Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens
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Description

Dans ce livre, l'hypothèse de travail de Claude Sterckx est qu'un type de torture ou de mise à mort relève d'un système de représentation. C'est à l'examen d'un secteur sombre des pratiques anciennes que nous convie l'auteur, pratiques dont il éclaire l'origine par les conceptions qui régnaient alors en physiologie. En cela la présente étude est anthropologique : unissant pratiques et représentations, elle se situe à l'interférence de la guerre, de la médecine, de la religion et de la physiologie...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2005
Nombre de lectures 230
EAN13 9782336253985
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Reproductions de la couverture. La déesse KUBABA (Dessin de V. Tchernychev), La Martyre ( Finistère ) porche. L’Ankou avec flèche et tête (Photographie de Erwan Sterckx)
Directeur de publication : Michel Mazoyer Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey
Comité de rédaction Trésorière : Christine Gaulme Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro Relations publiques : Annie Tchernychev Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard
Comité de lecture Brigitte d’Arx, Marie-Françoise Béal, Olivier Casabonne, François-Marie Haillant, Germaine Demaux, Rosalie Fernandes, Frédérique Fleck, Hugues Lebailly, Eduardo Martínez, Paul Mirault, Anne-Marie Oehlschläger, Nicolas Richer, Francisco de la Rosa, Germaine Servettaz
Ingénieur informatique Patrick Habersack ( macpaddy@free.fr )
Comité scientifique Pierre Bordreuil, Dominique Briquel, Gérard Capdeville, René Lebrun, Florence Malbran-Labat, Michel Mazoyer, Dennis Pardee, Nicolas Richer
Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud et Vladimir Tchernychev
Ce volume a été imprimé par
© Association KUBABA, Paris © L’Harmattan, 2005
9782747583411
EAN : 978274758341 1
Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens
La Tête, les Seins, le Graal

Claude Sterckx
Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://www.kubaba.univ-parisl.fr
Cahiers Kubaba (chez L’Harmattan)
Fêtes et Festivités.
Rites et célébrations.
La campagne antique : espace sauvage, terre domestiquée.
La campagne colonisée.
Collection Kubaba
Série Antiquité
Le forum brûle, Dominique Briquel (Paris IV, EPHE 4e section), 2002.
Télipinu, le dieu au marécage, Michel Mazoyer
Histoire du Mitanni, Jacques Freu
Eloge mazdéen de l’ivresse, Eric Pirart
La vie quotidienne du dieu hittite Télipinu, Michel Mazoyer
Suppiluliuma et la reine d’Egypte. Histoire d’un mariage manqué, Jacques Freu
Mélanges Lebrun, éd. Mazoyer et Casabonne
Série Monde moderne, Monde contemporain
Un homme de désirs. Le poète islandais Einar Benediktsson, Patrick Guelpa
Eysteinn Ásgrímsson, Le Lys, présentation et traduction de Patrick Guelpa
Toi qui écoutes, Jôn Óskar, traduction de Régis Boyer
L’enseignement de l ‘ Histoire en russie. De la révolution à nos jours, Annie Tchernychev.
Série Actes
(Ed. Mazoyer, Pérez, Malbran-Labat, Lebrun)
L’arbre, symbole et réalité, Actes des lères Journées universitaires de Hérisson, Hérisson, juin, 2002, Paris
Ville et pouvoir: origines et développements.
Le pouvoir et à la ville à l’époque moderne et contemporaine.
Actes du colloque sur la ville au cœur du pouvoir, Premier Colloque international de Paris organisé par les Cahiers Kubaba et l’Institut catholique de Paris, Paris, décembre, 2000, Paris (2 volumes).
La Fête dans l ‘ Antiquité , la rencontre des dieux et des hommes.
La Fête, de la transgression à l’intégration.
Actes du colloque sur la fête, la rencontre du sacré et du profane, Deuxième Colloque international de Paris, organisé par les Cahiers Kubaba et l’Institut catholique de Paris, Paris, décembre, 2000, Paris (2 volumes).
Du même auteur :
La tête et les seins, Sarrebruck, Homo et Religion, 1981
Eléments de cosmogonie celtique, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 1986
Histoire brève de la musique celtique, Plymouth Meeting, CISLB, 1987
Les dieux protéens des Celtes et des Indo-Européens, Bruxelles, Société Belge d’Etudes Celtiques, 1994
Dieux d’eau : Apollons celtes et gaulois , Bruxelles, Société Belge d’Etudes Celtiques, 1996
Des dieux celtes aux dieux romains, Treignes, CEDArc, 1997 (en collaboration avec Pierre Cattelain)
Sangliers Père & Fils, Bruxelles, Société Belge d’Etudes Celtiques, 1998
Des dieux et des oiseaux, Bruxelles, Société Belge d’Etudes Celtiques, 2000
Le fils parfait et ses frères animaux, Bruxelles, Société Belge d’Etudes Celtiques, 2002
A Frédéric Blaive, fraternellement
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Bibliothèque Kubaba (sélection) Dedicace PREFACE AVANT-PROPOS I. LES DOCUMENTS ANTIQUES II. LES DOCUMENTS POSTERIEURS III. LES EXEGESES CONTEMPORAINES IV. LA CHASSE AUX TETES DANS LE MONDE ET DANS L’HISTOIRE V. LA CHASSE AUX TETES DANS LE MONDE INDO-EUROPÉEN VI. A LA RECHERCHE D’UNE INTERPRETATION VII. LA LOCALISATION DE L’AME SELON LES CELTES VIII. LA MASTECTOMIE RITUELLE DES CELTES IX. L’AME SEMINALE ET SON IMMORTALITE X. L’AME CELTE XI. LA TETE ET LES JAMBES XII. LE NOM DE PERCEVAL ET LA BLESSURE DU ROI MEHAIGNE XIII. LA TETE ET LE CHAUDRON XIV. DE L’AUTRE MONDE CELTE AU GRAAL CHRETIEN bibliographie
PREFACE
Le travail que propose Claude Sterckx est anthropologique : il vise à reconstituer l’organisation symbolique de tout un pan des représentations de l’ancienne civilisation celtique.
