Le drame de la thalidomide
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Description


Collection : Acteurs de la Science

A l'origine connue comme un simple tranquillisant, la thalidomide était distribuée dans le monde entier, en remportant durant toute la durée de sa commercialisation un succès sans précédent. Mais à la fin des années 1950, les personnels hospitaliers constatèrent l'apparition de graves névrites. Après avoir recoupé les informations, ils acquirent la certitude que le coupable était ce médicament. Son retrait définitif intervint en 1961, mais il était trop tard. Aujourd'hui la thalidomide est de retour en agissant officiellement comme un médicament "miraculeux", notamment dans la réduction des aphtes géants des malades du sida.

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Publié par
Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 670
EAN13 9782296228436
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


Collection : Acteurs de la Science

A l'origine connue comme un simple tranquillisant, la thalidomide était distribuée dans le monde entier, en remportant durant toute la durée de sa commercialisation un succès sans précédent. Mais à la fin des années 1950, les personnels hospitaliers constatèrent l'apparition de graves névrites. Après avoir recoupé les informations, ils acquirent la certitude que le coupable était ce médicament. Son retrait définitif intervint en 1961, mais il était trop tard. Aujourd'hui la thalidomide est de retour en agissant officiellement comme un médicament "miraculeux", notamment dans la réduction des aphtes géants des malades du sida.
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Introduction

Au tournant des années cinquante et soixante,le marché de la déprime
1
était en pleine forme.Lesgensont un pied dansle futuret un autre dans
l’ancientemps. L’ordinaire amélioré n’empêche pasdesubircertaines
dégradationsde lavie bienqu’unevolonté de libération de lasociétéqui ne
veutplus ressemblerà celle de «papa »s’impose. Lesbarresetles tours
s’élèvent, entassantlesâmes tourmentées. L’Europe occidentale connaît
uneseconderécession en 1957et1958. Devantcettesituation Jacques
2
Michel Blancécriten 1958 :A notre époque devie agitée, nous recevons
couramment en pratique d’odontostomatologie des malades que l’on peut
qualifier de « petits névrosés », le plus souvent l’anxiété de ceux-ci est telle
qu’il est nécessaire de rééquilibrer leur psychisme avant d’entreprendre la
moindre intervention oumême de faire admettre les soins les plus
élémentaires.
Dansce climat,refletd’un bonheurmitigé, l’homme cherche àse
tranquilliser. Dans sonHistoire contemporaine des médicaments, François
3
Chast raconte lesétapesde la découverte des tranquillisantset rappelle
que le mottranquillisant(tranquillizer) futprononcé pourla première fois
en 1953parYonkman. Grâce aux tranquillisants,tousespéraientmieux
vivre, mais sans se douter qu’ils se préparaientà deslendemains
douloureux. Lesconsommateurslesabsorbaient trèsfacilement. Ils
auraientmieuxfaitdes’astreindre à desérieusescogitationset, pour une
partnon négligeable, la prise d’antidépresseurs se faisait sansaucun
diagnostic étayé. Peuimporte, lesuccèsdesanxiolytiquesethypnotiques
crût rapidement. En 1957, M. A. Garde, danslaRevue Lyonnaise de
Médecine,s’insurge :Onvoit apparaître actuellement dans la
pharmacopée chaque jour de nouvelles drogues douées d’un pouvoir
mystérieuxet magique qui doit effacer toute angoisse, et onva jusqu’à les
désigner sousun terme qui tranquillise à la fois le médecin qui ordonne et
le malade qui reçoit. Elle serait bien facile la thérapeutique des syndromes
anxieux, s’il en était ainsi en réalité. Et pourtant combien d’embûches se
dressent devant le thérapeute qui doit, envisager en plus de la médication,

1
FUNES Nathalie, «Le marché de la déprime esten pleine forme ».Le Nouvel Economiste, 10
décembre 1999, 1141, 44–46.

2
BLANC JacquesMichel,Contribution à l’étude de la médication sédative par les tranquillisants en
odontostomatologie,69p. Th. : Méd. : Paris: 1958; 681.

3
CHAST François,L’Histoire contemporaine des médicaments. Paris: La Découverte, 1995, p 145-6.
(Collection Histoire desSciences).

5

4
touteune psychothérapie superficielle ouprofonde.Le praticien apprend
cependantà discernerlesinquiets quise fontune montagne des incidents
quotidiens de lavie, des angoissés qui sans cause précisevivent dansun
5
trouble perpétuel, desporteursd’affectionscomme d’un dérèglement
endocrinien oud’hypertension. Des scientifiquesémirent très tôtdes
réservesà leur sujet.Si cevocable tombe sous le sens commun, il semble
beaucoup plus difficile de délimiter le cadre des tranquillisants de façon
scientifique. Maisune réserve s’impose d’emblée auxespoirs qu’ont fait
naître des publications souvent hâtives et des conclusions prématurées. Si
évocateur que soit le terme de «tranquil reste très imprécis etillisant »,
groupe des corps bien différents, non seulement par leur structure
6
chimique, mais encore par leur activité thérapeutiqueécriventJean
LerebouilletetPhilippe Benoiten 1956.
Le journalThe Timesdu17novembre 1961 écrit quele stress mental
est en augmentation constante auRoyaume-Uni et que pour calmer leurs
anxiétés, les Britanniques prennent de plus en plus de tranquillisants, alors
7
qu’ils feraient mieuxde s’autodiscipliner.
La crainte était qu’ilsdeviennentdesalimentscomme lesautres. En
Allemagne de l’Ouest, estime leSundayExpress, prèsdequatre millions
8
de personnesont régulièrement recoursaux tranquillisants195. De0à
1974, l’Allemagne fédérale estle paysindustrielqui connaîtla croissance
économique la plus rapide, aupoint qu’en 1961, ony recrute àtourde bras
de la main-d’œuvre étrangère, de nombreux travailleurshôtes
(Gastarbeiter)yfontleurentrée. Ony travaille beaucouptouten
s’entassantdansdes villesde moinsen moins vivables. A cette époque, en
RFA, l’Allemand n’estjamaiséloigné de plusde200kilomètresd’une
conurbation de l’ordre d’un million d’habitants.
Un dossierdaté d’octobre 1962etproposé parSelection duReader’s
9
Digestmontre àquel pointles tranquillisantspeuventêtre dangereux.
William etEllen Hartleydonnentdesexemples:En 1959,un DC3 de
Piedmont Airlines, qui avait dévié de 18 kilomètres de sa route, s’est

4
GARDE A., «Traitementactuel desétatsanxieux».La Revue Lyonnaise de Médecine, mai 1957,
389–91.

5
ERLANDE G., « Les tranquillisants».Marseille Médical, 1957, 94,6, 436–8.

6
LEREBOUILLET J., BENOIT Ph, « Les tranquillisants».La revue dupraticien,21 décembre 1956,
6,33,3 651–3 665.

7
« Tranquilliserare almostpartof diet»said Dr. E.D. Irwine ».The Times, 17novembre 1961, p8.

8
« Calming down ».SundayExpress,24 décembre 1961, p11.

9
HARTLEY Ellen etHARTLEY William, « Méfions-nousdes tranquillisants».Selection duReader’s
Digest, octobre 1962, 51–55.

6

écrasé contre le flanc d’une montagne près de Charlotteville en Virginie,
provoquant la mort de23 passagers et de 3 membres d’équipage.
L’enquête montra que le pilote avait absorbé des tranquillisants. Par la
suite, la direction fédérale de l’aviation, auxEtats-Unis, interdit devoler
auxpilotes qui prennent de ces médicaments. Le règlement de l’armée de
l’air américaine interdit même auxpilotes devoler pendant quatre
semaines après l’absorption de toute drogue destinée à améliorer
l’humeur, à tranquilliser ouà provoquer l’ataraxie.
AuxEtats-Unis,unrapportmontrequ’en 1957 trente-sixmillions
d’ordonnancesontétérédigéesparlesmédecinsprescrivantainsiun
milliard deuxcentsmillionsde comprimésdetranquillisants. De 1957à
1961, descentainesd’observationscliniquesdécriventles sérieux
inconvénients que les sédatifsprovoquentdansde nombreuxcas. En
octobre 1959, le docteurFrank Orland pousseun cri d’alarme dansle
Journal de l’Association médicale américaine:L’administration
prolongée de tranquillisants peut faire baisser les tensions affectives à tel
point que le patient en arrive à oublier les réalités de lavie. En mars1962,
10
Science & Viediffusaunreportage intitulé «Alerte auxmédicaments»
puisleJournal de Genèvenota l’annonce d’un député socialiste de
BâleVille, Monsieur Wyss, qui déclara :«On évalue à plus de 150 000 000
tablettes et cachets de calmantsvendus annuellement en Suisse,
11
principalement dans la population citadine» .En France, à cesujet,un
12
curieux texte parutdansl’Auroreen 1962.Onyapprenait qu’aucongrès
de la fédération nationale desétudiantsde France,une commission chargée
de lasanté desétudiantsarévéléqu’à Marseille, 5% desétudiantsauraient
dû suivreuntraitementpsychiatrique et que20% d’entre euxauraient
besoin aumoinsd’une aide médicale. Lescauses sontlesurmenage à la
période desexamens, l’usage desdopingsetdes tranquillisants. Enrésumé,
les tranquillisantsaudébutdesannées soixantesontpartout. Ilsoccupent
une position assezmal délimitée etexistenten grand nombre en fonction
de leuractionqui peutêtrdécone :tractantmusculaire,spasmolytique,
13
antihistaminique, hypnotique ethypotensive.
Derrière cetattraitpourles tranquillisants se cachaientlesindustries
pharmaceutiques. Leursprofitsaugmentaient sanscesse etdes sommes
ahurissantesétaientdépenséesen publicité pourlespromouvoir. Il n’est
pasétonnantdèslors que dès1960, les scientifiques s’inquiétèrentde la

10
« Alerte auxmédicaments».Le Figaro,2mars1962, p11.

