Les soldats de Napoléon en Espagne et au Portugal
537 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Les soldats de Napoléon en Espagne et au Portugal

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
537 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

La guerre dans la péninsule ibérique a été une guerre d'indépendance pour les Espagnols et les Portugais, qui l'ont vécue comme une croisade. Ce fut une guerre de professionnels pour les Anglais, et une guerre d'usure pour les Français. Conflit d'une modernité surprenante, ce fut une guerre totale, impliquant civils autant que militaires, ne respectant aucune trêve, aucun sanctuaire, idéologique autant que nationaliste, maniant la propagande et l'intimidation, utilisant la terreur et le mensonge comme moyens d'action...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2007
Nombre de lectures 302
EAN13 9782336277325
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2007
9782296024779
EAN : 9782296024779
Les soldats de Napoléon en Espagne et au Portugal

Jean-Claude Lorblanchès
Pour Monique.
Prélude
De 1807 à 1814, les Français ont mené dans la péninsule Ibérique un combat sans merci contre les Espagnols et les Portugais que soutenaient les Anglais. Le désastre subi par sa marine à Trafalgar lui ôtant tout espoir d’envahir l’Angleterre, Napoléon décida de la frapper en ruinant ce qui concourrait le plus à sa puissance : son commerce international. L’imposition d’un blocus continental à l’ensemble de l’Europe finirait, pensait-il, par mettre à genoux son irréductible adversaire en l’asphyxiant. La mise en œuvre de cet embargo impliquait une occupation du Portugal qui était inféodé à Londres. Lisbonne ne pouvant plus être atteinte par voie maritime, il faudrait traverser l’Espagne, et donc s’assurer de lignes logistiques et de communication sûres au travers de ce pays.
Profitant de la décrépitude et de la décadence de la monarchie espagnole, l’Empereur crut pouvoir confisquer aisément la couronne des Bourbons de Madrid pour la remettre à son frère Joseph. En exacerbant les sentiments nationalistes et xénophobes d’une population solidement encadrée par le clergé, ce coup de force déclencha un mouvement de résistance qui se manifesta d’emblée avec une vigueur inattendue.
Venu laver la honte de la capitulation d’une de ses armées en rase campagne, dispersant les Espagnols et chassant les Anglais venus en renforts, Napoléon réussit, en trois mois, à redresser la situation militaire. Menacé par des intrigues ourdies à Paris et préoccupé par l’évolution de la situation en Europe centrale, il dut toutefois quitter prématurément l’Espagne, en janvier 1809, convaincu à tort d’avoir réglé l’essentiel des problèmes.
De 1809 à 1811, après s’être déployés sur l’ensemble de la péninsule, à l’exception de Cádiz qui ne fut jamais occupée, les Français purent contenir les offensives répétées de corps expéditionnaires anglais débarqués au Portugal, sans toutefois arriver à se maintenir durablement dans ce pays. En Espagne, ils réussirent à contrer tout retour en force des armées régulières espagnoles. Harcelés par les bandes de guérilla, ils eurent cependant de plus en plus de mal à assurer la sécurité de leurs lignes de communications, et l’administration du roi Joseph n’arriva jamais à s’implanter de manière durable sur le territoire.
Au début de 1812, Portugais et Espagnols acceptèrent de servir sous commandement militaire anglais. Désigné commandant en chef des armées alliées, Wellington passa à l’offensive. Opérant avec circonspection, il finit, avec des fortunes diverses, par repousser jusqu’en France les armées impériales affaiblies par des prélèvements d’effectifs destinés à remettre à niveau la Grande Armée que la campagne de Russie avait rendue exsangue.
En juin 1813, la défaite de Vitoria marquait la fin du règne de Joseph et de la présence française dans la péninsule. Après avoir mené une retraite exemplaire dans le sud-ouest de la France, Soult déposait les armes le 12 avril 1814, à Toulouse, une semaine après l’abdication de l’Empereur.
Confrontés à une xénophobie et à des atrocités qui les accablaient, les Français n’ont pas compris que les Espagnols, dans leur grande majorité, rejetaient, avec la même détermination et la même haine, l’occupation militaire étrangère et le régime politique et social qu’on voulait leur imposer. Ils n’ont pas su prendre la mesure de la guerre de libération que ce peuple fier leur livrait.
Toutefois, si les harcèlements de la guérilla ont fini par les affaiblir, ils n’ont pas suffit à les faire plier. Ce ne sont pas les guérilleros, mais les unités régulières anglaises, portugaises et espagnoles qui ont battu une armée impériale diminuée par les ponctions d’effectifs qu’imposait la désastreuse campagne de Russie, minée par les querelles intestines des maréchaux et fragilisée par le manque de ressources logistiques de l’administration du roi Joseph.
Bien que son impact sur les affaires françaises en Europe centrale et de l’est, là où se jouait le sort de l’Empire, soit resté modéré jusqu’en 1813, cette guerre a, de son propre aveu, précipité la ruine de Napoléon. Elle a permis aux Anglais de préparer leurs armées à un retour en force sur les champs de bataille du continent dont elles étaient absentes depuis 1793. Elle a donné à Wellington l’occasion de se former et d’affirmer ses qualités de chef militaire.
Guerra de la Independencia pour les Espagnols, elle a propulsé leur pays dans le monde moderne. Affrontement souvent barbare entre traditions et idées nouvelles, elle a été un des mythes fondateurs du nationalisme espagnol, comme l’avait été, quatre siècles plus tôt, la Reconquête sur les Arabes. Guerre moderne, elle a été une guerre totale, impliquant les populations dans les combats, généralisant la terreur pour briser les résistances et utilisant l’économie comme arme de destruction. Guerre globale, elle n’a laissé aucun de ses acteurs indifférents, exacerbant à l’extrême leur sensibilité et leurs sentiments.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dedicace Prélude 1. Les dés sont jetés 2. Déploiement en Espagne - Un milieu hostile 3. Résistance des Espagnols - Xénophobie francophobe 4. Capitulation en rase campagne 5. De l’armée régulière à la guérilla 6. Revers au Portugal 7. Les soixante-seize jours de l’Empereur en Espagne 8. Pacification de l’Aragon et de la Catalogne 9. Deuxième abandon du Portugal 10. Suprématie française de la Castille à l’Andalousie 11. Suchet s’assure du Levant 12. Abandon définitif du Portugal 13. Les Impériaux mis en échec 14. Une offensive alliée qui tourne court 15. L’armée impériale se retire d’Espagne 16. Wellington sur la Bidassoa 17. Batailles au Pays basque 18. Soult se replie sur Toulouse 19. L’après guerre Principales batailles Bibliographie
1. Les dés sont jetés

La perfide Albion
Le 25 mars 1802, l’Angleterre, à bout de souffle, s’est résolue à signer à Amiens une paix mettant un terme à neuf années de guerres contre la France révolutionnaire. La popularité de Bonaparte, Premier consul, est au plus haut. Le 18 août, c’est sans surprise qu’il est nommé consul à vie. Redoutant d’être dupes l’une de l’autre, l’Angleterre et la France ne désarment pourtant pas. Épiant le moindre manquement aux accords, elles se tiennent prêtes à reprendre les hostilités.
Avec une inquiétude grandissante, les Britanniques voient les Français bouleverser l’équilibre politique de l’Europe centrale en poussant leur avantage vers l’est, au-delà de Rome, Mayence et Hambourg qui jalonnent leurs nouvelles frontières. Ils leur reprochent de se constituer une clientèle d’États vassaux auxquels ils imposent un monopole commercial, tout en refusant de baisser leurs taxes douanières pour l’importation de marchandises anglaises. Comble de la provocation, Anvers, “ ce pistolet braqué sur l’Angleterre”, est devenu port français ! Estimant que la trêve favorise outrageusement leurs voisins d’outre-Manche, les puissants lobbies du monde de la finance et du commerce londoniens poussent à la reprise de la guerre. Ils peuvent compter sur le soutien sans faille du roi George III qui déteste la France, et sur celui de l’Amirauté qui redoute la montée en puissance de la flotte française.
Bien que mise à genoux à Aboukir, cette dernière est à nouveau active aux Antilles, dans l’océan Indien et en Méditerranée ; elle constitue une menace pour le soutien des corps expéditionnaires anglais déployés en Inde et en Amérique du Nord. L’Angleterre tient aussi à conserver sa liberté de manœuvre en Amérique latine où elle se livre à une contrebande effrénée avec les colonies espagnoles et portugaises, tirant de ce commerce illicite des revenus considérables qui lui permettent de développer sa jeune industrie manufacturière. En refusant d’évacuer Malte, en dépit des engagements pris à Amiens, et en décrétant un embargo sur tous les navires français, les Anglais provoquent une rupture qui est consommée le 18 mai 1803.
Le Premier consul a cru à une paix durable ; son ressentiment envers la perfide Albion sera à la hauteur de sa déception. Se sentant floué et estimant que l’ennemi abhorré n’a cherché qu’à gagner du temps pour reconstituer ses forces, il décide d’envahir l’Angleterre pour soumettre, une fois pour toutes, ces Anglais irréductibles et pleins de morgue à son égard (ils refuseront de le reconnaître comme empereur et ne l’appelleront jamais que Bonaparte). Comment pourrait-il imaginer que l’engrenage dans lequel il met le doigt va causer sa perte et ramener la France aux frontières de l’ancien régime, avec en prime la honte d’une occupation étrangère ?...
La tentative de franchissement de la Manche lui aliénera définitivement l’Angleterre qui sera désormais l’âme et le financier de toutes les coalitions qu’il devra affronter. L’échec de l’invasion le contraindra à imposer aux Anglais un blocus continental qu’il aura beaucoup de mal à faire respecter, ce qui le conduira à la désastreuse occupation de la péninsule ibérique, puis à la terrible campagne de Russie au cours de laquelle il dilapidera l’admirable Grande Armée.
Les dés sont jetés, mais personne ne semble s’en rendre compte. Bonaparte a désiré la paix, car elle lui était indispensable pour conforter sa position sur le plan intérieur et conquérir le pouvoir absolu qu’il ambitionnait. Cette paix rompue, la guerre sera tout autant nécessaire à Napoléon pour consolider les bases de l’Empire face aux monarchies européennes. Victime de faux pas dont il ne saura pas anticiper les conséquences, il ne parviendra pas à maîtriser la montée en puissance de son régime. D’une certaine manière, l’été 1803 marque le début du déclin de ce qui n’est pas encore l’Empire.

L’impossible franchissement de la Manche
Ce n’était pas la première fois que les Français tentaient un débarquement dans les îles Britanniques. En 1744, celui que devait effectuer l’armée de Maurice de Saxe avait tourné court. En 1759, le duc de Choiseul avait dû renoncer à engager en Écosse un corps expéditionnaire rassemblé dans le Morbihan. Un nouvel essai de franchissement du Channel avait échoué, en novembre 1796, à cause de la tempête. Reportée à l’année suivante, l’opération avait une nouvelle fois été annulée, les moyens maritimes nécessaires pour la traversée n’ayant pas pu être rassemblés à temps.
L’opération projetée par le Premier consul devait être sans commune mesure avec les précédentes. Planifiée dans les moindres détails, elle serait lancée depuis Boulogne avec des moyens matériels et humains considérables. Prévue au début de l’été 1804, puis repoussée à l’automne, elle fut finalement programmée pour l’été 1805. Napoléon, qui venait d’être sacré empereur le 2 décembre 1804, vint en personne diriger les préparatifs de la force d’invasion. Mis à la mer à Boulogne, Calais, Étaples et Ambleteuse, quelque cent cinquante mille hommes devaient traverser la Manche sur deux mille bateaux de débarquement à fond plat, sous la protection d’une quarantaine de bâtiments de guerre de haut bord. Seize divisions, avec leurs chevaux, leur artillerie et leur logistique, s’entasseraient à bord de ces barges propulsées à la voile et à l’aviron.
La suprématie maritime des Anglais leur permettait d’assurer la sécurité de leurs échanges commerciaux ultra-marins sur lesquels reposait le développement de leur industrie naissante. Elle leur garantissait, en principe, car la maîtrise de la mer n’est jamais absolue, l’inviolabilité de leur territoire national. Par contre, c’était grâce à la puissance de son armée de terre que la France affirmait sa prééminence sur les nations du continent. Que ses soldats parviennent, par la force ou par la ruse, à prendre pied en Angleterre, ils marcheraient sur Londres et les Anglais seraient battus, rien ni personne ne pouvant résister à l’armée impériale ! Encore fallait-il qu’elle franchisse la Manche. Là était le problème, car la marine anglaise verrouillait le passage.
Bien que d’origine insulaire, Napoléon était étranger aux choses de la mer : l’opération fut planifiée comme une action terrestre, sans tenir compte des aléas maritimes. Pour lui, une bataille navale devait se dérouler comme un assaut terrestre : en manœuvrant les bâtiments comme des régiments ou des divisions. Le rôle du vent et des courants lui échappait. Il ne pensait pas trop demander à ses marins en exigeant qu’ils maintiennent à distance les navires anglais pendant une semaine. Devant leur réticence, il avait fini par réduire ce délai à deux jours. C’était encore trop pour les amiraux qui n’ignoraient pas que la sécurité des côtes britanniques avait été confiée à l’amiral Horatio Nelson, le vainqueur d’Aboukir. Si l’on réussissait à éloigner la quarantaine de bâtiments anglais qui patrouillaient entre le golfe de Gascogne et la mer d’Irlande, la marine française serait plus à même de neutraliser l’escadre de la Manche réduite à ses seuls moyens.
L’idée germa d’attirer les Anglais aux Antilles en les leurrant. Conçue par l’amiral Decrès, ministre de la Marine, la manœuvre de désinformation fut confiée pour exécution à l’amiral Villeneuve qui commandait l’escadre de la Méditerranée. Il devait quitter Toulon, le 30 mars, après y avoir embarqué un corps expéditionnaire de trois mille hommes aux ordres du général Lauriston. Laissant supposer qu’il appareillait pour une intervention outremer, il ferait route vers l’Atlantique. Après avoir intégré au passage l’escadre espagnole de l’amiral Gravina, il se dirigerait sur les Antilles où l’amiral Misslessy et l’escadre de Rochefort l’auraient précédé. Ostensiblement voyant, ce mouvement du gros des moyens maritimes franco-espagnols vers l’Amérique était censé y attirer un Nelson que l’on imaginait soucieux de préserver les intérêts anglais, très importants dans cette partie du monde. S’il mordait à l’hameçon en allégeant le dispositif de sécurité du Channel , Ganteaume, resté à Brest avec l’essentiel de l’escadre de l’Atlantique, sortirait en force et se porterait en Manche pour protéger la traversée. Villeneuve et Misslessy le rejoindraient à toute allure afin de soutenir le franchissement.
Dans un premier temps, le piège fonctionne à merveille. Méfiant, Nelson a certes hésité, mais il a fini par se lancer à la poursuite de l’escadre franco-espagnole. Aux Antilles, Villeneuve est inquiet : début juin, alors qu’on lui signale que les Anglais viennent d’arriver à la Barbade, il n’a toujours pas réussi à établir le contact avec Misslessy. C’est avec soulagement qu’il reçoit l’ordre de rappel de Paris (daté du 14 avril, il lui parvient le 10 juin). Il appareille sans délai, mais au lieu de rejoindre directement Brest, comme prévu, il doit récupérer à la Corogne des bâtiments de renfort espagnols.
Le 22 juillet, sa route croise celle de l’escadre de l’amiral Calder qui, après avoir levé le blocus de Rochefort, se dirige vers Ferrol. Durant la brève bataille qui s’ensuit, les Anglais capturent deux navires espagnols. Le 2 août, l’escadre relâche à la Corogne où Villeneuve prend connaissance des dernières instructions de Decrès : il doit accélérer l’allure pour venir dégager la rade de Brest avant que Nelson se présente. En effet, confronté à une escadre anglaise plus puissante que prévu, Ganteaume ne peut plus sortir pour remplir sa mission de protection en Manche. Ce jour-là, Napoléon rejoint Boulogne pour y prendre le commandement de la force d’invasion. L’opération de franchissement est imminente, mais rien ne se passe. Non seulement Ganteaume est bloqué en rade de Brest par l’escadre anglaise, mais il est encalminé. Et Villeneuve n’arrive toujours pas !
À peine ce dernier est-il sorti de la baie de la Corogne et de Ferrol qu’on lui signale la présence de quelque vingt-cinq voiles à l’horizon. Pour lui, il ne peut s’agir que de Nelson (qui a effectivement quitté la Barbade le 13 juin pour rejoindre l’Europe, mais il ne le sait pas). N’ayant toujours pas réussi à établir le contact avec l’escadre de Rochefort et se jugeant trop faible pour affronter seul l’Anglais (sans chercher à s’assurer qu’il s’agit bien de lui...), il renonce à rejoindre Brest. Désobéissant aux ordres reçus, il fait demi-tour et va se réfugier en rade de Cádiz où il se laisse enfermer par l’escadre anglaise de Collingwood
De son côté, pressé par Decrès, Ganteaume profite de vents enfin favorables pour tenter une sortie. Le 21 août, se heurtant au mur infranchissable des navires de Cornwallis, il fait lui aussi demi-tour et rejoint son mouillage. Le 25 août, informé de ces derniers développements, l’Empereur, suffoqué de colère, s’écrie : “Quelle marine ! Quel amiral ! ... Villeneuve est un misérable qu’il faut chasser ignominieusement ; sans combinaisons, sans courage, sans intérêt général, il sacrifierait tout pourvu qu’il sauve sa peau.”
Bien que Napoléon laisse entendre que l’échec du franchissement n’est que provisoire et que ce n’est que partie remise, l’occasion d’un débarquement est bel et bien passée. Sans oser se manifester ouvertement, les responsables militaires poussent un soupir de soulagement. Instruits par les exercices auxquels ils se sont livrés avec les forces terrestres, les marins savaient que le temps nécessaire aux flottilles de débarquement pour quitter leurs embossages et gagner la haute mer était bien plus long que celui qui leur était alloué : le franchissement risquait de durer plusieurs jours. Dans ces conditions, les bâtiments de protection n’auraient pas pu assurer la couverture prévue.
En outre, la capacité réduite des barges imposait un fractionnement et une répartition des unités, ce qui n’aurait pas manqué de créer la confusion lors du débarquement. Hommes et montures auraient sans aucun doute souffert du mal de mer sur ces embarcations à fond plat, si peu marines ; ils n’auraient pas été au mieux de leur forme lors du débarquement.

