Les amazones de la Sparte noire
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Description

Les femmes guerrières du Dahomey, surnommé jadis "la petite Sparte noire", s'enorgueillissaient de posséder un corps endurci depuis l'enfance par un exercice rigoureux. Si, à l'origine, elles constituaient les gardes du palais royal, elles se transformèrent, à partir des années 1760, en troupes professionnelles avec leurs propres fanfares, drapeaux et insignes. Armées principalement de mousquets, de machettes et de massues, elles s'entraînaient, tiraient et se battaient mieux que les hommes, jusqu'au moment où le royaume fut vaincu par la France en 1892.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2014
Nombre de lectures 56
EAN13 9782336362731
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Stanley B. Alpern





Les amazones de la Sparte noire

Les femmes guerrières de l’ancien
royaume du Dahomey



Traduit en français par Christiane Owusu-Sarpong
Illustrations

Illustration de couverture :
Des amazones sur le point de tuer un ennemi et une amazone tuant un lion (tenture murale à motifs appliqués).

Longtemps considérée comme une réalisation du vingtième siècle, la tenture murale à motifs appliqués reproduite sur la couverture fut identifiée par la suite comme ayant été offerte par Guézo, probablement le plus grand roi du Dahomey, à l’Empereur Napoléon III au cours des années 1850. On y aperçoit, d’un côté, deux amazones massacrant des ennemis et, de l’autre, une amazone tuant un lion de ses mains. Conçue lors de sa création comme un drapeau, cette tenture fut exposée durant plusieurs décennies au Musée de l’Homme, à Paris, avant de rejoindre la collection du Musée du Quai Branly. La bannière, qui mesure 270 sur 185 cm, a été confectionnée en coton, avec des incrustations en soie et en mousseline.
Photographie réalisée et reproduite avec la permission du Musée du Quai Branly, à Paris.
Illustration de quatrième de couverture :
Deux amazones – tireuses d’élite dans des gourbis.

Croquis réalisé par le Commandant Pierre-Auguste Roques, qui dirigea une unité du Génie français durant la conquête du Dahomey ; il représente des gourbis en bordure de fleuve où étaient installées des amazones – tireuses d’élite. Les gourbis avaient environ 1,4 m de profondeur ; pour les cacher du regard, on avait prudemment étalé la terre excavée. Certains gourbis contenaient des petits tabourets à trois pieds ; Roques pensait que ceux-ci étaient réservés aux amazones ou aux chefs. (P.-A. Roques, « Le Génie au Dahomey », Revue du Génie Militaire , VIII, 4 [juillet-août 1894], p. 307).
Photocopie réalisée avec l’autorisation du Service Historique de l’Armée de Terre, Château de Vincennes, Paris.
Copyright

© Amazons of Black Sparta , 1998, 2011, Hurst & Company, London

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-71284-0
Préambule

« Je trouve cet ouvrage excellent, très agréable à lire et rempli de détails fascinants. […] [I]l offre bien plus d’informations – par exemple sur les armes à feu, les instruments de musique, les sièges et autres symboles, les espions, les guerres et l’art de la guerre, l’histoire du Dahomey en général – que ne le laisse entendre [le] titre […]. [Enfin il] s’appuie sur un merveilleux éventail de sources. »
J. D. Fage, lettre du 19 septembre 1997 à l’auteur (extrait)

« Stanley Alpern a produit une étude étonnamment exhaustive sur cette force militaire extraordinaire […] décrivant ces femmes à l’aide de détails fascinants […]. Il a apporté une contribution érudite à l’histoire de l’Afrique de l’Ouest du dix-neuvième siècle qui, jusqu’ici, n’avait mentionné les exploits des amazones que du bout des lèvres. »
Christopher Fyfe , Journal of Imperial and Commonwealth History (septembre 1999)

« Alpern rassemble la documentation existante sur cette institution particulière, pour en faire un livre intéressant et agréable à lire. L’analyse méticuleuse des ouvrages et des documents d’archives à laquelle s’adonne l’auteur atteste que ces femmes étaient à n’en pas douter des guerrières redoutables durant la turbulente période de la traite négrière du dix-neuvième siècle et de la conquête coloniale européenne ultérieure […]. Le travail d’Alpern est donc des plus instructifs. »
W. Arens , Choice (septembre 1999)

« Alpern a admirablement réussi à rassembler la plupart des témoignages relatifs à ces femmes étonnantes dont le courage impressionna même la Légion Étrangère. Il en présente une image détaillée à partir d’une grande variété de sources européennes et africaines. Il nous offre un récit qui mérite d’être lu de l’histoire militaire du Dahomey des origines de l’État jusqu’à sa défaite par la France en 1892, […] rempli d’informations sur les vêtements que portaient ces femmes, sur ce qu’elles mangeaient ou chantaient, sur la manière dont elles étaient recrutées, entraînées et mobilisées. »
Richard Rathbone , The Times (10 septembre 1999)

« Stanley Alpern a décrit avec force détails l’histoire des amazones [du Dahomey] […] [il l’a] vérifiée de manière convaincante et parfaitement rapportée […] Alpern cite fidèlement un large éventail de sources […] et nous offre un récit généreux et réfléchi, quoique parfois un peu trop prudent. »
P. E. H. Hair , Bulletin of Francophone Africa , n°15/16, 2000

« […] [À] ce jour on ne retrouve la trace [des amazones] que sous forme de notes historiques de bas de page. Le seul ouvrage véritablement scientifique à avoir été écrit à propos de ces femmes d’exception est celui qui leur a été consacré par Stanley B. Alpern, Amazons of Black Sparta. The Women Warriors of Dahomey […]. Leur armée fut pourtant de la même trempe que toute autre troupe d’élite masculine des pouvoirs coloniaux de leur temps. »
Stieg Larsson , The girl who kicked the hornets’ nest , 2009

« Alpern n’est certainement pas le premier auteur à s’être penché sur les amazones du Dahomey, mais son analyse est de loin la plus détaillée et la plus convaincante. […] J’ai pris grand plaisir à parcourir ces pages quelque peu effroyables, et pourtant fascinantes. Véritablement, le portrait des amazones que nous dresse Alpern est un éloge mérité du courage et du dévouement de ces femmes intrépides. […] Ce qui distingue particulièrement cet ouvrage extrêmement bien écrit, c’est la remarquable empathie qui unit son auteur à l’objet de sa quête. »
Anselme Guezo , Africa Review of Books (septembre 2012)
Dédicace

Aux femmes de ma vie :
à mon épouse, Frances ,
à mes filles, Jennifer, Jamie et Mary,
à mes sœurs, Rozzy et Dorothy ,
à ma petite-fille, Kari ,
à mon arrière-petite-fille, Élise,
et à la mémoire de ma mère, Belle ,
et de ma belle-mère, Marie
PRÉFACE DE L’ÉDITION ANGLAISE ORIGINALE
L’histoire ouest-africaine m’intrigue depuis longtemps. Il y a plus de cinquante ans déjà, dans le cadre de mes études universitaires, je choisis de rédiger un essai sur la création du Libéria par des esclaves américains libérés. Ce qui m’incita néanmoins à poursuivre cette quête de manière soutenue, ce fut ma participation, en 1963, à la marche pour les droits civiques à Washington, menée par Martin Luther King jr. Dans le but d’amasser autant d’informations que possible sur les origines des noirs américains, je concentrai mon attention sur la région Ghana – Nigeria actuelle, qui envoya un nombre d’esclaves africains vers le Nouveau Monde dépassé seulement, d’après de récentes études, par la région Congo – Angola. Les quelques cinq années que j’ai passées en Afrique de l’Ouest, au service de l’Agence d’Information des États-Unis (USIA), ne firent que renforcer mon intérêt, si bien qu’au moment de prendre ma retraite anticipée, à l’âge de 50 ans, j’avais pour ferme intention de me consacrer entièrement à la recherche et à l’écriture dans le domaine de l’histoire précoloniale. Amazons of black Sparta fut le fruit de cette décision.
Aucun livre d’histoire ne s’écrit sans solide soutien extérieur : je suis moi-même redevable à un grand nombre de personnes. Je remercie avant tout ceux qui, parmi mes amis ou parents, m’envoyèrent des photocopies d’articles de journaux et de thèses et des livres préservés dans des bibliothèques, ainsi que ceux qui me proposèrent des traductions de mots ou de phrases d’autres langues ou qui m’apportèrent simplement leur soutien moral. Je suis tout particulièrement reconnaissant envers Thomas V. Atkins, Frances Alpern, Jamie Lovdal, Albert P. Burckard jr., Peter Lubin, Monique Picard, Ursula Timmermans et Hope Martin.
Un certain nombre de conservateurs du patrimoine m’ont été particulièrement utiles : Joy Fox, archiviste de la Methodist Missionary Society, à Londres ; Philippa Basset, documentaliste de la Church Missionary Society, à Birmingham, en Angleterre ; Bernard Favier, archiviste de la Società delle Missioni Africane, à Rome ; Jean-Louis Bartoli et Maria Biro de la Bibliothèque Municipale, à Nice ; Josette Rivallain, du Musée de l’Homme, à Paris ; Marie-Thérèse Weiss-Litique, du Centre des Archives d’Outre-Mer, à Aix-en-Provence. Je remercie également Betty Thomson, qui dénicha pour moi des documents au Public Record Office britannique de Kew – les National Archives d’aujourd’hui.
Je voudrais par ailleurs exprimer ma gratitude envers plusieurs collègues africanistes qui m’offrirent leur soutien : John D. Fage et P. E. H. Hair qui étudièrent le manuscrit et y apportèrent des commentaires précieux ; Amélie Degbelo, qui me remit une copie de son important mémoire de maîtrise sur les amazones du Dahomey et clarifia un certain nombre de points ; la regrettée Selena Winsnes et Finn Fuglestad, qui m’encouragèrent à persévérer dans mon travail.
J’ajouterai, pour finir, que mes efforts auraient été vains, sans le secours de mes héros personnels – celui des historiens et ethnographes amateurs qui, pour des raisons diverses et, parfois, de manière subjective, se donnèrent la peine de noter leurs observations et leurs impressions sur le Dahomey du dix-huitième ou du dix-neuvième siècle ; et celui des chercheurs du vingtième siècle dont le travail consista à organiser et à étendre notre connaissance et notre compréhension du royaume. Les noms des membres éminents de ces deux groupes apparaîtront à de nombreuses reprises dans le texte et les notes de ce livre ; je n’ai jamais hésité à indiquer mes références, ni à laisser les sources parler d’elles-mêmes en les citant, chaque fois que je ne pensais pas pouvoir améliorer le texte original. Bien entendu, je porte l’entière responsabilité des opinions qui ne sont pas explicitement attribuées à d’autres.

Stanley B. ALPERN
Villefranche-sur-Mer
Février 1998
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION ANGLAISE
(remaniée pour la parution de l’édition française)
C’est à feu Stieg Larsson, le journaliste et romancier suédois, que je dois la parution de la seconde édition anglaise de mon livre, Amazons of black Sparta : the women warriors of Dahomey. Comme tout fan du genre le sait, sa trilogie posthume, Millénium , remporta un immense succès à travers le monde et se vendit, au dernier décompte, à soixante-treize millions d’exemplaires en plusieurs dizaines de langues. Elle donna lieu, dès 2009, à diverses adaptations cinématographiques (suédoises, danoises et américaines).
Pour ma part, j’entendis parler pour la première fois de Stieg Larsson, il y a deux ans, lorsqu’un ami danois m’appela à mon domicile français, de Copenhague, pour m’apprendre que dans le dernier volume de sa trilogie, l’auteur suédois avait fait l’éloge suivant de mon livre :

« En dépit de la prolifération des légendes qui circulent sur les “amazones” de la Grèce antique, de l’Amérique du Sud, de l’Afrique et d’ailleurs, on ne relève qu’un seul exemple de femmes guerrières dont l’existence historique est attestée par une documentation solide. Il s’agit en l’occurrence de l’armée de femmes des Fons du Dahomey, l’actuel Bénin de l’Afrique de l’Ouest.

« Ces guerrières n’ont jamais été mentionnées dans les mémoires et autres archives militaires publiées et aucun film épique n’a été produit à leur sujet, si bien qu’à ce jour on n’en retrouve la trace que sous forme de notes historiques de bas de page. Le seul ouvrage véritablement scientifique à avoir été écrit à propos de ces femmes d’exception est celui qui leur fut consacré par Stanley B. Alpern, Black Sparta… (C. Hurst & Co. Londres, 1998). » 1