11
Journal de Genève,22juin 1962, 144, p2.

12
« Lesétudiants souffrentdesurmenage etdes tranquillisants». L’Aurore,27avril 1962, 5 488, 15b.

13
NEUMAN M.,Les médicaments dusystème nerveuxcentral. Paris: EditionsHeuresde France,
1965, 88p.

7

surconsommation desmédicaments. La protection légale n’estpas toujours
en phase avec lesmodesdupublic, lesintérêtsdesindustrielset
l’ignorance deséconomistes. Même lesfemmesenceintesexigent un
médicamentpour sesoulager. Jean La Barrerapportaitlesproposd’un
gynécologue belgequi luisignalait quesurdixdesespatientes, huit
faisaient unusage journalierdesubstances tranquillisantesoude dérivés
14
barbituriques. Cettesurconsommation futabordée aucongrèsdes
omnipraticiensde Daxenseptembre 1962etaucoursde diversesautres
réunions.
Devantlesuccèsdes tranquillisants,une firme allemandesituée dansla
région d’Aix-la-Chapelle, la Chemie Grünenthal, décida dese lancerdans
l’aventure. Elle donna àson produitle nom dethalidomide. De nombreuses
discussions surl’orthographe de la oulethalidomide furentinitiées. Le
professeurR. Andrieupréciseque l’on doitécriretalidomide (sansh) car
ce mot vientde l’acide phtalique (N-phthaly-glutamique) etnon pasdu
thalluim comme le précisaitl’Académie desSciencesle 5 décembre
15
1962doc. LeteurJ. Poucel, dansVie et Santé, écrit que lasociété
16
thérapeutique adopta officiellementle genre masculin pourlethalidomide
17
comme Fabienne Desenfans qui noteque la convention actuelleréserve le
genre féminin auxaminesetle genre masculin auxamides. Quantà nous,
c’estle genre fémininque nousadoptonsdansce livre, comme le fontla
18
majorité desauteurs. Aujourd’hui encore, laquestion n’estpas tranchée.
Ilsuffitdevoirletitre desémissionsderadiosurletranquillisant.
JeanFrançoisLemoinesurFrance Info, le7juin2006, intitulason émission « le
thalidomide » alors quesurEurope 1, Marina Carrère d’Encausse, dans sa
er
chronique du1 février 2006 surla grossesse etlesmédicaments, parlaitde
« lathalidomide ».
Aprèsplusde cinqannéesd’utilisation continue, en Allemagne, en
Grande-Bretagne, auCanada etdans une cinquantaine d’autrespays, les
scientifiques s’inquiétèrentdevantla multiplication desnaissances
d’enfantsdifformes. Aprèsdesenquêtes, leschercheursconstatèrent que le

14
LABARRE J., «A proposde l’utilisation abusive desataraxiquesetdes substancesdites
tranquillisantes».Ann. Soc R. Sci. Med. Nat. Brux., 1963, 16, 5–36.

15
M. RogerHeim, directeurduMuseum, a lu une communication danslaquelle il dit:Talidomide
s’écrit sans « H ». Monsieur Heim l’a souligné, la racine« tali » nevient pas dumétal thallium, mais
de l’acide phtalique. Source : Pierre de Latil, « A l’Académie desSciences».Le Figaro,6décembre
1962, 5680, 1.

16
« La droguequi engendre desmonstres».Vie & Santé, janvier1963, 855, 12.

17
Auteurd’unethèse de doctorat surlathalidomide.

18
Le grand Robert de la Langue Française(Ed. octobre2001) au tome6, page 1174, donne :« Nom
féminin déposé ».

8

responsable de plusde 12 000naissancesd’enfantsdifformesétaitle
tranquillisantde la Grünenthal. C’estcette catastrophe et sesconséquences
que nousdévelopperonsdansce livre puisnousmontreronsles ravages que
lesédatif provoquasurlevieuxcontinent, auxEtats-UnisetauCanada. Le
Japon etl’Australie ne ferontl’objet que de citationsoccasionnelles.
Le livre écritentroischapitresintègre lesdifférentescomposantes
pourprésenterl’affaire de lathalidomide dans sesmultiplesdimensions,
toutens’efforçantde faire apparaître leslignesde force d’une histoire
cruciale pourla médecine, la pharmacie etlatératologie. Pourcela, nous
donneronsde la limpidité à l’exposé de cesujet techniqueque jamaisen
France on atenté de démêlerpourfairesurgirde la pénombre les tenantset
lesaboutissantsde ce drame. Nousanalyseronsla mise aupointdu
tranquillisant,savente et sonretrait, nousmontreronslesleçons que ce
terrible drame donna à lascience échaudée etauxconsommateursetenfin
19
nousprésenteronslavie des thalidomiensensuivantlesgrandespériodes
de lavie : l’enfance, l’adolescence etl’âge adulte.

19
Leterme «thalidomidien » ouplus simplement«t(enfanhalidomien »tde lathalidomide)sontdes
francisations que nousintroduisonset qui nousfurent souffléesparla découvertesurInternet, dans
différents sitesanglaisetcanadiens, dumotanglophone «thalidomider».

9

Lathalidomide, de l’armoire à pharmacie à la
une desjournaux

Le produit miracle de la Chemie Grünenthal : la thalidomide

Aulendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Grand Reich hitlérien
estanéanti. Les villesenruine etlespaysagesdévastésattestent que les
bombardementsdesAlliésontété puissants. Maiscesdestructions
impressionnantesn’onten fait qu’endommagé le potentiel industriel
allemand. Face à cette force inquiétante, lesAlliésdécidaienten août1945,
parl’accord de Potsdam, de liquideroude dissoudre lesgrandesbanques,
20
les sociétésde lasidérurgie etdescharbonnages.
Face à ce manque de denréesnécessaireset surtoutde médicaments,
certainsindustrielsfurentamenésàse lancerdansla course à la production
de cesdenrées rares. Ce futle casdesdirigeantsde l’usine desavon etde
lessive Dalli Werke Mäurer& Wirtz. Dès1945, dansleslaboratoiresde
cettesociété, leschercheurs se mirentà fabriquerdesmédicamentsà partir
desmatièrespremières stockéesdurantlesdernièresannéesde la guerre.
Lorsque les tentativesfurent transforméesensuccès, la famille Wirtzfonda
sa propre entreprise pharmaceutique. La nouvelleusines’implantasurle
site de l’ancienne manufacture de cuivre Grünenthal à Stolberg, datantdu
e21
XVIIsiècle. Audébut, elle produisaitdespommadescontre les
démangeaisons, des sirops, desdésinfectantsetdesmédicamentsà base de
plantes. Pendantl’été 1947, le directeurdulaboratoire, le docteurHeinrich
Mückter,réussità fabriquerde la pénicilline à partirde culturesde
champignons. La pénicilline avaitété mise aupointparle Britannique
AlexanderFleming en 1928. La pénicilline est unesubstance
antimicrobienne produite par un champignonsaprophyte, lePénicillium
notatum. Fleming publiasesobservations, mais sa découverterestasans
application jusqu’audébutde la guerre. Son étude fut reprise lorsque les
évènementsobligèrentleschercheursalliésà étudier touslesmoyens
susceptiblesde combattre lesmicro-organismesinfectantlesplaiesde
guerre. Aumomentoùilreçutle prixNobel de médecine (1945), la

20
CLOZIER René,L’économie de l’Allemagne de l’Ouest. Paris: PUF, 1977, pp3-4. (Quesais-je?,
n°283).

21
La Chemie Grünenthalsetrouve à Stolberg danslesenvironsd’Aix-la-Chapelle en Rhénanie. Cette
manufacture de cuivre a été construite en 1699 etla famille Wirtzen estpropriétaire depuis1888.
Grünenthaltireson nom de la «Kupferhof». (En Allemand «Kupfer»signifie cuivre).

