Journal de voyages en Turquie et en Perse
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Description

Suédois exilé en France, Jean Otter est remarqué pour ses qualités de linguiste. A la demande de la Cour, il quitte Constantinople pour Ispahan et a pour mission de rétablir les relations commerciales et diplomatiques avec la Perse de Nadir Châh, usurpateur et tyran. Il devient Consul de France à Bassora. Ce journal narre les difficultés rencontrées : les rudesses du climat, la fatigue des hommes et des animaux, l'hostilité des Turcs vis-à-vis des Persans, les mesquineries des autorités. L'autre intérêt du journal est politique, où la Mésopotamie est déjà objet de convoitises.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 225
EAN13 9782296264724
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

JOURNAL DE VOYAGES
EN TURQUIE ET EN PERSE
1734-1744
Histoire et Perspectives Méditerranéennes
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les Éditions L’Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

Mohammed TELHINE, L’islam et les musulmans de France. Une histoire de mosquées , 2010.
Maher ABDMOULEH, Partenariat euro-méditerranéen. Promotion ou instrumentalisation des Droits de l’homme , 2010.
Saïd SADI, Amirouche, une vie, deux morts , un testament. Une histoire algérienne , 2010.
Mahmoud-Hamdane LARFAOUI, L’occupation italienne de la Libye. 1882-1911, 2010.
Pierre PINTA, Sebha, ville pionnière au cœur du Sahara libyen , 2010. Roxanne D. MARCOTTE, Un Islam, des Islams ?, 2010.
Stéphane PAPI, L’influence juridique islamique au Maghreb , 2009.
E. AKÇALI, Chypre : un enjeu géopolitique actuel , 2009.
L. ABDELMALKI, K. BOUNEMRA BEN SOLTANE, M. SADNI-JALLAB, Le Maghreb face aux défis de l’ouverture en Méditerranée , 2009.
H. BEN HAMOUDA, N. OULMANE, R. SANDRETTO (dir.), Emergence en Méditerranée : attractivité, investissements internationaux et délocalisations , 2009.
Mohamed SAADI, Le difficile chemin des droits de l’homme au Maroc , 2009.
Moncef OUANNES, Militaires , Elites et Modernisation dans la Libye contemporaine , 2009.
Ramon VERRIER, Introduction à la pensée économique de l’Islam du XIII e au XV e siècle , 2009.
Mohammed MOUAQIT, L’idéal égalitaire féminin à l’œuvre au Maroc , 2009.
Naaman KESSOUS, Christine MARGERRISON, Andy STAFFORD, Guy DUGAS (dir.), Algérie : vers le cinquantenaire de l’indépendance. Regards critiques , 2009.
Philippe GAILLARD, L’Alliance. La guerre d’Algérie du général Bellounis (1957-1958), 2009.
Jean LÉVÊQUE, Une reddition en Algérie 1845, 2009.
Chihab Mohammed HIMEUR, Le paradoxe de l’islamisation et de la sécularisation dans le Maroc contemporain , 2008.
Alain Riottot
présente


JOURNAL DE VOYAGES
EN TURQUIE ET EN PERSE
1734-1744


De JEAN OTTER
Envoyé du Roi


DE CONSTANTINOPLE À ISPAHAN
D’ISPAHAN À BASSORA
DE BASSORA À CONSTANTINOPLE
ET RETOUR EN FRANCE
© L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12701-2
EAN : 9782296127012

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre

Avertissement
Un Suédois, nommé Jonas, Jean Otter, vient en France quelques années après l’arrivée au pouvoir de Louis XV. Sur ordre de la Cour, il voyage en « Turquie et en Perse, observant partout les usages des peuples, assistant à leurs fêtes, étudiant la nature de leurs gouvernements ; quelquefois consacrant ses loisirs à des recherches sur les progrès de l’esprit humain ; d’autres fois conversant avec les grands hommes qui florissaient alors ; mettant en ordre la suite de ses voyages ».

L’époque que j’ai choisie, une des plus intéressantes que nous offre l’histoire de ces nations ; elle peut être envisagée sous deux aspects : celui de la géographie, car Otter décrit ses itinéraires, et celui de l’histoire. Il fut le témoin de la révolution qui changea, pour quelques années, le destin de la Perse. Il vit agir, sur le trône qu’il avait usurpé, Nadir Chah, l’un des plus sanglants tyrans de son époque.

Je présente un voyage et une histoire. Des extraits d’ouvrages, quand ils ont rapport à des usages, à des situations, sont insérés dans le texte d’Otter, je les ai tous discutés avant d’en faire usage.

(D’après : Avertissement. Œuvres Complètes de J.J..Barthélémy, le « VOYAGE DU JEUNE ANACHARSIS EN GRÈCE », tome Ier, 1 re partie, p PARIS, A. Belin,.)

N.B. J’assume les coquilles qui pourraient subsister.
Qui est Jonas, Jean Otter ?
Jonas, Jean, Otter, suédois de nation, mercatoris christianstadiensis filius, naît le 23 octobre 1707, il est le fils de Jons Otter (+ 1710) et de Catharina Broome. Brillant sujet, il est admis, le 24 janvier 1724, à l’âge de 16 ans, à l’université de Lund, où il étudie, de 1724 à 1727, la physique et la théologie. Peu convaincu par la Réforme luthérienne, il quitte Lund pour Stockholm où il demande audience à l’ambassadeur de France. Reçu par l’abbé Guyon, alors chargé d’Affaires, il fait part de son intention d’abjurer le luthéranisme et de se convertir au catholicisme. Un tel acte est condamné par la loi suédoise qui exige le bannissement du renégat. L’abbé s’empresse de le faire passer en France.