Avec l’érudition et le talent qui lui sont propres, l’auteur mobilise à cette fin la totalité de la documentation ancienne, puis de la documentation médiévale, la première consistant davantage en données brutes (textes d’auteurs latins, qui décrivent les faits et gestes des Celtes sans en pénétrer le sens ; documentation archéologique, qui témoigne de pratiques guerrières ou religieuses, sans disposer des clefs de lecture qui permettraient de les interpréter), la seconde fournissant au contraire essentiellement des mythes, consignés dans des récits irlandais et gallois, et qui, habilement utilisés - là se révèle tout le talent de l’exégète -, donnent accès aux clefs de lecture qui manquent aux premiers documents.
Claude Sterckx se situe en effet dans la lignée d’une école d’exégèse de la matière celtique magnifiquement inaugurée en France par Henri d’Arbois de Jubainville à la fin du dix-neuvième siècle et poursuivie, avec des résultats remarquables qui en démontrent à la fois la fécondité et la pertinence, par Joseph Loth, Marie-Louise Sjoestedt, Georges Dumézil, Paul-Marie Duval, Françoise Le Roux et Christian Guyonvarc’h.
On aura reconnu ici quelques-uns des noms les plus célèbres de la celtologie et du comparatisme indo-européen, auquel le recours est souvent nécessaire en l’absence de textes celtiques antiques pour nous éclairer sur les représentations des peuples de cette époque.
Cette école exégétique repose sur ce qui était initialement une hypothèse mais dont l’efficience a depuis amplement démontré la validité : à savoir, elle considère que les récits mis par écrit en Irlande et au Pays de Galles au Moyen Age (mais ni en Ecosse ni en Bretagne : ce sont les hasards de l’histoire), « textes mythologiques » de la première, Mabinogion et textes apparentés du second, préservent une authentique matière mythique dont la conservation a été assurée par la transmission, de bouche de barde à oreille de barde, tout au long des siècles qui vont de l’Antiquité à leur rédaction écrite, à partir du onzième siècle principalement. Au plus, le Pays de Galles a-t-il traité sa matière de manière littéraire, faisant d’un groupe de mythes de petits romans, mais, si la forme a changé, si un tri a été effectué, la matière mythique, elle, est restée inchangée 1 . La matière irlandaise a gardé un caractère plus spontané, plus brut, accru pour nous par le foisonnement et la dispersion des sources, qu’il s’agisse de véritables récits - mais hélas parfois lacunaires ou comprenant des mots souvent difficilement compréhensibles - ou de ces recueils, ces sortes de dictionnaires appelés Dindsenchas, où l’explication de toponymes est l’occasion de raconter à chaque fois un petit mythe ou un fragment de mythe.
C’est, là encore, l’art de l’exégète que de réunir en un même dossier certains de ces documents d’apparence disparate pour montrer la cohérence d’une représentation, l’homogénéité d’un motif sous des formes diverses, pour reconstituer les linéaments d’un mythe perdu.
L’hypothèse de travail de Claude Sterckx est double : il suppose d’abord que les horribles supplices infligés par les Iceni du sud-est de la Grande-Bretagne, lors de leur révolte en 62 de notre ère, aux femmes romaines capturées - l’arrachage des seins, ensuite cousus sur leur bouche - ne résultait pas du pur hasard d’une cruauté en mal d’imagination, mais obéissait à une représentation symbolique donnant sens à la pratique. Secondairement, il met cette torture en opposition, et formant couple, avec la coutume uniformément attestée, tant dans les récits historiques antiques que dans les textes médiévaux irlandais, de la décapitation guerrière : aux hommes, aux guerriers vaincus, on coupait la tête. Les deux hypothèses sont évidemment solidaires ; c’est la seconde qui donne sens et pertinence à la première.
Qu’un type de torture ou de mise à mort relève d’un système de représentations, bien des exemples parallèles l’appuient : il a été montré d’abord, voici trois quarts de siècle, par Karl von Amira que le groupe des modes de mise à mort judiciaire dans le monde germanique prolongeait celui des pratiques initiatiques de la même culture 2 et, plus récemment, que, de même, les exploits du héros athénien Thésée, exploits à valeur initiatique, sont homologues aux modes de pratiques initiatiques et juridiques germaniques aussi bien qu’aux modes sacrificiels celtiques 3 : le rapport des modes initiatiques et juridiques germaniques n’est donc pas nécessairement de succession mais ils obéissent à un même système symbolique qui fonde les uns et les autres, et ils organisent, ailleurs, d’autres modes d’actions violentes.
En dernier lieu, Eric Pirart a pu démontrer comment les supplices, non moins cruels que ceux des Iceni, appliqués par les rois achéménides aux traîtres ou usurpateurs, ou plus simplement à tout homme qui avait cessé de plaire au souverain, possédaient également un sens dans les représentations les plus profondes de l’Iran ancien : en crevant les yeux, en arrachant la langue, en coupant le nez et les oreilles aux victimes, on ne se livrait pas à des cruautés gratuites, mais on opérait une suppression des organes des sens visant à une privation radicale de correspondance avec le monde extérieur - non pour le vivant, mais afin d’empêcher l’âme du condamné de rejoindre le paradis 4 .
C’est ainsi à l’étude d’un secteur sombre des pratiques anciennes que nous convie Claude Sterckx, pratiques dont il éclaire l’origine par les conceptions qui régnaient alors en physiologie. C’est ici que le recours aux données fournies par d’autres cultures de langue indo-européenne s’avère utile : ce que Richard Broxton Onians a pu reconstituer de la plus ancienne physiologie grecque 5 , C. Sterckx montre à partir de plusieurs indices que les Celtes et d’autres peuples de l’Antiquité le partageaient largement. Et cette étude éclaire à son tour la conception de l’âme chez les Celtes, élément essentiel de l’eschatologie individuelle - tant données préscientifiques, faits sociaux et aspects religieux sont inséparables dans les sociétés d’alors, ainsi que Jean-Pierre Vernant a su le montrer si bien pour l’ancienne Grèce.
C’est en cela que la présente étude est anthropologique : unissant pratiques et représentations, elle se situe à l’interférence de la guerre et de la médecine, de la religion et de la physiologie, elle reconstitue le système de signes qui donnent sens aux gestes.