1

1

pénicilline connut unrenouveauen Angleterre etauxEtats-Unis. En 1944,
onréussità obtenirindustriellementcroissance etfermentation du
pénicilliumdansdes vastes réservoirscontenantchacun
jusqu’àsoixantedixmille litresparcouruspar un courantd’air stérile (culture en
profondeur). Cette nouvelle méthode industrielle,qui profita à la Chemie
Grünenthal, permitde produire enunseul mois(mai 1944) plusde deux
foisletotal de la production detoute l’année 1943. Depuiscette date, la
production auxEtats-Unisne cessa d’augmenter. Elle atteigniten 1947, par
mois,sixàseptmillionsde flaconsà centmilleunités. En février1948, la
Grünenthal futla premièresociété pharmaceutique en Allemagne de
l’Ouestà obtenirl’autorisation dugouvernementmilitaire desAlliésde
produire la pénicilline industriellement. Dèsle 15 mars1945,unequantité
importante de pénicilline futdébloquée pourla consommation civile, la
majeure partie étaitallée à l’armée jusqu’à la fin deshostilités. Sa
production fut synonyme de fortsgains. Le prixde grosen
1947auxEtats22
Unisfutde 1.54$, le prixaumédecinvaria entre 1.80$ et 2p$. Onroduisit
d’abordune pommade oculaire, puisen 1949 de la pénicilline injectable et
en 1950de la pénicilline orale. Cesproduitspharmaceutiques, pénicilline
etantibiotiques, furentdès1949 exportésenraison de la proximité en
Belgique etauxPays-Bas. En 1955, lespréparationsfabriquéesétaient
distribuéesdans quarante-troispays. En développant son départementde
recherche, la Grünenthal obtint rapidement une granderenommée dansle
domaine desantibiotiques. La fabrication parfermentation des
antibiotiquesetleurmanipulation en milieu stérile nécessitaientdes
installationsindustrielles totalementnouvelles. En France, lespremiers
effortsdesgrandesfirmespharmaceutiquesaulendemain de la guerrese
portèrent surla création d’usinesd’antibiotiques: lesimportations
massivesde pénicilline d’après-guerre avaientpresque cessé en 1948 etles
besoinsintérieursétaientalorspratiquement satisfaits. En Allemagne, la
situation fut similaire. Lesantibiotiquesétaient vendusà la fois sousle
nom de la Grünenthal etd’autresindustries. Parexemple, elle produisait
l’Aureomycin pourlasociété Lederle.
A latête de la Chemie GrünenthalsetrouvaitHermann Wirtz,
partenaire de la Dalli Werke Mäurer& Wirtz,secondé parJacob
Chauvistre, l’ancien directeurfinancierde la Dalli Werke. Le gros volume
d’antibiotiques vendusprovoqua inéluctablementle développementde la
firme. En 1954, la Grünenthalqui comptait quatre cent vingtemployés
passa à neuf centsen 1959 etemployaitmilletroiscentscollaborateursen
23
1961. En1959, ellesetrouva en position d’acquérir une partdansla

22
FROMOLS J,Pénicilline - précis de posologie américaine, Lille, YvesDemaillyed, 1947, pp 14-15.

23
SJÖSTRÖM Henning etNILSSON Robert,Thalidomide and the power of the drug companies,
Harmondsworth, Penguin Books, 1972, pp33-34.
12

société Knoll AG de Ludwigshafenqui comptaitmille cinqcentsemployés
etle 15 juillet1960, la Chemie Grünenthal aida la Knoll AG à augmenter
son capitalqui passa deseptmillionsde Deutsche Mark à dixmillions, dès
lorsHermann Wirtz rejoignitla firme de Ludwigshafen. Lesamedi25
novembre 1961, le journal allemand, leFrankfurter Allgemeine Zeitung,
classantlescentpremièresentreprisesallemandes, inscrività
laquarante24
cinquième place la Chemie Werke.
D’autresmédicamentsapparurentdansle catalogue desproductionsde
la Chemie Grünenthal. Ontrouvaitnotammentle Pulmo 500. Cetester
benzylique de pénicilline découverten 1950parl’Institutde pathologie de
l’Université de Copenhague futdécritcomme étant supérieurà d’autres
médicamentspour traitercertains typesde méningite etde pneumonie. Or,
des rapportsde mauvaiseffetsde ce produitaffluèrent. Le Conseil de la
pharmacie etde la chimie de l’association médicale américaine publiaun
court rapporten 1953dansleJournal of the American Associationen
insistant sur satoxicité élevée. La Chemie Grünenthal ne prêta aucune
attention à cetterecommandation. Troisansplus tard,trois scientifiques
allemands, Wichmann, Koch etHein, publièrent un articletrèscritique
dansleZeitschrift fur Klinische Medizin, afin d’avertirlesprescripteurset
utilisateurs que ce médicamentétait utilisésurl’homme alors qu’il n’avait
pasététestésurlesanimaux. L’écritalerta les scientifiques sur
l’insuffisance des testsmisen oeuvre parcettesociété. Les troisauteurs
étudièrentle Pulmo 500en laboratoire et révélèrent sontauxfrappantde
toxicité en comparaison avec la pénicilline G plusconventionnelle. Un
second échec pharmaceutique està mettre au tableaude la firme, ils’agit
duParatebin. Le29 août1952, on annonça aumicro de lastation de
radiodiffusion d’Hessen (Hessischer Rundfunk)que le docteurMückter
avaitdéveloppéun nouveaumédicamentappelé Paratebin pourle
25
traitementde latuberculospe. Laublicité annonçait que leremède étaitla
première pénicillinevraiment efficace contre la tuberculose. Une foisde
plus, la Grünenthalse heurta à l’indignationviolente desmilieux
scientifiques quiréfutèrentla prétendue action duParatebin. Il n’avaiten
vérité aucunevaleur thérapeutique.

24
« Lescentpremièresentreprisesd’Allemagne ».Frankfurter Allgemeine Zeitung,samedi25
novembre 1961, n°274, p5.

25
SOURNIA Jean-Charles,Histoire de la médecine, Paris, La Découverte, 1992, (collection Histoire
desSciences), p309 écrit:A la fin des années cinquante, on commence à abandonner le traitement de
la tuberculose pulmonaire par le pneumothoraxintra ouextrapleural, oupar les thoracoplasties qui
consistaient en l’ablation d’une partie dusquelette costal. Le traitement médicamenteuxpouvant être
administré à la faveur d’une courte hospitalisation ouaudomicile dumalade, les sanatoriums
deviennent alors inutiles et sont affectés à d’autres maladies oufermés.

1

3

Un domaine encore plus rentable : les sédatifs et hypnotiques

Lesagacementset tracasde laviequotidienne de l’après-guerre ont
pousséune frange de la population àutiliserdes tranquillisants. Avantla
Grande Guerre, l’insalubrité, l’humidité etla poussière, les risques
accidentelsdominaient,traduisantlesconditionspéniblesdu travail. Après
la Seconde Guerre mondiale, etnotammentdurantlesannéescinquante et
soixante, letravailrestait toutaussi éprouvant,la place obsédante de la
machine, la saleté, le bruit, le manque d’air et de lumière caractérisaient
toujours lavie quotidienne à l’usine, favorisant plus qu’ailleurs laviolence
26
des relations professionnelles et humaines. La pénibilité du travail, le
mal-être, le développementde la psychopharmacologie... entraînèrentle
développementde plusieurscentainesdesubstancespharmaceutiques
27
agissant surdiversétatsmentaux. Deuxgroupesdetranquillisantsfurent
développésdanslesannées1950: lescarbamatesetlesbenzodiazépines.
Des travaux réalisésen Angleterre durantle conflit1939 à 1945, pardeux
pharmacologues, William BradleyetFrank Berger, permirentde
synthétiserdesmoléculescaractériséesparlerelâchementmusculaire. Les
benzodiazépines quisontlesmédicamentslesplus utilisés se caractérisent
par une action anxiolytique, plusoumoins sédative, myorelaxante,
28
anticonvulsivante etamnésiante. Quantauxcarbamates, ilsforment
l’autre groupe des tranquillisants. Bergercréa cette nouvelle classe
thérapeutique. Le chef de file,toujoursdansle commerce, futle
méprobamate (Equanil)synthétisé en 1950et utilisé en médecine en
29
1954. Leméprobamate est utilisé en casd’anxiété etcelasous toutes ses
formes. Il est sédatif etanxiolytique. De plus, il a la propriété d’être
myorelaxant. Son activité anxiolytique apparaîtpluslégèrequ’avec les
benzodiazépines.
30
Profitantde ce boom dumarché desantidépresseurs,sédatifs,
hypnotiquesetautres tranquillisants, la Grünenthalse lança dansce
créneauintéressantavec la mise aupointde lathalidomide. La formule fut
conçue en 1953parle laboratoiresuisse CIBA,qui netarda pasà

26
BUISSIERE Eric, GRISET Pascal, BOUNEAU Christophe, WILLIOT Jean-Pierre,Industrialisation
et sociétés en Europe occidentale, (Troisième Tirage), Paris: Armand Colin, 1998, p192.

