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L'Europe est née en Grèce

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Le mot Europe est apparu pour désigner un territoire au VIe siècle avant J.-C., en Grèce. Mais y avait-il, pour les Grecs, un lien entre ce territoire et l'Europe enlevée par Zeus ? Quelle était l'étendue de ce continent dans le monde tel qu'ils se le représentaient ? Cet ouvrage nous montre le lien que les représentations de notre territoire ont entretenu avec les mythes et avec les violences de l'Histoire ; on voit naître une idée européenne qui n'est sans doute pas exactement la nôtre, mais qui en est bien la source et l'inspiratrice.

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Publié par
Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 63
EAN13 9782296245990
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AvAnt-propos

Pour nous, Français du début du troisième millénaire, l’Europe fait
désormais partie de notre vie. Nous connaissons ses contours et les pays qui la
composent – même s’ils sont encore l’objet de discussions. Nous nous
interrogeons périodiquement pour savoir si nous nous sentons plutôt Français
ou plutôt Européens. Nous nous méions de l’Europe quand ses règlements
menacent notre camembert ou notre muscadet, mais nous la défendons
âprement quand d’autres continents plus puissants prétendent lui imposer leur loi.
Nous serions volontiers portés à croire que l’idée d’Europe est une idée neuve,
ou à tout le moins une idée récente.
La plupart des manuels d’histoire nous invitent à corriger cette opinion:
selon eux, c’est au MoyenÂge que l’on commence à parlerde l’Europe. Mais
n’est-ce pasencore adopter une lunette àtrop courte vue ?Son nom apparaît
en faitbien plus tôtdansl’histoire dumonde occidental, puisqu’il estattesté,
etbien attesté, dansla littérature grecque antique.
Quelqueshistoriensmodernesde l’Europe évoquentdiscrètementdansleurspréfacescette lointaine
référence;maispoureux, en général, l’Europe desGrecsn’estqu’un
personnage de légende, cette jeune princessetyrienne nommée justementEurope que
Zeusamoureuxenlevasousla forme d’untaureau. Aprèsce bref hommage
éruditetgalant, noshistoriens sautentplusieurs sièclespouren arriverenin
auxchoses sérieuses.
MaispourlesGrecs, en était? Q-il de mêmeuand ilsparlaientd’Europe,
songeaient-ils uniquementà l’Europe mythologiquEe ?tquand ilsdonnaient
à cetermeune valeurgéographique, l’associaient-ilsnécessairementà la
légende d’Europe ?Il faudrasansdouterenoncerà cette assimilation plaisante

7

L’EUROPE EST NÉE EN GRÈCE

e
certes, mais réductrice, qui irritaitdéjà Hérodote auvsiècle avantnotre ère,
pourconstater une évidencetropsouventoccultée : l’Europe,
pourlescontemporainsde Périclèsetde Platon, n’étaitpas seulement une igure de légende;
c’étaitaussiune entité géographique déjà familière, etpeut-être même déjà
une idée mobilisatrice.
Évidemment, plusieursquestionsviennentimmédiatementà l’espritdu
lecteur: cette entité géographique, querecouvrait-elle exactementau temps
desGrecs? Que pouvaient-ilsconnaître de ce que nousappelonsaujourd’hui
l’EurEope ?t surtout, l’« idée de l’Europe » allait-elle jusqu’à ce que nous
appelons une « idée européenne », c’est-à-dire lesentimentd’une identité
culturelle lesopposantà d’autrescommunautésgéographiques?
Icitoutefois s’imposeune mise aupoint. Ce livre n’estpas une histoire
de l’Europe,une histoire deson peuplement(parexemple à
partirdesinvasionsindo-européennes), ou une histoire, à partird’un lointain âge de pierre,
de l’émergence de diversesEuropesbien compartimentées,une Europe du
Nord,une Europe danubienne,une Europe méridionale, etc. Cesapproches
sontpériodiquementl’objetd’ouvragesoude colloques savantsapportantleur
pierre à cetédiice;on aura às’yréférerà diversmoments, maisce n’estpas
l’objetde ce livre. Ce qu’onrecherche ici, c’estl’apparition de l’idéed’Europe
dansles représentationsmentales ;etcette idée, on ne peutl’approcherqu’à
partirdes textesqui nous sontparvenus. Or, pource qui concerne l’Occident,
e
c’esten Grèce, avec Homère auviiisiècle,
qu’apparaissentlespremièresformesconservéesd’une littérature écrite. C’estdonc la littérature grecque qu’il
faudra interroger, c’estlà qu’il faudrasuivre l’apparition etl’histoire dumot
Europe –sansnégliger, biensûr, l’apportde l’archéologie.

Leterme Europe estabondammentattesté dansla littérature grecque du
e
vsiècle avantnotre ère, etbeaucoup moinsdansles sièclesqui précèdent.
Il ne fautpourtantpasentirerdesconclusionsimmédiates surla date
d’apparition dumot:sarareté ou son absence peuvent s’expliquerpardescauses
externes. Dansles sièclesantérieurs(la période dite archaïque), les
témoignageslittérairesayant survécuauxnaufragesdu temps sontbeaucoup plus
e
raresqu’auvsiècle;etquand il enreste (souvent sousforme fragmentaire), il
s’agitpresque exclusivementdetextespoétiques, moins susceptiblespeut-être
de considérationsgéographiques.
Maisil estdes rapprochementséclairants. Ainsi, pourcernerl’apparition
de l’Europe, prenonsdeuxauteursà deuxmoments-clésde la littérature
grece
que, plusprécisémentl’un auviiisiècle, lorsde l’apparition despremiers

8

AvANT-PROPOS

e
texteslittéraires, etl’autre auvsiècle, lorsde leurexpansion glorieuse;deux
auteursqui constituentdeuxpôlesparticulièrementinstructifs: Homère et
Hérodote. Le premierest un poète, auquel latradition attribue la paternité de
e
l’Iliadeetde l’Odyssée,
deuxpoèmesépiquesgénéralementdatésduviiisiècle. Lesecond est un historien, le plusancien grand prosateurde langue
grece
que dontnousayonsconservé l’œuvre intégrale, etqui arédigé auvsiècle
desHistoires(ouEnquêtes),répartiesplus tard en neuf livresportantle nom
desneuf Muses. Pourquoi les rapprocher? Parce qu’ilsontfait tousdeuxle
récitde conlitsmilitairesqui nesontpas sansanalogiespourquis’intéresse à
l’Europe. Homère en effet raconte dansl’Iliadeun conlit(qui n’est sansdoute
pas seulementmythique) ayantopposé quatresièclesavantlui lesGrecsetles
Troyens(appuyésparleursalliés), c’est-à-dire ceuxqu’on appellera plus tard
lesEuropéensetlesAsiatiques. Hérodote, lui, a écritdansla deuxième moitié
e
duvsiècle l’histoire desguerresmédiques, ce conlitdécisif qui
venaitd’opposerà peuprèslesmêmesbelligérantscinquante ansplus tôt.
Que constate-t-on dansces récits si propicesaux rapprochements? Dans
l’Iliade, Homère ne parle pas uneseule foisde l’Europe;aucontraire, on
assiste chezHérodote àune véritable explosion du terme. Biensûr, il faudra
examinerles textesde plusprès: lesilence d’Homèresurle nom de l’Europe
implique-t-il l’absence detout signe deson existQence ?uerecouvre
exactementl’emploi abondantdumotchezHérodotMaie ?son ne peutnierque
l’Europe, inexistante auhuitièmesiècle, apparaîtcommeune notion familière
aucinquième.

e e
Entre ce néantetcette pléthore, entre leviiietlevsiècle, est-ce le désert?
Pasexactement. Bien que lesœuvresconservées soient rareset
souventfragmentaires, on ytrouve parfoisle motEurope. Sansdoute, ils’agit surtout
d’une Europe mythologique – oude plusieursEurope, carla jeune princesse
Tyrienne n’estpas seule à porterce nom. Cependant, l’Europe géographique
n’estpas totalementabsente de cette période. On ne peutd’ailleursimaginer
e
qu’ellesoitnéeex nihiloauvsiècle, etde faitcertains
signeslaissentapparaîtreson existence en iligrane.
L’un de ces signes, c’estla présence de l’Asie. Cette Asie, quitendra de
plusen plusà êtrereprésentée commesymétrique etantagoniste de l’Europe,
etqui, chezHérodote, aidera à imaginerlescontoursde l’Europe età
déinirl’« idée européenne », estbien présente dansla poésie archaïque. Alors,
faut-il en conclure que le monde grec archaïqueregardaitplutôtversl’Asie
etl’Orientque versl’Europe etl’Occident? Etfaut-il imaginerl’émergence

9

L’EUROPE EST NÉE EN GRÈCE

progressive de l’Europe commeun changementde direction des
regardsanalogue au retournementdesprisonniersdansla caverne de Platon ?
Un autre de ces signesestà chercherdansl’évolution de la littérature
grecque, avec l’avènementde la littératurescientiique. Lesécritsen prosesont
e
en effetapparusbien aprèslesœuvrespoétiques ;il fautattendre levisiècle
pour trouverlespremières tracesimportantesd’unetelle littérature, liée à
l’essordumouvementphilosophique et scientiique apparuen particulieren Asie
Mineure, dansla capitale intellectuelle d’alors, la ville de Milet. De
cespremiersphilosophes, mathématiciensethistoriensdontelle futle berceau, nous
restentdesfragmentsimportants, oùl’on peut suivre à latrace l’apparition de
l’Europe.

