Le Mai 68 des Caraïbes
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Description

Le Mai 68 des Caraïbes est un petit manuel de la résistance.
Une nouvelle fenêtre s’ouvre sur les grands mouvements populaires des années 1960 et 1970 dans la Caraïbe. Que se passe-t-il durant ces révoltes à San Juan, à Kingston et à Pointe-à-Pitre ? Que reproche-t-on à ces Dreads abattus par la police à la Dominique ? Comment expliquer ces coups d’État fantasques à la Grenade et au Suriname ? Quelles résonances entre ces évènements isolés, la longue marche pour l’émancipation caribéenne et les trépidations du monde occidental : Mai 68 en France, Révolution tranquille au Québec, lutte pour les droits civiques aux États-Unis ; mais aussi éviction de De Gaulle et assassinat de Kennedy. Cet ouvrage revisite bien des idées reçues sur la Caraïbe, sur les liens entre socialisme et capitalisme, sur la finance, et sur quelques concepts creux de cette époque qui nous hantent toujours tels le développement, la crise économique, les théories du complot. Romain Cruse raconte une histoire populaire de la révolution caribéenne, en donnant à l’Histoire la force du vécu et du vivant. Le Mai 68 des Caraïbes est un petit manuel de la résistance.
«Et c’est là à la fois toute la poétique et toute la géopolitique du mai 1968 caribéen, la géopoétique plus globale de cette période, si l’on voulait reprendre le bon mot du chanteur Claude M’Barali : quelle route choisir à ce moment crucial d’effondrement de la colonisation européenne et d’affirmation parallèle d’un impérialisme nord- américain ? Choisir une route ancienne ou une route nouvelle ? L’indépendance ou une nouvelle dépendance ? Une route ou une trace ? Voici le dilemme silencieux qui se pose derrière le bruit de fond du mai 1968 généralisé (et mondialisé) : l’émancipation de la jeunesse et des femmes, les revendications des Noirs face à la domination blanche, les grèves des syndicats de travailleurs, les manipulations du patronat, des oligarchies locales et des puissances impériales…»

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 avril 2018
Nombre de lectures 1
EAN13 9782897125332
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Romain Cruse
le mai 68 des caraïbes
mémoire d’encrier
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada, du Fonds du livre du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Dépôt légal : 2 e trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-532-5 (Papier) ISBN 978-2-89712-534-9 (PDF) ISBN 978-2-89712-533-2 (ePub) F2183.C78 2018 972.905'2 C2017-942762-8
Mise en page : Pauline Gilbert Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
À la mémoire de Rolande
du même auteur
Une géographie populaire de la Caraïbe , Montréal, Mémoire d'encrier, 2014.
La Jamaïque, les raisons d'un naufrage (avec Fred Célimène), Paris, PUAG, 2012.
Espaces politiques et ethniques des drogues illicites et du crime à Trinidad-et-Tobago , Paris, PUAG, 2012.
Géopolitique et migration en Haïti , Paris, PUAG, 2012.
Géopolitique d'une périphérisation du bassin caribéen , Montréal, PUQ, 2011.
Mais sous un système d’oppression silencieuse
comme celui que nous subissons actuellement,
la résistance s’intègre naturellement
à l’exigence intérieure de l’artiste ou de l’écrivain.
Elle fait partie de son expérience.
Où est ma résistance ?
En quoi et comment je résiste ?
En quoi et comment je ne résiste pas ?
Tout artiste, écrivain, musicien devrait,
face à cette globalisation néolibérale,
se poser ces questions-­là.
Patrick Chamoiseau, Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques.
On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées.
Hippolyte Taine, Carnets de voyage. Notes sur la province 1863-1865.