27
SOURNIA Jean-Charles,Histoire de la médecine et des médecins. Paris, Larousse, 1991, p527.

28
BOURIN M., LAROUSSE C., « Lesbenzodiazépines: pharmacologie et thérapeutique ».Rev. Med.,
1983,22, pp1019–1024.

29
DESHORGUE-MATTON Anne-Christine, DESHORGUE Jacques,Tranquillisants - Neuroleptiques
-Lithium, effets sur la grossesse et le nouveau-né(Etude bibliographique) (Travail duCentre
AntiPoisonsde Lille), 192p. Th : Med. : Lille : 1984; 31.

30
Lesproduitsantidépresseurs sontapparusen 1957lorsde l’étude desdérivésdesantihistaminiques.

1

4

31
l’abandonneraprès quelquesessaisnégatifs surl’Ilanimal .snetrouvèrent
aucun effetpharmacologique intéressantà cette molécule. Aussivite, la
Chemie Grünenthalreprit son étude.

Les propriétés physiques de la thalidomide

Lathalidomide est une poudre blanche cristalline insipide etinodore.
Son pointde fusion estde271° centigrades. Elle estpeu soluble dansl’eau,
le méthanol, l’éthanol, l’acétone, l’acide acétique glacial,très soluble dans
le dioxane, le diméthyl formamide (dmF), la pyridine etpratiquement
32
insoluble dansl’éther, le chloroforme etle benzène.
En 1954, lesdocteursKunz, KulleretMuckterdulaboratoire de la
Grünenthal débutèrent sa mise aupoint. Ils souhaitaient trouver un nouvel
hypnotique ayantleseffetsbénéfiquesdesbarbituriques touten évitant
leurseffetsindésirables. On netrouve aucunetrace dansla presse
quotidienne etmédicale dumilieudesannéescinquante de ce projet. A
cette époque, lesjournauxauraienteude nombreusesdifficultésà décrire
oupromouvoirlesnouvellespréparations, enraison dunombre croissant
de cesdernières. Letauxd’introduction des substancesnouvellesétaiten
augmentation constante, aumoins une centaine de médicamentsnouveaux
33
apparaissaientannuellement. Lesessaiscliniquesdébutèrenten avril
34
1954 afindevérifierl’effet spasmolytique, l’effetanesthésique
etanticonvulsif.
Avantde l’expérimentercliniquement surl’homme, lathalidomide fut
testéesurlesanimaux. Leschercheursprocédèrent selon lesnormesles
plusclassiquesà de longuesetminutieuses recherches surlatoxicité de ce
corps. Aubertinrapporte d’une part qu’en 1956, Kunzet ses collaborateurs
étudièrent la toxicité aiguë duproduit chezla souris, sans pouvoir
d’ailleurs évaluer exactement saD. L. peros(quantité prise par la
bouche). D’autre part, ils cherchèrent la toxicité semi-chronique (30jours)
chezcinquante souris,vingt rats, dixcobayes et dixlapins, sans observer

31
DESENFANS Fabienne,Le passé de la thalidomide lui permettrait-ilun avenir?,68p. Th :
Pharmacie - Lille2: 1987 ;84.

32
MELLIN G. W., KATZENSTEIN M., « Thesaga of Thalidomide, neuropathy to embryopathy» .
NewEngl J Méd., 1962,267, pp1184-1193etpp1238-1244. En 1988, Koch etSteinackerontconçu un
complexethalidomide bêta etgamma cyclodextrine permettantd’améliorer sastabilité en milieu
aqueux. Maiscela n’a paseud’application en pratique humaine puisque lathalidomide est toujours
utilisée par voie orale. Il n’existe pasde préparation injectable carle produit se dissout trèsmal et
s’hydrolysespontanémentlorsqu’ilsetrouve ensolution.

33
SPEIRS A.L., « Drug induced malformationsinthe fetus».Amer. Heart .J, Novembre 1962,64, pp
717–718.

34
LENZ W., «Ashorthistoryof Thalidomide embryopathy».Teratology, Septembre 1988,38,3,
p203.

1

5

d’intolérance générale sanguine ourénale. En 1959, Somers confirma la
très faible toxicité aiguë de la thalidomide chezla souris et le cobaye et en
détermina la toxicité subaiguë (21 jours) sur deuxgroupes de dixrats
recevant respectivement250et 1000milligrammes par kilo et par jour.
Somers, comme Kunz, conclut que l’absence de toxicité de la thalidomide
s’explique sans doute par sa très faible solubilité dans l’eauqui en limite
3536
la résorption.Il n’yeutaucun effetnégatif. Onl’essaya alors
cliniquement sur troisfemmesayantde la constipationspasmodique etde
manièretotalementinattendue lathalidomide induisitlesommeil. On la
testasurdespatientsayantlatuberculose, la grippe, desaffections
gastriques,une maladie aufoie etlaréponse futla même àsavoirle
sommeil. Dèslors, deséchantillonsdethalidomide furentenvoyésavant
que la misesurle marché nesoitdécidée, maison nesaitni àquelrythme
ni dans quelle aire géographique. Lespremiersà bénéficierde la
thalidomide furentlesépousesdesingénieurs, chercheursetcollaborateurs
de la Grünenthal. Cette expérgience «randeurnature »confirma
probablement son caractère inoffensif. Baughman etBenda,
respectivementchercheursdansle Michigan etdansle Massachusetts,
racontentl’histoire d’une femme, Madame G. habitantl’île de Chypre, et
quireçutaudébutde l’année 1955 deséchantillonsdethalidomide. Elle
mitenseptembre 1955 aumondeun enfantde huitlivreset sixonces(3kg
37
800g) avec de nombreusesmalformations. Aucunrapportne futfaitentre
l’échantillon etlesmalformations. Il estassezdifficile de comprendre
pourquoi l’histoirese passe à Chypre puisque la Grünenthal à cette époque
n’avaitaucune attache avec cetEtatinsulaire de la Méditerranée orientale.
D’après une enquête de laThalidomide Victims Association of Canada
diffuséesurInternetdepuisle7mai 1999 et réalisée parRandolph Warren,
lathalidomide ne futintroduite à Chyprequ’en avril 1961.
D’ailleurs,qui auraitpumettre en doute les vertusde lathalidomide, la
Grünenthal ayantapporté la preuve formellequ’elle ne pouvaitpas
provoquerde décèsmême en casd’overdose. A la grandesurprise des
chercheursaucune dosesi massivesoit-elle, nes’était révélée mortelle. Ils
administrèrentàun chien le maximum dethalidomidequ’il pouvait
assimilerjusqu’à 1/200deson poids, il ne fit quetomberdans un profond
sommeil. Avec 5000mg/kg chezlasouris, ilsontété incapablesde
produire deseffets toxiques.

35
AUBERTIN E., « The Thalidomidetragedies». J. Méd. Bordeaux, Septembre 1962, 139, p1008.

36
TASSIG H.B., «Astudyofthe German outbreak of phocomelia. Thethalidomidesyndrome ».
JAMA,30juin 1962, 180, pp1106–14.

37
BAUGHMAN F. A. JrUn., BENDA C. E., «usual morphologic anomaliesof chromosomes».
Journal of the Mount Sinai Hospital, NewYork,septembre-octobre 1965,32, 5, pp546-50.

1

6

Dès que lasérie detestsfut terminée, comme la firme étaitenrègle
avec la législation, lathalidomide futconditionnée etprête à être misesur
le marché. La Grünenthal choisitle moisde juilletde l’année 1956pour
son lancement. En août,un déplianténumérantdans quelscas utiliserle
médicamentfutimprimé etdiffusé. Or, comme auxEtats-Unis, la
38
compagnie pharmaceutique LederlesortaitlesédatifMiltown
(Méprobamate), la firme de Stolberg décida deretarder sasortie. On donna
à cetranquillisantle nom de «Contergan», indispensable en casderhume,
toux, grippe, nervosité, migraine, mauxdetête etasthme. On l’indiqua
pourd’autres troublescomme le mal de l’air. La chanteusesuédoise Birthe
Wilke en fitlesfrais, elle donna naissance le premierjanvier1963àun
39
enfant sanspoucescomme. Sarcialisationse fitdans un premier temps
dans unezone géographiquetrès restreinte. En novembre 1956, c’estdans
larégion de Hambourg,sousle nom de «Grippex»,qu’il futintroduiten
vente directe pour traiterlesproblèmes respiratoires. Bien accueilli, le
second lancement, auniveauinternational, eutlieule premieroctobre
1957. Des tonnesde pilulesfurentproduitespourle marché allemand etle
marché international eten peudetempslathalidomide envahitlesarmoires
à pharmacie descinqcontinents. Le prixd’un flacon dethalidomide était
40
de3,9 Marks(àtitre indicatif environ 1,99 euro).