Il débarque à Dieppe, gagne Rouen où il est reçu, sur ordre de la Cour, par le vicaire général. Après un long entretien, il est confié aux bons soins des Pères du séminaire de Rouen. Il y séjournera trois années au bout desquelles il fait part aux autorités religieuses, au cardinal Fleury, de son intention de ne pas devenir prêtre.

« Les mémoires sur les petits séminaires de Rouen » le décrivent comme un jeune homme « doux, poli, prudent, fort amateur de l’étude, infatigable dans le travail. Il connaît l’allemand, l’anglais, l’italien, le français, le latin et le grec ».
Il servira « le Royaume et la Science »
Le duc de Noailles, ayant eu connaissance de ses qualités, écrit le 27 janvier 1733 à l’abbé Bignon, à l’époque directeur du « Journal des Savants », pour lui recommander ce Suédois : « La confiance, Monsieur, que j’ai en l’honneur de votre amitié me fait espérer que vous voudrez bien me permettre de vous proposer un sujet excellent pour travailler à la Bibliothèque du Roi, supposé qu’il y ait quelque possibilité. L’homme, dont il s’agit, est Suédois de nation, âgé de 22 ou 23 ans, nouveau converti, connu de Mr. le Cardinal de Fleury qui lui a procuré, ces jours-ci, une pension de 400 lt sur les Économats. Il a l’esprit très cultivé et un talent singulier pour les langues, il sait l’allemand, l’anglais, l’italien, le latin, il est en état de traduire ces langues en français ; il se propose même de travailler à se mettre au fait des langues orientales et je ne doute point qu’il y réussit pour peu qu’il soit secouru. J’aurai cependant l’honneur de vous observer qu’il ne s’agisse point d’une place considérable, je souhaiterais qu’il fut assez heureux pour être employé sous vos ordres avec quelques petites rétributions qui, jointes à la pension de 400 lt, le mettraient en état de subsister et de travailler à se rendre utile. Par la suite ce sera certainement la plus belle œuvre que vous puissiez faire, ce jeune homme ayant abandonné sa patrie, sa famille, son bien, pour se rendre catholique et n’a d’autres ressources que ses talents.

Je ne doute point aussi que son Excellence qui le connaît, et qui en fait grand cas, ne donne son approbation au succès de la proposition que je vous fais n’ayant pas moins d’envie que moi de l’aider. Aussi, je me chargerai volontiers de faire, auprès d’elle, les démarches que vous jugerez nécessaires. Ce que je puis avoir l’honneur de vous ajouter est que je serais véritablement sensible, en mon particulier, à l’attention favorable que vous voudrez y donner, prenant beaucoup d’intérêt à la personne dont il est question, et je compte assez sur vos sentiments dans les choses qui peuvent dépendre de vous, que vous voudrez bien m’en donner les marques dans cette occasion ». Signé : le duc de Noailles.

L’abbé Bignon entretient le cardinal (de) Fleury, premier ministre, du sort qui peut être réservé à ce Suédois, catholique, jeune, doux, docile, linguiste de surcroît. De son côté, le cardinal fait savoir à l’abbé Bignon qu’il a eu connaissance de la lettre de Noailles, datée du 27 janvier.

Marly le 31 janvier 1733

« Je sais, Monsieur, que Mr. le Duc de Noailles vous a écrit en faveur du Sr. Otter, suédois qui s’est converti à la religion catholique et qui a abandonné tout ce qu’il pouvait espérer dans son pays. Je serais ravi que vous puissiez lui faire plaisir car il le mérite par ses bonnes inclinations et par la pureté de ses mœurs. Je profite avec plaisir de cette occasion pour vous assurer, Monsieur, qu’on ne peut vous honorer plus sincèrement que je fais. Signé : le cardinal de Fleury.

Cette signature est suivie d’un nota bene qui marque le souci du cardinal d’éviter la dépense. Il faut se souvenir que pendant un temps, fait exceptionnel dans l’histoire du Royaume de France, il réussit à équilibrer les comptes du Royaume !

N.B. « il n’est pas question de créer une place pour lui, ni de la lui donner comme surnuméraire ».

Noailles, ce 31 janvier, s’empresse de remercier Bignon « pour la manière obligeante dont vous avez reçu ma lettre à propos du Sr Otter, je suis charmé au surplus que vous soyez content de notre Suédois, je vous le renvoie afin qu’il commence tout, le plus tôt qu’il pourra, à éprouver vos bontés ».

Le cardinal, soucieux de l’avenir de son protégé, tente, en vain, de le diriger vers l’état ecclésiastique, mais s’incline lorsqu’il connaît son refus. On l’affecte, alors, au Bureau des Postes à Paris. Cet organisme, qui ne porte pas le nom de censure, permet de consulter le courrier venant de France et de l’étranger, c’est donc un grand avantage de bénéficier des compétences d’un polyglotte.

Toutefois, Otter va bientôt changer d’horizon. Monsieur de Maurepas, a pu apprécier ses qualités de linguiste au Bureau des Postes, il connaît son désir à « se mettre au fait des langues orientales » et comme il le considère « propre à servir la Littérature et l’État », il l’affecte à Constantinople où il étudiera le turc et l’arabe, langues « utiles pour le commerce et l’histoire ».

En janvier 1734, Otter quitte Marseille pour Constantinople où il débarque le 10 mars.

