ai rempli mon devoir de féal et que c’est à lui maintenant de se juger avant de me faire traduire devant les tribunaux. Quant à partir à l’étranger, comme j’ai été la cause de la capture de mon propre seigneur, quel autre voudra encore de moi comme sujet.

Il resta au pays. Hùi Gong ordonna sa mort avant de faire sa rentrée dans la capitale de Ji`n.

Le seigneur « Le Bienfaiteur » avait un sujet qui le tourmentait. Au moment où il était retenu prisonnier et la question posée de lui donner un successeur, des voix se levèrent pour proposer de mettre sur le trône non pas son dauphin mais son demi-frère Zho`ng Ër, pourtant toujours en exil chez les Di`. Décidé à supprimer ce danger toujours latent pour sa descendance, il demanda à Bo’ Di d’aller l’y assassiner. L’eunuque chercha à recruter dans le milieu, des volontaires pour venir l’aider dans cette tâche. Hu’Tu en eut vent. Son grand-oncle maternel fit prévenir Zho`ng Ër qui quitta précipitamment son pays d’asile.

Hùi Gong avait à faire face contre la grogne née de la perte des territoires du Hé Xi. Pour donner une compensation à leurs anciens ayants droit il partit à la conquête du pays barbare des Lia’ng. À l’époque, chassé par son père, il y avait trouvé refuge. Le seigneur de ce pays non seulement l’accueillit à bras ouverts mais en plus il lui accorda sa fille à épouser. Elle lui donna une fille et un fils qu’il nomma héritier légitime en reconnaissance à l’aide de son beau-père. Maintenant poussé par les nécessités de la situation, il devait à nouveau rendre un mal pour un bien.
Lia’ng fut facilement conquis en 641 (av. J.-C.) Il faut dire que, voyant le danger venir, son seigneur avait fait construire peu auparavant beaucoup trop d’ouvrages nouveaux de défense. Il poussait son peuple à l’épuisement car le pays était peu peuplé. En conséquence, dès l’attaque par les Ji`n tous ses gens prirent la fuite refusant de se battre.
Lia’ng était situé dans le Hé Nèi – l’intérieur du coude du Hé, le fleuve Jaune. Les champs y étaient fertiles et une fois convenablement exploités, ils avaient de quoi consoler ses hommes de la perte du Hé Xi remis à Qi’n.
Sept ans après son retour de captivité, quatre ans après la conquête de Lia’ng, Hùi Gong tomba sérieusement malade. L’ayant appris, son dauphin Yü résolut de rentrer au pays, en cachette et à l’insu de Qi’n Mù Gong. Il jugeait sa présence sur les lieux nécessaire car non seulement il avait à compter avec l’ambition de ses demi-frères beaucoup plus âgés mais aussi avec l’ombre de son oncle Zhöng Ër qui continuait à planer sur tout le pays.

Jusque-là le seigneur de Qi’n l’avait princièrement traité. Il avait mis un magnifique palais à sa disposition et accordé la plus belle de ses princesses à épouser. Maintenant, au moment de s’éclipser, Yü proposa à sa femme de le suivre. Elle lui dit :

Je comprends votre position. C’est absolument injuste de vous retenir ici alors que votre devoir est d’être aux côtés de votre père pour veiller sur lui le peu de temps qu’il lui reste encore à vivre. Cependant j’ai reçu de mon seigneur la mission de m’occuper de vous et de vous rendre le séjour parmi nous le plus agréable possible. J’ai failli à ma tâche en n’arrivant pas à vous retenir. Il ne faut pas que j’aggrave encore mon cas en prenant la fuite en votre compagnie. Mais soyez rassuré. Je ne dévoilerai à quiconque votre projet.