J’en fus bien sûr ravi, mais pensant que l’ouvrage n’avait paru qu’en suédois et en danois, je n’imaginais pas que ce coup de publicité pouvait avoir une influence quelconque sur les ventes du livre.
Quelques mois plus tard, un voisin déposa dans ma boîte aux lettres la photocopie du passage pertinent, extrait de la traduction en français du troisième volume de Larsson, La reine dans le palais des courants d’air (Actes Sud, 2007). Peu de temps après, un ami allemand m’appela pour me transmettre une nouvelle similaire, à partir de la version allemande. Puis un ami norvégien m’écrivit à ce sujet. La version anglaise de la trilogie parut, finalement, au printemps 2009 ; les commentaires élogieux de Larsson au sujet de mon ouvrage avec, en sus, un résumé en deux paragraphes de mes travaux, conduisirent à la parution de la seconde édition anglaise, à Londres, en 2011 (Hurst & Co).
À vrai dire, mon livre n’était pas le seul travail de recherche à avoir été entrepris sur les femmes guerrières du Dahomey. Une chercheuse béninoise, Amélie Degbelo, présenta en 1979, à l’Université du Bénin, un mémoire de maîtrise intitulé « Les amazones du Danxomè, 1645-1900 ». En 1994, je retrouvai Amélie à Cotonou, et elle me gratifia d’une copie de son mémoire. Ce texte, malheureusement inédit, fourmille de détails et constitua, pour moi, une source documentaire importante.
En 1984, une chercheuse africaniste, Hélène d’Almeida-Topor, publia à Paris un ouvrage intitulé Les amazones : une armée de femmes dans l’Afrique précoloniale que je cite à plusieurs reprises.
Je crus, à un moment donné, qu’une femme écrivain néerlandaise avait publié un livre sur les amazones. De amazone van Dahomey : verhalen , par Conny Braam, parut en effet à Amsterdam, en 1998 – année de publication de mon propre livre. Il est difficilement accessible en-dehors des Pays-Bas ; cependant une amie néerlandaise, Annelies Speksnijder, en fit lecture et m’assura qu’il s’agissait d’une œuvre de pure fiction – verhalen signifiant « histoires » – qui comprenait, en dépit du titre, fort peu de références aux femmes soldats du Dahomey.
Un ouvrage de recherche et d’interprétation sérieux, Wives of the leopard : gender, politics, and culture in the kingdom of Dahomey , par Edna G. Bay (Charlottesville, Virginie et Londres), parut également en 1998. Néanmoins, les femmes soldats n’y sont évoquées que par intermittence (voir surtout pp. 198-209 et 226-233).
Deux années plus tard, cependant, l’anthropologue américain, Robert B. Edgerton, publia un ouvrage de référence sur le sujet : Warrior women : the amazons of Dahomey and the nature of war (Boulder, Colorado, 2000). Dans ses remerciements, il eut la courtoisie (et la modestie) d’écrire : « L’étude détaillée des amazones présentée par M. Alpern me permit de limiter les détails de mon propre livre, d’ignorer ceux qui n’étaient pas directement liés aux questions que je souhaitais souligner. J’encourage les lecteurs intéressés par le sujet à se référer à l’ouvrage d’Alpern qui leur offrira une discussion plus étendue sur les amazones que la mienne. » M. Edgerton augmenta, quant à lui, grandement notre compréhension des troupes féminines du Dahomey.
Dans Les amazones de la Sparte noire , je ne consacre que deux pages à la question de savoir pourquoi il y eut des amazones au Dahomey, et nulle part ailleurs. Le voyageur de l’époque victorienne, Richard F. Burton, pensait que la réponse à cette question était liée à leur robustesse physique ; cependant, rien ne nous permet de penser qu’elles étaient plus robustes que les autres femmes ouest-africaines. Selon moi, il s’agissait avant tout de compenser la disparité d’effectifs entre les Fon du Dahomey et leurs plus grands rivaux des dix-huitième et dix-neuvième siècles, les Yoruba du sud-ouest de l’actuel Nigeria. Aujourd’hui, on compte au moins 10 Yoruba pour 1 Fon, et ces chiffres étaient probablement similaires dans le passé. J’ai réitéré ce point de vue dans un article, intitulé “On the origins of the amazons of Dahomey” qui parut dans History in Africa , (vol. XXV, pp. 9-25), durant l’année de parution du livre.
Edgerton (surtout pp. 122-123 et 146-148) fait remarquer que la perte en soldats durant les batailles et le fait que l’on envoya plus d’hommes que de femmes de l’autre côté de l’Atlantique sur les navires négriers, avait encore accru le déséquilibre numérique entre hommes et femmes, ce qui aurait pu, selon lui, conduire à l’entraînement de femmes soldats. Il suggéra cependant que l’usage de femmes guerrières au Dahomey s’expliquait essentiellement par leur loyauté envers le roi. En effet, afin de se protéger contre d’éventuels coups d’État, les monarques dahoméens ne toléraient pas la présence d’hommes au palais ; la garde royale dont ils dépendaient était constituée de femmes. Ces gardes du corps s’avérèrent si loyales, si aptes à la pratique des arts martiaux et si endurcies par l’exercice physique qu’elles se transformèrent en troupes d’élite.
Dans mon article de 1998, je réunis les preuves du recours à une garde royale féminine au temps du Roi Agadja (1708-1740), et à des femmes-gardes du corps du roi en-dehors du palais sous le règne de Tegbessou (1740-1774) et de Kpengla (1774-1789). J’avançai aussi des arguments tendant à prouver que ces mêmes femmes participèrent aux guerres sous les mêmes règnes. Il ne subsiste aucun doute à propos de la supériorité guerrière qu’atteignirent les femmes armées du Dahomey sous Guézo (1818-1858).
En 2002, Robin Law confirma les preuves qu’il avait réunies en 1990 à propos du recours à une garde royale féminine du palais sous Agadja (voir History in Africa , vol. XVII, p. 217), à la suite de sa découverte d’une seconde version de la lettre adressée en 1726 par le roi à George I d’Angleterre ( History in Africa , vol. XIX, p. 266) qui avait été publiée en 1732 dans la Pennsylvania Gazette. La première version avait été retrouvée dans les comptes rendus des débats de la Chambre des Communes (britannique) de 1789. En 2004, Law augmenta grandement notre savoir sur le royaume du Dahomey par un ouvrage méticuleux sur son principal port d’exportation d’esclaves, Ouidah : the social history of a West African slaving ‘port’, 1727-1892 (Athens, Ohio et Oxford), qui ne contient cependant aucune référence aux amazones.
J’ai fait remarquer comme d’autres auteurs que les amazones étaient condamnées au célibat, car aucune grossesse ne devait déranger leur entraînement militaire. À en croire Edgerton, cet interdit fut renforcé par la consommation apparemment obligatoire d’une concoction d’herbes médicinales aux vertus contraceptives supposées (voir pp. 24, 119 et 152). Cette proposition remet en question celle de Melville J. Herskovits, déclarant dans son étude pionnière en deux volumes, Dahomey, an ancient West African kingdom (New York, 1938), qu’en dépit d’efforts répétés, il n’avait trouvé aucune information permettant d’affirmer que les Dahoméens « avaient une connaissance quelconque des méthodes contraceptives » (vol. I, p. 268 n. 3).
D’un autre côté, il se pourrait que je me sois trompé en écrivant (p. 65) qu’on ignorait l’avortement au Dahomey. En effet, dans un passage qui m’échappa, Herskovits (vol. I, pp. 268-269) avance qu’on se servait d’une boisson à base de jus de citron vert (au début des années 1930, pour le moins), pour provoquer un avortement après le premier ou second mois de grossesse. On pensait que, trois mois après la conception de l’enfant, elle perdait son efficacité. Herskovits ne suggéra pas néanmoins que cette boisson était connue du temps des amazones. (On trouvera les passages dans lesquels il se réfère aux troupes féminines essentiellement dans le vol. II, aux pp. 46-47 et 84-90).
En 2001 parut à Londres un livre, intitulé King Guezo of Dahomey, 1850-1852 : the abolition of the slave trade on the west coast of Africa . Dirigé par Tim Coates, l’ouvrage se présente comme une compilation, dépourvue d’appareil critique, de documents officiels britanniques datant de la période durant laquelle le corps des amazones atteignit sa puissance maximale. Les références à ces femmes, toutes par des sources familières – John Duncan (pp. 18-19), Frederick E. Forbes (pp. 30-32, 57-62, 77-91) et Henry Townsend (pp. 131-134) – n’apportent guère d’éléments nouveaux à notre connaissance.
Tout compte fait, peu de choses ont été écrites sur les amazones du Dahomey depuis 1998 – ce qui est à déplorer puisque, comme le reconnut Larsson, elles restent uniques dans l’histoire mondiale.
Dans la seconde édition de mon livre (et sa traduction en français), mises à part la correction de quelques erreurs et de légères mises à jour d’informations, rien n’a changé. On relève un seul compte rendu négatif de la première édition, celui d’Edna G. Bay, paru dans Journal of African History , vol. 40, 1999, pp. 485-486. Elle reconnut que « cette première étude étendue en anglais, de la taille d’un livre, entièrement consacrée à l’armée de femmes dahoméennes » était « le fruit d’une recherche méticuleuse » et avait été « documentée avec soin », démontrant « une évaluation judicieuse de [la pertinence]… des sources ». Cependant l’article comprenait aussi des commentaires défavorables. Dans une lettre qu’elle m’adressa, Mme Bay s’expliqua en ces termes : « Tout en admirant la profondeur et la qualité de votre travail de recherche, je désapprouve votre choix langagier qui nous donne une image très exotique de ces femmes soldats. Je suppose qu’on pourrait attribuer cela à une simple différence de goût (ou peut-être à ma formation féministe) ; quant à moi, j’ai toujours voulu faire en sorte que la perception contemporaine de ces femmes guerrières s’éloigne des visions d’amazones de l’antiquité que nous devons aux visiteurs de l’époque victorienne. » Je laisse au lecteur le droit d’en juger par lui-même.

Stanley B. ALPERN
Villefranche-sur-Mer
Mai 2010
1 Notre traduction, à partir de l’édition anglaise de l’ouvrage.
PRÉFACE DE L’ÉDITION FRANÇAISE
En 1999, c’est-à-dire un an après la première parution de ce livre en anglais, j’ai été invité à participer au Festival annuel du Livre de Nice. Cette année-là, les invités d’honneur étaient les écrivains de langue anglaise. Pour l’auteur d’un premier livre que j’étais, ces quatre journées qui me permirent de côtoyer de nombreux auteurs renommés furent palpitantes. Directement à droite de mon stand, par exemple, se trouvait celui de Frances Mayes, l’auteur de Sous le soleil de Toscane , un roman dont l’adaptation cinématographique ultérieure allait connaître un grand succès.
Contrairement à la plupart des auteurs invités, je vivais dans les environs de Nice, plus précisément à Villefranche-sur-Mer, où ma femme et moi étions venus nous installer lorsque je m’étais retiré de ma carrière de journaliste et de diplomate. Quoique né à New York City, dans le quartier autrefois tristement célèbre du Bronx, en 1999 j’avais déjà vécu en France depuis 27 ans, et j’allais continuer d’y résider jusqu’à ce jour. Mais, contrairement là aussi aux livres de la plupart des auteurs anglophones du festival, le mien n’avait pas encore été traduit en français. Les visiteurs du festival s’intéressaient visiblement aux amazones du Dahomey, mais un grand nombre d’entre eux déclarèrent qu’ils préféreraient lire l’ouvrage en français, ce qui était naturel.
L’intérêt exprimé pour le sujet que j’abordais était compréhensible, non seulement parce que la France s’était longuement impliquée dans les affaires du Dahomey, mais surtout parce que lors de la conquête française du royaume du Dahomey de 1892, des combats féroces avaient été menés contre les amazones elles-mêmes – c’est-à-dire contre la seule troupe d’élite féminine de l’histoire du monde à avoir été documentée de façon détaillée. La France établit un comptoir à Ouidah sur la Côte des Esclaves en 1671 et commença à y construire un fort en 1704. Ouidah et la bande côtière ne faisaient alors pas encore partie du Dahomey, même si le royaume fournissait d’ores et déjà des esclaves destinés au commerce triangulaire, au soi-disant « Passage du milieu ». Après l’occupation de la côte par le Dahomey, en 1727, et quasiment tout au long des 165 années restantes d’indépendance du royaume, la France y exerça une influence plus grande que les deux autres puissances européennes en présence, l’Angleterre et le Portugal. À partir de la conquête de 1892 jusqu’à 1960, la France dirigea le pays et y reste jusqu’à ce jour la nation étrangère la plus influente. Le Dahomey, dont la France avait étendu le territoire bien au-delà des limites de l’ancien royaume, prit en 1975 le nom de Bénin.
Les premières contributions françaises à l’écriture de l’histoire des amazones virent le jour au cours du premier quart du dix-huitième siècle, c’est-à-dire avant même que les Dahoméens n’aient atteint la côte. Deux visiteurs français – le premier, un anonyme, le second, un capitaine de navire négrier qui portait le nom de Des Marchais – évoquèrent séparément l’usage de femmes en tant qu’agents de police dans le royaume côtier du peuple hueda dans la région de Ouidah. Ils écrivirent que le roi armait certaines de ses épouses de bâtons, de perches ou de badines, afin qu’elles aillent piller les maisons de ceux qui l’avaient offensé ou qu’elles mettent un terme aux disputes entre les autorités villageoises ou provinciales. Des Marchais ajouta qu’elles étaient des épouses royales de troisième classe qui devaient rester célibataires et dont le nombre s’élevait à deux ou trois mille. Étant donné le lien de parenté qui unissait les Hueda aux Fon du Dahomey, il est fort possible qu’un lien ait existé entre la police hueda et les amazones fon.
Peu de temps après la conquête de Ouidah par le Dahomey en 1727, un autre capitaine de navire français, Ringard, apprit de la bouche d’un commandant hueda que les femmes constituaient une grande partie de l’armée fon victorieuse. Il se peut qu’elles aient fait partie de ceux qui (au service des soldats) accompagnaient l’armée en campagne sans être armés, mais le contraire aussi est envisageable.
Le premier ouvrage français important sur le Dahomey parut en 1789. Son auteur, Pruneau de Pommegorge, avait passé plus de 30 ans en Afrique de l’Ouest en tant que commerçant et agent du gouvernement, avec entre autres trois périodes de service au fort français de Ouidah qu’il dirigea durant son dernier séjour dans les années 1760. Il rapporta que le palais du roi dahoméen, situé à Abomey, une ville de l’intérieur, était gardé par deux ou trois mille épouses royales qui étaient « comme enrégimentées », un terme suggérant qu’elles avaient subi un entraînement militaire. Lors d’une visite à Abomey, il aperçut 400 à 600 adolescentes munies de mousquetons (petits mousquets) et d’épées, en train de défiler lentement devant le roi, en petites unités. Son livre, ainsi que celui du négrier britannique, Norris, publié lui aussi comme par coïncidence en 1789, furent les premiers textes imprimés à prouver que les amazones du Dahomey existaient d’ores et déjà au dix-huitième siècle.
Un autre livre important, dont l’auteur était un représentant officiel français, Labarthe, fournit des preuves supplémentaires à leur existence. Son ouvrage, quoique publié en 1803, relatait des faits datant des années 1770 et 1780. Il rapporta que des femmes armées constituaient la garde royale et qu’elles étaient très douées pour les exercices de tir.
Cependant il faudra attendre le milieu des années 1840 et les décennies suivantes pour qu’un grand nombre de visiteurs français prêtent une plus grande attention aux amazones et notent leurs observations à leur sujet ; en effet, c’est à ce moment-là que Guézo, probablement le plus grand roi dahoméen, agrandit le corps des amazones, le faisant passer de quelques centaines à quelques milliers de femmes soldats. Parmi les visiteurs en question, on relève les officiers de la marine Monléon, Vallon, Guillevin et Répin, les missionnaires catholiques Laffitte, Baudin, Courdioux et Bouche, les représentants officiels du gouvernement Bouët et Béraud, et le marchand Brue. Les deux guerres franco-dahoméennes, celle de 1890 et celle de 1892, générèrent plus de livres et d’articles de journaux qu’il ne nous est possible de mentionner ici ; un bon nombre d’entre eux furent écrits par des officiers qui y participèrent. Puis, en 1911, parut l’une des histoires les plus remarquables du royaume du Dahomey, celle d’Auguste Le Hérissé.
Il nous faut aussi souligner ici l’apport de deux auteures, pionnières d’histoires des amazones en langue française : la chercheuse béninoise, Amélie Degbelo, qui présenta un mémoire de maîtrise d’histoire sur les femmes guerrières en 1979 à l’Université Nationale du Bénin, et l’africaniste française Hélène d’Almeida-Topor qui publia le premier ouvrage entièrement consacré aux amazones en 1984.
En dehors du soutien que m’accordèrent de nombreuses personnes que j’ai d’ores et déjà remerciées dans les préfaces des deux éditions anglaises, je voudrais remercier ici ceux et celles qui m’aidèrent à en préparer l’édition française : Élisabeth Ortunio et Valérie Ammirati de la Bibliothèque Municipale de Nice, Frédéric Gilly des Archives Nationales d’Outre-Mer, Alain Guéna et Frédéric Borowczyk du service historique du Ministère de la Défense, Isabelle Richefort des archives du Ministère des Affaires Étrangères, Catherine Nicolas, Luc Girard, Karen et Hans Rysgaard, Hannah et Matthew Lubin, Betty Thomson, Monique Picard, Tania Buckrell Pos et ma femme, Frances Alpern.
En dernier lieu mais de tout cœur, je souhaite exprimer ma gratitude envers Christiane Owusu-Sarpong, ma traductrice chevronnée, érudite et consciencieuse ; en tant que collaboratrice multilingue, elle me suggéra souvent des moyens d’améliorer cet ouvrage, y compris l’idée de rédiger cette troisième préface. Cette première édition française de l’ouvrage comprend deux fois plus d’illustrations et un nombre plus important de cartes que l’édition anglaise, également sur l’initiative de Mme Owusu-Sarpong.

