Le siècle guerrier franco-sahraoui
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Description

Les Tribus Combattantes Sahraouies, seule force politique agissant contre les invasions, résistaient face à la présence des coloniaux français dans l'Adrar mauritanien, fraîchement acquis. La riposte des coloniaux fut l'expédition punitive et préventive dont celle du lieutenant-colonel Charles Mouret, objet de ce livre. Le récit analytique de ces événements du début du XXe siècle donne des éclaircissements, non seulement sur la formation politique du peuple sahraoui, mais montre aussi la profondeur historique de la résistance des Tribus Combattantes Sahraouies.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 486
EAN13 9782296699298
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le siècle guerrier franco-sahraoui 1910-2010
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’EcoIe polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11930-7
EAN : 9782296119307

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
COLLECTION L ’ OUEST SAHARIEN
Hors série n°10, 2010
Ali Omar Yara


Le siècle guerrier franco-sahraoui
1910-2010
L’OUEST SAHARIEN

L’Ouest saharien, c’est d’abord un espace culturel, comprenant l’aire maure hassanophone étendue à celle de ses voisins, Berbères du Sud Maroc, Négro-africains des rives du Sénégal et du Niger, Touaregs. Il s’étend aux Maroc, l’Algérie, la République sahraouie, la Mauritanie, le Sénégal, le Mali et le Niger. Nous n’avons pas désiré mettre en avant un espace géographique, mais un espace de vie, lui-même inscrit dans un espace physique. Ces cahiers ont ainsi vocation à se faire l’écho d’un espace relationnel dans toutes ses composantes, politiques, sociétales, juridiques, historiques, culturelles, mais aussi physiques, environnementales, économiques.
La collection "L’Ouest saharien" a pour buts de ranimer l’intérêt et de stimuler la recherche sur cet espace, ainsi que de créer des liens entre toutes celles et tous ceux qui s’y intéressent. Elle se veut indépendante et ouverte non seulement aux scientifiques et aux chercheurs de tous pays, mais aussi aux témoins, grands journalistes, anciens coloniaux, écrivains…
Elle se compose d’une part de cahiers pluridisciplinaires, comprenant des contributions variées ainsi que des bibliographies et des notes de lecture, et d’autre part de hors séries, mettant à la disposition des lecteurs des documents et des travaux inédits ou des rééditions d’ouvrages introuvables.


THE WESTERN SAHARA

Western Sahara is firstly a cultural space, the Hassanophone Moorish area which also includes the neighboring Berbers in Southern Morocco, Tuaregs, and the Black Africans from the Senegal and Niger rivers. It spreads into Morocco, Algeria, the Saharawi Republic, Mauritania, Senegal, Mali and Niger. We don’t want to speak only or primarily of a geographical region, but rather a mode of life and a cultural space – which is nevertheless inextricably bound to a physical space. Therefore, these volumes try to reveal this space in all its aspects, firstly political, social, legal, historical, cultural but also physical, environmental and economic.
The objective of the collection "The Western Sahara" is to elicit interest and stimulate research about this space, and bring together all who have an interest in it. It will be independant and multidisciplinary. It seeks contributions not only from scientists and researchers of all countries, but also from artists, leading journalists, former soldiers in the colonial forces, etc.
It will be composed partly of multidisciplinary volumes comprising varied contributions as well as bibliographies and lecture notes, and partly of special editions which will present longer, unedited documents and articles, as well as reissues of otherwise unavailable works.
L’OUEST SAHARIEN / WESTERN SAHARA

Comité de rédaction / Editorial board
Pierre Boilley, Emmanuel Martinoli, Ali Omar Yara
Directeur de publication /Executive editor
Emmanuel Martinoli

Comité scientifique/ The scientific consultants

Luciano Ardesi (sociologue, Rome, I), Yahya ould Bara (Université de Nouakchott, RIM), Maurice Barbier (Université de Nancy-II, F), Edmond Bernus (géographe, ORSTOM, F), Christoph Brenneisen (géographe, Berlin, D), Sophie Caratini (URBAMA, Université de Tours, F), Abdel Wedoud Ould Cheikh (Université de Nouakchott, RIM), Monique Chemillier-Gendreau (Université de Paris-VII, Jussieu, F), Jarat Chopra (Brown University, Providence, USA), Wolfgang Creyaufmüller (ethnologue, Aachen, D), Jean Fabre (géologue, Courchevel, F), Sidi Mohamed ould Hademine (Université de Nouakchott, RIM), Théodore Monod (naturaliste, † Paris, F), Javier Morillas (Universidad San Pablo Ceu, Madrid, E), Rainer Osswald (Universität Bayreuth, D), Christiane Perregaux (Université de Genève, CH), Ulrich Rebstock (Universität Freiburg, D), Carlos Ruiz Miguel (Universidade de Santiago de Compostela, E), Wolf-Dieter Seiwert (ethnologue, Leipzig, D), François Soleilhavoup (Professeur de sciences naturelles, spécialiste de l’art rupestre, Epinay-sur-Seine, F), Jürgen Taeger (Universität Oldenburg, D), Daniel Volman (Africa Research Project, Washington DC, USA), Yahia Zoubir (Thunderbird, Glendale, AZ, USA).

Notes pour les auteurs
Les opinions exprimées n’engagent que leurs auteurs.
Les contributions, en principe originales, sont à transmettre au secrétariat de la rédaction sous forme électronique avec une copie papier. Les règles s’appliquant aux notes de renvoi et à la bibliographie seront communiquées aux auteurs par le secrétariat de rédaction. La transcription des termes arabes est laissée au choix de l’auteur. La rédaction ne peut être tenue responsable en cas de perte ou de dommages aux manuscrits.

Notes for contributors
Opinions expressed are solely those of the authors.
Articles should be original contributions and submitted to the secretariat in electronic form with a typescript. Instructions on note style and references will be communicated to the authors on demand. Transcription of arabic words is left to the choice of the author. The editorial board cannot accept responsibility for any damage or loss of manuscripts.