Il y en a qui font des exercices pour garder la forme physique,
ce journal m’aide à garder la forme mentale.
Dany Laferrière, Le goût des jeunes filles.
la route ou la trace?
To see what is in front of one’s nose requires a constant struggle.
George Orwell, 1984.
reggae et dancehall
Nous voici, ballottés, remontant en coaster le long du Rio Grande depuis la petite ville côtière de Port Antonio en direction de Moore Town. Les coasters sont des minibus japonais adaptés aux routes sinueuses de la Jamaïque, avec environ vingt-cinq places assises et autant debout, un peu plus même à l’heure de la sortie des écoles. Ils sont apparus dans les années 1970, comme une alternative privée et largement illégale au réseau des bus nationalisé par le gouvernement de Michael Manley (1972-1980), dans le plus pur esprit social des années 1970.
Ce réseau public surnommé « Jolly Joseph » était apprécié des Jamaïcains pauvres pour sa régularité et son prix modique. Il leur permettait de voyager dans toute la ville sans avoir à marcher pendant des heures sous le soleil harassant. À tel point que Jacob Miller, un jeune chanteur à la joie de vivre contagieuse, et qui se produit sur scène torse nu, en bottes et en mini-short déchiré, lui a dédié une chanson :
« A Jolly Joseph the people’s transportation […]
Please Mister Conductor, give me a bus ticket please
Please Mister Driver don’t you drop in a pothole […]
Line up, line up with decency cause this bus is the people’s transportation
don’t bruck no fight no buss no brutality
A Jolly Joseph the people’s transportation […]
Tchiiii
That’s the sound of the Jolly Joseph bus stop
number 22 takes you downtown
and all around town you have to take the number 77 I tell you
catch number 77 1 … »
Miller chante avec son groupe, le bien nommé Fatman band , et fume des spliffs gros comme des cigares sur scène. Il provoque ouvertement la police, qui doit se surveiller depuis que les conservateurs ont perdu les élections de 1972. Sur scène, il arrache son chapeau à un policier de garde et chante :
« Give the government his hat
I sure he is gone get fired
for seeing a dreadlocks with a police hat
with a big head spliff in his mouth 2 … »
Nous sommes dans la décennie folle qui suit le « mai 1968 » jamaïcain (les Rodney riots de 1968). Surfant sur la révolte populaire, le régime de Michael Manley (1972-1980) donne l’espoir aux plus pauvres des Jamaïcains que l’indépendance va enfin porter ses fruits. De nombreux chanteurs comme Jacob Miller soutiennent la « révolution » et bon nombre joueront même quelques dates à l’arrière d’un vieux pick-up durant la campagne de Manley. On dit que c’est ainsi que Bob Marley a obtenu son premier terrain à construire, en guise de remerciement de la part du nouveau ministre du logement socialiste 3 . Peu de temps plus tard, il chante, déçu :
« Never make a politician grant you a favour
They will always want to control you forever 4 . »
Les espoirs suscités par Michael Manley (1976-1980) laissent rapidement place à la suspicion. Pris à la gorge par les financiers (un premier ajustement structurel est signé avec le FMI en 1976), ce gouvernement qui s’est présenté comme « socialiste » recule sur ses promesses. Les mesures phares s’effilochent. Les bus nationalisés deviennent le symbole de ces espoirs déçus : le réseau Jolly Joseph est de moins en moins fiable, les bus tombent en panne, ils sont sales… Ceux qui peuvent se le permettre prendront l’habitude de payer plus pour un service privé de meilleure qualité pour le transport, l’éducation, la santé… L’expérience socialiste tourne au drame avec l’explosion de la violence armée et la ruine orchestrée par les créditeurs. Lorsque Edward Seaga remporte les élections, la CIA a inondé les bidonvilles d’armes pour renverser le régime et les affrontements politiques ont déjà fait plus de mille morts. Bob Marley, dans un état comparable à celui de son pays, n’est plus que l’ombre de lui-même. Il ne pèse plus que quarante kilos, il a perdu tous ses cheveux et se fait soigner en Europe pour un cancer généralisé. C’est la fin de la glorieuse époque de la Jamaïque, de l’expérience politique, économique et culturelle menée triomphalement dans les années 1970 à la suite des grands soulèvements populaires de 1968, et qui a fait sortir cette petite île – et derrière elle toute une région – de son anonymat.
Une nouvelle époque commence, l’après-mai 1968, qu’on appelle ailleurs la période « libérale-libertaire » (libérale politiquement et libertaire sexuellement). Et dans une région aussi passionnée par la musique, cette nouvelle ère est caractérisée par un nouveau tempo, plus rapide, par le boom des drogues stimulantes (cocaïne, crack), et par une nouvelle façon de bouger, de danser. Les noms de ces nouvelles danses parlent d’eux-mêmes : le « coup de poignard » ( daggerin ) ou encore l’« ondulement salace » ( dutty wine). Le daggerin est né quelque temps après la sortie remarquée de la chanson « Stab up me meat » (littéralement : « poignarde ma viande ») de Lady Saw, une célèbre chanteuse jamaïcaine de slack – un dancehall ouvertement pornographique, ce qui n’empêche pas quelques chansons créatives. Plusieurs médecins rédigeront des chroniques dans les principaux journaux de l’île pour exprimer leur consternation face à la récurrence des hospitalisations pour « fracture du pénis », à la suite du développement de cette nouvelle danse (il s’agit techniquement d’une déchirure du pénis en érection lors d’un rapport sexuel violent). Cette danse consiste en effet à mimer un rapport sexuel outrancier : la femme se penche en avant et ondule des hanches, et l’homme danse derrière elle en simulant l’acte de manière brutale. Face à la récurrence des avis médicaux, le gouvernement décide alors de bannir de la télévision et de la radio des chansons comme « Daggerin » du célèbre Mister Vegas 5 .
Il y a eu aussi l’époque du Dutty wine (même danse avec une variante : la femme fait des cercles rapides avec sa tête), durant laquelle plusieurs jeunes filles ont perdu la vie en se brisant le cou 6 . Aujourd’hui, les femmes prennent leur revanche avec des nouvelles danses pour « animer » les soirées. Le 14 juillet 2017, un médecin jamaïcain alertait le grand public sur la dangerosité de ces pratiques 7 . Cela peu de temps après qu’une célèbre chanteuse trinidadienne ait été condamnée à payer plus de quinze mille dollars de dommages et intérêts à un fan qui était monté sur scène pour danser avec elle durant un show au Bélize. En sautant sur lui les jambes grandes ouvertes, alors qu’il était allongé sur la scène, la jeune chanteuse avait littéralement fait exploser la vessie de ce spectateur 8 .
Nous sommes arrivés au milieu de la nuit avec mon ami Brent et notre petit voisin Marvin. C’était un dimanche soir, mais le volume de la sono était tellement fort qu’on ne pouvait pas dormir dans le quartier. Les tôles du toit tremblaient contre la charpente. Dès vingt-deux heures, le deejay criait déjà dans le micro les attrape-couillons habituels, qu’il y a plein de monde, qu’il y a beaucoup de filles sur la piste et qu’elles sont super sexy. Quand on s’est déjà fait avoir une fois, on devine que ces annonces intempestives ne décrivent qu’une place déserte, à l’exception d’un vieil ivrogne édenté complètement torché, qui danse devant la scène absolument seul en enlaçant sa bouteille. Les gens n’arrivent en masse qu’à partir d’une heure du matin : des femmes en tenues de soirée colorées, perruques et faux cils, des hommes en veste de costume, mocassins et béret à la mode. Et ça commence vraiment à chauffer qu’à partir de deux heures trente ou trois heures.
Brent est un grand gars de la campagne très débrouillard. Le meilleur grimpeur d’arbre que je connaisse (il me salue régulièrement en passant devant la fenêtre de ma chambre, au premier étage, chargé d’un sac d’akis ou de mangots), et un bon pêcheur au tube – les chambres à air de camion qui servent d’embarcation de fortune pour aller harponner les snooks. C’est lui qui m’a sifflé pour voir si je dormais. Je lui réponds par la fenêtre et attrape du regard de l’autre côté Marvin, un gamin de treize ou quatorze ans, dont la maman est d’origine colombienne. Une métisse amérindienne. C’est le seul gamin clair de peau du quartier et il ne passe jamais inaperçu avec ses longs cheveux blonds nattés en une tresse. Nous habitons au bord de la mer, dans un petit quartier de Bull Bay, au lieu-dit Seven Miles. Le sound system se tient ce soir dans la ruelle qui se trouve juste derrière la nôtre, pour la neuvième nuit de veillée d’un homme décédé la semaine dernière. Les gens de Seven Miles sont endurcis par la faim des saisons sans poisson, par le sel qui donne une couleur rouille à leurs cheveux, et par la barre vicieuse qu’il faut passer chaque jour au retour, en marche arrière, afin de rapprocher le bateau de la plage de gros galets. Tous les hommes du quartier sont présents pour ces manœuvres périlleuses durant lesquelles il faut compter les séries de vagues, rentrer en marche arrière le plus vite possible après la dernière, et hisser l’embarcation à la force des bras sur les rails en bois, avant la reprise de la série suivante. À la moindre erreur, un homme peut se faire écraser les jambes sous le poids de la barque, qui peut tout aussi bien venir se fracasser en travers contre la roche. Une fois l’an, la mer ramène un cadavre blême aux yeux mangés par les poissons. Il faut alors aller vendre au marché de la capitale, car plus personne du coin n’achète rien pendant dix jours. On ne voit plus sur la plage que les ombres des zombies crackés qui vivent dans les sous-sols des ruines du cinéma en plein air, et les charbonniers qui creusent des trous dans le sable, entre les épaves de voitures et les blocs de ciment défoncés.
On accède au sound system par une ruelle qui donne sur la route principale. Il faut alors longer les barrières en tôle rouillée jusqu’au bord de mer en passant devant la boutique d’Auntie J , une petite fenêtre découpée dans la tôle à travers laquelle les enfants du quartier sont envoyés pour chercher en urgence un peu d’huile, des cubes Maggi ou un pochon de ganja pour leurs parents. C’est là, sous le grand amandier, qu’est installée la scène. La foule est compacte et les interstices du devant sont remplis par les enfants qui s’égayent en bandes. Le deejay enchaîne les tubes de dancehall à la mode qui se succèdent dans des grands cris de joie. Alors qu’on est encore coincé à l’entrée, dans la fumée du barbecue installé chez Auntie J, Marvin a déjà réussi à se faufiler dans la foule comme une anguille. Des jeunes filles de son âge dansent sur la scène à tour de rôle, par groupe de quatre ou cinq. Le deejay coupe la musique et annonce l’heure venue du whale contest – littéralement le « concours de baleines ». Il demande à toutes les petites filles trop maigres qui sont sur la scène d’aller traîner leurs os plus loin. Rigolade générale. Une adolescente un peu mûre pour son âge descend en le toisant. Il marmonne un juron sur les fruits « forced ripe 9 » et lance un dernier appel pour faire venir deux « baleines » sur scène. Quatre ou cinq grosses femmes s’agitent déjà au pied de la scène comme des poissons qu’on vient de jeter au fond de la barque. Le deejay sélectionne les deux qui vont s’affronter en dansant sur scène. Une de nos voisines qu’on appelle Kowko, celle qui a un œil un peu fuyant, est hissée sur scène, avec une autre femme qui habite plus haut en remontant vers Shooters Hill . La guerre entre les quartiers est une affaire d’hommes, les femmes papillonnent innocemment d’un bord à l’autre en semant la discorde comme si de rien n’était. Le concours vient à peine de commencer que Marvin saute sur la scène et file danser derrière la fille de Shooters Hill qui est super sensuelle. Excusez-moi mesdames, mais on appelle cela un « bœuf » en créole jamaïcain, et c’est tout sauf péjoratif. Il y a là plus de deux cents livres de viande bien ferme sous le cuir tendu, sans une ride (j’essaye de vous plonger dans l’ambiance lexicale). Elle a évidemment les deux mains posées à terre, les fesses bien en l’air et danse de manière évocatrice. Un petit blond de cinquante kilos tout mouillé, sourire fendu jusqu’aux oreilles, est en train de danser contre les fesses de cette femme noire aux cuisses énormes : le contraste régale la foule et le deejay renvoie la seconde concurrente, Kowko, sans ménagement. Il coupe la musique et chuchote à l’oreille de la fille de Shooters Hill qui vient de se relever, avant de lancer le titre « Bicycle ride » de Vybz Kartel :
« And ride till di bicycle bruk off 10 . »
La fille traverse la scène en se précipitant vers Marvin et lui bondit dessus comme un félin, les jambes grandes ouvertes. Marvin, qui vient de réviser sa physique des charges, est pris de cours lorsqu’elle atterrit sur lui à pleine vitesse. Ses fines jambes ploient sous le poids en mouvement, il vacille et recule un pied incertain. À la surprise générale, il tient debout et retient la fille en l’agrippant comme il peut par les cuisses. Tous les muscles de son cou sont gonflés à bloc. Le deejay rembobine le disque bruyamment et enchaîne un titre de Mavado :
« Music a gal over gun
Tell dem nuh stop the fun
Cause if them stop the fun
Them muss prepare fi stop the gun 11 . »
La foule en délire hurle et frappe sur les tôles, les enfants sautent dans tous les coins en mimant des tirs de mitraillettes. Tout le monde est d’accord : Marvin est un vrai Nègre .
le vieux bus public et le coaster
La musique, comme le système de transport, peut résumer une époque. Les coasters sont aujourd’hui prisés parce qu’ils sont bien plus vifs et bien plus rapides que les grands bus publics de l’époque socialiste, dont quelques épaves hantent toujours les rues de Kingston pour ramasser ceux qui ne peuvent payer qu’en piécettes. C’est à ce genre de détails pragmatiques que les petites gens jugent des systèmes, en fin de compte. L’idéologie c’est pour les intellectuels. Les coasters ont un propriétaire qui habite dans les beaux quartiers et demande un prix fixe, par jour, pour en déléguer l’utilisation à un chauffeur de son choix. Pour ce dernier, les choses sont finalement simples : il doit bourlinguer toute la journée pour faire le maximum d’argent et espérer au moins rembourser les frais de location du véhicule, payer l’essence et éventuellement les « morsures » de la police. Ce n’est qu’alors, une fois tous les frais amortis, à partir de dix-huit heures ou dix-neuf heures, qu’il pourra commencer à faire son salaire et celui de son associé, qui gère l’intérieur du minibus. D’où l’agitation frénétique des chauffeurs, la course permanente entre les équipages à celui qui arrivera en premier aux arrêts de bus pour faire monter des passagers (les coasters se doublent dans les situations les plus périlleuses pour pouvoir arriver en premier à l’arrêt suivant), le souci de remplir au maximum et de s’arrêter le moins possible, quitte à doubler un confrère inattentif à l’arrêt final ou bien lui faire une queue de poisson dans un virage… Jolly Joseph , le bus socialiste, lent et mal adapté (mais égalitaire), dont les chauffeurs sont des fonctionnaires au salaire miséreux, contre le coaster capitaliste, dont le fonctionnement est à l’image du néolibéralisme qui s’impose partout après les sixties . La loi de la jungle urbaine.
Mais les coasters ont aussi leurs avantages (c’est pour ça qu’ils sont si populaires). Contrairement au Jolly Joseph , ils sont bien entretenus, climatisés, très propres et ont de larges baies vitrées. Les chauffeurs, on l’a dit, n’ont pas froid aux yeux : ils se faufilent bien dans les embouteillages et vous font gagner un temps précieux. Les belles voitures des classes moyennes s’écartent sur leur chemin de peur de se faire froisser une aile. Le conducteur (« driver ») gère la route (les nids de poule assassins, les dépassements périlleux, la course pour arriver premier à l’arrêt suivant) et les stops sur le bas-côté aux arrêts plus ou moins sauvages. Il peut s’agir d’un vieil arrêt du Jolly Joseph , dont l’abri a résisté par miracle aux aléas du temps et aux chauffards, et qui, s’il est sale et décrépit, peut encore protéger un peu du soleil et de la pluie. Cela peut aussi bien être un petit abri maçonné ou construit en bois de récupération par les habitants du quartier, avec deux vieilles feuilles de tôles récupérées ça et là. Ceux-là sont souvent bien endommagés sous leur air stoïque, et il n’est pas rare qu’ils se fassent amputer du toit et d’un pilier de bois pendant une nuit sans lune. Mais le plus souvent, l’arrêt se trouve au niveau d’un simple poteau électrique derrière lequel les pauvres gens s’alignent dans une ombre malingre, afin de transpirer le moins possible dans leurs vêtements de travail. Le tout dans la chaleur insupportable et les nuages de poussière levés par le trafic.