On sait bien qu’un système de signes change d’une culture à une autre - et cela vaut naturellement aussi à l’intérieur du domaine indo-européen, tant nous saisissons les différentes cultures qui le composent à une date tardive par rapport à l’ancienne unité qui explique la parenté des langues, de sorte que bien souvent les mêmes éléments changent de valeur d’une culture à l‘autre 6 . Dès lors, la partie de l’enquête qui pose à mon avis le plus de problèmes est celle où l’auteur fait appel aux rites de décapitation des sociétés les plus diverses (en Amérique, en Océanie, en Afrique...) pour éclairer la décapitation dans le monde indo-européen et, en particulier, celtique : peut-on en effet traiter comme uniforme quant au sens un geste - celui de couper la tête - d’un bout à l’autre de la planète ? Si on considère un tel geste comme élément porteur de sens, on doit s’attendre à ce que ce sens varie d’une culture à l’autre, d’une aire culturelle à une autre.
On ne saurait discuter ce point sans se livrer à une étude complète des rites de décapitation - ce serait alors un autre livre, et beaucoup plus volumineux que celui-ci ! - et je ne fais donc que signaler le problème pour mieux souligner combien la recherche reste toujours ouverte.
Dans l’immédiat, Claude Sterckx poursuit son enquête à partir du couple notionnel initial - la tête et les seins - vers d’autres notions qui paraissent également couplées dans le système de pensée celtique : la tête et les jambes, la tête et le chaudron.
Et c’est ce dernier examen qui l’engage à prolonger sa recherche du côté de la littérature européenne médiévale, dans ce que l’on appelle le cycle arthurien : qu’est-ce que le Graal, ce vase passionnément recherché par les héros de la Table Ronde ?
La maîtrise du sujet dont fait preuve Claude Sterckx lui permet de proposer des interprétations originales. Je ne les livre pas ici au lecteur : qu’il suive plutôt l’enquête menée pas à pas par un auteur scrupuleux et participe avec lui à la joie de la découverte
Bernard Sergent
AVANT-PROPOS
Le présent essai reprend, fond, met à jour et amplifie d’une part un premier livre édité il y a vingt ans de cela par le département d’histoire des religions de l’université de Sarrebruck

La tête et les seins , Sarrebruck, Homo et Religio, 1981 ( Forschungen zur Anthropologie und Religionsgeschichte, Bd.6)
mais qui avait souffert dans sa présentation d’abord, dans sa diffusion surtout - au point d’être devenu presque immédiatement introuvable ! - du tragique décès de l’éditeur et maître d’œuvre de la collection ; d’autre part un article publié cinq ans plus tard dans une revue celtologique galloise :

Les têtes coupées et le Graal. Studia Celtica XX-XXI: 1985 -1986, p.1-42
Les quinze années écoulées entre ce dernier et les pages proposées aujourd’hui n’ont fait que renforcer notre conviction d’avoir mis en évidence les ressorts de l’un des fondements majeurs des croyances celtes préchrétiennes. Les nouvelles découvertes, dans les sanctuaires celto-ligures du midi de la Gaule et dans les grands ensembles cultuels du nord de celle-là, ou encore dans les derniers sanctuaires païens de la Grande-Bretagne n’ont fait que renforcer nos premières convictions.
Quelquefois même, certains faits à première vue peu compatibles avec ces dernières ont trouvé une explication qui levait cette incompatibilité : ainsi, par exemple, la collection de crânes du Wookey Hole, apparemment prélevés bien après la mort des sujets, de sexe et d’âge divers, et constituant donc à ce qu’il semblait un trait cultuel irréductible à la chasse aux têtes fraîches d’ennemis mâles, s’est révélée n’être que le résultat des infiltrations d’eau ayant fait rouler dans la grotte exclusivement les crânes (plus mobiles du fait de leur forme et de leur poids) des squelettes du cimetière en surplomb...
Nous sommes persuadé donc d’être sur la bonne voie, et si certains ne se rallient pas encore à cette conviction, ce sera sans doute plus à cause de notre manque de talent dans l’exposition des faits et l’argumentation générale que par invraisemblance de la thèse.
Sans qu’ils partagent en quoi que ce soit la responsabilité de ces faiblesses, un grand nombre de collègues, d’amis, d’auditeurs des cours de l’Institut des Hautes Etudes de Belgique où nous avons présenté nos thèses à deux reprises déjà, ont encouragé et aidé la rédaction de la présente version. Nous tenons particulièrement à remercier MM. Nick Allen, le regretté Marcel Brasseur, Gwenaël Le Duc, Jacques Marx, Marcel Meulder, Samuel Paul, Bernard Sergent, Jean-Jacques Vincensini, Philippe Walter.
Mes remerciements s’adressent également tout particulièrement au Professeur Pierre-Yves Lambert et à Brigitte d’Arx qui ont bien voulu relire le manuscrit de cette présente édition.
Bien d’autres mériteraient, depuis vingt ans, d’être pareillement remerciés ici.
Jusqu’à ces amis très chers, Pierre Coeckelberghs, “Buck” Bueckenhoudt et leur troupe familiale auxquels je dois une mémorable mise en scène théâtrale de mes coupeurs de têtes et de seins (Westende 1982)...
Mais je dois - plus que tout - remercier de leur patience, parfois mise à rude épreuve, et de leur soutien plus précieux que tout mon épouse Anne-Marie et mes enfants Anne-Gwenn et Erwan.
Boondael, le 4 décembre 2001
I. LES DOCUMENTS ANTIQUES
La coutume de mutiler les ennemis vaincus est abondamment attestée à travers toutes les époques de l’histoire celte, et elle a certainement eu une place importante dans la mentalité traditionnelle des Celtes.
Dès la plus haute antiquité, les documents sont nombreux et se recoupent clairement.
Examinons d’abord les témoignages d’abord, parmi lesquels celui de Posidonius est le plus précis, en même temps que l’un des plus anciens. Cet érudit, né vers 137 avant l’ère commune à Apa-mée de Syrie, a visité longuement la Gaule au début du premier siècle et il a écrit une importante ethnographie celte au livre XXIII de ses Historiai. Bien que perdue, d’importants fragments en sont conservés chez Athénée, Strabon, Diodore et d’autres encore.