De fait, l’émergence dunom etde la notion même d’Europe, durantces
quatresiècles,semble biens’être faite de façontrèslente, non pasà partirdu
sentimentd’une cohésion, maisavec la prise de conscience d’une différence,
d’une partition, de partetd’autre d’un axe d’abord
approximativementvertical, entre le monde de l’estetle monde de l’ouest. La notion a progressé en
mêmetempsquese développaitla connaissance dumonde de l’ouest, que
les théoricienscommençaientàs’intéresserà la géographieterrestre, que les
poètesenin etlespremiersprosateurs relétaientetvulgarisaientcette
nouvelle image dumonde. Maisl’étape décisive pourla naissance de l’Europe
e
asansnul doute été l’épreuve desguerresmédiques, audébutduvsiècle :
mêmesi,surle moment, lesprincipauxacteursne lesontpasnécessairement
perçuescommetelles, ellesontété, dansla conscience de leursdescendants
(tantPersesque Grecs,si l’on en croitHérodote), l’affrontementde
deuxcivilisations, de deuxcontinents, pour toutdire de l’Europe etde l’Asie. Avantles
guerresmédiques, le « monde grec » apparaîtcentré autourdubassin oriental
de la Méditerranée, etceuxqui vivent sur ses rivesoccidentales, lesGrecsau
sensmoderne du terme, nesesententguère différentsdes riverainsde l’est,
Grecsd’Asie etPhéniciens, ou, plusau sud, desCrétoisoudesÉgyptiens ;
ou s’ilséprouventlesentimentd’une différence, celle-ci iraitplutôtdansle
sensd’une infériorité de la Grèce proprementdite par rapportàsesbrillants
voisins. Aprèslesguerresmédiques, aucontraire, qui coïncidentavec la
vulgarisation d’unerélexionsurla coniguration de la Terre etla diffusion des
premièrescartesdumonde, la cassure apparaîtnettemententre l’Europe et
l’Asie, accompagnée du sentimentde plusen plusévidentd’unesupériorité
de l’Europesurl’Asie. D’Homère auxguerresmédiques, la découverte de
l’Europese faitd’une certaine façon auxdépensde l’Asie. L’exploration des

10

AvANT-PROPOS

mystérieuxpaysducouchant, émergeantpeuà peudes« brumes» qui, pour
lesGrecs, caractérisentl’ouest,s’accompagne de l’élaboration
derécitsmerveilleuxdontla mythologie a gardé latrace;etparallèlement, lasupériorité
que lesGrecscroientpeuà peudécouvrirdansleurs régimespolitiqueset
leursmœurspar rapportà ceuxdesAsiatiques, lesconforte
dansleurconception d’une certaine idée de l’Europe. Ainsis’élabore peuà peu un véritable
mythe de l’Europe, bien vivantà l’époque classique, dontontrouve des traces
aussi bien dansla littérature poétique que dansdesécrits scientiiquescomme
laCollection hippocratique.
Cela nesigniie pourtantpasque le monde nese compose, pourlesGrecs
e
duvsiècle, que de deuxcontinents, l’Europe etl’Asie. Hérodote nouspermet
de percevoirl’écho de discussionspassionnées surla question desavoir s’il
fautpartagerle monde en deuxou troiscontinents, dontletroisièmeseraitla
Libye, c’est-à-dire l’Afrique. Maiscetroisième continent, mêmes’il a
indubitablement une existence etdeslégendespropresdèsl’époque archaïque, n’a
sansdoute pasoccupé dansl’imaginaire grecune place comparable à celles
de l’Europe etde l’Asie. De plus, ilsemble bien que l’esprit systématique des
Grecs, amoureuxde lasymétrie, ait trouvé plusdesatisfactionsà partagerle
monde en deuxpartiesplutôtqu’entrois ;mais, effetinattendude cetamour
de lasymétrie, la ligne de partage descontinents, qui
audébutétaitindiscutablementverticale, divisantle monde entre peuplesducouchantetpeuplesdu
levant, va peuà peubasculeretdevenirpresque horizontale, l’Europe
occupantla moitié nord etl’Asie la moitiésud dudisque de la Terre. Témoignent
entoutcasde ce désird’obtenir un mondesymétrique de partetd’autre de
cetaxe horizontal leseffortsdes unsetdesautrespourintégrerla Libyesoit
à l’Asie,soit, ce qui estplusoriginal (etplus tardif) à l’Europe…rétablissant
ainsiun axe verticalséparantle monde de l’ouestde celui de l’est– axe
évidemmentpluspolitique que géographique.

Aprèslesguerresmédiques,un nouveau tournant sera marqué,unsiècle et
demi plus tard, parlerègne d’Alexandre le Grand. D’abord,sa grande
expédition versl’est, qui le mènera jusqu’à l’Indus, etquisera abondamment relatée
etcommentée parles savants, historiensetgéographes, qui l’ontaccompagné,
va de nouveau renverserlesperspectives, et redonnerà l’Asieseslettresde
1
noblesse en la présentantcommeuneterre de découvertes. En outre, c’està
cette époque que lespenseursgrecs, avec Aristote, admettentdéinitivement
que la Terre est unesphère etnon pas un disque plat(bordé ounon parle
« leuve » Océan), ce quiremeten cause bien descertitudes. AprèsAlexandre,

11

L’EUROPE EST NÉE EN GRÈCE

la conquêteromaine viendra encore modiierl’image de l’Europe, etla vider
en partie desonsens ;maison n’abordera pasici cesnouveauxavatars, qui
dépasseraientle cadre de cette étude.

Un continentqui émerge peuà peudescontourslousde
l’occidentbrumeuxetdes récitsmerveilleuxde la mythologie etde l’histoire, puisqui
s’impose à l’époque classique commeun modèle idéaltantpar sastructure
géographique que par son idéologie et sesvaleurs: voilà la gestation de l’idée
d’Europe dansla pensée grecque, gestation donton vasuivre maintenantles
2
diversesétapes.

12

PREMIÈRE PARTIE

EN FINIR
AVEC LE MYTHE D’EUROPE?

Dèsque l’on parle de l’Europe dansl’Antiquité, le public cultivé – etles
historiensnon-spécialistes– évoquentimmédiatementl’aimable igure
mythologique d’Europe. Toutle monde connaîtla légende de cette jeune mortelle
ille d’unroi de Tyr(auLiban actuel) dontZeus s’épritalorsqu’elle jouait
dans une prairie avecsescompagnes ;ils’approcha d’ellesousla forme d’un
taureaublanc, etlorsqu’elle futassez rassurée pourjoueravec lui etmonter
sur son dos, il l’emporta versla mer toute proche qu’iltraversa à la nage avec
sa proie avantd’arriverdansl’île de Crète. L’habitude générale estde voiren
elle l’héroïne qui auraitdonnéson nom à l’Europe.
Cette « idéereçue » a-t-elleun fondement sLeolide ?sGrecseux-mêmes
liaient-ilsle nom de leurcontinentà celui de la jeune princessetyrienne ?
L’assimilation entre lesdeuxdénominations remonte certainementassezloin,
e
peut-être auvsiècle avantJ.-C., puisque Hérodote, dans
sesHistoiresécritesdanslaseconde moitié de cesiècle,sembles’irritercontre ceuxqui
voudraient, contretoute logique, que cette jeune ille originaire de Phénicie et
transportée en Crète aitdonnéson nom àun continentoùelle n’a jamaismis
lespieds(Iv, 45):

Je n’ai pu savoirlesnomsde ceuxqui ontétabli cesfrontièresentre
lescontinents, ni d’oùilsont tiré leursnoms. […] Pourl’Europe, on nesaitclairement
ni d’oùelle atiréson nom, ni qui le lui a donné, à moinsde dire que larégion a
reçule nom de la Tyrienne Europè […]. Maisil estclairque cette Europè était
originaire d’Asie, etqu’elle n’estpasvenue dansce paysque lesGrecsappellent
Europe :elle allaseulementde Phénicie en Crète, etde Crète en Lycie.