Le jeune qui se tient à l’entrée du coaster, avec une liasse de billets à la main, est invariablement appelé ductor (contraction de conductor ). Il en est ainsi à la Jamaïque : on vous appellera familièrement par votre fonction si vous n’avez pas le malheur d’avoir un trait physique trop prononcé qui ferait un petit nom trop tentant : Big head , Avnonek , Belly (ou Biggs ), Goat head , ou Miss Tiny – littéralement « Mademoiselle la mince », qui s’applique évidemment à une femme énorme et si possible scandaleuse; tout comme un petit homme efflanqué et un peu délicat devra endurer un petit nom du type Tiger . Un petit homme costaud s’appelle Tukooh-Tukooh et une femme à partir de la quarantaine sera Auntie ou Mummie . Ductor , pour revenir à lui, collecte l’argent pour la course en fonction de la distance parcourue. À lui la tâche fastidieuse de mémoriser où est monté chaque passager, et celle plus ingrate encore de rappeler à cet homme surnommé Faya (pour une bonne raison, croyez-moi), ou bien à Miss Tiny la scandaleuse , que cela fera deux cents dollars pour cette course, et non pas simplement cent. Le ductor gère également les différents problèmes qui peuvent survenir avec les passagers. Comme cet homme assis tout au fond, avec une petite fille extrêmement mignonne sur les genoux (des nœuds avec des petites boules roses retiennent ses nattes), et qui contre toute attente dans une telle situation (la petite fille en uniforme d’école!), non seulement refuse catégoriquement de payer sa course, mais en prime insulte grassement le ductor . Après les « classiques » du répertoire, le récalcitrant a infligé au ductor l’affront d’un petit nom à rallonge qui finit par « bruk-pocket » (pauvre) – « fenkeh-fenkeh » (faible) – « gravaliscious » (avare) – « fried fish iay » (œil de poisson frit). Comme le malheureux a les globes oculaires un peu proéminents et le regard jaunâtre, deux ou trois femmes se sont esclaffées. La partie a basculé et c’est maintenant la moitié des passagers qui invective le pauvre collecteur en le traitant de petite chatte effarouchée, d’arrogant et de cupide. Le ductor endure la tempête en fixant la route droit devant tout en rongeant sa joue. Entre le nombre de personnes entassées à l’intérieur, ces histoires quotidiennes, les insultes, et la folie meurtrière des conducteurs de ces bolides, les Jamaïcains ont donné toutes sortes de petits noms à leurs transports quotidiens : « boîtes de sardines », « bus du passage du milieu », « bus de shottas 12 »…
Un autre acteur incontournable est le loader . Chaque bus en a un attitré, dans chaque grande ville traversée. À la base, son rôle est d’informer les gens de la destination du minibus. Car des coasters partent à n’importe quel moment (il n’y a pas d’horaires) et dans toutes les directions. Mais les Jamaïcains aiment faire du zèle et dans un tel contexte économique, le rôle du loader devient évidemment bien plus stratégique : il s’agit de remplir au plus vite, et bien sûr au détriment des loaders des autres minibus. Car on l’aura compris, tout chauffeur digne de ce nom souhaite ardemment redémarrer en premier, et ainsi ramasser les gens qui attendent déjà plus loin sur le bord de la route avant le passage d’un concurrent. Le loader crie la destination de son bus et guette le regard des passants. Il décèle de signaux faibles dans la longueur du pas, la nonchalance des épaules, l’angle du regard par rapport au trottoir, la qualité du vêtement… Il doit repérer avant tout le monde la destination de cette jeune femme dont la silhouette fine se dessine au loin. Cet uniforme en gros tissu synthétique trahit les intentions. Il signifie qu’elle va probablement au travail à Kingston; deux loaders concurrents l’ont détectée alors qu’elle aborde tranquillement la rue du marché. Ils se précipitent comme des morts de faim, en bousculant tout le monde et en criant à la jeune femme que leur bus est prêt à partir. Le premier arrivé l’attrape par la main (elle retire sa main vivement et l’insulte), puis la complimente (« come nuh baby, you look sweet »). Il bat l’air de ses bras, tel Moïse étendant sa main sur la mer Rouge et lui ouvre un passage dans la foule jusqu’à son coaster attitré. Le tout en repoussant les ardeurs du loader concurrent, qui annonce, lui, un bus bien mieux rempli, mieux climatisé et prêt à partir « just now ». Les deux bus sont évidemment encore à moitié vides, englués dans le mauvais bitume à moitié fondu, et pas du tout prêts à décoller. Sans quoi ils seraient déjà sur la route en train d’accélérer et de freiner en klaxonnant devant l’arrêt, afin de faire accourir un ou deux derniers passagers pressés. Lorsque le chauffeur estime qu’il ne peut plus attendre, de peur qu’un concurrent lui passe sous le nez, il démarre plein gaz tandis que le loader agrippe encore nerveusement le ductor afin d’être payé pour son travail. Le minibus redémarre en trombe, dans un nuage de diesel mal raffiné et sous les promesses de châtiment divin du loader mal payé qui va maintenant devoir attendre l’arrivée d’un autre bus à remplir.
Le chauffeur est le plus âgé et le mieux habillé de l’équipe. Il effectuera une manœuvre complexe pour bloquer toute la circulation (dans les deux sens) afin de faire descendre un groupe de jeunes écoliers en uniformes ou pour faire monter à bord une vieille dame; mais de manière générale les hommes doivent prouver leur virilité en grimpant et en sautant en marche, alors que le bus ne marque qu’un léger ralentissement pour eux. Un jeune homme qui attend l’arrêt total du minibus pour monter à bord se risque à une calotte humiliante derrière la tête (pour les plus jeunes), ou à devoir chercher un fauteuil en se faisant traiter de vieille bonne femme au beau milieu d’une foule hilare. La descente est plus spectaculaire, puisqu’il faut alors sauter en marche réduite, souvent pas si réduite que cela, et courir le long du fossé en esquivant les trous et les rebuts pour retrouver son équilibre. Le tout la tête haute et l’air de rien, en récupérant dès que possible cette nonchalance de l’épaule. Les passagers guettent d’un œil distrait le moindre raté pour rigoler un bon coup.
deux côtes
Maintenant que nous sommes plus familiers avec notre équipage, nous pouvons reprendre la route. Après avoir traversé à pied au niveau du vieux pont cassé du Rio Grande, avec de l’eau jusqu’aux genoux, nous avons marché un peu avant de retrouver un coaster de l’autre côté. Jet Set , le petit nom du minibus, est peint en grosses lettres sur l’avant du véhicule sans âge. Nous laissons derrière nous quelques villages étriqués le long de la route, et finalement Moore Town, la minuscule capitale des Noirs marrons de Portland. Dans la montée, l’asphalte ne surnage désormais plus que sous forme d’îlots noyés dans la pierraille. Ce coaster beaucoup plus rustique que le précédent tousse en enchaînant les virages à fond de première, tandis que la radio crache un vieux titre de Capleton – un représentant de la nouvelle vague rasta des années 1990. Le ductor , en jean extra skin moulant et t-shirt noir, les pieds sur la marche et la tête à l’extérieur, danse un bras en l’air, l’autre bien accroché à la barre au-dessus de la porte pour ne pas tomber. Son couteau rachet et son petit téléphone portable Nokia dépassent de la poche arrière. Le caleçon gris, évidemment, dépasse de quinze bons centimètres au-dessus de la ceinture, pour laisser apparaître l’impression de deux mains :
« Tell them it’s a raggy road
road is so ruff
raggy road
the road is so tuff
Well, I have been troddin’ this road for the longest while […]
and never yet try pop off all another man coil […]
Troddin’ this road for the longest while
And still me lamp never run outa oil […]
Nuff a dem nah want put dem shoulder to the wheel
So dem go rape, dem go rob
And dem go kill and steal
All a try eat all a another man meal
Unu deaf, Unu dumb, Unu blind fi go feel 13 … »
On se gardera de juger ces ductors trop hâtivement à cause de leur apparence ou de leurs manières un peu « ghetto », comme on dit ici. C’est vrai qu’ils ont les cheveux nattés de manière excentrique. Qu’ils parlent fort, dans un patwa qui a le parfum des quartiers pauvres, et qu’ils ne peuvent pas finir une phrase sans placer un « bumboklaat 14 » sonore. Mais ces jeunes se battent pour obtenir et conserver ce petit boulot dans le coaster, plutôt que de traîner dans la rue avec les gars du gang. J’ai vu de mes yeux un ductor pousser dehors un concurrent qui tentait de prendre sa place par la force. Malchance (« crosses »), le minibus est resté bloqué à un feu rouge cent ou deux cents mètres plus bas. L’autre jeune est remonté à bord après s’être relevé et avoir couru pour rattraper le minibus. Front brillant, le regard noir, il est venu coller sa tête tout contre le nez du ductor . Après l’avoir jaugé une seconde, il a alors commencé à l’insulter d’une voix grave, tout en restant aussi calme que les minutes qui précèdent l’ouragan. Les veines de son visage et de son cou zébraient déjà sa peau brillante, ce qui n’annonce jamais rien de bon. Le sang montait. Les passagers du bus se sont littéralement jetés par les fenêtres et ont déguerpi. Le journal du jour a toujours une anecdote macabre sur ce qui s’est passé en plein jour dans ce genre de quartiers maudits. Et si tout le monde aime être au courant, personne ne veut avoir vu de ses yeux.
Le regard loin dans la vallée verdoyante du Rio Grande et la tête dans nos souvenirs, nous avons continué à grimper dans la douleur jusqu’au bout de la route sinueuse, loin après Moore Town, puis à pied jusqu’au bout du sentier, en direction de la crête qui fait la limite entre le canton de Portland et celui de Saint-Thomas. L’un des sommets des montagnes Bleues. Comme on peut voir d’ici la côte de tous les côtés (sauf évidemment à l’ouest, car l’île est très allongée), c’est là que grimpaient les guetteurs des camps de Marrons de la grande reine Nanny, dont la figure est peinte sur toutes les écoles du pays. Ils pouvaient observer de ce point de vue les mouvements de troupes venus de Saint-Thomas et de Kingston. Les soldats de la milice mettraient encore une journée entière à cheval pour contourner les montagnes Bleues et remonter attaquer les camps d’esclaves fugitifs de la vallée. Un souffle puissant dans le cône de lambi, et toute la vallée était déjà au courant de l’attaque à venir. Les Britanniques ne comprenaient pas comment ils tombaient systématiquement sur des camps vides et des embuscades, alors qu’eux-mêmes ne connaissaient pas encore le télégraphe (les messages étaient encore envoyés à cheval) 15 . Ils appelaient cela sorcellerie et alimentaient ainsi une mythologie selon laquelle la reine des Marrons était même capable d’avaler les balles et de les recracher sur les tireurs ennemis (par les fesses évidemment).
Depuis ces hauteurs, prenons un peu de temps pour observer le paysage somptueux. Toute île caribéenne, on le voit très bien d’ici, a fondamentalement deux côtes : la côte au vent , celle vers laquelle on se tourne instinctivement une fois arrivé au sommet, en ouvrant les bras pour faire face aux alizés en se gonflant comme une voile, et la côte sous le vent , dans notre dos. Chacune de ces côtes est intimement liée à un horizon .
L’ horizon atlantique est celui sur lequel le soleil se lève, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il annonce des lendemains meilleurs. Il ouvre l’île sur le vaste monde, et en particulier sur l’Afrique et sur l’Europe. Les courants et les vents circulaires de l’Atlantique Nord sont dirigés vers les Antilles, soufflant avec eux des souvenirs enfouis : barques nilotiques en papyrus, esquifs de pêcheurs emportés du golfe de Guinée, et même une grande flotte impériale venue de l’empire du Mali – tout cela bien des années avant Christophe Colomb 16 . Et bien sûr des caravelles européennes pleines de soldats aux gencives rongées par le scorbut, de sombres navires négriers, et de joyeuses flottes de flibustiers détroussant les navires de commerce au son des chants d’esclaves libérés. On s’est longtemps demandé pourquoi les pirates n’étaient jamais atteints de cette terrible affection qui déchaussait les dents avant de tuer par des hémorragies incontrôlables. On sait aujourd’hui que le scorbut est causé par une carence en vitamine C. Une maladie qui ravageait les équipages de soldats et de la marine marchande coloniale, à bord desquels on n’embarquait pour toute provision que des biscuits secs et de la salaison. C’est que les parias des mers ne s’arrêtaient pas seulement dans les îles pour faire le plein d’eau et piller villes et plantations. Ils ne remontaient jamais à bord sans remporter un tonneau plein de petits citrons verts, ces limes acides venues d’Inde et essaimées là par l’horizon atlantique. Car ces petits agrumes sont indispensables pour confectionner le fameux punch à base de rhum et de sucre roux sans lequel il était impossible de faire travailler ces têtes brûlées, grands mélomanes des mers. Jamais un navire ne s’attaquait sans boisson et sans la musique de leur orchestre de bord 17 . C’est sur ces ponts aussi qu’est née l’inspiration du blues, du calypso, du jazz, du son, du reggae…
La Caraïbe, on l’oublie trop souvent, n’est pas seulement la fille d’un planteur et d’une esclave. C’est aussi le lieu de rencontre explosif entre les flibustiers et les Marrons – ces électrons libres de la grande folie du capitalisme européen – ainsi que les Amérindiens. Tout tourne, il est vrai, autour du noyau de la Plantation, cette « matrice du monde » caribéen 18 , de son acceptation ou de son rejet en tous les cas. Une plantation qui est d’ailleurs bien souvent de l’horizon atlantique, car c’est aussi celui par lequel les nuages gorgés d’humidité se déchirent avec fracas, tirés là par les vents dans un grand bruit de rideau métallique. Emmené par le Dieu Huracan 19 de la mythologie Maya 20 , ce souffle régulier porte l’eau qui nourrit la terre volcanique et fait fléchir la canne à sucre. L’horizon atlantique est aussi un vaste cimetière marin face auquel se recueillent, tête baissée, les imposantes statues blanches du Diamant, au mémorial de l’Anse Cafard 21 . Ce champ funèbre s’ouvre, partout dans les îles, sur ces pentes plantées en rangs serrés de la canne pour laquelle on a déporté ces malheureux.
L’horizon atlantique, enfin, est dans les Grandes Antilles celui qui regarde les États-Unis, ce « formidable voisin » comme l’appelle déjà José Martí 22 , d’un œil mi-séduit, mi-inquiet. La Havane, Cap-Haïtien, Nassau et San Juan sont autant de grands ports tournés vers la Floride – tandis que ceux des autres îles sont résolument tournés vers l’ horizon intérieur .
De l’autre côté de la montagne, sous le vent, s’ouvre en effet l’horizon plus sec de la Caraïbe. C’est un horizon d’abord rocailleux, broussailleux, que dévalent des versants à pic, comme un éboulement de pierres sèches entre les troncs nus et pelés des gommiers rouges et des cactus. C’est l’ horizon intérieur. Celui qui relie les îles et les Caribéens entre eux, sur une mer plus calme et plus familière. L’horizon des rameurs taïnos et kalinagos. Embarqués sur leurs kanawas, depuis les grandes étendues vertes de l’Orénoque, ils remontaient par la côte calme en suivant la nage des iguanes pour s’établir sur ces rivages riches en crabes et en coquillages. Jusqu’à en être chassés par les Européens. On se rappellera tout de même qu’ils vécurent ici pendant des millénaires, alors que l’histoire écrite par les Européens ne débute qu’il y a quelques petites centaines d’années. Depuis la colonisation européenne, l’horizon caraïbe est aussi celui de la capitale. La grande ville est là, assise dans la boue d’un vieux marigot impaludé, dans l’estuaire d’une rivière claire où les bonnes entourées de leur marmaille lavaient le linge, avant que la première pluie ne répande une boue pâteuse partout dans les rues bourgeoises et dans les commerces du rez-de-chaussée. C’est l’horizon du port et des géants des mers à la coque rouillée, qui apportent aujourd’hui tout et ne prennent pour ainsi dire plus rien.
Le « colonialisme » tant décrié (et si peu combattu) se fout désormais des bananes et de la canne de l’horizon atlantique qui ne rapportent rien. Le colonialisme moderne, si l’on veut toujours l’appeler comme cela, se contente de décharger dans le port de l’horizon caraïbe les produits de ses firmes : babioles dorées, toiles de mauvaise qualité, verroteries hors de prix pour bijouteries sales; machines à rêve en toc. Il extrait en échange le fruit de notre labeur, qui repart un peu mystérieusement sous une forme numérique qui file entre les doigts comme du sable fin, par la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) démesurée qui sert au remboursement des intérêts d’une dette à laquelle nous ne comprenons rien. « Sur chaque dollar produit par un travailleur jamaïcain ou barbadien, plus de soixante centimes repartent ainsi en remboursement de la dette 23 ». Et nous nous retrouvons tous à nous agiter comme les coasters, pour venir payer cette dette qui n’a servi qu’à construire les ruines à travers lesquelles nous errons, entre deux centres touristiques pimpants. À Port-au-Prince, même les arbustes du petit parc situé sur le Champ-de-Mars sont couverts de poussière. Ils ressemblent à des plantes en plastique oubliées sur un vieux chantier de démolition, au pied du palais présidentiel effondré. Les feux de circulation ne marchent pas, car l’État haïtien n’a jamais honoré son contrat auprès de la société qui les a installés 24 . Les plaques d’égout ont disparu depuis tellement longtemps que la majeure partie de la population n’a jamais connu la chaussée autrement. La route est complètement défoncée, faut-il le préciser. Le camion est le plus dangereux, il a donc priorité sur le tap-tap, qui a priorité sur les bus plus petits et sur les petits quatre-quatre qui se faufilent tout de même nerveusement, de peur de s’échouer dans une foule de mendiants. Les motos-taxis traversent les intersections en klaxonnant et en priant le loa des carrefours. Nos richesses s’évaporent aujourd’hui, siphonnées à travers des câbles internet, et nous nous retrouvons à patauger dans la boue sèche de Martissant avec la peur des Ti-Machette , des Ti-Bois et autres gangs d’adolescents kidnappeurs, sans bien comprendre ce qui nous est arrivé.
