Les boiteux
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Description

La boiterie permet de connaître un autre corps, un corps articulaire altéré, dont l'approche est sous-tendue par le métissage du savoir, appelé savoir populaire. Un savoir basé sur une prescience culturelle, propre à chaque civilisation. L'étude de la boiterie nous montre que l'identification et le traitement qui en découle relèvent autant des progrès des connaissances médicochirurgicales que de la valeur morale de l'action médicale.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 86
EAN13 9782296469853
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les boiteux
Mythes, génétique et chirurgie
Médecine à travers les siècles
Collection dirigée par le Docteur Xavier Riaud
L’objectif de cette collection est de constituer « une histoire grand public » de la médecine ainsi que de ses acteurs plus ou moins connus, de l’Antiquité à nos jours. Si elle se veut un hommage à ceux qui ont contribué au progrès de l’humanité, elle ne néglige pas pour autant les zones d’ombre ou les dérives de la science médicale. C’est en ce sens que – conformément à ce que devrait être l’enseignement de l’histoire –, elle ambitionne une « vision globale » et non partielle ou partiale comme cela est trop souvent le cas.
Dernières parutions
Florie DURANTEAU, Les dents de l’Homme. De la préhistoire à l’ère moderne , 2011.
Patrick POGNANT, La répression sexuelle par les psychiatres. 1850-1930. Corps coupables , 2011.
Patrick POGNANT, Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing . 1886-1924. Une œuvre majeure dans l’histoire de la sexualité , 2011.
André FABRE, Haschisch, chanvre et cannabis : l’éternel retour , 2011.
Xavier RIAUD, Dentistes héroïques de la Seconde Guerre mondiale , 2011.
Marie FRANCHISET, Le chirurgien-dentiste dans le cinéma et la littérature du XX e siècle , 2011.
André FABRE, De grands médecins méconnus… , 2010.
Xavier RIAUD, Odontologie médico-légale : entre histoire et archéologie , 2010.
Dominique LE NEN, Léonard de Vinci, un anatomiste visionnaire , 2010.
Xavier RIAUD, Histoires de la médecine dentaire , 2010.
Xavier RIAUD, Pionniers de la chirurgie maxillo-faciale (1914-1918) , 2010.
Frédéric Dubrana
Les boiteux
Mythes, génétique et chirurgie
Préface de Dominique Le Nen
L’Harmattan
Du même auteur
– Luxation congénitale de la hanche aspect anthropologique historique et médical . Ed. Sauramps Médical. F. Dubrana, Ch. Lefèvre, B. Fenoll, D. Le Nen. Montpellier. 1998.
– Manuel des voies des voies d’abord en chirurgie orthopédique et traumatologique. Ed. Masson. F. Dubrana, D. Le Nen, Ch. Lefèvre, M. Prud’homme. Paris. 2002.
– Trucs et astuces en chirurgie orthopédique et traumatologie : Tome 1, 2, 3, 4, 5. Ed. Sauramps Médical, F. Dubrana, Y. Poureyron, M. Prud’homme, D. Le Nen, Ch. Lefèvre. Montpellier. 2000-2011.
– Trucs et astuces en chirurgie du genou. Ed. Sauramps Médical. F. Dubrana, Ch. Lefèvre, D. Le Nen. 2004.
– Les prothèses de hanche sans ciment de première intention : Techniques opératoires problèmes et solution s. Ed. Springerverlag. A. Dambreville, F. Dubrana, P. Kher, R. Petit, A. Ray. 2003.
– Équilibrage ligamentaire et prothèse totale de genou . Ed. Sauramps Médical. F. Dubrana, Ait Si Semi, Ph. Neyret. Montpellier. 2005, réédition 2010.
– Ligatures et sutures en chirurgie : Ed. Springer Verlag. F. Dubrana, Ph. Pasquier. Paris. 2010.
– Réparation tissulaire à la jamb e. Ed. Springer Verlag. D. Le Nen, A. Fabre, F. Dubrana W. Hu. Paris. 2011.
– Cahiers du Cercle Nicolas Andry : Collection : T1, T2, T 3, T4, T5. Ed. Sauramps Médical. Montpellier. 2007-2011.