Voici ce que lui emprunte Strabon (IV,4 ,5) :
L’irréflexion des Gaulois s’accompagne aussi de barbarie et de sauvagerie, ainsi qu’il est fréquent chez les peuples du nord. Je pense à leur usage, lorsqu’ils reviennent du combat, de suspendre à l’encolure de leur cheval les têtes de leurs ennemis et d’ainsi les rapporter pour les clouer devant leurs portes. Posidonius affirme avoir vu fréquemment ce spectacle. D’abord il lui répugnait, mais il avait fini par s’y accoutumer et par le supporter sereinement. Ils embaumaient dans l’huile de cèdre les têtes des ennemis de marque pour les montrer aux étrangers, et ils refusaient de les rendre contre rançon, même pour leur poids d’or.
Diodore de Sicile (V,29, 5) confirme tout cela :
Ils coupent les têtes des ennemis tombés au combat et attachent alors ces têtes au cou de leur cheval, puis, confiant à leurs suivants les armes ensanglantées de leurs adversaires, ils rapportent ces têtes comme trophées en chantant sur elles un péan de victoire. Ils accrochent ensuite ces dépouilles dans leurs demeures, comme d’autres le font avec celles du gibier qu’ils ont tué à la chasse. Les têtes des ennemis les plus fameux, ils les embaument dans de l’huile de cèdre et les conservent précieusement dans des coffrets. Ils les exhibent alors aux étrangers, affirmant sérieusement qu’un de leurs ancêtres, ou leur père, ou eux-mêmes ont refusé de les rendre même contre une grosse rançon. Certains, dit-on, se vantent d’avoir refusé, pour la tête qu’ils montrent, son poids en or...
D’autres témoignages relèvent de cas précis. Au début du quatrième siècle avant l’ère, les Gaulois envahirent l’Italie et les Romains tentèrent de s’opposer à leur marée. Sans grand succès, car les revers se succédèrent. Une légion fut notamment annihilée près de Clusium et Tite-Live rapporte que, selon certains, les consuls qui se tenaient plus loin avec le gros de leurs troupes, n’en surent rien avant que n’apparussent les premiers cavaliers gaulois, chantant des péans de victoire et ramenant les têtes des vaincus fichées sur leurs lances ou attachées au poitrail de leurs chevaux.
Les victoires gauloises les amenèrent jusqu’à Rome, dont ils s’emparèrent en 390, à l’exception du Capitole. Selon Diodore, les derniers défenseurs de Rome rassemblèrent tous les trésors qu’ils purent et se barricadèrent sur le Capitole en profitant d’un repos de trois jours que leur laissèrent les Celtes. Le premier jour, selon leur habitude, ils le passèrent à couper les têtes des Romains morts.
Un siècle plus tard, les Romains ont occupé l’Illyrie. Profitant de l’affaiblissement de la puissance macédonienne, ils attaquèrent la Grèce en 281. Le roi de Macédoine, Ptolémée Céraunos tenta désespérément d’arrêter une de leurs colonnes mais il fut vaincu et, écrit, Justin, sa tête fut coupée et promenée au bout d’une pique pour terroriser l’ennemi.
En 225, lors de la bataille de Télamon, le consul romain Attilius subit le même sort et, d’après Polybe, sa tête coupée fut apportée aux rois gaulois.
L’étoile romaine subit à cette époque une dangereuse éclipse. Hannibal passe les Alpes, puis le Pô et conduit les armées carthaginoises au cœur même de l’Italie. Certains Gaulois, alliés plus ou moins volontaires des Romains, crurent le moment venu de changer de camp. Voici quel fut leur complot, ainsi que le décrit Polybe : ils laissèrent les Romains dîner, puis s’endormir tranquillement, mais, avant l’aube, ils s’armèrent et se jetèrent sur leurs tentes, tuant et blessant un grand nombre de Romains. Ils coupèrent les têtes des morts, puis rejoignirent les lignes carthaginoises, au nombre de deux mille fantassins et de vingt cavaliers.
Malheureusement pour eux, le choix des Gaulois fut mauvais et ils payèrent à Rome le prix de leur défection. Non sans une farouche résistance, ainsi que l’éprouva en 216 le consul désigné Postumius, parti pour soumettre les Boïens :
Il y avait une immense forêt - les Gaulois l’appellent Litana [“la Large”], par laquelle [Postumius] avait l’intention de faire passer son armée. De cette forêt, à droite et à gauche de la route, les Gaulois entaillèrent les arbres des deux côtés de la route : ils restaient debout si l’on n’y touchait pas mais une légère poussée les faisait tomber. Postumius avait deux légions romaines et il avait recruté tant d’alliés à partir de la mer Supérieure qu’il fit entrer vingt-cinq mille hommes en territoire ennemi. Les Gaulois, installés le long de la lisière de la forêt, une fois la colonne engagée dans l’espace boisé, poussèrent les arbres entaillés situés aux extrémités ; ceux-ci, instables par eux-mêmes et tenant à peine debout, en tombant les uns sur les autres, écrasèrent dans leur chute des deux côtés de la route armes, hommes et chevaux, si bien que dix hommes à peine en réchappèrent. Comme la plupart d’entre eux, en effet, avaient été assommés par les troncs des arbres et les morceaux des branches, les Gaulois, qui avaient cerné en armes l’espace boisé, massacrèrent le grand nombre qui restait et se débattait en désordre du fait d’une catastrophe inattendue ; peu, sur un si grand nombre, furent faits prisonniers : en cherchant à gagner le pont sur le fleuve, pont qui avait été occupé auparavant par les ennemis, ils trouvèrent la route coupée. C’est là que tomba Postumius, alors qu’il combattait de toutes ses forces pour ne pas être pris. Les Boïens, triomphants, portèrent dans le temple qui est le plus vénéré chez eux les dépouilles enlevées au cadavre et la tête coupée du général. Puis, après avoir nettoyé la tête comme c’est la coutume chez eux, ils incrustèrent le crâne d’or ; c’était pour eux un vase sacré qui servait à faire des libations les jours de fête, ainsi qu’une coupe pour le prêtre et les desservants du temple (Tite-Live, Ab Urbe condita XXIII,24,7-12, trad. P. Jal) 7 .