L’horizon caraïbe est aussi celui des voiles blanches, des Club Med et autres Sandals , celui du tourisme nautique, des barques misérables dans lesquelles on jette le poisson sous les feuilles de bananiers, aussi, entre les plongeurs à bouteilles et les jet-skis qui filent vers des horizons arrosés. L’horizon caraïbe est plus calme et plus prévisible. Mais qui ne sait pas qu’il faut se méfier de l’eau qui dort? De temps à autre, sans prévenir, il emporte les pêcheurs de vivaneaux en panne de moteur vers le large (on les repêchera au Mexique ou en Colombie, pour les plus chanceux). Ou bien il donne naissance à un cyclone exceptionnel, qui reviendra à contre-courant détruire les villages de pêcheurs construits à ras de l’eau à Soufrière, aux Cayes ou à Bull Bay. Car on habite la côte caraïbe comme les abords d’un lac, pour profiter du coucher du soleil depuis un vieux hamac pendu sous la tôle.
Il en est de même des options politiques. Et au vingtième siècle, la Caraïbe aura connu deux grands horizons : l’horizon atlantique, girouette docilement orientée sur les modèles soufflés par le monde occidental; et un horizon caraïbe, luttant avec les caprices du vent derrière la montagne, comme une yole en équilibre précaire, tirant des bords pour passer sur la dangereuse barrière de corail. La yole est une belle image de la société caribéenne : il s’agit à l’origine d’un petit bateau de pêche sans quille (pour pouvoir naviguer sur les cayes), dont l’équilibre est géré par le ou les matelots s’appuyant sur les bois dressés, les barres en bois qu’on dispose sur le côté sous le vent pour empêcher le bateau de basculer. Un équilibre précaire qui se gère en équipe, en s’adaptant en permanence aux caprices du vent. « Si j’étais jeune, insistait Aimé Césaire, je serais un yoleur 25 ! »
routes et traces
Tous ces tours et ces détours pour rappeler que, dans la Caraïbe, ce qui relève des sociétés humaines se pense et se conçoit plus sous forme d’images (et d’imaginaires) que sous la forme froide et occidentale qu’on appelle de manière présomptueuse les « sciences sociales ». Le coaster et le dancehall peuvent ainsi mieux résumer notre époque que l’équation croissance plus industrialisation extravertie moins chômage de masse. En pratique, les deux approches sont évidemment complémentaires, car l’image seule permet mal les rééquilibrages.
Les années 1960 et 1970 sont dans la Caraïbe les années de l’indépendance politique (c’est en tous les cas ainsi que l’histoire officielle présente cette période) et donc, en principe, les années déterminantes du choix du modèle de société à adopter : la Caraïbe créolophone/anglophone (Jamaïque, Trinidad, Grenade, etc.), qui représente la majorité des îles, devient indépendante à partir du début des années 1960; la Caraïbe hispanophone, qui englobe la majorité de la population caribéenne, s’émancipe de la domination des États-Unis en 1959 pour Cuba, tandis que les marines quittent Saint-Domingue en 1966; l’occupation militaire d’Haïti par les États-Unis s’est terminée un peu plus tôt, en 1935. Restent les cas particuliers de Porto Rico, des Antilles françaises et néerlandaises, mais la tendance générale qui se dessine est claire.
Le choix de modèle de société qui va alors s’offrir aux populations caribéennes a été réduit par l’écrivain martiniquais Édouard Glissant au dilemme entre la route et la trace .
L’un des obstacles à la compréhension de la pensée d’Édouard Glissant réside dans sa revendication bien affirmée « du droit de chacun à l’opacité 26 ». La trace est chez lui une image plus ou moins claire qui associe l’idée du souvenir, et plus généralement les éléments des cultures antérieures à la créolisation (cultures africaines, amérindiennes, etc.), à cette piste qu’on ouvre au coutelas dans les bois, ou par son seul passage à pied dans les savanes, et qu’on appelle justement chez nous une trace . La trace, cette piste, est un chemin fragile, éphémère, qui se perd très vite dans l’oubli s’il n’est pas régulièrement réemprunté (la végétation repousse, la vie reprend ses droits et la trace disparaît).
Cette trace, qui relie les cases isolées du monde rural, est surtout une alternative à la route dure et durable du colon, qui relie le port à l’usine, dans une pure fonction d’extraction 27 . Entre les cases, des traces nous relient à nos voisins et nous permettent de nous échanger nos surplus. La végétation caribéenne invite à l’échange et au partage : on ne peut pas manger un régime de bananes entier avant qu’il ait fini de mûrir, et on s’étoufferait à vouloir s’enfiler toutes les mangues de l’arbre. La trace est le lien qui permet la circulation dans ce mode de vie rural dont la dépendance est une interdépendance , bénéfique à toutes les parties.
La route, au contraire, est dès le début une veine d’extraction immédiate. La toute première route relie le port, les usines, l’administration, les beaux quartiers. Elle est la cicatrice d’une dépendance à un système économique hiérarchisé et inégalitaire. Elle représente également un engagement sur le long terme. Comparée à la trace, la route permet certes de foncer. Mais en vérité la route ne permet pas seulement la vitesse, elle l’impose . La route nous impose d’aller vite, car elle implique de rembourser l’endettement collectif (une autoroute coûte cinq millions d’euros au kilomètre), d’abord, par le biais des impôts et des taxes sur le travail, sur nos richesses et sur les produits que nous consommons. Nous devons inévitablement travailler plus pour la rembourser, d’une manière ou d’une autre. La route nous impose également d’aller vite pour rembourser notre endettement personnel, l’achat de l’automobile. Alors que la trace s’ouvre par notre simple passage, la route nous impose toujours plus de passages, toujours plus d’activité, dans une course sans fin qui se joue aussi contre notre environnement. La route nous place enfin, et finalement, sous la dépendance de celui qui l’a financée, selon le vieil adage « la main qui reçoit est sous la main qui donne ».
Deux choix de société s’ouvrent à nous : soit on fait le beau sur la route dans sa voiture tout équipée, achetée à crédit, qui enchaîne au salariat (allez faire un tour dans les stations-service caribéennes à la nuit tombée); soit on erre au bord, en lambeaux, à la recherche de vieilles traces qui mènent vers une autre vie. Car le grand problème de la route caribéenne est son exclusivité, son caractère étouffant : elle est souvent conçue sans trottoir et laisse sur le bord ceux qui ne vont pas assez vite. Ceux-là doivent marcher en se serrant, en faisant attention aux bolides lancés à toute allure qui freinent à peine pour les éviter. Autour de Port-au-Prince, les damnés utilisent ce genre de stratagèmes pour voler les riches : ils s’allongent sur le bord de la route pour simuler un accident, en espérant faire ralentir un imprudent. À Kingston, dans les ghettos les plus malfamés, le premier réflexe des habitants est de barrer la route par des troncs d’arbres ou des carcasses de voiture, pour ralentir le flux et avoir le temps de voir venir, se mettre au même niveau, au même rythme. Il y a là un monde à deux vitesses qui ne laisse pas de choix. D’autant que les problèmes ne se posent évidemment pas en ces termes : la seule question qui se pose après 1945 est celle du « développement », tel que défini aux États-Unis – et rendu obligatoire par eux. Qui refuserait de se « développer 28 »? Qui refuserait une route « offerte » par un gouvernement étranger pour nous aider à nous développer?
Évidemment, on peut rétorquer que Glissant est un homme de la terre et de dichotomie. Il est né à Bezaudin, d’un père géreur d’habitation, et même s’il rejette l’idée de filiation, c’est bien un homme des mornes, les montagnes des îles caribéennes, lieu par excellence des traces. Pas un fils de pêcheur, comme Jean Barfleur, de Port-Louis, en Guadeloupe, qui conçoit plus évidemment une pensée de l’archipel 29 . Or la trace des mornes (un monde replié sur lui-même, il faut le signaler) rejoint la route, qui s’ouvre elle-même sur la mer, une surface de canaux, de chenaux et de voies impensées par cette opposition. Deux approches complémentaires.
La trace reprend souvent des chemins ancestraux, elle a une autre destination et une autre finalité que la route. Elle est le chemin d’une autre vie (la « vie des mornes » telle qu’elle est si bien comptée dans l’œuvre de Patrick Chamoiseau 30 ), et d’une autre façon de concevoir la vie. La trace appartient au même imaginaire que le jardin créole et sa pharmacopée traditionnelle. La route c’est l’hôpital, froidement efficace, mais c’est aussi le camion qui livre les pesticides assassins. La trace est clairement la métaphore d’une autre voie. À l’image de celle qu’ont choisie les dreads de la Dominique, descendant des Noirs marrons, qui « rejetaient tout ce qu’ils associaient à la colonisation et au Blanc, y compris sa médecine, sa nourriture importée et ses vêtements auxquels ils renonçaient tout simplement. Ils marchaient […] sur le bas-côté de la route – sur le bas-côté et non pas sur la route parce que l’asphalte était pour eux un outil de l’oppression coloniale 31 ». « Mes pieds, chante Bob Marley, sont mon seul moyen de transport 32 . »
L’œuvre d’Édouard Glissant nous mène progressivement de la simple réflexion sur la trace, que l’on retrouve ici et là dans ses premiers romans, vers une véritable « pensée de la trace ». Une pensée qui s’inscrit dans ses stratégies réflexives du « détour », de l’« opacité », du « tremblement » et dans les dialectiques de la fragilité et de la résistance, du passé et du présent, de la fugacité et de la durée 33 . « La pensée de la trace me paraît être une dimension nouvelle de ce qu’il faut opposer dans la situation actuelle du monde à ce que j’appelle les pensées de système ou les systèmes de pensée. Les pensées de système ou les systèmes de pensée furent prodigieusement mortels. La pensée de la trace est celle qui s’oppose aujourd’hui le plus valablement à la fausse universalité des pensées de système 34 . »
En ce qui concerne les systèmes de pensée, les deux horizons politiques caribéens du XX e siècle seront celui de la route (le modèle de Puerto Rico , littéralement le « port riche » dans la langue des colons espagnols) et celui dont on a pu penser qu’il relevait de la trace (le modèle de Cuba , un toponyme qui dérive vraisemblablement des langues taïnos, et qui signifierait la terre fertile). Mais certaines traces peuvent avec le temps se rigidifier en routes bien délimitées, à l’image de ces larges autoroutes construites par le régime cubain dès la victoire de la révolution. L’espoir (l’utopie?) poétique né de la trace dans la Sierra Maestra, s’effaçant progressivement devant le pragmatisme politique de La Havane.
« Commandant en chef! quelle heure est-il
dans le désert de la révolution 35 ? »
Et c’est là à la fois toute la poétique et toute la géopolitique du mai 1968 caribéen, la géopoétique plus globale de cette période, si l’on voulait reprendre le bon mot du chanteur Claude M’Barali 36 : quelle route choisir à ce moment crucial d’effondrement de la colonisation européenne et d’affirmation parallèle d’un impérialisme nord-américain? Choisir une route ancienne ou une route nouvelle? L’indépendance ou une nouvelle dépendance? Une route ou une trace? Voici le dilemme silencieux qui se pose derrière le bruit de fond du mai 1968 généralisé (et mondialisé) : l’émancipation de la jeunesse et des femmes, les revendications des Noirs face à la domination blanche, les grèves des syndicats de travailleurs, les manipulations du patronat, des oligarchies locales et des puissances impériales…
les sixties
Un mot tout d’abord sur cette idée d’un « mai 1968 caribéen ». On regrette dans la Caraïbe – souvent à juste titre – que les lieux, les mots, les concepts et les événements soient toujours déterminés et perçus par rapport à l’Europe : les fruits caribéens seront (trop) souvent des « prunes » de Cythère, des « pommes » d’eau, des « amandes » ou encore des « raisins » bord de mer. La goyave rose, c’est bien connu, a un goût de fraise (pas l’inverse), et rien ne vous empêche d’en manger une en remontant le boulevard Général de Gaulle de Fort-de-France ou de Santo-Domingo. La configuration des îles fait penser à une « Méditerranée » américaine (un collègue jamaïcain me faisait remarquer récemment qu’aucun géographe n’a encore pensé à décrire la Méditerranée comme une caraïbe européenne). Et une île endettée sera immédiatement rebaptisée la « Grèce de la Caraïbe », quand bien même la « crise de la dette » (le racket de la dette si l’on voulait parler plus techniquement) a frappé l’Amérique du Sud et la Caraïbe bien avant l’Europe. Les saisons caribéennes sont aujourd’hui complètement déconnectées de l’astronomie (les saisons sont en principe calquées sur les solstices) pour pouvoir mieux correspondre au fonctionnement pratique et religieux des colons européens : la saison des pluies (l’été astronomique) s’appelle l’« hivernage », selon la terminologie maritime, car c’est à cette période que les bateaux des colons devaient rester au port à cause du gros temps et du risque d’ouragans. La saison sèche sera le « carême », puisqu’elle tombe pendant le jeûne des Européens, de tradition chrétienne. À moins que la marche sous le soleil implacable du mois de février ait rappelé à certains le jeûne de quarante jours de Jésus dans le désert. La pénitence des quelques semaines extrêmement chaudes et sèches du mois de septembre (qui entrecoupe la saison des pluies) est d’ailleurs parfois appelée « petit carême ». Et comme le serpent aime se mordre la queue, les militants antillais (très souvent issus de l’Éducation nationale française) s’agitent pour qu’on arrête de leur parler d’« été » (un concept qui serait « colonial ») à la place du bon vieil « hivernage », qui serait, lui, caribéen…
Bref, on parle souvent et à juste titre d’une vision ethnocentrique de la Caraïbe, avec pour nombril l’Europe. Je suis le premier à soutenir ces critiques, quand elles sont justifiées, et je n’emploie ici l’idée d’un « mai 1968 caribéen » que pour paraître familier à un lecteur français, voire francophone, à qui cet ouvrage s’adresse et pour qui « mai 1968 » est une référence historique familière. Plus même, pour l’inciter à s’intéresser aux événements qui ont agité la Caraïbe à cette époque et qui, au-delà de leur intérêt en eux-mêmes, pourraient éclairer la compréhension de son propre « mai 1968 » – ce qui fait tout l’intérêt des études comparatives. Loin de moi l’idée que tous ces événements qui ont agité la Caraïbe à cette époque aient pu être inspirés par les événements français de mai 1968. Nous verrons d’ailleurs que c’est plutôt le contraire qui s’est produit, le mai 1968 français s’inspirant par exemple largement de la Révolution cubaine.
Que se passe-t-il donc durant ces fameuses sixties ? Nous sommes au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La génération du baby-boom a grandi dans la reconstruction (les « Trente Glorieuses »), une période de plein emploi durant laquelle les conditions de vie des travailleurs se sont globalement améliorées. Mais la vie sociale est une lutte entre le capital (ceux qui possèdent l’argent) et le travail (ceux qui n’ont que leurs bras) qui est réglée comme une horloge manuelle : les rentiers étendent sournoisement l’ampleur de leurs rapines, aussi lentement que l’aiguille qui indique les heures, si bien qu’on n’a pas la sensation qu’elle avance. Jusqu’à ce qu’un ras-le-bol général sonne l’heure de remonter la pendule par une bonne explosion sociale. Et c’est justement ce qui arrive en mai 1968 – l’épicentre pour la France de cette grande secousse sociale des sixties (et qui déborde largement sur les années 1970). La révolte touche tous les pans des sociétés, surtout occidentales à ce que l’on en connaît généralement, et s’attaque à toutes les figures de l’autorité traditionnelle : révolte contre le père tout-puissant (féminisme), révolte contre le patron (syndicalisme), révolte contre le professeur (révoltes estudiantines), révolte même contre la conception de Dieu (explosion de la société traditionnelle, « libération » sexuelle, etc.), et contre la Nation (anticolonialisme européen et donc antiracisme, anti-impérialisme étasunien) 37 …
Au milieu de cette agitation, il y a le visage angélique de Ernesto « Che » Guevara l’Argentin, héros adulé de la grande révolution cubaine (1959) qui a fait tomber toutes ces figures d’autorité, à commencer par la plus puissante : celle de l’impérialisme étasunien. À la veille des années 1960, le message des jeunes trentenaires cubains qui ont repris leur pays des mains de la vieille oligarchie corrompue semble limpide : toutes les utopies sont possibles pour la nouvelle génération.
Je suis simplement ici parce que je pense que la seule manière de libérer l’Amérique des dictateurs est de les renverser – de contribuer d’une façon ou d’une autre à leur chute, et plus expéditif ce sera, mieux cela vaudra 38 .