Stanley B. ALPERN
Villefranche-sur-Mer
Octobre 2014
LES ROIS DU DAHOMEY
Dako ( ca .1620/1625 – ca . 1640/1650)
Ouegbadja ( ca. 1640/1650 – ca . 1680/1685)
Akaba ( ca. 1680/1685-1708)
Agadja (1708-1740)
Tegbessou (1740-1774)
Kpengla (1774-1789)
Agonglo (1789-1797)
Adandozan (1797-1818)
Guézo (1818-1858)
Glélé (1858-1889)
Béhanzin, le dernier roi du Dahomey précolonial (1889-1894)
Agoli-Agbo (1894-1900)
INTRODUCTION
L’histoire mondiale et les légendes historiques fourmillent de références sur les femmes combattantes. Parmi elles on relève des reines guerrières qui dirigeaient leur royaume tout en faisant la guerre, telles que : la semi-mythique Sémiramis de Ninive qui bâtit un empire assyrien ; Tomyris d’Asie Centrale qui, dit-on, vainquit et tua Cyrus de Perse ; Artémise d’Halicarnasse qui aida Xerxès dans son expédition militaire contre les Grecs ; Camille, la princesse des Volsques évoquée par Virgile, une héroïne italique qui lutta jusqu’à la mort contre Énée et les Troyens ; Cléopâtre VII d’Égypte que nous connaissons tous ; Boadicée, la reine des Icènes, qui conduisit une rébellion britannique sanglante contre Rome ; Zénobie de Palmyre qui humilia Rome sur une période bien plus longue ; Mathilde de Canossa, la championne armée de deux papes ; Tamara de Géorgie qui offrit à son pays natal son âge d’or ; Catherine la Grande de Russie, la « Sémiramis du Nord » de Voltaire ; la Rani de Jhansi, l’héroïne de la Mutinerie indienne. Sur la liste de reines guerrières établie par l’écrivain britannique, Antonia Fraser, les derniers exemples en date proposés sont Golda Meir, Indira Gandhi et Margaret Thatcher. 2
L’Afrique eut sa part de reines guerrières. L’une d’entre elles, Candace (ou Kandake) du royaume nubien de Méroé, se battit contre les Romains dans la partie la plus méridionale de l’Égypte au cours du premier siècle av. J.-C. Les auteurs classiques nous apprennent peu de choses à son sujet, mis à part le fait qu’elle était masculine et aveugle d’un œil. Son nom était en réalité un titre signifiant « reine mère ». 3 La Bible mentionne une Candace ultérieure : Philippe l’évangéliste baptisa le surintendant de ses trésors, un eunuque qui était venu en pèlerinage à Jérusalem. 4
Nous sommes bien plus renseignés sur une autre reine guerrière africaine, Nzinga de Matamba, une figure dominante de l’Angola du dix-septième siècle. Nzinga ( alias Jinga, Xinga, Zhinga, Zingha et Singa) dirigea son royaume pendant quarante ans, forma une solide armée (masculine) et mena plusieurs guerres contre les Portugais. Au cours des années 1640, elle bénéficia du soutien néerlandais ; un officier néerlanddais, envoyé à sa rescousse alors qu’elle avait probablement dépassé la soixantaine, raconta que Nzinga était « une virago au cœur vaillant » qui aimait se battre et s’habillait comme un homme. Avant de partir en guerre, elle dansait revêtue de peaux de bêtes, une longue épée suspendue à son cou, une hache retenue par sa ceinture, et un arc et des flèches dans ses mains, avec autant d’agilité qu’un jeune homme. Puis elle sacrifiait un prisonnier, lui coupant la tête, avant de boire une grande gorgée de son sang. Selon ce Néerlandais, Nzinga entretenait en même temps un harem qui comprenait quelques cinquante à soixante concubins, habillés comme des femmes. 5
L’Afrique de l’Ouest aurait connu une autre reine guerrière légendaire. Les traditions orales racontent que la Reine Amina dirigea durant 34 ans, au XVI e siècle, l’État haoussa de Zazzau ou Zaria, situé au nord du Nigeria actuel et que ses campagnes militaires en firent l’État haoussa le plus important. Selon un biographe, « L’intérêt qu’elle portait à la guerre dépass[ait] l’imagination : elle surpassait en courage et en bravoure tous ceux de son âge. » 6
L’histoire nous renseigne sur des femmes patriotes inspirées qui dirigèrent des armées, mais pas des États. Jeanne d’Arc en est un exemple classique. Jeanne Hachette, une autre héroïne française adolescente, défendit Beauvais contre Charles le Téméraire de Bourgogne. Dans son Childe Harold’s Pilgrimage , Byron immortalise la Demoiselle de Saragosse, María Augustín, qui combattit les assiégeants français durant la Guerre Péninsulaire. Le Vietnam honore la mémoire de trois femmes de ce type, les sœurs Trung Trac et Trung Nhi du premier siècle apr. J.-C. et Trieu Au du troisième, qui menèrent des soulèvements contre la Chine.
Des femmes armées apparaissent en maints temps et en maints lieux, en tant que gardes de palais royaux ou gardes du corps du roi. On raconte que Candra Gupta, le premier roi hindou à avoir uni la plus grande partie de l’Inde, et qui fut un interlocuteur d’Alexandre le Grand, se vantait d’avoir une garde composée de femmes grecques géantes. Trois millénaires après lui, les nizam de l’Hyderabad dans le Deccan étaient également gardés par des femmes. Les rois de Kandy au Sri Lanka étaient protégés par des archères. Les rois de Perse étaient eux aussi, dit-on, gardés par des femmes.
Lorsque le Roi David quitta Jérusalem pour éviter d’être capturé par son fils rebelle Absalom, il confia la garde de son palais à dix concubines. Même si, apparemment, elles étaient armées, on peut se demander comment on avait pu s’attendre à ce qu’elles soient capables de tenir tête à l’armée d’Absalom. Elles échouèrent et Absalom « s’approcha » d’elles « aux yeux de tout Israël. » Par la suite David les punit, en les condamnant au célibat à vie. 7
Au dix-neuvième siècle, le roi de Siam était gardé par un bataillon de 400 femmes armées de lances. On raconte qu’elles étaient choisies parmi les filles les plus robustes et les plus belles du pays, que leur performance au cours des manœuvres dépassait celles des soldats de sexe masculin et qu’elles étaient des lancières d’élite. Cependant les rois les trouvaient trop précieuses pour les envoyer à la guerre. On découvrit qu’au cours du même siècle deux bataillons de lancières protégeaient un roi chez les Beir du Nil Blanc. 8 Un phénomène similaire fut évoqué dans une principauté javanaise.
Les femmes guerrières le plus souvent évoquées dans les récits historiques anciens sont celles qui se battaient aux côtés de leurs hommes, selon les prescriptions coutumières, en des moments de péril communautaire ou par inclination personnelle. À maintes reprises, les Romains qui ne toléraient pas de femmes dans leurs propres rangs se retrouvèrent face à des tribus celtes et germaines, au sein desquelles des femmes épaulaient leurs maris sur le champ de bataille. Tacite rapporte que le général romain, vainqueur de Boadicée, avait déclaré avec mépris que l’armée de cette dernière comprenait plus de femmes que d’hommes. Une loi irlandaise datant de 697 apr. J.-C. exclua les femmes de l’armée, ce qui implique qu’auparavant elle en comprenait. Les Byzantins évoquèrent des femmes soldats parmi les Slaves. Dans les tribus nomades de culture équestre de l’Eurasie – les Scythes, les Huns, les Mongols, les Tatares, les Uzbeks, les Tadjiks – des femmes guerrières montaient à cheval aux côtés des hommes. On a récemment retrouvé des tombes de femmes, appartenant à deux tribus de ce type, aux Sauromates et aux Sarmates. Autour de 1750, des femmes igbo du Nigeria du sud prenaient part au combat aux côtés des hommes 9 ; des femmes peules en faisaient de même dans le nord du Nigeria au cours des années 1820. 10 La liste des peuples qui eurent recours à un moment ou à un autre de leur histoire à des femmes combattantes comprend : les Scandinaves, les Arabes, les Berbères, les Kurdes, les Rajputs, les Chinois, les Indonésiens, les Philippins, les Maoris, les Papous, les aborigènes australiens, les Micronésiens et les Amérindiens. Longtemps avant leur intégration dans les forces armées des sociétés occidentales, au vingtième siècle, des femmes s’enrôlèrent en se déguisant en hommes. « Nombreuses furent les formes exquises », se souvient-on, « qu’on retrouva inanimées sur le champ de bataille de Waterloo ». 11 On estime à 400 le nombre de femmes à s’être engagées dans la Guerre Civile américaine. 12
À commencer par les Grecs anciens, on a retrouvé des évocations de femmes combattantes féroces, vivant à l’écart des hommes, entraînées dès l’enfance aux arts martiaux et aux activités athlétiques, formées à l’endurance, menées au combat par des personnes de leur sexe et souvent meilleures que les hommes sur le champ de bataille.
Les Grecs les appelaient « amazones », ce qui signifiait littéralement « privées d’un sein ». L’explication (fallacieuse) avancée était que, pour leur permettre de tirer à l’arc ou de lancer un javelot plus facilement, on cautérisait au fer rouge ou on excisait leur sein droit dès l’enfance. Deux grands noms de la médecine grecque, Hippocrate et Galien, s’accordaient à dire que cette opération enlèverait non seulement tout obstacle à l’usage des armes, mais enverrait aussi de la nourriture dans le bras droit, le renforçant. La question des femmes gauchères ne fut jamais soulevée.
L’origine du mot « amazone » * fut successivement attribuée à des termes de sens différents du phénicien, de l’arménien, d’une langue slave, du kalmuck (une langue mongole), du scythe ou même du grec. On a suggéré, par ailleurs, que la voyelle « a » initiale ne signifiait pas « privé de… » mais donnait au contraire au terme le sens de « femmes à forte poitrine ». Les Grecs anciens eux-mêmes n’étaient pas certains de l’étymologie du mot et il est évident que leurs artistes ne prenaient pas au sérieux l’explication habituelle : pas une seule des représentations survivantes d’amazones, sculptées ou peintes (sur des vases ou d’autres vaisseaux de céramique), ne représente un sein manquant.
Les amazones apparaissent dans la littérature grecque avec L’Iliade d’Homère, transcrit officiellement pour la première fois durant le sixième siècle av. J.-C. Homère et d’autres auteurs grecs ultérieurs localisèrent ces guerrières en Asie Mineure. Ces mêmes femmes servirent aussi de sujet à tous les artistes grecs qui traitèrent le thème des amazones. Néanmoins un historien du premier siècle av. J.-C., Diodore de Sicile, en décrit un autre groupe qui aurait vécu en Lybie (un terme utilisé pour désigner une grande partie de l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Égypte) avant celles d’Asie Mineure. Les philologues classiques considèrent Diodore et la source principale à laquelle il se réfère, Dionysius d’Alexandrie, comme peu fiables, mais aucun des deux ne prétend que son récit soit autre chose qu’un mythe.
L’Amazonie libyenne était une gynécocratie : les femmes étaient les seules à faire leur service militaire et elles occupaient toutes les fonctions politiques et judiciaires. Les hommes gardaient le foyer, élevaient les enfants et obéissaient à leurs épouses. Cas exceptionnel parmi les amazones, les deux seins des jeunes filles étaient cautérisés (les pères nourrissaient les bébés au lait de mouton ou de chèvre). Depuis une base sur une île au milieu d’un lac, une reine appelée Myrina se lança dans des guerres de conquêtes avec une armée de femmes composée de 30 000 soldates d’infanterie et de 3000 cavalières, armées d’épées, de lances et d’arcs. Après avoir vaincu tous les peuples voisins, y compris les Atlantes, Myrina conduisit ses forces à travers l’Égypte, l’Arabie, la Syrie et l’Asie Mineure, jusqu’aux îles de la Mer Égée, parmi lesquelles Lesbos et Samothrace. Finalement la reine fut tuée et son armée détruite par des soldats de la Scythie et de la Thrace. Les amazones survivantes se retirèrent en Lybie, où elles furent écrasées par Hercule. 13
Les histoires grecques relatives aux amazones de l’Asie Mineure varient d’un récit à un autre, mais une image consensuelle émerge. Deux princes scythes furent expulsés de leur pays natal, situé au nord de la Mer Noire, avec leurs familles et leurs partisans et émigrèrent vers la région du Caucase. Ils asservirent et opprimèrent les gens du pays qui se révoltèrent et tuèrent tous les hommes. Les femmes scythes prirent les armes, se défendirent avec succès et constituèrent une nation militariste sans hommes. Elles s’installèrent finalement au nord de l’Anatolie sur une plaine fertile située en bordure du fleuve Thermodon qui se jette dans la Mer Noire. Elles établirent leur capitale, Thémiscyre, à l’embouchure du fleuve.
Le nouvel État était perpétuellement sur le pied de guerre. On élevait les filles avec rigueur, les habituant à la fatigue et aux privations, les entraînant à se battre aussi bien à pied qu’à cheval. Elles devinrent des archères, des cavalières et des chasseuses expertes. En plus des arcs et des flèches, les amazones étaient armées de dards, de javelots, de lances, d’épées et de haches à simple ou double tranchant, et elles portaient de petits boucliers en forme de croissant de lune. Elles étaient capables de sauter à la perche sur un cheval en se servant d’une lance et, montant à cru, de faire mine de se retirer, avant de se retourner brusquement pour affronter l’ennemi derrière elles et faire pleuvoir des flèches sur lui.
Leur tenue de base était une tunique nouée à l’épaule gauche, maintenue par une ceinture ou par un ceinturon, qui descendait presque jusqu’au genou. Le sein droit était exposé, celui qui avait été prétendument brûlé au cours de l’enfance mais que les artistes grecs refusaient d’enlever de leurs représentations. Après leur rencontre avec les Grecs, les amazones commencèrent à porter une armure grecque – des casques empanachés, des cuirasses, des cuissards, des jambières – des sandales à lanières de chevilles et des vêtements plus amples. Lorsque les Grecs engagèrent la lutte durant les Guerres Persiques, les artistes se mirent à revêtir les amazones de pantalons orientaux et de manches longues.
Les amazones renoncèrent au mariage qui n’était que servitude. Quand elles ne se battaient pas, elles s’adonnaient à l’agriculture et à l’élevage. Dans le but de procréer, elles passaient deux mois par an à s’accoupler avec des hommes d’une tribu voisine, au hasard et sous couvert de l’obscurité. Seules les femmes qui avaient tué un homme au cours d’une bataille pouvaient abandonner leur virginité. On préparait les filles qui naissaient de telles unions à devenir des amazones ; aux garçons, par contre, on réservait des sorts divers – les uns étaient rendus à la communauté de leurs pères ; les autres étaient délibérément estropiés et astreints aux tâches les plus ingrates, telles que le filage de la laine ; d’autres encore étaient sacrifiés aux dieux de la guerre.
Les amazones du Thermodon conquirent de nombreux peuples, avant de rencontrer ceux qui, parmi leurs rivaux, allaient les anéantir – les Grecs, tout particulièrement quatre héros grecs : Bellérophon, Hercule, Thésée et Achille. Bellérophon, qui avait tué la monstrueuse Chimère au souffle ardent en volant au-dessus d’elle sur le cheval ailé Pégase et en lui enfonçant une lance dans la gueule, mit en déroute l’armée des amazones en faisant pleuvoir sur elle des flèches et des blocs de roche, du haut de son étalon.
Le neuvième travail imposé à Hercule consistait à se saisir de la ceinture d’or de la reine des amazones, qui était un cadeau d’Arès (Mars). Il partit en bateau pour Thémiscyre où, invulnérable dans sa peau de lion, il tua douze championnes parmi les amazones, conduisit ses hommes à la victoire totale et obtint la ceinture. C’est à ce moment-là ou plus tard que Thésée, le roi d’Athènes, emporta la reine, Antiope, ou sa sœur Hippolyte, pour en faire son épouse. Une autre sœur, Orithye, qui était en campagne militaire au cours de ces événements, poursuivit les Grecs jusqu’à Athènes, où elle fut vaincue par Thésée au cours d’un célèbre combat.
Les amazones firent une dernière apparition vers la fin de la Guerre de Troie, lorsque la splendide Reine Penthésilée et douze vaillantes guerrières se joignirent au Roi Priam. Elles tuèrent plus d’un capitaine grec mais moururent l’une après l’autre, jusqu’à ce que Penthésilée se retrouvât face à Achille en brandissant une hache de guerre, sans connaître son point faible. Il transperça son corps et celui de son cheval de sa lance – puis, pris de remords, il tomba amoureux de son cadavre.
En dépit de l’abondance de détails sur les amazones de l’Asie Mineure dans la littérature et l’art grecs, aucun témoignage irréfutable, à vrai dire aucune preuve réelle ne permet d’attester le fait qu’elles aient véritablement existé. Étant donné que leurs aïeules présumées, les Scythes, ne firent pas leur apparition dans l’horizon grec avant le septième siècle av. J.-C., établir un lien entre les Scythes et ces femmes constituerait un anachronisme. Un intervalle de plus d’un demi-millénaire sépare la Guerre de Troie des premières évocations de femmes soldats. Il semblerait que le port turc de Terme se trouve sur ou près du site de Thémiscyre ; cependant aucune trace de la capitale des amazones ne fut jamais retrouvée et on n’attribua aucune autre ruine, ni aucun autre artefact enseveli à ces femmes. Dans une région où il était de coutume, chez leurs contemporains, de noter les événements importants sur des tablettes cunéiformes, il semblerait qu’elles n’en aient laissé aucune.
Une théorie tentante établit un lien entre ces femmes et les Hittites qui vécurent à peu près dans le même espace-temps et que les Grecs auraient finalement pu confondre avec les Scythes. Ce qui vient aussi corroborer cette théorie, c’est le fait que les Hittites avaient, comme on le sait, des haches à double tranchant et portaient des bottes à pointe relevée – des éléments que l’on retrouve dans certaines représentations des amazones. L’empire hittite s’effondra vers la fin du treizième siècle av. J.-C. sous les coups des Assyriens au sud et des Grecs à l’ouest. Il se pourrait que l’armée hittite ait été en train de se battre contre les Assyriens au moment de l’invasion grecque et que les femmes hittites se soient battues pour se défendre. D’aucuns ont suggéré que cet événement aurait été à l’origine du mythe des amazones. D’autres ont avancé l’hypothèse, selon laquelle les grecs auraient pris les hommes hittites pour des femmes, car ceux-ci se rasaient la barbe, contrairement aux Grecs.
À l’heure actuelle, les philologues classiques voient dans le mythe des amazones un récit édifiant élaboré. Chez les Grecs, les hommes considéraient leur société patriarcale comme naturelle, ordonnée, civilisée. Il était normal que les hommes gouvernent, se battent, s’adonnent à la chasse, à l’agriculture, aux activités en plein air, et qu’ils contrôlent le mariage et la reproduction. Il était normal que les femmes obéissent, se marient, vaquent aux activités domestiques, élèvent les enfants ; il seyait aux filles d’être vierges et aux épouses d’être chastes et modestes, loyales et soumises. Pour les hommes grecs qui monopolisaient la parole publique, la société des amazones était un monde à l’envers, anormal, désordonné, non civilisé, barbare, pour ne pas dire bestial – et par conséquent vouée à l’échec. Elle pouvait servir d’illustration de ce qui risquait d’arriver, si les rôles et les valeurs propres aux rapports de genre en cours étaient inversés et si les femmes se mettaient à occuper la place dominante. 14
Plusieurs siècles après la disparition supposée des femmes soldats de la légende grecque, elles réapparurent brièvement dans une anecdote au sujet d’Alexandre le Grand. Selon ce récit, la reine des amazones, Thalestris, qui avait eu vent des prouesses militaires d’Alexandre, entreprit un voyage de vingt-cinq jours aux côtés de 300 cavalières pour aller à sa rencontre dans ce qui constitue actuellement l’Iran du nord. Elle offrit de lui donner un héritier et partagea sa couche durant treize jours, mais mourut peu de temps après son retour dans son pays, dans la région du Caucase. Lorsque, bien plus tard, cette histoire parvint aux oreilles d’un des généraux les plus importants d’Alexandre, celui-ci sourit et demanda : « Et moi, où étais-je donc alors ? » 15
Un millenium et demi s’écoula avant que, dans l’euphorie première de l’Âge des Grandes Découvertes, les Européens ne se remettent à localiser, à entendre parler de ou à imaginer des amazones dans des lieux reculés. Marco Polo fut un précurseur de cette tendance, lorsqu’il évoqua deux îles de l’Océan Indien situées à environ 50 km l’une de l’autre, dont l’une était habitée par des hommes et l’autre par des femmes. Les habitants de Masculina rejoignaient leurs épouses trois mois par an à Feminea ; les fils étaient envoyés auprès de leurs pères, tandis que les filles restaient auprès de leurs mères. Ces femmes, cependant, faisaient l’amour et pas la guerre. 16
Durant son premier voyage transatlantique, Christophe Colomb entendit parler d’une île des Caraïbes, Matinino, habitée uniquement par des femmes. Elles « s’adonnent », rapporta-t-il, « à des travaux qui ne conviennent pas à leur sexe ; elles utilisent en effet des arcs et des javelots […] et en guise d’armure défensive […] elles se servent de plaques de cuivre. » Mais il ne trouva jamais le lieu en question. 17
À peine quelques années plus tard, le navigateur portugais, Tristan da Cunha, raconta que les femmes de l’île de Socotra au large de la Corne de l’Afrique de l’Est étaient « si masculines qu’elles allaient à la guerre » et que, pour avoir des enfants, elles s’accouplaient à des étrangers. 18
Deux prêtres portugais qui visitèrent séparément l’Éthiopie au début du seizième siècle entendirent parler d’une province où les femmes ressemblaient étrangement à celles de la légende grecque. Leur sein droit était marqué au fer pour en empêcher le développement, elles étaient des archères expertes et constamment armées qui passaient leur vie à la guerre et à la chasse. Elles se battaient à dos de taureau plutôt qu’à dos de cheval. Contrairement à leurs précurseurs d’Asie Mineure, il leur arrivait parfois de se marier, mais elles faisaient preuve de bien plus de bravoure et d’ardeur martiale que leurs maris. Les enfants, une fois sevrés, passaient aux mains des hommes. 19
Plus tard durant le même siècle, on entendit résonner en Afrique australe des versions particulières du mythe grec. Le voyageur portugais Duarte Lopes rapporta que l’empereur du Monomotapa, dans l’arrière-pays du Mozambique, avait une grande armée qui était constamment en guerre pour la sauvegarde du royaume. « Parmi les troupes [du roi de Monomotapa] », déclara Lopes, « celles qui ont le nom d’être les plus valeureuses et qui sont le nerf des forces armées du roi, ce sont les légions de femmes... » Leur sein gauche était brûlé pour faciliter leur tir à l’arc. Elles étaient « fort agiles et rapides, vigoureuses et courageuses […,] sûres et solides au combat » et elles « montr[ai]ent beaucoup d’astuce guerrière », faisant mine de se retirer, avant de se retourner (mais pas à cheval) et de tuer l’ennemi qui exultait d’une joie prématurée. C’est ainsi que « [l]eur rapidité, leurs embuscades et leurs autres ruses de guerre les f[aisaie]nt craindre beaucoup dans ces contrées ». L’empereur leur accorda des terres qu’elles étaient seules à occuper, même si elles s’accouplaient de temps en temps avec des hommes de leur choix. Les garçons nouveaux nés rejoignaient leurs pères, tandis que leurs « filles, elles les gard[ai]ent avec elles afin de les exercer à la guerre. » 20
La Californie doit son nom à un roman d’amour espagnol de 1510, à propos d’une île peuplée uniquement d’amazones noires qui vivaient dans les cavernes. « Elles présentaient un corps fort et endurci et faisaient preuve d’un courage ardent et d’une grande force. » Elles portaient des armes en or, montaient des animaux sauvages qu’elles avaient domptés et prenaient la mer pour s’adonner à des actes de piraterie. Leur reine, pareille à une lionne enragée, attaquait violemment les « chevaliers » ennemis. 21