Désastre à Trafalgar
Dès le 28 août, Napoléon, qui n’est pas homme à perdre son temps à ressasser une déception, se retourne contre l’Autriche. La Grande Armée qu’il lance à l’assaut de l’Europe continentale a atteint un niveau de préparation au combat jusqu’alors inégalé en France. Les soldats se réjouissent à l’avance des perspectives de campagnes qu’ils jugent bien plus alléchantes que ne l’était l’improbable débarquement en Angleterre. Mais chez les marins, l’ambiance est morose. Les décisions abruptes de l’Empereur les mettent mal à l’aise. S’il avait une meilleure compréhension des choses de la mer, pensent-ils, il ne gaspillerait pas sa marine comme il est en train de le faire.
Villeneuve ne manque pas de courage personnel, mais plutôt d’assurance et de confiance dans les hommes et les bâtiments qui sont sous ses ordres. Profondément blessé par les reproches dont il est l’objet, il ne veut pas rester sur une accusation de lâcheté. Vexé d’apprendre par la bande qu’il va être relevé par Rosily, un amiral qui n’a pas exercé de commandement à la mer depuis plus de quinze ans, il se résout à exécuter l’ordre lui intimant de sortir “pour tenter une diversion puissante en Méditerranée”. Selon les instructions reçues, il doit faire route sur Carthagène, avant de rallier Naples afin d’y débarquer le corps expéditionnaire du général Lauriston, toujours à bord depuis le départ de Toulon. L’Empereur, qui a été très clair, “ne veut plus que ses escadres soient bloquées par un ennemi inférieur et s’il se présente de cette manière devant Cadix, il vous recommande et vous ordonne de ne pas hésiter à l’attaquer .” En prenant connaissance de ces directives, Villeneuve paraît soulagé. Son inquiétude chronique fait place à une froide détermination. Puisqu’il faut qu’il sorte, il sortira !
Les Anglais se sont réjouis de voir se dissiper les risques d’invasion de leur territoire. Mais la flotte française reste intacte et ils ne tolèrent pas qu’elle continue de menacer leurs intérêts, que ce soit en Europe, en Amérique, ou en Méditerranée orientale. L’escadre combinée de Villeneuve et de Gravina représente pour eux le danger principal. En confiant à Nelson le commandement de la quarantaine de bâtiments qui assurent le blocus de Cádiz, William Pitt, de nouveau Premier ministre, lui a demandé de tout mettre en œuvre pour la détruire. Le 20 octobre 1805 en fin d’après-midi, quand les frégates anglaises de surveillance signalent que Français et Espagnols quittent l’abri de la rade de Cádiz pour la haute mer, l’amiral subodore que le moment est venu.
Deux jours auparavant, apprenant que les Anglais venaient d’alléger le dispositif du blocus en retirant six de leurs bâtiments, Villeneuve a jugé opportun de profiter de l’occasion pour appareiller. Par faible vent d’ouest, la sortie de la rade s’est avérée difficile; de nombreuses unités, mal amarinées, ont eu du mal à intégrer la formation de bataille. Les instructions que l’amiral a données à ses commandants de navire avant de lever l’ancre sont prémonitoires de ce qui va se passer : “Si l’ennemi se présente au vent à nous, nous devons l’attendre sur une ligne de bataille bien serrée... L’ordre étant rompu, tous les efforts doivent tendre à se porter au secours des vaisseaux assaillis et à se rapprocher du vaisseau amiral qui en donnera l’exemple...” Cette capacité d’anticipation de Villeneuve surprend après les atermoiements dont il a été coutumier.
Depuis le début du XVIII e siècle, une bataille navale se déroulait selon un scénario rigide et parfaitement réglé. Se présentant en ligne de file et en ordre serré, les deux flottes adverses se canonnaient au passage, chaque navire n’engageant qu’un seul ennemi à la fois. L’opération était renouvelée jusqu’à ce que l’une des deux se retire. La ligne ne devait pas être rompue et il n’était pas question de combat de mêlée, sauf quand l’adversaire amorçait un mouvement de retraite.
S’affranchissant des Fighting Instructions en vigueur, Nelson va procéder d’une manière différente. Selon les ordres qu’il donne, l’escadre se présentera en deux colonnes qui s’avanceront, toutes voiles dehors, en convergeant perpendiculairement sur le centre de la ligne de bataille de Villeneuve pour la disloquer. Dès la prise de contact, elles engageront un combat de mêlée. Passant en force entre la poupe et la proue de deux bâtiments ennemis se suivant, le navire de tête fera donner la totalité de son artillerie, sur les deux bords, alors que les Français ne seront capables de tirer qu’avec les pièces ayant une ouverture vers l’avant ou l’arrière. Après avoir contourné l’un des navires adverses, le bâtiment anglais reviendra sur lui en cherchant délibérément l’abordage. Derrière le navire de tête, les autres unités agiront de manière identique, tous concentrant leurs efforts sur le centre de la ligne ennemie. Le succès de cette manœuvre très simple reposera sur la mise en place et les préliminaires. Une fois la mêlée engagée, il appartiendra à chaque commandant de navire de prendre ses responsabilités. Nelson a été très clair : “Au cas où les signaux ne seront ni vus, ni parfaitement compris, aucun capitaine ne pourra être dans son tort s’il a placé bord à bord son navire avec un vaisseau ennemi.”
Cette détermination à chercher systématiquement l’abordage traduit une volonté farouche d’emporter la décision, quoi qu’il en coûte. Nelson a su la faire partager à ses marins. On ne retrouve pas cette résolution sans faille du côté des Franco-Espagnols. Gravina et ses commandants de navire n’ont qu’une confiance limitée en Villeneuve dont ils jugent sévèrement les hésitations et reculades. Ils se méfient encore plus de leurs hommes. Formés de bric et de broc, souvent recrutés de force dans les bas-fonds de Cádiz, sans formation, les marins espagnols sont très mauvais à la manœuvre. La plupart des artilleurs de marine proviennent de l’armée de terre ; ils n’ont encore jamais navigué. Bien que le Santa Ana soit, avec ses cent vingt canons et ses trois ponts, le plus grand des vaisseaux alignés, il est aussi le plus vétuste. Et ce n’est pas le seul des quinze bâtiments espagnols (armés de mille deux cent soixante-dix canons) à être dans un état lamentable.
Les Français alignent dix-huit vaisseaux (mille trois cent cinquante-six canons), pour la plupart en meilleur état que ceux de leurs alliés. Mais la flotte combinée n’a aucune expérience de manœuvre d’ensemble. Français et Espagnols utilisent des codes de signaux souvent différents, et les communications entre eux sont difficiles. Villeneuve est à bord du Bucentaure  ; Gravina a pris place sur le Principe de Asturias .
Les Anglais attaquent habituellement au vent , ce qui les rend plus offensifs ; les Français se présentent sous le vent, ce qui leur permet, le cas échéant, de décrocher plus facilement. Les artilleurs de marine anglais tirent un coup à la minute, trois fois plus vite que les Français. Ils pratiquent le tir plein bois, visant la coque et les ponts pour causer le maximum de dommages aux équipages. Les artilleurs français, par ailleurs moins bien entraînés, tirent à démâter, visant les gréements afin de paralyser la manœuvre de l’adversaire.
Le 20 octobre au soir, les Anglais se mettent immédiatement en chasse. Le lendemain, au petit jour, alors que la brume se dissipe, ils assistent, éberlués, à la pagaille indescriptible que provoque un changement de bord de l’escadre combinée dont les vaisseaux tentent de virer, tête à queue, lof pour lof dans la plus grande confusion. Certains tombent sous le vent qui a encore faibli ; des canots doivent être mis à la mer pour aider à la manœuvre. Que se passe-t-il ? Villeneuve donne l’impression de vouloir revenir se mettre à l’abri de la rade de Cádiz. Dans le nouveau dispositif, l’arrière-garde prend la tête de la ligne de bataille dans laquelle des vides se creusent dangereusement entre les unités.
La flotte franco-espagnole se trouve alors au large du cap Trafalgar, à une quarantaine de milles au sud-ouest de Cádiz. Nelson jubile. Sa flamme est hissée sur le trois ponts Victory, navire amiral d’une flotte de vingt-sept vaisseaux en bien meilleur état et mieux armés (deux mille cent quarante-huit canons) que ceux de ses adversaires. À la mi-journée, galvanisant ses hommes par le message aussi sobre que percutant que retransmettent, de bateau à bateau, les fanions de signalisation : “England expects that every man will do his duty”, l’amiral, avec son impétuosité habituelle, engage ses bâtiments vent arrière, les dirigeant, comme prévu, sur la ligne de bataille mal rétablie des Franco-Espagnols, afin de la couper et de la disloquer.
Engagé dans la marine dès l’âge de douze ans, Horatio Nelson s’est forgé, en trente-cinq ans de navigation, une solide réputation de manœuvrier et de meneur d’hommes. Comblé d’honneurs dans son pays, formant un couple heureux avec Lady Hamilton, une ancienne courtisane au passé tumultueux qu’il a soufflée à Lord Hamilton, il n’a plus rien à attendre de la vie. Les Français ne lui pardonnent pas d’avoir anéanti leur flotte au mouillage d’Aboukir (le 1 er août 1798, onze vaisseaux sur treize). De son côté, il les hait profondément et il s’est juré de détruire leur capacité navale. Son visage buriné, aux traits bien marqués, témoigne du caractère indomptable qui l’anime. Le regard droit, pénétrant, inspire la confiance et force d’autant plus l’adhésion qu’il pétille d’intelligence et n’est pas dénué de malice. Son maintien et son attitude sans arrogance imposent le respect. L’amiral n’est pourtant pas grand et il porte dans sa chair la marque de terribles blessures reçues au combat : l’œil droit perdu au siège de Calvi, le bras droit arraché devant Santa Cruz de Tenerife.
Assumant tous les risques, au point que l’on peut se demander s’il ne recherche pas volontairement la mort, Nelson jette le Victory (lequel, en raison de l’accalmie, ne dépasse tout de même pas deux noeuds, vent arrière et toutes voiles dehors...) sur le Bucentaure dont il éperonne l’arrière en le tournant. Puis il aborde le Redoutable . Les deux navires dérivent bord à bord, les marins se fusillant à bout portant. En grande tenue, l’amiral ne passe pas inaperçu sur le gaillard d’arrière et ses mutilations le signalent à l’attention des tireurs d’élite français. Il est une heure et quart de l’après-midi. Le combat a commencé il y a à peine plus d’une heure quand une balle, tirée de la hune du Redoutable , touche Nelson à l’épaule et va se ficher dans sa colonne vertébrale. Descendu dans l’entrepont du Victory, l’amiral ne rendra l’âme que trois heures et demie plus tard. Apprenant qu’il est victorieux, il laissera échapper dans un dernier murmure : “ Dieu soit loué ! J’ai fait mon devoir.”
Peu importe que la flotte anglaise n’ait plus de chef, chaque commandant de navire sait ce qu’il a à faire. En tête de la deuxième colonne, Collingwood, à bord du trois ponts Royal Sovereign, prend les mêmes risques que Nelson. Confrontés à des Français coriaces et accrocheurs, les deux navires amiraux anglais sont un moment en difficulté. Lucas, le commandant du Redoutable , fait abattre la grande vergue pour l’utiliser comme passerelle. Ses hommes envahissent le pont du Victory. Ils sont sur le point de s’emparer du bâtiment quand jaillissent de ses entrailles des Anglais déchaînés qui, dans des corps à corps terribles, finissent par rejeter les assaillants. De son côté, Villeneuve se bat vaillamment, mais le Bucentaure , démâté, n’est plus gouvernable. Sans gréements, les navires ne peuvent pas évoluer. Ils restent imbriqués les uns dans les autres et les équipages se livrent des combats épiques. Soutenus par une artillerie supérieure à celle de leurs adversaires, les Anglais prennent toutefois progressivement l’avantage.
Vers dix-sept heures, Villeneuve se résigne à amener son pavillon et à se rendre. D’autres équipages résisteront jusqu’à l’extrême limite de leurs forces, notamment celui du Redoutable qui forcera l’admiration des Anglais. Ramené en Angleterre avec tous les égards dus à sa bravoure, Lucas sera convié à assister aux funérailles nationales de Nelson. De retour en France, il sera félicité par Napoléon : “Si tous mes officiers s’étaient comportés comme vous, l’histoire de la bataille aurait été tout autre.”
Le 21 octobre au soir, le bilan est terrible : plus de cinq mille Franco-Espagnols ont été tués, ainsi que quatre cent quarante-neuf Anglais. Six commandants de navire français sont morts ; cinq ont été faits prisonniers. Seize bâtiments français et espagnols ont été capturés. La plupart d’entre eux, ravagés, incendiés, démâtés, doivent être pris en remorque. Les Anglais, n’ont perdu aucun navire, mais la moitié de leurs bâtiments ont beaucoup souffert. Ils se replient sur Gibraltar.
Gravina, blessé, parvient à s’enfuir à bord du Prince des Asturies. Avec quatre autres navires espagnols, il va se réfugier en rade de Cádiz où il retrouve les cinq unités françaises qui ont échappé au désastre. Après le calme étonnant qui a suivi la fin de la bataille, se lève une terrible tempête qui va durer plus de quarante-huit heures. Ruinés par les combats, les bâtiments ne sont plus en état de soutenir le choc des éléments déchaînés. Les remorques cassent, parfois elles sont volontairement coupées. Épaves ingouvernables livrées aux déferlantes, les prises de guerre disparaissent corps et biens ; certaines vont se briser sur le rivage. Un seul navire français a été coulé durant la bataille, mais trois autres sombrent dans la tempête. Parmi ceux qui ont été capturés, quatre espagnols et trois français sont drossés à la côte. Les Anglais ne ramèneront à Gibraltar que trois navires espagnols et un français (un seul pourra être remis en état).
En dépit des ordres réitérés de Villeneuve le sommant de s’engager dans la mêlée, le contre-amiral Dumanoir est resté en marge de la bataille. L’issue de cette dernière ne faisant plus de doute, il s’est éloigné à bord du Formidable, entraînant avec lui les trois bâtiments de son groupe. Ils n’échapperont pas aux Anglais qui les rattraperont et les mettront en pièces, le 3 novembre, au large du cap Ortegal. Le 25 octobre, quand l’amiral de Rosily se présentera à Cádiz pour prendre son commandement, il n’y trouvera que cinq navires français et cinq espagnols en état de prendre la mer. Villeneuve sera ramené en Angleterre. Échangé en 1806, il décidera de rentrer à Paris. Arrêté à Rennes, il préférera se faire sauter la cervelle, le 22 avril, plutôt que de passer en jugement.