Cette coutume de transformer en coupe les crânes des ennemis décapités est confirmée par de nombreux auteurs. Silius Italicus (Punica 482-483) :
Quant aux Celtes, ils se plaisent à vider les crânes, à les border - horreur ! - d’un cercle d’or et ils gardent ces coupes pour les banquets (trad. P. Miniconi) ;
Ammien Marcellin ( Res gestae XXVI,4,4) :
Les Scordisques étaient jadis cruels et féroces et, comme l’enseignent les Anciens, ils sacrifiaient leurs prisonniers à Bellone et à Mars et buvaient avidement le sang dans des crânes (trad. M. Marié) ;
Florus ( Epitome I,39,1-3), qui prend à tort les Scordisques pour des Thraces, leurs voisins :
Il n’est pas de cruauté que ces Thraces ne commissent à cette époque dans les traitements qu’ils infligeaient aux prisonniers, versant aux dieux des libations de sang humain, buvant dans des crânes, souillant par des outrages de toute sorte une mort causée tantôt par le feu, tantôt par la fumée, arrachant même dans les tortures les fœtus des femmes enceintes ; les plus cruels de tous étaient les Scordisques ;
Orose ( Aduersus paganos V,23,18) :
Parmi les horribles traitements qu’ils appliquaient à leurs captifs, ils se servaient, dit-on, de leurs têtes comme coupes, buvant sans répugnance dans des crânes sanglants aux cervelles mal évidées, aux cheveux encore collés ; on voit ainsi combien ces Scordisques étaient féroces et sanguinaires.
Il est étonnant par contre que César n’ait fait aucune mention de ces mutilations rituelles dans ses commentaires sur la guerre des Gaules. Certains ont cru voir dans son silence un désir de ne pas effrayer les recrues, ni le Sénat, ni l’opinion publique, ni les investisseurs potentiels : le doute est permis car, ainsi que le montrent les textes déjà cités, la réputation des Celtes était faite.
D’autres ont cru y voir un indice que la coutume était en voie de désuétude. Les preuves du contraire ne manquent pas, ainsi que nous le verrons plus loin, et d’ailleurs, en 45 avant l’ère, lors du siège de Munda, dans l’armée même de César, des auxiliaires qui ne pouvaient être que des Gaulois, ne l’avaient pas oubliée :
Ils rassemblèrent en tas les cadavres, leurs boucliers et leurs armes, et ils plantèrent sur des glaives les têtes des morts, la face tournée vers la ville (Ps.-César, Bellum hispaniense XXXII,2).
Au quatrième siècle de l’ère encore, les scholies qui commentent la Pharsale de Lucain se souviennent encore des têtes coupées :
Les Celtes croient que le plus grand des dieux est Jupiter Taranis, qu’ils avaient jadis coutume d’apaiser par des têtes humaines.
Certes, tous ces témoignages n’ont pas la même valeur, et certains se contentent sans doute de copier et d’amplifier des clichés transmis par d’autres. Il en reste toutefois suffisamment qui sont fiables et, surtout, les vestiges matériels de ces cruelles coutumes sont abondants à travers toutes les terres celtes de l’Antiquité.
Ce sont d’abord les corps mêmes des victimes, inhumés sans leur crâne.
Le cimetière des Bouverets (Marne), antérieur au premier siècle avant l’ère, a livré une tombe contenant quatre squelettes décapités, côte à côte, les épaules au ras de la paroi. A Uggade (Calvados), une tombe du troisième siècle contenait un squelette décapité et un autre occupait la tombe 57 du cimetière des Grandes-Loges (Marne).
Ici, le crâne accompagne le corps, soigneusement posé sur une banquette dans le prolongement normal du corps. Comment interpréter ce fait, qui se retrouve d’ailleurs aux Bouverets où une autre tombe contient un squelette dont le crâne est posé entre les jambes ? On ne peut guère penser à des restes de criminels, car les Gaulois ne les exécutaient qu’avec des raffinements de tortures et ne leur auraient pas concédé une tombe honorable au cimetière commun. Peut-être étaient-ce des guerriers dont les compagnons avaient pu reprendre la tête à l’ennemi : l’hypothèse est plausible et, aux Grandes-Loges, la présence d’un torque dans la tombe indique bien qu’il s’agit d’un guerrier.
Elle l’est moins au Mont Troté (Ardennes) où, sur douze tombes intactes, sept ont livré des corps décapités mais dont les crânes ont été enlevés postérieurement à la décomposition des chairs et des ligaments, et ce traitement a été appliqué aux femmes comme aux hommes, aux jeunes comme aux vieux. Cette fois, on ne peut guère envisager qu’un rite de double inhumation, c’est-à-dire l’enlèvement des crânes après décomposition, pour les placer dans un ossuaire spécial. Les Bretons ont procédé ainsi jusqu’au début du vingtième siècle encore, et c’est peut-être le même rite que l’on retrouve à Uggade où sept tombes contenaient uniquement des crânes, sans trace de décapitation. Il ne s’agit en tout cas pas de décapitation rituelle des ennemis. Sans doute y a-t-il parenté entre les deux rites, ainsi que nous l’examinerons plus loin, mais ces exemples doivent être réservés pour le moment 8 .
Les exemples les plus spectaculaires se trouvent sans doute dans une série de sanctuaires du nord de la France.
Le plus anciennement mis au jour a sans doute été celui de Mœuvres (Nord). Là, en 1913, s’est découvert un impressionnant charnier laténien de plus de deux cents squelettes, sans aucune tête, pêle-mêle avec des armes, des pièces de harnachement et des objets personnels, dans ce qu’on a pris alors pour une fosse commune. Tous ces squelettes étaient ceux d’hommes jeunes, en âge de porter les armes, et donc vraisemblablement de guerriers.
Mal fouillés, sans doute déjà bouleversés avant sa découverte, ce n’est que depuis peu de temps qu’on devine que ces vestiges de Mœuvres ont dû être ceux d’un grand sanctuaire analogue à ceux de Gournay-sur-Aronde, de Ribemont-sur-Ancre, etc., tous plus ou moins de la même époque (troisième-deuxième siècle avant l’ère).