PourHérodote, « il estclair» (phainetai),semble-t-il, qu’il n’existe aucun
lien entre lesdeuxnoms, etil afirme hautetfortqu’on ignore l’origine du
nom ducontinent. Maisleton polémique desaremarquesemble impliquer
que certains, àson époque déjà, liaientle nom de l’Europe à celui de la jeune
princesse phénicienne.

15

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

Doit-on donc continuerà voirdansl’Europe phénicienne la « marraine »
de l’Europe géographiquPoe ?ur répondre à cette question, il faudra
confronterlesdatesd’apparition desmentionsde l’une (l’Europe mythologique) et
de l’autre (l’Europe géographique) dansla littérature grecque, etchercher si,
danscesallusionsà l’une (ouaux unes, caron varencontrerplusieursEurope
mythologiques) età l’autre, igurentdesindicationslaissantentendre que leurs
auteursvoyaient un lien entre elles. Enin, bien que Hérodote fasse étatd’une
ignorance généralesurl’origine dumot, ilsera intéressantdese demander
si l’étymologie de ce nom d’« Europe » commun aucontinentetà la jeune
Tyrienne jette quelque éclairagesurle lien qui pourraitles unir.

16

CHAPITRE I

L’AppArItIon DU MYtHE D’EUropE
DAns LA LIttÉrAtUrE GrECQUE

Le lien quesemble dénoncerHérodote entre Europe géographique etEurope
mythologique était sansdoute àson époque,s’il existaitdéjà,une idéerécente. Il
estvraitoutefoisque l’héroïne mythologique estévoquée dansla littérature bien
avantle continent: elle estdéjà présente dansletémoignage le plusancien que
e
nouspossédions, c’est-à-dire chezHomère, auviiisiècle,tandisque la première
e
mention géographique n’apparaîtqu’audébutduvisiècle. Maisaucun auteur,
danslespremières référencesàune héroïne mythique, nesouligneun éventuel
lien avec le nom ducontinent. Ce qui estmême plus surprenant, c’estqu’on
trouve mentionnéesd’autresiguresfémininesnomméesellesaussi Europe, qui
auraientpupluslégitimementprétendre au titre d’héroïne éponyme
ducontinent ;maislà encore, aucuntexte nesuggèreuntelrapprochement, comme on
va le voirenreprenantlesapparitionsd’Europe dansce qu’on appelle la
littérae
ture grecque archaïque, qui couvre la période allantdepuisleviiisiècle (avec la
e
première œuvre littéraire connue, celle d’Homère) jusqu’à la in duvisiècle.

Europe chez Homère

Lesaventuresde la jeune princesse Europesontévoquéesdèsla naissance
de la littérature grecque. Certes, lesdeuxépopéesde l’Iliadeetde l’Odyssée

17

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

nesontplusconsidérées, comme ellesl’étaientnaguère, commeun
commencementabsolu ;onsaitdésormaisqu’elles
sontelles-mêmesl’aboutissement, eten mêmetempslerelais, detraditionsqui leur sontantérieures,
voire de modèleslittérairesque nousne possédonsplus, maisque
nouspouvonsplusoumoins reconstituer. Ons’accorde depuislongtempsà penser
que l’Odysséeestl’œuvre d’un poète qui a « cousu» ensemble (c’estlesens
même dumotrhapsode) plusieurs récitsdifférents: larecherche deson père
parTélémaque, lesvoyagesd’Ulysse, et sareconquête du trône à Ithaque.
On ajoute aujourd’hui que l’épopée homériques’insérait sansdoute parmi
d’autres récitsde «retours» deshérosgrecsdansleursfoyersaprèsla prise de
1
Troie,transmisoralement ;ontrouve dansl’Odysséeelle-mêmeune allusion
àunretourde Ménélas, lorsque celui-ci évoque devantTélémaque, venuchez
lui enquêter surlesortdeson père Ulysse, lesvoyagesinvolontairesqu’il a
dûaccompliravantderentrer(chantIv, v.351 et suivants). De même, mais
depuismoinslongtemps(un peuplusd’un demi-siècle), on a cru reconnaître
derrière l’Iliadel’existence d’une demi-douzaine d’épopéesperduesqui ont
2
dûluiservirde modèles. Maisen l’absence de ces témoinsdisparus, l’Iliade
etl’Odysséesontlesœuvreslesplusanciennesdontnousdisposons.
L’Europe géographique n’estévoquée ni dansl’Iliadeni dansl’Odyssée.
La jeune princessetyrienne estégalementabsente de l’Odyssée. Maison en
trouveune mention dansl’Iliade, en Xv,32, dansle célèbre passage oùZeus
succombe auxcharmesd’Héra, qui a peridementdécidé de l’endormirpour
l’empêcherdesuivre le combatentre lesGrecsetlesTroyens ;bien qu’ici
Europe nesoitdésignée paraucun nom, c’estbien d’elle qu’ils’agit. Pour
mieuxparveniràsesins, Héra a emprunté à Aphroditeunruban à l’inluence
duquel il estimpossible derésister. Zeus, donc, nerésiste pas, mais s’étonne
de la puissance dudésiramoureuxqu’il éprouve. « Jamaisdésirpareil n’a
inondé mon cœur», avoue-t-il àson épouse, « pasmême quand… », et– avec
un manque detactévident! – il énumère à Héra lesdiversesinidélitésqu’il lui
a faites. Huitfemmes sontainsi citées ; sixlesontparleurnom, etdeux restent
anonymes, dont« la ille de l’illustre Phœnix, qui [lui] donna pourilsMinos
3
etRhadamanthe égal auxdieux. »
Onretrouvera assez souventla ille de Phœnixpour
savoirqu’ils’agitd’Europe. Elle estici ille de Phœnixetmère de deuxils, MinosetRhadamanthe;
ellesera dansla littérature postérieure illetantôtde Phœnix,tantôtd’Agénor,
etmère d’untroisième ils, Sarpédon. Ce dernierigure bien déjà dansl’Iliade,
maisil estditpartoutilsde Zeusetde Laodamie, etnon pasd’Europe. Ce
personnage de Sarpédon estparailleurs souventcité comme preuve deslimites

18

L’APPARITION DU MyTHE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

dupouvoirde ZeuschezHomèrcele :ui-ci, en dépitdeson affection
paternelle, ne peut s’opposerà la mortde Sarpédon aucombat.
4
Maisontrouve aussi, enIliadeXII,292,unescholie aunom de Sarpédon
justementqui lui donne Europe pourmère etexplique de façon détailléetoute
l’aventure d’Europe, en précisantque cette version desfaits setrouve chez
e
Hésiode etBacchylide,un poète lyrique de la in duvisiècle. En voici le
détail :
Zeus, ayantaperçuEurope, ille de Phœnix, qui cueillaitdesleursdans une prairie
avec desjeunesilles, entomba amoureuxet, descendu sur terre,se changea enun
taureau ; sa boucherespiraitlesafran. Ayantainsitrompé Europe, il franchitla mer
avec elle jusqu’en Crète, etlà,s’unità elle. Ensuite, il la maria à Astérion,roi des
Crétois ;devenue enceinte, elle mitaumondetroisenfants, Minos, Sarpédon et
Rhadamanthe. L’histoiresetrouve chezHésiode etBacchylide.
Une deuxièmescholie aumême versprécise égalementà proposde
Sarpédon : « Hésiode le ditilsd’Europe etde Zeus». Ces scholies, dificilesà
e e
dateravec précision, peuvent remonterà l’époque alexandrine (iii-iis. avant
notre ère);elles témoignentque, même àune date ancienne,
leslecteursd’Homère avaientparfoisbesoin qu’on leurprécise lesvariantesbiographiquesde
la légende d’Europe.