Dès son arrivée, l’ambassadeur de France auprès du Grand Seigneur, Mr. de Villeneuve, prend Otter sous son aile. Il le loge à l’ambassade et l’introduit auprès de gens de qualité, des Turcs, en particulier Ibrahim Effendi, géographe réputé, directeur de l’Imprimerie impériale, mais aussi des Grecs et des Arméniens. Par ailleurs, il reprend ses études d’arabe, et entame l’étude du turc et de l’arménien. Il s’intéresse, aussi, à l’histoire récente de l’Empire ottoman. Son séjour à Constantinople se déroule au moment où le déclin de l’Empire est amorcé.

Ahmed II, grand amateur de femmes et de fleurs, dont le règne est connu sous le nom de « siècle des tulipes », connait des revers militaires en Europe. Il abandonne à l’Autriche nombre de territoires d’Europe centrale.

Mahmud Ier, son successeur, se heurte à l’Empire séfévide en pleine décadence : le Moscovite et l’Ottoman s’emparent de provinces du nord et du sud du Caucase (1723).

Bientôt le souverain séfévide est détrôné, envoyé en exil par un chef de guerre, Thamas Kouli Khan, alias Nadir Chah, qui reprend le combat contre les Ottomans et les défait. Entretemps il conclut une alliance avec le Russe qui lui restitue les provinces du Caucase du Nord. Conscient de la double menace, russe et persane, l’Ottoman s’incline ; des pourparlers de paix s’ouvrent en 1736.

Une délégation persane est à Constantinople pour signer le traité de paix qui clôt les hostilités.

Mr. de Villeneuve, conscient de l’importance commerciale et politique de la Perse, profite de la présence de cette délégation, pour demander à l’ambassadeur persan, qui se prépare à regagner Ispahan d’accueillir, au sein de sa suite Otter nommé « Envoyé du Roi ». Il s’agirait de reprendre des relations diplomatiques et commerciales rompues depuis 1702. L’affaire est conclue.

Otter reçoit ses instructions sous la forme d’un : « Mémoire instructif sur les observations qu’il peut faire pour l’avantage du commerce dans le voyage qu’il va faire en Perse ». Sans oublier les recommandations de l’abbé Bignon, toujours préoccupé d’enrichir les collections de la Bibliothèque du Roi ; l’abbé la veut connaître plus riche que celle du Vatican. Otter est donc chargé d’acheter tous les ouvrages et manuscrits qu’il pourrait trouver ; des moyens importants sont mis à sa disposition. Par ailleurs on attend de lui :

qu’il perfectionne sa connaissance de l’arabe, du turc, de l’arménien et qu’il apprenne le persan ; qu’il recherche et acquière des livres et des manuscrits ;

qu’il s’informe sur le commerce, en particulier sur les différents itinéraires qu’empruntent les importations et les exportations ;

qu’il se joigne à la suite de l’ambassadeur persan pour observer et informer Mr. de Villeneuve sur la situation en Perse.

Partie de Constantinople en novembre 1736, la caravane de l’ambassadeur persan parvient à Ispahan en juillet 1737.

Tout au long de ce voyage, Otter transmet à Monsieur de Villeneuve ses observations sur la conduite des Turcs vis-à-vis des Persans, laissant entendre que le traité signé ne résistera guère à la haine des Turcs pour les Persans. Il mentionne aussi l’envie des Persans de reconquérir la Mésopotamie, autrefois en leur pouvoir.

En Perse, la situation intérieure est, pour le moins, délicate. À la suite de l’invasion afghane dans les provinces méridionales, les peuples voisins de la Perse, les Usbeks en particulier, ont mis en coupe le pays, les villes sont souvent en ruines.

Otter note que pour éviter le démembrement du pays, la sauvagerie de la reprise en main par Nadir Chah est terrible : levées d’impôts qui réduisent le peuple à la misère, levées d’hommes pour la création des armées nécessaires aux expéditions et aux conquêtes qu’il mène. Les assassinats des personnalités qui le gênent sont quasi quotidiens. Cette politique permet de vaincre les Afghans, de prendre leur capitale Kandahar, de poursuivre la marche vers l’Inde, de s’emparer de Delhi et des trésors du Grand Moghol. Otter, « Envoyé du Roi », s’efforce d’accomplir ses missions à Ispahan jusqu’en 1739. Sur les conseils d’amis persans, qui redoutent les initiatives guerrières de Nadir Chah, il quitte la Perse et gagne Bassora, sous gouvernement ottoman.

Il y sera nommé consul, et représentant de la Compagnie des Indes. Ces nominations répondent aux demandes de Mr. Dumas, gouverneur des comptoirs des Indes et des îles : Mascareignes, Bourbon, Maurice et Rodrigues. Mr. Dumas avait suggéré, dès 1730, qu’on établisse un consulat à Bassora pour traiter des affaires commerciales françaises. En effet, le port de Bassora prend, au détriment de Bander-Abbas, une certaine importance, le commerce vers le grand port de la Perse est délaissé par les flottes marchandes occidentales, hollandaise, anglaise, française.

Ce séjour permet à Otter de se lier avec Ahmet Pacha, gouverneur de la Mésopotamie, négociateur principal du traité de paix signé à Constantinople, et de mieux informer l’ambassadeur sur le déroulement des événements en Mésopotamie et en Perse.

En mai 1743, la Cour le rappelle en France. Il quitte Bassora à la veille d’un nouveau conflit entre l’Ottoman et le Persan. Il entreprend une remontée périlleuse de la Mésopotamie et de l’Anatolie.