A la conquête des marchés internationaux

Lesuccèsde lathalidomide danslesenvironsduLand de Hambourg
futconsidéré commeun bon présage pourlasuite desa commercialisation.
En 1957,trente-troiskilosfurent venduseten 1958,vingt-deuxfoisplus,
soit septcent vingt-huitkilos. Mille kilosdistribuéséquivalantàvingt
41
millionsde doses. Mais unetelleréussite passa par une bonne campagne
de publicité. Plusde cinquanteréclamesfurentplacéesdanslesjournaux
médicaux, deuxcentmille lettresannoncèrentle lancementde la
thalidomide auxdocteursetcinquante mille circulairesenvahirentles
pharmacies. Disponible dèsla mi-1958 en Grande-Bretagne,une campagne
acharnée etconvaincante informa lesBritanniques qu’il n’yavaitpasplus
sûr que ce médicament. Une publicité montrait un petitenfantdans une
salle de bains, montésur une armoire basse afin d’atteindre le placard à

38
La Chemie Grünenthal à cette époque avaitdes relationscommercialesétroitesavec la Lederle.

39
« Birthe Wilkevientde mettre aumondeun enfant sanspouces».L’Aurore,vendredi 4 janvier1963,
p9a.

40
Stuttgarter Nachrichten, 10avril2007.

41
LENZ W., «Malformationscaused bydrugsin pregnancy».American Journal of Diseases of
Children, août1966, 112,2, pp99–106.

1

7

pharmacie et quitenaitdans sesmains un flacon de Distaval, le nom de la
thalidomide danslesîlesBritanniques. Leslogan d’unetaille de police
importante eten caractère grasfut:This child’s life maydepend on the
safetyof Distaval(Lavie de cetenfantdépend ducaractère inoffensif du
42
Distaval). Sur un prospectus, on lisait:Ce produit sédatif et hypnotique
est recommandé pour les petits enfants et les nourrissons. La publicité pour
le Distilbène lerecommandaitpareillementpour touteslesgrossesseset sur
l’affiche paraissait untrèsjoli bébé disant:Really? Yes… desPLEX to
prevent abortion, miscarriage and premature labor.Le Distilbène a été
prescriten France jusqu’en 1977auxfemmes susceptiblesde faire des
faussescouchesetplus tard il futdécouvert que le produitn’avaitaucune
efficacité. Enrevanche lesfillesdesfemmesl’ayantabsorbé ont souffertde
43
multiplesproblèmes, notammentdescancers.
Les vaguespromotionnellespourlathalidomideserépétèrentà
intervalles réguliers. Le lancementd’une nouvellespécialité nese faisait
pas sansla publicitéqui étaitd’autantplus tapageusequ’ils’agissaitd’un
médicamentéchappantaucontrôle médical et qui apportaità l’humanité
souffranteunsoulagement rapide etbon marché. Dès1945, pourimiterle
modèle américain, lastructure dumarché desannoncesen Europe connut
unerapide évolution. Certains typesd’annonceurscomme l’alimentation,
lesartsménagers, lesproduitsd’entretien, l’hygiène oula beauté firent un
bond en avant. Enrevanche, lesproduitspharmaceutiques, dumoinsen
France,reculèrentfortement. En 1938, cesderniersoccupaient 29,9% des
44
surfacespublicitairesdansla presse parisienne etplus que 8% en 1951.
Maisen France ceteffondrementcorrespondaitauxdispositions restrictives
adoptéesparVichyen 1941 età la diversification de l’offre desproduits.
Pourl’Allemagne oul’Angleterre, il estdifficile de chiffreretde daterles
parutionsdespublicitéspourlathalidomide. La presserestaitle moyen
privilégié, maislaradio etlatélévisionreprésentaient une bonne partdes
investissementsdesgrandsmédias.
La production de lathalidomide nese fitpas qu’en Allemagne de
l’Ouest. La Grünenthals’appuyasurd’autresfirmeshorsd’Allemagne.
Pourla Grande-Bretagne, ce futla Distillers quise chargea de cetravail.
Très renommée outre-Manche, aupalmarèsdesplusgrandesentreprises
britanniques, elle occupaiten 1930le huitièmerang eten 1948 lesixième
45
rang. Ses ventesd’alcool, de produitsdiversamenaientà lasociété des

42
Cetencartfut reproduit surla couverture dulivre de Sjöström Henning etNilsson Robert.

43
Emissionsurle Distilbène. France2, lundi 17 septembre2007, 14h.

44
BELLANGER C., « La publicité dansla presse en 1938 et1951 ».Etudes de presse, 1953, p6.

45
CHANDLER A. D. Jr.,Scale and scope. The dynamics of industrial capitalism. Cambridge,
Massachusetts, Harvard UniversityPress, 1990, p367.

1

8

bénéficesetdividendesconsidérables. De nombreuxfacteursontcontribué
àsa croissance de 1958 à 1961, maislathalidomide participa fortementà
cette croissance. Le Distaval étaitprésentdanschaque foyerbritannique.
Pourla partie nord ducontinentaméricain ce futla compagnie
pharmaceutique Merrellqui en assura l’élaboration etla distribution.
Une cinquantaine de payscommercialisèrentlathalidomide.
Aujourd’hui, l’historienrencontre deuxproblèmesmajeurslorsqu’il étudie
la misesurle marché de lathalidomide. Le premierproblème concernesa
mise envente carelle futcommercialiséesous soixante-huitmarques
différentes ;tantôt sous un nom dans un pays,tantôt sousla même
dénomination dansplusieurspaysà la fois. Parexemple, lathalidomide
sousla marque Calmorexnesevendait qu’en Italie, alors que la
thalidomidesousle nom Softenonsetrouvaiten Allemagne de l’Ouest, en
Autriche, en Belgique, à Chypre, en Espagne, en Finlande, en Irlande, à
Malte, auxPays-Bas, auPortugal eten Suisse. Lesecond problème est que
l’introductionse fitpar vaguesde 1957à 1961, augré desautorisationsde
46
misesurle marché délivréesparlesEtatsdescinqcontinents.
En Europe, elle fut vendue en Allemagne de l’Ouest, en Autriche, en
Belgique, auDanemark, en Espagne, en Finlande, en Grande-Bretagne, en
Irlande, en Italie, en Norvège, auPays-Bas, auPortugal, en Suède, en
Suisse eten Yougoslavie. A cette liste, nousajoutonsl’archipel espagnol
de l’Atlantique lesîlesCanaries, Malte entre la Sicile etl’Afrique etl’Etat
insulaire de la Méditerranée, Chypre. En Afrique, on latrouvaitdans
l’ouest, en Angola, auGhana, en Guinée, auMozambique, en Somalie et
auSoudan. En Arabie, lathalidomide futdisponible en Arabie Saoudite et
auProche-Orient, deuxpaysla commercialisèrent, Israël etle Liban. En
Asie occidentale, elle étaitprésente dans quatre pays: en Iran, en Irak, en
Jordanie eten Syrie. Un grand nombre de pilulesenvahirentHong Kong,
l’Asie méridionale parle Pakistan, l’Asie orientale, auJapon età Taiwan et
l’Asie duSud-Esten Malaisie. Les sixEtatsde l’Australie, possessionsdu
roi d’Angleterresuivirentdèsavril 1958 la Grande-Bretagne en offrantce
produit. Et surle NouveauContinent, aunord, elle étaitdisponible au
Canada etau sud auBrésil, enrépublique Dominicaine, auMexique etau
Pérou.
Lesmises surle marchés’échelonnèrentdupremieroctobre 1957à la
47
fin 1961. D’abord, il està noter que lesAllemandsde l’Ouestfurentles
premiersà consommerletranquillisant. Ensuite, nousconnaissonslesdates
desmultiplesintroductionsde lathalidomide parplusieurs sources: par
l’association des victimesde lathalidomide duCanadaqui lesa publiées
sur sonsite Internet, parl’article précité dudocteurLenzparudanslarevue