Le foco cubain embrase en réalité toute l’Amérique, et bien au-delà. Un vent de renouveau souffle jusque sur l’Amérique du Nord. Au Québec, le 22 juin 1960, le parti libéral prend le pouvoir avec à sa tête l’avocat Jean Lesage et son slogan « il est temps que ça change ». Que quoi change? On parle du passé comme de la « grande noirceur », une société traditionnelle rigide, rurale, chrétienne, menée par le parti conservateur Union nationale qui est arrivé au pouvoir en 1944. Pourtant les années 1940 ont vu des progrès sociaux indéniables comme le droit de vote pour les femmes, l’instruction obligatoire et la modification du régime de pensions, ainsi que la nationalisation d’une première compagnie électrique. Mais les ouvriers se révoltent contre les conditions de travail dans les entreprises étrangères qui s’implantent localement. De grandes grèves éclatent en 1949, 1952 et 1957. Le premier ministre Duplessis lutte contre ce « communisme » avec des lois rétrogrades et en envoyant la police provinciale. L’exode rural prive ces conservateurs de leur base électorale, crée une classe moyenne urbaine et de nouvelles revendications. Le gouvernement de Jean Lesage (1960-1966) a les faveurs de ce nouveau Québec, et il lance, avec la Révolution tranquille, les sixties en créant un réseau d’hôpitaux publics, les ministères des Affaires culturelles et des Affaires fédérales-provinciales. « Tout est scruté, tout fait l’objet de discussions. Une nouvelle ère de débat commence. Le gouvernement s’attaque au favoritisme politique et modifie la carte électorale […] et limite les dépenses électorales. » Tout cela dans un élan de réformisme qui n’oublie pas de privilégier ses propres intérêts : en baissant l’âge du droit de vote à dix-huit ans, les libéraux s’assurent une part captive de l’électorat (les jeunes ne votent pas pour les partis conservateurs…). Comme en France, le système éducatif québécois est soumis à rude épreuve avec l’arrivée à l’université de la génération du baby-boom . « La population du Québec devient de plus en plus prospère et sensible à des questions d’identité nationale et collective 39 . » En 1964, le Code du travail est révisé, modifiant le statut légal de la femme mariée (qui jusque-là était l’équivalent d’une personne mineure) et créant le régime de retraite. Les compagnies d’électricité sont de nouveau nationalisées et le courant désormais distribué à un tarif unique.
La « Révolution tranquille » attire au Québec de nombreux étudiants caribéens issus de familles progressistes, lesquels se trouvent confrontés dans les universités québécoises à la face cachée de cette société canadienne libérale. « Au printemps 1968, six étudiants antillais de l’Université Sir George Williams (aujourd’hui une composante de l’Université Concordia) accusent le professeur de biologie Perry Anderson de discrimination raciale dans ses évaluations 40 . » L’administration de l’université reste ferme et la situation dégénère. Poussés par le culot dont ils ont hérité des révolutionnaires cubains, ces étudiants caribéens déclenchent un grand mouvement de grève qui dégénère lorsque l’escouade antiémeute est envoyée pour les déloger. « La police antiémeute défonce les portes et, dans la confusion, un incendie éclate et des ordinateurs sont détruits. De la rue, on entend une foule clamer “Burn n---- burn!” et “Let the N---- burn”. Au terme de l’émeute, quatre-vingt-dix-sept personnes sont arrêtées 41 . » Il ne faut que quelques jours pour que ce feu révolutionnaire ne se diffuse dans toute la Caraïbe anglophone, à commencer par le campus de l’Université des Indes occidentales de Trinidad-et-Tobago, où un groupe d’étudiants empêche la visite du gouverneur général du Canada Roland Michener. Quelques jours plus tard, des milliers de manifestants défilent dans les rues de la capitale Port of Spain, en dénonçant « l’impérialisme du Canada ». Au mois d’octobre, ce sont les locaux de la Royal Bank of Canada qui sont incendiés à Kingston, à la Jamaïque, durant les plus grandes émeutes sociales du pays. La Caraïbe anglophone se soulève contre le nouvel impérialisme nord-américain (pas seulement canadien, on l’aura compris) qui s’est mis en place au moment où le colonialisme européen desserrait son étreinte.
Aux États-Unis, la jeunesse blanche du baby-boom connaît une prospérité économique qui lui permet de se focaliser sur des débats identitaires. C’est l’apogée de la culture hippie. Les sit-ins se multiplient au nom de la libéralisation des mœurs, tandis que les mouvements féministes, le mouvement pour les droits civiques et le mouvement des Chicanos dénoncent avec virulence les conditions des minorités 42 . Les manifestations contre la guerre du Vietnam prennent une telle ampleur que des chars sont postés devant la Maison-Blanche, par peur d’un coup d’État. Une nouvelle gauche radicale se développe partout en Occident derrière les figures de Mao, Staline, Trotski 43 .
L’Amérique du Sud, alors sous la coupe des dictateurs à la solde des États-Unis, compose un environnement moins favorable aux révoltes étudiantes. Au Mexique, entre trois cents et quatre cents jeunes manifestants, selon les estimations les plus conservatrices, sont abattus par la police sur la place Tlatololco, le 2 octobre 1968, tout juste dix jours avant l’ouverture des Jeux olympiques de Mexico. La répression du mai 1968 étudiant des Mexicains s’intègre dans le cadre plus large de la purge contre la gauche mexicaine, la guerria sucia (guerre sale), durant laquelle au moins mille deux cents personnes auraient été torturées et assassinées par la police. Les Jeux sont marqués par les célèbres protestations, poing levé, des athlètes afro-américains Tommie Smith et John Carlos sur le podium du deux cents mètres. Devant eux, sur la seconde marche, l’athlète australien blanc Peter Norman est passé complètement inaperçu. Il n’a pas le poing levé et semble ne pas partager la symbolique de ce moment historique. Pourtant, il arbore un petit badge discret de l’Olympic Project for Human Rights , une association antiraciste qui proposait un boycottage des Jeux olympiques tant que les droits civils des Afro-Américains ne seraient pas respectés. Cela lui vaudra d’être exclu définitivement des Jeux olympiques à son retour en Australie. Au début des années 1960, les Aborigènes d’Australie n’ont pas encore le droit de vote, ils ne sont pas recensés et leurs enfants sont systématiquement placés en foyers. Le geste de Peter Norman est considéré comme inadmissible dans son pays 44 .
L’Afrique aura aussi son mai 1968. Le Congo connaît les « Trois Glorieuses » de Brazzaville en août 1963, Dakar a sa grève étudiante de mai 1968 et Madagascar son rotaka de mai 1972 45 . Au Congo et à Madagascar, les gouvernements nouvellement indépendants s’effondrent avec le soulèvement : le premier président congolais Fulbert Youlou, qui vient de proposer que le pays soit dirigé par un parti unique, est renversé par le syndicat de l’opposition et l’armée 46 ; tout comme le premier président malgache, Philibert Tsiranana, renversé par les manifestations des paysans (1971) et surtout des étudiants (1971, 1972) 47 . Au Sénégal, le pouvoir de Léopold Senghor vacille, mais il tient tête aux étudiants. Dans le Sahara, les Touaregs se soulèvent. Ce peuple du désert de deux millions d’âmes, grands oubliés du découpage colonial, n’a hérité d’aucun territoire. Leur lieu de vie ancestral est découpé entre cinq pays. La première révolte touarègue a lieu en 1962 au Mali. Au Libéria, les esclaves affranchis américano-libériens (les « Honorables ») continuent tranquillement d’envoyer les populations indigènes au travail forcé dans les plantations de caoutchouc des grandes firmes internationales. Il faudra attendre 1980 pour qu’une révolte éclate, dégénérant dans le conflit meurtrier qui embrasera toute la région. Le reste de l’Afrique connaît durant les sixties le problème de l’adaptation forcée à la démocratie occidentale dans un contexte de fractures ethniques et de tentation du parti unique ethnique. Les « spécialistes » soixante-huitards de l’Afrique se déchirent depuis leurs bureaux parisiens sur ce problème qui ne rentre pas dans le cadre de leurs œillères marxistes (les classes sociales). Les sciences humaines se pensent alors neutres et peinent à comprendre les sociétés non occidentales – et ce, d’autant plus que la question ethnique est effectivement particulièrement complexe et relativement fluide en Afrique, et que le problème des classes sociales s’y surimpose évidemment. En Libye, l’événement des sixties est le coup d’État militaire de Mouammar Kadhafi, vingt-sept ans, qui renverse le régime autoritaire du roi Idriss le 1 er septembre 1969. Le style du gouvernement change radicalement. Kadhafi impose un socialisme islamique et anti-impérialiste : il nationalise le secteur pétrolier et met en place un régime de redistribution efficace (éducation de qualité gratuite, hôpitaux publics, droit au logement, etc.). Il fédère les différents clans qui se partagent le pays (notamment à travers son mariage), tout en boutant les bases militaires étasuniennes et britanniques hors du pays. Le salariat est aboli, tout comme les partis politiques, et les Libyens vivent de la rente pétrolière tandis que leur « Guide de la révolution » se déplace à l’étranger dans des costumes excentriques avec sa tente et ses « Amazones ». Kadhafi fait également confisquer les biens des Italiens dans le pays en « dédommagement » de la colonisation. Le régime lance un double jihad qui vise une application plus stricte des préceptes musulmans dans le pays, et un soutien actif à toutes les luttes internationales contre les États occidentaux et en premier lieu Israël. En parallèle, Kadhafi appuie le panafricanisme 48 .
La Russie et la Chine ont adopté des régimes communistes depuis la première moitié du siècle. L’URSS, qui vient de perdre Staline, s’essouffle dans la guerre froide, tandis que Mao Zedong est en perte d’influence en raison des ratés du « grand bond en avant 49 ». Les deux pays cessent toute relation entre 1965 et 1976 (rupture sino-soviétique). Le Japon investit massivement dans ses infrastructures et devient en une décennie la seconde économie du monde. Les mouvements étudiants y existeront durant cette période (l’Université de Tokyo est occupée pendant six mois par les étudiants du mouvement ZenKyoto en janvier 1969), notamment autour de problèmes identitaires de ces jeunes, contre la domination des États-Unis et la guerre du Vietnam 50 ; mais c’est surtout le mouvement environnementaliste qui agite le pays. Au début des années 1970, le Japon vient de passer le cap du « miracle économique » des sixties et il a mis sur pied un énorme réseau bureaucratique pour dédommager les victimes d’atteintes à l’environnement et étouffer les protestations 51 .
La France perd pied dans sa colonie d’Indochine (Cambodge, Laos, Vietnam) et l’impérialisme étasunien se déploie rapidement. Le gouvernement du Laos résiste durant les années 1960 en conservant un fort attachement à la France, et les Vietnamiens infligent aux États-Unis la plus grande défaite de leur histoire (1955-1975) – une défaite militaire liée à la formidable résistance du Front national de libération du Sud-Vietnam, mais également une défaite politique liée aux manifestations gigantesques contre cette guerre aux États-Unis et partout ailleurs dans le monde. Au Cambodge, les Khmers rouges communistes purgent littéralement le pays des « bourgeois » de la capitale, anticommunistes et proétasuniens, et qui ont repris en main le pays peu après l’indépendance. Entre 1965 et 1973, les États-Unis ont largué dans le plus grand secret des dizaines de milliers de tonnes de bombes sur les campagnes qui abritent ces mouvements communistes et, pour certains, soutiennent le FLN vietnamien (on dénombre près d’un million de morts durant cette période). Les Khmers rouges, et en particulier la branche extrémiste et antivietnamienne de leur faction, prennent le pouvoir en 1975. Ils envoient immédiatement les habitants de la capitale dans des camps de travail ruraux pour stopper la diffusion de l’influence occidentale dans le pays. Les paysans, dont certains ont participé aux combats de la guérilla, sont épargnés. Mais le « nouveau peuple » de la ville est soumis à tous les sévices jusqu’à la libération par les forces vietnamiennes (janvier 1979). On estime qu’entre un cinquième et un quart des Cambodgiens sont exterminés durant cette période (environ deux millions de morts, pour moitié assassinés, pour le reste morts de faim et de maladies dans les camps 52 ). Les expériences communistes russes et Khmers rouges ont un impact décisif sur la génération 68 occidentale, conduisant à un rejet et à une migration progressive de la gauche vers les partis « sociaux-démocrates », c’est-à-dire en réalité vers le néolibéralisme dit « libéral-libertaire ». Ce détournement est largement orchestré et accompagné par les officines de la CIA en Europe selon Alfred McCoy notamment 53 , « l’un des meilleurs historiens […] sur la surveillance politique internationale 54 ».
En France, les sixties sont marquées par l’enchaînement des grèves générales et des grèves sauvages de mai 1968. Les étudiants et les ouvriers sont dans la rue, dénonçant pêle-mêle la dérive du droit du travail, les universités en décrépitude, le chômage, le consumérisme, les carcans de la société traditionnelle, la guerre du Vietnam 55 . Mais nous aurons le temps de reparler du mai 1968 français.
Ce mouvement de grèves générales a commencé un an auparavant en Guadeloupe (« Mé 67 »). La Martinique emboîte le pas au début des années 1970. En Haïti, la grande révolution sociale de 1946 a été progressivement détournée de son sens initial, le candidat populaire a été chassé par les États-Unis et si les Haïtiens ont finalement obtenu leur « Black Power », ce sera à travers le sombre noirisme du dictateur Duvalier.
organisation du récit
Ce texte est construit comme un périple qui débute dans le vieux San Juan, à Porto Rico, dans les cachots de la prison de la Princesse où sont enfermés les militants nationalistes qui refusent l’américanisation. Dans un hôpital de La Havane, nous suivons ensuite de jeunes étudiants en médecine à la recherche du modèle révolutionnaire cubain, un peu plus d’un demi-siècle après la mort de « Che » Guevara. Un modèle de développement caribéen se dessine dans la seconde moitié du XX e siècle : la portoricanisation néolibérale; les Cubains, malgré tous leurs mérites (et ils sont nombreux), peinent à offrir une alternative viable, surtout en prenant en considération l’hostilité des États-Unis. Le second chapitre offre une description factuelle, basée en grande partie sur les archives des journaux d’époque, de la réaction des peuples caribéens face à cette portoricanisation qui se déroule dans les années suivant le lever des nouveaux drapeaux indépendants. Contrairement à ce qu’on pourrait penser au vu de l’époque, le « mai 1968 des Caraïbes », comme nous le comprenons ici, ne représente pas une lutte pour l’indépendance à proprement parler (contrairement à la révolte syndicale des années 1930). Plutôt un soulèvement contre les oligarchies locales qui ont saisi le pouvoir à cette occasion. Le chapitre trois s’ouvre dans un quartier populaire caribéen typique, à la recherche des résultats économiques liés à cette portoricanisation , c’est-à-dire l’application des préceptes de notre prix « Nobel d’économie », le sainte-lucien Arthur Lewis. On y découvre après quelques détours que Lewis partage ce prix avec un économiste bien conservateur de l’École de Chicago, aux États-Unis. La même école qui conseille justement le Chili de Pinochet et toutes les dictatures militaires sud-américaines. L’occasion de revisiter quelques grandes idées reçues, notamment sur le nouveau socialisme (les fameux « sociaux-démocrates ») qui se développe à partir de la Grande-Bretagne à cette époque, et sur les liens étroits qu’entretient ce courant avec le néolibéralisme, et avec cette nébuleuse qu’on nomme un peu maladroitement « l’impérialisme de la finance ». L’occasion également de revisiter l’économie caribéenne contemporaine, les grandes idéologies soixante-huitardes et quelques concepts un peu creux nés à cette époque comme le « développement » ou la « théorie du complot ». Le quatrième chapitre nous ramène au cœur de notre sujet, dans une petite case de la côte atlantique de la Dominique, au milieu des années 1970. À la recherche d’autres voies de développement… On rencontre là les dreads et on aborde la question essentielle de la propriété de la terre et du caractère exclusif, voire autoritaire, de la grande route tracée par les oligarchies locales. Le mai 1968 de la Dominique est en effet marqué par le rétablissement des coups de fouet… Le chapitre suivant délaisse pour un temps ces classes populaires pour suivre de près le parcours d’un leader politique de cette époque, le premier ministre trinidadien Eric Williams, que l’histoire officielle présente un peu rapidement comme un des grands intellectuels « radicaux » caribéens. Mais les grandes figures historiques gagnent souvent à être méconnues et cette partie se transforme rapidement en une invitation à s’interroger sur le mythe du père fondateur qu’on retrouve dans toutes ces îles, et sa gestion de la grande crise sociale marquée par les émeutes du « Black Power » (1970) est révélatrice. Le salut ne viendra pas du socialisme, l’autre grande idéologie dévoyée des années 1960. Pas de ce socialisme fabien en tous les cas. Le chapitre six est consacré à l’irruption de violence qui marqua la Jamaïque à la suite du soulèvement populaire aussi massif que stérile de 1968 (les Rodney riots ). Cela à la lumière des analyses de Frantz Fanon sur la psychologie du dominé. Les gangs des bidonvilles, qui aiment à se présenter comme des Robin des Bois des temps modernes – ce qu’ils sont en partie –, vont-ils parvenir à émanciper ces classes miséreuses? Ou bien ne sont-ils au fond que de parfaits entrepreneurs individualistes du capitalisme de l’époque libérale-libertaire? Le dernier chapitre conclut ce tour d’horizon là où tout a commencé, en Haïti, le pays où les esclaves se sont levés comme un seul homme pour mettre un terme à leur asservissement et bouter les armées de Napoléon. Tout cela pour mettre en place un noirisme moribond, dans le costume même du colon blanc. À l’image des statues de ces généraux haïtiens coiffés du bicorne qui remplissent la pièce principale du musée du Panthéon national haïtien, juste en face du Palais national en ruine. Une question de fond anime toute cette réflexion : quelles traces suivre aujourd’hui pour s’émanciper sans reproduire toutes ces erreurs du passé?