Les deux Europe d’Hésiode

Hésiode estdonc désigné parlesdeux scholiescomme le premierauteur
à avoirexplicitementmentionné la légende de la jeune Tyrienne. Comme on
lesait, ils’agitd’un poète béotien contemporain de la datetraditionnellement
e
attribuée à l’Odyssée(seconde moitié duviiisiècle) oulégèrementplus
tardif, qui a laissé lui aussiune œuvre importante, quoiquetrèsdifférente de celle
d’Homère :uneThéogoniequirelate la création dumonde etla naissance des
dieux, et un poème didactique consacré essentiellementà l’agriculture,Les
Travaux et les Jours. Latradition lui attribue aussi desfragmentsde poèmes,
postérieursen faitd’unsiècle environ.
C’esteffectivementchezHésiode qu’ontrouve pourla première foisen
littérature le nom d’Europe –une Europe mythologique –, ce quisemble
conirmerlaremarque de lascholie. Europe apparaîtmême deuxfois. Mais,
ôsurprise, il nes’agitpaschaque foisde la même igure féminine.yaurait-il
donc plusieursEurope ?
L’un de cesdeuxpassages renvoie bien à l’Europetyrienne déjà
évoquée parHomère;maisc’estaussi le passage le moinsintéressant, puisqu’il

19

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

appartientà cesFragmenta Hesiodeaqui nesont sansdoute pasde la main
d’Hésiode. En outre, il estextrêmementmutilé. On peutessayerde letraduire
ains« À la ille de li :’aimable Agénor[…] Europe auxineschevilles[…]
le père desdieuxetdeshommes[…]. Celle-ci donna desilsaupuissant
Cronide, deschefsde nombreuxhommes: le vaillantMinos, Rhadamanthe le
5
juste etle divin Sarpédon puissantet sans reproche » . Ce fragmentappartient
sansdoute auCatalogue des Femmes, qui atouteschancesd’être postérieur
6
à Hésiode d’unsiècle environ . Entoutcas, ils’agitbien de la même Europe
7
phénicienne que chezHomère, née cette foisd’Agénoretmère égalementde
Sarpédon;etc’estcertainementà ce passage que font référence lesdeux
scholiescitéesplushaut. L’absence detoutcontexte empêche d’allerplusloin;
maison peutpenser, d’aprèsce passage, que la variante qui lie Sarpédon à
e
Europe estapparue auviisiècle. Cette version n’estd’ailleurspas restéesans
postérité :la mortd’un Sarpédon ilsd’Europe a igurétrès tôt surcertains
vases, eta mêmesansdoute inspiré à Eschyle l’une deses tragédiesperdues,
8
comme lerappelle ThomasH. CarpenterdansLes mythes dans l’art grec.
L’autre attestation dunom d’Europe estplus surprenante –
etplusintéressante àtouspointsde vue. Il fautprobablementl’attribuerà Hésiode lui-même,
puisqu’elle igure dans saThéogonie(v.357);maiselle désigneunetoutautre
héroïne,une divinité cette fois. Sa généalogie estprésentée parHésiode à peu
prèsde la façonsuivante :audébut, il y eutAbîme, etensuite Terre, qui à elle
9
seule enfanta Ciel etFlotMarin .PuisTerre conçoitdesembrassementsdeson
ilsCiel « quis’étendsurelle etla couvretoutentière » de nombreuxenfants,
10
dontle premierfut« Océan auxlotsprofondse» ,tdontl’une desillesfut
« l’aimable Téthys» (à ne pasconfondre avec Thétis, la mère d’Achille). De
l’union de Téthysavecson frère Océan naquirentlesOcéaninesetleursfrères
lesFleuves.
Elles sont troismille, lesOcéaninesauxineschevilles, qui, en d’innombrables
lieux, partoutégalement,surveillentla Terre etlesabîmesmarins,radieuses
enfantsdesDéesses. Etil est toutautantde Fleuvesaucours retentissant, ils
d’Océan, misaujourparl’auguste Téthys. Dire lesnomsdetousestmalaisé à
un mortel, maislespeuplesles savent, qui vivent surleursbords(v.363-370).
Ilseraitégalementmalaisé àHésiode de dire lesnomsdes troismille
Océanines ;cependantil en citetoutde même quarante-et-une;etc’estlà que
igure, parmisescompagnes,une Océanine nommée Europe. Cette première
Europe mythique, la plusanciennementnommée, n’estdonc pascelle qu’on
attendait. Est-elle pourautantnégligeable ?Certainementpas. D’abord dufait
de la proximité d’une autre Océanine appelée Asie, citée deuxversplusloin

20

L’APPARITION DU MyTHE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

(v.359). On aura l’occasion derevenirplusloinsurl’existence ducontinent
asiatique;carmêmesi l’Asie n’estpascitée entantqu’entité géographique
dansla littérature grecque avantlesièclesuivant, elle asansdoute existé comme
telle dansl’imaginaire grec bien avantl’Europe. On estdonctenté de voirdans
l’Asie citée iciune héroïne éponyme ducontinent. Dèslors, pourquoi ne pas
voirdanscette première Europeune iguresymétrique, éponyme ducontinent
européen ?Latentation estd’autantplusgrande que lerôle desOcéaninesest
de «surveillerlaterre etlesabîmesmarinspo» :urquoi l’Océanine Europe
neserait-elle paspréposée à lasurveillance d’unterritoire nommé Europe ?
Maisceserait sansdoute aller un peuvite. Carlesnomsdes trente-neuf autres
Océaninescitées(à partStyx, peut-être) n’ontaucune connotation
géographiquPloe :utô, Clymène, Callirhoé, etc., n’évoquentaucunerégionterrestre;
lesnomsd’Europe etd’Asie eux-mêmesnesontaccompagnésd’aucune
épithète éclairante. On ne peutdoncsuivresanshésitation Paul Mazon lorsqu’il
commente ce passage en disant: « LesnomsdesOcéanines rappellent soitle
leuve paternel (Callirhoé, Amphirrhô, Oxyrhoé),soitlescontréesqu’il
baigne (Europe, Asie)… »;on peut toutjuste conclure prudemmentque cette
Europe divinerend peut-être plausible l’existence d’unterritoire ainsi nommé
dèsl’époque d’Hésiode :comme on lesait, beaucoup de mythes
sontétiologiques, c’est-à-dire forgésa posterioripourexpliquerl’existence d’un élément
réel. Cette Europe divine a puêtre inventée pourexpliquerle nom
ducontinent ;mais, on le verra bientôt,rien, absolument rien, ne permetde dire qu’il
e
aitexisté auviiisiècleunerégion portantdéjà ce nom.
Ce qui estcertain, c’estque,s’il fautvraimentchercher une igure
éponyme ducontinentEurope, cette Océanineseraitininimentplus satisfaisante
queson homonyme phénicienne. Mais sa fortune littéraire etartistique a été
beaucoup moinsgrande. Aucun desauteursanciensne l’a
expressémentmentionnée comme ayantdonnéson nom à l’Europe (mêmesi certains textes, on le
verra, peuventpeut-être l’évoqueren iligrane), etHérodote – qui connaissait
certainementHésiode – ne mentionne comme éponyme éventuelle que l’autre
Europe, qui, elle, n’a cessé d’inspirerlesartistesetlespoètes.

e e
Europe chez les poètes épiques et lyriques desviietvisiècles

e e
Avec leviietlevisiècle, on entre dans une ère beaucoup plusféconde
pourla littérature. C’estl’époque desgrandspoètesditslyriques(mêmesi
ceterme collectif estimpropre auxyeuxdes spécialistes);maisc’est une ère
frustrante aussi, carbeaucoup desauteursde cette période, qui furentconnus