Durant le siècle qui suivit l’expédition de Christophe Colomb, on ne relève qu’une seule observation d’amazones – celle qui conduisit apparemment à l’adoption du nom du fleuve Amazone (quoiqu’une étymologie amérindienne ne soit pas exclue). Un frère dominicain, appelé Gaspar de Carvajal, accompagna une expédition espagnole depuis Quito qui avait pour mission de vérifier l’existence du fleuve gigantesque évoqué par certains et en fit le récit. En juin 1542, l’expédition qui remontait le fleuve en bateaux subit l’attaque d’un groupe d’Indiens, à la tête duquel se trouvaient dix ou douze femmes blanches, grandes et robustes. Ces femmes avaient de longs cheveux tressés enroulés autour de leurs têtes et, à l’exception d’un cache sexe, elles étaient entièrement nues. Chacune d’entre elles se battait « comme dix Indiens » avec des arcs et des flèches ; elles portaient aussi des massues dont elles se servaient pour tuer tout Indien qui montrerait les talons. Les Espagnols tuèrent sept ou huit de ces femmes et mirent les attaquants en déroute.
Un Indien fut capturé. Lorsqu’on l’interrogea à propos de ces femmes, il dit que sept jours de voyage éloignaient le lieu où elles vivaient du fleuve, mais qu’elles étaient venues défendre le chef local, l’un de leurs nombreux vassaux. D’après lui, elles étaient très nombreuses dans leur pays natal, où elles vivaient seules dans des maisons de pierre, dans au moins soixante-dix villages. Elles capturaient des Indiens d’un pays voisin qu’elles gardaient « suffisamment longtemps pour satisfaire leurs caprices » et les laissaient repartir chez eux quand elles étaient enceintes. Les garçons étaient soit tués, soit envoyés chez leurs pères ; les filles étaient « élevées dans la plus grande solennité et on leur enseignait […] l’art de la guerre. » (Aucune explication n’est avancée qui permettrait de comprendre comment, avec des pères indiens, ces femmes pouvaient avoir la peau blanche.) Si le récit de Carvajal ne fut jamais remis en question par aucun des quelques soixante membres de l’expédition, aucun explorateur ultérieur ne le corrobora non plus. 22
En vérité, les seules amazones de l’histoire mondiale autour desquelles une documentation sérieuse a été rassemblée sont celles qui font l’objet de ce livre. Leur singularité fut reconnue dès 1793 par Archibald Dalzel, écrivant dans son ouvrage, The history of Dahomy, an inland kingdom of Africa : « Quelle qu’ait été la bravoure des Amazones parmi les anciens, ceci est une nouveauté dans l’histoire moderne, qu’il convient de ne pas éluder. » 23 De manière générale, les visiteurs européens commencèrent à se référer aux femmes soldats du Dahomey en tant qu’amazones dans les années 1840. Dès 1850, les Dahoméens eux-mêmes avaient pris conscience de la singularité de cette institution : Frederick E. Forbes, un officier de la marine britannique, entendit un barde chanter les louanges du roi Guézo, déclamant que celui-ci était « le seul monarque au monde à disposer d’une armée d’amazones. » 24 Pour Aristide Vallon, un visiteur français des années 1850, « le Dahomey [était] assurément le seul pays du monde qui offr[ait] le singulier spectacle d’une organisation de femmes en soldats, capitaines, généraux et ministres ! » 25 Après la disparition des amazones du Dahomey de la scène historique, la maison d’édition Larousse ne laissa plus planer aucun doute sur le fait que « Les seules Amazones historiques connues, ce [furent] les Amazones du Dahomey, qui ont disparu avec la conquête de ce pays par la France. » 26
Ce qui est étonnant, c’est que les amazones imaginaires de l’antiquité et les amazones réelles du Dahomey présentent un grand nombre de traits communs. On leur apprenait, aux unes comme aux autres, dès leur plus jeune âge, à se battre, à manier les armes, à devenir fortes, rapides et intrépides, à supporter la souffrance. La chasse, la danse et la musique instrumentale s’ajoutaient à leurs autres talents. Le but essentiel de leur vie était de faire la guerre. Elles avaient soif de batailles, s’y précipitaient en poussant des cris à vous figer le sang, s’en délectaient et luttaient avec fureur et vaillance, comme si elles étaient exemptes de peur. En cas de victoire, elles se montraient impitoyables face à leurs ennemis. Elles terrifiaient leurs voisins. Les hommes voyaient en elles des adversaires méritants et implacables.
On relève néanmoins aussi quelques différences notoires entre elles. Les amazones du Dahomey n’œuvraient jamais à dos de cheval ou de tout autre animal. Au lieu d’arcs, de lances et de haches, elles avaient pour armes essentielles des mousquets, des massues et des machettes. Elles n’utilisaient que rarement des boucliers. Leurs seins étaient intacts. Elles faisaient vœu de célibat et ne s’auto-reproduisaient donc pas. Comme leurs aïeules de l’antiquité, elles vivaient seules, mais dans des palais royaux et non pas dans des lieux isolés et autonomes. Elles se battaient au sein d’une armée majoritairement masculine. Même si elles avaient leurs propres officiers, leurs dirigeants suprêmes étaient des hommes. Elles étaient, en fait, complètement dévouées à leur roi et étaient prêtes à mourir pour lui – ce qui arrivait souvent.
Un mot encore à propos du titre de ce livre. Le voyageur britannique, Richard F. Burton, appela le Dahomey « la petite Sparte noire » 27 à cause de son militarisme et de sa subordination de l’individu à l’État. Ses amazones ressemblaient aux Spartiates par un des aspects de leur vie : leur corps était endurci dès l’enfance par l’exercice physique. Parmi leurs activités sportives communes se trouvaient sans doute la course à pied, la lutte et le lancer du javelot ; les filles grecques pratiquaient aussi le lancer du disque. (Les Africaines, plus réservées, n’entraient pas en lice, nues et en public, les unes avec les autres.) Les Spartiates entretenaient leur forme physique afin d’engendrer des guerriers ; les amazones du Dahomey, quant à elles, s’entraînaient à les tuer.
Voici, à présent, l’histoire des amazones.
2 Antonia Fraser, The warrior queens : the legends and the lives of the women who have led their nations in war , New York, Alfred A. Knopf, 1989, pp. 307-322.
3 P. L. Shinnie, “The Nilotic Sudan and Ethiopia, c. 660 BC to c. AD 600”, in J. D. Fage (éd.), The Cambridge History of Africa , vol. II, c. 500 BC-AD 1050 , CUP, 1978, pp. 237-249 ; J. Leclant, « L’empire de Koush : Napata et Méroé », in G. Mokhtar (dir.), Histoire Générale de l’Afrique , vol. II, Paris, Jeune Afrique, Stock et Unesco, 1980, pp. 307-309 ; A. M. Ali Hakem, avec le concours de I. Hberk et J. Vercoutter, « La civilisation de Napata et de Méroé », in G. Mokhtar (dir.), ibid. , pp. 321-324.
4 Les Actes des Apôtres , 8 : 26-28.
5 Olfert Dapper, Naukeurige beschrijvinge der Afrikaensche Gewesten […] , Amsterdam, Jacob van Meurs, 1668, pp. 611-613 ; Africa , Londres, T. Johnson, 1670, pp. 563-565 (trad. en angl. attribuée à John Ogilby) ; Olfert Dapper, Description de l’Afrique […] , Amsterdam, Wolfgang, Waesberge, Boom and van Someren, 1686, pp. 369-370 (trad. en fr.) ; Jan Vansina, Kingdoms of the savanna , Madison, UWP, 1966, pp. 134-137 et 142-144 ; Douglas L. Wheeler et René Pélissier, Angola , New York, Praeger Publishers, 1971, p. 39 ; Joseph C. Miller, “Nzinga of Matamba in a new perspective”, JAH , XVI, 2 (1975), pp. 201-206.
6 Bolande Awe, Nigerian women in historical perspective , Lagos et Ibadan, Sankore et Bookcraft, 1992, p. 18.
7 2 Samuel , 15 : 16, 16 : 20-22, 20 : 3.
8 Lettres de l’explorateur français, Joseph Pons d’Arnaud, au membre de l’institut, Edme – François Jomard, Bulletin de la Société de Géographie (Paris), XVII, 2 ème série, nov. 1842, pp. 375-376 ; ibid. , déc. 1842, p. 533.
9 G. I. Jones, “Olaudah Equiano of the Niger Ibo”, in Philip D. Curtin (éd.), Africa remembered : narratives by West Africans from the era of the slave trade , Madison, UWP, 1967, pp. 66, 77.
10 Dixon Denham, Hugh Clapperton et Walter Oudney, Narrative of travels and discoveries in northern and central Africa in the Years 1822, 1823, and 1824 , Londres, John Murray, 1826, p. 132.
11 Richard F. Burton, A mission to Gelele, King of Dahome, with notices of the so called “Amazons” […] , 2 ème éd. (2 vols.), Londres, Tinsley Brothers, 1864, vol. II, p. 72.
12 Lauren Cook Burgess (éd.), An uncommon soldier : the Civil War letters of Sarah Rosetta Wakeman, alias Private Lyons Wakeman, 153 rd Regiment, New York State Volunteers , OUP, 1996, pp. xi, 2.
* Selon toute probabilité, l’explication est à chercher dans le mot lui-même. Il n’est pas rare de voir des gens, ayant rencontré une locution étrangère mystérieuse, la déformer de façon à se la rendre plus intelligible. Depuis ma maison en France, on aperçoit une colline connue sous le nom de Tête de Chien et un promontoire appelé Cap d’Ail. Aucune de ces figures géographiques ne répond aux attentes qu’on pourrait en avoir, puisque ces deux noms sont des déformations françaises de mots du patois local dotés d’une signification toute autre.
13 Parmi mes sources relatives aux amazones libyennes se trouvent : Donald J. Sobol, The amazons of Greek mythology , South Brunswick, NJ, A. S. Barnes, 1972, pp. 19-31 ; J. O. de G. Hanson, “The myth of the Libyan amazons”, Museum Africum (Ibadan), III (1974), pp. 38-43 ; Pierre Samuel, Amazones, guerrières et gaillardes , Presses Universitaires de Grenoble, 1975, pp. 52-55.
14 Mes sources relatives aux amazones d’Asie Mineure comprennent : Guy Cadogan Rothery, The amazons in antiquity and modern times , Londres, F. Griffiths, 1910, pp. 24-45, 55-61 ; Sobol, Amazons , pp. 32-147 ; Samuel, Amazones , pp. 43-82 ; William Blake Tyrrell, Amazons : a study in Athenian mythmaking , Baltimore et Londres, Johns Hopkins University Press, 1984 ; Fraser, Warrior queens , pp. 19-22.
15 Plutarque, (trad. fr. des propos de Lysimiaque, Plutarque, Vie d’Alexandre , in Les auteurs grecs expliqués d’après une méthode nouvelle… par une société de professeurs et d’hellénistes , Paris, Librairie Hachette et Cie, 1881, p. 198), cité par Tyrrell, Amazons , p. 24. Voir aussi Sobol, Amazons , pp. 87-88 ; Samuel, Amazones , pp. 45, 51.
16 A. C. Moule et Paul Pelliot, Marco Polo : the description of the world (2 vols.), Londres, G. Routledge, 1938, vol. I, pp. 424-425.
17 Sobol, Amazons , p. 118 ; Samuel Eliot Morison, Admiral of the Ocean Sea : a life of Christopher Columbus , Boston, Little, Brown and Company, 1942, pp. 315-316.
18 Samuel, Amazones , p. 233.
19 Ibid. , pp. 33-34.
20 Filippo Pigafetta, Le royaume de Congo & les contrées environnantes (1591). La description de Filippo Pigafetta & Duarte Lopes , trad. de l’italien (à partir d’un manuscrit en portugais), annoté et présenté par Willy Bal, Paris, Éditions Chandeigne et UNESCO, 2002, p. 206.
21 Sobol, Amazons , p. 157.
22 Samuel, Amazones , pp. 22-25.
23 Archibald Dalzel, The history of Dahomy… , Snowhill, Londres, T. Spilsbury and Son, 1793 ; réimpr. avec une nouvelle introd. par John D. Fage, Londres, Frank Cass, 1967, pp. x-xi.
24 Frederick E. Forbes, Dahomey and the Dahomans, being the journals of two missions to the King of Dahomey and residence at his capital in the years of 1849 and 1850 (2 vols.), Londres, Brown, Green, and Longmans, 1851 ; réimpr., Londres, Frank Cass, 1966, vol. II, p. 15. Le second volume de Forbes repose sur le journal de 139 pages qu’il rédigea durant son second séjour au Dahomey (TNA, FO 84/827, de Fanshawe à Admiralty, 19 juil. 1850). À la page 70 [ma pagination], un officier parmi les amazones déclare que « Guézo est le seul d’entre tous les Rois de la Terre à posséder une Armée de Femmes, il n’est pas de Roi qui lui soit comparable ». Par la suite, nous nous référerons à ce document dans les notes, en tant que « journal de Forbes » ; nous le citerons chaque fois qu’il différera de la version imprimée. Une douzaine d’années après Forbes, un marchand, un certain Joseph Dawson, déclara que Guézo lui avait dit qu’il avait fondé le corps des amazones au début de son règne, non seulement pour renforcer le Dahomey, mais aussi « afin que sa renommée dépassât celle de tous les autres rois pour avoir introduit une chose introuvable en tout autre lieu du monde » (CMS, CA2/016/34, extraits du journal de Dawson et de ses lettres à F. Fitzgerald, 17 nov. 1862, p. 21 du journal).
25 A. Vallon, « Le royaume de Dahomey » (1 ère partie d’un article en deux parties), Revue Maritime et Coloniale (Paris), août 1861, p. 338.
26 Larousse du XX e siècle en six volumes , Paul Augé (dir.), Paris, 1928-1933, vol. I, p. 178.
27 Burton, Mission , vol. II, p. 231. Pour les mêmes raisons, on a également appelé le Dahomey « la Prusse ouest-africaine ». Robert S. Smith, Kingdoms of the Yoruba , Londres, Methuen and Co. Ltd., 1969 ; 3 ème éd., Londres, James Currey, 1988, p. 133.
1 UN SIMULACRE DE COMBAT
Autour de midi, le samedi, 30 novembre 1861, le Frère Francesco Saverio Borghero fut convié à se rendre à la place d’armes d’Abomey, la capitale du Dahomey, par son hôte, le Roi Glélé. Le prêtre avait appris que les femmes guerrières du monarque souhaitaient organiser un spectacle en son honneur.
On avait érigé une barricade de 400 m de long sur un énorme espace ouvert. Elle se composait de fagots de branches d’acacia aux épines pointues comme des aiguilles, empilés en tas de 2 m de haut et de 6 m de large. Elle représentait le mur extérieur d’une ville.
Quarante pas plus loin, parallèlement à la barricade, on apercevait la charpente d’une maison de même longueur, qui avait 5 m de large et était recouverte d’une toiture. La panne faîtière avait 5 m de haut et les deux pentes du toit étaient recouvertes d’une épaisse couche des mêmes branches épineuses. Cette structure représentait une citadelle hérissée de défenses avec, à l’avant, un espace tenant lieu de fossé.
Quinze mètres au-delà de la pseudo-maison linéaire se trouvait une rangée de huttes simulant la ville.
À une certaine distance de la barricade se tenaient quelques 3000 femmes armées en uniforme. Deux ou trois cents d’entre elles portaient de gigantesques rasoirs droits qui se repliaient dans des manches évidés. On racontait que ces armes, brandies des deux mains, étaient capables de couper un homme en deux, au milieu du corps, d’un grand coup. Toutes les autres guerrières étaient équipées de pistolets à silex, de mousquets et d’épées.
Ces femmes portaient des vêtements de combat : une tunique couleur rouille à demi-manches, ceinte à la taille par une cartouchière, et des shorts qui leur arrivaient presqu’au genou. D’étroits bandeaux blancs étaient noués à l’arrière de leur tête. Certaines amazones portaient des bracelets et des chaînes de chevilles de cuivre ou de gemmes. Elles étaient toutes pieds nus.
Au signal du roi, les amazones partirent à la reconnaissance des défenses ennemies. Elles allèrent d’abord de l’avant pliées en deux, presque en rampant, pour éviter de se faire repérer. Elles portaient leurs armes près du sol et avançaient dans le silence le plus total.
Une seconde reconnaissance se fit debout, la tête haute.
Les femmes soldats se rassemblèrent ensuite en ordre de bataille, les mousquets levés, les rasoirs ouverts, le long du front de 400 m. Glélé, un bel homme élancé, à la peau basanée et à la carrure athlétique, s’avança pour les haranguer et les stimuler. Puis, une fois l’ordre lancé, l’attaque put commencer.
Les amazones se précipitèrent avec une furie indescriptible dans le buisson épineux, le franchirent en un clin d’œil, chargèrent l’ennemi en traversant le soi-disant fossé et en grimpant le long de la première pente du toit. Au sommet, elles furent contraintes de battre en retraite par des défenseurs imaginaires.
Elles retournèrent à leur point de départ, se regroupèrent et répétèrent leur attaque. Une fois de plus, une contre-offensive hypothétique les repoussa.
Un troisième assaut fut lancé. Les femmes avançaient si vite que Borghero avait du mal à les suivre du regard. Elles franchissaient le mur d’épines, observa-t-il, avec la même aisance qu’une « danseuse » glissant sur un parquet.
Cette fois-ci, elles furent victorieuses. Elles escaladèrent la pente du toit la plus proche, redescendirent à la vitesse de l’éclair de l’autre côté, prirent les huttes d’assaut et capturèrent la « ville », avant de traîner des prétendus prisonniers aux pieds du roi.
Au début du spectacle, une amazone qui avait atteint le sommet du toit de la maison improvisée tomba de cinq mètres de haut jusqu’au sol et resta assise, en se tordant de douleur. Comme les paroles d’encouragements de ses camarades ne semblaient avoir aucun effet sur elle, le roi lui-même intervint, en lui lançant un regard sévère et des cris de reproche. La femme bondit comme électrifiée, rejoignant la bataille et se battant avec distinction. De la bouche de Glélé, Borghero apprit que la bravoure militaire était la première vertu du Dahomey.
Une fois la bataille remportée, une jeune femme, général de l’armée, qui avait mené l’action, prononça un discours à l’adresse de Borghero – un Génois qui dirigeait une mission catholique française nouvellement établie à Ouidah, un port du Dahomey, et dont c’était la première visite à Abomey.
Âgée d’environ trente ans, elle était svelte mais bien faite, au port altier mais sans affectation. Avec sa silhouette, ses traits européens et la vivacité de ses mouvements, songea le prêtre, on aurait pu la prendre pour une chasseresse virgilienne…si sa peau n’avait pas été d’un noir aussi foncé.
Le général parla pendant plus d’une demi-heure ; elle compara la bravoure de ses guerrières à celle des soldats blancs et suggéra qu’entre peuples courageux, il devrait toujours exister de bons rapports. Couverts de gloire comme ils l’étaient déjà, dit-elle, les Dahoméens comme les Européens n’avaient nul besoin de nouvelles conquêtes et pouvaient se contenter d’entretenir une amitié mutuelle. Elle clôtura son discours en nommant Borghero chef honoraire des amazones et en lui présentant son bâton de commandement sous les applaudissements de l’armée rassemblée.
Le bâton, qui avait 60 cm de long, se terminait au niveau du pommeau par un requin sculpté. Comme on l’expliqua à Borghero, ce poisson détruisait les hommes, comme le faisaient les guerrières au combat.
Le prêtre vit ensuite les amazones se diriger vers leurs quartiers, situés dans l’immense enceinte du palais royal, les jambes déchirées et ensanglantées. Celles qui s’étaient distinguées au cours de la pantomime portaient des couronnes ou des ceintures d’épines dont on les avait récompensées. Borghero soupçonna qu’elles attendaient avec impatience de pouvoir les retirer.
Toute cette scène s’était déroulée, selon ses dires, dans l’obscurité, sous des cieux menaçants, un orage faisant rage au loin, ce qui lui avait donné un aspect encore plus animé et complètement irréel. Pourtant presque chaque détail de ce récit sonne juste. 28
28 Francesco Saverio (alias François-Xavier) Borghero (Père), « Missions du Dahomey », Lettres au Père Augustin Planque de Ouidah, APF , XXXV, n°206 (janv. 1863), pp. 31-34. (De 1861 à 1867, cet organe mensuel des Missions Africaines de Lyon publia des rapports et des lettres que Borghero adressait au supérieur de la congrégation, Augustin Planque. Après cette référence initiale, elles seront identifiées dans les notes par leur numéro de publication). On trouvera un récit du même spectacle, avec quelques modifications mineures (y compris la date exacte) et l’ajout de quelques détails, dans Renzo Mandirola et Yves Morel (dir.), Journal de Francesco Borghero, premier missionnaire du Dahomey (1861-1865) : sa vie, son journal (1860-1864), la relation de 1863 , Paris, Éditions Karthala, 1997, pp. 76-79. Le manuscrit fut complété en 1876. Voir aussi M. l’Abbé Jean Laffitte, Le Dahomé. Souvenirs de voyage et de mission , Tours, A. Marne et Fils, 1873, pp. 87-90. Dans le texte original, Borghero appela le buisson épineux « cactus » ; Laffitte, un confrère missionnaire, le persuada qu’il s’agissait de « bombax » (fromager) ; pourtant il s’agissait très probablement d’acacia ( A. ataxacantha ), c.à.d. de la plante épineuse typique de la région.
2 LES ORIGINES DU DAHOMEY
Les origines des femmes guerrières du Dahomey, ainsi que celles de l’ancien royaume ouest-africain lui-même, se perdent dans l’ombre de l’histoire non écrite.
À travers leurs traditions orales, les Fon (peuple fondateur du royaume) racontent que leurs ancêtres furent originaires d’un agglomérat de villages, appelé Tado, dans l’est du Togo actuel. Selon les estimations de chercheurs essentiellement français, Tado aurait été fondé entre la période précédant le dixième siècle et le quatorzième siècle apr. J.-C. ; cependant, en l’absence de preuves archéologiques à l’appui de ces hypothèses, ces dates ne sont que pures supputations. 29 Depuis cette région, des courants ou des ruisselets migratoires successifs entraînèrent le peuplement de la plus grande partie du Togo du sud et du Bénin du sud (ancien Dahomey).
Les ancêtres des Fon partirent vers le sud-est. On ne relève pas moins de dix mythes différents qui tentent d’expliquer pourquoi ils quittèrent Tado. La plupart des versions sont totémiques : elles commencent par un léopard, symbole royal fréquent en Afrique. D’habitude, dans ces histoires, un léopard mâle partage la couche de la fille ou de l’épouse du roi de Tado, et de leur union naît un fils. Dans une des variantes, le léopard est une femelle qui se métamorphose en femme et épouse le roi. Tantôt le léopard, tantôt son fils se voit attribuer le nom d’Agassou ; leurs descendants sont les Agassouvi (ou « enfants d’Agassou »).
Tôt ou tard, les Agassouvi tentent d’accéder au trône de Tado, mais sans y parvenir ; à leur tête se trouve Adjahouto (lit. le « tueur des Adja ») qui tue le roi, ou le prince héritier, ou simplement ses ennemis, ce qui oblige les membres du clan à s’enfuir. Bien que les narrateurs de ces mythes considèrent les Agassouvi comme leurs héros fondateurs, ils reconnaissent généralement que le clan des Agassouvi ne pouvait guère prétendre au trône de Tado, étant donné son appartenance au groupe local descendant d’une femme. On peut donc en déduire que la mémoire collective remonte à une époque lointaine, au cours de laquelle la patrilinéarité prévalait sur la matrilinéarité. 30
Les Agassouvi errèrent durant quelques années, avant de s’installer à Allada, situé à quelques 80 km au sud-est de Tado. Les dates de l’ère Allada, comme celles de l’ère Tado, ne sont pas connues avec précision. Certains auteurs suggèrent qu’Allada aurait été fondé au quinzième ou au seizième siècle, mais ils n’ont que peu de faits auxquels se raccrocher. Toujours est-il qu’Allada finit par se transformer en royaume.
Son nom apparaît très tôt dans les documents européens sur l’Afrique de l’Ouest. Les Fon, ainsi que leurs proches parents, collectivement appelés Adja, font partie des peuples qui (comme les Chinois ou les Japonais) ne font pas toujours une distinction claire et nette entre les sons [l] et [r], les confondant parfois. Les Portugais, quant à eux, préférant parfois le [r] au [l] après une autre consonne, choisirent de dire branco pour « blanc », là où les Espagnols disent blanco , et « Obrigado ! » pour « je vous suis obligé » ou « Merci ! ». Ainsi s’explique le fait que, dans les vieux récits, on trouve Arda ou d’autres variations orthographiques d’Allada. Sur une carte portugaise des années 1480, par exemple, figure un lieu désigné par « Alhadra » à peu près au même endroit où se trouve Allada. 31 Une lettre portugaise de 1539 se réfère, quant à elle, au dirigeant d’« Arida » qui avait dépêché un envoyé au roi du Bénin dans ce qui constitue le centre-sud du Nigeria actuel. 32 Une carte portugaise de 1570 montre la « Costadarida » (ou « Côte d’Arida ») et une autre carte de la même année introduit « Arda ». 33 En 1590-1591, un commandant de navire britannique, James Welsh, captura et brûla une caravelle portugaise « non loin d’Arda ». 34 Dès 1602, le Flamand Pieter de Marees rapportait :