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55529-7
EAN : 9782296555297
Préface
Dans son ouvrage, Frédéric Dubrana nous invite à découvrir et à explorer la boiterie, avec une approche dépassant largement le cadre strictement chirurgical. Il nous entraîne loin dans le passé, du mythe du boiteux véhiculé par l’Antiquité, dès la période assyriobabylonienne, et porté par les mystères qu’entoure l’absence de vérification anatomique humaine, à une réalité anatomoclinique qui jeta aux XVIII e -XIX e siècles, les bases des premières tentatives de traitement de la luxation congénitale de la hanche. De la boiterie symbolique, il passe à la boiterie symptôme d’une déformation de naissance. Mais ce raccourci par trop schématique reflète bien mal la pensée de Frédéric Dubrana, dont les qualités d’écriture ont éveillé ma sensibilité, au travers d’un voyage dans l’histoire qui nous fait découvrir des personnages aussi opposés que Richard III et la Gervaise de Zola. Frédéric Dubrana nous révèle que la boiterie traduit plus qu’un simple symptôme. Il met en exergue et développe dans son ouvrage non pas une approche, mais plusieurs approches de la boiterie, partant de la mythologie pour arriver à la génétique, en passant par la philosophie, la chirurgie, l’anthropologie, la morale ou encore l’éthique. Le lien très particulier que Frédéric Dubrana établit entre amour et boiterie le conduit à commencer par le mythe du dieu Héphaestos né boiteux, affublé d’une tare humaine qui ne le rend pas moins aimable, amoureux, et cultivant le bonheur, alors même que pour Galien, la boiterie physique traduit a contrario une imperfection de l’âme. Oui, il est possible d’être boiteux et d’aimer ou d’être aimé ; c’est encore le cas des Amazones, femmes guerrières mutilées du sein droit que les Grecs vénéraient telles des déesses, et dont la légende voulait qu’elles préférassent faire l’amour avec des boiteux. Au début du XX e siècle, l’idée que le « déhanchement » favorisait l’amour fit l’objet de descriptions truculentes par le docteur Ludovic O’Followell, rapportées in extenso par Frédéric Dubrana, que l’on pourrait aujourd’hui considérer comme parfaitement décalées, si elles n’étaient pas intégrées dans leur contexte du début du XX e siècle, et qui font intervenir des causes extérieures susceptibles de stimuler le clitoris, tels la pratique de la bicyclette ou le travail sur machine à coudre. Frédéric Dubrana livre ainsi à notre connaissance la « constance du mythe du bonheur et de l’amour lié aux boiteux et boiteuses », à partir de quelques récits historiques où se mêlent les références aux dieux comme aux mortels, aux rois comme aux roturières. Aux XVIII e -XIX e siècles, la boiterie symptôme prend un nom : celui de luxation de la hanche. Les prémices d’une compréhension étiopathogénique et anatomopathologique de la déformation, et par conséquent, les premières tentatives de traitement, n’anéantissent pour autant nullement le mythe d’une guérison non médicale : au XIX e siècle, les malades réclament aux fontaines salutaires aux vertus thérapeutiques de l’eau une guérison de la boiterie ; des traces de ces croyances subsistent encore dans nos jours, Frédéric Dubrana ne rappelle-t-il pas, en évoquant les ex-voto du sanctuaire et la source de Kersinien, à Plounévez-Lochrist, vers lesquels convergent des pèlerins du monde entier ? Parallèlement, certains facteurs sont incriminés dans l’apparition de la luxation, qu’ils soient sociaux ou anthropologiques. La pratique de l’emmaillotage fit partie de traditions armoricaines ou lapones, dont l’analyse de l’effet délétère vint à en déterminer la cause et par conséquent à rejeter cette forme de langeage en Bretagne, au milieu du XX e siècle. Quelques vestiges de cette pratique sont toujours exposés à la vue des Florentins, sous la forme de quatorze médaillons, représentent chacun un enfant emmailloté, chef-d’œuvre de grâce et de délicatesse, ornant la façade de l’hôpital Santa Maria degli Innocenti à Florence. Le Damany, grand nom de la médecine associé à la luxation de hanche, avançant un concept anthropologique pour en expliquer la fréquence – il rattacha la notion de race à l’intellect et à la luxation -, ajouta à ses descriptions de la maladie quelques égarements dans le raisonnement, qui perdurèrent malgré tout jusqu’au milieu du XX e siècle. Si l’origine de la luxation congénitale n’est toujours pas connue, Frédéric Dubrana en évoquera l’origine génétique, avec l’intérêt particulier qu’il développe dans ce domaine de recherche, abandonnant les frasques anthropologiques de Le Damany. Mais le gène n’est pas une réponse univoque à l’énigme des origines de la luxation : Frédéric Dubrana incrimine, au fil de ses démonstrations, le « hasard biologique » d’une rencontre fortuite de facteurs, pour expliquer l’apparition de la maladie.