21

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

etadmirésdesgénérations suivantes, nesontpournousguère plusque des
noms, etparfoisdesfragmentsplusoumoinsétendusqui
permettentd’entrevoirl’importance de ce qui a disparu. On ne peutque constaterque,si
l’Europe mythologique commence à inspirerlespoètes, aucun d’entre eux,
dumoinsdanslesmincesextraitsqui nousenrestent, nesonge à larattacher
clairementaucontinentqui portera le même nom.
Indiscutablement, la légende d’Europesembles’étoffer. Il existe des
témoignageslaissantpenserque certainsde cespoètesontécritdesœuvres–
d’ailleursplutôtépiquesque lyriques– entièrementconsacréesà Europe. Un
11
poète assezmal connu, Eumélosde Corinthe ,qui (s’il a bien existé, ce dont
e e
doutentcertains) a dûvivre auviiiouaudébutduviisiècle, écrivit, d’après
unescholie à l’Iliade,uneEuropéiaouEuropia, dontnousn’avonsque le
12
nom .Sansdoutes’agissait-il de l’histoire de l’héroïne légendaire. Chez
un autre poète épique de date incertaine, nommé Asios(date-t-il de la in du
e e
viisoiècle ?ududébutduvi? La chose estde peud’importance, vula
minceurdu témoignage), iguraitaumoins une brève allusion à l’Europetyrienne,
e
carPausanias, ce grand géographe-voyageurduiisiècle de notre ère, écrit:
« Asiosle Samien, ilsd’Archiptolémos, a écritdans son poème épique que
13
“de PhœnixetPérimédée, ille d’Énée, naquirentAstypalaia etEuropé”» .Il
s’agitbien de l’Europe mythologique aimée de Zeus ;ici, elle est redevenue
ille de Phœnixetdotée d’unesœur, maisil estimpossible d’en dire plus.
Beaucoup plusconnu, Stésichore fut sansdoute lui aussi l’auteurd’une
14
Européia. Ce poète, qui écriviten Sicileun certain nombre d’Hymnes,se
rendit surtoutcélèbre par saPalinodie: frappé de cécité, ditla légende, pour
avoircalomnié dans sespoèmesHélène, l’héroïne de la guerre de Troie, il
revint sur sesafirmationsetcomposaune « Palinodie » (littéralement« Chant
inverse ») oùils’accusaitde mensonge et soutenaitqu’Hélène n’étaitjamais
allée à Troie, etque parconséquent sa vertuétaitintacte… etilrecouvra la vue.
Or,si l’on en croit unescholie auxPhéniciennesd’Euripide, v.670(comme
on le voit, les scholies sontprécieuses), « Stésichore ditdansl’Européia
15
qu’Athéna asemé lesdentsdudragon. »Stésichore auraitdonc composé lui
aussiuneEuropéia, inconnue parailleurs ;maislesindicationsdonnéespar
lascholie montrentqu’ils’agitbien de l’histoire de la jeune Tyrienne,sous
une forme plusétoffée que ce qu’on en avaitvujusque là. Elles’estenrichie
de détailsqui pourraient rattacherindirectement sa légende à la Gronèce :
saiten effetpard’autres sourcesque le frère d’Europe, Cadmos, parti à la
recherche desasœuraprèsl’enlèvementde cette dernière, arrivasurle
continentgrec (etlui enseigna l’écriture phénicienne à cette occasion);parvenuen

22

L’APPARITION DU MyTHE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

Béotie, iltuaun dragon,surl’injonction d’un oracle de Delphes, etensema
lesdentsderrière lui. De cesdents seméesnaquirentdesguerriers toutarmés,
lesSpartes(littéralement« lesSemés»), qui commencèrentpar s’entretuer ;
16
avec les survivants, Cadmosfonda la ville de Thèbes. C’estapparemmentà
cetépisode inal dupériple de Cadmosque faitallusion la citation de
lascholie, en précisantque ceseraitAthéna (venuesansdoute aiderCadmos) qui a
semé lesdentsdudragon. C’estentoutcasla première attestation littéraire de
cette variante de la légende d’Europe qui pourraitlarattacherà l’Europe;mais
selon cette même légende, Cadmosa en mêmetemps,surl’ordre de l’oracle,
17
renoncé à chercher sasœuren GrComme on le voièce !t, Europe nesemble
toujourspas, à cette date, avoirabordé en Europe.
e
On netrouve aucune Europe chezlespoètes« lyriques» duviisiècle
lesplusconnus, comme Archiloque, Tyrtée, puisAlcée, Sappho, etd’autres
encore – poètesdontl’œuvre conservée est très réduite. On n’en découvre
e
pasdavantage chezlespoètesduvisiècle, Hipponaxd’Éphèse, Théognis
de Mégare, Phocylide de Milet, Solon d’Athènes, Anacréon de Téos. Avec le
18
poète Simonide, (qui vécutà la in du siècle etaudébutdu suivantle co) ,rpus
s’enrichit toutefoisd’une allusion intéressante. Un fragmentconservésignale
que : « Simonide, dansl’Europe, appelle letaureau tantôt taureau,tantôtmèlon
19
(mouton),tantôtprobaton(petitbétail). »Ilsemble donc que Simonide ait
écritlui aussiuneEurope, certainementconsacrée à la légende de l’Europe
phénicienne, comme le montre l’allusion au taureau. Maiscette allusion
n’apporte aucune précisionsupplémentairesur sa légende.
Enin, on a vuque lascholie de l’Iliadedisaitque le nom d’Europe était
mentionné parle poète Bacchylide (contemporain etpeut-être neveude
Simonide) qui, comme Pindare, a composé
desodespourcélébrerdesvainqueursde concoursgymniques. Ontrouve effectivementchezlui plusieurs
allusionsà Europe. Dansl’OdeI, antistrophe6, il parle du roi de Cnossos,
« ilsd’Europe »;etdansl’Ode17, antistrophe 1, le jeune Thésée, arrivé en
Crète, affronte Minosdontilse ditl’égal en évoquantleurspèresdivins
respectifs:si Minosestné d’Europe etde Zeus, lui-même estilsde Poséidon.
« Sansdoute, lui dit-il,la noble ille de Phœnix à l’aimable nomestentrée
dansle litde Zeusaupied de l’Idasourcilleux, et t’a misaumonde,toi, le plus
noble desmortels, maismoi aussi jesuisné de la ille du riche Pitthée, qui m’a
misaumonde après s’êtreunie à Poséidon, le dieude la mer»;à quoi Minos
répond en demandantà Zeus, «si vraimentla jeune Phénicienne aux bras
blancs[l’]a enfanté [lui, Minos] pourlui [Zeus] », d’envoyer un éclairpour
marquer sonsoutien;etil déie Thésée de plongeraufond de la merchercher

23

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

l’anneauqu’il vientd’y jeter, «si vraimentPoséidon est son père ». Lesdeux
pères s’exécutentcomplaisamment, l’un en envoyantl’éclair, l’autre
enrecevantdans son palais sous-marinson ilsqui n’a pashésité à plonger. Europe
estdonc effectivementprésente chezBacchylide, mais trèsbrièvement, et
seulementcomme mère de Minos.
Comme on le voit, l’Europe mythologique existe bien danslesœuvres
grecquesditesarchaïques ;mêmesi les traceslittérairesqu’elle a laissées sont
e
encore assez raresà la in duvisiècle,sa place est sansdoute déjàréelle dans
e
l’imaginaire grec, comme entémoignentaussi, dèsla in duviisiècle,un
certain nombre dereprésentationsigurées renvoyantàson enlèvementpar
Zeus, l’épisode desa biographie quisemble le plusconnu. Selon ThomasH.
Carpenter,
Zeusentaureauemporte Europesur son dos,traversantla merjusqu’en Crète,
e
déjà durantlaseconde moitié duviisièclesur un fragmentd’amphoresà
e
reliefs. Unescènesimilaire apparaît surlesmétopesdumilieuduvisiècle de
Delphesetde Sélinonte,surdeshydriesde Caeré,surquelquesvasesattiquesà
e
iguresnoiresde la in duvisiècle,surdesgemmesainsi quesurde nombreux
e20
vasesattiquesde l’Italie méridionale à igures rougesjusqu’auivsiècle.
Certainscommentateurscependantinvitentà la prudence :sansmention
de nom, cettereprésentation peut renvoyerà d’autresiguresde « déesse au
21
taureau».

Une troisième Europe?

Mais revenons surla variante de la légende qui amène Cadmosen Béotie
à larecherche d’Europe. Elle peutparaître décevante, dansla mesure où,sur
l’ordre de l’oracle, Cadmos renonce à chercher sasœurdès son arrivée en
Grèce,se igeantpourl’éternité dans sonrôle de fondateurde Thèbes ;cette
version auraitpulaisser supposeraucontraire qu’Europe étaitbien venue en
Europe, etqu’on pouvaitentrouverdes traces. Or– anticipons un peu– on
e
trouvera effectivementauvsiècleune Europe « européenne » chezPindare,
e e
un poète béotien de la première moitié duvsiècle, dans sa 4Pythique. Mais
cette Europe-là n’estni l’Europe phénicienne, ni l’Océanine d’Hésiode !
Pindare, né prèsde Thèbesen 518, a composé desOdestriomphalesen
l’honneurde différentsvainqueursdesJeuxantiques(0lympiques, Pythiques,
IsthmiquesouNéméens). La quatrièmeOde Pythiqueestconsacrée à
ArcésilasIv,roi de Cyrène en Libye. Celui-ci descend de
cescolonspartisjadisde Santorin, vers 630avantJ.-C., pourfonderdansl’actuelle Libye,