« Ceste riviere d’Ardra est fort frequentee des Portugalois & est cogneue par tout & ce poinct par valeur du pais mais par l’abondance des esclaves qu’on y achapte & traffique illecq pour conduire en aultres places, tant vers S. Thome [São Tomé] que Brasil pour travailler la & raffiner les Sucres car ce sont des hommes vaillans & robustes qui scavent durer aux travaulx… » 35

La Côte des Esclaves, l’étiquette dont on affublera la zone allant du fleuve Volta dans ce qui constitue le Ghana actuel jusqu’à la zone de Lagos dans le sud-ouest du Nigeria à partir de la fin du dix-septième siècle 36 , était déjà en train d’acquérir sa réputation.
Le premier point de contact européen avec le royaume d’Allada fut une petite communauté côtière que les Européens appelaient alors Petit Ardra ou simplement Ardra. Sa capitale, une ville de l’intérieur située à 37 km de la mer, était appelée Grand Ardra, ou Allada. C’est là qu’autour de 1610 un conflit entre frères autour de la succession royale aurait provoqué l’exode du groupe perdant. Les migrants se dirigèrent vers le nord jusqu’au plateau d’Abomey, à environ 100 km du littoral. Autour de 1620-1625, un autre conflit de succession se termina par la victoire de Dako, qu’on considère comme le fondateur de la dynastie royale du Dahomey.
Dako adopta une politique de conquête des États voisins qui allait faire du Dahomey, un siècle plus tard, la première puissance de la région. L’expansion territoriale s’accéléra sous le règne de son fils, Ouegbadja, dont le règne s’étendit approximativement, pense-t-on, de 1640/1650 à 1680/1685. On raconte qu’après avoir tué un chef rival, qui portait le nom de Dan, Ouegbadja avait construit son palais sur le tombeau de sa victime, le surnommant Danhomè, c’est-à-dire (lit.) « sur le ventre de Dan ». Telle est l’explication étymologique la plus fréquemment avancée à propos du nom du Dahomey. Le palais fut établi à Abomey qui devint la capitale du pays.
Ouegbadja renforça l’autorité royale, au détriment de celle des groupes parentaux ; il s’arrogea le droit unique de punir les criminels et d’imposer la peine de mort ; il régula la collecte de tributs auprès de ses sujets et, de manière générale, créa une version dahoméenne de cette « royauté divine » qu’on retrouve en de nombreux endroits de l’Afrique ancienne. On lui attribue aussi le fait d’avoir introduit les attaques surprises avant l’aube comme une tactique militaire dahoméenne par excellence et d’avoir importé des armes à feu par le biais des marchands européens de la côte.
C’est vers la fin du règne d’Ouegbadja que les Fon firent leur apparition dans les documents historiques écrits. Ils sont mentionnés une première fois dans un manuscrit espagnol datant de 1675 en tant que royaume « Fo » ayant acquis son indépendance d’Allada. 37 Il semblerait que cette information ait été fournie par des missionnaires capucins espagnols qui passèrent une année à Allada en 1660-1661. 38 Dans un document néerlandais de 1680, les Fon sont désignés par « Fumce ». 39 Ils voient le jour dans les pages du journal tenu par un officier de marine français, Jean-Baptiste Ducasse, qui visita le port négrier alors indépendant de Ouidah en 1687-1688. Ce dernier rapporta que les marchands d’Ouidah avaient « quelques différends avec le Roy de Fouin » qui bloquait leur passage vers le nord du pays. 40
Le Dahomey lui-même n’entre dans les témoignages écrits qu’en 1716, lorsque son nom fait son apparition dans les échanges épistolaires français. 41 Le premier récit de la main d’un témoin oculaire date de 1724 ; il s’agit de la lettre de plainte qu’envoya à son supérieur un agent de la Royal African Company britannique, Bulfinch Lamb, retenu en captivité à Abomey. 42 À partir ce cette date, l’histoire du Dahomey est relativement bien documentée, par rapport au reste de l’Afrique subsaharienne, en particulier le dernier demi-siècle du royaume, des années 1840 aux années 1890.
29 Édouard Dunglas, « Contribution à l’histoire du Moyen-Dahomey (royaumes d’Abomey, de Kétou et de Quidah) » (3 tomes), ED , XIX, 1 (1957), p. 75 ; Henri Labouret, L’Afrique précoloniale , Paris, P. U. F., 1959, p. 110 ; Jacques Bertho, cité dans W. J. Argyle, The Fon of Dahomey : a history and ethnography of the old kingdom , Oxford, Clarendon Press, 1966, p. 4 ; Paul Mercier, « Guinée centrale et orientale », in Hubert Deschamps (dir.), Histoire générale de l’Afrique noire, de Madagascar et des archipels , I : Des origines à 1800 , Paris, P. U. F., 1970, p. 319 ; Roberto Pazzi, « Aperçu sur l’implantation actuelle et les migrations anciennes des peuples de l’aire culturelle Aja-Tado », in Peuples du Golfe du Bénin (Aja-Ewé) – Colloque de Cotonou , études réunies et présentées par François de Medeiros, Paris, Éditions Karthala, 1984, p. 18 n. 20 (voir aussi p. 323 du même livre).
30 Pour plus de détails à propos de ces mythes, voir Henri Labouret et Paul Rivet, Le royaume d’Arda et son évangélisation au XVII e siècle , Université de Paris, Institut d’Ethnologie, 1929, pp. 11-13 ; Melville J. Herskovits, Dahomey, an ancient West African kingdom (2 vols.), New York, J. J. Augustin, 1938, vol. I, pp. 166-169 ; Adolphe Akindélé et Cyrille Aguessy, Contribution à l’étude de l’histoire de l’ancien royaume de Porto-Novo , Dakar, IFAN, 1953 ; réimpr., Amsterdam, Swets & Zeitlinger, 1968, pp. 20-26 ; Dunglas, « Contribution », t. 1, pp. 80-81 ; Robert Cornevin, La République populaire du Bénin des origines dahoméennes à nos jours , Paris, Maisonneuve et Larose, 1981, pp. 74-78 ; Maximilien Quénum, Au pays des Fons, us et coutumes du Dahomey , Paris, Librairie Larose, 1936 ; 3 ème éd., Paris, Maisonneuve et Larose, 1983, pp. 11-12.
31 Robin Law, The Slave Coast of West Africa 1550 – 1750 : the impact of the Atlantic slave trade on an African society , Oxford, Clarendon Press, 1991, p. 32 n. 68.
32 A. F. C. Ryder, Benin and the Europeans 1485-1897 , Londres, Longmans, 1969, p. 73.
33 Robin Law, “Problems of plagiarism, harmonization and misunderstanding in contemporary European sources : early (pre-1680s) sources for the ‘Slave Coast’ of West Africa”, in Beatrix Heintze and Adam Jones (éds), European sources for sub-Saharan Africa before 1900 : use and abuse , Paideuma (Stuttgart), 33 (1987), p. 341.
34 Richard Hakluyt, The principall navigations, voiages and discoveries of the English Nation… (10 vols.), Londres, George Bishop and Ralph Newberie, 1589 ; Londres, J. M. Dent and Sons, vol. IV (1927-1928), pp. 302-303.
35 Pieter de Marees, Description et récit historial du riche royaume d’or de Gunea, aultrement nommé la coste de l’or de MINA, gisante en certain endroict d’Afrique …, Amsterdam, Cornille Claesson, 1605, p. 90 ; Albert van Dantzig et Adam Jones (tr. et éds.), Pieter de Marees, Description and historical account of the gold kingdom of Guinea (1602) , Oxford et New York, for the British Academy, OUP, 1987, p. 224.
36 La première référence imprimée à la « Côte des Esclaves » remonte à un ouvrage de 1697 dont l’auteur, Erick Tilleman, était danois ; trad. en angl. et éd. par Selena Axelrod Winsnes : A short and simple account of the country Guinea and its nature , Madison, UWP, 1994, p. 32.
37 Manuscrit cité par Law, Slave Coast , pp. 231, 261, 263, 354.
38 Voir Labouret et Rivet, Royaume d’Arda , pp. 16-30.
39 Cité dans Ray A. Kea, Settlements, trade, and polities in the seventeenth-century Gold Coast , Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1982, p. 401 n. 168.
40 Jean-Baptiste Ducasse, « Mémoire ou relation du Sr du Casse sur son voyage en Guynée avec “La Tempeste” en 1687 et 1688 », in Paul Roussier, L’établissement d’Issiny 1687-1702. Voyage de Ducasse, Tibierge et d’Amon à la côte de Guinée publiés pour la première fois et suivis de la Relation du Royaume d’Issiny par le P. Godefroy Loyer , Paris, Librairie Larose, 1935, p. 15.
41 Cité par Robin Law dans “Dahomey and the slave trade : reflections on the historiography of the rise of Dahomey”, JAH , XXVII, 2 (1986), p. 242, nn. 38 et 39.
42 Guillaume [William] Smith, Nouveau voyage en Guinée (en 2 parties), Paris, Chez Durand et Chez Pissot, 1751, 2 ème partie, pp. 86-125, trad. de l’angl., A new voyage to Guinea , Londres, John Nourse, 1744 ; réimpr., Londres, Frank Cass, 1967, pp. 171-189. On retrouvera aussi la lettre de Lamb dans Forbes, Dahomey , vol. I, pp. 181-195.
3 LES ORIGINES DES AMAZONES
Les chasseuses d’éléphant
Certains historiens oraux du Dahomey font remonter l’origine des amazones à un groupe de femmes qui chassaient l’éléphant pour le compte du Roi Ouegbadja, apparemment dans le but de lui procurer de l’ivoire et de la viande pour les fêtes royales. On les appelait gbeto et, au dix-neuvième siècle, on les considérait comme la plus ancienne unité d’amazones. J. Alfred Skertchly, un entomologiste britannique qui passa huit mois au Dahomey en 1871-1872, nous a laissé la description la plus détaillée de ces chasseresses. Il en vit quarante-huit, en train de défiler devant le roi :