En août 1743, il est à Constantinople. Il s’y embarque pour Marseille où il touche en janvier 1744. Il gagne Paris où deux nouvelles l’attendent : celle du décès, en 1743, de son protecteur et ami l’abbé Bignon, et celle de sa nomination comme interprète du Roi, responsable des manuscrits arabes à la Bibliothèque du Roi. Ses contemporains notent qu’il communique au public le résultat de ses recherches, démarche inconnue à l’époque et, peut-être, encore aujourd’hui !

En 1746, il est nommé professeur d’arabe au Collège Royal, comme le fut, avant lui, Antoine Galland.

En 1748, il est reçu à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, à titre étranger, il est toujours Suédois. Il publie son ouvrage « Voyage en Turquie et en Perse avec une relation des expéditions de Thamas-Kouli-Khan ».

Il meurt en septembre 1748. De quelques jugements.

Le comte de Maurepas, le décrit comme « un homme doux et droit, réservé et sincère, sensible à l’amitié, incapable de haine, attaché religieusement à ses devoirs, plein de reconnaissance pour ses protecteurs, poli et franc, savant et modeste ». Bougainville, dans son éloge funèbre, écrit : « capable d’observer et de réfléchir, il s’était fait une juste idée de tous les pays qu’il avait parcourus. Il connaissait les mœurs, les lois, le génie, la forme de gouvernement, les productions et les différents commerces et surtout les intérêts de leurs Princes. Il chérissait les Orientaux au point d’excuser quelques fois en eux l’usage (sic) des usages condamnables. Le despotisme que les Musulmans exercent sur leurs femmes l’avait choqué d’abord. Mais on se familiarise insensiblement avec les abus à force de les voir. À son retour, il faisait presque l’apologie de cette situation » . Toutefois, il convient de tempérer cette appréciation, de se souvenir de son éducation protestante en Suède, puis catholique en France, lors de ses séjours dans des séminaires. Il a acquis, comme le souligne Mr. de Maurepas, un certain rigorisme, que la fréquentation de sociétés chiites n’a pas adouci.

On notera, à l’occasion de l’enlèvement, durant le voyage vers Ispahan, de l’une des femmes du harem d’un haut personnage, qu’Otter condamne la sévérité de la sanction imposée à la mahométane.

Il note « que les belles Chrétiennes à Constantinople jouissent d’un statut différent de celui des femmes musulmanes » comme il aura pu le constater et le vivre pendant ses séjours dans cette ville.

Au pire, le ravisseur sera « bastonné » et règlera une amende, tandis que la femme risque au mieux un divorce infamant, au pire la mort. Il constate, mais ne juge pas ; on peut avancer qu’il n’est sans doute pas aussi rigoriste qu’on le dit. La lettre de son ami Armain, drogman à l’ambassade, en date du 9 septembre 1748, devrait modifier notre jugement, Otter avait une liaison, peut être même adultère, avec une belle chrétienne. Armain lui écrit pour lui donner des nouvelles d’une certaine Aram :

« J’ai passé un mois à Belegrade, c’est pourquoi dès votre lettre reçue, je n’ai pu voir l’objet de votre juste estime et tendre souvenir. Ce dit, Aram est aux Îles des Princes depuis quelque temps où elle est allée pour réparer sa santé qui a été un peu altérée, mais j’ai hier appris par Madame, sa mère, qu’elle allait mieux. Dès que je la verrai, j’exposerai au pied du trône de ses charmes l’estime et la tendre amitié que vous conservez pour son angélique personne. »
Comment devient-on « Envoyé du Roi » ?
À l’occasion de la signature du traité de paix, Monsieur de Villeneuve reconnut l’importance d’une Perse renaissante, il suggéra à la Cour de renouer des relations diplomatiques et commerciales rompues, depuis 1702, avec Ispahan. Maurepas donne son accord. L’abbé Bignon y voit la possibilité d’acquérir des ouvrages et des manuscrits pour la Bibliothèque du Roi.

Villeneuve prend alors l’attache de l’ambassadeur persan, chargé des démarches devant aboutir à la conclusion du traité de paix avec les Ottomans ; il l’entretient de son projet : l’ambassadeur persan le reçoit avec faveur.

Il convient, alors, de choisir un représentant du Roi pour entamer les premières négociations. Cet envoyé, un personnage officiel, ne doit pas être une personnalité de haut rang, car, en cas d’échec, les répercussions pourraient être graves ; il faut aussi que le choix se porte sur un homme cultivé, sans arrogance, au comportement discret.

Une seule personne de l’entourage de Villeneuve répond à ces exigences : Jean Otter. Les dires et les actes d’un Suédois, protestant converti au catholicisme, même s’il est l’envoyé du Roi de France, peuvent être plus aisément démentis au cas où des difficultés surgiraient ! Otter accepte cette mission.

On attend beaucoup de lui. Ses instructions précisent, qu’il doit se perfectionner en arménien et en persan, s’informer sur le commerce et sur les différents itinéraires empruntés par les marchandises d’entrée et de sortie.

Trois voies d’acheminement sont possibles. La première : de Smyrne on gagne, par Alep, Ispahan. La seconde fait appel à une longue navigation pour les bâtiments venant d’Europe ou y allant ; on contourne le cap de Bonne-Espérance pour rejoindre, dans le Golfe persique, les ports de Bander-Abbas et de Bassora. La dernière emprunte le chemin nord par la Mésopotamie, l’Anatolie, la mer Noire, la Moscovie et à l’ouest par les terres turques d’Europe.