Celui de Gournay-sur-Aronde (Oise) occupait une petite éminence naturelle dominant un marais, et le lien symbolique entre le sanctuaire et les eaux “mortes” de ce dernier paraît assuré. Le site, dans son état final qui ne faisait que parfaire un plan esquissé au cours des siècles précédents, avait la forme d’un carré délimité par une palissade entre deux fossés. Chaque face était orientée vers l’un des points cardinaux. Au centre, un groupe de neuf fosses, régulièrement disposées, entourait une dixième, plus large et plus profonde. Destinées à recevoir les sacrifices, ces fosses constituaient une sorte d’autel en creux et étaient protégées par un bâti supporté par des poteaux en forme vraisemblablement de colonnes. Surtout, l’entrée principale, à l’est, était surmontée d’un autre bâti, probablement d’aspect similaire, sur lequel se trouvaient exposées, sans doute en ordre de bataille, plus de deux cents panoplies guerrières complètes, et (au moins) douze crânes-trophées, prélevés sur des cadavres frais de jeunes hommes en âge de porter les armes, contribuaient d’une façon quelconque - non reconstituable - à la décoration de ce porche peu avenant.
Celui de Ribemont-sur-Ancre (Somme) lui ressemblait très fort, mais n’était que l’élément central d’une vaste composition rayonnante dont l’extension complète n’est pas encore connue. Là aussi, l’élément central est une enceinte carrée, de cinquante mètres de côté à peu près, mais il est inscrit cette fois dans un grand fossé circulaire de deux cents mètres de diamètre. Le carré central, encore en cours de fouille, apparaît comme un immense épandage d’os humains, auxquels ne manque jamais que la tête : aucune n’a été retrouvée. Divers autels (fosses ou blocs de pierre) parsèment le site. L’un d’eux révèle un rite particulièrement intéressant, au vu de ce que nous rencontrerons plus loin : au sud-est du sanctuaire, près d’un affreux autel construit au moyen d’os humains, un bloc de grès émergeait d’un amas de grandes esquilles d’os longs (tibias et fémurs humains) ; ces dernières avaient été produites en martelant sur le grès les os à l’état frais, selon une technique connue des anthropologues comme visant à prélever la moelle. Plusieurs autres autels faits ainsi d’os humains parsèment le site. Le plus impressionnant, au centre même de l’ensemble, avait 1,71 m de côté et s’élevait à plus d’un mètre de hauteur.
A l’extérieur de l’enclos sacré, un amoncellement d’os et d’équipements révèle la présence d’au moins deux cents cadavres sans tête, tous d’individus mâles entre seize et quarante ans, d’une taille et d’une stature au-dessus de la moyenne et révélant une élite bien nourrie et intensivement exercée, gardant les traces de nombreuses blessures par armes de guerre, tous décapités au sol, couchés encore vivants ou fraîchement tués. Tout indique qu’ils avaient été exposés en macabres trophées, serrés en rang de bataille, pendus ou empalés en armes, sur la terrasse d’un bâti évidemment analogue au porche de Gournay.
Plus probant encore que ceux-là, le cas de Bredon Hill (Gloucestershire) enlève, semble-t-il, tous les doutes. Il s’agit d’une forteresse celte prise d’assaut et définitivement détruite peu de temps avant la conquête romaine de la Grande-Bretagne. Dans la chicane d’accès, là où s’est concentrée la dernière défense désespérée, des assiégés, on a trouvé les corps de soixante-quatre jeunes guerriers, décapités à l’endroit même où ils étaient tombés. Les vainqueurs ont ensuite exposé leurs têtes sur la poterne du camp, avant de mettre le feu à l’ensemble.
Enfin, peut-être peut-on se fier, pour une fois, à l’historien médiéval Geoffrey de Monmouth lorsqu’il raconte que des Vénédotiens 9 en révolte ont massacré la garnison romaine de Londres avec son chef Livius Gallus, à proximité d’un torrent qu’il nomme Nantgallim en gallois et Galabroc en saxon ( Historia regum Britanniae 76). Or ce torrent est bien connu : il s’agit du Walbrook, ruisseau jadis fort utile et qui coule encore dans le sous-sol de la gare de Cannon Street et de la rue qui porte son nom. Bien sûr, les détails sont invraisemblables et le nom de Livius Gallus est inconnu dans l’Histoire : il est clairement forgé à partir d’une étymologie fantaisiste du nom Galabroc. Mais il est vrai qu’on a trouvé dans le Walbrook un grand nombre de têtes coupées, sans aucune trace de corps... La rencontre d’une tradition et d’un fait pareil ne prouve évidemment pas l’authenticité de la tradition, et l’anecdote a pu naître de la découverte déjà d’autres têtes dans le Walbrook, mais la coïncidence est curieuse et il n’est pas impossible qu’il y ait là réellement des traces de la prise de Londres par les Britanniques révoltés en 60 de l’ère...
L’abandon pur et simple des têtes est attesté à Bredon Hill. Leur rejet dans une rivière ou dans un puits l’est également : très fréquemment dans les récits celtes, ainsi qu’il sera vu plus loin, mais aussi dans les fouilles de sites antiques.
Plus que dans les rivières, où le contexte fait trop souvent défaut, les puits et les sources ont livré un grand nombre de têtes coupées. Si en Gaule trop peu de ces puits et de ces sources ont été fouillés, la Grande-Bretagne, mieux prospectée, présente un remarquable bilan : plusieurs crânes dans un puits à Brislington (Avon) ; un dans le puits N°2 de la villa de Caerwent (Gwent) et deux dans la fosse du bloc A ; un dans la célèbre source de la déesse Coventina à Carraw-burgh (Northumberland) : quatre dans un puits à Heywood (Wiltshire) ; à Newstead (Dumfries-et-Galloway), les fosses I, XVI, XXIII et LVII en contenaient chacune un et plusieurs puits dans le marais de la source en contenaient aussi ; etc.