1 Jacob Miller, « Jolly Joseph ».

2 Jacob Miller, « Tired fi lick weed in a bush », le 22 avril 1978 au Heartland Reggae Concert. Traduction : Rend son chapeau au gouvernement / je suis sûr qu’il va se faire virer / quand on aura vu un rasta avec un chapeau de policier / avec un gros spliff dans la bouche…

3 Thibault Ehrengardt, « Le PNP Bandwagon : Josué contre le Pharaon », dans Jamaica, Jamaica!, Catalogue de l’exposition Jamaica Jamaica!, présentée à la Philharmonie de Paris, août 2017, Paris, La Découverte, 2017.

4 Bob Marley, « Revolution ».

5 Lire par exemple Joe Fay, « Jamaica cracks down on “daggering” after broken toddler upswing », The Register , 16 avril 2009.

6 Lire par exemple Claude Mills, « “Dutty Wine” killed Tanisha Henry. Will this death stop the spread of the dance? », Yardflex , 30 octobre 2006.

7 Shanice Watson, « Dangerous dancing can kill – Dr Ford », The Star , 14 juillet 2017.

8 Carolyn Kissoon, « Destra to pay concert-goer for bursting his bladder », Sunday Express , 4 juillet 2017.

9 Se dit d’un fruit qui a été cueilli trop vert et qui ne mûrit pas bien, ou d’une fille trop jeune qui essaye de se faire passer pour une femme.

10 Vybz Kartel, « Bicyle ride ». Traduction : Et monte-la jusqu’à ce que la bicyclette ne cède.

11 Mavado, « I am on the rock ». Traduction : La musique c’est les filles avant les flingues / Dis-leur de ne pas mettre fin à cet amusement / parce que s’ils mettent fin à ça / Ils devront se préparer à mettre fin aux flingues.

12 Littéralement : bandit. Au sujet de l’évolution du système de bus jamaïcain, lire Garfield Higgins, « The Duppies of JOS/Jolly Joseph still haunt the JUTC », Jamaica Observer, 30 août 2014.

13 Capleton, « Raggy road ». Traduction : Dis-leur que c’est une route qui n’est pas facile, la route est dure, et ça fait longtemps que je marche sur cette route sans jamais prendre l’argent d’un autre, ça fait très longtemps que je marche sur cette route, et ma lampe ne manque toujours pas d’huile, regarde-les, ils sont plein à ne pas vouloir se bouger, alors ils violent, ils volent et ils tuent, tous ils essayent de manger le repas d’un autre homme, vous êtes sourds, vous êtes fous, vous ne ressentez rien?

14 Juron jamaïcain. Littéralement : pièce de tissu pour nettoyer les fesses.

15 Phillip Sherlock et Hazel Bennett, The Story of the Jamaican People , Kingston, Ian Randle Publishers, 1998.

16 Ivan Van Sertima, They Came Before Columbus, The African Presence in Ancient America, New York, Random House, 1975.

17 Richard Sanders, If A Pirate I Must Be… The True Story of Bartholomew Roberts, King of the Caribbean , Londres, Aurum, 2007.

18 Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers , Paris, Gallimard. 1996.

19 Qui donnera le « hurricane » anglais et le « ouragan » français.

20 Hernan Horna, La conquête des Amériques vue par les Indiens du Nouveau Monde , Paris, Demi-Lune, 2001.

21 L’œuvre réalisée par l’artiste Laurent Valère est intitulée Cap 110 .

22 José Martí, « José Martí’s “Our America” », dans Aviva Chomsky et al. , The Cuba Reader, Londres, Duke University Press, p. 122-127.

23 Michael Witter, « Focus on Survival », The Jamaica Gleaner , 17 septembre 2017.

24 « À Port-au-Prince, black-out sur les feux de signalisation » , Le Nouvelliste , 17 juin 2016.

25 Je n’ai jamais retrouvé l’original de cette citation inscrite en grosses lettres à l’entrée de l’aéroport du Lamentin, à la Martinique.

26 Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers , Paris, Gallimard, 1996.

27 Édouard Glissant, Le discours antillais, Paris, Gallimard, 1997.

28 Gilbert Rist, Le développement, histoire d’une croyance occidentale , Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

29 Jean Barfleur, La crête de l’iguane , Pointe-à-Pitre, Jasor, 2014.

30 Patrick Chamoiseau, Texaco , Paris, Gallimard, 1994.

31 Stewart Bell, Bayou of Pigs, the True Story of An Audacious Plot to Turn a Tropical Island Into a Criminal Paradise , New York, Harper Collins, 2008.

32 Bob Marley, « No woman no cry ».

33 Françoise Simasotchi-Bronès, « La trace à l’œuvre dans les premiers romans d’Édouard Glissant », Littérature , 2014/2, n° 174.

34 Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, op. cit.

35 René Depestre, « L’heure de Cuba », dans 7 poèmes d’adieu à la révolution cubaine , 1992.

36 MC Solar, Géopoétique , 2017.

37 Patrick Rotman, Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu , Paris, Seuil, 2008.

38 Ernesto « Che » Guevara, Écrits sur la révolution , Anthologie , Bruxelles, Aden, 2007.

39 Idem .

40 Maude-Emmanuelle Lambert, « Affaire Sir George Williams », Historica Canada , 16 décembre 2016.

41 Idem .

42 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours , Paris/Montréal, Agone/Lux Éditeur, 2003.

43 Marianne DeKoven, The Sixties and the Emergence of the Postmodern , Duke University Press, 2004; Christopher Strain, The Long Sixties : America, 1955-1973 , Wiley, 2017.

44 Steve Georgakis, « I Will Stand With You : Finally, an Apology to Peter Norman », The Conversation , 12 octobre 2012.

45 Françoise Blum, Révolutions africaines. Congo, Sénégal, Madagascar (années 1960-1970), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014.

46 Rémy Bazenguissa-Ganga, Les voies du politique au Congo. Essai de sociologie historique, Paris, Karthala, 1997.

47 Fanny Pigeaud, Mahaleo, 40 ans d’histoire(s) de Madagascar , Paris, Laterit éditions, 2010.

48 Bernard Lugan, Histoire et géopolitique de la Libye, des origines à nos jours , Paris, L’Afrique réelle, 2015.

49 Jung Chang et Jon Halliday, Mao : The Unknown Story , Londres, Jonathan Cape, 2005.

50 Eiji Oguma, 1968 vol.1 : the Youth Revolt and its Background , Tokyo, Shinyo-sha, 2009; et 1968 vol.2 : the End of the Youth Revolts and its Legacy , Tokyo, Shinyo-sha, 2009.

51 Simon Avenell, « Japan’s Long Environmental Sixties and the Birth of a Green Leviathan », Japanese Studies , vol. 32, n o 3, 2012, p. 423-444.

52 Ben Kiernan, The Pol Pot Regime : Race, Power, and Genocide in Cambodia under the Khmer Rouge, 1975-1979 , New Haven (Connecticut), Yale University Press, 2008.

53 Alfred McCoy, The Politics of Heroin, CIA complicity in the Global Drug Trade , Chicago Review Press, 2003.

54 C’est ainsi que décrit son ancien diplômé de doctorat l’Université lors de la remise de la Wilbur Cross Medal : www.gsas.yale.edu/news/graduate-school-honors-four-alumni-wilbur-cross-medals .