Secrétariat, correspondance /Secretariat, editorial correspondance


Emmanuel Martinoli

CP 2229 CH-2800
Delémont 2
Tél. : + 41 32 422 87 17
martinoli@arso.org

Pierre Boilley

70, R. Laugier F-75017 Paris
Tél. : +33 1 40 53 09 96
Fax : +33 1 40 53 09 96
pierre.boilley@univ-paris1.fr

Ali Omar Yara

3, R. Riblette F-75020 Paris
Tél. +33 06 73 O4 93 37
yara.gis@free.fr
I. Déjà parus dans la collection des Cahiers de L’Ouest saharien :

Volume 1, Etat des lieux et matériaux de recherche, 1998, 203 p.
Volume 2, Histoire et sociétés maures, 2000, 269 p.
Volume 3, Fragments, 2002, 224 p.
Volume 4, Regards sur la Mauritanie, 2004, 240 p.
Volume 5, La Mauritanie avant le pétrole, 2005, 210 p.
Volume 6, L’Oued Noun, Mythes et réalités, 2006, 188 p.

II. Déjà parus dans la collection des Hors séries de L’Ouest saharien :

Hors série 1, Ali Omar Yara, Genèse politique de la société sahraouie, 2001, 234 p.
Hors série 2, Christelle Jus, Tracer une ligne dans le sable, Soudan français-Mauritanie, une géopolitique coloniale (1880-1963), 2003, 262 p.
Hors série 3, Annaïg Abjean, Zahra Julien, Sahraouis : Exils-Identité, 2004, 237 p.
Hors série 4, Patrick Adam, De Smara à Smara, Sur les traces de Michel Vieuchange, 2006, 204 p.
Hors série 5, Jean Clauzel, Notes sur la faune sauvage de l’Adagh (Adrar des Iforas), 1948-1958, Le temps des tournées, 170 p.
Hors série 6, Till Philip Koltermann, Ulrich Rebstock et Marcus Plehn, Pages d’histoire de la côte mauritanienne, 2006, 102 p.
Hors série 7, Sahara occidental, Une colonie en mutation, Actes du colloque de Paris X Nanterre, 24.11.07, 2008, 155 p.
Hors série 8, Elisabeth Peltier, Malgré tout Dakhla existe… Chronique d’un campement sahraoui, 2008, 240 p.
Hors série 9/1 Sophie Caratini (dir.), Du rapport colonial au rapport de développement. La question du pouvoir en Afrique du Nord et de l’Ouest, 2009, 250 p.
Hors série 9/2 Sophie Caratini (dir.), Du rapport colonial au rapport de développement, Affirmations identitaires et enjeux de pouvoir, 2009, 250 p.


Site web de L’Ouest saharien :
< http://louestsaharien.arso.org >

Couverture : peinture du surréaliste français Pascal Colard, intitulée OS & Rehauts n° 65 (254 X 226 Cm), Les Lilas, 2003.
Mise en pages : Comité de rédaction de L’Ouest saharien.
Les noms des organismes, de personnalités et de périodiques
sont remplacés par les sigles suivants


AF (CAF) Bulletin du Comité de l’Afrique Française (Paris)
ALPS Armée de Libération du Peuple Sahraoui
AOF Afrique Occidentale Française (Dakar)
ASOM Académie des Sciences d’outre-mer (Paris)
B. I. Bibliothèque Inguimbertine (Carpentras)
CAM Confins Algéro-Marocains (les)
CHEAM Centre des Hautes Etudes de l’Asie et de l’Afrique Moderne (Archives à Fontainebleau)
FAT Fonds d’Auguste Terrier (Académie de France, Paris)
FAR Forces Armées Royales marocaines (les)
FP Frente popular per liberacion de Saguia el-Hammra y Rio de Oro
G. G. Gouverneur général
H. S. Hors Série
lt.-col. lieutenant-colonel
Ms. Manuscrits
O.S. Revue de l’Ouest saharien (Délemont)
RCD Renseignements coloniaux et documents (A. F.)
Le siècle guerrier franco-sahraoui, 1910-2010
Illustration de couverture


La Toile OS & Rehauts


Notre ami, l’artiste Pascal Colard, nous a autorisé à reproduire cette toile intitulée OS & Rehauts, n° 65 (254 X 226 Cm), en couverture de cet Hors Série de l’Ouest Saharien, n° X, 2009, relatif à l’étude des rapports du lieutenant-colonel Charles Mouret.

Nous connaissons Pascal Colard, et nous avons poursuivi, comme beaucoup d’autres avec lui, un débat depuis les années 1990, sur la problématique de la guerre et les systèmes d’armes, ce qu’il appelle les munitions ( Cf. Peine Capitale Libérée , le Soleil Noir, 1977).

Cet artiste se situe parmi les fins connaisseurs « des batailles », notamment le débarquement allié du 6 juin 1944, sur les côtes normandes ALL-OVERLORD, ce qui a fait l’objet entre nous d’un long entretien (inédit). En effet, ses œuvres artistiques révèlent l’importance des traces toujours vivantes, donc de la mémoire. Sa technique singulière puise dans des matériaux nobles, tels l’empreinte des os, ou les morceaux de tissu antérieurs au vêtement proprement dit. La première exposition du « Groupe RUpTure » en 1967 témoigne de l’étendue de sa réflexion intellectuelle et de sa qualité d’écrivain et d’artiste surréaliste.

La réflexion de l’artiste va au-delà de la conception des guerres justes ou injustes, mais refuse la domination des uns sur les autres et incite à une mutation plus libératrice. Sa grande fascination pour les chars et leurs chenilles ne l’empêche pas de se prononcer contre leur envahissement en Algérie, à Suez, et en Hongrie en 1956.

Le choix de cette toile, qui n’engage pas son auteur, n’est pas sans raison critique. Elle illustre aussi l’image du déferlement des Méharistes français de l’Adrar mauritanien, sur les tribus combattantes sahraouies au cœur de la Saguiet El Hamra, un épisode majeur de l’histoire dramatique de la pacification coloniale.
Cette étude est dédiée à la mémoire des combattants sahraouis de la deuxième région militaire sahraouie, particulièrement ceux de Tfariti, haut lieu de la résistance, contre le colonialisme espagnol et français autrefois, et contre l’occupant marocain du Sahara occidental, aujourd’hui.