Lorsque le vaincu était assez fameux pour mériter ce sort, le vainqueur emmenait sa tête comme trophée. C’est ce que disent les textes, et ce que confirment les monuments. Exactement comme l’ont écrit Strabon et Diodore, un pilier d’Entremont (Bouches-du-Rhône) montre un cavalier ramenant une tête coupée attachée à la sous-gorge de son cheval ; un autre cavalier, ithyphallique, chevauche avec une tête coupée attachée à son poignet sur une plaque en bronze du cinquième siècle avant l’ère trouvée à Kärlich (Rhénanie-Palatinat) ; et des scènes analogues apparaissent sur des monnaies vénètes et coriosolites...
Tous les Celtes n’étaient pas des cavaliers : ils ramenaient alors leurs trophées attachés à leur bouclier, comme le montre une stèle trouvée à Castelo Branco (Beira Baxa), ou simplement à la main, comme le montrent une monnaie de l’Eduen Dumnorix ou une autre du Trinovante Cunobélinos.
Que faisaient les Celtes de ces têtes qu’ils rapportaient ?
Ils les embaumaient et les conservaient comme un trésor personnel, témoigne Posidonius. Nous n’avons évidemment retrouvé aucun de ces trophées, mais il est vraisemblable que diverses sculptures nous conservent leur aspect, embaumés non pas dans l’huile de cèdre, car cet arbre ne pousse pas en Méditerranée occidentale, mais plutôt dans l’huile de cade (genévrier épineux, juniperus oxycedrus L .).
Les plus réalistes de ces sculptures sont incontestablement celles de guerriers - dieux, héros ou princes humains ? - alignées dans les sanctuaires attachés au culte des têtes coupées dans le midi de la Gaule, sanctuaires (Entremont, Roquepertuse, etc.) qui seront décrits ci-après.
Ces statues, outre qu’elles offrent une documentation exceptionnelle sur l’aspect et le vêtement, montrent ces guerriers assis en tailleur et exhibant fièrement devant eux un amas de têtes trophées, dans une attitude évoquant exactement celle des héros de l’épopée irlandaise, sur lesquels nous reviendrons également infra.
Diodore écrit que certains crânes étaient exposés aux murs comme des trophées de chasse. Ceux-là ont disparu avec les demeures qui s’en enorgueillissaient, mais, à Numance (Vieille-Castille), une maison indigène a livré quatre crânes enfouis dans son sol intérieur, et plusieurs autres ont été mis au jour dans des maisons du Cayla (Aude).
Les propriétaires attachaient un grand prix à ces têtes. Certains tenaient à les emporter dans leur tombe, comme le montre peut-être une stèle trouvée à Logrosan (Estramadure).
D’autres acceptaient néanmoins de s’en défaire pour honorer les dieux. A Besaure (Vaucluse) on a ainsi trouvé sept ou huit têtes coupées en dessous d’un ex-voto consacré au dieu Mars par un certain Vectirix, fils de Reppavos. Les “scholies bernoises” à la Pharsale de Lucain en font aussi hommage au Jupiter gaulois
Taranis jadis apaisé par des têtes humaines, content aujourd’hui de têtes de bétail,
ce qui n’a rien d’invraisemblable car ce Taranis jupitérien a incontestablement des aspects guerriers et géniteurs qui peuvent tous être en rapport avec les têtes coupées (cf. infra).
A côté des dispositions personnelles, les fouilles révèlent aussi que souvent c’était la collectivité qui prenait soin des têtes-trophées et leur attribuait une place.
Elle les plaçait sur ses remparts, comme à Puig Castellar (Catalogne) où l’on a retrouvé deux crânes percés de longs clous en fer et fixés ainsi sur les remparts du troisième siècle avant l’ère, ou à l’oppidum de La Cloche (Bouches-du-Rhône) où l’on a retrouvé, sous les décombres de la poterne occidentale, deux crânes jadis encloués sur la porte : l’une par un grand clou, l’autre par une armature en fer l’enserrant du frontal à l’occiput.
Là, comme à Bredon Hill, l’ennemi ressentait directement la répulsion de ces hideux trophées, et certains remparts, comme l’escarpe orientale de la forteresse des Bringasses (Bouches-du-Rhône) les remplaçaient même par des représentations sculptées moins éphémères.
D’autres fois, la fonction apotropaïque des têtes coupées était plus nettement magique. A Stanwick (Yorkshire), un crâne et une épée du premier siècle avaient été enterrés sous le rempart.
A l’Impernal (Lot), le rempart du deuxième siècle avant l’ère contenait trois caissons contenant l’un un crâne d’enfant, un autre le squelette entier d’un enfant de sept ans, et le dernier un corps d’adulte dont le crâne était posé sur une dalle plate au-dessus du thorax. Qu’il s’agisse là d’un rite magique destiné à repousser d’éventuels assaillants est pratiquement certain.
D’autres fois, les têtes coupées étaient rassemblées dans un sanctuaire. Le plus célèbre est celui de Roquepertuse (Bouches-du-Rhône), sans doute du cinquième siècle avant notre ère. On y a retrouvé un sinistre portique, à trois piliers creusés de niches céphaloïdes pour exposer des crânes, dont certains étaient encore en place.
Il n’était toutefois pas le seul de ce type. A l’ouest de l’étang de Berre, la forteresse de Saint-Blaise (Bouches-du-Rhône) a livré, réemployé comme seuil pour la poterne du quatrième siècle avant l’ère, un pilier creusé d’une même niche céphaloïde. Un pilier semblable, trouvé près de la poterne hellénistique occidentale, présente d’ailleurs une mortaise qui suggère l’hypothèse qu’ils faisaient partie d’un portique comme à Roquepertuse.
Une stèle à niches céphaloïdes a aussi été trouvée dans le rempart du Castellar, à Cadenet (Bouches-du-Rhône).
Au site de Saint-Remy-de-Provence (Bouches-du-Rhône), les fouilles ont été encore plus fructueuses. En dégageant une salle servant de soubassement au péribole augustéen, on a trouvé trois piliers à arêtes chanfreinées pourvus des mêmes niches céphaloïdes. Les traces d’une architrave disparue indiquent que là aussi ces piliers faisaient partie d’un portique.
Dans le saillant protégeant la poterne, on a trouvé, en réemploi toujours, un linteau orné de rais de cœurs et creusé, lui aussi, de cinq niches céphaloïdes, dont deux contenaient encore les pointes de fer qui y fixaient les crânes.