L’ouvrage aborde ensuite les aspects thérapeutiques d’une maladie, qui motiva l’intérêt du célèbre Baron Guillaume Dupuytren, du méconnu et controversé François Humbert, ou de Charles-Gabriel Pravaz lorsqu’ils commencèrent à en percer les profonds secrets. Les premiers traitements forcèrent l’homme de science aux questionnements sur l’efficacité et l’intérêt des techniques proposées, questionnements d’ordre médical, technique comme éthique. Frédéric Dubrana montre à quel point, par méconnaissance de l’avenir des hanches réduites et des complications potentielles, bref de l’homme dans une approche holistique, le chirurgien se trompa, se concentrant sur la hanche malade, présumant que la correction de la seule difformité serait gage de bien-être. Il pose une question au caractère intemporel : qu’est-ce qui est bien pour le patient ? Ou « que dois-je faire face aux déformations orthopédiques » ? Sa réponse n’est plus seulement chirurgicale, car le traitement relève autant des progrès des connaissances médicochirurgicales que de la valeur morale de l’action médicale. La devise qui marqua la fondation l’Académie de chirurgie le 3 août 1843: « Vérité dans la science , moralité dans l’art », ne nous rappelle-t-elle pas que l’exercice de la chirurgie intègre le cadre plus large de la condition humaine? En se situant dans une logique du restituo ad integrum , l’Homme a toujours pris le risque de se placer dans une démarche où seule la perfection physique devrait devenir l’objectif prioritaire. Les premières tentatives de réduction chirurgicale de ces hanches fin du XIX e siècle, sous prétexte de normalisation, occultant les risques non mesurés, étaient-elles justifiées ? La chirurgie, c’est la prise en compte de l’organe malade et de celui qui en est le propriétaire, la personne. C’est faire mieux ou aussi bien que la nature, ce qui rejoint réellement les fondements de la médecine hippocratique. Mais la plupart du temps, il faut se l’avouer, la chirurgie n’a pas cherché à nuire, au contraire, elle a toujours agi dans le bien du patient souffrant, avec les connaissances les plus poussées à disposition, mais elle a pu nuire a posteriori, avec notre vision d’hommes du présent. Frédéric Dubrana introduit aussi implicitement dans son discours la notion de norme. Fait social, loin d’être immuable, ce qui est la norme d’un jour peut être en dehors de la norme le lendemain : la blancheur livide de Gabrielle d’Estrée et de sa sœur dans le célèbre tableau de l’École de fontainebleau, gage de beauté, a cédé le pas à une course au bronzage de nos sociétés occidentales, quitte a récolter quelques dangereux mélanomes. Le canon de la beauté, dont Albrecht Dürer fut le premier à se préoccuper chez la femme, est passé de formes généreuses aux mannequins amaigris dont on peut déplorer de nos jours le calvaire. Cet ouvrage se lit avec délice ; le style accrocheur, le contenu captivant sont à l’image de son auteur, le Professeur Frédéric Dubrana, qui saura certainement éclairer les esprits vierges de toutes notions sur le thème de la boiterie et les guider dans cette aventure humaine, comme il pourra attiser la curiosité du lecteur occasionnel, ou encore susciter l’intérêt du scientifique, en quête d’éléments dans le cadre d’une recherche ponctuelle sur le sujet. Chacun pourra ainsi y puiser une source d’inspiration, sa source de plaisir ou d’apprentissage. Il ne me reste qu’à féliciter mon ami Frédéric Dubrana, pour la qualité littéraire et le contenu scientifique de son ouvrage, et à l’encourager à persévérer dans le monde de l’écriture.