46
Lespaysoùlathalidomide étaitenventesontdansl’annexe.

47
Voiren annexe.

1

9

Teratologyet qui donne pour unequinzaine de payslesdates
d’introduction etenfin parles quotidiens régionauxde Francequi onteux
aussitoutaulong de l’année 1962distillé cesdatesdansleursarticles.
Les ventes serépartirentcommesuit:surles trente et un paysdont
nousavons trouvé lesdatesdesmisesenvente de lathalidomide,unseul la
venditen 1957, huitautresen 1958,seize en 1959,quatre en 1960et
finalementdeuxen 1961. D’Allemagne, lathalidomidetraversa d’abord la
frontière pourconquérirl’Autriche. Maison aperçoitclairement que la
politique de la Chemie Grünenthal futambitieuse. Aulieudes’attaquer
auxmarchésproches, c’est-à-dire l’Italie oula Belgique (lespremiers
clientslorsdulancementdesesantibiotiques) ils visèrentlesgigantesques
marchés que furentlesEtats-Unisetle Japon. Avecrespectivementcent
quatre-vingt-cinqmillionsd’habitantset quatre-vingt-treize millions
d’habitants(dixmillionsd’habitantsà Tokyo au1/12/1961), cesplaces
pouvaient rapporterdesmillionsde Marksà la maison mère. Le Japon fut
conquis sansdifficulté;or, auxEtats-Unis, latâche futplusardue carils
refusèrentd’approuverla misesurle marché, comme nousleverrons. Cela
n’arrêta paspourautantla Grünenthalqui contourna finementl’obstacle
que futla FDA en occupant très tôtleterrain avec desmillions
d’échantillonsdiffuséschezlespraticiens. Au total, les représentants
distribuèrentauxmédecinsetauxpsychiatresaméricainsdesmillionsde
comprimés selon lesestimationsde la compagnie pharmaceutique Merell.
En avril 1958, ce futau tourduCommonwealth. La Grande-Bretagne, forte
de 52 777 000insulaires(dont5208000Ecossais), etl’Australie
constituèrentlesecond objectif de la firme. Ceretournement rapideversles
paysanglo-saxonsfutpeut-êtreun moyen derelancerlathalidomide après
leshésitationsdesEtats-Unis,qui firent sansdoute perdre de l’argentà la
société allemande. En agissantcomme cela, peut-être espérait-il convaincre
lesAméricainsd’adopter sans tardercette miraculeuse pilule. Dansles
années soixante, l’engouementétaitforten Europe pourlesobjets, les
mouvementsetlesmodes qui provenaientd’outre-Atlantique. Une frange
de lasociétésouhaitait s’habillercomme en Amérique,se meublercomme
en Amérique etc, alorspourquoi ne pasconsommerlathalidomide comme
lesAméricains. Lesuccèsen Grande-Bretagne fut rapide, maiscela ne
parvintpasà convaincre laFood and Drug AssociationauxEtats-Unis. Ce
futprobablementle grand échec de la Grünenthal.
Lesintroductions suivantes sontplusdifficilesà interpréter ;elles
paraissentfuser surle globesansavoirété planifiées. Deuxhypothèses sont
à envisager. La première nous semble êtreque lesEtats-Unisn’ayantpas
donnésatisfaction à la Grünenthal, les responsablesde la Chemie
Grünenthal, déstabilisés, ontessayé deréagir rapidementen lançantla
thalidomide, là oùonvoudraitbien d’elle. Oubien,seconde hypothèse,
touten poursuivant son introduction en Europe, ilsadoptèrent une nouvelle

2

0

stratégie, envisantl’Afrique, le Moyen-Orientetl’Asie. En Scandinavie,
comprenantle Danemark, la Suède etla Norvège,un accord fut signé le 12
mars1957, entre Astra Co. etla Grünenthal. L’ordre d’introduction futen
premierla Suède puisle Danemark etenfin la Norvège. En Suisse, oùle
partenaire de la Grünenthal à Bâle étaitla compagnie PharmakolorA.G., la
thalidomide futenvente dès septembre 1958.
Dansle journal françaisNord Matin,un articlesurlesabusde lavente
des tranquillisants rapportaitlesdiresduprofesseurMeunierde la faculté
de pharmacie de Nancy qui disait:on en est même arrivé, en Suisse, à la
vente des produits tranquillisants dans des appareils à sous... Cettevente
incontrôlée a fini par aboutir à la création de nouvelles maladies
48
médicamenteuses chezcertains «tablettomanes ».Cette citation en dit
longsurla consommation des tranquillisantsen Suisse. A noterles
introductions successivesauMoyen-Orient, en Asie etfinalementau
Canada à la fin de l’année 1959. Ilsparvinrentdeuxannéesaprèsles
premières ventesen Allemagne às’imposer surle
continentnordaméricain. Le Canada, en pleine croissance démographique à cette époque,
alors qu’il enregistrait une forte augmentation de population dansles
provincesde Québec etde l’Ontario, acceptaitenfin la fameuse
49
tcompagnie phahalidomide. Larmaceutique Merell estimait très
exactement que6423 795 comprimésdethalidomideyfurentdistribués
sousla marque déposée Kevadon. A la différence de nombreuxpays, la
thalidomideyfut venduesurordonnance. Sansdoute cette décision fut
prise parceque planait un doutesurlasûreté de lathalidomide
auxEtatsUnis.
Danscette longue liste de pays,quatresontabsents. Il n’yavaitpasde
thalidomidesurle marché américain, ni en Chine, ni en France, ni dans
l’Union des républiques socialistes soviétiques. S’agissantde l’URSS etde
la Chine, les sources sontmuettes. Ni lequotidienL’Humaniténi d’autres
journauxcommunistesne direntmot surles raisonsde l’absence du
médicamentdanslespaysde l’Est. On auraitpupenser qu’en 1962,
lorsque l’affaire de lathalidomide fitlaune desjournaux, la presse
communiste, parl’agence TASS oudel’Aguentstvo Petchati Novosti
(APN),seseraitempressée d’expliquerauBloc de l’Ouestpourquoi l’Est
ne futpas touché parce drame, maisil n’en fut rien. De mêmesi la
Pravda, le plusfort tirage d’URSS, a abusé de cette affaire comme le fitla
presse de l’Europe etdesEtats-Unis, l’organe officiel duparti communiste

48
Nord Matin, 12janvier1963, n°5698, p9.

49
Pour1961, les résultatsdu recensementparprovincesontdonnésdansle journalLe Progrèsdu 26
octobre 1962, n°35680, p3.

2

1

nes’en fitpasl’écho. On peutaussisimplementimaginer que cesmarchés
étaientfermésauxentreprisespharmaceutiquesétrangères.
AuxEtats-Unisenrevanche, laraison de la non-commercialisation de
lathalidomide estparfaitementconnue. Deshistoiresfantochesontenvahi
la presse. Le journal communisteLibertéimpute cerefusde mise envente
auhasard. Michel Tricotécrit:Les USA ont passé à travers. Parce que le
contrôle des médicamentsyest plus sérieux? Mais non par hasard. Aux
USA, madame Kelsey, membre de la commission duministère de la Santé,
saisitun jour dansune pile de quatre cents revuesun périodique allemand.
Par hasard, elle l’ouvrit à la page ducourrier des lecteurs, ainsi elle lut
une lettre dans laquelleun médecin allemand faisait des réserves sur la
thalidomide. «Tiens c’est drôle» se dit madame Kelsey. Elle se souvint
qu’elle avait justement à se prononcer surune demande devisa concernant
ce médicament. Alors elle refusa levisa jusqu’à plus amples
50
informations. Cettevision a été partagée parla doctoresse Taussigqui
estimaquec’est grâce àun heureuxconcours de circonstances que le fléau
51
épargna l’Amérique.Henning Sjöström etRobertNilsson dansle livre
Thalidomide and the power of the drug companiesdonnent uneversion
différente. Ils rappellent que c’estle 12 septembre 1960 que l’industrie
pharmaceutique américaine Richardson-Merell Inc.soumità laFood and
Drug Administrationun dossierpourl’enregistrementde lathalidomide.
Lasociété publiaun petitfascicule contenantlespointspositifsde ce
produitet réunit sescollaborateurset ses représentantsles 25 et 26octobre
1960lorsd’uneréunion ayantpourbutd’exposerles troisobjectifsà
atteindre. Premièrement, ilsdevaientcontacterleshôpitaux, leschefsdes
cliniquesetlesmédecinspour vanterlesméritesduKevadon (nom de la
thalidomide auxEtats-Unis). Deuxièmement, ceshommesétaientchargés
deréunir un maximum derapportscliniquesfavorablesà lathalidomide et
troisièmementdévelopper unscénario détaillé pour son introduction. Or, la
FDA eut unevisiontrèsdifférente de celle desproducteurs. Une lettre en
date du4 janvier1961 adressée à la Grünenthal l’alerta de la décision prise
parla FDA deretarderle lancementduKevadontant qu’elle n’auraitpas
plusd’informations sur satoxicité. Derrière cette décisionse cachait une
jeune femme, madame Kelsey,qui d’aprèslesdeuxauteurs s’appuyasur
une étudequ’elle menasurleseffetsnéfastesdesmédicamentspendantla
grossesse lorsqu’elle étaitétudiante.
Le meilleurmoyen pourconnaître lavéritésur sa
noncommercialisation auxUSA estde lire l’article de larevueTeratologydans
lequel onrapporte le discoursprononcé parFrancesKelseyelle-même,