Ces enquêtes ne doivent pas se résumer à des affirmations, à des données, ou à des rumeurs non contrôlées. En effet, Villeneuve qui entretient d’excellentes relations avec Ibrahim Effendi, le géographe du Sultan, pense qu’il serait judicieux de relever les longitudes et les latitudes des lieux par lesquels la caravane passe. Le géographe du Roi, M. d’Anville pourrait ainsi établir une carte plus précise de la région, il le fera dès 1748. Il en va de même pour Ibrahim Effendi ; cette carte est nécessaire du point de vue stratégique, elle sera utile tant aux troupes qu’aux caravanes qui gagnent Alep, l’Euphrate, le Tigre, la Mésopotamie et, au-delà, la Perse. Les deux géographes vont réaliser ces cartes à partir des calculs et observations qu’Otter fera parvenir aux deux savants.

Pour la Bibliothèque du Roi, il doit se procurer le plus grand nombre possible d’ouvrages et de manuscrits.

Otter se joint à la caravane de l’ambassadeur persan. Il aura, ainsi, l’occasion de tenir un « Journal des Voyages » divisé en trois parties.

Le premier voyage de « Constantinople à Ispahan » narre les aventures de la caravane au cours de huit mois de marche qui séparent les deux capitales.

Le second décrit le trajet « d’Ispahan à Bassora », après l’échec des négociations avec Nadir Chah pour la création d’un consulat à Ispahan.

Le dernier, relate la périlleuse remontée à travers la Mésopotamie et l’Anatolie de « Bassora à Constantinople, puis le retour à Paris ».


De l’utilité d’un « Journal aide-mémoire ».

Frédéric Bauden, dans sa préface au « Voyage à Constantinople (1672-1673) » d’Antoine Galland, note : « le diariste y décrit les événements du jour pour son usage personnel, comme il le signale lui-même… Le journal, ni simple instantané des jours qui s’écoulent, ni relation intime, est surtout un aide-mémoire à partir duquel Galland peut rédiger une autre catégorie de textes : les relations de voyage. »

On ne saurait mieux présenter le « Journal des Voyages » de Jean Otter.

C’est l’aide-mémoire de l’ouvrage qu’il publiera en 1748 « Voyage en Turquie et en Perse avec une relation des expéditions de Thamas-Kouli-Khan », à Paris, chez les frères Guérin. Il y rend compte des résultats de ses missions d’informations sur la situation politique, intérieure et extérieure, de Nadir Chah, mais porte moins d’intérêt aux aventures, vécues au cours des voyages et aux perspectives commerciales.

Nous apprenons qu’il a comblé les vœux de l’abbé Bignon, auquel il rapportera ouvrages et manuscrits turcs, arméniens, arabes et persans et, peut-être aussi, les premiers essais d’une traduction, en turc, de la Bible, traduction qu’il aurait entreprise avec l’aide d’un derviche rencontré à Bassora.
À Constantinople
La Cour ayant trouvé bon de m’envoyer en Orient, je partis de Paris le 27 janvier 1734 après avoir pris les ordres de Monsieur le comte de Maurepas. Je me rendis à Marseille où j’embarquai quatre jours plus tard sur un bâtiment marchand chargé pour Constantinople. Nous sortîmes de nuit de la rade et fîmes route par un vent frais…

Après une traversée, plutôt heureuse à cette période de l’année, réputée pour ses tempêtes, nous n’en connûmes qu’une seule ; nous accostâmes à Constantinople. J’y fus accueilli par un drogman de l’ambassade et un serviteur qui s’occupa de mon bagage. Comme la longueur de la traversée et l’exiguïté du navire m’avaiENt lassé, je demandai à gagner à pied le palais de l’ambassade situé dans le quartier de Péra, où sont regroupés les palais des ambassades et des riches négociants. Le drogman me dit que le chemin serait long, qu’il nous faudrait emprunter des rues très encombrées, qu’il craignait que je ne me fatiguasse. Je le remerciai de ces remarques, mais persistai dans mon vœu. Nous nous mîmes en route. Cette première promenade en ville me combla d’aise. Une foule aux habits multicolores, jaunes, rouges, verts, ponctués par moments par la tâche sombre de la cape d’une femme, rendait difficile la circulation dans des rues, bordées de boutiques et d’échoppes bien achalandées, où les badauds avançaient lentement.

À ce spectacle de début de printemps, participait un soleil chaleureux. Cette presse m’aurait embarrassé à Paris, ici elle m’inspira une joie et une gaieté qui me surprirent. Nous mîmes un long temps avant d’atteindre le palais de France. Monsieur de Villeneuve me fit l’honneur de me recevoir à mon arrivée et m’invita à prendre logis au palais. J’y disposais d’une vaste pièce, commodément meublée, dont la fenêtre s’ouvrait sur une vue de la ville et sur la mer.

Je m’installai .

Je m’entretins avec l’ambassadeur de l’organisation des missions que la Cour m’avait confiées : apprendre le turc, tout en poursuivant l’étude de l’arabe. À quelque temps de là, à l’occasion d’un repas, l’ambassadeur me présenta à un savant turc, Ibrahim Effendi géographe du sultan et directeur de l’Imprimerie impériale. C’est ainsi que j’appris qu’en 1719, le sultan Ahmed III, connu pour son amour des femmes, des oiseaux et des tulipes, souhaitait moderniser sa Bibliothèque pour y conserver les livres et les manuscrits de la Bibliothèque des empereurs byzantins, épargnée en 1453, lors de la prise de Constantinople.