Dominique Le Nen
Professeur des universités – Chirurgien des hôpitaux, Centre Hospitalier Régional Universitaire de Brest
Historien des Sciences et des Techniques, Centre François Viète, Universités de Nantes
Avant-propos
L’élaboration d’un acte chirurgical, aussi simple soit-il, est complexe, penser et agir sur le corps malade dépasse la problématique d’une médecine qui ne se voudrait qu’action. La réalisation d’actes chirurgicaux comme le traitement de la luxation congénitale de hanche dépasse la simple logique syllogistique qui s’appliquerait logiquement à la chirurgie :
– 1 : les boiteux ont une hanche luxée,
– 2 : la luxation est réductible ;
donc, les boiteux sont soignables. Nonobstant, la guérison est complexe et ne dépend pas de telles prémisses, aussi justes soient-elles. On rejoint en médecine opératoire la pensée de Henri Poincaré (18541912) qui écrivait à propos des sciences mathématiques : « Le syllogisme ne peut rien nous apprendre d’essentiellement nouveau et, si tout devait sortir du principe d’identité, tout devrait aussi pouvoir s’y ramener. » 1 Mais, en se coupant d’une logique déductive, la médecine opératoire s’écarte pour un temps d’une médecine qui ne se voudrait que science, elle rejoint en partie la pensée de Henry Ernest Sigerist (1857-1957) d’une autre médecine, une médecine sociale : « La médecine n’est pas une branche de la science et ne le sera jamais ; si l’on tient absolument à dire que la médecine est une science, elle est alors une science sociale . » 2 Il n’y a pas au sens propre comme au sens figuré de petites interventions chirurgicales ; le traitement de la boiterie est portée par son histoire sa justification est mythologique, judiciaire, technique et scientifique. La boiterie va nous permettre de connaître un autre corps, un corps articulaire altéré, dont l’approche est sous-tendue par le métissage du savoir, appelé savoir populaire. Un savoir basé sur une prescience culturelle, propre à chaque civilisation. L’étude de la boiterie nous montre que l’identification et le traitement, qui en découle relèvent autant des progrès des connaissances médicochirurgicales que de la valeur morale de l’action médicale. En clair, il ne suffit pas de reconnaître les progrès médicaux, pour comprendre l’émergence d’une thérapeutique mais aussi éclaircir ce qui la rend morale. Ce livre est organisé autour de trois concepts historiques : le temps mythique, le temps ethnographique et le temps médical. Cette division, qui place arbitrairement la chronologie au cœur de l’histoire de cette maladie, vise à faciliter la compréhension du lecteur. Cependant, l’analyse de la boiterie dépasse la simple chronologie historique, car les conceptions se sont entrecroisées au cours du temps, comme en témoigne de nos jours la persistance des fontaines salutaires et des lieux de dévotions magiques. Ces lieux modernes, qui semblent temporellement anachroniques, apparaissent comme une réponse collective à un mal toujours peu connu, la boiterie. Celle-ci, même partiellement libre de tout traitement, semble prisonnière de son pourquoi original.
1 Henri Poincaré. La science et l’hypothèse . Paris, 1902. Réédition. Ed. de la Bohème. Paris, 1992, p. 17.
2 Mirko D Grmek. Histoire de la pensée médicale . Ed. Seuil. Paris, 1995, p. 18.
I Les mythes
« Une conception quelconque ne peut être bien connue que par son histoire. » 3

Le mythe du boiteux est ancien et même séculaire, on le trouve dans toutes les civilisations. L’un des textes les plus anciens que nous avons remonte à la période assyriobabylonienne. C’est dans ce berceau de l’histoire, cette plaine située entre les deux grands fleuves l’Euphrate et le Tigre, que la civilisation mésopotamienne laissa à la postérité un texte d’oniromancie environ 1500 ans av. J.-C. :
« Si dans une ville, il y a beaucoup de femmes boiteuses, la ville sera heureuse. Si dans une ville, il y a beaucoup d’êtres intelligents, destruction de la ville. Si dans une ville il y a beaucoup de fous, la ville sera heureuse. Si, dans une ville, il y a des femmes barbues, l’épidémie saisira le pays. » 4