24

L’APPARITION DU MyTHE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

à l’ouestde l’Égypte, la prospère cité de Cyrène. Il futvainqueurauxJeux
Pythiquesen 462(puisauxJeuxOlympiquesen 460);l’ode de Pindare fut
donc composée à cette date.
Comme il le faithabituellement, Pindare commence parcélébrer
lesoriginesmythiquesde la famille duvainqueur. Arcésilasdescend
d’Euphémos(ouEuphamos), l’un desArgonautescompagnonsde Jason.
CetEuphémos reçutdudieuTritonune motte deterre qui lui donnait
symboliquementlasouveraineté de la Libye;maiscomme il la
fitimprudemment tomberen meraularge de Santorin (Théra),sesdescendants
furentobligésdese fixerdanscette île jusqu’à ce que la Pythie
leurindique que les tempsétaientaccomplisetqu’ilspouvaientpartirpourla
Libye.voici en quels termesPindare évoque l’incidentmalencontreuxde
la perte de la motte deterre :
Etvoici ques’estversée en cette île l’immortellesemence de la vaste Libye,
avantl’heure;car si, deretourà lasainte ville de Ténare, Euphamos, le ils
princierde Poséidon dieudeschevauxque la ille de Tityos, Europe, mit au
monde sur les bords du Céphise, l’avaitjeté dansla bouchesouterraine de
l’Hadès,sarace, à la quatrième génération, auraitprispossession de ce vaste
22
continent(eureian apeiron) avec lesDanaens…
voilà doncunetroisième Europe, qui, comme celle d’Hésiode, a
nettement une origine divine (pourl’Europe phénicienne, ille du roi Phœnix,
rien ne ditqu’elle aitété autre chose qu’une mortelle;c’estdanslatradition
postérieure queson père, devenuAgénor,seraun descendantdirectde Zeus).
L’Europe de Pindare, elle, nonseulementestaimée de Poséidon, maiselle
estelle-même ille de Tityos, qui futl’un desGéants. Homère mentionne ce
TityosauchantXI de l’Odyssée(v. 576et suivants) : c’estl’un de cesgrands
coupablesqu’Ulysse découvre auxEnfers, condamnésàun
châtimentéternel. Quel était son crLa mêmeime ?Pythiquede Pindare y faitallusion
(v. 90et suivants« Il a pé) :ri frappé de la lècherapide qu’Artémisavait
tirée deson carquoisinvincible, pourapprendre àtousqu’il ne
fautprétendre qu’auxamourspermises. » Latradition postérieuresera plusexplicite :
Héra, jalouse de Létô, avaitenvoyé à celle-ci le « monstrueuxTityos» qui
essaya d’abuserd’elle;mais,selon deux traditionsdifférentes, oubien il fut
foudroyé parZeuset relégué auxEnfersoùdeux serpents, oudeuxaigles,
dévorent son foie (c’estla version de l’Odyssée);oubien il fut tué parles
deuxenfantsde Létô (Apollon etArtémis) à coupsde lèches, et son corps
resta cloué au sol oùil couvraitneuf hectares(c’est-à-cette version quese
rattache lerécitde Pindare).

25

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

Que faut-il penserde cette Europe ?Elle estcertainementla moinsconnue
des troisEurope, maispasnécessairementla moinsintéressante. Elle a
mis son ilsaumonde «surlesbordsduCéphise »,un leuve béotien. Or,
Pindare estBéotien, Cadmos, le frère d’Europe,s’estixé en Béotie, et selon
Pausanias,une Déméter-Europe étaithonorée à Lébadée en Béotie. Certains
mythographes tardifsn’hésitentdonc pasà afirmerque c’esten Béotie etnon
23
en Crète que Zeusauraitamené Europe .Elle deviendraitalors une héroïne
éponymetrèsacceptable. Maisil fautbien voird’abord que ce qui pourrait
passerpour troisavatarsde la même Europe (la ille de Phœnixprincesse de
Tyr, la ille de Tityosmentionnée parPindare, etla divinité Déméter-Europe
de Lébadée)recouvre probablementdeuxlégendesdifférentes, etdeux
seulement: la Déméter-Europe est sansdoute née par syncrétisme entre l’Europe
enlevée parZeus, que cherchaitCadmos, etPerséphone enlevée parHadès,
24
que cherchait sa mère Déméter ;confusion d’autantplusaisée que l’Europe
phénicienne estprobablementdevenue en Crèteune déesse de laterre. Quant
à l’Europe de Pindare, on est tenté d’y voir un bourgeon isolé d’une légende
différente, maispeuconnue. Ce qui estfrappantentoutcas, c’estque
lesmen25
tionsde cesEurope béotiennesapparaissentassez tardivement, commesi les
auteurscherchaient sansle dire àsuggérerl’existence d’une héroïne éponyme
ducontinent– peut-être pourconcurrencerla jeune Phénicienne.
Comme on le voit, il estbien dificile de dire que c’est une Europe
mytho26
logique qui a donnéson nom aucontinent. Parmi lescandidatesà cetitre ,
lesEurope béotiennes sontattestéesbientardivement ;l’Océanine d’Hésiode
seraitplusconvaincante, maiselle estpourle momentperdue
parmisesnom27
breuses sœurseta eupeuoupasde postérité;celle qui a étéunanimement
retenue, la jeune Phénicienne,semble n’avoiraucun droitau titre, mêmesi par
lasuite de nombreuxécrivainsetpoètes, grecsou romains, verronten elle la
marraine ducontinent.
Maisce continent, justement, à partirde quandson nom est-il attestIlé ?
seraitintéressantde confronterlesdatesdespremièresmentionsde l’Europe
mythologique etde l’Europe géographique. On verra plusloin, danslaseconde
partie de ce livre, l’émergence ducontinentdansl’imaginaire desGrecsetdans
laréalité de leursconnaissances, maisil vautla peine de
chercherdèsmaintenantà quel momentapparaîtpourla première foisla mention d’unterritoire
nommé Europe dansla littérature grecque… etde constaterque cette mention
ne comporte aucuneréférence mythologique àune quelconque « marraine ».

26

CHAPITRE II

L’AppArItIon DU noM GÉoGrApHIQUE D’EUropE
DAns LA LIttÉrAtUrE GrECQUE

L’existence d’une Europe mythologique estattestée, on l’a vu, dèsHomère,
e
c’est-à-dire auviiis. avantJ.-C. La première mention d’une Europe
géographique n’apparaîtqu’unsiècle etdemi plus tard environ, au toutdébutdu
e
vis.,semble-t-il, dans unHymne homériquequisemble bien daterde 590
avantJ.-C.

L’Europe de l’Hymne à Apollon

LesHymnes homériquesontété longtempsattribuésà Homère;en fait,
ilsluisontnettementpostérieurs, maison leura laissé ce nom parce qu’ils
utilisentle versépique d’Homère, l’hexamètre dactylique. Parmi cesHymnes,
celui qui estdédié à Apollon est sansdoute l’un desplusanciensetdesplus
beaux. Maisil esten faitcomposé de deuxpartiesdistinctes, bel exemple de
deuxpoèmescomposésvraisemblablement surcommande de chacun desdeux
sanctuairesdudieu, et rattachésparlasuite. La première partie (v. 1-181),
appelée communémentl’Hymne Délien,chante la naissance dudieuà Délos.
La in de l’hymne (v. 182-546) oublie complètementDélospourcélébrer
seulementl’installation d’Apollon à Delphesetle culte qu’il y a instauré;cette
Suite Delphique, probablementl’œuvre d’un poète béotien, doitdaterdes