55 Patrick Rotman, Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu , Entretien avec Laurence Devillairs, Paris, Seuil, 2008.
la portoricanisation
I don’t mind your hand but take it out of my pocket.
Pedro Albizu Campos
pedro albizu campos et les nationalistes portoricains
Comme toutes les vieilles villes coloniales espagnoles, le vieux San Juan est charmant, avec ses rues pavées, ses arches colorées et ses balcons en bois. À la différence des Anglais et des Français, les colons espagnols s’installaient en nombre et construisaient dans ce qu’ils appelaient le « Nouveau Monde » des villes pour les habiter. Pas seulement des ports et des routes vers les usines, pour extraire les richesses de la terre et les expédier en Europe.
Les ruelles de la vieille ville sont ombragées par les balcons et les artères principales sont plantées d’arbres. On s’y sent bien. Les murs épais en pierre ou en brique rouge gardent un peu de cette fraîcheur oubliée des villes bétonnées. En remontant à pied sous les arbres du Paseo de la Princesa on arrive au bel édifice rénové de la Compañía de Turismo de Puerto Rico, qui sert à la fois de musée et d’office du tourisme. Les touristes étasuniens aiment se prendre en photo devant ce bâtiment gris et blanc bien entretenu, pour ramener un souvenir de leur séjour lorsqu’ils remonteront sur le bateau de croisière.
Comme le géographe français George Cazes, j’ai toujours aimé dresser des comparaisons outrancières entre le tourisme et la colonisation (l’outrance est dans ma nature) 56 . J’aime dans ces cas invoquer encore et encore le petit marché touristique de Roseau, à la Dominique, qui est construit sur les pierres mêmes de l’ancien marché aux esclaves, et le ponton où étaient débarqués ces déportés, qui a été reconstruit au même endroit pour faire descendre des bateaux de croisière les « visiteurs ». Il se trouve que l’histoire apporte souvent de l’eau au moulin de mon outrance.
Avant d’accueillir ces touristes nord-américains, le vieux bâtiment de l’office du tourisme portoricain était il n’y a pas si longtemps la « Prison de la princesse » (Antigua Prisión La Princesa). L’établissement a été fermé en 1976 sur injonction d’un tribunal fédéral des États-Unis qui le déclara « un célèbre monument de l’inhumanité de l’homme envers les siens 57 ». C’est là que, parmi les malades mentaux et les pires meurtriers (les archives parlent même de « cannibales »), le gouverneur entassait les hommes qui étaient considérés et traités comme les pires criminels de l’île, à savoir ceux qui réclamaient l’indépendance, le départ des Étasuniens et la fin de leur plan de « développement ».
Après la grande révolte nationaliste d’octobre 1950, la prison dut admettre trois mille prisonniers supplémentaires. Elle devint tellement remplie qu’ils dormaient à même le sol, jusque dans l’infirmerie. En dehors des cellules collectives surpeuplées, l’administration pénitentiaire réservait les minuscules cachots individuels en béton aux pires meurtriers et aux indépendantistes portoricains. Ceux-là étaient enfermés dans des cellules ne contenant pour tout mobilier qu’un seau que des prisonniers venaient vider une fois toutes les vingt-quatre heures au moment de la distribution du repas (l’eau du riz de la veille et une tranche de pain pour le petit déjeuner, riz aux pois midi et soir, corned beef une fois par semaine). Certains recevaient aussi des pilules inconnues, autant de traitements testés par l’industrie pharmaceutique qui prenait l’île d’assaut, du fait des facilités offertes par le plan de développement Bootstrap . Les États-Unis avaient également lancé dans l’île une grande campagne d’« opérations » visant toutes les femmes accouchant à l’hôpital. On estime qu’un tiers des Portoricaines furent ainsi stérilisées, sans même en avoir été informées 58 . De même, puisque les Portoricains étaient aussi « agités » et que leurs prisons étaient aussi remplies, le département de la Défense des États-Unis décida de profiter de l’occasion pour tenter des expérimentations sur les prisonniers. On irradia certains d’entre eux pour étudier le développement des cancers 59 .
La police avait ratissé tellement large que le moindre sympathisant socialiste se retrouvait enfermé avec le noyau dur des indépendantistes, comme le poète Francisco Matos Paoli. Poète et essayiste renommé né en 1915, cet écrivain dont l’imaginaire était ancré dans le romantisme et dans le postmodernisme fut arrêté et détenu à la prison d’Isabelle en tombant sous le coup de la loi 53 de 1948, renommée « Ley de la Mordaza » (la loi bâillon), qui interdisait de détenir un drapeau portoricain ou de chanter l’hymne du pays. En prison, Paoli trafiquait des cigares contre des crayons avec les gardiens et tapissait le sol et les murs de son cachot de ses poèmes qui lui vaudront bien des années plus tard, en 1977, une nomination pour le prix Nobel de littérature. Il y avait là aussi le président du parti nationaliste, ancien chef d’escadron étasunien durant la Première Guerre mondiale et avocat de profession, qui avait eu autrefois l’honneur d’être le premier Portoricain diplômé à Harvard. Il pouvait parler six langues et avait aidé notamment à la rédaction de la constitution de l’Irlande. Il resta enfermé dans son cachot pendant vingt-cinq ans, passant plus de dix heures par jour à marcher en cercle dans sa minuscule cellule, à tel point que les gardiens le prenaient pour un fou. Il s’appelait Pedro Albizu Campos.
Campos allait marquer l’histoire de son pays d’une telle manière que son 92 e anniversaire fut « célébré » (près de trente ans après sa mort) par le braquage d’un dépôt de la compagnie bancaire étasunienne Wells Fargo. Ce fut là le second plus important braquage de banque de l’histoire des États-Unis : une demi-tonne de billets de banques et de bons au Trésor fut dérobée ce 12 septembre 1983 à West Hartford, dans le Connecticut, pour financer le groupe nationaliste révolutionnaire Los Macheteros 60 .
Selon un ami d’enfance, le jeune Pedro Albizu Campos s’était déjà fait remarquer à l’âge de sept ans seulement, lors du débarquement des marines dans sa ville natale de Ponce. Voyant autant d’hommes en uniforme et un nouveau drapeau hissé par les militaires étasuniens, le petit métis aux pieds nus du barrio Tenerias cria « ¡Que viva Puerto Rico! » – l’enfant pensait naïvement que les Étasuniens étaient venus libérer son pays – sous le regard noir des nouveaux occupants. Sa mère était une jeune femme métisse qui était devenue folle après avoir été abandonnée par le père de l’enfant, un commerçant blanc qui avait refusé de reconnaître ce petit « nègre ». Juliana Campos était surnommée « la femme qui pleure » dans le quartier, et elle fut surprise plusieurs fois en train de tenter de se noyer avec son enfant dans le Rio Bucana. Elle parvint finalement à se faire emporter par le fleuve alors que Pedro Albizu Campos n’avait que quatre ans.
Pendant les huit années suivantes l’enfant n’alla pas à l’école, mais resta près du fleuve à jouer dans la boue, à pêcher, à voler à la boulangerie du coin et à faire les quatre cents coups près de chez sa tante maternelle. Les autres enfants se moquèrent bien évidemment de lui lorsqu’il entra à l’école primaire à un âge déjà bien avancé, mais il effectua les huit niveaux en seulement quatre ans, avant de sortir du lycée de Ponce avec une moyenne de quatre-vingt-seize sur cent, recevant une bourse d’études pour les États-Unis. Il y fut diplômé des universités du Vermont et Harvard 61 . À Harvard, Albizu Campos rencontra une jeune étudiante péruvienne du nom de Laura Meneses. Il l’invita à déjeuner le jour de leur rencontre, puis le lendemain. Le surlendemain, lors du repas, il la demanda en mariage et elle s’esclaffa. Leur union perdura contre vents et marées jusqu’à la fin de leurs jours 62 . Durant la Première Guerre mondiale, Albizu était le seul homme de couleur engagé dans l’armée étasunienne postée à Porto Rico, victime facile du racisme ordinaire et de la condescendance des Yankees. Il réalisa alors que tous ses diplômes de Harvard ne changeraient rien et qu’il ne serait jamais l’un d’entre eux. Entre 1927 et 1930, il voyagea à Cuba, au Mexique, en Amérique centrale, au Venezuela et entra pleinement dans la cause nationaliste. Il reste connu pour la phrase adressée au voisin étasunien citée en exergue de ce chapitre : « I don’t mind your hand but take it out of my pocket 63 . » Et pour être sûr que les Étasuniens retirent bien la main de la poche de Porto Rico, Albizu Campos ne ménagea pas sa peine. Il fut arrêté trois fois pour avoir organisé de grandes révoltes indépendantistes dans l’île, dont la seconde se termina par une attaque sur la résidence de Harry Truman, le président étasunien à l’origine de ce « développement » dont ne voulaient pas les nationalistes portoricains. Il fut emprisonné pendant plus de la moitié de sa vie d’adulte (vingt-six ans de prison au total) et mourut à l’âge de soixante-treize ans dans la prison La Isabella des suites des radiations expérimentées sur lui dans sa cellule. Longtemps après sa disparition, le FBI déclassifia des fichiers révélant qu’il avait passé son existence sous la surveillance et les écoutes des services étasuniens – après sa mort les voisins de sa femme étaient encore sous écoute pour être sûr de ne rien rater 64 …
Avant d’en arriver là, la police portoricaine s’était contentée d’infiltrer les rangs du Parti nationaliste, qui avait eu la mauvaise idée de soutenir une grande grève des ouvriers agricoles du secteur sucrier en janvier 1934. À la suite de ces événements, certains membres du parti avaient été emprisonnés pour « incitation à l’émeute contre les États-Unis 65 ». Le 24 octobre 1935, la police avait abattu quatre de ces nationalistes, dont le trésorier du parti (massacre du Rio Pedras), en pleine rue, de jour, et devant de nombreux témoins. Le 23 février 1936, deux autres membres du parti mouraient au cours d’un interrogatoire dans les locaux de la police de San Juan 66 . Le 21 mars 1937, finalement, la police portoricaine ouvrit le feu sur une manifestation organisée en commémoration de l’abolition de l’esclavage et en réaction à l’incarcération de son dirigeant Pedro Albizu Campos. Près de vingt civils furent tués, dont certains à coups de crosse, et plus de deux cents personnes furent blessées grièvement 67 . Le chef de la police locale l’avait bien résumé : « Il y aura une guerre à mort contre tous les Portoricains 68 . »
la caraïbe bascule dans l’ère d’influence des états-unis
Revenons brièvement quelques années en arrière. Nous sommes au début du XX e siècle et Porto Rico compte un peu plus de six cent mille habitants (contre plus de trois millions aujourd’hui). La moitié sont des Blancs d’origine espagnole, l’autre moitié des « gens de couleur », issus de la créolisation entre colons espagnols, esclaves africains et survivants amérindiens. Huit habitants sur dix ne savent pas lire 69 . Comme ailleurs dans les Grandes Antilles, les États-Unis ont soutenu les insurgés portoricains et les ont aidés à bouter les colons espagnols. Cela, paradoxalement, autant au nom de la « liberté » qu’en celui de l’« expansion pour la survie » – la théorie selon laquelle les États-Unis ont vocation à être un empire et ne survivront que de cette sorte 70 . Une pensée somme toute assez logique pour des émigrés européens. C’est la doctrine Monroe (qui déclare la fin de la colonisation européenne de l’Amérique, et annonce en filigrane le début de la domination des États-Unis sur cette région 71 ) et le discours justificateur de la « destinée manifeste », un autre mythe colonial typique, en vogue aux États-Unis depuis les années 1840, selon lequel les États-Unis auraient pour « mission divine » de répandre la démocratie et la civilisation à travers l’Amérique, puis, par extension, dans le reste du monde 72 .
En plein boom de la pensée coloniale aux États-Unis, l’historien militaire Alfred Mahan, présenté comme le plus important stratège étasunien du XIX e siècle, rédige en 1890 un ouvrage dans lequel il encourage les États-Unis à prendre le contrôle des océans, sur le modèle des Britanniques. Pour ce faire, écrit-il, les États-Unis doivent à la fois se doter de la plus grande flotte du monde et, en même temps, coloniser des territoires insulaires stratégiques, en particulier dans la Caraïbe 73 . C’est ainsi que lors du traité de Paris, en 1898, les États-Unis dédommageront l’Espagne à hauteur de vingt millions de dollars en échange de la souveraineté sur les îles de Cuba et de Porto Rico dans la Caraïbe, et des Philippines dans le Pacifique.
Alors que la guerre continuait et que les troupes des États-Unis avançaient à travers l’île, la bourgeoisie portoricaine se réjouissait à propos de la libération, mais les paysans – lassés de la politique, des politiques et des promesses, quel que soit le pays d’où elles venaient – n’en avaient cure. Lorsque les soldats étasuniens passaient, les chiens aboyaient contre eux et les agriculteurs continuaient à labourer leurs champs. Ils acceptèrent le changement de souveraineté avec le même fatalisme qu’ils acceptaient les parasitoses intestinales, les ouragans et la tuberculose 74 .
Porto Rico est alors convoité à cause de sa « valeur commerciale » et parce que l’île est un « formidable refuge d’hiver ». Surtout, on l’a compris, du point de vue stratégie maritime, l’île est située « en position dominante entre deux continents ». En bref, note Amos Fiske dans le New York Times :
Nous en avons besoin comme une station dans le grand archipel américain […]. Nous n’avons pas à accorder son indépendance à Porto Rico […]. Ce serait bien mieux pour cette île de rester une fois pour toutes sous l’aile protectrice des États-Unis d’Amérique que de s’engager dans des expérimentations douteuses d’autogouvernance, et il n’y a pas de raisons de croire que son peuple le préférerait 75 .
Le Foraker Act, du nom du sénateur étasunien Joseph B. Foraker, qui déclarait publiquement que Porto Rico n’avait pas l’expérience nécessaire pour se gouverner seul 76 , définit en 1900 la place de la colonie portoricaine. Le statut de l’île est si alambiqué qu’il frise l’oxymore : Porto Rico sera en effet un « état libre associé » entrant dans la catégorie des « territoires non incorporés » (alors que le territoire est par définition un espace incorporé). Ce qui, dans le système législatif étasunien, signifie que ledit territoire est contrôlé par les États-Unis, mais qu’il n’en fait pas partie. Une terminologie finalement proche de la définition de la colonie à l’européenne : « Territoire étranger placé sous la dépendance politique d’une métropole qui a assumé la tâche de le mettre en valeur et d’en civiliser les habitants 77 . » Le 29 juillet 1898, quatre jours après l’arrivée des troupes étasuniennes à Porto Rico, le général Appleton Miles déclarait à la population : « Nous sommes venus vous apporter notre protection […] et vous donner les avantages et les bénédictions d’une civilisation éclairée 78 . » Point important qui, lui, échappe à toute ambiguïté : les revenus produits dans l’île sont exempts de toute imposition aux États-Unis. Un formidable coup de pouce à l’investissement.
Ainsi, « un accord de “libre échange réciproque” fut établi entre une petite économie agricole pauvre et une économie industrielle géante. Il garantissait le cadre légal pour la libre circulation des capitaux et des travailleurs, ainsi que pour la dollarisation de l’économie portoricaine 79 ». Les États-Unis deviennent le « partenaire » principal et les exportations de sucre se concentrent vers ce marché, tandis que les exportations de café et de tabac, qui allaient traditionnellement vers l’Europe, périclitent. Sur ordre du gouverneur étasunien, le peso portoricain est immédiatement dévalué afin de faire baisser le coût de la main-d’œuvre. Les habitants perdent ainsi 40% de la valeur de leurs économies en une seule nuit 80 .
La fameuse « main invisible » du marché redistribue généreusement les terres : quatre compagnies étasuniennes, dont la United Porto Rico Sugar, récoltent à elles seules la moitié des terres arables – le reste est partagé entre d’autres firmes dont plus de la moitié sont également nord-américaines. Cela s’explique facilement quand on voit la manière avec laquelle les Yankees décrivent alors ceux qu’ils sont venus « protéger » : des gens « sous-éduqués et simples d’esprit » seulement intéressés par « le vin et les femmes 81 »; « manquant cruellement de valeurs » et vivant dans la « dégradation morale la plus abjecte 82 »; des « paysans grossiers sujets aux maladies congénitales tropicales 83 »; et même des « sauvages drogués à la chasse de têtes et au cannibalisme 84 »… Sans argent et sans terres, les paysans se tournèrent massivement vers les villes pour du travail. Les salaires y étaient alors deux fois moins élevés que durant la colonisation espagnole.
Le Parti nationaliste de Porto Rico, qui émerge en 1922, dénonce avec virulence l’impérialisme des États-Unis dans le pays. Le Parti libéral, lui aussi très critique et favorable à l’indépendance, est scindé en deux en 1938 avec l’émergence du nouveau Popular Democratic Party (PPD). On aura désormais d’un côté le parti nationaliste radical (anti-impérialiste et favorable à l’indépendance), de l’autre le parti libéral traditionnel (également favorable à l’indépendance), et ce nouveau parti libéral qui se crée à sa droite, le PPD, bien plus ouvert à la collaboration avec le grand voisin entreprenant. La gauche, infiltrée, amorce sa grande trahison populaire. Le gouvernement colonial s’attaque violemment aux partis indépendantistes, et le PPD s’impose logiquement lors des élections de 1940. Le nationalisme est interdit dans l’île et on sait désormais ce qu’il en coûtera à ceux qui bravent les interdits.
« La mondialisation est une guerre comme une autre », comme le dit bien l’économiste Éric Briys 85 . Le milliardaire Warren Buffet l’affirme d’ailleurs sans complexe dans une interview devenue célèbre : « Il y a une lutte de classes, c’est vrai, mais c’est ma classe, la classe riche, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la remporter 86 . » Le professeur d’économie Alain Cotta, qui appartient à la Commission trilatérale et au club Le Siècle, l’exprime en ces termes : « L’oligarchie est le mode naturel, obligé, du gouvernement de toutes les communautés humaines organisées. De la famille à la nation, de l’entreprise aux religions, leurs règles, codes et rites, leurs évolutions obéissent aux décisions d’un petit nombre, de quelques-uns qui s’imposent à tous les autres 87 . » L’oligarchie toute-puissante des États-Unis s’affirme selon lui avant la Première Guerre mondiale (c’est-à-dire à l’époque de la colonisation de Porto Rico et du reste de la Caraïbe), avec les deux grandes figures symboliques que sont l’industriel John D. Rockefeller, « qui avait montré toutes les vertus de nouveaux modes d’organisation, des trusts, ententes et toutes formes de concentration dans l’industrie », et le banquier John P. Morgan, « qui avait utilisé toutes les manœuvres subtiles – corruption comprise déjà considérée comme “normale” – pour fonder une banque dont l’activité allait bien au-delà des dépôts et des prêts, mais nouant avec l’industrie, en aval, et le pouvoir politique, en amont […], des relations durables, évidemment d’amitié, mais aussi d’intérêt pécuniaire » .
Mais jusque-là, estime le professeur Cotta, les États-Unis restaient une démocratie dirigée par le politique : « La démocratie qui allait surgir de la Seconde Guerre mondiale s’était d’autant plus affirmée qu’elle s’était bien gardée de laisser aux banques toute latitude. Les sénateurs avaient fort bien compris […] que le pouvoir financier ne connaît aucune autodiscipline. » Alain Cotta parle à ce sujet « d’impérialisme naturel de la finance ». Après la Seconde Guerre mondiale, continue-t-il, des bases militaires étasuniennes restaient présentes partout dans le monde pour garantir le développement industriel du pays et « suivre le matériel ». À cette première mondialisation, militaire et industrielle, correspond une oligarchie de « familles industrielles, de pionniers du siècle précédent, de dirigeants politiques traditionnels et de chefs militaires ». La destruction des appareils de production allemands et japonais allait tout à fait dans le sens de leurs intérêts. « Les militaires ouvraient la voie à l’expansion de leur industrie domestique et mondiale qui devait durer une génération, de 1945 à 1970 environ. » La conquête politique suivit la conquête militaire de l’après-guerre, les États-Unis imposant les accords de libre-échange via les institutions supranationales mises en place à partir des années 1950 (GATT, OMC, etc.) 88 . Viendra ensuite avec l’émergence de l’internet une nouvelle oligarchie supplantant, ou plutôt complétant l’oligarchie traditionnelle basée sur la finance et sur le complexe militaro-industriel. Tandis que ceux-là se concentrent sur les filons de la ruée vers l’or du XXI e siècle (nos données numériques, que nous donnons gratuitement sur les réseaux sociaux et sur les sites à cookies , revendues à prix fort aux banques, aux assureurs, etc. 89 ), l’oligarchie bancaire n’était pas en reste. S’appuyant sur les avancées de l’informatique justement, elle développait toujours plus les « produits dérivés » et autres « R-innovations » dont la plupart sont judicieusement basés sur les dettes (étasuniennes et internationales). C’est ainsi qu’allait naître ce tout petit noyau de pouvoir, composé des dirigeants d’une quarantaine de firmes de la finance qui, selon une étude détaillée de chercheurs en systèmes des réseaux de l’Université de Zurich, contrôlent désormais l’ensemble de l’économie mondialisée. Il s’agit notamment des firmes Morgan Stanley, Citigroup, Merril Lynch, Bank of America, Morgan & Chase, Goldman Sachs, Bear Stearns, UBS AG, Axa, Credit Suisse, Deutsche Bank, Barclays et Prudential Financial 90 .
Comme on vient de le voir avec l’analyse d’Alain Cotta, si la finance est responsable de la crise de 1929, le politique tient alors encore bien les rênes du pouvoir aux États-Unis. La finance n’a pas encore atteint la toute-puissance qu’elle connaîtra après les années 1970 et 1980. Alors que le pays est à genoux, et que les grandes banques s’effondrent après s’être enrichies comme jamais dans les call loans , des crédits avec un taux de couverture très bas qui ont généré une immense bulle spéculative, le président Franklin Roosevelt lance la politique sociale et interventionniste du New Deal , qui se concentre sur les « 3 R » : Relief (aide aux plus démunis et aux travailleurs, pouvoir accordé aux syndicats, etc.), Recovery (relance de l’économie notamment par la commande publique) et Reform (réforme du système bancaire à l’origine de la crise en imposant des contraintes aux financiers) 91 . Mais l’économie étasunienne ne repart pas vraiment (une grave rechute a lieu en 1937).
Or, depuis la fin du XIX e siècle, un courant de pensée se développe aux États-Unis et en France dans le domaine des politiques économiques. C’est un courant de pensée radicalement capitaliste qui s’affiche au grand jour lors du Congrès de Paris en 1930 : le néolibéralisme – ainsi appelé pour éviter une étiquette plus lourde, mais plus juste (et surtout plus difficile à porter) de « néoclassicisme ». Le néolibéralisme étant un retour aux thèses les plus radicales du néoclassicisme né dans les années 1870 et qui avait conduit tout droit à la crise de 1929 92 .
Ces politiques [néolibérales] devenues dominantes ont pour objet de créer un environnement propice à l’afflux des mouvements de capitaux – source d’épargne disponible pour l’investissement –, par la dérégulation des marchés, la réduction du rôle de l’État, des dépenses publiques et de la fiscalité (en particulier au bénéfice des entreprises), un contrôle strict de l’évolution de la masse monétaire pour prévenir les effets inflationnistes, la privatisation des entreprises publiques et l’abaissement du coût du travail 93 .
Les néolibéraux sont les premiers à préconiser une politique commerciale extérieure agressive. Ils souhaitent au début du XX e siècle que le gouvernement des États-Unis garantisse le « libre marché » dans les territoires étrangers comme il a commencé à le faire à la fin du XIX e siècle et soutiennent que cette politique étrangère relancera l’économie 94 .
le plan bootstrap pour porto rico et l’invention du « développement »
C’est donc un avantage pour les États-Unis d’avoir à leur disposition ce petit territoire en crise où conduire leurs expérimentations en matière de « développement ». Le dernier gouverneur portoricain nommé par le président des États-Unis, Rexford Tugwell – un économiste proche de Roosevelt – en poste de 1941 à 1946, mit en place les politiques interventionnistes et plutôt sociales typiques de la période libérale du New Deal (et une grande réforme agraire). En 1947, avec le départ de Tugwell, les intérêts privés négocièrent directement avec le parti au pouvoir. Après avoir abandonné toutes les politiques mises en place par l’ancien gouverneur, ils élaborèrent un grand programme de réformes néolibérales intitulé « opération Bootstrap » (littéralement : « opération retroussons-nous les manches »). L’idée était que le pays étant rural, et que les investisseurs potentiels locaux n’ayant pas de connaissance du secteur industriel ni de contacts avec les différents acteurs et marchés du secteur, il convenait d’« inviter » dans le pays des industriels déjà établis, par exemple aux États-Unis. Certains ont alors pu penser naïvement que ces industriels étrangers créeraient localement de la richesse et transmettraient leurs savoir-faire. Cette politique économique dite d’« industrialisation par invitation » est basée sur l’exemption de taxes, le maintien d’un salaire minimum très bas (28% du salaire minimum des États-Unis), la « pacification » syndicale, un accès préférentiel au marché nord-américain et aussi – grand paradoxe (et tabou) des politiques néolibérales – une aide conséquente du gouvernement local pour la formation de la main-d’œuvre et la mise en place des infrastructures nécessaires 95 . Cette « aide gouvernementale » étant bien entendu financée par l’endettement auprès des grandes banques d’affaires de New York. C’est la naissance de l’idéologie du « développement » telle que formulée pour la première fois justement en 1949 par le président Harry Truman, le président étasunien que les insurgés portoricains tenteront d’attaquer :