50
TRICOT Michel, « Lescandale auxmédicamentscontinue ».Liberté,samedi 11 août1962, n°274.

51
Nord Matin,2août1962, n°5 569, p1.

2

2

52
pourlevingt-sixième anniversaire de ce drfame. Ceutle premieraoût
1960,qu’ellerejoignitl’équipe de la FDA comme officiermédical de la
branche desnouveauxmédicamentsdubureaud’évaluation etderecherche
desnouveauxmédicaments. Son premiermois, elle le passa àsuivre le
programme d’orientation destiné àse familiariseravec letravail de
l’agence. Enseptembre, ellerevintafin de commencerà passerenrevue les
produits récents. Nouvelle au sein du service, ellesevitconfierle 12
septembre 1960pour sesdébuts une applicationsimple, c’est-à-dire la
thalidomide. A cette époque, l’agence disposaitdesoixante jourspour
prendreune décisionsurla base desdonnées reçues. En casd’absence de
décision dansles soixante jours,un accord automatique de misesurle
marché duproduitétaitappliqué. Or, avec lathalidomide, comme nousle
verrons, le problèmevenaità l’époque desinflammationsdesnerfs(ou
névrites)qu’elle induisait. Ceteffetnégatif parvintauxoreillesde madame
Kelseyen février1961. L’apparentesévérité desnévritesen cas
d’utilisation prolongée amena laquestion desasûreté en casd’utilisation
pendantla grossesse. Aussitôtelle notaque les rapportsconsacrésàson
utilisation pour traiterlesinsomniesdesfemmesenceintesaudernier
trimestre de la grossesse étaientinsuffisants. Lesautoritésde la FDA
décidèrentdoncquesi ellesacceptaientla misesurle marché de la
thalidomide, ellesajouteraient surla noticeune mise en garde à la foispour
lespolynévritesetpourmarquerle manque de données sur sonutilisation
pendantla grossesse. Avantmêmeque le problème ne fût solutionné, la
firme pharmaceutique censée produire lathalidomide pourlesEtats-Unis
informa l’agence le30novembre 1961que le médicamentavaitétéretiré
dumarché en Allemagne à cause de ceseffets tératogènes(c’est-à-direqui
produisentdesmalformationsà l’embryon).
Larésistance de FrancesKelsey se heurtasanscesse auxpressionsde
la puissante firme de Stolberg etauxintérêtsfinanciers. Lorsque les
problèmescausésparlathalidomide furentconnus, la FDA annonça
qu’ellerefuseraitlevisa. A partirde ce momentla Grünenthals’acharna
pourinfluer surleurdécision. Le27février1961, le docteurMurrayde la
firme Richardson-Merrell futcontacté parSchrader-Beielstein,qui lui
notifia pour rassurerla FDAqu’il feraitindiquer surl’emballage :le
Kevadon provoque dans certains cas des polynévrites. Du 3au15 mars
1961, le docteurMurray serenditen Allemagne eten Angleterre afin
d’obtenirde plusamplesdonnées surlesmauvaiseffets. Deses
déplacements, il nerapportaque desbilansnégatifs. A Edimburgh par
exemple,un enseignanten neurologie à l’hôpital de laville, le docteur
ThomasL. Jones, lui déclaraqu’il considéraitce produitcomme étant très

52
KELSEY Frances, « Thalidomide Update : RegulatoryAspects».Teratology,septembre 1988,38,3,
pp221–227.

2

3

toxique. DeretourauxUSA, il informa madame Kelsey que les symptômes
venaientd’uneutilisation prolongée. Ilsemblait que la firme allemande
dissimulaitouminimisaitlasévérité desaffections. L’agacementdes
fabricantsface à l’obstination de FrancesKelseylesincita à passerau-delà
deson autorité età demander unrendez-vousle 10mai avec le directeur
médical de la FDA, William H. Kessenich. Il les reçut, maisles renvoya
auprèsde madame Kelsey. Elle les rencontra etcampa fermement sur sa
position. Lesharcèlementsdurèrentetde fausses rumeurslancéesparles
responsables suédoisetl’Astra Co.serépandirentdanslesmédiass
;oidisant, elles’apprêtaità donner son aval pourla misesurle marché de la
53
thalidomide, maisil n’en était rien.
Entre-temps, desessaiscliniquesontété menésparle professeur
Cohen. Il étudia leseffetsde lathalidomide en neuropsychiatriesur
cinquante patientset sur une période desixmoisdansleservice de
neuropsychiatrie de l’hôpitalVeterans Administration Centerde Los
Angeles. A l’hôpital John Hopkins, ilyeutd’autres recherches. Lasagney
découvrit qu’une dose de 100mg dethalidomide étaitaussi efficacequ’un
simple placebo. Cependant, il notaque la dose de200mg maintenaitle
patientdans un étatdesommeil. A l’hôpital de Lincoln dansle Nebraska,
Grayfitdesessais surdixhommesetdixfemmesayantdesproblèmes
psychiatriques. On administra à cespersonnes 200mg dethalidomide
chaque nuitpendant seize jours. Cette expérience montraque le
tranquillisantn’étaitpasdangereux. Ailleurs, le docteurAyd duFranklin
Square Hospitalde Baltimore dansle Marylandtraita avec lathalidomide
deuxmille patientsetNulseivde Cincinnati dansl’Ohio essaya le
médicamentpour traiterlesinsomniesdequatre-vingt-une femmesau
troisièmetrimestre de leursgrossesseset tousdeuxmontrèrent qu’il n’y
54
avaitde dangerni pourlespatientesni pourlesfœtus.
LesUSA avaientdéjà connu une grande affaire liée à la prise de
médicamentsdangereuxà laveille de la guerre 1939-1945. Un drame avait
alerté l’opinion publique. L’élixirdesulfanilamide Massengill dissousdans
unsolvant toxique fit quatre-vingt-treize mortsdèsla premièresemaine de
son lancement. Le gouvernementaméricainréalisaqu’à côté du risque
limité de l’erreurd’officine oude la prescription malencontreuse, ilyavait
unrisque nouveau: la diffusion àun grand nombre d’exemplairesd’une
55
spécialité donton a mal mesuré lesdangers. Aprèscette affaire,un acte

53
VoirHenning Sjöstrom etRobertNilssen, pp 112–128.

54
MELLIN G.W., KATZENSTEIN M., « Thesaga ofthalidomide. Neuropathy to embryopathy,with
casereportsof congenital anomalies».NewEng. J. Med.,6décembre 1962,267, pp1184–92.

55
JUSTIN - BESANCON L., « The drama of Liège andtherapeutic legislation ».Sem. Hop. Inform.,30
janvier1963,30, 5, pp6–8.

2

4

fut voté en 1938, leFood, Drug and Cosmetic Act. C’esten partie cetacte
qui permitde freinerla délivrance de l’autorisation devente de la
thalidomide. Avant1938, la FDA n’avaitaucun contrôlesurl’entrée des
nouveauxmédicaments, elle pouvaitjusteretirer un médicamentdangereux
dumarché. Letournantde l’acte de 1938 futla loi du12avril 1961 dite loi
Kefauver. EstesKefauver,sénateurduTennessee, membre du sous-comité
antitrustetdesmonopolesducomité judiciaire duSénat, fitenregistrerla
loi S 1552etEmmanuel Cellarfitenregistrer une loisimilaire à la
Chambre desReprésentants. Kefauver recommandaunsystèmesimilaire
au système déjà en place auCanada, en Australie eten Inde auquel il
donna le nom deCompulsoryLicensing(permission obligatoire).
En France, la presse nationale a expliqué danslesmoindresdétailsla
raison pourlaquelle lathalidomide ne futpasmisesurle marché. Il était
pourtantfacile pourlesfrontaliersdes’en procurer. Pourleshabitantsdu
nord de la France, ilsuffisaitd’alleren Belgique, à l’estdeserendre en
Allemagne, enSuisse, en Italie etau sud en Espagne. Pourquoi la France
a-t-ellerefusé lathalidomide?Les versions sont variées. Il fautattendre
juillet, août1962pour que lesFrançaisapprennentlavéritésurla
nonvente de lathalidomide grâce aux révélationsdesenquêtesetdesdébats.
D’autres serisquèrentplusprématurémentdanscestyle d’enquête.Le
56
Figarodu 2mars1962publiaun communiqué intituAlelé «rte aux
médicaments»qui expliquait:Une grave menace pèse maintenant sur
votre santé, les maladies dues auxmédicaments eux-mêmes. Ces maladies
peuvent être graves, parfois fatales, constituent la rançon des quatre cents
tonnes de médicaments consommés en France et dontune faible partie
seulement est prescrite par les médecins. Quels sont les drogues miracles
et les médicaments modernes à éviter ?Science etViedans son numéro en
vente, deuxnouveauxfrancs, fait écho à l’inquiétude ducorps médical et
donne l’alerte.
L’imperméabilité desfrontièresn’a paspréservé la France du
57
tranquillisant. Léo Sauvage dansLe Figaroécritaumomentoùl’on
découvre lesbébésde lathalidomide :Il semble qu’ilyaurait également
quelques cas en France, oùdes femmes enceintes ont cherché le sommeil, à
l’aide de néfastes pilules, aujourd’hui retirées des pharmacies. Ilya de
forteschancespour que letapage médiatique d’outre-Rhinsoitparvenuaux
oreillesdesfrontaliers. La preuve, l’Auroredu11 juin 1962, en pleine
psychose,raconte l’histoire d’une jeune fillequisouffrantde lavésicule
biliaires’était vuprescrire par son médecin duBilicalcul, médicament
d’origine belge.Durant son séjour en Suisse, elle en acquit trois boîtes. A

56
« Alerte auxmédicaments».Le Figaro,2mars1962, p11.