27

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

28
années590-580,tandisque l’Hymne Délien, dû sansdoute àun poète «
asiatique », estvraisemblablementplusancien d’unsiècle environ.
e
C’estdanslaSuite Delphique, donc audébutduvis., que l’ontrouve pour
la première foisla mention d’une Europe géographique. On latrouve même
deuxfois(auxv.251 et 291), etchaque foisdans uneséquence de deuxvers
identiques. Apollon, qui de l’île de Délosestpassésurle continentgrec,
parcourtcelui-ci à larecherche d’un endroitpropice à la fondation
desonsanctuaire. Ils’arrête d’abord prèsde lasource Telphouse, dontlesite l’a charmé,
etil demande àsa Nymphe de le laisser s’y installer ;il lui prometqu’elle
aurasa partdes richesoffrandesqu’on ne manquera pasde lui apporter. Mais
la Nymphe de lasource préfère ne pasvoir s’installerchezelleune divinité
concurrente, etle détourne de ce projet. Apollon poursuitdoncson chemin
jusqu’à lasource Crisa. Iltientàsa Nymphe exactementle même discours,
qui cette fois sera agréé. À l’une età l’autre Nymphe, donc, Apollon promet
de « parfaiteshécatombes», quiserontapportéespar«tousceuxqui habitent
le grasPéloponnèse, et tousceux[qui habitent] l’Europe etlesîlesceintesde
lots. »
voilà donc la première mention d’une Europe géographique. Pourquoi le
poète n’a-t-il pasemployé leterme plusattendude « Gr? La pèce »remière
réponse estque le motHellada(la Grèce, à l’accusatif) auraitfaussé lerythme
de l’hexamètre dactylique, auquels’adaptaitaucontrairetrèsbienEuropen
(à l’accusatif). Toutefois, ceraisonnementde bonsensn’explique pas tout, et
le poète asansdoute employé le nom d’Europe intentionnellement. Maisque
plaçait-il exactement souscette appellation ?
On voitd’abord qu’ici letermeEuropèsemble désigner unterritoire assez
limité, etnon la Grèce entière. Si Apollon, comme il apparaîtaupremierabord,
évoqueseulementlesidèlesgrecsqui viendront rendre hommage à lasource,
il partagetrèsvisiblementla Grèce entrois zones: lesîles, la presqu’île du
Péloponnèse, etla Grèce continentale, qu’il nomme Europe.
L’Europeseraitelle alors seulement une partie de ce que nousappelonsla Grèce ?
Ce n’estpasimpossible, maison peutenvisager une autre perspective.
Le proposdupoète estmanifestementdesuggérerl’afluxversDelphesde
pèlerinsvenusdetousleshorizons. Or, par rapportà Delphes, lesvisiteurs
venusdu sud (si l’ons’arrête à la barrière de la mer) ne peuventvenirque
duPéloponnèse, ceuxde l’estdesîlesvoisines ;maispourle nord etle
nordouest, oùil n’y a pasde barrière maritime, ilspeuventvenirde la Grèce
continentale, maisaussi,seslimitesnord étant trèslouesdansl’espritdesGrecs
eux-mêmes, de payslimitrophes. Le mot« Europe » peutavoirété employé

28

L’APPARITION DU NOM GÉOGRAPHIQUE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

ici pourdésigner sansexclusive les territoires(grecs, maispeut-être aussi non
grecs)situésaunord de Delphes.
Peut-être, en outre, n’est-il pasimpossible de voirdansce premieremploi
du terme au sensgéographique la marque d’une certaine nouveauté. La poésie
épique n’emploie presque jamais un nom propresansl’accompagnerd’un
adjectif ditde qualité;orici, le mot« Europe » apparaîtbien nuà côté du« gras
Péloponnèse » etdes« îlesceintesde lots». On verra plusloin que l’Asie est
dotée d’épithètes signiicativesdèslesfragmentshésiodiques(« Asie fertile en
blé »), etchezle poète Archiloque (« Asie nourricière de brebis»). L’absence
d’adjectif qualiiantici l’Europeserait-elle l’indice qu’ils’agitd’une notion
nouvelle, qui n’a pasencoretrouvéson épithète de nature ?
Onremarquera enin que lesdeuxversde laSuite Delphiqueoùigure
le motEurope peuventêtrerapprochésde deuxversdudébutde l’Hymne
(c’est-à-dire igurantdansla partie la plusancienne). On a déjàrelevé depuis
longtempsque l’auteurde laSuite Delphiques’efforce d’imitercertains
thèmesetcertains toursde l’auteurde la première partie, l’Hymne Délien. Or,
auxvers 20-21 de cetHymne, le poète déclare :« Entouslieux, l’usage est
établi, Phoibos, dete dédierdeschants,surle continentnourricierde génisses
(epeiron portitrophon) etàtraverslesîles». On ne peutqu’êtresensible à la
ressemblance entre ce dernierversetlesvers 251 et 291, ceuxoùigure le mot
Europe («surl’Europe etlesîlesceintesde lotsmême con») :texte
d’offrandes, même association ducontinentetdesîles ;maisiciepeiron(le continent)
estemployé à la place deEuropen, etil estaccompagné d’une épithète de
qualité (« nourricierde génisses»)tandisque lesîlesensontdépourvues. On
peutévidemmentpenserque cela prouvetoutjuste que l’accompagnement
d’un adjectif estaléatoire. Maison peutaussise dire que le poète delphique,
par souci à la foisd’imiteretd’innover, aremplacé le continentparl’Europe,
etdéplacé l’épithète de qualité verslesîles, peut-être, comme on le disait
plushaut, parce qu’il n’y avaitpasencore detradition établie pourqualiier
l’Europe. Entoutcascette comparaisonsemble aumoinsmontrerque le mot
Europe pouvaitêtre compriscommeun motdésignantlaterre ferme
paropposition auxîles(età la presqu’île duPéloponnèse), età peuprès synonyme du
29
termeepeirosemployé communémenten cesens.
Onreviendra biensûr surlesproblèmes soulevésparl’apparition d’une
Europe géographique et surl’extensionsupposée desonterritoire. Pourle
moment, onse bornera àsoulignerquerien, danscette première mention,
n’invite àrattacherle nom de l’Europe à celui d’une Europe mythique :qu’on
parte de l’Europe mythologique ouqu’on parte ducontinent, on ne voitaucun

29

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

rapprochemententre eux. Aucun auteurarchaïque n’a, en parlantde l’Europe
mythologique,soulignésesliensavecun continentportantle même nom;et
lorsque apparaîtpourla première foisla mention d’une Europe géographique,
son auteurnesignale aucun lien avecune éventuelle héroïne éponyme. On a
bien l’impression, jusqu’ici, desetrouverdevantdeux réalitésdistinctes, l’une
relevantde la mythologie, l’autre de la géographie, etportantle même nom.
Est-ce la coïncidence de cesdeuxnoms, effetd’unsimple hasard, qui a poussé
plus tard certainsà faire de l’une l’éponyme de l’autre ?
Peut-être l’étymologie de ce nom permettrait-elle d’y voirplusclair. Ce
nom d’Europe, d’oùvient-il ?

L’origine du nom d’Europe

Là encore, on ne peutmanquerd’être frappé parlesincertitudesetles
contradictionsqui existentchez tousleslinguistesqui ontévoqué ce
pro30
blème .Lesavantgrammairien A. Meillet signalaitdéjà en 1903combien il
31
estchimérique derechercherl’étymologie d’un nom propre .De même, les
principauxdictionnairesétymologiquesouencyclopédies(Frisk, Chantraine,
Pauly-Wissowa)s’accordentd’abord pourdéclarerincertaine l’étymologie
d’Europe;aprèsquoi ils serisquent toutde même à proposerdesexplications
variéesqui,si l’on y ajoute les suggestionsformuléespard’autresauteurs,
peuvent serameneràtroisgrandeshypothèses. On noteratoutefoisque ces
propositions s’appliquent surtoutà l’Europe géographique.
Première hypothèse :un nom d’origine non-grecque. La plupartdesauteurs
envisagentcommetrèspossibleune originesémitique. Le nom viendraitdu
mot sémiteerebsigniiant« le couchant, lesoir». L’Europesigniieraitalors
« laterre ducouchant, laterre des ténèbres» (onrapprochera d’ailleursle mot
Érèbe, désignanten grec lesprofondeursobscuresdesEnfers). Touscitent
à l’appui de cettethèse la glose dulexicographe HésychiusaumotEuropè:
32
«terre ducouchant, ou ténébreus. Cee »rtainsadoptentla même hypothèse
pourexpliquerle nom de la jeu: ellene Phénicienneserait« celle
ducouchant» paropposition àson frère Cadmosdontle nom désigneraitaucontraire
33
l’Orient.
Deuxième hypothèse :un nom d’origine grecque. Il estvrai qu’on peutêtre
amené àse demander si l’usage de ceterme d’« Europe » était réservé aux
Grecs, quand on voitHérodote parlerde « cetteterre que lesGrecsappellent
Europe » (tèn gèn tautèn hétis hupo Hellénôn Eurôpé kaléetai). Maismême là,
les savantsnes’accordentpasentre euxetproposentplusieursétymologies.