Hommage aux citoyens fondateurs de la République sahraouie pour la liberté.
Introduction générale
Cette étude de sociologie des conflits ne prétend pas refaire une monographie du lieutenant-colonel Charles Mouret. Elle est déjà produite par des auteurs avertis. Nous citons son frère Henri Mouret, et surtout les différents articles du lieutenant-colonel Jean d’Arbaumont et du Chef de bataillon Carlier, pour ne citer que ces trois.
Notre propos consiste à analyser les faits et les effets de la projection coloniale, effectuée par ce deuxième Commissaire général de l’Afrique Occidentale en Mauritanie.
Le colonel Charles Mouret, devenu lieutenant-colonel, officier colonial de la III e République française de la pure espèce, croyait en un idéal communautaire partagé avec les peuples des « contrées lointaines » de l’Afrique. Son ton mesuré et le choix des termes à la fois militaires et moraux de ses deux rapports en attestent.
Il était inspiré par « le siècle des lumières » de la Révolution française de 1789, et attaché au principe de la citoyenneté qui aspire à une société universelle égalitaire.
On peut admettre l’existence d’une inspiration commune entre l’agir du lieutenant-colonel Mouret, les idées politiques, les écrits diffusés en France après la guerre de Crimée, 1853-1856, et la défaite de 1870 face à l’Allemagne. En témoigne, par exemple, l’idée saisissante du capitaine Louis Lyautey voulant associer « le métier » de soldat au travail « social » . Il écrivait, dans son deuxième article « Du rôle colonial de l’armée » , que le soldat « est l’être spécial qui n’est plus ni le militaire, ni le civil, mais qui est tout simplement le colonial » . C’était « l’armée en marche » , qui souhaite se libérer de l’ambiance parisienne de la II e République française pour aller de l’avant par le commandement, dans les colonies ; d’où aussi l’exaltation de la bravoure, au service de « la Nation » .
Mouret fut l’un de cette vague. C’est dans cette optique que nous pouvons situer son action au Sahara occidental. Il voulait poursuivre l’œuvre de Xavier Coppolani, intellectuel et homme d’action, en Algérie, au Sénégal et en Mauritanie, en vue d’une jonction entre la Mauritanie et le Maroc. Il n’en demeure pas moins qu’il a hâté ladite « pacification » pour dominer les tribus sahraouies, constituant un obstacle de taille devant lui.
Dans cet esprit, nous présentons cette étude en trois parties.