Yü était rentré depuis quelques mois quand son père mourut en 637. Il réussit à prendre sans problème sa succession et serait plus tard désigné sous le nom posthume de Hua’i Gong – le seigneur de « L’Affliction ». Cependant une fois installé sur le trône il s’était très vite aperçu qu’il n’y avait aucun rapport entre le monarque absolu qu’il était censé être et la réalité de tous les jours. En surface tout paraissait dans l’ordre et les courtisans, zélés à souhait. Mais les gouvernes qu’il tenait entre ses mains, ne commandaient à rien du tout. Elles bougeaient complètement à vide car tous les regards restaient rivés sur cet oncle pour lui maudit installé depuis peu comme hôte d’honneur chez les Qi’n.
Le jeune seigneur décida de prendre le taureau par les cornes et de couper court aux atermoiements en déclenchant résolument l’épreuve de force. Il donna le délai d’un an à tous les suivants à Zho`ng Ër pour l’abandonner et revenir au pays sous peine de confiscation de leurs domaines et d’extermination de leurs familles.
Les mois passèrent et personne ne revint. Pour faire un exemple Yü convoqua à la Cour Hu’ Tu, le grand conseiller d’État, le sage de la principauté lequel vieux et malade ne sortait pratiquement plus de chez lui. Il voulait le forcer à écrire sous sa dictée une lettre à ses deux fils pour les rappeler auprès de lui. Ces derniers étaient les premiers compagnons d’exil de son oncle il y avait de cela bientôt dix-neuf ans. Le vieil homme refusa en lui disant :

Il y a les règles imprescriptibles de la chevalerie. À partir du moment où un féal se met au service de son maître il lui doit fidélité exclusive et obéissance aveugle. Lorsqu’il le trahit en l’abandonnant, il ne mérite pas de vivre. Si mes fils quittent le prince Zho`ng Ër pour retourner au pays, mon devoir sera de les tuer en tant que traîtres !

Hua’i Gong le fit mettre à mort. Il obligea derechef chacun à choisir son camp, nettement et sans tergiversation. D’accord avec Què Gü le commandant en chef de l’armée le responsable des Lua’n envoya son fils vers Zho`ng Ër. Au nom de tous ses collègues, il l’invita à rentrer régner sur eux, lui promettant loyauté et soumission totale.
Nous nous rappelons que cette grande famille était la plus ancienne à lier son sort à la deuxième dynastie des Ji`n puisque son fondateur n’était autre que Lua’n Bin le cousin et le premier supporteur de Chéng Shi, le maître de Qü Wo` et l’ancêtre tutélaire des seigneurs actuels.

La noblesse s’étant nettement exprimée, les chefs de clan ayant choisi de suivre désormais la voie de la légalité en renonçant aux coups d’Ëtat et aux assassinats, l’éternel exilé consentit enfin à revenir, ramenant avec lui la paix dans les cœurs.
Ji`n Wén Gong (636-627 av. J.-C.) ou l’incarnation du pouvoir charismatique
L’homme
Il n’avait pas d’ambition, pas de plan de carrière. S’il avait pris le parti de quitter le pays et de s’exiler, ce fut uniquement pour échapper aux tueurs et rester en vie. Pourtant arrivé en isolé chez les barbares – les parents de sa mère, Zho`ng Ër se vit aussitôt rejoint par une trentaine de féaux inconditionnels. Parmi ceux qui se montraient ainsi prêts à tout renoncer pour être auprès de lui, on trouvait les descendants de certaines des plus grandes familles de Ji`n, les quelques meilleurs esprits de la principauté ainsi que des chevaliers parmi les plus preux.
Il n’avait rien à leur offrir. Il ne leur faisait aucune promesse. Pendant douze ans néanmoins ils étaient restés à ses côtés, partageant avec lui la vie Spartiate des nomades Di`. Ils l’avaient vu refuser le trône de Ji`n et laisser le pays aux mains d’un autre mais ils continuaient à miser sur son étoile certains qu’un jour son heure viendrait, au bon moment et de façon inéluctable.
Plus tard devenu la cible des chasseurs de prime à la solde de son frère, Zho`ng Ër dut reprendre la fuite. Il était parti tellement précipitamment de chez les barbares qu’il n’avait le temps de rien emporter avec lui. À nouveau, ils lui ont couru après, supportant stoïquement les pires privations et crevant quelques fois littéralement de faim. Un jour de disette, l’un d’entre eux a été jusqu’à prélever un morceau de sa propre chair pour avoir de quoi lui donner à manger !
Il ne formulait aucun projet, ne montait aucun complot, ne tissait aucune intrigue. Il se payait même le luxe comme nous l’avons dit de refuser le pouvoir qu’on venait lui offrir sur un plateau. Malgré tout, par le seul fait d’être là en éventuel recours, il gênait les gouvernants de son pays et les empêchait de dormir. Pour s’en débarrasser, son père lui envoyait des assassins aux trousses, son frère louait des tueurs pour le liquider, son neveu tentait de l’isoler en menaçant de mort tous ses fidèles.
Devant chacune de ces tentatives, il se refusait à rendre coup pour coup se contentant de fuir, de plus en plus loin, jusqu’au bout de l’océan, chez les Qi’. Pendant presque deux décennies et sans interruption, il s’était absenté de son pays. Néanmoins dès qu’un événement s’y produisait, tout de suite les gens se concertaient et la rumeur s’enflait de son retour imminent.