30

L’APPARITION DU NOM GÉOGRAPHIQUE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

Pierre Chantraine déclare :« On pourrait se demander si lesdeux termes
[le nom de la jeune ille etcelui ducontinent] nesontpasindépendantsl’un
de l’autre, et si le nom ducontinentn’estpasissude l’adjectifeurôpos.voir
34
souseurus» .Cetadjectifeurôpos(« large, vaste »)seraitdonc composé de
l’adjectifeurus(desensidentique) etdeops, « la vue ». Le dictionnaire
grecfrançaisd’A. Bailly présente la même étymologie, à la foispourl’adjectif
35
eurôposetpourle nomEurôpè. Un éruditdu siècle dernier, dans un ouvrage
qui constituetoujours une mine derenseignements surle mythe
d’Europe,utilise cette étymologie pourafirmerqu’Europe esten Crèteune déesse lunaire,
36
car son nomsigniierait« [la lune] auxlargesyeux» !L’encyclopédie
PaulyWissowa, à côté de cette étymologie, en proposeune variante, enrapprochant
le motde l’adjectifeuruopa, « à la grande voix» (composé de l’adjectifeurus
37
etd’un autre motopssigniiant« la voix») .
Quelques savants se veulentplusprécis… etpeut-être plusaudacieux:
Eberling, dans sonLexicon Homericumde 1885suggèretroispossibilités, qui
associentl’Europe géographique etl’Europe mythologique :
1. L’Europe pourrait tirer son nom de l’adverbeeuru« parce qu’elles’étend
largement(euru) de la Thrace jusqu’auPéloponnèse ».
2. On pourrait rattacherle nom d’Europe à l’adjectifeuroeis, « moisi » (qui
est une épithète fréquente dudomaine de l’Hadès, desEnfers) : «in sacris vero
esse Cererem, deam Orci» (« danslescérémonies sacrées, elle estCérès, la
déesse desEnfers»);maiscette hypothèsereposesur une assimilation entre
Déméter(Cérès) etEurope qui n’apparaîtquetardivement, comme on l’a vu
à proposde Pindare.
3. Eberling propose eninunetroisième possibilitfaié :re dériverEurôpè
deaéropé;l’Europesigniieraitalors« la brumeuse ». L’idée estintéressante,
38
maisne peutguèrese justiierlinguistiquement.
Resteunetroisième catégorie d’hypothèsespourexpliquerle nom du
continent: ce pourraitêtreune dénomination extensive à partird’un nom de
ville.Europosesten effet untoponyme assezfréquentqui, avec desvariantes
dansla place de l’accent tonique, peutdésignerdeuxvillesde Macédoine,
une ville et un leuve de Thessalie (selon l’encyclopédie Pauly-Wissowa).
e
Cette hypothèsesemble avoirété avancée pourla première
foisauxvsiècle dansl’Etymologicum magnum,347, 45: «Europèd’aprèsEuropos;il
39
existe précisément une ville de MacédoineEuroposCe» .tte idée estassez
séduisante, carcetype de dénomination extensive n’estpas rare. S’il a bien
existéune ville AsisouAsos(comme on le verra plusloin), elle pourraitêtre
elle aussi à l’origine dunom de l’Asie. L’Hellade également,selon l’historien

31

ENFINIRAvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

e
Dicéarque (seconde moitié duivs. avantJ.-C.), aurait tiréson nom d’une
40
ville de Thessalie;etlesGrecseux-mêmesperdirentdansle monderomain
leurdouxnom d’Hellènespourcelui, beaucoup plus rocailleux, de
Grecs(tandisque l’Hellade devenaitla Grèce);orGraei, ouGraeci, étaitle nom des
habitantsd’unerégionsituée danslesud de la Thessalie. On asuggéré – mais
sanspreuvesparticulières– que cesGraei avaientparticipé à la création de
l’ancienne colonie de Cumes, en Italie duSud, etque c’estde là queseserait
répandue l’équivalence Graeci/Hellènes ;entoutcas, on ne peutque constater
que la partie aservi à désignerletout. Peut-être en a-t-il été de même pour
l’Europe – donton vientde voirqu’ellese confondait sansdoute dans sa
première mention avec la Grèce continentale;la Macédoine comme la Thessalie
(oùl’ontrouve desEuropos)sont situéesdansle nord de la Grèce, eton peut
imaginerque desenvahisseursvenusduNord aientétenduà l’ensemble du
paysle nom d’un lieuqu’ilsavaientdécouverten y entrant. Cela ferait
remonteralorsla désignation d’une Europe géographique àune datetrèshaute (la
e
première moitié duII millénaire)–et rien, il fautbien lereconnaître, ne vient
étayercette idée.
L’attitude la plus raisonnable,semble-t-il, consiste à penser, comme P.
Chantraine, que le nom de la jeune ille etcelui ducontinent sont sansdoute
indépendantsl’un de l’autre. Celui de la jeune princesse Tyrienne a
deschancesd’être d’originesémite (sansqu’on puisse en dire plus). Pourcelui du
continent, on pourra hésiterentre la première etlatroisième
hypothèsesuggéréesplushaut, également séduisantes ;etl’onremarquera que
cesdeuxhypothèsesnesontpas sanslien avec l’histoire même de ce continent. Si l’on voit
en l’Europeune «terre ducouchant», cela veutdireuneterre vue depuisle
continentasiatique, ce quirenvoie peut-être à la période de la domination
phénicienne (on en parlera plusloin). Si l’on voitdansle mot une dénomination
extensive, cela veutdireunterritoire vudepuisle Nord, et supposeune
progression étrangère d’envahisseursoude colonsvenusdes régions
septentrionales… etcela ne faitque poserà nouveau un problème d’étdymologie :’où
cette ville ouce leuve Europos, qu’ils soientmacédoniensou thessaliens,
tiraient-ilsleurnom ?
Il était sansdoute nécessaire d’évoquer un problème auqueltantdesavants
éminents sesontdéjà confrontés, maison n’essaiera pasd’y apportericiune
réponse de plus,toutaussi hypothétique que lesautres. Ce qui est
sûrcependant, c’estque,si l’on adopte lasolution de deuxnomsd’origine différente
pourla princessetyrienne etpourle continent, on n’ensera que plusconvaincu
de l’inutilité de continuerà évoquerla première dèsqu’on parle du second.

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L’APPARITION DU NOM GÉOGRAPHIQUE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

Quand le lien entre Europe et l’Europe est-il apparu
pour la première fois?

On a déjà vuque la critique formulée implicitementparHérodote contre
certainsdesescontemporainspeutlaisser supposerque ce lien était suggéré
déjà desontemps, maison n’en a pasd’attestation explicite.
On pourraitavancerqu’ontrouve déjà, quelquesdécenniesplus tôt, chez
le poètetragique Eschyleunrapprochementimplicite entre le continentet une
igure mythique d’Europe dansla pièce desPerses(en 472);etlasurprise est
de constaterqu’ils’agitlà, non pasde la jeune Phénicienne, maispeut-être
de l’Océanine d’Hésiodesousles traitsd’une igure féminine mythique
anonyme. Xerxès, leroi desPerses(etde l’Asie) estparti conquérirla Grèce (et
l’Europe), et sa mère, lareine Atossa, est sansnouvellesde l’expédition. Au
débutde la pièce, elle entre enscènetroublée par unsonge qu’elle a eu, qu’elle
devine effrayant, etdontelle voudrait une exégèse :
Il m’asemblé que deuxfemmesde belle apparence, paréesl’une de larobe
perse, l’autre de vêtementsdoriens,se présentaientà ma vue,toutesdeux
surpassantde beaucoup lesfemmesd’aujourd’hui parleur taille autantque par
leurbeauté irréprochable, et sœursde mêmerace. Maispource qui estde la
patrie, elleshabitaientl’une la Grèce, que lesortlui avaitattribuée, l’autre la
terre barbare. Entre ellesdeux, à ce qu’il mesemblaitvoir,régnait une
discorde;mon ils,s’en étantaperçu, cherchaità lesconteniretà lescalmer– et
voilà qu’il lesattelletoutesdeuxàun charetleurmetle harnais surle cou.
L’une alorsétait toute ière de cetéquipementetoffraitaux rênes une bouche
docile, maisl’autrese débattait, etvoilà que desesmainselle meten piècesle
harnaisqui la lie auchar, l’arrache violemmentense libérantdumors, etbrise
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enin le joug enson milieu. Mon ils tombe… (Les Perses, v. 181-197)
L’explication du songe n’estpasdificile. Xerxès, danscerêve d’Atossa, a
voulumettresousle même joug non pasdeuxanimaux, maisdeuxcontinents,
symboliséspardeuxfemmes ;parleurscostumesl’une estgrecque, l’autre
perse. Pourquoi nes’agirait-il pasdesdeuxOcéaninesd’Hésiode, Europe et
AsCeie ?sdeuxfemmesont touslesattributsdesdéesses: elles sontplus
grandesetplusbellesque lesfemmesordinaires, et«sœursde mêmerace ».
On peutpenserqu’Eschyle asongé là,sanslesnommer, auxillesd’Océan et
de Téthys, «sœursde mêmerace » – qu’Atossa la barbare ne
pouvaitconnaître, maisque le public athénien identiiait sansdoute. Maiscomme Eschyle
ne lesa pasnommées, il estaventuré de lui attribuerl’intention de désignerlà
une héroïne éponyme ducontinent: disons simplementque cesdeuxfemmes

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