« C’étaient des femmes grandes et bien proportionnées, revêtues de cotillons brun terne et de tuniques teintées à l’indigo, avec des écharpes noires, abondamment ornées de reliques magiques. Autour de leur taille, elles portaient une curieuse affaire composée de bandes de peaux de bêtes avec leur poil qui pendouillaient à leur ceinture, et un philibeg [ou petit kilt] de cuir orné au devant de cauris. Elles étaient munies de lourds mousquets à large calibre, et portaient leurs munitions dans des gibernes en cuir noir. Elles avaient toutes les cheveux coupés à ras, mise à part une touffe circulaire coiffée à la brosse au sommet du crâne. Elles sont renommées pour leurs prouesses à la chasse… » 43

Une décennie et demie plus tôt, un chirurgien de la marine impériale français, le Dr. A. Répin, avait aperçu environ 400 gbeto lors d’une fête militaire à Abomey. Ses observations sur leur apparence diffèrent quelque peu de celles de Skertchly, certains détails ayant sans doute changé avec le temps. Les chasseresses de Répin étaient entièrement vêtues de brun ; elles portaient de longues et lourdes carabines à canon noir et de puissants poignards courbés étaient retenus à leur ceinture. Deux cornes d’antilope se dressaient sur le haut de leur front, « fixées […] sur un cercle en fer entourant la tête comme un diadème. »
Répin observa des gbeto en train de mimer leur technique de chasse :

« Elles se formèrent en cercle et, rampant sur les mains et les genoux sans abandonner leur carabine, elles s’avancèrent convergeant vers un même point où était censé se trouver le troupeau d’éléphants. […] Sans doute, quand elles s’approchent des animaux qu’elles chassent, ceux-ci, trompés par ces fausses cornes [sur la tête des femmes], croient voir et entendre un paisible troupeau d’antilopes, et restent sans défiance exposés aux coups des chasseresses. Arrivées près des éléphants, elles se levèrent toutes à la fois au signal de leur chef, en déchargeant leurs carabines ; puis, le couteau à la main, s’élancèrent pour les achever et leur couper la queue, trophée de leur victoire. » 44

Au cours d’une audience royale, Répin vit arriver un messager qui portait « trois queues d’éléphant fraîchement coupées, preuve irréfutable d’une chasse réussie ». 45 Un officier de la marine français, présent à la même audience (Aristide Vallon, déjà évoqué dans l’introduction), apporta d’autres précisions, à savoir que vingt chasseresses avaient participé à l’expédition, qu’elles avaient attaqué un troupeau de trente à quarante bêtes et qu’elles avaient tué les trois éléphants d’une seule salve à bout portant. 46 Répin apprit que ces expéditions coûtaient immanquablement la vie à un certain nombre de gbeto qui mouraient, encornées ou piétinées par des bêtes blessées. 47 On fit à Skertchly le récit d’une chasse qui avait été fatale à douze Diane dahoméennes. 48 Un autre auteur rapporte que le corps des gbeto avait été dissous avant les dernières représailles du royaume contre la France au début des années 1890, pour la simple raison que la chasse aux éléphants avait conduit à l’extinction de l’espèce dans la région. 49 Cependant, des témoignages plus convaincants indiquent qu’elles se battirent au sein des unités d’amazones jusqu’au bout. 50
Il semble assez plausible que des femmes capables de tuer des éléphants allaient tôt ou tard être considérées comme capables de tuer des soldats ennemis. Une tradition apocryphe rapporte que, lorsque le Roi Guézo (1818-1858) chantait les louanges de ses épouses, les chasseresses d’éléphants, elles répondaient qu’« une belle chasse à l’homme ferait encore bien mieux leur affaire ». 51 Il n’existe cependant pas de preuve formelle démontrant que l’une conduisit véritablement à l’autre.
Les jumeaux royaux
Une autre théorie sur l’origine des amazones est enracinée dans une tradition orale impossible à vérifier. Elle implique le fils et successeur de Ouegbadja, Akaba, qui régna environ de 1680/1685 à 1708. Akaba avait une sœur jumelle, Ahangbé (ou Tassin Hangbé).
En Afrique de l’Ouest précoloniale, les jumeaux – des individus sortant de l’ordinaire – étaient, selon le groupe ethnique au sein duquel ils naissaient, abhorrés ou révérés. Certains peuples, comme les Igbo (Ibo), Ijaw (Ijo) et Ibibio du Nigeria du sud, tuaient les jumeaux nouveaux nés et punissaient leurs mères. Seules les naissances uniques étaient socialement acceptables ; les naissances multiples, contraires à la norme, étaient considérées comme bestiales ou démoniaques, et donc taboues. D’autres peuples, tels que les Edo (Bini) de l’ancien royaume du Bénin, et la plupart des Yoruba du Nigeria du sud-ouest, accueillaient les jumeaux à bras ouverts, parfois au point de les vénérer. Les Fon appartenaient au second groupe. Un gardien spirituel spécial veillait, pensaient-ils, sur les jumeaux qui entretenaient des rapports avec le monde des esprits et étaient capables de mourir et de revenir à la vie à leur guise. Les Fon attachaient une grande importance à ce que chacun des jumeaux soit traité avec la même attention, même s’ils étaient de sexe différent.
C’est pourquoi, nous apprend la légende, Ahangbé fut nommée codirigeante aux côtés de son frère, Akaba ; elle disposait d’un palais et d’une cour qui lui étaient propres, et, théoriquement, elle régnait avec lui. Cependant le récit nous apprend qu’en réalité, elle se contentait de demeurer au palais, où elle s’adonnait à ses multiples passions. Elle se livrait, entre autres, aux plaisirs de la chair avec qui bon lui semblait – un privilège accordé aux princesses dahoméennes qui n’étaient pas obligées de se plier aux lois rigides relatives à l’adultère.
On raconte qu’Akaba mourut de la variole en 1708, alors qu’il dirigeait l’attaque menée par son armée contre un peuple vivant le long du fleuve Ouémé à l’est d’Abomey. La grande ressemblance entre Ahangbé et son frère fut apparemment exploitée pour retarder l’annonce du décès du roi aux troupes dahoméennes jusqu’à la victoire finale. S’il est vrai qu’Ahangbé prit effectivement sa place sur le champ de bataille, cela ferait d’elle la seule candidate possible au titre de reine guerrière du Dahomey (voir Introduction).
Ahangbé aurait alors été nommée régente, puisque l’héritier au trône, le fils d’Akaba, n’était pas en âge de régner. Selon une version de l’histoire, sa régence n’aurait duré que trois mois ; trois ans, selon une autre. Néanmoins, si les frasques d’une princesse dahoméenne étaient tolérées, celles d’une reine au pouvoir ne l’étaient pas ; or Ahangbé refusa de changer son mode de vie bachique. L’opposition se développa à grande échelle et, pour obliger Ahangbé à abdiquer, des extrémistes assassinèrent son fils.
L’affaire se dénoua publiquement, lors d’une session du conseil royal. Ahangbé, parée de ses atours les plus raffinés, prit place majestueusement sur le trône, flanquée de ministres et d’autres dignitaires du royaume. Elle se leva soudain, descendit du dais, au bas duquel l’attendait une servante avec un vase d’eau. Pour afficher son mépris le plus absolu, Ahangbé se dévêtit et se mit à se laver les parties les plus intimes de son corps, en déversant des malédictions sur tous les gens du pays, des plus grands aux plus humbles. Elle prédit qu’un grand malheur s’abattrait sur le Dahomey (deux siècles plus tard, on allait y voir l’annonce de la conquête française). Puis elle démissionna de sa fonction, à laquelle accéda ensuite non pas son neveu, l’héritier légal, mais son jeune frère Dosu – nom attribué au premier enfant de sexe masculin naissant après des jumeaux. Porteur du nom royal Agadja, ce dernier allait devenir l’un des plus grands rois du Dahomey. La tradition orale dahoméenne passe généralement sous silence la régence d’Ahangbé ; l’on suggère parfois qu’Agadja tenta de l’effacer de la mémoire collective, parce qu’elle se serait opposée à sa prise de pouvoir. 52
De faibles indices lient l’origine des amazones à Akaba et Ahangbé. Les traditions orales des Ouéménou, le peuple établi sur les bords du fleuve Ouémé, conquis par le Dahomey en 1708, évoquent des affrontements avec des femmes soldats. 53 Un chant d’amazones évoque la défaite de Yahazé, le roi des Ouéménou, à coups de sabres sous la direction d’Akaba. 54 Une autre tradition orale évoque des amazones, s’implantant dans les eaux peu profondes du fleuve Ouémé, à la manière des arbres des mangroves natales. 55 À en croire un officier français qui recueillit des informations sur l’organisation militaire du Dahomey en 1894, une unité de soldats créée sous le Roi Akaba était connue sous le nom de « Compagnie de la Reine Angbé » 56 (ce qui constitue un indice non pas sur les amazones en tant que telles, mais plutôt sur le rôle qu’avait pu jouer au combat Ahangbé, dont l’existence même vient d’être remise en question par un spécialiste contemporain reconnu du Dahomey, l’historien britannique Robin Law). 57 Dans une lettre, dictée à Bulfinch Lamb en janvier 1726 et adressée au Roi d’Angleterre, George I, le Roi Agadja confirme que Yahazé et ses forces ouéménou furent détruits du temps d’Akaba. 58 Il est pourtant un indice qui lie les amazones à chaque ou à tous les monarques depuis Ouegbadja jusqu’à Agadja. En 1850, Forbes fut le témoin oculaire de sacrifices humains à Abomey, près de la tombe de la mère d’Agadja, Adono ; on lui apprit que le nom qu’elle portait était « un des titres honorifiques royaux porté par les amazones ». 59 Adono était l’épouse de Ouegbadja et la mère d’Akaba et d’Ahangbé, et aussi d’Agadja ; mais le fait qu’on se soit référé à elle, en l’appelant « la mère d’Agadja » indique que ce fut ce dernier qui conféra cet honneur aux femmes soldats.
(Le récit de la défaite des Ouéménou en 1708 illustre, pour le moins, la mémoire historique orale remarquablement longue du royaume. Presque deux siècles plus tard, en 1890, Béhanzin, le dernier roi du Dahomey indépendant, envoya une lettre à un amiral français, rejetant avec indignation les plaintes formulées au sujet d’attaques de villages ouéménou par les forces dahoméennes. En guise de justification, il cita la guerre qui avait eu lieu sous le règne d’Akaba, accusant les Ouéménou d’en avoir été responsables et avançant que Yahazé avait brûlé le palais royal d’Abomey.) 60
Il se pourrait que les jumeaux Akaba – Ahangbé aient été à l’origine d’une des institutions les plus extraordinaires du Dahomey, à savoir le dualisme qui se répandit dans différents domaines de la vie et servit peut-être d’élément fondateur du corps des amazones. Depuis le règne de Guézo au moins, tous les fonctionnaires royaux de sexe masculin avaient à leurs côtés un homologue de sexe féminin, qui vivait au palais. Il incombait à ces femmes mémoriser les devoirs et les engagements des hommes, de veiller ensuite à ce qu’ils les accomplissent, et de surveiller leurs dépenses – tout cela dans l’intérêt du roi. La question de la comptabilité au sein d’une société à tradition orale était ainsi parfaitement réglée. En même temps que la dichotomie homme-femme, on avait instauré une dichotomie gauche-droite, chaque fonction ayant été associée à une autre. Ce dualisme s’étendait au domaine militaire : les officiers avaient des homologues de sexe féminin ; parallèlement aux corps de guerriers, on avait mis en place des corps de guerrières ; les unités de combat disposaient d’ailes droites et d’ailes gauches. On a avancé qu’en initiant ces innovations, Guézo avait ranimé un « concept selon lequel la nature double serait la condition même de la complétude » remontant à la période des jumeaux royaux 61 ; cette hypothèse reste cependant difficile à vérifier.
De la femme policière à la femme soldat ?
L’un des éléments communs à toutes les royautés divines africaines était l’interdiction de toucher aux épouses royales (parfois même de les regarder). Les rois de Ouidah, l’État le plus puissant de la Côte des Esclaves de la fin du dix-septième et du début du dix-huitième siècle, utilisèrent avec beaucoup d’ingéniosité l’interdit en question. Le Hollandais Willem Bosman, qui séjourna à Ouidah à la fin des années 1690, nous l’explique en ces termes :

« [L]e Roi a un très-grand nombre de femmes ; il s’en sert quelquefois pour executer les sentences qu’il a prononcées contre ceux qui l’ont offensé. Il en envoye trois ou quatre cens pour piller & pour abattre la maison d’un tel homme & comme il est defendu sur peine de la vie de toucher les femmes du Roi, elles ne trouvent aucune resistance. » 62