Napoléon confiné au continent
Trafalgar sera un désastre pour les vaincus. Pour la France, la catastrophe est de taille : elle n’a plus de marine. Ne pouvant plus envisager de faire franchir la Manche à une armée d’invasion et n’ayant plus les moyens de faire respecter sur les mers le blocus continental qu’il va décréter, Napoléon est désormais confiné sur le continent. Les conséquences sont dramatiques pour l’Espagne qui n’est plus en mesure de défendre son empire colonial. La perte de sa marine laisse les mains libres aux Anglais en Amérique ; ils ne vont pas se gêner pour susciter la révolte dans les colonies américaines. En moins de cinq heures d’une bataille acharnée, l’Angleterre vient de conquérir la maîtrise des mers pour cent cinquante ans.
Pendant que l’Empereur attendait que sa flotte libère le passage pour le franchissement de la Manche, l’Autriche est entrée dans la troisième coalition et elle menace les frontières orientales de l’Empire. Dès le 28 août, il décide de se retourner contre elle. Marcher sur Vienne s’avérera plus facile que d’aller à Londres... Le 30 septembre, la Grande Armée achève de franchir le Rhin. L’entraînement intensif qu’elle vient de subir en vue de l’assaut outre-Manche l’a portée à un très haut niveau opérationnel. Progressant à une vitesse étonnante pour l’époque, elle remporte, le 20 octobre, la magnifique victoire d’Ulm. Le 13 novembre, Napoléon entre dans Vienne. Le 2 décembre, c’est Austerlitz. En 1806, ce sera Iéna et en 1807, Friedland. L’Autriche, la Prusse et la Russie seront à genoux, mais l’Angleterre ne pliera pas. “Champions du privilège face à la France égalitaire” , les Anglais seront désormais les adversaires les plus opiniâtres et les plus déterminés de Napoléon. Mais ils resteront aussi les plus inaccessibles.
N’ayant plus, et pour longtemps, les moyens d’envahir l’Angleterre, l’Empereur choisit de la frapper là où elle est la plus vulnérable : en ruinant son commerce avec l’Europe continentale où elle écoule ses produits manufacturés, ainsi que le sucre et le café de ses colonies. À défaut de pouvoir bloquer les Anglais chez eux, il décrète, le 21 novembre 1806, que tous les ports du continent seront dorénavant interdits à leurs navires. Encore faut-il que l’armée impériale puisse faire respecter cette mesure. Après l’alliance que la France a conclue avec le tsar Alexandre III, le 7 juillet 1807 à Tilsitt, les Anglais n’ont plus que deux alliés sur le continent : la Suède et le Portugal. Les Russes doivent se charger de faire appliquer le blocus continental par la Suède. Comme il ne faut pas s’attendre à voir les Portugais renoncer d’eux-mêmes à l’alliance anglaise qui leur est particulièrement profitable, il va falloir s’assurer manu militari de leurs ports.
Le blocus continental n’était pas une mauvaise idée et il touchera durement l’économie anglaise. En 1808, les exportations sur le continent chuteront de quatre-vingt pour cent par rapport à 1805. En 1811, les prix auront augmenté de plus de soixante-quinze pour cent. L’effondrement des cours des denrées coloniales, la réduction des salaires, la disette et le manque de débouchés pour la jeune industrie manufacturière provoqueront des soulèvements ouvriers. Le 11 novembre 1807, l’Angleterre ripostera en déclarant hostile tout navire étranger qui n’aura pas touché un port anglais pour y payer des droits de douane : le continent se trouvera à son tour bloqué . Mais, pour être efficace, il eut fallu que le blocus continental fût appliqué par toute l’Europe... et d’abord par la France. Or, dès 1810, sous la pression du monde des affaires, l’Empereur sera conduit à tolérer des accommodements, des passe-droits (licences de complaisance), participant ainsi, dans une certaine mesure, au sauvetage de l’économie anglaise et au renforcement du potentiel militaire de l’Angleterre.

Un Portugal inféodé aux Anglais
En 1701, l’Angleterre avait imposé au Portugal un traité commercial lui assurant un approvisionnement régulier et bon marché en vins de Porto dont elle était grande consommatrice. Deux ans plus tard, les deux pays avaient conclu une alliance dirigée contre la France. Tout au long du XVIII° siècle, le royaume s’était montré un des plus fidèles alliés de la couronne britannique, se rangeant notamment aux côtés de Londres pendant la Guerre de Sept Ans (1756-1763). En 1807, il était totalement inféodé aux Anglais qui non seulement contrôlaient le commerce et les transports maritimes de la métropole, mais qui avaient aussi fait main basse sur les fabuleuses richesses de la colonie du Brésil dont ils pillaient les énormes gisements d’or et de diamants en y menant une contrebande effrénée. Ils en retiraient des richesses qui concourraient à l’extraordinaire développement de leur industrie. À la fin des années 1780, chargé d’une mission de renseignement sur le potentiel défensif du royaume, le capitaine Dumouriez avait conclu son évaluation en affirmant que “ce serait ôter la plus grande ressource aux Anglais que de leur ôter le Portugal,”
Venant d’épouser une des leurs, le souverain portugais aurait pu adhérer au Pacte de Famille que les Bourbons de France, d’Espagne, de Naples et de Parme avaient signé, en 1761, pour opposer un front commun à la pesante domination anglaise. José I e avait accédé au trône en 1750, à l’âge de trente-deux ans. Passionné de chasse et de jeux de cartes, n’ayant aucun goût pour la politique, il avait, dès 1755, laissé Pombal, son Premier ministre, conduire les affaires du royaume à sa guise. Le tremblement de terre qui avait détruit Lisbonne cette année-là, causant la mort de trente mille personnes, l’avait profondément marqué. En 1762, son refus de déclarer la guerre à l’Angleterre avait provoqué une riposte de la France et de l’Espagne qui avaient envahi la province de Trás-os-Montes. Victime d’une attaque cérébrale, le roi avait perdu l’usage de la parole en 1776. Peu avant sa mort, il avait marié José, son petit-fils de seize ans, avec sa tante, Maria Francisca, âgée de trente-deux ans ; le premier était le fils et la seconde la sœur de la future reine Maria. Cette dernière avait elle-même épousé son oncle en 1760. Les mariages entre proches parents n’étaient pas exceptionnels dans la famille.
Maria, la fille de José 1 er , avait accédé au trône le 24 avril 1777. Alors âgée de quarante-trois ans, fragile, effacée et dévote (on l’appelait Maria a Piedosa) , elle était la petite-fille de Philippe V d’Espagne et de João V de Portugal, tous deux connus pour avoir été portés sur le sexe, tout en étant très pratiquants (il était notoire que João V n’avait jamais pris pour maîtresses que des nonnes... ), et tous deux sujets à dépression. Maria avait une lourde hérédité à assumer. Ayant décidé de gouverner conjointement avec son mari, l’infant Pedro qui était aussi son oncle, elle lui conféra le titre de Pedro III : les actes officiels portèrent la double signature de Pedro et de Maria, la reine restant toutefois la seule véritable souveraine. Ne manquant pas de courage politique, elle congédia Pombal. Mis en jugement en 1781, l’ancien Premier ministre fut banni et ses biens furent confisqués.
Après la mort de Pedro, survenue en 1786, Maria assura seule, pendant six ans, la charge du royaume. En 1788, elle perdit coup sur coup son fils aîné, la dernière de ses filles, son confesseur et son Premier ministre. C’était trop pour cette femme qui avait subi une première crise de démence en 1780 et qui souffrait d’insomnies, de peurs incontrôlables et d’hallucinations. Sa santé mentale ne cessant de se dégrader, elle fut finalement jugée incapable de régner et déclarée folle à la fin de 1791. Sans espoir de voir son état s’améliorer, João, son fils cadet, le seul survivant de ses sept enfants, “ jeune homme d’assez triste apparence, craintif par nature et très influençable” , prit officieusement en charge la régence en 1792. N’acceptant de devenir régent en titre que sept ans plus tard, il accédera au trône en 1816, à la mort de Maria.
Pombal avait privilégié l’alliance anglaise (il avait aussi chassé les Jésuites et réduit l’Inquisition à un rôle de simple tribunal d’État). Sous le règne de Maria et la régence de João, la politique étrangère du royaume se faisant plus hésitante, les relations avec l’Angleterre eurent tendance à se relâcher. Après l’épisode de la Guerre des Oranges (1801), le Portugal tenta vainement de trouver des solutions de compromis pour se soustraire aux menaces d’intervention directe de la France, comme d’ailleurs de l’Angleterre. L’influence de cette dernière restait toutefois prépondérante.
La situation économique et financière s’étant considérablement dégradée, le pays ne survivait que grâce à son commerce avec les Anglais, selon les clauses du traité que Lord Methuen lui avait imposé en 1701. Sa population dépassait à peine trois millions d’habitants. Ses principales exportations étaient le vin et l’huile d’olive, mais il réexportait aussi des produits de ses colonies : sucre, tabac, coton, épices, diamants. L’Angleterre, son premier client, utilisait ses ports pour distribuer ses textiles dans tout le sud de l’Europe. Le royaume tirait de ce trafic portuaire de substantielles ressources : la chute des droits de douane consécutive à la mise en place du blocus continental risquait d’être catastrophique pour lui. À moins que la France ne lui accorde des compensations financières, ce qui était devenu l’objet de négociations qui, au début de l’été de 1807, traînaient en longueur.
Napoléon pressait les Portugais de se ranger à ses côtés, mais les Anglais faisaient obstruction. Ils avaient la situation bien en main à Lisbonne où Lord Stranglord était le conseiller écouté du Régent. Nommé ambassadeur de France en 1804, Lannes, soldat au caractère entier, “n’aimait ni les Anglais, ni les émigrés (nombreux), ni le ministre portugais des affaires étrangères.” Le maréchal n’avait pas tenu longtemps : rentré à Paris le 1 er août 1804, il avait refusé de rejoindre son poste. Le général Junot n’avait pris sa relève que le 12 avril 1805, seulement pour quelques mois. Rappelé par l’Empereur, peu de temps avant Trafalgar, pour participer à la campagne d’Allemagne, il avait été remplacé par un simple chargé d’affaires. Les Britanniques avaient profité des carences de la diplomatie française pour renforcer leurs positions.
Junot n’avait pas mieux réussi que Lannes, mais il avait su pendre la mesure des capacités militaires (plus que médiocres) des Portugais et se familiariser avec le terrain sur lequel il serait appelé à combattre dans moins de trois ans. Envisageant cet engagement, qui n’était pas encore à l’ordre du jour, le général avait prévu, avec justesse, que le gouvernement se replierait au Brésil et que les Anglais interviendraient. Il estimait qu’une conquête du pays serait aisée, mais il pensait que le maintien d’un corps expéditionnaire serait très difficile, eu égard aux faibles ressources locales et à l’attitude francophobe de la population.
Ces ambassades n’étaient pas parvenues à circonvenir les Portugais qui, plus que jamais, restaient assujettis au cabinet de Londres. Vis-à-vis des Français et des Anglais, les Bragances tentaient de donner le change, ménageant de manière volontairement apparente la chèvre et le chou. Quand ils se déclaraient prêts à rompre avec l’Angleterre, ils n’en faisaient rien, prétextant qu’ils ne le pouvaient pas. À la fin de l’été 1806, Londres avait envoyé une escadre devant Lisbonne pour marquer sa détermination. Chargé de cette démonstration de force, Lord Rosslyn avait été bien accueilli par les Lisboètes qui, un an plus tôt, avaient applaudi en apprenant la nouvelle du désastre de la flotte franco-espagnole à Trafalgar. Les batteries du port avaient même salué au canon la victoire de Nelson.
Persuadés d’avoir la population de leur côté, les Anglais avaient tenté de précipiter les choses en décrétant, au début de 1807, un contre blocus qui n’avait fait qu’aggraver la situation financière du pays. Napoléon, qui n’était pas dupe des manigances anglo-portugaises, estimait qu’il était inutile de continuer à tergiverser : seule une occupation militaire pouvait soustraire le royaume à l’influence et à la main mise des Britanniques. Le 28 juillet, depuis Dresde où il se trouvait, il sommait le Portugal d’appliquer immédiatement le blocus continental. Les termes de cet ultimatum, auquel l’Espagne s’était associée, étaient parfaitement explicites : le Portugal devait immédiatement interdire ses ports aux navires anglais, emprisonner les Anglais qui résidaient sur son territoire, confisquer leurs biens et leurs bateaux et rompre les relations diplomatiques avec Londres. “Si le Portugal ne fait pas ce que je veux, la maison de Bragance ne régnera plus en Europe dans deux mois”, avait déclaré l’Empereur.
Lisbonne ayant refusé ce diktat, le 22 octobre la France déclarait officiellement la guerre au Portugal. Le pays serait démembré, mais auparavant il fallait l’occuper. Or, pour atteindre Lisbonne par voie terrestre, la seule possible après la destruction de la flotte à Trafalgar, les armées françaises devront traverser les provinces du nord de l’Espagne et s’y assurer des lignes de communication sûres, ce qui impliquera une présence importante et durable sur le territoire espagnol.
Le traité qui fut signé à Fontainebleau 1 , le 27 octobre 1807, partageait le Portugal et ses colonies entre la France et l’Espagne. Selon ses termes, le roi Charles IV deviendrait empereur des deux Amériques ; Godoy, son Premier ministre, se verrait attribuer, en guise de récompense pour services rendus, une principauté regroupant les provinces de l’Algarve et de l’Alentejo, soit près d’un tiers du territoire. Le nord du pays, entre le Douro et le Minho, constituerait le royaume de Lusitanie septentrionale, avec Porto pour capitale. Il serait donné à la reine d’Étrurie, une fille de Charles IV, ce qui permettrait à Napoléon de récupérer la Toscane (Étrurie) pour la donner à sa sœur Elisa. Les provinces de Beira, de Trás-os-Montes et d’Estrémadure resteraient en attente d’attribution jusqu’à la signature de la paix. Une clause secrète du traité stipulait qu’une armée franco-espagnole de quarante mille hommes marcherait sur Lisbonne. Dix-huit mille Espagnols, dont quatorze mille deux cents fantassins, trois mille trois cents cavaliers et trente pièces d’artillerie, aux ordres du général Carrafa, opéreraient directement sous commandement français. Neuf mille autres se tiendraient prêts à intervenir, à partir de Badajoz, avec le marquis de Socorro. Le général Tarango devait, en outre, rassembler une autre armée de sept mille hommes sur la frontière galicienne.
Avec ses quelque six cents kilomètres de long sur deux cents kilomètres de large, le Portugal, dont la superficie n’est pas le cinquième de celle de la France, apparaîtra aux soldats français comme un petit pays. Mais il ne tardera pas à les surprendre par la diversité de son relief de son climat et de son peuplement. Ayant fait l’erreur de le confondre avec l’Espagne dont il ne semblait qu’un appendice, ils apprendront à leurs dépens que la frontière terrestre de douze cent cinquante kilomètres séparait (et sépare toujours) deux nations profondément distinctes.
Le relief du Portugal est moins redressé que celui de l’Espagne : la Serra da Estrela ne culmine qu’à 1991 mètres au pic de la Torre. Mais, quelles soient granitiques ou schisteuses, les serras sont souvent de véritables montagnes qui opposeront de sérieux obstacles aux déploiements militaires. La cordillère centrale coupe le pays en deux à hauteur de Guarda et de Coimbra qui fut la première capitale du royaume. Le nord se partage en deux zones bien distinctes. Formée du littoral et des basses vallées du Minho et du Douro, la Costa Verde bénéficie d’un climat océanique. Riche région agricole et forestière, elle nourrit une population très dense qui se distingue par un esprit régionaliste et un catholicisme intransigeants. Spontanément dressés contre la présence française, ses villages au maillage très serré fourniront aux milices et à l’armée régulière des recrues motivées et de grande qualité guerrière. Les Impériaux se tiendront à l’écart de cette zone, sauf au sud où Porto, ville portuaire très active, est la seule cité capable de rivaliser avec Lisbonne. Soumise depuis plus d’un siècle aux Anglais qui ont fait main basse sur le commerce du vin, elle attirera Soult qui se laissera leurrer par son accueil en trompe-l’œil.
Au nord-est, par-delà les Serras do Gerês et de Marão, le Trás-os-Montes est bien différent. Sa population dispersée vit des maigres ressources qu’elle tire d’une terre ingrate de rocailles et de landes (les forêts de résineux et d’eucalyptus n’ont été plantées que récemment). Près de la frontière, de larges trouées, comme celles de Chaves ou de Bragança, permettent de communiquer avec l’Espagne. Moins bien défendues que les deux voies traditionnelles d’invasion situées plus au sud, elles seront utilisées par les armées impériales auxquelles elles poseront de sérieux problèmes de logistique (routes en très mauvais état et ravitaillements inexistants).
Au nord du Tage, les Beiras Alta et Baixa ont, elles aussi, un relief mouvementé qui voit se succéder, dans un désordre apparent, élévations et bassins d’effondrement, hauteurs couvertes de forêts et rivières profondément encaissées. Un des deux principaux axes de pénétration du Portugal traverse ces massifs, de Ciudad Rodrigo à Guarda, la gardienne bien nommée, Viseu et Coimbra. Obstacles sur la route des invasions espagnoles, les Beiras ont aussi joué un rôle de tampon entre les principautés chrétiennes du nord et les émirats arabes du sud. En héritage de ce riche passé militaire, elles regorgent de places fortes et d’ouvrages de défense qui sont, la plupart du temps, encore en état au début du XIX e siècle. Par atavisme, les populations retrouveront spontanément le vieil instinct de la fuite devant l’envahisseur : les Anglais n’auront pas de mal à imposer aux habitants une tactique de la terre brûlée destinée à faire le vide devant les Français pour mieux les affamer et les égarer.
Le Ribatejo, vallée du Tage, n’est pas la pénétrante la plus facile pour atteindre Lisbonne en venant de France. C’est pourtant la voie que Napoléon imposera à Junot pour la première invasion du Portugal. Les Impériaux auront la bonne surprise de pouvoir utiliser le fleuve à partir d’Abrantes, mais ils auront dû, au préalable, surmonter les pièges de la zone particulièrement inhospitalière qui s’étend entre Alcántara et Castelo Branco.
Au sud du Tage, ils ne se lanceront sur les vaste espaces de l’Alentejo que pour y mener des expéditions punitives et mater quelques villes rebelles. Seules de faibles ondulations rompent la monotonie des champs de céréales et des fermes d’élevage des latifundia qui s’étendent à perte de vue. Regroupés dans des villages aux maisons d’une blancheur étincelante, les habitants dépendent entièrement de propriétaires terriens qui les contrôlent étroitement. Ils seront à la pointe de la contestation anti-française. Zone de parcours favorable au déploiement de grandes unités, l’Alentejo a peu d’objectifs intéressants, si ce n’est Évora, sa capitale, ou quelques villes secondaires, comme Beja. Seule sa partie nord concernera les Français, car elle est empruntée par la route la plus directe de Madrid à Lisbonne, via Badajoz. Ils ne parviendront pas à forcer ce passage.
À l’extrême sud du pays, l’Algarve a une physionomie très différente du reste du pays. Ses abris côtiers sûrs seront peu utilisés par les Anglais pour l’approvisionnement de leurs armées, les massifs boisés des Serras de Caldeirão et de Monchique étant difficilement franchissables. Les Français ne seront présents dans cette province qu’au début de la guerre, essentiellement sur le littoral.
La multitude de ports accessibles aux bâtiments anglais, ainsi que les très nombreuses plages où ils pouvaient débarquer hommes et matériels, rendaient illusoire toute velléité de vouloir imposer un blocus au Portugal, car les Impériaux n’avaient pas les moyens de le faire respecter par la force. La prise et le contrôle de Lisbonne ne pouvaient pas suffire à soumettre un peuple au nationalisme, certes plus réfléchi, moins exalté que celui des Espagnols, mais tout aussi motivé et déterminé. Tenter de couper le royaume en deux en s’assurant de la seule région du nord, avec Porto comme capitale, pouvait se justifier historiquement, mais cela restait une vue de l’esprit qui s’avérera parfaitement irréalisable.
Les bandes de guérilla portugaises ne joueront qu’un rôle très modeste dans la guerre contre les Français. Toutefois, les milices seconderont efficacement les unités régulières, et les paysans seront la terreur des Impériaux. Malheur à ceux qui auront la malchance de tomber entre leurs mains! Selon les récits des mémorialistes, les habitants des campagnes se montrèrent souvent plus féroces, plus impitoyables, plus sanguinaires que leurs voisins espagnols. Les Portugais qui se battront aux côtés des Anglais, dans les unités de l’armée régulière, seront jugés excellents par leurs alliés, en tout cas bien plus fiables que les Espagnols.
Les armées impériales éprouveront beaucoup plus de difficultés qu’en Espagne à subvenir à leurs besoins en nourriture et en moyens de transport. La langue leur posera des problèmes et il leur sera toujours très difficile de recruter des guides ou d’obtenir de la population des renseignements fiables. Les Français seront constamment en butte à l’hostilité de la population, sauf en de rares cas, comme lors de l’entrée de Junot à Lisbonne, ou durant le séjour de Soult à Porto. De leur côté, les Anglais évolueront toujours en pays ami.