1° En première partie, nous publions l’intégralité les deux rapports (militaire et moral) rédigés en 1913 par le lieutenant-colonel Mouret qui relatent sa projection, au cœur de la Saguiet El Hamra, durant 53 jours. Ce sont les seuls originaux que nous possédons sur ces événements militaires et politiques. Ils retracent de surcroît l’horizon politique de la région. Ils sont, donc d’une portée considérable, tant au niveau des combats militaires relatés par l’auteur qu’aux objectifs stratégiques poursuivis par la France dans la région (l’AOF, le Sahara occidental et le Maroc).
2° Bien que ces deux documents rassemblés ici, pour la première fois, suffisent à comprendre cette conjoncture complexe de la projection coloniale française en Adrar et au Sahara occidental, il est indispensable de les situer à partir du premier partage initial « des sphères d’influence » de la région entre la France et l’Espagne. C’est l’objet de la seconde partie.
Nous avançons ensuite quelques considérations critiques sur les deux rapports en reliant surtout la trame du conflit entre les Tribus Combattantes Sahraouies et la France coloniale à partir de l’entreprise coppolaniste, la « pacification » de l’Adrar lancée en 1908, à l’attaque par surprise de Liboïrat en janvier 1913 et enfin à la projection du Colonel Mouret au Sahara occidental, un mois après. Cette projection a-t-elle été menée pour punir les assaillants de Lebaïrat ou pour avertir l’Espagne des méfaits de son absence militaire dans le « Hinterland » du Sahara occidental que les trois conventions de 1900, 1904 et 1912 lui avaient attribué ?
Nous verrons comment ces événements militaires, diplomatiques et juridiques (lisons : la juridiction coloniale, précurseur du droit international contemporain) vont révéler l’enjeu géopolitique du Rio de Oro et de Saguiet El Hamra, non pas uniquement au regard de la résistance anti-coloniale menée par la coalition des tribus combattantes sahraouies, ou par rapport à l’Espagne absente, mais aussi par rapport à l’Allemagne qui voulait endiguer la puissance française en Afrique à partir du Sahara occidental.
3° En troisième partie, nous publions quelques pièces de presses officieuses, essentiellement françaises, qui constituent un témoignage politique de ces événements provoqués par l’expédition Mouret.
En conclusion, nous émettons quelques constats heuristiques souvent négligés mais fortement susceptibles d’expliquer comment dans la situation actuelle un territoire non encore autonome, le Sahara occidental, n’a pas encore trouvé son indépendance intégrale.
Première partie Les rapports du lieutenant-colonel Charles Mouret
Introduction
Nous présentons ici les deux rapports « Mouret ».
Les troupes françaises se composaient de différents corps miliaires, dont la majorité des soldats ont été recrutés au Sénégal et parmi des Tribus maures de la Mauritanie. Des Méharistes français installés auprès du puits de Liboïrat à l’Ouest d’Atar ont été anéantis par des tribus sahraouies combattantes qui ont opéré, sous forme de « razzi ». Pour riposter à cet acte audacieux, le lieutenant-colonel Charles Mouret, avec un zèle notoire, a mobilisé 402 officiers, sous-officiers, tirailleurs, gardes et auxiliaires, tous montés à chameau, pour lancer « un raid », (nommé « la Colonne Mouret ») appelé aussi « contre-rezzou ». Mais comme le lecteur averti le constatera, il s’agissait d’une grande armée prête à livrer une bataille de longue envergure, contre la coalition des Sahraouis qui se repliaient, après « le coup » de Leboïrat (Mauritanie) dans la Saguiet El Hamra afin d’organiser, à coup sûr, une autre offensive contre les coloniaux français en Adrar mauritanien, qui pourrait menacer l’installation de la France en Adrar fraîchement conquis.
Cette « tournée de police » menée par Mouret qui a duré plus de 50 jours représente un cas d’école de l’agir du colonialisme comme en attestent les deux rapports.
Au préalable, quelques éléments de la sociologie de la guerre doivent être rappelés. Un « rapport militaire » doit expliciter les faits produits (chiffres et cartes à l’appui) dans un langage précis (mentionnant ordre de bataille, ordre de marche, engagements, effectifs, pertes, retrait, etc.).
Ceux du lieutenant-colonel Charles Mouret en sont l’exemple parfait. Citons son « ordre de mouvement n° 1 » signé à Atar, le 6 février 1913 et l’« Addendum » à l’Ordre de marche n° 1, signé à Taïeurt, le 9 février 1913. Ou encore « le croquis des emplacements des camps », sa propre position et celle des Sahraouis à la veille de la bataille de l’Oued Taguiatt, les 9 et 10 mars 1913.
Or, c’est absolument impossible qu’un commandant de troupe engagé dans une bataille (défensive ou offensive) se rappelle de tous les faits produits et les consigne dans un texte. Il ne peut que s’appuyer sur ses officiers subalternes pour l’informer et lui donner des renseignements sur l’acte guerrier déjà engagé. Il lui fallait donc se confier au commandant Delestre. En témoigne son « rapport miliaire » mentionné comme « copie conforme produite par le capitaine-chef du bureau militaire signé par Mouret » que nous avons consulté à la Bibliothèque Inguimbertine (Carpentras).
Un rapport militaire ne peut pas non plus contenir la vérité absolue sur les actes violents produits durant « l’engagement », le « contact » comme les militaristes modernes le nomment. D’autant plus que les tribus sahraouies, dans le cas qui nous intéresse, n’ont pas laissé, apparemment, de traces écrites de leur conflit contre les coloniaux, ce qui pourrait être un support documentaire non négligeable pour comparer les faits d’arme des deux adversaires. Pour connaître, aussi, par exemple l’issue exacte de l’affrontement de l’Oued Taghliatt qui n’a pas été explicité d’une manière convaincante par le lieutenant-colonel Mouret, car il se limite à une évaluation médiane : « ni vainqueur ni vaincu » . Comme nous allons le voir, une chose est sûre, Mouret a, avant sa projection précipitée, sous-estimé la résistance des Sahraouis, ainsi que les obstacles qu’il devait franchir pour établir la domination coloniale française.
On revient ainsi au rôle joué par « la friction », telle que Carl Clausewitz la qualifie clairement, de facteur invisible c’est-à-dire des difficultés qui s’accumulent et entraînent des conséquences non prévues sur le théâtre de l’affrontement. Telle par exemple « l’erreur de direction commise par la section Merello », un moment durant la bataille de l’Oued Tagliatt ou la très longue distance parcourue par le lieutenant-colonel Charles Mouret pour mettre le pied dans la Saguiet El Hamra.
Rappelons qu’un établissement militaire « doit », dans un système politique contemporain, obéir, en fin de compte, aux directives de « la politique » tracée par l’Etat. Mais, le lieutenant-colonel Charles Mouret préférait que la guerre reste tout de même « la continuation de la politique par d’autres moyens » selon la formule clausewitzienne. Il n’était pas le seul grand officier à choisir cette option. Ainsi, des officiers généraux peuvent prendre les initiatives tout seuls en s’appuyant sur « la formule », sans se référer à priori à la politique globale de l’Etat. Tel le cas de Pierre Lyautey qui a pris, « seul » la décision d’engager ses troupes face à celles d’El Heyba à Sidi Othman (au Maroc).
Le deuxième document, intitulé « Rapport d’ensemble politique, administratif et militaire du lieutenant-colonel Mouret Commissaire du Gouvernement Général et Commandant militaire en Mauritanie sur la tournée de police qu’il a dirigée au Nord de l’Adrar du 7 février au 28 mars 1913 », signé à Atar, le 10 avril 1913, relate lui aussi, les faits de guerre et restitue les mêmes actes relatifs à « sa tournée » . Mais il s’oriente vers des « c onsidérations générales politiques » indiquant la véritable mutation qui lui paraît s’être opérée aussi parmi les tribus sahraouies de l’Oued Noun et de l’Ouest Dra (les Tekna), surpris par leur participation active dans la bataille de l’Oued Tagliatt (le 9 et le 10 mars 1913) dans la Saguiet El Hamra. On lira, en effet, que sa proclamation adressée aux habitants de la région de la Saguet El Hamra et de l’Oued Dra – Oued Noun se veut un avertissement, dans le cas de non-rédition, adressé par Mouret aux tribus qui le combattaient sur leur propre sol.
Voyons comment le lieutenant-colonel Charles Mouret, stratège colonial, a ouvert la voie à la compréhension d’une autre vision de la lutte des Sahraouis.
Premier Chapitre La Colonne Mouret Le rapport militaire
Le regretté Patrick Adam, (auteur de Smara à Smara, L’Ouest saharien , HS. n° 4, Paris, éd. L’Harmattan, 2006), s’est chargé, une année avant sa mort, de saisir ce rapport militaire conservé à la Bibliothèque Inguimbertine, à Carpentras. Nous sommes retournés dans cette prestigieuse bibliothèque, à deux reprises en juillet 2007 et juillet 2009, pour le consulter, ainsi que d’autres pièces du dossier Charles Mouret (1871-1914), établies par son frère Henri Mouret en 1944, (Manuscrits n° 2 401, 40 p. folios).

© La Bibliothèque Inguimbertine, Carpentras.