L’autre mythe faisant référence aux boiteux se situe à la même époque chez les Égyptiens. Leur dieu Ptah, celui des orfèvres et des joailliers, dont le temple se situe à Memphis, est adoré sous la forme d’un nain aux jambes torses. Cette représentation est somme toute logique, car les orfèvres égyptiens étaient généralement des nains. Ptah a été adopté par les Grecs sous le nom d’Héphaestos. L’appropriation de cette divinité memphite est mentionnée par Hérodote (440 av. J.-C.) qui dans l’Enquête rebaptise Ptah sous son nom grec, Héphaestos :
« La folie fit commettre à Cambyse bien d’autres excès encore envers les Perses comme envers ses alliés : pendant son séjour à Memphis il fit ouvrir des sépultures anciennes et examina les corps qu’elles contenaient. Il pénétra dans le temple d’Héphaestos et se gaussa fort de la statue du dieu : elle ressemble beaucoup en effet aux patèques, ces images que les Phéniciens promènent sur les mers à la proue de leurs vaisseaux ; pour en donner une idée à qui n’en a jamais vues, je dirai qu’elles représentent un pygmée. Cambyse pénétra encore dans le temple des Cabires, où le prêtre seul a le droit d’entrer ; il fit même brûler leurs statues, avec maintes railleries. Ces statues ressemblent aussi à celle d’Héphaistos, dont les Cabires sont, dit-on, les fils. » 5
Les Grecs, en assimilant le dieu Ptah, vont l’intégrer à leurs odyssées mythiques, mais le dieu olympien, en quittant l’infortune physique d’un nanisme héréditaire, est devenu relativement fort et beau tout en gardant une glorieuse boiterie. En modifiant l’image de son corps, Héphaestos s’est doublement délivré du champ humain. Un abandon physique dont la boiterie reste la trace historique et une défection philosophique se traduisant par le renforcement de sa déification ; le dieu du feu va remplacer celui des orfèvres et des joailliers. Cette saga historique se trouve dans la tradition écrite de la mythologie homérique (sept siècles av. J.-C.). Dans le chant VIII, Démodocos, aède 6 du roi Ikinoos, chanta les aventures du fils de Zeus, Héphaestos, et d’Héra. Héphaestos, le dieu du feu surnommé la Gloire des boiteux 7 , va se venger de sa femme Aphrodite qui a commis l’adultère avec Arès 8 . Il va tendre un piège aux amants, une sorte de filet en fer qui maintient les amoureux illégitimes dans une nasse, un piège inextirpable, un piège sans pareil, imperceptible à tous, même aux dieux Bienheureux 9 ! Héphaestos réclame les dieux :
« - Zeus, le père et vous tous, éternels Bienheureux ! Arrivez ! Vous verrez de quoi rire ! Un scandale ! C’est vrai : je suis boiteux ; mais la fille de Zeus, Aphrodite, ne vit que pour mon déshonneur ; elle aime cet Arès, pour la seule raison qu’il est beau, l’insolent ! Qu’il a des jambes droites ! Si je naquis infirme à qui la faute ? A moi ? … ou à mes père et mère ? […] Ah ! Comme ils auraient dû ne pas me mettre au monde ! Mais venez ! Ainsi parlait l’époux, et vers le seuil de bronze, accouraient tous les dieux […] Sur le seuil, ils étaient debout, ces immortels qui nous donnent les biens, et, du groupe de ces Bienheureux, il montait un rire inextinguible : ah ! La belle œuvre d’art de l’habile Héphaestos ! Se regardant l’un l’autre, ils se disaient entre eux : Le Chœur ; - Le bonheur ne suit pas la mauvaise conduite. […] Boiteux contre coureur ! Voilà que ce bancal d’ Héphaestos prend Arès ! le plus vite des dieux, des maîtres de l’Olympe, est dupe du boiteux. Il va falloir payer le prix de l’adultère. » 10
Ainsi, le dieu marié à la déesse de l’amour est boiteux et contrairement à une croyance communément admise, Héphaestos n’est pas devenu boiteux suite à une chute survenue après sa naissance. Il est né boiteux. Dans le chant XVIII de l’Iliade, l’illustre claudicant confirme sa déformation de naissance alors qu’il s’adresse à Thétis la mère d’Achille. 11
« Puis elle appelle Héphaestos, l’illustre artisan, et lui dit :
– Héphaestos vient vite ici : Thétis a besoin de toi. L’illustre boiteux répond :