Lisbonne à marches forcées
Le 29 juillet 1807, sans attendre la réponse à l’ultimatum qu’il a adressé la veille à Lisbonne, l’Empereur ordonne la mise sur pied et le rassemblement au Pays basque du 1 e corps d’observation de la Gironde. Andoche Junot en prend le commandement. Brave et fougueux, mais médiocre chef militaire, ce général de trente-cinq ans vénère Napoléon qu’il a connu pendant le siège de Toulon. Selon Thiébault 2 , “ sans être fier, cet homme dont le nom de guerre avait été La Tempête, était vaniteux ; quoique bon, il était offensant ; irascible et superbe, il ne ménageait même ni le rang, ni le pouvoir ; car, s’il était soumis à Napoléon avec fanatisme, il ne reconnaissait aucune autre dépendance.”
Grand, les épaules larges, les hanches étroites, les cheveux longs, bouclés et frisés, il a un corps d’athlète qui s’accorde mal avec “un visage plutôt féminin aux traits fins et aux lèvres tendres que barre sa fameuse cicatrice 3 ”. Personnage agité et instable, il a épousé une femme intrigante et volage, Laure Permon, à laquelle Napoléon a dit un jour : “Vous avez de l’esprit, petite peste, mais vous êtes méchante.” Femme du monde autant que femme d’action, aimant les plaisirs de la vie, tout en ayant l’esprit aventureux, la future duchesse d’Abrantes se révélera une mémorialiste prolixe, plutôt objective, en tout cas passionnante, qui juge sans complaisance, mais aussi sans aigreur.
De retour à Paris après sa courte ambassade à Lisbonne et sa participation à Austerlitz, Junot a eu une aventure avec Caroline, la sœur de l’Empereur, tandis que sa femme se laissait courtiser par le comte de Metternich, ambassadeur d’Autriche. C’est pour écarter le couple de la capitale, où il le juge embarrassant, que l’Empereur envoie le général au Portugal. En janvier 1810, Caroline lui communiquera la correspondance amoureuse de Laure avec Metternich. Furieux, Junot tentera de tuer sa femme. Souffrant des séquelles de ses blessures (il sera de nouveau blessé d’une balle au front, le 19 janvier 1811, à Rio Maior), sujet à d’insupportables douleurs faciales, névrosé, il va progressivement sombrer dans la folie. À Raguse, où Napoléon l’a exilé en qualité de gouverneur des provinces illyriennes, il se rendra à une soirée sans autre vêtement que ses décorations ! En juillet 1813, rapatrié chez son père, à Montbard (Côte d’Or), il se brisera le fémur en se jetant d’une fenêtre. Amputé, il arrachera ses pansements et mourra quelques jours plus tard.
Le 11 août 1807, l’Empereur intime à nouveau au gouvernement de Lisbonne de rompre toutes relations diplomatiques et commerciales avec l’Angleterre. Le 5 septembre, Junot rejoint Bayonne pour y prendre son commandement. Au Portugal, c’est la confusion. En dépit des exigences de Paris, un traité est signé le 12 septembre avec les Anglais. Ce qui n’empêche pas, deux semaines plus tard, António de Araújo, ministre des affaires étrangères, d’adresser à son homologue français une dépêche lénifiante l’assurant de l’adhésion de son pays au blocus continental... Mais Napoléon a déjà pris sa décision. Le 1 er octobre, il rappelle le chargé d’affaires à Lisbonne. Le 12, Junot reçoit l’ordre de se mettre en route. Il est le seul à connaître sa véritable destination, Lisbonne, et la nature exacte de sa mission qui est d’occuper le Portugal.
Le 18 octobre, avant même que ne soit signé à Fontainebleau le traité par lequel la France et l’Espagne se partagent le Portugal, les vingt-trois mille hommes du corps d’observation de la Gironde 4 commencent à franchir la Bidassoa. Trois-quarts des soldats n’ont jamais fait campagne et plus de la moitié d’entre eux ont moins de vingt ans. Hâtivement recrutés, sous-équipés, mal instruits, ils n’ont été ni préparés au combat ni entraînés au rythme de marche démentiel qui va leur être imposé : pour faciliter bivouacs et ravitaillement, il est prévu que seize colonnes se suivent, jour après jour, sans marquer de pause, sur le même itinéraire.
Dès le franchissement de la frontière, les Impériaux ont un aperçu de ce qui les attend. Coignet 5 raconte : “Nous entrâmes en Espagne par le pont d’Irún. Quelques uns de nos camarades, rencontrant un nid de cigogne, se hâtèrent de le détruire et de prendre les deux petits. Aussitôt, les autorités du pays arrivèrent pour les réclamer au colonel. L’alcalde dit que ces oiseaux étaient vénérés dans le pays, qu’ils étaient nécessaires pour détruire les serpents et les lézards et qu’ils y avait peine de galère pour ceux qui les tuaient.”
La traversée du Pays basque espagnol, région au relief difficile avec ses vallées étroites et encaissées, est une épreuve pour l’artillerie et la logistique. Déjà, à Irún, pour pallier un manque de chevaux et de mules, il a fallu réquisitionner trois cents bœufs, ce qui a excité la rancœur des paysans du Guipuzcoa. Napoléon a créé le train des équipages en mars 1807, mais, pendant toute la guerre, il faudra faire appel à des entreprises privées pour compenser les déficiences de la logistique de transport 6 . Appliquant à la lettre les directives de Paris, Junot n’a pas eu le temps de mettre préalablement en place dépôts et magasins. Pour aller plus vite, il doit lancer ses divisions sur un seul axe. Après Astigarraga, Hernani et Andoain, les unités transitent par Villabona, Tolosa, Beasain et Zumarraga. Les cols de Descarga et d’Arlaban franchis, c’est la descente sur Vitoria, puis le franchissement de l’Èbre à Miranda.
Sur la route de Burgos, se présente alors le spectaculaire défilé de Pancorbo qui sera la terreur des Impériaux. Selon Ducéré 7  : “Les gorges se resserrent et d’affreux rochers qui s’élèvent jusqu’au ciel paraissent devoir barrer le passage. C’est dans cet horrible entonnoir que les guérilleros attaquèrent et massacrèrent si souvent les convois français dont les escortes étaient insuffisantes. La petite ville de Pancorbo est étranglée dans ce défilé, car les maisons, très anciennes et le torrent qui coule à côté n’occupent qu’un espace restreint.” Cette profonde entaille surgit brusquement sur les vastes étendues de la Meseta ; un modeste affluent de la rive droite de l’Èbre l’a creusée en forçant son passage au travers des Monts Obarenes. Elle apparaît d’autant plus terrifiante, avec ses aiguilles calcaires dont l’inclinaison défie la pesanteur, qu’elle est inattendue au milieu du plateau aux allures plutôt débonnaires qui, au-delà de la vallée du fleuve, s’ouvre vers la Castille. Deux forteresses défendent cet étroit passage.
En hiver, un vent glacial balaie ces étendues vastes et dénudées, dévolues aux cultures céréalières, à l’élevage des moutons et à la vigne. Les pluies y tombent habituellement au printemps et à l’automne ; ce mois de novembre 1807 est particulièrement arrosé. Après avoir traversé Briviesca et Monasterio de Rodilla, les soldats entrent dans Burgos, “le berceau de la Castille”, où ils n’ont guère le loisir de flâner. Les principales étapes suivantes sont Celada del Camino, Villodrigo, Torquemada, Dueñas et enfin Valladolid. En arrivant dans cette ville, Junot reçoit de nouvelles instructions de l’Empereur lui adjoignant d’accélérer le mouvement : les étapes journalières sont portées à quarante kilomètres. L’intendance, qui n’a jamais précédé les troupes, a de plus en plus de mal à les suivre. De nombreux traînards sont laissés en arrière. La longue procession des unités franchit le Duero à Tordesillas. S’écartant ensuite de la route nationale actuelle qui passe plus au nord, elle descend, par Nava del Rey, Torrecilla de la Orden et Babilafuente, jusqu’à Salamanque où Junot prend enfin le temps de regrouper ses troupes. Il n’a pas cessé de pleuvoir depuis que l’armée est entrée en Espagne et les soldats sont exténués par les marches épuisantes qu’ils ont dû effectuer, sans une seule journée de repos, sous des trombes d’eau.
La troupe s’est, jusqu’alors, montrée disciplinée et respectueuse des habitants. Les Français ont été plutôt bien accueillis par les Espagnols qui espèrent qu’ils vont les débarrasser de Godoy. À Vitoria, Burgos et Valladolid, Junot et ses officiers ont même été somptueusement reçus. Deux soldats ont toutefois été assassinés à Vitoria, les premiers d’une longue liste à venir. Les Impériaux sont surpris par l’état de sous-développement de l’Espagne, le manque de confort des habitations, l’absence de chauffage et de mobilier et la méconnaissance des règles les plus élémentaires de l’hygiène. La pauvreté de la cuisine, la mauvaise qualité des aliments et le goût désagréable de l’huile d’olive non purifiée, étonnent les conscrits, et même les vieux soldats qui, pourtant, ont déjà beaucoup bourlingué.
Le 12 novembre, la progression reprend sur des chemins de plus en plus mauvais. L’Empereur pressant toujours le mouvement, il faut encore allonger les étapes. Des seize colonnes formées au départ, le corps d’armée passe à huit colonnes qui se suivent à un jour d’intervalle. Mais il n’y a même plus d’intervalles : avec les transports embourbés et les retardataires qui se font doubler, le flot des troupes devient continu. Devant affronter un milieu hostile et totalement inconnu, accablés par le froid, la neige et la pluie, obligés de franchir des rivières en crue, affaiblis par le manque de nourriture, handicapés par un équipement défectueux, les soldats perdent leur moral légendaire et deviennent indisciplinés.
Junot écrit à sa femme : “C’est surtout après notre départ de Salamanque que nous eûmes horriblement à souffrir Mes soldats se sont nourris de glands pendant toute une journée, tandis que la neige glaçait et pénétrait leurs vêtements... les ressources devenaient de plus en plus rares et bientôt elles cessèrent entièrement. Les assassinats se multiplièrent d’une manière effrayante. Ce fut alors qu’il devint presque impossible aux chefs subalternes de contenir les soldats. Les assassinats, joints à la disette, aux souffrances de toute nature, achevèrent de les exaspérer... une fois passé Ciudad Rodrigo, il y eut une sorte de débordement dans les troupes qu’il fut impossible d’arrêter.”
Selon la future duchesse d’Abrantes 8 , alors âgée de vingt-quatre ans : “Jamais en arrivant à un séjour les troupes ne trouvaient les vivres ni le logement préparés ; lorsqu’ils l’étaient, les uns étaient pourris et les soldats préféraient se coucher sans manger. Mais, la plupart du temps, les quartiers qui leur étaient assignés étaient tellement immondes qu’ils préféraient dormir en plein air. ”
Les fantassins qui n’ont ni linge ni vêtements de rechange, et dont les chaussures ont trop souvent été aspirées dans des torrents de boue, marchent à la débandade. Retardés par l’état des chemins sur lesquels leurs chariots ne cessent de s’embourber et par la lenteur des attelages de boeufs, les artilleurs arrivent toujours en retard aux bivouacs où ils ne trouvent plus rien. Les uns et les autres commencent à se servir sur les habitants. Exaspérés par les pillages à répétition, ceux-ci s’en prennent à leur tour aux traînards qu’ils assassinent sauvagement.
Il neige sur les contreforts nord de la sierra de la Peña de Francia. Au-delà de Muñoz, Junot doit installer un point de recueil à Sancti Spiritus. À partir de Ciudad Rodrigo, il pensait poursuivre plein ouest pour pénétrer au Portugal par Vilar Formoso, avant de descendre sur Coimbra en suivant la vallée du rio Mondego. Mais des instructions impératives du grand quartier général lui imposent de passer par Alcántara et la rive droite du Tage. Quelle méconnaissance du terrain ! Cette décision de Paris est inepte : sur le trajet imposé, les chemins sont impraticables pour les convois, tout particulièrement pour le train d’artillerie. À cette époque de l’année, les rivières sont en crue. Les rares ponts qui équipent le Camino Real d’Estrémadure sont trop étroits pour l’empattement des fourgons et des canons : les sapeurs doivent démolir les parapets pour libérer le passage.
Après El Bodón et Fuenteguinaldo que signalent de loin leurs églises massives, le plateau, aux vastes étendues incultes parsemées de boqueteaux de chênes verts, devient plus accidenté. Les nombreux arroyos qui forment le rio Agueda sont franchis sous une pluie battante. À partir d’El Payo pour certains et de Peñaparda pour les autres, il faut encore escalader les quelque quatre cents mètres de dénivellation du versant nord, boisé et redressé, de la sierra de Gata Dans la montagne, le Camino Real n’est plus qu’une rude piste caillouteuse sur laquelle doivent être hissés tous les impedimenta. Un moment d’intense satisfaction attend toutefois les soldats quand, en arrivant au col de Perales, ils découvrent brusquement l’immense plaine du rio Alagón qui s’étend vers le midi, jusqu’à son confluent avec le Tage. Au-delà, le Portugal convoité semble à portée de main.
Le 19 novembre, Junot rejoint à Alcántara 9 les troupes espagnoles du général Carrafa qui, selon les accords passés, se préparent à pénétrer au Portugal à ses côtés. Mais les Espagnols ne sont pas prêts. De leur côté, la plupart des unités françaises sont si épuisées qu’elles doivent marquer un arrêt à Piedras Albas, une douzaine de kilomètres au nord du fleuve. Durant la dernière semaine, le franchissement de la sierra de Gata a été si éprouvant que le quart des fantassins et la moitié des cavaliers se sont volatilisés, évanouis dans la nature. L’artillerie n’a réussi à sauver que six pièces.
Les Français ne sont toutefois pas au bout de leurs peines. Junot confie à Laure : “À Alcantara où je devais trouver des vivres, des troupes, des munitions, du repos enfin, je ne vis autour de moi qu’un pays désolé, aride, dépourvu de tout... Après seulement vingt-quatre heures de repos, on put entrer ou plutôt se jeter en Portugal, car rien n’était prêt pour une entrée régulière. Une fois dans l’Estrémadure portugaise, tous les habitants que l’on rencontrait étaient autant d’ennemis. En Espagne, on pouvait au moins espérer une neutralité passive, mais en Portugal, chaque regard cherchait une victime et chaque parole était une trahison. Sans cesse les guides étaient surpris conduisant par de mauvaises routes. Chaque paysan devenait un assassin égorgeant son hôte dans le sommeil.”
Le ravitaillement n’arrivant plus à suivre, les soldats n’ont d’autre recours que de vivre sur le pays. Selon le général Foy 10 , “ils progressaient malgré tout, mais le ventre vide et en étaient réduits pour tromper leur faim à manger jusqu’aux glands des chênes ”. Les paysans tuent les chevaux qu’il faut remplacer par des mulets et des bœufs réquisitionnés. Pour se nourrir, les Impériaux pillent les paysans qui n’ont que de maigres réserves. Exaspérés, ceux-ci se vengent en torturant et en exécutant les isolés. L’image d’une guerre inexpiable se profile sur les colonnes du corps d’armée de Junot.
Franchissant le rio Erges sur le pont de Segura, à sept kilomètres au nord-ouest de Piedras Albas, le général Maurin est le premier à pénétrer au Portugal à la tête de sa brigade de cavalerie. Les Français s’enfoncent alors dans une région encore plus sauvage que la sierra de Gata. Le chemin de Castelo Branco coupe les affluents de droite du Tage sur lesquels il n’y a pas de ponts. Les torrents sont en crue et leurs eaux boueuses et glacées rendent périlleux les franchissements de gués. La cavalerie, l’artillerie et les chariots du train des équipages sont retardés, parfois même arrêtés pendant plusieurs jours par des obstacles que les sapeurs doivent équiper pour pouvoir les franchir. L’infanterie partie en avant, l’armée se reforme en colonnes qui, cette fois, empruntent trois itinéraires différents : par Zebreira, Idanha-a-Nova, et Rosmaninhal.
Au-delà de Castelo Branco, où un poste de recueil est installé le 22 novembre, certains passent au nord, par Sobreira Formosa, les autres plus au sud, par Perdigão. Les hommes avancent de plus en plus péniblement et les unités se disloquent : “les soldats, marchant par bandes, s’étaient livrés au pillage ; les paysans les assassinèrent d’autant plus aisément que plusieurs n’ayant plus la force de porter leurs armes les avaient abandonnées.” Après avoir traversé les versants boisés de la Serra do Moradal, Junot atteint Abrantes le 24 novembre (il sera fait duc d’Abrantes). Un nouveau poste de recueil est mis en place. Les soldats peuvent enfin se ravitailler ; ils reçoivent même des chaussures dont on ne sait pas très bien comment elles ont pu arriver là ! Le commandant en chef dirige alors sur Tomar et Porto les Espagnols de Carrafa. Eux aussi ont beaucoup souffert.
Selon Thiébault : “ D’Alcántara jusqu’à Abrantes, marche de famine, d’épuisement et de déluge, marche exécutée sans routes et sans abris, au milieu des rochers les plus escarpés, marche dont les deux derniers jours ont coûté à une seule des divisions, à la division espagnole du général Caraffa, dix-sept ou dix-huit cents hommes morts de faim ou de fatigue, noyés dans des torrents ou bien écrasés au fond des abîmes. Une journée de plus et il n’y avait plus d’armée ; deux mille hommes en face de nous à Las Tailladas et nous cumulions, avec la perte de la moitié de nos troupes, la honte d’échouer dans cette expédition... Le général Carrafa, vieux, long, maigre et cheminant avec un bonnet de coton blanc à mèche sur une véritable haquenée, avait deux sacs pendus à ses flancs : dans l’un était du vin de Malaga, du bouillon et des biscuits ; dans l’autre, une seringue.”
Bouillant d’impatience, Junot prend le risque insensé de foncer sur Lisbonne avec une avant-garde réduite. Choisissant dans les trois divisions d’infanterie les hommes qui ont le mieux résisté aux intempéries et aux privations, il constitue un groupement de quatre bataillons aux ordres du colonel de Granseigne. Formée de bric et de broc, cette unité atteint le Zezere le 26 novembre, à hauteur de Punhete. Les sapeurs n’ayant pas réussi à établir un pont flottant, la troupe se lance sur la rivière en barques. Las ! les embarcations sont emportées par le courant jusqu’au Tage. Ayant finalement réussi à se regrouper sur la rive droite, le petit détachement rejoint Golegã le 27 novembre au soir, puis Santarém le lendemain. Encourageant et stimulant ses hommes, le fougueux et téméraire Junot pousse toutefois plus avant : il va passer la nuit à Cartaxo.
Le lendemain soir, il bivouaque dans les faubourgs de Lisbonne, à Sacavém où il reçoit une députation de Lisboètes venus l’informer du départ de la famille royale et l’assurer des bons sentiments des Portugais à son égard. Pour le général, c’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. En occupant les forts de la rive droite du Tage, il peut encore immobiliser les navires portugais qui n’ont pas eu le temps de lever l’ancre, mais la famille royale, dont la fuite au Brésil a été préparée par des accords secrets conclus avec les Anglais un mois plus tôt, lui échappe. Il arrive trop tard. Accompagnés des familles les plus riches du Portugal, chargés de l’or et des joyaux de la couronne, les Bragances se sont embarqués l’avant-veille pour le Brésil à bord de “huit vaisseaux, trois frégates, trois bricks et vingt bâtiments de commerce” qui ont mouillé dans le Tage.
Junot quitte Sacavém, le 30 novembre avant le lever du jour, avec ce qui reste des quatre bataillons de son avant-garde. “Le hasard lui fait rencontrer une troupe de cavalerie portugaise composée d’une trentaine d’hommes. Suivez-moi ! leur dit-il d’une voie impérieuse. Ces hommes étonnés le suivirent sans oser répliquer et il entra dans Lisbonne entouré de soldats portugais formant sa garde ! ” (Thiébault.). Toute réaction portugaise aurait pu être catastrophique pour les Impériaux : il y avait tout de même dans Lisbonne “treize à quatorze mille hommes de troupes de ligne et quatre cent mille âmes”... La prudence et la raison auraient voulu que Junot se renforçât avant d’entrer dans la ville, mais il n’en a eu cure : “Il fallait entrer à Lisbonne. Il le fallait. J’y suis entré ! ”
Jourdan 11 estime que le général a pris beaucoup de risques et qu’il a eu de la chance que les Portugais ne bougent pas : “Le 30 novembre, il fit son entrée à Lisbonne, sans coup férir, mais non sans avoir perdu bien du monde, la plus grande partie de son matériel et la presque totalité de ses chevaux. Ces pertes énormes furent occasionnées par des marches d’une longueur extrême, dans la saison la plus mauvaise de l’année, à travers un pays montueux et aride où l’on ne trouve que des chemins presque impraticables et où rien n’avait été préparé pour la subsistance des troupes.“ Selon le futur major général du roi Joseph, une armée de conscrits ne pouvait pas supporter de telles épreuves et ”elle se débanda pour chercher des vivres, les soldats marchant par bandes se livrèrent au pillage des paysans, les assassinèrent... ”