A. O. Yara
Le 10 janvier dernier (1913), un de nos détachements méharistes en nomadisation vers Liboïrat-Ameyin, était surpris par un fort rezzou venu du Nord, qui a infligé à ce détachement de très fortes pertes. Après l’affaire, ce rezzou se divisait en plusieurs groupes, les uns remontant vers le Nord avec leurs prises, les autres s’infiltrant dans nos cercles du Sud pour s’y livrer à de nouveaux pillages.
Les uns et les autres étaient signalés comme se dirigeant finalement dans la région du Zemmour, vaste zone bien pourvue en pâturages et en eau, dans le Nord de l’Adrar.
Laisser impunie une attaque effectuée avec tant d’audace et de succès par les dissidents du Nord, n’était pas possible tant au point de vue politique qu’au point de vue militaire.
Les populations de l’Adrar n’auraient pas compris et pas admis que, après une telle agression, nos troupes restassent immobilisées – Le loyalisme de beaucoup d’entre elles aurait été soumis à une rude épreuve et leur opinion unanime était qu’un tel acte ne pouvait rester impuni. Elles ne nous marchandaient du reste pas leur concours.
Du côté des Regueibats soumis, une démonstration de cette nature était plus nécessaire encore. Déjà, en novembre, des dissidences assez nombreuses s’étaient produites dans leurs rangs. D’autres dissidences avaient été provoquées instantanément par les événements du 10 janvier ; des campements avaient filé au Nord, un certain nombre d’hommes se joignant même aux détachements du rezzou pour opérer avec eux dans le Sud. Soit par crainte de se voir exposés sans défense aux coups de leurs adversaires du Nord, soit par conviction que, par faiblesse, nous hésitions à marcher nous-mêmes contre ces adversaires, il fallait s’attendre à ce que une abstention de notre part provoquât chez ces populations un départ en masse et des hostilités contre nous ou contre les populations soumises, avant leur départ.
Il faut se rendre compte que notre installation en Adrar remonte à 4 ans à peine et que certaines populations, particulièrement les Regueibats, ne nous ont pas encore donné la preuve d’un ralliement définitif. Un insuccès, surtout de la timidité, sont aussitôt interprétés et exploités contre nous dans de pareils milieux sous le jour le plus défavorable, et de neutres ou d’indifférents, mal faits à l’idée de notre présence chez eux, on risque de faire du jour au lendemain des adversaires déterminés.
Tout le monde prédisait, en outre, que rester inactif, c’était la certitude que de nouveaux et très prochains rezzous sillonneraient la Mauritanie.
Au point de vue militaire, une démonstration était non moins nécessaire.
L’affaire de Liboïrat se résumait en somme pour tous les indigènes à ceci :
Un détachement français, fort de plus de 130 fusils, bien pourvu en chameaux, en armes, en munitions et en vivres comme le sont nos détachements, occupant une position défensive, bien encadré, avait été dispersé par une troupe de dissidents forte d’environ 250 combattants dont les pertes avaient été relativement faibles. Jusqu’à présent, partout, même à 1 contre 5 et davantage, on était accoutumé à nous voir victorieux et jamais on avait constaté le cas d’une troupe française en position, détruite par un adversaire moins bien armé et d’un effectif à peu près le double du nôtre seulement.
Nous ne pouvions laisser s’accréditer cette opinion que quelque chose était changée à ce point de vue et que notre valeur guerrière ou militaire avait décru au point que des groupements Maures pouvaient se permettre de nous attaquer impunément.
Or, les attaques étaient presque certaines de l’avis de tout le monde, si nous ne prenions pas à notre tour hardiment l’offensive.
Enfin, il ne faut pas oublier qu’à Liboïrat, l’ennemi venait de s’approvisionner à nos dépens de moyens d’action qui augmentaient considérablement ses facultés d’attaque ; près de 500 chameaux dont beaucoup en superbe forme, 105 fusils, plus de 20 000 cartouches, du matériel méhariste de toute nature, etc.
Ces cartouches devaient être brûlées fatalement contre nous ou contre nos administrés. Autant par conséquent fournir à leurs détendeurs l’occasion de les brûler le plus tôt possible sur nous plutôt que sur des gens paisibles que nous sommes chargés de protéger.
Pour toutes ces raisons dont on ne pouvait sentir réellement la valeur et l’obligation inéluctable que sur place et que j’ai déjà exposées dans le détachement français fort de plus de 130 fusils. De l’avis de la grande majorité des indigènes et de nos cadres ou de nos hommes, il y avait toutes chances pour que la grosse majorité des campements de nos agresseurs se trouvât dans la région du Zemmour, région qui n’avait rien d’inaccessible pour nous, puisque deux fois en 1912 des détachements français l’avaient abordée sans encombre.
La saison était d’autre part aussi favorable que possible pour une telle tournée ; le moral des troupes, parfait, il n’y avait donc pas à hésiter.
C’est pourquoi, conformément aux dispositions de la Circulaire n° 13 CM. du 21 avril 1911, sur l’emploi de la force armée en Afrique Occidentale Française et placé à la tête d’une région militaire où les pouvoirs civils et d’ordre administratif me sont dévolus au même titre que les pouvoirs d’ordre militaire, en ce qui concerne la réalisation du programme de sécurité et de protection intérieures de cette région, je décidai de diriger moi-même une opération de police contre les auteurs de l’attaque du 10 janvier ou contre leurs campements s’ils ne les avaient pas encore rejoints.
Pour procéder à cette reconnaissance, je disposais des formations méharistes régulières de l’Adrar et du Trarza, les premières réduites, il est vrai, des pertes subies à Liboïrat. En outre, soit au Trarza, soit en Adrar, je pouvais réunir facilement 120 auxiliaires environ. Les montures ne manquaient pas.
Après élimination et dernière inspection, je quittais Taieurt près d’Atar, avec les effectifs ci-après :

9 officiers
8 sous-officiers français
148 tirailleurs
112 gardes méharistes
116 auxiliaires
9 interprètes-guides armés.