Il y ajoutait ceux de la bibliothèque du Grand vizir Korlulu-Ali pacha, confisquée à la suite d’une fatwa, une condamnation. Cette bibliothèque contenait des livres d’astronomie, d’histoire et de philosophie. À cette époque, l’abbé Bignon avait rencontré Zaïd Aga, directeur de l’Imprimerie impériale, qui séjournait à Paris pour s’informer des méthodes utilisées pour créer une imprimerie officielle.

Cette information éveilla la curiosité de l’abbé ; il s’enquit des conditions nécessaires à la communication des livres et des manuscrits de la bibliothèque du Grand Seigneur. Dès 1727, il envoyait les abbés Sevin et Fourmont établir un catalogue des ouvrages des anciens Pères grecs de la bibliothèque des Byzantins et faisait procéder à la critique des textes liés à l’étude de la Bible, aux écrits des Anciens et des Pères de l’Église. Son ambition cachée était de disposer de documents que la Bibliothèque Vaticane ne possédait pas. Après ce rappel, l’ambassadeur demanda à Ibrahim Effendi de lui recommander, pour moi, un professeur de turc.

Quelques jours plus tard, Mehmet, un jeune géographe, m’enseignait mes premiers mots de turc. C’est une tâche exaltante que de découvrir une autre langue, de surmonter les difficultés d’une nouvelle mélodie. Je lui dois ma relative connaissance de l’arabe, j’en maîtrisais l’écriture, ce qui facilitait mes progrès. Plusieurs heures par jour, je m’appliquais à des exercices : listes de mots, d’expressions que Mehmet m’indiquait et me faisait répéter pour corriger mon accent. Nos travaux terminés, nous sortions nous promener en ville. Mehmet prétendait, avec raison, que voir les habitants, visiter les quartiers pauvres et riches, fréquenter les tavernes, m’émerveiller de la beauté des mosquées, mais aussi de la saleté des rues et des venelles, me permettraient de connaître l’histoire, les us, les coutumes des peuples de l’Empire.

Dois-je avouer que j’aime Constantinople ?

Ces promenades restent comme les moments les plus heureux de mon éducation ottomane. Parfois, je gagnai, Haghia Sophia, Sainte-Sophie, la cathédrale construite par Constantin, détruite et reconstruite à trois reprises, endommagée par des tremblements de terre, restaurée à nouveau, aujourd’hui devenue la mosquée Aya-Sophia. Pour m’y rendre, je passais par l’Hippodrome, cette vaste place où s’affrontaient les clubs hippiques des « Verts » et des « Bleus ». Devenus au fil des siècles des factions politiques, ces clubs y avaient installé leurs quartiers généraux, points de départ de nombreuses insurrections. Puis, suivant le bord du canal, j’allai contempler la mosquée Süleymaniye, pour moi la plus pure merveille de l’architecte Sinan.

Une autre de mes promenades me portait à la hauteur de l’église de Saint-Benoît, fondée par les bénédictins, devenue la chapelle royale de l’ambassade de France. Cette partie de la ville est particulièrement riche en monuments chrétiens. Si vous déambulez dans les petites rues proches de la mer, vous rencontrerez des églises orthodoxes aux très belles icônes, en particulier celle, très vénérée, de la Vierge noire.

Je ne manquais de visiter la fontaine construite par Ahmed III quelques années plus tôt. Ce point d’eau tout en marbre, décoré de motifs floraux, d’arabesques, recouvert d’un dôme, marquait la sollicitude du Grand Seigneur pour son peuple.

Je me permettais d’autres promenades avec le serviteur que le majordome m’avait affecté. Souvent nous allions au bord du canal où nous demeurions de longs moments à regarder le trafic incessant des caïques naviguant entre les deux rives. Ces embarcations, longues et effilées, sont à Constantinople ce que sont les gondoles à Venise. Ce sont, parfois, de vrais bijoux aux belles peintures et aux riches décorations, mais en général ils ne présentent d’autres particularités que d’être maniables et rapides.

Sur les bords du canal nous pouvions rencontrer de nombreux pêcheurs qui vendaient leurs prises, les hamsi, à des marchands qui les grillaient sur leurs braseros. Le fumet qui s’en dégageait demeure un bon souvenir.

J’avais ainsi l’occasion de pratiquer une langue turque bien éloignée de celle que Mehmet m’enseignait. Nous terminions ces promenades au grand bazar, dans une taverne où l’on retrouvait des amis, des connaissances, des esclaves chrétiens de maîtres indulgents.

Nous évoquions les événements du jour, les rumeurs et les commentaires sur les agissements, les activités d’un personnage important. Le grand vizir, le grand eunuque, le confident du Grand Seigneur, étaient nos cibles favorites. On parlait politique, j’en étais heureux car je pouvais informer l’ambassadeur des dernières rumeurs qui couraient en ville.

Parfois nous parcourions des quartiers que Mehmet n’avait jamais visités. Il s’étonnait de me voir plonger dans une société populaire, si éloignée de son milieu savant. Pour moi, c’était l’occasion de mieux comprendre la diversité de Constantinople. C’est ainsi, qu’avec ce serviteur, un vrai libertin, je devinai ce que pouvait être la vie des femmes que nous apercevions aux alentours du hammam.

Mon compagnon évoquait le harem d’un de ses anciens maîtres, un imam vieillissant, époux de quatre femmes et de nombreuses concubines dont les seules distractions étaient de manger, chanter et attendre les rares élans du maître, élans rares, mais équitablement partagés entre les épouses.