Junot gouverneur du Portugal.
Refusant le palais de Bemposta que les autorités mettent à sa disposition, Junot préfère s’installer dans la belle maison du baron de Quintela. En dépit de leur fatigue et pour bien marquer sa présence, il fait défiler ses troupes en ville. Quel spectacle que celui de ces hommes hagards, à la limite de leurs forces, armés de fusils rouillés et de munitions mouillées, tentant de maintenir la cadence en arpentant les rues de la capitale ! Consignées dans leurs casernes, les troupes portugaises ne se manifestent pas. Selon Thiébault : “Nos vêtements n’avaient plus ni couleur ni forme ; je n’avais pas changé de linge depuis Abrantes ; mes pieds passaient à travers mes bottes-... Junot s’était emparé de Lisbonne sans avoir avec lui un homme de cavalerie, une pièce de canon, une cartouche en état de brûler et seulement avec les quinze cents grenadiers qui restaient sur les quatre bataillons de l’avant-garde. Ces grenadiers éreintés, faisant horreur, n’avaient plus la force de marcher, même au son- de la caisse et cependant le général en chef dût, à titre de manifestation, promener ces malheureux exténués, six heures durant, dans tous les quartiers de la ville et malgré l’eau qui tombait à torrents.” Le général Maransin 12 écrit à son père : “Je suis rentré avec quatre cents des mille hommes que j’avais ; plus de dix jours se sont écoulés avant la rentrée des traînards ; plusieurs ont été tués par les paysans, j’en compte une vingtaine.”
Outre la famille royale et la cour, quelque quinze mille personnes ont fui Lisbonne, en emportant bijoux, objets de valeur, tableaux, tapisseries, tapis, livres, meubles, tout ce qui pouvait être chargé. Le marquis de la Fronteira a été un spectateur attentif de ce déménagement : “Les bagages de la cour, exposés en plein air et quasiment abandonnés jonchaient le pavé, de la rue de la Junqueira jusqu’au quai et les voitures ne pouvaient plus accéder au port parce que le Régent, la foule immense, les paquets et le régiment d’Alcántara qui assurait la garde d’honneur empêchaient de passer... La plupart des familles, en raison de la confusion qui régnait, se séparaient, montant à bord du premier bateau venu et leurs affaires restaient à terre. Beaucoup embarquèrent sur des navires alors que leurs bagages étaient sur d’autres, ce qui explique pourquoi la cour souffrit de grandes privations durant le long voyage vers le Brésil.”
Après cinquante-deux jours d’une épouvantable traversée 13 marquée par plusieurs tempêtes, les exilés finiront par débarquer à Bahia au milieu de la liesse populaire, mais la reine Maria, terrifiée par tous ces gens s’agitant autour d’elle, les prendra pour des démons la poursuivant en enfer. La famille royale s’installera près de Rio, dans une plantation, et la reine se réfugiera dans un couvent de carmélites où elle s’éteindra, le 20 mars 1816, après avoir souffert vingt-quatre années de démence.
En quittant Lisbonne, le Régent a confié le gouvernement à un conseil de régence présidé par le marquis d’Abrantes. Jour après jour, les Français continuent d’arriver dans un état des plus lamentables. De leur côté, les Espagnols progressent sans rencontrer de véritable opposition. Le 13 décembre, le général Taranco, capitaine général de Galice, entre dans Porto ; il y est rejoint, le 18, par le général Carrafa qui arrive d’Abrantes. Au sud, les troupes du général Solano se répandent dans l’Alentejo et l’Algarve. Les opérations prévues par le traité de Fontainebleau sont pratiquement terminées.
Contrairement à ce qui se fera plus tard en Espagne, et bien qu’il soutienne l’action réformiste des émigrés portugais qui l’ont suivi ou rejoint à Lisbonne, Junot ne cherche pas à imposer au Portugal un gouvernement et une constitution à la française. Le 1° février 1808, il dissout toutefois le conseil de régence. Proclamant la déchéance de la dynastie des Bragances, il décrète qu’il gouvernera désormais le Portugal au nom de Napoléon.
Cet accroc aux accords de Fontainebleau indispose les alliés espagnols. Pour marquer son désaccord, Solano se retire de l’Alentejo au début du mois de mars et se replie sur Badajoz. Le 11 mars, le colonel Miquel occupe Elvas 14 . Fièrement campée sur sa butte, cette importante place fortifiée portugaise fait face à Badajoz qui n’est distante que d’une quinzaine de kilomètres. Les rapports entre alliés commencent à se détériorer.
Après avoir licencié la milice et le gros de l’armée, Junot ne conserve que les soldats les plus jeunes. Courant janvier, il met sur pied, sur le modèle français, cinq régiments d’infanterie, trois régiments de cavalerie et un bataillon de chasseurs à cheval. Une Légion Portugaise sera créée le 18 mai. Incorporée dans la Grande Armée sous le commandement du marquis d’Alorna, puis du général Freire de Andrade, cette unité se couvrira de gloire en Europe de l’est ; elle se distinguera notamment pendant la campagne de Russie.
Par leur attitude jugée arrogante, les Impériaux ne vont pas tarder à s’aliéner une partie de plus en plus importante de la population. Exacerbant un nationalisme à fleur de peau et une xénophobie à laquelle n’échappent que les Anglais, ils vont provoquer, de la part des Portugais, des réactions hostiles et de plus en plus violentes auxquelles ils ne sauront répondre que par de sévères représailles. Dès le 9 février, le général Loison 15 fait exécuter sommairement neuf fauteurs de trouble , à Caldas da Rainha. Par ailleurs, la mise en coupe du pays par les généraux ne fait qu’accroître le ressentiment des Portugais. L’exemple vient de haut : à peine installé, le gouverneur général aurait, selon Michaud, expédié à sa femme “une cassette remplie de diamants et de pierres précieuses” .
Ses indéniables qualités de soldat ne suffiront pas à faire de Junot le responsable politique qu’il aurait dû être. Tirant tout le profit possible de sa situation de gouverneur, il sera incapable de la gérer. Opportuniste, il confiera au comte da Ega le ministère de la Justice... pour satisfaire la comtesse dont il fera sa maîtresse attitrée. Prisant la gent féminine, le général s’entourera d’une véritable cour qui comptera, certes, des Portugaises, mais aussi Madame Trousset, la femme de l’ordonnateur des armées et Madame Foy 16 , l’épouse du colonel d’artillerie et futur général.