Soit au total 402 officiers, sous-officiers, tirailleurs, gardes et auxiliaires, tous montés à chameau. Une section de mitrailleuses était comprise dans les effectifs des tirailleurs ci-dessus.
Nous partions avec le minimum possible de bagages et de matériel ainsi qu’il ressort de mon ordre de mouvement ci-joint. Au départ de la Koédia d’Idjill, véritable point initial de la reconnaissance, nous devions avoir avec nous 40 jours de vivres transportés sur les montures ou à un petit convoi réparti entre les groupes et que des distributions prochaines devaient faire disparaître en quelques jours. Les hommes avaient sur eux 180 cartouches, la section Marquenet en avait même 200 par homme. Nous emportions en outre une réserve de 14 000 cartouches y compris les cartouches nécessaires à la section de mitrailleuses.
La réserve d’eau était portée dans 40 tonnelets soit 1 600 litres venant en plus des deux guerbas dont chaque homme était doté.
Quelques chameaux de monture, haut le pied, étaient affectés à chaque section et marchaient avec quelques chameaux de boucherie.
Les dispositions étaient donc prises pour que le détachement n’ait, du côté de ses animaux et de ses approvisionnements, aucune gêne et aucun aléa à courir. De fait, la reconnaissance entière s’est effectuée, pendant une durée de 50 jours, sans qu’il nous ait manqué ni un animal, ni un gramme de vivres, ni une peau de bouc.
Par précaution cependant, et surtout en prévision d’opérations qui me seraient imposées au retour vers le nord-est ou vers le nord-ouest de Atar, sans permettre de toucher d’abord ce poste, j’avais prescrit qu’un convoi de 20 jours de vivres serait rendu le 25 mars à la Koédia d’Idjill où il attendrait mes ordres.
Le départ eut lieu de Taieurt le 9 février dans l’après-midi. Les instructions pour la discipline de marche et pour les mesures de sûreté en marche et en station que je notifiai la veille du départ, furent mises de suite en application et quelques jours après, en quittant la Koédia, tout le monde était déjà rompu à ces marches d’ensemble et à l’articulation nécessaire entre nos groupes méharistes qui représentaient un total de forces méharistes jamais réunies jusqu’à ce jour.
Dès le départ aussi, je mis en train le service des choufs à grande et à petite distance, qui ne cessa de fonctionner pendant toute la reconnaissance, dans des conditions parfaites d’exécution, donnant ainsi la preuve palpable à tous ceux de nos cadres qui n’étaient pas fixés à ce sujet que pareil service est relativement aisé, même avec un faible effectif de gens aptes à le bien assurer.
Nous étions le 15 février à Tazadit et le 16 à El Lehaber, d’où nous partions le lendemain après avoir abreuvé nos animaux et fait le plein de nos récipients d’eau. Je voulais gagner la Guelta de Zemmour par la ligne la plus directe de manière à réduire les risques d’être éventé et à augmenter nos chances de surprendre l’adversaire.
J’évitais donc les puits de Smamit à l’Ouest ainsi que les points d’eau que l’on rencontre dans les premiers contreforts Sud-Ouest du massif de la Guelta, et c’était une grosse étape sans eau, estimée à près de 300 kilomètres, qu’il s’agissait de franchir (280 kilomètres en réalité).
Cette étape se fit sans le moindre incident ou accident même pour nos chameaux qui ne trouvèrent cependant sur cette immense plaine de rag, à peu près rien à manger pendant les 4 premiers jours.
Dès le jour du départ nous eûmes des indices favorables en ce qui concernait l’heureuse issue de notre tournée.
Vers 8h30 nous recoupions les traces toutes récentes (moins de 24 heures) de 4 hommes montés à chameau qui se dirigeaient vers l’Est, direction anormale il est vrai, mais qui nous permettait de penser que des groupes ennemis se trouvaient en route et s’éclairaient par des choufs.
Le même jour, vers 14 heures, nous arrivions sur les traces très fraîches aussi d’un détachement comprenant une trentaine de chameaux voyageant en Medjbour, c’est-à-dire montés par des hommes en expédition. Ces traces déviaient légèrement de la direction sud-nord que nous suivions ; de l’avis de nos guides, elles allaient aboutir aux oglats de Moufrerat où l’on trouve un peu d’eau les années où il a plu dans la région.
Je détachai aussitôt sur ces traces un groupe d’auxiliaires avec mission de rejoindre le medjbour et de l’attaquer de nuit autant que possible. Ce groupe réussit dans sa mission et il nous rejoignit le 20 février.
Il avait rejoint le medjbour comprenant 20 hommes dans la nuit du 18 au 19 février, mais, éventé à peu de distance, il n’avait pu surprendre complètement l’adversaire qui avait cependant perdu 5 hommes et 8 chameaux tués. Les 15 survivants avaient pu s’enfuir avec seulement 5 chameaux.
Nos auxiliaires nous rapportaient, outre 21 chameaux dont 8 portaient les marques de nos sections méharistes, 5 fusils à tir rapide (3 mousquetons 90, 2 fusils 74), 400 cartouches, 1 revolver, 1 boussole, des chéchias, paletots de tirailleurs, gandouras de gardes méharistes, toiles de tentes, couvertures, etc.
Avant sa mort, un blessé avait pu donner quelques renseignements sur le rezzou venu à Liboïrat. Il aurait dit, en particulier, que ce rezzou s’était formé à Soeken, au Sud-Ouest de Smara, à 1 jour environ de distance de ce point.
Ce début était encourageant et il nous donnait en outre l’assurance que nous étions dans la bonne direction. La direction du medjbour attaqué le conduisait en effet nettement vers la région du Zemmour où nous comptions toujours trouver des rassemblements importants. C’était de cette région, nous le savions déjà, qu’était parti tout groupé, le rezzou venu à Liboïrat et tout permettait de croire qu’en retour les groupes de pillards aboutiraient dans cette région où sans doute leurs campements étaient venus les attendre.
La région du Zemmour est relativement vaste ainsi que je l’appris exactement par la suite en passant moi-même ou bien d’après les renseignements successifs de nos guides. Au départ, nous pensions tous que le Zemmour se bornait au massif même de la Guelta. En réalité, cette zone est limitée au Sud par la ligne Guelta/Bir El Moghrin et elle s’étend vers le Nord, on peut dire jusqu’au lit de la Saguiet El Hamra, englobant dans son étendue quelques régions portant des noms particuliers mais peu larges telles que Amgalla, Söeken.