Enfin, dans le grand péristyle romain, une couche de terre rougeâtre contenait deux crânes décapités, tous deux soumis à une trépanation post mortem, ainsi que l’indique l’absence de reformation osseuse.
Ce n’est pas tout. A Entremont (Bouches-du-Rhône), les fouilles ont révélé, en réemploi dans une rue du deuxième siècle avant l’ère, de nombreux éléments d’un sanctuaire du même genre.
Le plus impressionnant est un pilier calcaire, haut de 2, 58m, sculpté de têtes coupées stylisées traitées en champlevé. Cet élément et les autres délimitent une salle hypostyle plus tardive dans le dallage de laquelle on a aussi retrouvé un fragment de linteau orné en son milieu d’une tête en champlevé identique à celle des piliers et entourée de niches céphaloïdes semblables à celles de Roquepertuse, Saint-Blaise et Saint-Remy. Deux autres niches se trouvent encore sur l’autre face.
Sous la rue et la salle ont été trouvés une vingtaine de crânes, dont plusieurs montrent encore les traces des clous qui avaient servi à les fixer ; deux sont particulièrement bien conservés : l’un garde encore en place un clou en fer long de 22,5cm à section carrée, l’autre est percé de deux petits trous circulaires pour le passage d’une attache.
Quelques-uns ont voulu mettre en doute le lien entre ces trouvailles et la chasse aux têtes. Leurs réticences ne sont guère admissibles.
Strabon, lorsqu’il signale que les Gaulois enclouaient les têtes coupées devant leurs portes, utilise le terme propylaia “propylées” qui évoque précisément des porches de temple et ne peut mieux s’appliquer qu’à des portiques comme ceux d’Entremont, Roquepertuse, Saint-Remy, Saint-Blaise, ou encore le porche de Gournay-sur-Aronde.
En plus, l’examen craniologique des têtes enclouées confirme sans doute définitivement que là aussi - comme à Mœuvres, Gournay et Ribemont - elles sont celles de guerriers : tous les crânes identifiés appartenaient à des hommes dans la force de l’âge, en dessous de quarante-cinq ans, et qu’ils étaient fraîchement coupés au moment de leur enclouage.
A côté de ces monuments indigènes 10 , de nombreux documents romains témoignent.
Un bas-relief trouvé en 1867 dans les fouilles de l’Hôtel-Dieu à Paris montre quatre têtes casquées suspendues aux branches d’un arbre. Sans doute représente-t-il un sanctuaire gaulois, l’un de ces bois sacrés “aux branches ruisselantes de sang humain” qu’a décrits Lucain ou, peut-être, plus simplement, un trophée votif de dépouilles prises aux Gaulois vaincus.
C’est en tout cas ce que montrent les frises d’Arles (Bouches-du-Rhône) et de Valcabrère (id.), ainsi que les reliefs sculptés au-dessus des petites portes de l’arc d’Orange (Vaucluse), entre l’archivolte et l’entablement : on y distingue clairement les têtes coupées mêlées aux armes, casques, boucliers, enseignes, etc.
Une stèle funéraire de Mayence (Rhénanie-Palatinat) atteste même que, bien après la conquête romaine, les auxiliaires celtes pratiquaient encore la décapitation rituelle des ennemis : le cavalier Cantaber, fils de Virotis, foule aux pieds de son cheval la tête coupée d’un Suève, bien reconnaissable à sa coiffure nationale et tout à fait semblable à celle qui a été retrouvée intacte dans la tourbière de Kohlmoor (Schleswig).
Certains ont aussi voulu retrouver, sur les documents romains, une variante de la chasse aux têtes que les textes ne mentionnent pas : le scalp des ennemis abattus. C’est l’ineffable Roget de Belloguet qui, le premier, crut en remarquer la trace sur l’arc d’Orange et d’autres en découvrirent bientôt non seulement en Gaule mais jusqu’en Galatie, puisque de pareils “scalps” apparaissent aussi nettement dans la galatomachie du sarcophage Ammendola. En fait, il est communément admis aujourd’hui que ce sont là de simples bonnets de fourrure, sans doute du mouton avec la laine à l’extérieur !
L’usage de boire dans le crâne des ennemis est mieux attesté : une véritable coupe faite de la calotte crânienne d’un homme adulte a été découverte dans le temple de Libenice (Bohème), une autre - remarquablement accompagnée d’une tête coupée à l’intérieur d’un chaudron (cf. infra) - à Bicy Skála (Bohème), et la vertu particulière attribuée à l’os crânien est confirmée par les très nombreuses amulettes faites de rouelles crâniennes que l’on trouve un petit peu partout en Gaule. Sans doute est-ce pour obtenir de telles rouelles qu’on a trépané des crânes à Saint-Remy, à Ros-an-Tremen (Finistère), à Hunsbury (Northamptonshire) ou au broch d’Hillhead (Highland)... Pratiquées sur des têtes coupées, ces trépanations témoignent que les rouelles étaient, généralement ou préférentiellement, prélevées sur les crânes des guerriers ennemis.
Selon certains auteurs, c’était du sang humain que les Celtes buvaient dans le crâne de leurs ennemis ; le sang participait donc aussi au bénéfice magique que l’on recherchait dans la détention ou la manipulation des têtes coupées. Ce qui explique - en même temps qu’il permet de la rattacher au thème de la décapitation rituelle - l’habitude qu’avaient les plus anciens Irlandais de boire le sang de leurs ennemis et de s’en barbouiller le visage : c’est ce que rapporte Solin, et il faudra en tenir compte lorsque nous rechercherons une explication de ces coutumes sauvages.
Enfin, il n’est pas impossible que deux documents exceptionnels, remontant aux temps celtes les plus anciens, soient à rattacher au complexe rituel du culte de la tête.
La grotte de Hraska (Slovaquie) a en effet livré deux masques fantastiques faits de la face découpée de deux crânes humains adultes. Les traces de couteau indiquent bien qu’il s’agit d’une réalisation volontaire, mais on ne peut qu’échafauder des conjectures sur les rites auxquels servaient ces déguisements macabres. On n’en connaît apparemment aucun parallèle ni dans le monde celte ni en dehors de lui.

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