Il ne manquait pas de me décrire les ruses que ces dames déployaient pour secouer leur carcan et goûter quelques joies. Aux dires de mon guide, le hammam était le lieu où se nouaient les intrigues les plus prometteuses entre musulmanes et parfois même avec des chrétiennes aussi, sinon, plus délurées que leurs consoeurs.

À ce propos, j’appris que le maître de l’artillerie ottomane, Ahmed Mokhtar pacha, autrefois connu sous le nom de comte de Bonneval, s’était converti non seulement pour donner à l’Ottoman une réelle supériorité en matière d’artillerie mais surtout, disait-on, pour pouvoir épouser légalement de nombreuses femmes.

On les comptait par dizaines ! Sitôt lassé de l’une d’elles, il la répudiait et en épousait une nouvelle. On disait aussi qu’il affectionnait les très nombreuses concubines de son harem. Le sultan était fier de cet ingénieur si bien adapté à la vie de son Empire. Je narrai ces aventures à l’ambassadeur qui semblait se réjouir de la bonne fortune de certains.

Une autre de mes préoccupations tenait aux péripéties de la guerre qui, depuis 1734, opposait la Porte à la Perse. On ne savait guère comment se déroulaient les opérations, sinon que les Persans, très combatifs, s’étaient emparés de nombreuses localités en Mésopotamie : la plaine du Tigre était entre leurs mains, Bagdad était tombée et Bassora était assiégée.

Ces nouvelles avaient peu d’effet sur les habitants de la ville. Leur seule crainte était de voir, un jour, les Moscovites se joindre aux Persans. Aux yeux de tous, Constantinople serait alors la proie du redoutable ennemi du Nord, capable d’investir rapidement la ville avec sa flotte de la mer Noire. À l’ambassade, on suivait avec attention le déroulement de cette guerre qui, selon les rumeurs que je pouvais surprendre au grand bazar, allait modifier l’équilibre des puissances. La Mésopotamie, disait-on, était l’objet de tractations entre partisans de combats à outrance, et partisans de négociations et de compromis. Un jour s’ouvriraient des pourparlers, se tiendraient des rencontres qui mèneraient à un traité de paix.

Parmi les tenants de cette dernière approche, on évoquait souvent le nom d’Ahmet pacha, gouverneur de Bagdad et de Bassora. Cet homme, fils de pacha, fut, dès l’âge de dix-huit ans, pacha de la province d’Urfa avant d’être nommé à Bagdad et à Bassora. Autoritaire, juste, généreux, il jouissait d’un grand prestige car il était un négociateur habile et discret.

En 1736, les premiers pourparlers de paix se tinrent à Constantinople entre le Turc défait et le Persan vainqueur. Villeneuve me confia la tâche de suivre le déroulement des travaux des délégations, turque et persane ; il pouvait ainsi tenir la Cour informée de l’avancement des discussions. Toutes ces préoccupations n’empêchaient pas les Turcs de continuer à profiter de toutes les fêtes pour se distraire. Cela ne m’interdisait pas de poursuivre mon étude du turc que je commençais à bien maîtriser.

Un jour, au cours d’un entretien, Villeneuve me fit part d’un de ses projets, approuvé par Maurepas. Il s’agissait de reprendre des relations avec la Perse de Thamas-Kouli-Khan, alias Nadir Chah nouveau souverain de l’Empire perse.

Profitant de la présence de la délégation persane à Constantinople, l’ambassadeur avait approché Abd-Oul-Baki-Khan, chef de la délégation, pour lui soumettre ce projet ; ce dernier le reçut avec faveur et demanda à ce qu’il se réalisât dans les meilleurs délais.

Nous étions à l’automne 1736, il convenait de choisir un « Envoyé du Roi », membre de l’ambassade, qui serait invité à se joindre à la délégation persane lorsqu’elle quitterait Constantinople pour Ispahan. Villeneuve me dit avoir pensé à me confier cette mission. J’acceptai cette proposition.

Ma mission consistait en rétablir des relations diplomatiques interrompues depuis 1702, renforcer nos liens commerciaux avec la Perse, étudier les itinéraires d’acheminement des marchandises d’entrée et de sortie : par les échelles de Smyrne, d’Adana, d’Alep et de Constantinople ; par la Moscovie, la mer Noire, Trébizonde, Erzurum et la Mésopotamie ; par le contournement du cap de Bonne-Espérance, par les ports de Bander-Abbas et de Bassora. Enfin acquérir des manuscrits et des ouvrages pour la Bibliothèque du Roi.
Le départ
Scutari, le 24 novembre 1736.

La Cour m’ayant ordonné de passer en Perse, je m’apprêtais à partir, pour Ispahan, avec l’ambassadeur de Perse, Abd-Oul-Baki-Khan, envoyé à Constantinople pour y signer le traité de paix, qui mettait fin, pour un temps, à la guerre qui de 1734 à 1736, avait opposé la Perse à la Turquie.

Devant le palais où résidait cet ambassadeur, le sultan avait dépêché des musiciens, des janissaires pour saluer le départ d’Abd-Oul-Baki-Khan qui, au terme de sa mission, retournait en Perse. Une très importante caravane avait été formée, elle n’attendait plus que l’ordre de se mettre en route.

Il pleuvait.

Comme le voulait le protocole, le sultan Mahmud avait nommé un ambassadeur, Mustafa pacha, chargé d’accompagner le Persan jusqu’à Ispahan et d’y effectuer une mission diplomatique. Bientôt, les gardes, les serviteurs, les courtisans des deux ambassadeurs, se regroupèrent.