Des Bourbons espagnols à la dérive
Médusés autant que contrariés, les Espagnols avaient assisté au viol de leur territoire par une armée française se comportant comme en pays conquis. Junot et ses généraux avaient eu beau les assurer qu’ils ne faisaient que passer, que l’Espagne restait bien l’alliée de la France, qu’il ne s’agissait que d’aller châtier un Portugal rebelle aux injonctions de l’Empereur, leurs explications avaient fait long feu. La rumeur publique accréditait plutôt la thèse d’une machiavélique machination de Godoy, le Premier ministre que l’on disait vendu aux Français et prêt à satisfaire toutes les requêtes de Napoléon pour assurer la pérennité de son avantageuse position auprès des souverains.
La monarchie espagnole était à la dérive. Tenu à l’écart des affaires jusqu’à son accession au trône en 1788, à l’âge de quarante ans, Charles IV était un personnage falot et sans expérience. Il n’avait que dix-sept ans quand il avait épousé sa cousine, Maria Luisa de Parma, elle-même âgée de quatorze ans seulement. La princesse n’était pas une beauté, mais elle avait du tempérament et le goût du pouvoir. Bourbon sans volonté mais non sans culture, le futur roi vivait dans l’oisiveté et se laissait manoeuvrer par son épouse. Réputé aussi incompétent que son cousin Louis XVI pour la conduite des affaires de l’État, il se passionnait, lui aussi, pour les travaux manuels : ses passe-temps favoris étaient la menuiserie et l’armurerie, au même titre que la serrurerie l’était pour le roi de France. Il allait tous les jours à la chasse, suivant les conseils de la reine qui prétendait que c’était bon pour sa santé, alors qu’en réalité elle cherchait à l’éloigner du pouvoir.
Calculatrice et autoritaire, épouse frivole, Maria Luisa subordonnait tout à ses passions et à ses caprices. Ardente, sensuelle, nymphomane, elle choquait les Espagnols par la vie dissolue qu’elle menait. Qu’il ait été dupe ou non, le roi laissait le champ libre à ses débordements. La reine ne manquait toutefois pas de courage et elle saura assumer ses erreurs. Vingt-quatre fois enceinte, elle fera dix fausses couches. Sur les quatorze enfants qu’elle mettra au monde, sept mourront peu après leur naissance. La paternité de cinq des survivants est attribuée à Charles IV, mais les Cortés de Cádiz excluront de la ligne successorale les deux derniers, Francisco de Paulo et Maria Isabela, estimant qu’ils étaient des enfants de Godoy, son amant.
Charles IV venait tout juste de s’installer sur le trône quand éclata la Révolution française. Bien qu’y étant foncièrement hostile, il hésita longtemps sur l’attitude à adopter. Floridablanca, son Premier ministre, envoya des troupes sur la frontière pour tenter d’empêcher la propagation des idées venues de France. Cela ne suffit pas à dissuader des activistes espagnols de lancer clandestinement, depuis Bayonne et Perpignan, des appels enflammés à leurs compatriotes. Les Cortés furent congédiées pour éviter qu’elles ne tombent dans les mêmes excès que les états généraux en France.
Les souverains ne croyaient pas que Louis XVI fut aussi menacé que Marie-Antoinette le faisait savoir par l’intermédiaire de Nuñez, l’ambassadeur d’Espagne à Paris. À leurs yeux, rien ne justifiait une intervention armée pour secourir le cousin français. Pourtant, quand elle fut connue, l’arrestation du roi de France consterna les Espagnols. Son exécution les accabla. Charles IV décréta un deuil national. Profondément choqués par l’athéisme dont se réclamaient les révolutionnaires régicides d’outre-Pyrénées, les Espagnols allaient désormais voir dans chaque Français un fossoyeur de monarchie et un suppôt du diable. Les émigrés eux-mêmes furent insultés et maltraités. Le clergé prêchant la guerre sainte, la tension entre les deux pays ne cessa de monter.
Charles IV ouvrit les hostilités, en février 1793, en refusant de disperser les troupes que l’Espagne avait rassemblées aux deux extrémités de la chaîne. Sur les autres frontières, les armées révolutionnaires se battront contre des gouvernements, mais au Pays basque, en Navarre et en Catalogne, elles auront la surprise d’affronter tout un peuple soulevé pour une croisade les désignant comme révolutionnaires, athées et régicides. Quinze ans plus tard, cet immense élan populaire, xénophobe et violemment anti-français, submergera de nouveau l’Espagne.
La familia de Carlos IV, célèbre tableau que Goya a peint en 1800, avec ce réalisme cru et sans concession si particulier à la peinture espagnole, est un étonnant témoignage sur la famille royale. Les personnages paraissent totalement indifférents les uns aux autres. Bonhomme, l’air absent, Charles IV tient sa place sans ostentation. Bien qu’un peu en retrait par rapport au roi, la reine est au centre du tableau. Son port de tête, son regard sombre, son visage sévère et disgracieux, témoignent de son caractère acariâtre et d’un tempérament hautain et tyrannique.
En 1807, elle a cinquante-six ans. Cela fait presque vingt ans que Manuel Godoy, le troisième membre de la clique au pouvoir, est son amant. Né le 12 mai 1767 à Castuera, en Estrémadure, dans une famille de basse noblesse, il a réussi en 1787 à intégrer la Garde, corps d’élite chargé d’assurer la sécurité et le service du roi. Un an plus tard, alors qu’il escortait le carrosse de Maria Luisa qui n’était encore que princesse des Asturies, son cheval fit un écart et chuta. Témoin de l’incident, la future reine arrêta sa voiture et s’enquit de l’état du cavalier qu’elle venait de voir désarçonné, “et comme elle le vit se relever sain et sauf, viril et d’excellente prestance, elle fut fort impressionnée”.
Maria Luisa eut le coup de foudre pour cet homme superbe qui respirait la force et la santé. Follement éprise, elle en fit son amant bien qu’il eut dix-sept ans de moins qu’elle. Lui assurant une carrière fulgurante, elle lui fit franchir en quatre ans tous les grades. Il n’avait que vingt-cinq ans quand elle obtint du roi qu’il lui confie, en 1792, le poste de Premier ministre. Trois ans plus tard, le souverain lui décernait le titre de prince de la Paix pour avoir conclu la paix de Bâle qui mettait fin à la guerre contre la France. Bien qu’il ait dû abandonner le pouvoir fin mars 1798, à la demande du Directoire et aussi à l’instigation de Maria Luisa qui avait pris un nouvel amant, il était rentré en grâce au début de 1801. En 1797, il s’était marié à Marie Thérèse de Bourbon, comtesse de Chinchón, fille de l’Infant, nièce du roi et première dame d’honneur de la reine. Elle lui donnera une fille. En même temps, sans doute depuis 1796, il avait une liaison avec Pepita Tudó qu’il épousera en exil en 1828, à la mort de Maria Luisa. Avec elle, il aura deux fils.
Après avoir été le plus adulé des hommes politiques espagnols, sinon le plus aimé, Godoy deviendra, peu à peu, le plus détesté, le plus honni. D’abord surpris par son ascension fulgurante, les Grands d’Espagne n’avaient pas tardé à lui reprocher sa réussite et ses manières d’intrigant. Le titre de prince de la Paix décerné par le roi les choquait : en Castille, seul un membre de la famille royale pouvait prétendre à un tel honneur. Le comble venait d’être atteint quand Charles IV l’avait nommé amiral de la flotte en 1807, ce qui lui donnait le rang d’Altesse Sérénissime. L’Église n’avait pas apprécié sa main mise sur les biens du clergé pour éponger la dette publique. La bourgeoisie supportait de plus en plus mal le poids élevé des impôts qu’il devait prélever pour faire face aux dépenses militaires et aux somptuosités de la vie de la cour. Le peuple était scandalisé par son impiété et par sa vie personnelle dépravée. Il avait aussi commis des maladresses, comme l’interdiction des corridas en 1805. L’abîme qui se creusait entre les fastes du Palais et la situation des plus déshérités devenait proprement scandaleux. Fin 1807, les Espagnols lui reprocheront d’avoir autorisé le passage des troupes françaises sur leur territoire et ils l’accuseront d’être à la solde de Napoléon.
L’héritier de la Couronne était Ferdinand, le troisième enfant de Charles IV et de Maria Luisa, né à l’Escorial le 13 octobre 1784. Son éducation avait été confiée au chanoine Juan de Escoiquiz. Ce mentor, dont Napoléon dira 17 qu’il fut “ le véritable auteur de tous les maux de l’Espagne”, avait élevé le jeune prince dans la méfiance de parents à l’affection peu démonstrative. Sa mère n’hésitait pas à le traiter de “coeur de tigre et tête de mule” . Lui-même dira que ses parents le considéraient comme “sans talent, sans instruction, sans application, en un mot un incapable, une bête ; telles furent les expressions dont ils m’honoraient dans leurs conversations... ” Le chanoine s’était attaché à cultiver son ressentiment pour le comportement scandaleux de Godoy et Ferdinand haïssait le Premier ministre. Le 6 octobre 1803, il avait épousé, à dix-neuf ans, Marie Antoinette de Bourbon Siciles. La princesse avait pleuré de désespoir en le voyant pour la première fois. Sa belle-mère l’avait trouvé “horrible d’aspect, avec une voix qui fait peur et complètement débile”. Obèse (il pesait alors plus de cent kilos), l’air apathique, il avait une voix haut perchée, désagréable. Ses rapports avaient fini par s’améliorer avec sa jeune épouse qui commençait à exercer sur lui une influence bénéfique. Mais elle mourut en 1806, ce qui permit à Escoiquiz de reprendre son ascendant sur le prince héritier avec lequel il n’allait plus cesser de conspirer (et qu’il accompagnera en exil en France).
Dans le courant de l’année 1807, craignant que la reine ne profite d’une détérioration soudaine de l’état de santé de Charles IV pour écarter son fils de la succession et hisser son amant sur le trône, des adversaires déterminés de Godoy, dont plusieurs Grands d’Espagne, avaient poussé Ferdinand à intervenir. Se laissant embobeliner par les ducs de l’Infantado et de San Carlos, manipulé par le chanoine plus que jamais la véritable éminence grise du régime, le prince héritier avait secrètement recherché le soutien de Napoléon, allant jusqu’à solliciter l’honneur d’épouser une princesse Bonaparte. En fait, l’initiative de sa démarche revenait à l’ambassadeur de France, François de Beauharnais, beau-frère de Joséphine. Ce colonel d’Ancien Régime, en poste à Madrid depuis le 10 avril 1806, “ayant percé à jour le double jeu de Godoy, prit parti pour le prince des Asturies contre le favori, essayant de lui faire épouser une Tascher” . Ayant tout manigancé, il avait transmis la requête de Ferdinand par courrier diplomatique 18 . Mais un brouillon de cette missive avait été subtilisé et remis à la reine. Accusant aussitôt son fils de complot, Maria Luisa avait incité le roi à le punir avec la plus grande sévérité. Arrêté en octobre 1807 avec ses conseillers et complices, Ferdinand fut mis en jugement. Plaidant coupable, il fit amende honorable et demanda publiquement pardon à son père. Son arrestation avait soulevé un tollé dans l’opinion publique qui s’était déchaînée contre la reine et Godoy.
En 1807, alors âgé de vingt-trois ans, Ferdinand était un faible et un névrosé. Sur ses portraits (ceux réalisés par Goya ou Vicente Lopez sont particulièrement parlants), le visage torturé, le nez fortement busqué, les commissures au coin des lèvres, la fixité du regard, le port de tête, témoignent de la nature secrète et en même temps brutale du personnage. Cet individu à l’air de rufian n’était toutefois pas aussi minable que les péripéties qui vont suivre pourraient le laisser supposer. De son côté, Escoiquiz ne manquait pas de sens politique et il sera souvent de bon conseil.
Ayant observé la montée en puissance de Napoléon, Ferdinand lui écrivait régulièrement en lui exprimant “ses sentiments d’admiration, de respect, d’estime et d’attachement” et en implorant “sa puissante protection”. En dépit de son exil à Valençay, il restera fidèle à ses engagements vis-à-vis de l’Empereur qui lui proposera même, à plusieurs reprises, dès l’automne 1808, quand la situation de Joseph commencera à se dégrader, de rentrer à Madrid. Bien renseigné sur les événements, il s’y refusera, attendant son heure et espérant toujours trouver femme dans la famille impériale. Vers la fin de 1813, Napoléon fera un geste en lui proposant en mariage la fille aînée de Joseph. Mais les circonstances auront changé et Ferdinand demandera d’ajourner cette union. En 1816, il épousera une Portugaise, Isabelle de Bragance qui décédera au bout de deux ans. Maria Josepha Amalia de Sajona sera sa troisième épouse, de 1819 à 1829. De son quatrième mariage, en 1829, avec Maria Cristina de Borbón, il aura une fille, Isabel II, qui lui succédera à sa mort survenue en 1833 (Maria Cristina assurera la régence).