Il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens dans le monde vit dans des conditions voisines de la misère. Ils n’ont pas assez à manger. Ils sont victimes de maladies. Leur pauvreté constitue un handicap et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères […] Tous les pays, le nôtre compris, bénéficieront grandement d’un programme constructif pour une meilleure utilisation des ressources naturelles et humaines du monde 96 .
Au-delà des considérations idéologiques, ce qui nous intéresse ici en premier lieu est le résultat qu’eut l’opération Bootstrap à Porto Rico.
À cet égard, l’économiste portoricain Pedro Guzman explique bien que « Porto Rico a atteint des taux de croissance élevés, le revenu moyen a augmenté et les conditions de vie de la population se sont améliorées dans le domaine de la santé, de l’éducation et de l’accès au logement. Ce processus d’amélioration a cependant atteint un pic durant les premières années de la décennie 1970 97 ». Pedro Guzman apporte en outre quelques nuances importantes. Tout d’abord, les taux de croissance ont été forts seulement dans les premières années et se sont ensuite avérés beaucoup plus faibles, à mesure que les industries implantées à Porto Rico se délocalisaient vers d’autres territoires acceptant à leur tour ces grands projets de « développement » étasunien en créant des zones franches. La main-d’œuvre corvéable à merci était désormais moins chère au Mexique, par exemple, ou encore mieux, en Asie du Sud-Est. Surtout, cette économie portoricaine, qui se portait très bien en apparence, était avant tout basée sur les bas salaires et le maintien d’un fort taux de chômage (les deux allant de pair, selon une mécanique économique facile à comprendre). Les entreprises qui se sont implantées à Porto Rico étaient dans la majorité des cas des branches de firmes basées aux États-Unis. Par conséquent, ces firmes étrangères ont contrôlé une part de plus en plus importante de l’économie portoricaine, accroissant la dépendance du territoire. Les activités délocalisées à Porto Rico étaient les plus polluantes, notamment dans le domaine pharmaceutique, qui s’est implanté massivement dans l’île pour contourner les réglementations devenant de plus en plus strictes aux États-Unis. C’est ainsi que Barcelone, dans l’ouest de l’île, est aujourd’hui connue comme Viagra City – c’est là qu’on produit toutes les pilules consommées aux États-Unis. En 2008, Porto Rico était le premier exportateur mondial de médicaments, avec 25% des exportations totales! Bootstrap entraîna une augmentation importante de la production de déchets, en particulier de déchets toxiques. Surtout, la croissance économique portoricaine tant vantée n’a pas généré une grande diffusion des richesses, puisque les revenus étaient évidemment largement rapatriés vers les sociétés mères – ou plus exactement dans les paradis fiscaux caribéens qui abritent leur comptabilité, chaque territoire caribéen ayant été façonné pour répondre à un besoin de ces firmes : îles-zones franches pour la production (Porto Rico, Jamaïque, Haïti), îles-ressources pour l’énergie (Trinidad), pavillons de complaisance pour le transport (Panama), et îles-paradis fiscaux pour la comptabilité. Les inégalités se sont fortement accrues, si bien qu’en 1999, les 20% des Portoricains les plus riches accaparaient 60% de la production de richesse nationale – une part qui n’a fait que s’accroître depuis.
Les analyses statistiques plus précises montrent bien les résultats de cette croissance à deux vitesses. Les classes moyennes et riches ont connu un accroissement modéré mais sensible de leurs revenus, au détriment des classes pauvres qui n’ont connu (au mieux) qu’une stagnation de leurs conditions de vie. Ce sont surtout les 5% les plus riches des Portoricains, et plus encore le 1%, qui ont connu une augmentation extrême de leurs revenus au cours de la seconde moitié du XX e siècle, à la suite du plan de « développement » Bootstrap . C’est ce qui explique que le gouvernement a dû se résoudre, durant le pic des années 1970 et alors que la croissance économique n’avait jamais été aussi forte dans l’île, à distribuer aux pauvres des bons pour la nourriture 98 ! Comme à Cuba…
À cette époque, plus de vingt ans après le début de l’opération Bootstrap et alors que les chiffres de la croissance ne seraient jamais aussi bons, deux tiers des Portoricains vivaient toujours sous le seuil de pauvreté 99 : Bootstrap avait créé une économie relativement prospère mais entièrement parasitaire, car basée sur des travailleurs pauvres et sur une détérioration du territoire. Les oligarques des États-Unis avaient triomphé. Cela par le biais de l’un de ces « sales secrets des sciences économiques », comme le disent bien Erik Brynjolfson et Andrew McAfee, chercheurs au MIT : « Le progrès technologique fait croître l’économie et crée de la richesse, en revanche aucune loi économique ne dit que tout le monde pourra en profiter 100 . »
Paradoxalement, Porto Rico est aujourd’hui un territoire riche où les habitants sont pauvres – à l’exception d’une petite oligarchie de nantis qui vivent dans la partie de l’aire urbaine de San Juan desservie par le métro. Si vous n’appartenez pas à cette petite caste, une visite chez le médecin vous prendra une journée entière et les hôpitaux que vous fréquenterez seront à la limite de l’insalubrité. Les coupures de courant sont monnaie courante malgré des factures exorbitantes (l’électricité est jusqu’à 30% plus cher qu’aux États-Unis), et le système de transport public (bus et publicos ) est terriblement lent et inefficace. Les bus ont des horaires qu’ils ne respectent pas, la carte interactive de leur site web ne fonctionne pas, et les publicos , qui sont des minibus bondés et particulièrement poussifs (ressemblant aux coasters jamaïcains), partent quand ils sont pleins et s’arrêtent à chaque instant pour faire monter ou descendre des passagers. Trouver un emploi s’avère très difficile et les salaires sont ridiculement bas au regard du coût de la vie : tout ou presque coûte ici plus cher qu’aux États-Unis. La violence des gangs est très répandue et la criminalité galopante. Les choses vont malheureusement en s’empirant pour les Portoricains : 58% des enfants vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté 101 . Pour se sortir du marasme et rembourser sa dette phénoménale, Porto Rico (qui ne peut plus emprunter du fait de sa situation économique) a lancé récemment de grandes initiatives de « développement » basées sur l’industrialisation et surtout sur la tertiarisation (tourisme) par invitation, en recherchant désormais à attirer des capitaux chinois 102 …
Pour se faire bien voir des financiers potentiels, la Reforma laboral limite plus encore les jours fériés (il n’y en a plus que deux! Noël et Pâques) et la possibilité de prendre des jours de congé et de maladie. Pour bénéficier de vacances, il faut désormais travailler plus de 1 350 heures par an. Et encore, ces vacances se limitent à 6 jours durant les 5 premières années de travail, puis 12 par la suite – des vacances qui, pour les femmes, sont évidemment entièrement absorbées par les différents problèmes que peuvent rencontrer leurs enfants (maladie, etc.). Les heures supplémentaires ne seront plus rémunérées ou très peu. Une étudiante de l’Université de Porto Rico déclare : « Avec la Reforma laboral , le salaire d’une personne ne suffit plus pour supporter sa famille. La Reforma laboral accroît le nombre d’enfants qui devront s’élever tout seuls 103 … » Pour Nelson Butler, un autre étudiant de l’Université de Porto Rico, « les jeunes se retrouvent dans des conditions de travail qui sont pires que celles que nos parents avaient ». Trois quarts de la perte de population qu’a connue Porto Rico remonte à 2010, et les jeunes sont les premiers à fuir 104 . Mais « beaucoup de gens n’ont pas les moyens de partir », affirme une étudiante en anthropologie. Ceux-là doivent étudier « en multipliant les petits boulots payés au salaire minimum avec très peu de temps pour se reposer, la peur de se faire renvoyer avant la fin de la période d’essai, l’angoisse de ne pas retrouver un nouvel emploi 105 ». Les manifestations se multiplient 106 , mais la situation empire irrémédiablement…
un autre horizon caribéen mis en place dans les sixties : l’expérience cubaine
Les Cubains ont mis en place, à partir des années 1960 et sous la direction d’une équipe de jeunes trentenaires, une économie basée sur une tout autre vision du monde, plus humaniste et plus utopiste, avec un sens unique de la fraternité – fraternité qui ne passera certes pas sans quelques exécutions politiques des anciens membres de la dictature et de leur police spéciale (les Tigres ) 107 . Cela en renversant complètement le paradigme : comment faire, non pas pour que la croissance économique soit forte, mais avant tout pour que les pauvres aient plus?
Il s’agissait d’abord pour ces jeunes révolutionnaires de faire en sorte que tous les Cubains aient un emploi. Les grandes plantations furent nationalisées et reconverties en « fermes populaires », ce qui permit de multiplier par trois le nombre d’emplois agricoles dès 1962. Les grands propriétaires terriens s’indignèrent après avoir été cependant généreusement dédommagés, tout comme les étrangers à qui le gouvernement rachetait de force la terre (à un prix élevé) pour mener à bien sa réforme agraire nécessaire. Nécessaire, car le système colonial espagnol et le système néocolonial étasunien avaient façonné un féodalisme agraire similaire au latifundium romain et égyptien, des systèmes de culture sur de grandes propriétés, basés sur l’esclavage. À Cuba, les petits paysans cultivaient ainsi la terre de véritables seigneurs à qui ils reversaient près de la moitié de leurs récoltes. Les oligarques étasuniens grognèrent et les oligarques locaux fuirent massivement aux États-Unis fomenter de nombreuses tentatives de contre-révolution. On parle de plus de six cents tentatives d’assassinat contre le seul Fidel Castro 108 …
Pour ne plus subir les longues périodes de chômage pendant la saison morte du sucre, ces travailleurs agricoles furent redirigés pendant ces mois d’hivernage vers le secteur de la construction, en plein boom du fait de la forte commande publique. La révolution construisait alors partout des écoles, des routes, des cliniques, des bureaux gouvernementaux, des maisons 109 … Un bon exemple de ces avancées est visible dans le marais de La Ciénaga, une des régions les plus pauvres de Cuba en 1959. Lorsque Fidel Castro visita pour la première fois les habitants du marais, juste après la victoire de la révolution, il dut s’y rendre en hélicoptère : le seul chemin d’accès était la plupart du temps impraticable, car inondé. Lors de ces inondations récurrentes, les habitants restaient coupés du reste du pays pendant des mois. L’endroit, bien trop pauvre, n’était pas exploité par des étrangers. Des Cubains de la petite oligarchie blanche s’en chargeaient, et dégageaient de cette misère une richesse modeste grâce au charbon extrait de la forêt environnante, que les habitants préparaient dans leurs fours artisanaux. Les travailleurs vivaient dans des huttes, sur des planches pourries posées au-dessus du marais infesté de crocodiles. Ils n’avaient ni école, ni centre médical, ni même un simple journal ou une radio. Le seul endroit où l’on pouvait entendre des nouvelles du monde était à proximité du transistor du jefe . Les enfants allaient pieds nus dans la boue et la malaria faisait des ravages. Les hommes marchaient des heures jusqu’aux montagnes pour couper et ramener du bois. Les femmes surveillaient la température des fours à charbon jour et nuit. Quand on arrive aujourd’hui à La Ciénega par l’autoroute, un grand panneau typique de la propagande cubaine annonce fièrement : « À partir d’ici, tout a été construit par la révolution. » Et c’est vrai, absolument tout, à commencer par l’autoroute elle-même. Puis suivirent la route, les maisons, les écoles, la coopérative de pêche, la polyclinique, les centres médicaux… Les crocodiles ont même été capturés et rassemblés. Ils sont désormais surveillés et élevés pour être montrés aux touristes 110 . Les vieilles huttes miséreuses ont été reconstruites et servent aujourd’hui à accueillir ces visiteurs. Les Étasuniens avaient choisi la baie des Cochons, qui se trouve au bord du marais, en se disant que les pauvres arriérés de la région de La Ciénaga seraient faciles à mobiliser. L’histoire montra qu’ils ne pouvaient pas plus se tromper. Et il en fut de même dans toutes leurs tentatives de renverser la révolution, jusqu’à aujourd’hui et pour les mêmes raisons. « Il y eut [dans les endroits pauvres comme La Ciénéga] un support immédiat pour tout ce que la révolution fit, parce que le changement fut immédiat et radical. Quelques jours après la fin de la guerre, Fidel est venu ici en hélicoptère, parce qu’il n’y avait pas de route », raconte cette habitante. « Fidel nous a expliqué les plans qu’ils avaient, où les autoroutes arriveraient. Nous n’avions jamais vu un hélicoptère de notre vie 111 ! » Pendant des années, le régime de Batista avait enseigné aux Cubains que leur misère était une punition divine, et ils avaient fini par y croire. Mais la révolution changea tout. « Ici, quand la révolution ouvrit des postes dans le secteur touristique, c’était bien plus facile que de travailler aux fours à charbon, en se brûlant les pieds 112 … »
Le salaire minimum cubain fut augmenté. Pour ceux des travailleurs agricoles qui louaient la terre, le gouvernement de Fidel Castro mit en place dès 1959 une grande réforme agraire accordant des parcelles de terre et des crédits à plus de cent mille paysans. Les prix d’achat de leurs productions étaient garantis par l’État, et ces paysans n’avaient plus ainsi à remettre 40% de leur récolte au propriétaire, comme cela était la loi tacite avant la révolution. Dans les villes, grâce aux syndicats, les travailleurs purent obtenir rapidement des augmentations de salaire substantielles. La part de la richesse nationale revenant aux 40% des Cubains les plus pauvres fut multipliée par trois durant les trois premières années de la révolution, passant à près de 20%. Le chômage recula rapidement dans les villes, notamment du fait du grand nombre de recrues dans le secteur public 113 .
Les services sociaux de base furent désormais offerts gratuitement : école, soins médicaux, médicaments, sécurité sociale, mais aussi approvisionnement en eau, plus une prise en charge des funérailles, des activités sportives et même de la téléphonie. Ce dernier secteur était devenu l’enjeu d’un très fort ressentiment populaire, car l’ancien dictateur Batista avait permis à la compagnie étasunienne qui gérait le monopole de pratiquer des tarifications tellement exorbitantes que cette dernière lui avait offert en guise de remerciements un téléphone en or massif. Ce téléphone en or trône aujourd’hui non loin du Granma (le petit bateau par lequel les quatre-vingts révolutionnaires ont débarqué à Cuba), dans l’ancien Palais présidentiel reconverti en Musée de la Révolution.
Le prix du gaz, celui de l’électricité et des transports publics furent également fortement diminués, et les loyers fixés à 50% de leur valeur d’avant la révolution.
L’effet net de ce plein emploi et de ces services gratuits ou très subventionnés fut une redistribution des revenus sans précédent historique – le transfert de 15% du revenu national des propriétaires terriens aux salariés durant la seule première année. Rares furent les sociétés où les classes pauvres et les classes moyennes se retrouvèrent avec autant d’argent en plus entre les mains 114 .
Ainsi, en premier lieu, la population mangea plus et mieux. Les paysans qui jusque-là élevaient des porcs et des vaches sans pouvoir manger de viande ou boire de lait se mirent à consommer ces produits. La consommation de bœuf doubla en deux ans. Rapidement, les Cubains eurent du mal à produire assez pour répondre à cette demande. Les techniciens les plus qualifiés, pénalisés par le nivellement des salaires, émigrèrent aux États-Unis; les gérants des nouvelles fermes populaires, manquant d’expérience, eurent du mal à maintenir la productivité. L’embargo décrété par l’administration Eisenhower priva les producteurs cubains de machines agricoles, d’engrais, de pesticides et des semences qui jusque-là étaient importés des États-Unis. La CIA organisa le sabotage de l’économie, ce qui dans le secteur agricole se traduisit par des destructions de cultures et l’empoisonnement de troupeaux. Comme si cela ne suffisait pas, la menace militaire étasunienne obligea le gouvernement à détourner une partie importante de la force de travail vers l’armée, pour défendre le pays.
Si le gouvernement avait laissé libre cours à la « main invisible » du marché, celle-ci aurait fait ce qu’elle sait le mieux faire, c’est-à-dire se glisser dans la poche des plus pauvres. Le prix de la nourriture aurait alors mécaniquement explosé, du fait de la forte demande et de la rareté de l’offre. Pour éviter cela, et continuer d’assurer une égalité de traitement aux plus modestes, les prix furent fixés par l’État. Mais les spéculateurs réussirent néanmoins à prospérer et le marché noir se développa. Alors le gouvernement cubain choisit de rationner les produits, à commencer par le lard, dont l’achat fut limité à une livre par personne et par semaine (1961). L’année suivante, le riz, les haricots et l’huile, ainsi que le savon, le détergent et le dentifrice furent rationnés dans toutes les villes, plus un rationnement supplémentaire du bœuf, du poulet, du poisson, des œufs, du lait et des patates douces dans la capitale, La Havane. Puis ce fut au tour du sucre, du sel, du pain, des cigares et des cigarettes, des chaussures, des vêtements… Au départ, ces restrictions devaient être temporaires, le pays devant être rapidement en mesure de produire assez de tous ces produits pour sa consommation, et même pour l’exportation. « Mais la réalité quotidienne se montra bien moins généreuse. Le rationnement, comme moyen de distribuer équitablement les produits trop rares, continue jusqu’à ce jour 115 . » Cela dit, même « le gouvernement des États-Unis, bien qu’opposé au processus, reconnut que les mesures de redistribution du gouvernement cubain lui donnèrent une énorme popularité parmi 75% de la population 116 ».
Mais tout cela ne nous dit pas comment vivent les Cubains, depuis ce choix effectué dans l’esprit des sixties .
Pendant douze heures, six jours sur sept, il (un chauffeur) transporte dix passagers, huit à l’arrière sur deux banquettes de skaï élimées, et deux à l’avant, entre le Capitole de La Havane et le Vedado, le quartier des artistes, pour 10 pesos cubanos (0,45 franc). Avec un chiffre d’affaires moyen de 4 francs pour un quart d’heure de trajet, soit environ une semaine de salaire moyen dans l’île (entre 18 et 20 francs par mois), Yohandry est un véritable capitaliste dans un pays de moins en moins communiste. « Je vis plutôt bien, mais il faut payer des impôts et faire des cadeaux aux inspecteurs du ministère des Transports lorsque les fêtes et les vacances approchent », précise le chauffeur. Les Almendrones font vivre leurs propriétaires, leurs familles, mais aussi une foule de petits entrepreneurs privés : vendeurs de sodas, de cacahuètes, de journaux, garagistes qui gravitent autour de ce commerce 117 .
À Cuba, il y a tellement peu de voitures qu’une Almendrone coûte entre vingt mille et quarante mille dollars. Autant dire qu’elles ne servent pas à transporter le commun des Cubains, qui s’entassent dans des bus hors d’âge et dans des camions reconvertis – embargo oblige. Les trains sont tout aussi bondés, vieux et particulièrement lents. Même La Havane est singulièrement délabrée, dès lors qu’on sort des axes touristiques. Et on est encore loin des barrios … Les équipements ménagers des Cubains sont rudimentaires, les machines à laver le linge et les rares climatiseurs sont de fabrication soviétique (ce qui donne une idée de leur âge) et le moindre équipement demande des mois d’économie pour qui n’a pas de famille à l’étranger (six mois pour se payer une étuveuse à riz à cinquante dollars). Les Cubains ont très peu accès aux téléphones portables, les communications vers l’étranger sont hors de prix, et même à l’université le réseau internet peine à ouvrir le premier site web venu (cependant les choses changent très rapidement dans ce domaine en ce moment). Les retraites cubaines équivalent à dix dollars des États-Unis par mois, ce qui rend la survie très difficile pour ceux qui ne reçoivent pas de transferts d’argent depuis l’étranger.
Un groupe d’étudiants suisses – avec des a priori plutôt partagés sur Cuba et l’habitude de vivre dans l’un des pays les plus riches du monde – ont effectué leur stage de médecine à Cuba dans l’idée de voir par eux-mêmes le système de santé tant vanté. Leurs premières remarques concernent les difficultés de la vie quotidienne, et notamment l’accès à l’alimentation :
Probablement un des aspects les plus troublants en parlant de Cuba. Les surfaces commerciales existent, mais les rayonnages sont épars, faiblement garnis. Parfois on compte le nombre d’articles différents sur les doigts d’une main. […] Le régime alimentaire cubain est pauvre en viande. On trouve du porc et du poulet, mais le coût est prohibitif pour beaucoup de familles. […] Pour les denrées moins périssables, telles que conserves, biscuits, condiments, on tombe majoritairement sur des produits chinois premiers prix. L’industrie agroalimentaire cubaine ne produit presque seulement du rhum – que l’on trouve plus facilement que l’eau en bouteille. Les produits importés et souvent de piètre qualité sont vendus à prix d’or. […] L’exemple de la boîte de thon ne fait pas office d’exception. Elle coûte 2 CUC (environ 2 $) alors que le salaire mensuel d’un médecin est de 20 CUC. […] Il n’est pas aisé de faire ses courses à Cuba. On ne trouvera pas forcément tout ce que l’on est parti chercher. De plus, les différentes denrées ne sont pas centralisées en un même lieu et il faut se rendre dans différentes boutiques pour avoir tantôt des fruits, du riz ou une boîte de sardines. […] Ensuite viennent les points d’approvisionnement où les Cubains doivent se rendre avec le carnet de rationnement. Ce carnet, qui a fêté ses cinquante ans en 2013, garantit un approvisionnement minimal à faible prix (en peso national). Il y a un adage à Cuba : personne ne peut vivre avec un carnet de rationnement, mais rares sont ceux qui peuvent vivre sans. Pour compléter son panier, il est nécessaire de passer par la porte de service et moyennant un billet glissé on obtient un peu plus du stock de l’État. […]
Contenu du livret de rationnement cubain, par personne et par mois. 118
Produit 63
Quantité
Riz
2,7 kg
Haricots
570 g
Sucre blanc raffiné
1,4 kg
Sucre brun non raffiné
1,4 kg
Lait (seulement pour les enfants < 7 ans)
1 L par jour
Œufs (seulement de septembre à décembre)
12
Patates/bananes
6,8 kg
Concernant la médecine, ce qui frappe en premier nos étudiants, c’est le salaire des médecins, équivalant à 25 dollars par mois. « Le marché noir, écrivent-ils, les pots de vin et l’aide de la famille à l’étranger sont le pain quotidien des médecins cubains. » Beaucoup de médecins se voient offrir de la nourriture en guise de paiement par les familles des patients. S’ensuit une description, photographies à l’appui, de la vétusté des hôpitaux dits de premier et second niveaux, nuancée par quelques commentaires sur la qualité des soins et sur le relationnel particulier.
Les médecins, quant à eux, sont pour la plupart particulièrement investis dans le suivi de leurs patients. Nous avons eu l’impression qu’ils les considéraient sur un pied d’égalité. Ils se savent dans la même situation, Cubains tributaires du régime, et se côtoient en conséquence. Les conversations sont majoritairement informelles, mêlées d’émotions, souvent proches physiquement. Il n’y a pas ce devoir de bien paraître que nous trouvons chez nous. En cela, cette relation Cubain-Cubain est chaleureuse et juste. Chaque intervenant garde une place bien définie, pourtant les deux acteurs ne sont pas si différents, ils ont une relation de confiance, ils se comprennent et tentent ensemble de se sortir de la même galère […] Par ailleurs, les Cubains savent qu’il est bon d’avoir un ami ou un parent médecin. En effet, il est monnaie courante de devoir faire appel à eux pour accélérer les démarches diagnostiques. Ainsi, des pots-de-vin sont souvent offerts au corps médical.
L’avis des étudiants change du tout au tout lorsqu’ils accèdent aux urgences, où aucun patie

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