Zho`ng Ër était le prototype de cette espèce d’hommes dotés de ce pouvoir charismatique immatériel fait d’estime et de respect qui attirait vers lui, tel un aimant, tous ses contemporains et que seule la Chine sait en produire, de temps à autre.

Il a vécu jusqu’à l’âge de soixante-et-un ans en fugitif et en réfugié politique mais il lui a suffi de même pas dix ans pour établir l’hégémonie de son pays sur la Chine durant les deux siècles à venir.
En fait s’il n’avait rien cherché, rien demandé, la situation de son pays se chargeait d’imposer un homme tel que lui à son sommet.
En rassemblant des gens d’armes pleins d’ambition venus de tous les horizons, ses prédécesseurs ont réussi à se doter d’une forte armée et à ériger un grand ensemble suffisamment riche et puissant pour dominer le reste de la Chine. Cependant pour en prévenir le fractionnement et préserver son unicité, ils ont pratiqué le réalisme politique en usant de la force brutale, en favorisant cyniquement certains clans et en exterminant impitoyablement d’autres allant jusqu’à éradiquer des branches entières de leurs propres parentèles y inclus leurs alliés et leurs partisans. Pour déblayer la place à son fils préféré, Xiàn Gong n’a pas hésité à acculer au suicide son dauphin légitime et à chasser tous ses autres enfants dont le seul tort était d’exister et de risquer de lui porter plus tard ombrage.

Leur comportement était supportable en période d’expansion et de conquête où chacun pouvait malgré tout espérer obtenir sa petite part dans la curée. Mais la maturité une fois atteinte, chacun avait besoin du respect des codes et des règles pour être en mesure de se reposer et de jouir en paix de ce qu’il a réussi à grappiller lors de la marche en avant. À cet effet, l’exemple devait venir du sommet et c’était la raison pour laquelle le futur Ji`n Wén Gong – le seigneur « L’Humaniste » de la deuxième dynastie des Ji`n était unique et incontournable.

Zho`ng Ër était né aux alentours de 697 (av. J.-C.) à une époque où son père n’était que le fils aîné d’un Fù Yong – un vassal secondaire dépourvu de tout statut institutionnel. En plus sa mère était de sang barbare Di` et sa grande mère maternelle issue d’une famille praticienne sans grand lustre, les Hu’.
Les perspectives changèrent quand, en 678, son grand-père réussit à se faire reconnaître par le roi Zhou comme le seigneur feudataire de Jin.
Son père devint à cette occasion dauphin et deux ans après, seigneur à son tour. Cette année-là, en 676, il désigna comme première dame de Ji`n Qi’ Jiang – La Jiang du pays de Qi’. Par sa présence à ses côtés la princesse constituait la garantie de l’accord de sécurité mutuelle signé entre son vieux clan des Jiang et la nouvelle dynastie de son époux. Naturellement ce fut Shen Sheng son enfant qui bénéficia du titre de « Di’ Zï » – d’héritier légitime.
Cette année-là Zho`ng Ër avait vingt-et-un ans. Pour lui les choses étaient claires. Au mieux il pouvait espérer devenir un jour ministre. Avec de la chance et en gagnant la confiance du seigneur, le poste de chef de gouvernement lui était accessible mais cela devait s’arrêter là. Son rêve et son idéal était Guän Yi’ Wu’ le fameux père de la grande politique de Qi’ Hua’n Gong. À son exemple, dès l’âge de dix-sept ans, il commençait à se constituer un petit cercle de fidèles comprenant notamment Hu’ Yan le cousin germain à sa mère, Zhào Cui l’héritier des Zhào, Wèi Wü Zï celui des Wèi et Xian Zhën le futur vainqueur des Qi’n. Hu’ Yan et Zhào Cui étaient réputés pour leur savoir, Wèi Wü Zï pour sa vigueur phénoménale et Xian Zhën pour sa stature physique ainsi que ses talents de stratège.