Parmi les informateurs locaux de Bosman, selon lequel le nombre d’épouses royales à Ouidah était de quatre à cinq mille, se trouvait un homme qu’on avait faussement accusé d’un crime. Cet homme, déterminé à tenir bon, refusa de s’enfuir de chez lui, comme le faisaient généralement ceux qui se trouvaient dans son cas. Quand les femmes du roi arrivèrent, il se tenait à côté d’un tas de poudre à canon et « …les menaça avec de terribles juremens, que si elles ne se retiroient il y mettroit le feu & les feroit sauter avec lui en l’air ». Effrayées, elles décidèrent d’en informer le roi ; mais l’accusé parvint à se faire entendre du roi avant elles, apportant à ce dernier la preuve formelle de son innocence, si bien qu’il fut acquitté. 63
Un Français dont on ignore le nom et qui fit un séjour à Ouidah quelques douze années après Bosman nous offre une version un peu différente de la situation. Le roi, écrivit-il, envoyaient ses femmes, chaque fois qu’il voulait qu’une maison soit pillée. Elles s’y rendaient en groupe, munies chacune de longues cannes ou badines dont elles se servaient pour frapper les résidents de la demeure si besoin était. Quiconque, quel qu’ait été son rang, leur résistait s’exposait au châtiment du roi et des nobles. 64 Le roi envoyait aussi ses femmes, armées de gros bâtons, avec pour mission de mettre un terme à toutes les « petites guerres » entre villages ou autorités provinciales et de ramener les adversaires au palais pour les faire comparaître devant le tribunal royal. 65
Un capitaine de navire négrier français, Jean-Pierre Thibault Des Marchais, qui séjourna à Ouidah en 1725, ajoute d’autres détails. 66 Il déclare que les femmes du roi étaient divisées en trois « ordres » ou « classes ». Le premier comprenait les plus jeunes et les plus belles d’entre elles. Le second « …n’[était] rempli que de celles qui ont déja eu des enfans du Roi, ou que l’âge ou quelque maladie a mis hors d’état de pouvoir servir aux plaisirs du Prince ». 67 Le troisième « ordre » comprenait des femmes qu’on avait amenées au harem, pour qu’elles entrent au service des autres épouses et du roi. Elles ne partageaient pas la couche du monarque, mais devaient malgré tout rester célibataires. C’étaient les femmes de cette dernière catégorie dont on se servait pour faire appliquer la loi. Quand on les envoyait à la capitale, pour y punir quelqu’un, chacune d’entre elles portait un bâton ou une longue perche ; arrivées chez l’accusé, elles proclamaient la sentence royale, avant de dévaster sa demeure. Des Marchais apprit aussi que le roi intervenait parfois dans des conflits armés entre les grands du royaume et que, si un parti refusait d’accepter la solution qu’il proposait, il envoyait deux ou trois mille femmes du troisième « ordre » qui détruisaient alors leurs terres, les obligeant à se réconcilier. 68
Étant donné que le peuple de Ouidah était ethniquement et culturellement proche du groupe des Fon, il n’est pas difficile d’imaginer que les femmes soldats du Dahomey aient été, à l’origine, des femmes du roi lui servant de police armée. Mais, une fois de plus, nous ne disposons pas de preuve réelle pour soutenir cette hypothèse. 69
Des gardes du Roi et du palais
Lors des cérémonies publiques, les épouses favorites d’un roi divin africain le protégeaient du soleil à l’aide de ses parasols, lui procuraient de la fraîcheur en agitant ses éventails, éloignaient les mouches de sa personne avec ses chasse-mouches et lui servaient à boire ; elles lui essuyaient la bouche, l’aidaient à se moucher ou à s’éponger le front, le cou et les aisselles en se servant de ses mouchoirs et tenaient un crachoir à sa disposition ; elles remplissaient sa pipe de tabac et l’allumaient, jouaient sur ses instruments de musique et défilaient en faisant étalage de ses biens les plus précieux pour afficher l’étendue de sa richesse. 70 Les épouses du roi du Dahomey montraient aussi en public ses armes . C’est Agadja lui-même qui en fait mention, dans la lettre de 1726 précédemment évoquée. Lors des défilés militaires, dit-il, certaines de ses femmes portaient ses « armes, ses fusils [mousquets], ses pistolets, ses sabres, &c. » 71 Il est possible que ce rôle passif, que certains observateurs européens de la première heure confondirent parfois avec celui de garde du corps, ait ensuite bel et bien évolué dans ce sens-là.
Dans les années 1820, des explorateurs britanniques aperçurent des femmes royales portant des lances dans deux villes au nord-est du Dahomey. Lorsque le roi de Kaiama (Kiama), du pays Borgou, s’approcha à cheval des visiteurs britanniques, six jeunes filles nues (épouses ou esclaves) l’accompagnaient, en dansant autour de son cheval, en chantant les louanges de leur époux (ou maître) et en brandissant leurs armes. Elles suivirent ensuite le roi jusqu’aux quartiers des visiteurs, « déposèrent leurs javelots, et s’enveloppèrent les hanches d’une pagne bleue », mais que, dès la fin de la visite, elles enlevèrent à nouveau leur pagne. 72 Par la suite, dans la ville yoruba connue sous le nom d’Ancien Oyo, on apprend que le roi vint à leur rencontre en compagnie de 500 épouses « à moitié vêtues », portant chacune une lance légère dans leur main gauche. Elles chantaient, en « brandissant » leurs armes « au-dessus de leur tête avec une animation et une rapidité inconcevables ». Leur chant exhortait les Yoruba à châtier leurs ennemis (en l’occurrence des musulmans peuls du nord, et non pas des Fon), mais il n’est nulle part suggéré que ces femmes, ou celles de Kaiama, aient été des soldats ou même des gardes. Leurs lances n’étaient là, apparemment, que pour le spectacle. 73
Il ne fait aucun doute, cependant, qu’au cours du dix-huitième siècle, au Dahomey, des femmes armées gardèrent la personne du roi et le palais. Il aurait difficilement pu en être autrement, étant donné que le roi était le seul homme à pouvoir vivre au palais. Les seules exceptions possibles à la règle étaient des eunuques, parmi lesquels certains avaient été castrés au palais à l’âge de dix-huit ou vingt ans 74 , qui partageaient les responsabilités de gardes du palais avec les femmes.
Dans sa lettre de 1726, Agadja évoqua les « portiers » du palais « et leurs assistantes, qui sont toujours de l’espèce robuste des femmes esclaves ». 75 Lors d’une audience d’Agadja, en 1727, le capitaine de négriers britannique, William Snelgrave, aperçut quatre femmes debout « derrière Sa Chaise, chacune d’elles le fusil [mousquet] sur l’épaule ». 76 Un négociant néerlandais, Jacob Elet, en repéra deux autres, similaires, en 1933. 77 Antoine Edme Pruneau de Pommegorge, qui dirigea le fort français à Ouidah en 1763-1764, déclara que le palais du roi d’Abomey n’était « gardé intérieurement que par ses femmes, qui sont au nombre de deux ou trois mille ». 78 Archibald Dalzel, qui dirigea le fort britannique de Ouidah de 1767 à 1770, dit qu’un mur d’argile quadrangulaire « très substantiel », d’environ 6 m de haut, entourait le palais royal à Cana, près d’Abomey. De chaque côté, au milieu, se trouvait un portail avec un poste de garde, occupé par des femmes et des eunuques armés. 79 Le négrier britannique, Robert Norris, visita le palais d’Abomey en 1772. « Il y avait dans le corps-de-garde », écrivit-il, « environ quarante femmes, armées chacune d’un mousquet & d’un sabre, & et vingt Eunuques, avec des verges de fer poli dans leurs mains. » 80 Par la suite, Norris vit le roi (Tegbessou qui succéda à Agadja en 1740), s’avancer au milieu d’une procession, « suivi d’une garde de vingt-quatre femmes armées chacune d’un gros mousqueton ». 81
Deux années plus tard, Kpengla succéda à Tegbessou et maintint la garde féminine. Des Français qui visitèrent les lieux en 1776-1777 aperçurent des tireuses de garde au palais. 82 John M’Leod, un chirurgien d’un navire négrier qui séjourna à Ouidah en 1803, apprit que le roi du Dahomey avait « entre trois et quatre mille femmes dont une partie, entraînée au maniement des armes et placée sous la direction de femmes officiers, constituait ses gardes du corps. » 83
Apparemment, à la mort du roi, la discipline se relâchait parmi les gardes du palais et leurs affrontements se poursuivaient parfois jusqu’à l’intronisation du nouveau roi. La raison de ce chaos n’est pas clairement connue. Traditionnellement, l’interrègne qui ne durait généralement que quelques jours était une période d’anarchie ; certains profitaient de la vacance du pouvoir pour régler leurs comptes, pour s’adonner au pillage ou pour semer le désordre. À l’intérieur du palais, on assistait à des scènes de carnage. Selon Norris, 285 épouses royales furent tuées par d’autres épouses royales, à la mort de Tegbessou en 1774. 84 Dalzel apprit que 595 d’entre elles furent assassinées à la mort de Kpengla, en 1789. 85 Puisque les gardes du palais étaient nominalement des épouses du roi, qui détenaient des armes et savaient s’en servir, elles jouèrent vraisemblablement un rôle majeur dans cette tuerie.
L’une des explications avancées était que ces gestes étaient liés à la coutume propre aux royautés divines, selon laquelle un certain nombre d’épouses devaient accompagner le roi défunt dans l’autre monde – ce pour quoi, comme l’indiquent Norris et Dalzel, les femmes tuées étaient automatiquement qualifiées. 86 Quoiqu’on ait dit que les épouses royales s’abandonnaient souvent de bon cœur à la mort, afin de pouvoir servir leur maître dans l’au-delà, on peut aussi supposer que la plupart d’entre elles hésitaient à quitter la vie. Tuer d’autres épouses était peut-être le meilleur moyen d’assurer sa propre survie.
Robin Law suggère, quant à lui, que les affrontements entre épouses royales étaient liées au fait qu’elles soutenaient des prétendants au trône rivaux. Un prêtre portugais, Vicente Ferreira Pires, entendit parler de luttes au palais après l’assassinat du successeur de Kpengla, Agonglo, en 1797. Il dit que plus de cinquante personnes périrent dans une « guerre » entre factions à propos de la succession royale. 87 Le roi suivant, Adandozan, fut délogé lors d’un coup d’État au palais en 1818 qui conduisit son frère Guézo au pouvoir. Selon la tradition dahoméenne, un détachement d’amazones qui ne participait pas au coup d’État, se battit pour Adandozan dans une aile du palais, jusqu’à son anéantissement. 88 Répin s’était laissé dire que Guézo devait sa victoire à des amazones qui se révoltèrent contre Adandozan. 89
Des troupes d’amazones
C’est en 1729 que l’on se servit indubitablement de femmes soldats pour la première fois au royaume du Dahomey. Agadja avait conquis Ouidah, deux années auparavant. Son roi, Huffon, s’était enfui avec ce qui restait de son armée jusqu’aux îles de la lagune, à l’ouest du port. Les Fon, qui n’avaient pas l’habitude de se servir de pirogues, furent incapables de les suivre. Par la suite, l’armée dahoméenne subit des pertes importantes en combattant une invasion du grand empire yoruba d’Oyo et laissa Ouidah sans surveillance. Encouragé par Charles Testefolle, le directeur du fort britannique local, Huffon retourna à Ouidah à la tête d’une armée de 15 000 hommes, d’après les estimations. Ils campèrent près des forts britanniques et français. Des marchands dahoméens transmirent la nouvelle à Agadja qui décida de reprendre Ouidah, en dépit de son sérieux manque d’hommes. Snelgrave nous apprend qu’Agadja :

« …fit armer un grand nombre de Femmes, comme des Soldats : il les partagea en Compagnies, à chacune desquelles il donna des Officiers, des Drapeaux, des Tambours & des Parasols [symboles de rang], suivant la Coutume des Nègres. Ensuite il fit marcher son Armée ; mais il eut la précaution de placer les Femmes à l’Arrière-garde, de peur que quelque accident ne découvrît la ruse. Quand cette Armée se trouva en présence de celle des Judaïtes [des gens de Ouidah], ceux-ci furent bien étonnés de voir un si grand nombre de Soldats Dahomes [dahoméens], ou qu’ils prenoient pour tels, qui venoient à eux… » 90

Une partie des forces armées de Ouidah fut prise de panique et s’enfuit, permettant à l’armée dahoméenne de déborder l’armée ennemie restante et de la mettre en déroute. Huffon, « replet et pesant », fut emmené en lieu sûr, par-dessus le mur du fort britannique, par deux de ses fils. Testefolle, qui craignait les représailles dahoméennes, persuada le monarque de partir durant la nuit. Huffon parvint à échapper aux Dahoméens et à rejoindre ses îles. 91
Le Britannique fut moins chanceux. Il fut capturé peu de temps après par les forces dahoméennes qui, après avoir obtenu une rançon du fort britannique pour Testefolle,

« …se saisi[rent] de lui : ils l’attachèrent à des pieux enfoncés en terre ; & après l’avoir couché sur le ventre, ils lui fendirent les bras, le dos, les cuisses & les jambes avec des Couteaux extrèmement affilés, & versèrent dans ces plaies un mêlange de jus de citron, de sel & de poivre ; ce qui lui fit souffrir des douleurs inexprimables. Cependant, ils le délivrèrent bientôt de ce tourment horrible : ils lui ôtèrent enfin la vie, en lui tranchant la tête. Ensuite ils coupèrent son corps en pièces : ils y mirent les morceaux à griller sur des charbons, & les mangèrent […]. Il y en a eu même quelques-uns qui […] ont été depuis assez effrontés, pour dire à quelques Gentilshommes Portugais […] que le Bœuf Anglois était fort bon. » (S’il y eut bel et bien cannibalisme, dans ce cas particulier, on ajoutera que c’était très peu habituel dans cette partie de l’Afrique). 92

(Dans une autre version de l’histoire de la torture de Testefolle, qui circulait parmi les Français, on raconte que chaque jour on coupait un autre morceau de son corps, qu’on le mettait à griller devant lui, avant de l’obliger, lui-même , à le manger.) 93
Dans son récit, Snelgrave ne suggère nulle part que les femmes soldats d’Agadja prirent effectivement une part active au combat. Certains commentateurs ont pourtant eu le sentiment que cette ruse du roi fut à l’origine de la création du corps des amazones au Dahomey. Parmi eux se trouve l’anthropologue Melville J. Herskovits, le père des études africanistes aux États-Unis, qui centra ses recherches sur le Dahomey. 94 Un officier de l’armée et ethnologue britannique de la fin du dix-neuvième siècle, Alfred Burdon Ellis, écrivit que « les femmes soldats firent preuve d’un courage si extraordinaire qu’[Agadja] prit la résolution de maintenir un corps permanent de femmes ». Bien entendu, puisque cette information ne repose sur aucune source explicite, l’auteur peut fort bien l’avoir inventée. 95
Néanmoins – et en dépit de l’avis exprimé par Robin Law, selon lequel les amazones ne servirent pas de force de combat à l’extérieur du palais durant le dix-huitième siècle 96 – des éléments de preuves éparpillés mettent en évidence le fait que le roi utilisa bel et bien ses gardes du corps durant ce siècle-là comme troupes sur le champ de bataille. Law lui-même dénicha et publia un manuscrit de quatre pages, écrit de la main d’un capitaine de navire français, le Sieur Ringard de Nantes, qui se trouvait à Ouidah au moment de l’invasion initiale du royaume par Agadja en mars 1727. Après une victoire fon décisive, raconta un commandant de Ouidah à Ringard, son armée, pourtant de loin la plus importante et la mieux armée, avait été battue par une force dahoméenne « quoy que pourtant son armee n’Etoit pas de plus de 3 mille personnes dont la moitié etoit femmes & enfans, & que ceux cy etoyent a ce qu’ils disoyent eux meme plus de 20 contre un & bien mieux armès que les autres… ». 97 Law pense que les femmes faisaient probablement partie des civils qui « suivaient l’armée » et non pas des soldats 98 ; cependant, comme aucune preuve solide ne soutient son hypothèse, il pourrait se tromper. Les enfants étaient vraisemblablement des garçons initiés à l’art de la guerre : le porte-parole d’Agadja dit à Snelgrave que « le Roi accordoit à chaque simple Soldat un de ces petits Goujats, entretenus aux dépens du Public, dans le dessein de les accoutumer de bonne heure à la fatigue. » Le Britannique aperçut ces acolytes en train de suivre les troupes et de porter leurs boucliers. 99
Plusieurs décennies plus tard, Pruneau de Pommegorge décrivit les épouses et gardes du Roi Tegbessou « comme enrégimentées », ce qui laisse à penser qu’elles étaient organisées en unités militaires. 100 Dans ce qui constitue peut-être la première observation écrite sur le système dualiste dahoméen, il rapporte que « leurs chefs femelles portent les mêmes noms que les chefs des hommes employés à la guerre ». 101
Pruneau de Pommegorge observa les « coutumes » du roi à Abomey, c’est-à-dire les cérémonies annuelles en l’honneur des ancêtres royaux. Des troupes féminines y défilèrent devant Tegbessou en cinq ou six groupes, composés chacun d’environ quatre-vingt à cent jeunes femmes, « toutes […] n’[aya]nt guère plus de seize à dix-sept ans, à l’exception de quelques-unes qui les commandent. » Chacune d’entre elles portait un petit mousqueton et un petit sabre court, au fourreau de velours cramoisi. Elles avaient les seins nus avec, pour seul vêtement, un pagne de soie qui leur tombait au genou, et elles avançaient en files de quatre à pas lents. Chaque unité portait deux ou trois drapeaux de soie, qu’elles abaissaient trois fois en guise de salut, tandis qu’elles s’approchaient du roi. Chaque groupe répéta ensuite les mêmes exercices qui, lorsqu’ils étaient bien exécutés, étaient récompensés par des présents du monarque. 102
Les historiens sont presque certains que 1764 fut le théâtre du seul et unique affrontement militaire entre le Dahomey et l’Asante, qui était alors l’État le plus puissant du territoire constituant le Ghana actuel. La victoire fut remportée par les Fon, soutenus peut-être par Oyo. Une tradition asante évoquant une bataille menée contre des femmes soldats se rapporte à cette bataille. 103
Quelques années plus tard, Norris observa un défilé à Abomey comprenant, d’abord, « une garde de quatre-vingt dix femmes, sous les armes & battant le tambour », puis six « troupes » de soixante-dix femmes chacune, avec à leur tête « une favorite distinguée » (commandant) protégée par un parasol, enfin sept autres unités de cinquante femmes, précédées par deux drapeaux britanniques – en tout, 860 femmes. Chaque contingent entonnait des chants et se mettait à danser en passant devant le roi. 104 Quatre danseuses particulières attirèrent l’attention de Norris.