Une société sclérosée
D’emblée, les Français furent frappés par l’omniprésence et la toute puissance du clergé espagnol. Tout au long du XVIII e siècle, l’église catholique avait renforcé son contrôle sur la société, accroissant abusivement le nombre de prêtres, moines, religieux et religieuses, et ne cessant de développer son patrimoine. À la fin du siècle, les membres du clergé représentaient plus de un et demi pour cent de la population et jouissaient d’un cinquième du revenu national. Selon un recensement effectué par l’Église en 1768, les vingt mille trois cent soixante-dix-huit paroisses étaient desservies par cent cinquante mille huit cents ecclésiastiques, dont huit archevêques et quarante-quatre évêques. En outre, vingt-cinq mille huit cents laïcs participaient directement aux activités religieuses. Bien perçue par les fidèles qui lui étaient reconnaissants d’avoir sauvé l’Espagne de la Réforme, l’Inquisition était toujours en place. Mais elle avait perdu sa virulence ; le dernier autodafé remontait à 1742, année au cours de laquelle deux femmes avaient été brûlées vives.
La surabondance du clergé. ainsi que la richesse des églises et des établissements religieux, heurtèrent les soldats français. Ils se méprirent sur la profondeur et la qualité des liens unissant les prêtres et les moines au peuple dont ils étaient issus et dont ils partageaient les misères autant que les passions. Dispensant une véritable charité de masse, l’Église jouait un rôle essentiel en matière d’assistance publique (à Cordoue, l’évêque faisait chaque jour l’aumône à plus de sept mille personnes). Fait remarquable, le clergé avait pris le pas sur la noblesse dans des domaines qui, ailleurs, lui revenaient traditionnellement : le nationalisme, l’action politique et même la préparation et la conduite de la guerre. Aux Cortés de Cádiz ne siégeront que huit nobles titrés, mais quatre-vingt-dix-sept ecclésiastiques.
Parfaitement intégrés à la population, exerçant un contrôle sans failles du pays, “confondant la cause du Christ avec celle des Bourbons”, les membres du clergé seront les principaux adversaires des Impériaux. Prêchant la haine de Napoléon, l’Impie , l’Antéchrist incarnant la Révolution qui avait chassé les moines de leurs monastères, obligé les prêtres à apostasier sous peine d’être massacrés, profané les églises, proscrit la religion, ils vont propager une doctrine de guerre sainte dans laquelle le nationalisme se confondra avec le religieux, ce qui ne sera pas sans rappeler l’âpreté de la croisade contre les Maures. Partout présents, reconnaissables de loin à leur chapeau au très large rebord, plat devant et derrière, roulé sur les côtés, les prêtres enflammeront les fidèles par leurs prêches violemment dirigés contre l’envahisseur hérétique français. Chassés de leurs couvents, les moines se feront les porte-parole et les messagers de la résistance. Renseignant sans vergogne les bandes de guérilla, ils en prendront parfois le commandement. Les ecclésiastiques espagnols ne seront toutefois pas tous francophobes et le roi Joseph comptera parmi ses sympathisants plusieurs dignitaires religieux afrancesados.
En dépit du carcan moral et religieux imposé par l’Église et du contrôle pesant qu’exerçait le pouvoir, les jeunes générations n’avaient pas craint, dans les années 1780, d’afficher de plus en plus ouvertement leurs idées libérales, non seulement en matière économique, mais aussi en politique, allant même jusqu’à remettre en cause l’autorité monarchique. Les œuvres de Montesquieu, Diderot, Voltaire et Rousseau circulaient librement dans les salons et les universités de Madrid et des capitales provinciales. Témoins de la sclérose des institutions monarchiques et religieuses incapables de se réformer elles-mêmes, estimant que seul un bouleversement radical des structures sociales et politiques pourrait apporter le renouveau espéré, les ilustrados s’étaient faits les propagateurs des idées des philosophes français.
Si les mentalités évoluaient, c’était plus dans un esprit réformateur que révolutionnaire : la société espagnole n’était pas encore mûre pour passer du domaine des idées à celui de l’action. Tous furent surpris par la formidable secousse qui ébranla la France en 1789. En dépit de la censure, les nouvelles des dramatiques événements de la prise de la Bastille et de l’abolition des privilèges se répandirent comme une traînée de poudre. Soudain, la classe politique prit peur. Voilà bien où menaient les idées libérales ! Les ilustrados eux-mêmes se mirent à redouter la contagion. Floridablanca, le Premier ministre que l’on peut classer parmi eux, tenta de verrouiller les frontières pour mettre le pays à l’abri de la propagande révolutionnaire, ce qui ne l’empêcha pas d’être destitué en raison de ses idées et remplacé par Aranda, un conservateur. L’arrestation de Louis XVI, son emprisonnement et sa décapitation mirent un terme définitif à toute tentative de libéralisation du régime.
Les ilustrados ne formaient pas un groupe de pensée homogène et les idées qu’ils défendaient étaient parfois contradictoires. Certains “découvrant avec horreur que la Révolution est un mal pire que le conservatisme, car elle sape l’autorité de l’État monarchique, autorité qu’ils jugent indispensable, même s’ils veulent la réformer”. D’autres “considèrent que seule la Révolution peut briser les chaînes de l’absolutisme, ce que l’État réformateur s’est avéré incapable de réaliser” . Bien qu’influent le courant politique que représentaient ces intellectuels était resté très minoritaire. Il l’était toujours en 1807. La peur panique qu’inspiraient les excès révolutionnaires français s’était traduite par une opposition virulente aux idées libérales, attitude que partageait l’ensemble de la population. C’est en grande partie aux prêches enflammés du clergé que l’on devra le développement spectaculaire de ce mouvement de refus, Soutenu par les accusations d’athéisme et attisé par un nationalisme exacerbé, il va conduire à un soulèvement populaire anti-français dont la soudaineté, autant que l’âpreté, vont surprendre les Impériaux.
Il y aura des ilustrados dans les deux camps, celui de la Junte de Cádiz et celui de la cour du roi Joseph. Ils influenceront la rédaction de la constitution de 1812 qui ne sera pas très éloignée de celle que Napoléon imposera aux Espagnols, à Bayonne, en 1808. C’est cette dernière que Joseph tentera de faire appliquer avec le concours des afrancesados . Francophiles et généralement francophones, ces collaborateurs des Français afficherons ouvertement les idées libérales héritées des Lumières , idées que les ilustrados partageront dans une large mesure, mais sans pouvoir, ou sans vouloir le reconnaître. Les uns et les autres défendront la conception d’une monarchie libérale et d’un pouvoir fort et centralisé. Le peuple restera, quant à lui, généralement favorable à une monarchie conservatrice et fédérale, selon la tradition castillane qui connut son heure de gloire sous le règne de Philippe II. Antinomiques, ces deux points de vue sur les institutions sont typiquement espagnols. Vouloir revenir au régime d’avant les Bourbons, c’était souhaiter le retour aux particularismes régionaux derrière lesquels se profilaient déjà les idées modernes d’indépendance, ou du moins de très large autonomie, de la Catalogne, du Pays basque, de la Galice et de l’Andalousie. La Restauration de l’après-guerre tiendra les ilustrados à l’écart de la vie politique et elle éliminera physiquement ceux des afrancesados qui n’auront pas eu la sagesse de suivre les Français dans leur retraite.
Lors du recensement de 1797, l’Espagne comptait dix millions cinq cent mille habitants (la population française était alors estimée à vingt-huit millions sept cent mille). Avec moins de seize habitants au kilomètre carré, l’Aragon, la Mancha et une grande partie des deux Castilles étaient particulièrement sous-peuplés. Quatorze pour cent des Espagnols vivaient dans des agglomérations de plus de dix mille habitants ; Madrid, capitale et ville la plus importante du royaume, en comptait quelque cent soixante-dix mille. Soixante-dix pour cent déclaraient travailler dans l’agriculture ; parmi les douze pour cent qui se disaient artisans, nombreux étaient toutefois ceux qui cultivaient aussi un lopin de terre. Il n’était pas encore question d’industrialisation.

Une double allégeance à l’Église et à la Couronne
La plupart des historiens espagnols s’accordent à reconnaître que les traits essentiels de l’âme espagnole sont le sens de l’honneur et la force de la foi. Ils en donnent toutefois des explications différentes. Pour Americo Castro, c’est la coexistence des trois religions, chrétienne, juive et musulmane qui a permis de forger le caractère espagnol entre le X° et le XV e siècle. Pour Sánchez Albornoz, c’est plutôt la lutte contre l’Islam qui a sublimé ces valeurs morales. Quoi qu’il en soit, en 1807, les Espagnols apparurent aux soldats impériaux comme ignorants et superstitieux, l’esprit obnubilé par le culte de la dynastie et de la religion. Pour des Français, ce comportement, incompréhensible et irrationnel, n’était pas naturel ; il ne pouvait être que superficiel et donc amendable. Ils se trompaient. Car, au-delà des manifestations extérieures d’un attachement aveugle à l’Église et à la Couronne, le peuple était imprégné d’une foi réelle, profonde, inaltérable en ces deux institutions dont il ne savait reconnaître ni les excès ni les désordres. Essentiellement rural, s’intéressant peu à la politique d’État, il n’avait pas été touché par l’esprit des Lumières. À la différence des élites éclairées, sensibles à l’influence française, il était profondément hostile à tout ce qui venait de l’extérieur ; il haïssait l’étranger.
Évoquant la Castille, Michel de Unanumo écrivait 19 , en 1916 : “ Là vit une race de complexion sèche, dure et sarmenteuse, brûlée par le soleil, tannée par le froid : race d’hommes sobres, issus d’une longue sélection par les gelées d’hivers très rudes et le retour périodique de la disette, façonnés par l’inclémence du ciel et la pauvreté de la vie... Le Castillan est aussi tenace que lent : il lui faut un bon moment pour se rendre compte d’une impression ou d’une idée, mais, lorsqu’il l’a saisie, il ne la lâche que lorsqu’une autre la pousse et l’expulse... Suivez cet homme dans sa maison. La façade, à la lumière du plein soleil, blesse vos regards avec ses ornements d’un bleu criard sur un fond blanc comme neige. Asseyez-vous à sa table ; vous mangerez avec lui une nourriture simple et sans grand artifice culinaire, relevée seulement par un assaisonnement qui pique ou brûle : nourriture à la fois sobre et forte, où le palais trouve des impressions tranchées. Si c’est jour de fête, après le repas vous assistez à la danse : danse uniforme et lente, au son monotone d’un tambour ou d’un tambourin, ou d’un biniou criard dont les sons à l’emporte-pièce s’enfoncent dans l’oreille comme autant de piqûres sonores. Et vous entendrez leurs chansons nasillardes, monotones aussi, traînant sur les notes, chansons de steppe qui rythment pour eux la besogne du labour... ”
Impénétrable, l’Espagnol étonnait les soldats français par son attitude hiératique et figée. Il leur semblait fier, méprisant, imbu de sa personne, convaincu de la justesse de la cause qu’il défendait, prêt à tout sacrifier pour elle. Pour eux, c’était un militant qui, sous une apparente indifférente, était un exalté et un fanatique. Mais n’est-ce pas ainsi qu’il se voyait lui même ? “L’Espagnol , écrit Casanova, veut qu’on le croit supérieur à ses semblables et sa nation plus grande que toutes les autres ; il veut que ceux qui le regardent le jugent digne d’être roi et lui prêtent toutes les vertus que ne saurait avoir un homme calculateur.” Il y aurait ainsi, dans chaque Espagnol, du Cid, du Don Quichotte et de la Carmen, le tout lié par une forte dose de mysticisme.
Sec, la mine patibulaire, le regard sombre, il apparaissait aux soldats de l’armée impériale comme un être triste et taciturne. Drapé dans son habituel long manteau en forme de cape, haillon de couleur sombre usé jusqu’à la corde, il donnait l’impression de ne jamais rien faire, sinon tomar el sol, prendre le soleil. Le plus souvent campé devant sa masure, une pièce sans fenêtre au centre de laquelle se trouvait un foyer de pierres sèches dont la fumée s’échappait par un trou creusé dans le toit, il se tenait immobile, paraissant indifférent à tout ce qui l’entourait. Pourtant, sous cette apparence trompeuse se cachait souvent un esprit malicieux, prompt à la raillerie, parfois sarcastique et méchant, qui déroutait les Français.
Cet homme était avant tout un sédentaire attaché à sa petite propriété, le solar . Participant activement à la vie de son village, le pueblo , qui regroupait autour de l’église l’ensemble des maisons, il laissait la collectivité régir sa vie par le biais de rites et de coutumes ancestrales, de réseaux d’aide et de solidarité bien établis, de réglementations imposées au niveau paroissial et communal. Seul, il ne décidait rien ; en dépit de son apparence hautaine et indépendante, il se pliait de bon gré aux contraintes de la vie communautaire. Les Impériaux s’étonnaient de ce comportement qu’ils jugeaient inconséquent.
Une autre source de surprise fut pour eux l’attitude provocante et le langage cru, direct, des femmes. Après quelques expériences malheureuses sur le sens à donner à de telles attitudes, jugées à tort dévergondées, ils se rendirent compte qu’en Espagne, le paraître, comme la parole et l’injure, étaient insignifiants par rapport aux actes qui seuls comptaient. Assumant les tâches les plus ingrates, les femmes du peuple semblaient reléguées à un rôle purement utilitaire : outre les soins du ménage, des enfants et de la cuisine, elles devaient s’occuper du bétail et participer activement aux travaux des champs ; suivant à pied leur homme paisiblement hissé sur sa monture, elles portaient toujours les plus lourds fardeaux. Les Français apprendront à ne pas trop se fier à ces apparences d’humilité et de servilité, car les femmes espagnoles joueront souvent un rôle important dans la guérilla.
Uniforme et sans originalité, l’architecture populaire variait toutefois d’une province à l’autre en fonction de la nature du sol et du climat. Sur les plateaux de la Meseta, où la luminosité et la chaleur étaient intenses en été, les maisons des villages étaient basses, sans étages. Les murs blanchis à la chaux n’avaient que de toutes petites ouvertures. Parfois en pierres, notamment dans les zones granitiques, ils étaient le plus souvent faits de briques d’adobe, mélange de boue et de paille ou d’argile cuite au soleil. Rares étaient les cheminées : il fallait calfeutrer les maisons pour se protéger des vents glaciaux qui balayent la Meseta en hiver, ce qui rendait les intérieurs irrespirables. Utilisées pour les toitures dans les régions granitiques, les tuiles cédaient la place aux ardoises quand le schiste dominait, parfois aux lauzes sur les terrains calcaires. Résistant mal aux coups de canon, les toitures et les murs n’offraient qu’une protection illusoire aux combattants. Les venelles étaient trop étroites pour le déploiement en colonnes de l’infanterie et les charges de la cavalerie. Seuls les tirailleurs et les partisans étaient à l’aise dans cet environnement. Dès qu’elles détecteront la présence de la guérilla dans un hameau, les unités régulières n’hésiteront pas à incendier et à détruire préventivement les maisons.
Généralement en bois de pin, le mobilier était sommaire : une table de cuisine, des bancs, des coffres de rangement, des lits simples avec des matelas d’étoupe. On ne trouvait, habituellement, ni chaises ni armoires. La garde-robe se réduisait à un jeu de vêtements ordinaires et à une tenue pour les dimanches et jours de fête. Une image pieuse, parfois une statue, apportaient les seules notes de gaieté dans ces intérieurs austères.
La vie sociale était animée et les rues des villes étaient très vivantes. La mode était aux fêtes populaires et les Espagnols étaient aficionados , friands des corridas que Godoy avait vainement tenté d’interdire en 1805. Ils vivaient, autant qu’ils le pouvaient, à l’extérieur de leur inconfortable maison qu’ils réservaient à l’intimité de leur vie familiale. Sous leur apparente impassibilité, ils se liaient facilement, du moins avec ceux qu’ils reconnaissaient comme des proches ou des amis, mais ils rejetaient les étrangers et au premier chef les soldats impériaux avec lesquels ils ne se sentaient aucune affinité.
Bien que sédentaire, l’Espagnol se déplaçait beaucoup. La transhumance avait pris des proportions inconnues ailleurs en Europe. Deux fois par an, les bergers déplaçaient leurs troupeaux sur des distances considérables. Ils mettaient à profit ces migrations pour diffuser les nouvelles, ce que faisaient aussi les arrieros, muletiers qui transportaient les marchandises sur le dos de leurs bêtes et les carreteros qui utilisaient des charrettes. D’autres Espagnols avaient l’habitude de se déplacer à pied sur de longues distances : les pèlerins et les vagabonds (vagos). Ces derniers, très nombreux, vivaient le plus souvent en bandes. Beaucoup trouveront dans la guérilla un cadre de vie s’accordant à leurs instincts grégaires et à leur goût du chapardage : détrousser les Français sera pour eux une autre façon de pratiquer la “mendicité insolente” qui était leur spécificité, leur habitude étant de demander l’aumône avec une arrogance et une audace qui irritaient les Français.
L’Espagnol était un grand voyageur dont les étapes étaient rythmées par les nuits passées dans les posadas et les ventas , auberges qui n’avaient guère changé depuis l’époque de Don Quichotte. Souvent misérables, elles ne comptaient habituellement qu’une seule longue et vaste salle. Seul luxe que ne connaissaient pas la plupart des maisons, ces pièces communes disposaient d’une cheminée à chacune des extrémités. Sur un côté, s’alignaient les râteliers des montures, mules et ânes, parfois ceux des chevaux qui étaient rares (sur route, des bœufs venaient renforcer les attelages de mules dans les passages les plus redressés). Du côté opposé, de petites alcôves contenant des lits de planches recouverts d’un maigre matelas étaient à la disposition des clients. Bien qu’austères et rustiques, ces établissements avaient le mérite d’offrir nourriture et hébergement aux bêtes comme aux hommes ; mais la nourriture n’était pas toujours garantie et il était prudent de se présenter avec ses vivres.