En Chine on ne peut avoir un grand destin sans quelques traits spécifiques prémonitoires. À défaut d’une naissance privilégiée, celui qui sera le plus important hégémon de l’époque du Chun Qiu était doté de deux caractéristiques physiques distinctives : des doubles prunelles – d’où peut-être son prénom et des côtes soudées ensemble. Shu Zhan le sage Premier ministre de Zhèng y ajoutait un troisième trait particulier. Selon lui, enfant de l’inceste, il n’était pourtant ni taré ni retardé. Comme sa mère était la fille d’un barbare, cette consanguinité ne pouvait provenir que de sa grand-mère maternelle. Cela laisse supposer que la famille des Hu’ avait du sang Ji (celui des rois Zhou et des seigneurs de Ji`n) dans les veines. Cette hypothèse est corroborée par le fait que Hu’ Tu le frère de son aïeule était précepteur de Shen Shèng le dauphin. Cette fonction était en général confiée à des gens membres de la maison seigneuriale.
Wén Gong – le seigneur « L’Humaniste » en devenir était connu pour sa conduite sage et pondérée mais cela ne l’empêchait pas d’apprécier les belles femmes et les bonnes choses de la vie. Chez les Di` en accompagnant son roi à la guerre et en l’aidant efficacement à gagner les batailles, il reçut en retour deux belles captives Shu Wëi et sa petite sœur Ji` Wëi. Zho`ng Ër donna l’aînée à Zhào Cui et garda pour lui la plus jeune (et probablement la plus séduisante). Une dizaine d’années après, au moment où il devait prendre la fuite pour échapper aux tueurs à gages recrutés par son frère, il lui rendit la liberté. Mais il n’arrivait pas à renoncer tout à fait à elle. Il lui dit :

Attendez mon retour . Si dans vingt-cinq ans je ne suis pas là vous pourrez convoler .

Ji` Wëi sourit et lui répondit :

J’ai maintenant vingt-cinq ans . Dans vingt-cinq autres je serai une vieille femme au bord de la tombe . Qui voudra encore de moi à ce moment-là. Mais ne vous inquiétez pas, Mon Prince . Je vous attendrai toute la vie s’il le faut !

C’était en 643. Le prince avait déjà cinquante-quatre ans. Pour le rendez-vous qu’il lui fixait il serait presque octogénaire ! Notons que quand il l’avait prise avec lui, elle n’avait que treize ou quatorze ans à peine.
Il fuyait le pays des Di` pour se rendre à Qi’. À ce moment Guän Yi’ Wu’ venait de disparaître et son souhait inexprimé était de le remplacer à la tête du gouvernement de ce pays. De son côté cependant, Qi’ Hua’n Gong ne le voyait pas du tout comme un sujet mais le traita en futur seigneur de la toute-puissante principauté de Ji`n. Magnanime comme à son habitude il lui fit assurer un train de vie fastueux, une large pension, une belle princesse, un beau palais ainsi que des équipages en nombre suffisant et pour lui et pour sa suite. Zho`ng Ër s’en trouva si bien qu’il ne voulait plus partir de chez lui, même après sa mort, même quand le pays de son hôte décédé commençait à se remplir de bruit de bottes et de rumeurs incessantes de coup d’État.
Ce fut en définitive, la princesse de Qi’ qui eut l’ambition pour eux deux. Elle l’enivra à mort puis le confia à ses compagnons qui l’amenèrent aussitôt sur les chemins incertains et cahoteux du retour. À son réveil le prince en était tellement furieux qu’il poursuivit Hu’ Yan le chef des comploteurs pour essayer de le transpercer avec une lance !