Les dispositions d’attaque devaient être prises non loin du massif de la Guelta où je m’étais fait précéder par un chouf. Dès les premiers oueds qui coulent de ce massif, nous pénétrions dans des pâturages de toute beauté ce qui contrastait fort heureusement avec la sécheresse et l’aridité des jours précédents. Tous les spécimens variés de la flore de ces régions, aux fleurs multicolores et en plein épanouissement se trouvaient réunis là pressés et poussant dru dans des fonds de vallée, nous donnant par endroit l’illusion des plus beaux parterres de fleurs de France.
Mais si nous fûmes heureux de trouver cette abondance dont nos chameaux usèrent avec une belle gloutonnerie, nous fûmes réellement déçus de constater que nulle part, malgré, notre éloignement de la Guelta, c’est-à-dire de l’eau, diminuât de plus en plus à mesure que nous avancions, nulle part, dis-je, ces pâturages n’avaient été broutés. Il n’y avait donc par-là sans doute aucun campement contrairement à notre attente. Et c’est bien le renseignement que nous apportèrent successivement les choufs partis depuis 5 jours et les choufs envoyés plus récemment.
Pour qui connaît l’importance capitale des pâturages de ces régions où les troupeaux constituent la seule richesse et le lait des chamelles à peu près le seul aliment, voir inutilisées de pareilles étendues exceptionnellement riches en fourrages ne pouvait qu’être un gros étonnement. Il fallait un motif sérieux pour expliquer l’absence de tout campement dans ces parages étendus et la découverte de traces du passage récent de groupes filant rapidement vers le Nord sans séjourner ici, augmentait notre étonnement en même temps qu’il confirmait notre conviction qu’un motif important, seul, pouvait être la cause d’un pareil vide d’habitants.
Tous les indices nous donnaient la preuve que jusqu’alors nous n’avions pas été éventés. Ce n’était donc pas la crainte de nous voir surgir qui avait pu empêcher les campements de venir s’installer par ici ; il y avait autre chose qu’une marche en avant nous expliquerait.
Arrivés à la Guelta, le 21 février, nous en partions le lendemain marchant nettement au Nord par la route rocheuse qui traverse le massif, évitant ainsi les pâturages situés à l’Est de ce massif où il était possible que se trouvassent des campements auxquels je voulais couper, en les devançant, la direction du nord. Deux choufs envoyés au loin devaient me renseigner à ce sujet, les jours suivants, à des points de rencontre convenus.
Dès la sortie du massif rocheux de la Guelta, qui s’étend sur 40 kilomètres environ, la route devient meilleure et suit généralement le fond de la vallée ou des lits oueds. Peu après nous retrouvions des indices de passages récents de groupes suivants, tous, soit nettement la direction du Nord vers les oglats d’Amgalla, vers lesquels nous allions nous-mêmes, soit une direction légèrement nord-est qui, d’après nos guides, aboutissait aux affluents de gauche de la Seguiet dans laquelle ils se jettent, un peu à l’est à Smara et où se trouvent des oglats d’hivernage.
Notre route se poursuivit ainsi de proche en proche toujours sur des traces et constamment couverts à l’Est par des patrouilles, qui toutes, nous confirmaient la présence de nombreuses traces plus anciennes et plus ou moins importantes.
Aux oglats d’Amgalla où nous étions le 27 février après une marche lente de 5 jours pour permettre à tous nos choufs de nous rejoindre, les traces convergeaient venant de plusieurs directions et certaines ne devaient pas dépasser 24 heures. Toutes allaient, à partir de là, vers le Nord, et elles ne pouvaient aboutir qu’à Smara et à Soeken, au Sud Ouest de Smara, point où s’était concentré le rezzou venu à Liboïrat.
Nous continuâmes sur ces traces qui, dès le lendemain, prenaient, sans doute possible, la direction de Smara.
Les renseignements que nous possédions sur Smara étaient des plus imprécis. S’il ne faisait doute pour personne que, à un moment donné, Ma El Aïnin y avait groupé autour de lui d’assez nombreux partisans, nous savions aussi que depuis son départ plus au nord et surtout depuis sa mort, Smara était bien déchu de son ancienne importance ; les chiffres les plus élevés en ce qui concernait la population donnaient, en dehors de quelques captifs cultivateurs, etc., un total de 15 télamides chargés d’assurer la garde de la maison de Ma El Aïnin, aujourd’hui propriété de El Heyba, notre adversaire de Marrakech.
En ce qui concernait les constructions de Smara, il n’était toujours question que de la maison de Ma El Aïnin et d’une maison construite par un de ses fils ; les habitants qui avaient jadis afflué autour de leur chef ou ceux qui y venaient par intervalles, logeaient sous la tente maure ou bien se construisaient des abris de fortune en feuilles de palmiers ou en paillotes.
La maison de Ma El Aïnin nous était représentée de son côté comme un immeuble indigène simple, sans grande importance, tel qu’on en voit dans nos ksours de la Mauritanie.
Tous ces renseignements n’étaient pas de nature à nous faire hésiter à passer par Smara, comme représentant un obstacle dangereux à éviter. Et nous étions d’autre part arrivés trop près de ce point pour ne pas y aller, d’abord parce que la seule route praticable et facile était dès ce moment, la vallée de l’oued Selouen qui baigne Smara et la vallée d’un de ses affluents de cet oued dans laquelle nous étions engagés. Sortir de ces vallées pour aller dans l’Est ou dans l’Ouest c’était vouloir franchir des collines rocheuses presque impraticables et donner ainsi à ceux qui incessamment trouveraient nos traces, l’impression qu’arrivés aux portes de Smara nous en avions été détournés par la crainte.
Pour ne rien risquer au hasard cependant, j’envoyai le 26 février, dans l’après-midi un chouf observer à petite distance ce qui se passait à Smara. Favorisé par un vent violent qui soulevait des nuages de poussière, ce chouf s’approcha d’assez près et ne vit, pendant une heure environ, circuler que deux hommes.
Ce renseignement m’était apporté vers le soir, lors de notre arrêt à petite distance de Smara. Je décidai d’arriver de nuit à ce point, de cerner la maison de manière à éviter une fuite et à pouvoir obtenir des renseignements de la part des gens dont nous pourrions nous emparer. Nous avions hâte en effet, d’avoir une indication quelconque concernant nos adversaires sur le compte desquels nous ne savions rien. Depuis le 11 février à 60 kilomètres environ d’Atar, nous n’avions plus rencontré âme qui vive et nous sentions pourtant que nous approchions d’une région où une solution devait certainement intervenir.