– Ah ! C’est une terrible, une auguste déesse, qui est là sous mon toit ! C’est celle qui m’a sauvé, à l’heure où, tombé au loin, j’étais tout endolori, du fait d’une mère à face de chienne, qui me voulait cacher, parce que j’étais boiteux… Il dit et quitte le pied de son enclume, monstre essoufflé et boiteux, dont les jambes grêles s’agitent sous lui. Il écarte du feu ses soufflets ; il ramasse dans un coffre d’argent tous les outils dont il usait ; il essuie avec une éponge son visage, ses deux bras, son cou puissant, sa poitrine velue. Puis il enfile une tunique, prend un gros bâton et sort en boitant. Deux servantes s’évertuent à l’étayer. Elles sont en or, mais ont l’aspect de vierges vivantes. Dans leur cœur est une raison ; elles ont aussi voix et force ; par la grâce des Immortels, elles savent travailler. Elles s’affairent pour étayer leur seigneur. Il s’approche ainsi avec peine de l’endroit où est Thétis et s’assoit sur un siège brillant ; puis lui prend la main, il lui parle, en l’appelant de tous ses noms. » 12
À la lecture de ce texte, il n’y à pas de doute, Héphaestos est né boiteux et son handicap nécessite une aide à la marche. Il est avec Œdipe et Dionysos, un autre des dieux grecs à avoir une tare humaine ; quel secret, quel mystère se cache derrière cette communauté de souffrance ? On trouve dans ce mythe toute la problématique de la boiterie qui, dans ces temps mythologiques, est avant tout une souffrance. L’imparfait Héphaestos, en dévoilant l’une des origines des tourments des hommes - la répercussion du physique sur l’âme - témoigne de la condition humaine. Dans ce choc, entre physique et psychique, la tare organique d’Héphaestos a une double répercussion sur l’enfant et sur l’homme, entraînant la reconnaissance d’une souffrance déifiée née de la tentative d’infanticide de la mère et de l’adultère de l’épouse. En partageant la souffrance des hommes, les dieux nous montrent le chemin. Oui ! On peut être Dieu et souffrir psychiquement et physiquement. Oui ! La maladie peut toucher les meilleurs d’entre nous, sans empêcher la destinée. Oui ! On peut être malformé et amoureux, et ce n’est pas un hasard si le mari de la déesse de l’amour est un boiteux.
Mais plus encore, la maladie peut être source de bonheur, ces exemples mythologiques sont parlants, car c’est à travers un bien universel, en théorie affranchi de toute contingence, l’amour, que les boiteuses et les boiteux semèrent le bonheur autour d’eux. Avec ce sésame mythologique, la boiterie a traversé les siècles et les civilisations ; on en trouve des traces ici et là dans quelques textes littéraires ou traditions orales. Dans l’Ancien Testament, Le livre de Job, Job pour décrire sa grandeur passée, déclare qu’il aide les infirmes, notamment les aveugles et les boiteux qui sont placés au même rang :

« J’avais revêtu la justice et elle me revêtait,
Mon droit était comme un manteau et une tiare :
J’étais des yeux pour l’aveugle
Et j’étais des pieds pour le boiteux ;
J’étais un père pour les indigents
Et la cause de l’inconnu je l’étudiais. » 13

Dans un autre texte biblique de l’Ancien Testament, Les Proverbes 14 , une maxime nous explique qu’un adage 15 dans la bouche d’un insensé est aussi invraisemblable que de marcher droit avec les jambes d’un boiteux : « Des jambes prises à un boiteux, tel est un proverbe dans la bouche des insensés .» 16 Dans la littérature, retenons deux allusions aux boiteux et aux boiteuses qui ont été portées par le mythe de l’amour, Richard III et Gervaise. Richard III, boiteux sanguinaire, fut porté par une folie sociale et politique. À travers la boiterie du duc de Gloucester, Shakespeare donne à son héros une envergure mythologique. Car peut-on imaginer une autre tare physique capable de résoudre l’impossible équation de la séduction d’une vertueuse par l’assassin du mari et du beau-père ? Il fallait donc qu’il soit boiteux, Richard, pour échapper à sa condition humaine ! En boitant, le duc s’est inconsciemment approprié la mythologie. Ce n’est pas l’homme dégoulinant de sang qui séduit Lady Anne, il en serait d’ailleurs sûrement incapable, c’est l’homme mythologique, déifié par une noble boiterie. Dans une scène d’anthologie, Richard III séduit Lady Anne sur la voie publique :

« Femme fut-elle jamais courtisée de cette façon ?
Femme fut-elle jamais conquise de cette façon ?
[...]
Et elle consent pourtant à abaisser ses regards sur moi,
Sur moi qui boite et suis si contrefait ? [...]
Je me suis mépris tout ce temps sur ma personne !
[...]
Sur ma vie elle découvre en moi je ne sais comment
Un homme prodigieusement beau. » 17

On trouve aussi chez Émile Zola (1840-1902) dans son roman L’Assommoir, une autre référence aux boiteux et à l’amour.

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