Ce qui faisait la clé du succès de Zho`ng Ër était sa capacité d’écoute et son absence de tout désir de vengeance, même contre ceux qui lui ont causé le plus grand tort. L’eunuque Bo’ Di était chargé à deux reprises de le supprimer. Pourtant devenu le maître du pays, il en faisait abstraction et il s’abstenait de le faire rechercher. Di poussa la témérité jusqu’à venir de lui-même demander à le voir. Outré, le seigneur de Ji`n lui fit dire :

Vous avez essayé de m’assassiner deux fois de suite. Certes, vous avez reçu des ordres à cet effet mais pourquoi tant de zèle empressé ? Mon père vous le demandait pour le lendemain. Vous étiez à Pu’ le jour même pour mieux me surprendre. Mon frère vous donnait trois jours pour vous rendre chez les Di`. Au bout de deux jours vous y étiez déjà pour me dresser une embuscade à mon retour de la chasse. Le pan de la robe que vous avez tranché en me ratant est toujours là pour témoigner de vos actions passées. Au lieu de vous présenter devant moi, vous ferez mieux de quitter définitivement ce pays. Votre vue m’exècre et estimez-vous heureux que je vous en tienne quitte de cette façon.

Di lui fit répondre :

Sire, l’exil ne semble pas vous avoir appris grand-chose. Vous paraissez méconnaître toujours les règles fondamentales qui nous gouvernent. Si vous continuez ainsi, j’ai peur que vous n’alliez au-devant de problèmes. Depuis la nuit des temps nos anciens nous ont inculqué le principe intangible selon lequel quand le prince donne un ordre, le sujet l’exécute aussitôt et sans état d’âme. Il doit le faire du mieux qu’il peut avec toute son intelligence et de tout cœur en mobilisant tous les moyens à sa disposition. Les seigneurs du moment me l’ont commandé. Que m’importe alors si c’était le gouverneur de Pu’ ou l’exilé de chez les Di`. Vous êtes maintenant assis sur le trône de Ji`n. Dans l’exercice de vos fonctions, considérez-vous ne jamais avoir à faire éliminer quelqu’un d’équivalent à l’homme de Pu’ ou à l’hôte des barbares ? Gua’n Yi’ Wu’ a tiré sur Qi’ Hua’n Gong et a atteint le bouclier de son ceinturon. Cela ne l’a pas empêché d’être nommé plus tard Premier ministre. Si vous voulez me voir en exil, je m’en irai. Mais je ne suis pas le seul à avoir reçu l’ordre d’agir contre vous, loin de là. Devront-ils tous partir, les gens qui ont été dans le même cas que moi ?

Ji`n Wén Gong le reçut. Ce fut ainsi qu’il échappa au complot qui devrait le faire mourir dans un incendie.

Zho`ng Ër avait un serviteur nommé To’u Xu. Au moment de son départ précipité pour Qi`, Xu ne le suivit pas mais rentra au pays en amenant avec lui tous ses effets personnels et toutes ses économies dont il avait la garde. Un jour aux aurores, il vint solliciter une audience. Le seigneur lui fit dire :

Vous avez emporté toutes mes affaires et volé tout mon argent . À cause de vous j’ai été réduit à la mendicité sur mon chemin à travers Ca’o et Wey . Comment avez-vous encore le front de vous présenter devant moi ?

To’u Xu qui connaissait tout le personnel du palais et qui savait grâce à lui que le seigneur fût occupé à sa toilette matinale lui fit transmettre sa réponse :

En ce moment le seigneur doit être en train de se laver les cheveux . Il a sa tête penchée vers le bassinet et c’est pourquoi il me semble tout raisonner à l’enver

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