Mon détachement était formé en quatre échelons, un au centre chargé de cerner la maison et de s’emparer des portes qui seraient gardées jusqu’au jour ; si l’on ne pouvait les enfoncer, on ferait sauter l’une d’elles à la mélinite dont nous avions un petit approvisionnement. Un autre échelon marchait à droite et un à gauche avec mission de déborder la maison pour recevoir le cas échéant des fuyards, le dernier en réserve marchant derrière l’échelon du centre. Nos chevaux muselés, nous partîmes à 2 H.30 comptant avoir au moins deux heures de route et arriver encore de nuit à la maison. En réalité, un peu plus d’une heure après le départ, les guides nous annonçaient que nous étions tout près. Le signal est donné et nos 4 fractions s’avancent rapidement dans l’obscurité pour remplir leurs missions respectives.
Je marchais avec la fraction au centre et en arrivant avec elle devant les murs, j’eus la surprise de voir, au lieu de la maison citée si souvent, un véritable ksar fortifié dont nous ne pûmes constater la réelle importance qu’au jour. Le développement considérable du mur d’enceinte qui en certains points passait à travers des ruines de maisons obligea la section de centre à tâtonner en cherchant sa route. Les portes, au nombre de 5, ne purent pas être toutes occupées avant que le bruit occasionné par notre marche et par les coups redoublés dont les tirailleurs et gardes heurtèrent une des portes pour l’enfoncer, n’eût réveillé l’unique Télamide qui couchait à l’intérieur. Ce Télamide entendant des bruits, lâche d’abord deux coups de fusil sur la porte attaquée et court aussitôt à la partie opposée à cette dernière, réussit à l’ouvrir et à s’enfuir avant que l’escouade désignée pour l’occuper n’y fût parvenue.
Dès sa sortie, ce Télamide tombe sur le groupe d’auxiliaires qui avait débordé le ksar par la gauche et il ouvre le feu tout en fuyant et sans résultat sur ce groupe qui riposte sans l’atteindre. De là, il disparaît dans la nuit. Nous constatâmes au lever du soleil qu’il était allé prendre son chameau dans un coin de l’oued où cet animal était baraqué et qu’il avait fui à une allure folle dans la direction de l’Est.
Nous entrâmes dans le ksar par la porte par laquelle avait fui le Télamide. Toutes les maisons furent fouillées sans qu’on puisse découvrir un seul homme, dans deux cases extérieures nous trouvâmes un captif et deux femmes qui me furent aussitôt amenés.
Le captif, à la grande fureur de nos hommes, paraît vêtu d’un paletot kaki de tirailleur avec encore au collet les écussons T. S {1} . Il m’explique que ce vêtement lui avait été donné quelques jours auparavant par un homme appartenant à un groupe retour de Liboïrat. Il ne fût douteux pour aucun de nous que c’était la vérité et que cet homme, un captif enlevé en 1909 à Moudjéria par un parti ennemi, n’avait pas assisté à l’attaque du 10 janvier. Son rôle à Smara consistait uniquement dans l’entretien de deux minuscules jardinets d’orge, de quelques palmiers plantés sur le bord de l’oued et d’un troupeau de 8 chèvres.
Interrogé sur les passages de pillards, il nous apprit que plusieurs groupes retour du Sud étaient en effet passés par Smara mais que par ordre de son maître, Laghdaff fils de Ma El Aïnin, frère de El Heyba, tous avaient gagné l’Est, vers Erni et Terni, où se rassemblaient de nombreux guerriers devant partir, croyait-il, en rezzou en Mauritanie.
Il nous apprit que Laghdaff avait présidé à la formation du rezzou venu à Liboïrat et qu’il était venu du Nord depuis quelques mois accompagné de 100 télamides avec lesquels il se trouvait en ce moment à l’oued Erni au milieu des campements où il présidait à l’organisation du rezzou cité ci-dessus.
Nous passâmes la journée à Smara attendant le retour du chouf que j’avais envoyé sur les traces du fugitif. Ce chouf rentré dans l’après midi sans avoir rejoint le fuyard qui avait couru de toute la vitesse de son chameau et dont les traces disparaissaient sur les terrains de rag très étendus dans cette région. Il avait pris la direction de l’Est, évidemment pour aller donner l’alarme aux campements.
Cette fuite était regrettable, car elle nous donnait la certitude que de ce moment nous étions éventés et que nous ne trouverions sans doute plus personne dans cette direction. Aussi, avant de pousser plus loin et avant de décider soit le retour au Sud, soit la continuation de notre marche, décidai-je d’aller me porter avec tout mon monde dans une position d’attente, hors des directions habituellement suivies. Un chouf envoyé le lendemain vers Erni et Terni me renseignerait et suivant les nouvelles qu’il me rapporterait, je déciderais de la suite à donner à nos opérations.
Les déclarations du captif de Smara manquaient en effet de précision. Il ne connaissait les choses que pour avoir entendu des conversations auxquelles il ne prenait pas part et il n’était affirmatif en rien. Il pouvait donc, même de bonne foi, nous avoir donné des renseignements inexacts ou incomplets.
Le lendemain, 2 mars, nous nous dirigions sur la Seguiet El Hamra dont nous franchissions le lit et nous allions nous installer sur la rive droite en un point d’attente favorable.
Cette attente ne fut pas longue. Dès le lendemain 3 mars, le chouf parti vers Erni nous rejoignait ramenant deux hommes qu’il avait rencontrés sur sa route et qu’il me ramenait comme pouvant me fournir des renseignements intéressants.
Ces deux hommes, des L’Gouassem, venaient en droite ligne de Ras Erni qu’ils avaient quitté trois jours auparavant et ils avaient trouvé tous les campements installés dans le lit des oueds Erni, Terni et Bensaka. Ils nous donnèrent d’une façon précise des renseignements très détaillés.
Interrogés sur la réalité de la formation d’un rezzou et sur la destination qu’il devait recevoir, ils me dirent que ce rezzou était en effet presque entièrement rassemblé. Deux échelons étaient même déjà partis en avant à El Moila pour y préparer de la viande séchée. Maiouf, ex-chef des Oulad Akchar dissident de fraîche date, faisait partie de ce rezzou dont il était un des chefs et il était un de ceux partis à El Moila. Ce rezzou comprenait des Télamides, des Regeibats, des Teknas, des O. Delim, des Yaggouts, des Souads et des Zerguyen. Les L’Gouassem hésiteraient à partir avec les autres tout au moins en groupe de quelque force mais ils seraient l’objet de vives instances de la part de Laghdaff.
Tout ce monde est regroupé et catéchisé par Laghdaff qui campe à proximité. Il ne partira pas lui-même avec le rezzou, mais il l’accompagnera durant quelques jours, lui donnera la baraka et le fera accompagner jusqu’au bout par un de ses représentants. Il harcèle les hésitants, déclare et fait accepter que tout guerrier qui ne partirait pas alors qu’il pourrait le faire, paierait trois chamelles d’amende.

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