Quant à moi, je pris place dans la délégation persane. Villeneuve, l’ambassadeur de France, accrédité auprès de la « Sublime Porte », était intervenu auprès des deux ambassadeurs, pour que je puisse me rendre en Perse en leur compagnie, ce qui devait m’assurer une certaine sécurité.

La caravane composée de plusieurs centaines de chevaux, de mulets, d’ânes chargés de vivres, de charrettes, de litières, s’était engagée sur le chemin d’Izmit. Elle nous devançait de quelques heures, pour installer le premier camp de la première étape du long chemin qui nous conduirait à Ispahan. Tout naturellement je rejoignis la suite d’Abd-Oul-Baki-Khan puisque j’étais envoyé par la Cour auprès du souverain persan. Cette suite comprenait le nevvade, lieutenant du Chah, chargé de veiller au bon déroulement de la mission, un mollah-bachi, important juge musulman pour les affaires religieuses, et d’autres personnalités dont je ferais la connaissance plus tard. Il y avait aussi les épouses de certains d’entre eux, en particulier celles de l’ambassadeur persan ; les personnages importants voyagent toujours avec leurs femmes. Mes serviteurs faisaient partie de cette caravane de plus de trois cents personnes.

Il pleuvait.

La pluie avait délavé cette cérémonie qui aurait dû être colorée. Les Orientaux, dont les habits, au grand soleil, ont des couleurs éclatantes, avaient piteuse mine, à l’exception des dignitaires abrités par de très larges parasols, faisant office de parapluies. On se mit lentement en route, les serviteurs, les esclaves se protégeaient tant bien que mal de cette pluie persistante. Hommes et animaux avançaient tête basse. Le cortège avait des allures funèbres.
La longue marche vers Ispahan


Une fois la cérémonie d’adieu terminée, la caravane prit le chemin d’Izmit, ville située au fond du golfe de la mer de Marmara. Après une heure de marche, nous fûmes à une lieue de Scutari. Abd-Oul-Baki-Khan, ses dignitaires, et ses gentilshommes descendirent de leurs chevaux, se dirigèrent vers un mausolée où ils pénétrèrent et prièrent. Je fus étonné de cette dévotion qui me parut hors saison. J’en demandai la raison à une personne qui me répondit que le fils de l’ambassadeur y était enterré, ce qui expliquait cet arrêt.

Quatre heures plus tard nous étions à Kartal, (le nom de ce village signifie aigle) première ville étape, au bord de la mer de Marmara. Nous logeâmes dans un caravansérail. Tous sont bâtis selon le même plan : l’édifice est construit en carré autour d’une cour. Au rez-de-chaussée on trouve les écuries pour les animaux : chevaux, ânes, mulets, chameaux, où couchent, aussi, les serviteurs et les esclaves. Les maîtres se logent au premier étage dans des chambres au confort restreint. Le caravansérail n’ayant qu’une seule entrée, il est facile de s’y barricader pour se protéger des brigands.

Comme nous étions trop nombreux pour y trouver un abri, je fus obligé de laisser mes chevaux dans la cour et de me réfugier dans une des écuries où je trouvai, dans un coin, un peu de paille qui me servit de lit.

Cette première nuit fut pénible, je réalisais que tout au long du chemin, j’aurais souvent à me contenter d’un abri aussi précaire. Le lendemain nous parcourûmes six à sept lieues et fîmes étape à Gueïnbizai où mourut Mehmet II le conquérant de Constantinople ; cette ville est réputée pour sa belle mosquée, proche d’un grand caravansérail, où je ne pus me loger plus commodément que la veille. C’est dans cette ville que, après avoir été défait par les Romains, Hannibal aurait trouvé refuge auprès du potentat local qui se serait préparé à le livrer aux Romains. Il s’y serait donné la mort pour échapper à ses ennemis.

La pluie, le tonnerre continuèrent de nous tourmenter ; le chemin était difficilement praticable, de nombreuses fondrières ralentissaient notre marche de peur que nos montures ne se blessent et que nos serviteurs, qui suivaient à pied, ne se cassent quelque membre. Nous aspirions tous à trouver à l’étape un gîte accueillant. Je n’y trouvais que le froid, l’humidité et la fumée des feux que nous avions allumés pour nous sécher et nous réchauffer, nous et nos vivres. J’eus le malheur d’arriver dans ce mauvais village où je passai fort mal le reste de la journée et la nuit entière, la pluie et la fumée ne me laissant point de repos. Le lendemain, nous découvrîmes que les chemins étaient tellement remplis d’eau, que même les guides avaient de la peine à les trouver.

Cette inondation était causée, partie par les pluies qui, depuis notre départ de Scutari, augmentaient de jour en jour, partie par les torrents qui descendaient des montagnes, aux pieds desquelles nous cheminions. Deux hommes et deux femmes furent entraînés par ces torrents et périrent dans les eaux.

Enfin, après une longue marche, nous parvînmes à Izmit. C’est une assez grande ville, située au bord de la mer de Marmara, à trente lieues, à trente heures de marche de Constantinople. Pour éviter la pluie, mais surtout les chemins détrempés, les ambassadeurs décidèrent d’y demeurer trois jours. Je savais que le fameux architecte Sinan y avait construit une fort belle mosquée.

J’avais bien eu l’intention de la visiter, mais la pluie et le froid m’indisposèrent tellement que je choisis de demeurer auprès des Persans pour pratiquer leur langue. Pendant ce séjour forcé, Abd-Oul-Baki-Khan reçut un courrier de son souverain Nadir Chah.

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