57
SAUVAGE LEO.Le Figaro,26juillet1962, n°5 566, p14.

2

5

son passage à la frontière, les douaniers s’en emparèrent, brisèrent les
flacons et lui infligèrentune amende de cent nouveauxfrancs. «Marché
58
Commun » répète-t-on à tous échos !
« Voicipourquoi lesFrançaisontévité lesméfaitsde la
59
thalidomide »tel futletitre de l’enquête menée parLéon L. Gruartavec
le concoursà Bonn de H. de Kergorlayetà Londresde D. Norman pourLe
Figaroen août1962. D’aprèsleur thèse, deuxélémentsontcontribué àsa
non-vente. Le premierélémentestla loi de 1961 instituant un contrôle
strictdesmédicamentsetlesecond la grande lenteurde l’Administration.
L’exercice de la pharmacie en France fut régi pendantplusde cent
60
cinquante ansparla loi du 21 germinal an XI (11 avril 1803)qui
prohibaitlavente des remèdes secrets. Surle plan juridique, les
dispositionsde la loi de 1941 instituant unvisa préalable à la misesurle
marché des spécialitésétaient validéesen 1945 etmodifiéesen 1946. En
1959, la fabrication desproduitspharmaceutiquesfut réformée avec le
double objectif derenforcerlesexigences techniquespourl’octroi du visa
des spécialitésetd’assurerla protection de larecherche parla création d’un
brevet spécial dumédicament. La France avaitdéjàsouffertduprécédent
tragique duStalinon etde la poudre Baumol. Hervé HarantetAlixDelage
écrivaientdansleurouvragesurlesmédicaments:En France, de multiples
essais (et des études extrêmement approfondies) sont exigés avant qu’un
médicament ne soit mis sur le marché. Cela a évité à la France les
61
accidents causés par la thalidomide.Audébutdesannées soixante, le
fabricant quisouhaite commercialiser un produitdoitdéposerauministère
de la Santéun dossiercontenantla «fiche d’étatcivil »duproduit, les
propriétés, la composition, le procédé de fabrication, lesméthodesde
contrôle etaumoins troisexpertises signéespardesexpertsagréés,
nommésparle ministre etchoisispar une commission despécialistes
présidée parle professeurRobertDebré. Troiscontrôles sonteffectués
avantde délivrerl’autorisation de misesurle marché :une expertise
analytique,une expertise pharmacologique et une dernière clinique.
Aucoursde l’année 1961,un laboratoire françaisdemandaunvisa
pourla fabrication de lathalidomide. Orl’Administrationtraîna etfinitpar
accorderen décembre 1961 lesecondvisaqui fut suspendudès que les
effetsnéfastesde lathalidomide furentconnus. En France, contrairementà

58
« Pour troisboîtes». L’Aurore, 11 juin 1962, n°5 525, p9b.

59
GRUART Léon L., «Voici pourquoi lesFrançaisontévité lesméfaitsde lathalidomide ».Le
Figaro, 17août1962, n°5 585, p5.

60
SIGVARD Jacqueline,L’industrie dumédicament, Paris, Calmann-Lévy, 1975, pp 14–17.

61
HARANT Hervé, DELAGE Alix,Les médicaments. Paris, PUF, 1982(cinquième édition), p70
(Collection Quesais-je?).

2

6

cequis’estpassé auxEtats-Unis, aucune livraison ne futfaite aux
grossistesalors que lespaquetsd’échantillonsétaientprêtsà être expédiés
auxmédecins. Toute la presse française de gauche comme de droite,
catholique oupas,s’accordasurle fait que leretardsauva la France des
ravagesde lathalidomide.

Les premières inquiétudes : la thalidomide provoque des névrites

Les tranquillisants sont les psychotropes qui ont fait couler le plus
d’encre dans la grande presse. Deux: le risqraisons à celaue d’abus de
ces médicaments,utilisés parfois lorsqu’ils ne sont pas nécessaires, dans
un but de confort, ouà des doses progressivement plus importantes que
celles prescrites; et le grand nombre de personnes concernées par leur
prescription. Ilsvisent en effet deuxdes symptômes les plus répandus :
62
l’anxiété et l’insomnie.
Lesuccèsde lathalidomidereposesurplusieursfacteurs. D’abord, il
s’appuiesurlespublicitésabondantes qui ontincité de nombreuxmédecins
à la prescrire, bienqu’ellesn’eussentaucunevaleur scientifique etensuite
auxarticlesdudocteurKunzde la Grünenthal, alors qu’ilsn’avaientpas
reçul’autorisation pourêtre publiés. Rappelons que lesarticles surles
nouveauxmédicaments sontlesprincipauxliensde la chaîne des
évènementsmenantà la commercialisation. Ilsauraientdûêtre plus
prudemmentcontrôlés, car trop de médecinsontcrunaïvementauxeffets
thérapeutiquesde ce médicament. Face à la grandesouffrance despatients,
aux traitementsinsatisfaisantsetà la demande pressante desmalades, on
comprendque despraticiens sesoientmisà prescrire lespilulesde
thalidomide danslesquellesilscroyaient. En 1962, le professeurLawson
WilkinsduJohn Hopkins Hospitaldéclara :Finalement, je pense que le
grand déficit des enseignements médicauxde la présente génération est de
n’avoir pas suinculquer auxétudiants et auxinternesun état d’esprit
critique, les rendant prudents, circonspectsvis-à-vis des nouvelles
thérapies. Si les jeunes médecins étaient moins crédules et moins faciles à
duper, ils seraient moins enclins à donner les échantillons des presque
quatre cents nouveauxmédicaments sortis chaque année et causeraient
moins de dommages auxpatients. Souvenons-nous que pratiquement
chaque médicament aun effet toxique ouindésirable. Pesezprudemment le
63
pour et le contre avant de prescrire.
Pluslathalidomide étaitconsommée etplusles rapportsmontrant ses
effetsnégatifsaffluaient. Onsaità présent que leseffetsnégatifsdes

62
SPADONE Christian,Les médicaments psychotropes. Evreux, Dominos, Flammarion, 1997, p39.

63
LENZ W., « Ashorthistoryofthalidomide embryopathy».Teratology,septembre 1988,38,3, pp
203-204.

2

7

psychotropes sontdivers. Leseffetsindésirablesdesantipsychotiques sont
detype neurologique :rigidités,tremblementsetmouvementsanormaux
aigus. Lesantidépresseursprovoquentdespousséesd’hypertension
artérielle etles régulateursde l’humeurperturbentle fonctionnementde la
glandethyroïde etaltèrentle fonctionnement rénal. Lesagencesde presse
ne diffusèrentl’informationqu’en mai 1962, maispeude journauxfrançais
la publièrent. Comment se fait-ilqu’aucune agence nereçutl’information
alors que desaccidentsmédicamenteuxl’Allemagne en avaitconnu
quelquesannéesauparavantavec le Spirocid?Venduparla HoechstAG
de Francfort, le médicamentcausa de grosdégâtsnerveux. Parexemple, de
1947à 1951,soixante-dix-neuf enfantsde l’hôpitaluniversitaire de
Hambourg furent traitésauSpiracid etfurentatteintsauxnerfs.
Lesuccèsde lathalidomide allacrescendo. Ellereprésenta bientôtla
moitié dubénéficetotal de la Grünenthal. Laréputation de lasubstance
ditesansdangerpourlesadultes, comme pourlesenfants, futcependant
entachée pardes rapportsnégatifs qui affluaientd’Allemagne etd’ailleurs.
Audébut, le docteurWerner recommanda la modification desa
formulation. Le3mars1958, il écrit quethéoriquementil existeune dose
mortelle et qu’il peutle démontrerexpérimentalement surdesanimaux. En
réponse, l’industrie de Stolbergréaffirmason entière confiance en la
thalidomide, alors qu’ellesavait que letranquillisantcausaitdesnévriteslà
oùil étaitconsommé. Elle pritconnaissance desneuropathiespériphériques
64
qui étaientgénéralementdespolynévritesaxonales,sensitives, bilatérales
et symétriques. Entre 1955 et1957, le professeurKloos rapportaqu’après
avoir traité despatientsà lathalidomide en clinique, ilreleva des vertiges.
Desobservations similaires sortirentdes travauxdesdocteursJung,
Baumann, Schildwäeter, Hug etde la Smith, Kline etFrench auxUSA. La
croissance des ventesdethalidomide futaccompagnée par une
augmentation derapportscritiques. On nota ici etlà desévères
constipations, des vertiges, despertesde mémoire, desbaissesde la
pression du sang etd’autres symptômes. La Grünenthal minimisa leseffets
etlesimputa au surdosage etaux usagesprolongés. Cependant, le directeur
de lasection des testscliniques, le docteurGüntherMickael, critiqua
vivementl’absence d’une enquêtesérieusesurleseffetsde lathalidomide
surlesfonctions vitales. Il jugea insuffisanteslesdonnées recueillies surle
métabolisme etla destruction dumédicamentdansle corps. Parailleurs, il
notaune combinaison fréquente entre lathalidomide etd’autres
médicamentsalors que lesindications surlathalidomideseule manquaient.
Dansla publicité préliminaire, la Grünenthal mentionnaitdeseffets
néfastesincluant unesomnolence le jour suivantl’emploi et unetendance

64
StokesetColl en 1976observentdesanomaliesdesaxonesavec disparition desmicrofilaments,
dégénération desmicrotubulesetlavacuolisation desmitochondries.

2

8

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