« Leur habillement étoit », écrivit-il, « trop extravagant pour que je ne le décrive pas. Chacune d’elles avoit une longue queue attachée au derrière, & qui paroissoit faite avec une bande de peau de léopard, cousue dans sa longueur, & rembourée ; d’un coup de hanche, donné avec adresse & agilité, elles tournoient avec la vélocité d’une fronde. » 105

Plus de trois-quarts d’un siècle plus tard, Auguste Bouët, qui dirigea une mission française à Abomey en 1851, s’extasia à propos d’un spectacle donné par des femmes à queue, parées de petites cloches, qui jetèrent à plusieurs reprises leurs mousquets en l’air avant de les rattraper, tout en tourbillonnant et en faisant tournoyer en même temps leurs lourdes queues d’un mouvement pelvien vigoureux. 106 Et deux décennies après Bouët, Skertchly aperçut lui aussi une vingtaine de ces « danseuses à queue » au milieu d’une procession d’amazones, dont il décrivit la tenue en ces termes :

« … [Elles] portaient des jupes roses qui leur descendaient jusqu’au genou, et des tuniques à col ouvert en calicot blanc brodées de motifs écarlates. Leur taille était entourée de larges ceintures écarlates, au dos desquelles étaient attachées d’énormes tournures. De ces dernières émanait un court bâton auquel était retenue une longue queue en crin de cheval tantôt blanc, tantôt noir, aussi large qu’un bras d’homme, qui traversait le sol sans le toucher. » 107

Les danseuses qui se tenaient alignées, le dos tourné au roi et les bras levés…

« …se mirent à balancer leurs fessiers jusqu’à donner à leurs queues l’élan dont elles avaient besoin pour virevolter comme une fronde. Elles commencèrent ensuite à valser en cercle, tout en maintenant le mouvement giratoire de leurs queues, ce qui leur valut des tonnerres d’applaudissements de la part des amazones et des guerriers. » 108

On raconta à Skertchly que ces danseuses à queues étaient une « invention » du Roi Glélé (1858-1889), ce qui n’est pas sans évoquer le fait que l’on tenta, tout aussi subjectivement, d’attribuer celle de l’institution des amazones dans son ensemble au père de Glélé, Guézo 109
En 1777, le dirigeant du fort français de Ouidah, Olivier de Montaguère, entreprit un voyage au nord dans le but de présenter ses respects au Roi Kpengla. Au palais de Cana, il aperçut « un grand nombre de femmes armées, formant une espèce de bataillon carré. […] [Elles] se rangèrent sur un front de 15 en 15, et […] à mesure qu’elles défilaient, elles faisaient une décharge de mousqueterie ; bientôt elles se rangèrent sur deux lignes, et firent un feu général qui fut très-bien exécuté ». 110 Clairement, ces femmes n’étaient pas de simples gardes du corps.
Un autre indice fut découvert au lendemain de la conquête française de 1892 dans le palais même de Kpengla (chaque roi ayant eu pour habitude de s’en faire construire un pour lui-même, lors de son accession au trône). Il s’agit d’un bas-relief – une forme artistique dont les Fon se servaient pour y inscrire leur histoire – sur un mur du palais. Il présentait deux amazones en train de faire bouillir des corps d’ennemis vaincus dans une grande marmite, reposant sur un crâne, dans le but probable de détacher la chair du crâne, des mâchoires et autres os, qui allaient servir de trophées et d’ornements. 111
Comme nous l’avons fait remarquer précédemment, Dalzel, qui publia son ouvrage sur le Dahomey en 1793, fut le premier auteur à avoir assimilé les femmes soldats de ce royaume aux amazones de l’antiquité. Il rapporte que pas moins de 3000 femmes étaient « emmurées » dans les différents palais royaux et que « [p]lusieurs centaines [d’entre elles] […] étaient entraînées à l’usage des armes, sous la conduite d’un général et d’officiers subordonnés de sexe féminin, nommées par le Roi […] Ces guerrières », ajoute-t-il, « s’exercent régulièrement, et exécutent leurs évolutions avec autant d’expertise que les soldats de sexe masculin. Elles ont leurs grands parasols, leurs drapeaux, leurs tambours, trompettes et flûtes. » Dalzel déclare que le roi partait parfois « en cas d’extrême urgence » au champ de bataille, « à la tête de ses femmes ». 112
À partir d’informations laissées par Lionel Abson, qui fut longtemps gouverneur du fort britannique de Ouidah, Dalzel fait remonter l’un de ces cas d’urgence à 1781. Des années 1730 ou 1740 aux années 1820, le Dahomey payait un tribut annuel à l’empire yoruba d’Oyo. Dalzel nous apprend que des envoyés d’Oyo se trouvaient au Dahomey en 1781 pour la collecte du tribut, lorsque décéda le Meu de Kpengla, c’est-à-dire le fonctionnaire royal qui occupait le second rang ministériel. Les envoyés saisirent l’occasion pour augmenter le paiement exigé : ils réclamèrent 100 des femmes du Meu. Kpengla en livra un certain nombre à contre cœur pour se débarrasser des Yoruba, mais trois mois plus tard, le roi d’Oyo menaça d’envahir le Dahomey si on ne lui livrait pas le reste des femmes demandées.
Refusant de céder d’autres femmes dahoméennes, Kpengla envoya des troupes au pays voisin d’Agouna, pour s’y emparer du nombre de femmes requises. Le dirigeant local repoussa les forces dahoméennes, leur infligeant de grandes pertes. « Le Roi du Dahomey apprit la nouvelle à midi », rapporte Dalzel. « Il se leva aussitôt, ceignit sa cartouchière, plaça son mousquet sur son épaule, et partit en direction d’Agoonah [sic] à la tête de huit cents femmes armées. » L’adversaire fut mis en déroute et poursuivi ; Kpengla obtint des têtes ennemies qui avaient apparemment été coupées par ses femmes soldats. Puis il s’en retourna chez lui, peut-être avec ses amazones, abandonnant le reste des opérations au Gau , c’est-à-dire au commandant des troupes masculines. L’ennemi fut pourchassé et vaincu, et le nombre de captifs s’éleva à 1800. 113 On disposait à présent d’un nombre de femmes étrangères suffisant pour Oyo. 114
Il se peut que Forbes ait obtenu à Abomey, en 1850, des informations apportant la preuve irréfutable que les amazones constituaient déjà une force militaire sous Kpengla. On l’y informa que le grand-père de Guézo, c’est-à-dire Kpengla, « avait été le premier à lever une armée d’amazones, mais pas aussi étendue que celle d’aujourd’hui. » 115 Si les amazones de Kpengla, contrairement à celles de Guézo, n’étaient pas des troupes en service actif, Forbes en aurait vraisemblablement été informé, puisque cela aurait mis en valeur le souverain de son informateur.
Les 860 participantes au défilé ou « troupes » observées par Norris et les 800 femmes armées évoquées par Dalzel représentent le moment culminant de l’ère des amazones au dix-huitième siècle. Pires, qui passa une demi-année au Dahomey en 1797 confirma, semble-t-il, leurs observations : il déclara en effet qu’un « escadron domestique » de plus de 800 femmes accompagnait le roi en tous lieux. 116 Ce corps d’armée féminin allait certes être grandement agrandi par Guézo, peu de temps après sa prise de pouvoir en 1818 ; il allait aussi s’attirer l’attention plus soutenue de l’Europe occidentale dans les années 1840.
43 J. Alfred Skertchly, Dahomey as it is ; being a narrative of eight months’ residence in that country, with a full account of the notorious annual customs, and the social and religious institutions of the Ffons… , Londres, Chapman and Hall, 1874, pp. 256-257. Voir aussi Burton, Mission , vol. II, pp. 49-50.
44 A. Répin, (M. le Dr., ex-chirurgien de la marine impériale), « Voyage au Dahomey. 1860 [i.e. 1856] », Le Tour du Monde (Paris), VII (1 er sem. 1863), pp. 91, 92. Vallon, qui accompagna Répin, décrivit la même chasse mimée dans la seconde partie de son article cité plus haut, « Le royaume de Dahomey » (en deux parties), Revue Maritime et Coloniale (Paris), nov. 1861, p. 349. Voir aussi, pour une description de seconde main d’une chasse à l’éléphant, Forbes, Dahomey , vol. I, pp. 157-159. Forbes appela ces femmes des « gardes forestiers », disant qu’elles composaient deux « régiments » et qu’elles tiraient sur des « loups africains » ( ibid. , vol. I, p. 161) – vraisemblablement sur des hyènes – ainsi que sur des éléphants. Il ajouta que des lions et des léopards étaient également abattus, sans spécifier par qui.
45 Répin, « Voyage », p. 88.
46 Vallon, « Royaume » (1 ère partie), p. 345. Vallon, le prénommé Aristide-Louis-Antoine-Maximilien-Marie, se rendit au Dahomey à deux reprises, en 1856 et en 1858. Il était alors lieutenant – commandant et sera, par la suite, nommé au grade d’amiral, avant d’occuper le siège de député du Sénégal.
47 Répin, « Voyage », p. 90.
48 Skertchly, Dahomey , p. 456.
49 Édouard Foà, Le Dahomey : histoire – géographie – mœurs – coutumes – commerce – industrie – expéditions françaises (1891-1894) , Paris, A. Hennuyer, 1895, p. 258.
50 Voir, par exemple, Le Père Eugène Chautard, Le Dahomey , Lyon, Librairie E. Vitte, 1890, p. 10 ; les journaux du capitaine d’artillerie, Henri Decoeur, ANOM, III, 1, 1891, p. 10 et de l’aspirant, Joseph d’Ambrières, ANOM, III, 2, 1891, p. 42 ; Édouard-Edmond Aublet, La guerre au Dahomey, 1888-1893, d’après les documents officiels , Paris, Berger-Levrault, 1894, p. 95 ; Victor-Louis Maire (Capitaine), Dahomey. Abomey – la dynastie dahoméenne. Les palais : leurs bas-reliefs , Besançon, impr. de A. Cariage, 1905, p. 53.
51 Marie-Madeleine Prévaudeau, Abomey-la-mystique , Paris, Ed. Albert, 1936, p. 93.
52 Pour de plus amples détails sur la légende d’Ahangbé, voir Auguste Le Hérissé, L’ancien royaume du Dahomey. Mœurs, religion, histoire , Paris, Émile Larose, 1911, pp. 6-7, 15, 294-295 ; Anilo G… (probablement Glélé), « Histoire des rois du Dahomey », Grands Lacs (Namur), 61 e année, nouv. série, nos 88-90 (1 er juil. 1946) ; Anatole Coissy, « Un règne de femme dans l’ancien royaume d’Abomey », ED , II (1949), qui raconte l’abdication théâtrale d’Ahangbé ; Dunglas, « Contribution », t. 1, pp. 96, 99 ; Cornevin, République populaire , pp. 100-101 ; Maurice Ahanhanzo Glélé, Le Danxomẹ : du pouvoir aja à la nation fon , Paris, Nubia, 1974, p. 89 ; Edna Grace Bay, The royal women of Abomey , thèse de doctorat, Boston University, 1977, pp. 125-126 ; Amélie Degbelo, Les amazones du Danxomè 1645-1900 , mémoire de maîtrise, Université Nationale du Bénin, 1979, pp. 36-37, 39.
53 Degbelo, Amazones , p. 35. On raconte que les Ouéménou avaient été si impressionnés par la milice féminine d’Akaba qu’ils mirent en place la leur ; leur entreprise fut néanmoins vouée à l’échec.
54 Ibid. , p. 174.
55 Voir Degbelo, ibid. , pp. 35-36 ; Hélène d’Almeida-Topor, Les amazones : une armée de femmes dans l’Afrique précoloniale , Paris, Rochevignes, 1984, pp. 33-34.
56 Maire, Dahomey , p. 43.
57 Robin Law, “The ‘Amazons’ of Dahomey”, Paideuma (Stuttgart), 39 (1993), p. 250.
58 Robin Law, “Further light on Bulfinch Lambe and the ‘Emperor of Pawpaw’ : King Agaja of Dahomey’s letter to King George I of England, 1726 ”, HA , 17 (1990), p. 217.
59 Forbes, Dahomey , vol. II, p. 135. Dans son journal (p. 71) Forbes écrit : « Adono est à présent un titre au sein de la famille royale ». La version imprimée du journal est probablement plus juste.
60 A. de Salinis, La Marine au Dahomey. Campagne de “la Naïade” (1890-1892) , Paris, L. Sanard, 1901, p. 98.
61 Paul Mercier, “The Fon of Dahomey”, in Cyril Daryll Forde (éd.), African worlds : studies in the cosmological ideas and social values of African peoples , Londres, James Currey, 1954, p. 232.
62 Guillaume [Willem] Bosman, Voyage de Guinée, contenant une description nouvelle et très-exacte de cette Côte où l’on trouve & où l’on trafique l’or, les dents d’Éléphant, & les Esclaves… , trad. du néerlandais en fr., Utrecht, Schouten, 1705, p. 391 (citation extraite de la première version française du texte, reproduite avec l’orthographe de l’époque).
63 Ibid. , p. 392.
64 ANOM, DFC, Côtes d’Afrique, n°104, carton 75, « Relation du Royaume de Judas en Guinée, de son Gouvernement, des mœurs de ses habitants, de leur Religion, Et du Négoce qui s’y fait », (document non daté, probablement rédigé entre 1710 et 1715), p. 25.
65 Ibid. , p. 84.
66 La relation de voyage de Des Marchais a été préservée en deux endroits. Un prêtre français, le R. Père Jean-Baptiste Labat, publia un ouvrage en 4 volumes, intitulé Voyage du chevalier Des Marchais en Guinée, isles voisines et à Cayenne, fait en 1725, 1726 & 1727 , à Paris, chez Saugrain l’aîné, en 1730. Cet ouvrage s’appuyait sur un manuscrit de Des Marchais, préservé aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, intitulé « Journal de Voiage de Guinée et Cayenne Par Le Chevalier Des Marchais Comandant La fregatte de la Compagnie des Indes, L’Expedition Pendant les Années 1724, 1725 et 1726… » (Fonds Français 24233). Curieusement, nous avons trouvé les informations concernant les épouses royales de première et seconde classes à Ouidah, non pas chez Des Marchais, mais chez Labat qui n’avait pourtant jamais mis les pieds en Afrique ; il se pourrait que le prêtre ait eu l’occasion de questionner le marin à son retour en France, à moins qu’il n’ait eu accès à un autre manuscrit, plus détaillé, dont il ne reste plus de trace à présent. Des Marchais s’était rendu à Ouidah deux décennies auparavant ; un manuscrit datant de cette période (Add. MSS 19560) est préservé à la British Library, à Londres. L’historien britannique, Paul Hair, m’a cependant avisé que, contre toute attente, il ne s’y trouve pas de matériau concernant Ouidah, ajoutant que Labat avait sans doute eu accès à la partie manquante.
67 Labat, Voyage , vol. II, p. 79 ; nous préservons l’orthographe originale.
68 L’ouvrage du Père Labat, tout comme le manuscrit de Des Marchais, s’accordent sur l’usage des femmes de troisième « classe » du roi, en tant que policières. Voir ibid. , pp. 96-98, 251 et Des Marchais, « Journal », folio 48 verso et folio 60 recto.
69 W. G. Argyle nous apprend que les amazones appliquaient parfois les verdicts royaux. Si, par exemple, un chef de lignage se rendait coupable d’un crime sérieux, elles le tuaient, mettaient en miettes sa concession et dispersaient ou asservissaient sa famille. Cependant les deux sources auxquelles Argyle se réfère ne corroborent pas ces postulats ( Fon , p. 82).
70 « [l]e Roi du Dahomey a pour seule obligation de condescendre à vivre » commentait Burton de manière hyperbolique ; « tout, excepté ce qu’il est nécessairement forcé de faire lui-même, est fait à sa place » ( Mission , vol. I, p. 241).
71 Law, “Further light”, p. 219.
72 Second voyage dans l’intérieur de l’Afrique depuis le golfe de Bénin jusqu’à Sackatou ; par le Capitaine Clapperton ; pendant les années 1825, 1826 et 1827, suivi du voyage de Richard Lander, de Kano à la côte maritime , trad. de l’angl. par MM. Eyriès et de la Renaudière, Paris, Arthus Bertrand, 1829, p.

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