Prémisses de l’invasion de la péninsule
Junot atteint Lisbonne en quarante-quatre jours d’une marche éprouvante. Darmagnac s’empare de Pampelune par surprise. Duhesme berne la garnison de Barcelone. Murât installe les Impériaux Madrid. Après le sac de Cordoue, Dupont capitule à Bailén
2. Déploiement en Espagne
Un milieu hostile
Avant même de diriger Junot sur Lisbonne, et bien que le traité de Fontainebleau n’ait pas encore été signé, l’Empereur avait pris ses dispositions pour assurer la protection des lignes de communication du corps expéditionnaire qui serait dépêché au Portugal. La menace principale venant des troupes que les Anglais risquaient de débarquer sur la côte cantabrique, il fallait se couvrir face au nord. Cette mission aurait pu être confiée aux quinze mille hommes de la División del Norte du marquis de La Romana, unité que Madrid avait mise à la disposition de Paris pour relever sur l’Elbe un corps français devant être engagé contre la Russie, ce qui n’était plus nécessaire depuis que la paix avait été signée à Tilsitt. L’Empereur y renonça, estimant qu’ils n’étaient pas sûrs. S’il ne pouvait pas faire confiance à ces troupes qui étaient déjà intégrées dans la Grande Armée, que pouvait-il attendre de l’armée espagnole en général ? Certainement pas davantage de fiabilité : ce seront donc des troupes françaises qui seront déployées en Espagne, pays pourtant ami.
En franchissant la Bidassoa, les Français découvrirent un milieu physique et un environnement humain bien différents de ceux qu’ils avaient connus dans le reste du continent. Pont jeté entre l’Europe et l’Afrique dont elle subit les influences climatiques et dont elle a supporté les invasions, la péninsule ibérique frappe par sa compacité. Son altitude moyenne de six cent soixante mètres est deux fois plus élevée qu’en France. Bien qu’occupant une position centrale, Madrid n’est qu’à trois cent cinquante kilomètres de la mer. Au nord, quatre cent quinze kilomètres séparent l’Atlantique de la Méditerranée, mais le détroit de Gibraltar ne fait que quatorze kilomètres de large. La capitale est sur la latitude de Naples et Malaga sur celle d’Alger.
Le climat est plutôt sec, mais la façade océanique est très humide, surtout au nord-ouest. Partout, de violents orages peuvent provoquer des inondations catastrophiques. Dans l’intérieur, la chaleur est étouffante en été et les hivers sont parfois extrêmement rigoureux. Dense dans les zones humides, la végétation est clairsemée, voire inexistante, sur les vastes étendues arides des plateaux centraux. L’Espagne est le pays des extrêmes : “Neuf mois d’hiver, trois mois d’enfer ”. Voyageant dans la Mancha en 1840, Théophile Gautier note qu’à l’heure de la sieste, “le pavé brûle, les marteaux de fer des portes rougissent, une averse de feu semble pleuvoir du ciel, le blé éclate dans l’épi, la terre se fend comme l’émail d’un poêle trop chauffé, les cigales font grincer leur corselet avec plus de vivacité que jamais et le peu d’air qui vous arrive semble soufflé par la bouche de bronze d’un calorifère ; les boutiques se ferment et pour tout l’or du monde vous ne décideriez pas un marchand à vous vendre quelque chose. Il n’y a dans les rues que les chiens et les Français... ”
Les plaines littorales sont rares : 11% seulement du territoire espagnol est à moins de deux cents mètres d’altitude. L’extension des côtes sur près de quatre mille kilomètres, la présence de nombreux estuaires et la formation de rias faciliteront le trafic maritime clandestin, rendant toute surveillance de l’armée impériale difficile, pour ne pas dire impossible, ce qui favorisera les opérations de soutien et de ravitaillement de la marine anglaise.
Le relief montagneux est rejeté à la périphérie : Pyrénées au nord (3 404 m au pic d’Aneto) ; chaîne Cantabrique au nord-ouest, dans le prolongement des Pyrénées (2 648 m au Torre Cerrado des Pics d’Europe) ; cordillère Bétique au sud (3 482 m au pic Mulhacén, le sommet le plus élevé d’Espagne). La partie centrale est, elle aussi, mouvementée. La cordillère Ibérique (2 313 m au Moncayo) s’étend sur la rive droite de l’Èbre. Au nord de Madrid, la cordillère Centrale culmine à l’Almanzar (2 590 m) et au Peñalara (2 429 m). Au sud de la capitale, les monts de Tolède (1 429 m au Vicente) et la sierra Morena (1 323 m au Bañuela) sont moins élevés. Socle hercynien d’une altitude moyenne de six cents à mille mètres, la Meseta supporte les cordillères et les sierras de l’intérieur. Ses grandes étendues monotones sont arides, sèches, désolées. “Pas un arbre, pas une goutte d’eau, pas une plante verte, pas un seul homme...” Et pourtant, s’exclame Unamuno : “Quelle beauté dans la tristesse calme de cette mer pétrifiée et pleine de ciel ! ”
C’est dans ce cadre sévère, ingrat, inhumain, étrangement sauvage, que se dérouleront les principales batailles. Les armées traditionnelles y trouveront l’espace de manœuvre nécessaire à leurs évolutions stéréotypées. Leurs chefs pourront y prendre la mesure de leurs qualités respectives de stratèges dans des affrontements qui seront toutefois rarement décisifs. L’accès à cet immense plateau est défendu par des défilés. Creusés dans les escarpements dominant les dépressions, ces passages obligés constitueront de véritables pièges pour les convois logistiques et les petits détachements de l’armée impériale. Les zones les plus difficiles d’accès serviront de sanctuaires dans lesquels, après chacune de leurs défaites, les armées espagnoles viendront se reformer. Elles offriront aux bandes de guérilla des bases arrières sûres et protégées à partir desquelles elles pourront, avec une grande impunité, exécuter des coups de main sur les voies de communication. Bien que moins à l’aise sur les grandes étendues découvertes de la Meseta, les guérilleros 20 sauront utiliser les moindres replis du terrain. Tirant profit du regroupement des populations dans de gros villages, ils évolueront parmi elles comme poisson dans l’eau . Pour les Français, le danger viendra de partout, l’insécurité sera générale.
Isolés, bâtis en pisé, poussiéreux, crayeux, les villages “ressemblent à des ruines de terre ”. De couleur jaunâtre, on les remarque à peine car ils s’intègrent au terrain, uniforme, nu, faiblement vallonné. Seules les tours carrées des églises signalent leur présence, des églises qui ressemblent plus à des forteresses qu’à des sanctuaires, avec leurs murs épais percés d’étroites meurtrières et leurs contreforts massifs. Les cloches étant souvent utilisées pour signaler l’approche des troupes françaises, les Impériaux feront enlever les battants (en Espagne, la corde était fixée au battant et non sur la cloche elle-même), sans pour autant les réduire au silence. Dans les rues étroites au tracé souvent capricieux, ainsi que dans les maisons à l’agencement compliqué, les partisans trouveront des refuges plus confortables que ceux des sierras. Les villages ne sont pas tous miséreux ; certaines petites villes sont même assez pimpantes, avec leurs maisons bourgeoises aux colombages de bois joliment placés en encorbellement sur des rez-de-chaussée de pierre. Chaque agglomération possède sa Plaza Mayor, place centrale où la population a l’habitude de se rassembler et les émeutiers de s’exciter.
Au début du XIX e siècle, les infrastructures routières de la péninsule laissaient à désirer. Les Wisigoths avaient préservé et entretenu le magnifique réseau des voies romaines, mais les Maures l’avaient laissé se dégrader. Rien n’avait changé après la Reconquête, Espagnols et Portugais ayant adopté les manières arabes de voyager à cheval et de transporter les marchandises à dos de mules. Les routes, rares, étaient généralement trop étroites pour les empattements du matériel roulant français, ce qui obligeait le génie à les élargir. Les chaussées étaient mal entretenues, les ponts laissés à l’abandon. Souvent, la route n’était même pas tracée et il n’y avait que de vagues sentiers : “On voyage à travers champs, on passe dans des trous, dans des ornières et de trois lieux en trois lieux on trouve un village malheureux ou quelque ville en décadence.” Édifiés sur des torrents et des ruisseaux souvent à sec, les ponts étaient bâtis en pierres sèches, à la romaine, avec une pile centrale soutenant un tablier en dos d’âne. Quoique déficient, le réseau routier avait le mérite d’exister et les déplacements étaient relativement rapides.
L’Espagne et le Portugal étaient à peine capables de subvenir aux besoins de leurs populations, pourtant clairsemées et réputées pour leur frugalité. L’agriculture produisait les céréales classiques : blé, orge et seigle, ce dernier étant le mieux adapté au climat aride de la Meseta. La culture du maïs avait commencé à se répandre au XVIII e siècle ; celle de la pomme de terre restait insignifiante. On trouvait de la vigne un peu partout et la production de vin était importante : vins corsés, vins doux et généreux, mais aussi eaux-de-vie et raisins secs. L’huile d’olive était largement utilisée dans l’alimentation, y compris dans les régions où l’olivier ne poussait pas. Grenade et Valence produisaient de la soie qui était exportée, ainsi que du chanvre pour les voiles de marine, des amandes et des noisettes. Durant les années de sécheresse, ce qui sera le cas en 1811 et en 1812, l’agriculture ne parvenait pas à nourrir correctement la population. Les cultures d’exportation servaient de monnaie d’échanges pour l’achat de machines. Pendant la guerre, elles seront troquées avec les Anglais pour acquérir armes et équipements militaires.
La péninsule était encore très vulnérable aux grandes pandémies, que ce soit le typhus ( tabardillo ) transmis par les poux du corps, la variole contre laquelle commençait à se développer la vaccination, le paludisme (tercianas), ou la fièvre jaune (vomito negro ). Après avoir ravagé Cádiz et Séville à la fin du XVIII e siècle, cette dernière réapparaîtra en Andalousie en septembre 1810. S’étendant vers Murcie, elle sèmera partout la peur et la désolation, tant parmi les Espagnols que parmi les Français. Seule avancée notable, la peste avait été éradiquée : la dernière épidémie remontait à 1685. Pourtant peu soucieux d’hygiène, les soldats des armées impériales seront choqués par la saleté et les conditions de vie calamiteuses de la grande majorité des Espagnols.
Début 1809, l’épouse de Thiébault rejoignait son mari à Burgos ; au bout d’un mois, elle ne pensait plus qu’à rentrer en France. Selon le général, “les villages et les villes lui parurent hideux, les logements la dégoûtèrent ; ces effroyable. charrettes mauresque, dont le pesant attelage fait grincer les essieux et qui déchirent le tympan si longtemps avant qu’elles approchent et longtemps après qu’elles ont passé, lui donnèrent des attaques de nerfs. À chaque pas d’ailleurs elle voyait des coupe-gorge ; le chemin taillé dans le rochers de Pancorbo lui sembla l’entrée du Tartare ; mais, plus que tout cela, elle était terrifiée par l’attitude impassible des Castillans, par leur visage sévère, leur mine de conspirateurs et leurs larges manteaux couleur marron, dont ils sont sans cesse enveloppés et sous lesquels cette ravissante Zozotte ne pouvait s’empêcher de soupçonner toujours et quand même, quoi que je puisse lui dire, des couteaux et des poignards.”

Un dispositif résolument offensif
Le plan élaboré par le grand quartier général prévoit l’engagement de trois corps d’armée : l’un isolera la capitale des provinces septentrionales, un autre sera chargé de sécuriser la route de Bayonne à Madrid, un troisième couvrira les accès de Barcelone. À l’évidence, un tel déploiement est autant destiné à se protéger contre des actions terrestres, donc espagnoles, que contre des incursions maritimes anglaises. Conçu dans la discrétion et le secret, sans que Madrid ait été tenu au courant, il laisse présager une mainmise de plus en plus étroite de Napoléon sur les affaires de la péninsule.
En ce début d’octobre 1807, l’Empereur a-t-il déjà décidé de s’emparer de l’Espagne, comme il entend le faire du Portugal ? C’est probable, car il n’a confiance ni dans le roi Charles IV, ni dans Ferdinand, ni dans Godoy. Certes, il n’affiche pas ouvertement ses intentions, mais elles apparaissent clairement dans les mesures qu’il prend. Les soixante-dix mille hommes des trois corps d’armée sont bel et bien équipés pour faire la guerre, pas seulement pour parader. Surpris par cette démonstration de force et d’abord incrédules, les Espagnols vont mettre un certain temps à réaliser que les intentions de leurs alliés sont plus belliqueuses qu’amicales.
Le 16 octobre est créé le 2 e corps d’observation de la Gironde. Formé de légions de réserve stationnées dans l’est de la France et placé sous les ordres du général de division Dupont 21 , il compte trois divisions d’infanterie et une division de cavalerie, soit vingt-quatre mille cinq cents hommes 22 . Entrée la première en Espagne le 22 novembre, la division Barbou se dirige sur Vitoria. Le 21 décembre, la totalité du 2 e corps a franchi la Bidassoa
Le 26, Dupont est à Briviesca. Sans s’arrêter à Burgos, il rejoint Valladolid, où il regroupe ses troupes à la mi-janvier. Il chasse sans ménagement le marquis d’Ordofio de son hôtel particulier et s’installe confortablement dans ses meubles. Ce type de comportement, fréquent chez les Français, heurte la fierté des Espagnols qui vont, de plus en plus, considérer leurs alliés comme des envahisseurs.
Créé à Bordeaux le 5 novembre, le corps d’observation des côtes de l’Océan prendra en charge la sécurité des communications entre Bayonne et Madrid. Lui aussi formé d’unités venant en majorité de garnisons de l’est de la France, il aligne près de trente mille hommes 23 sous le commandement du maréchal Bon Adrien Jannot de Moncey. Né à Moncey (Doubs) le 31 juillet 1754, lieutenant à la veille de la Révolution, ce fils d’un avocat au parlement de Besançon s’est distingué dans les rangs de l’armée des Pyrénées Occidentales. Général de division en 1795, il a servi en Italie. En décembre 1801, Bonaparte l’a nommé inspecteur général de la Gendarmerie, ce qui témoigne de l’estime qu’il lui portait. Maréchal d’Empire en 1804, il est le plus âgé des maréchaux. La silhouette élancée, le visage sec et fin mis en valeur par un front large et découvert, le regard perçant, le maintien sans raideur, il irradie une autorité naturelle. Officier aux qualités militaires indéniables, il manque toutefois de l’enthousiasme et de l’allant nécessaires pour motiver les jeunes soldats dont il vient de prendre le commandement.
Quittant sa zone de regroupement du bassin de l’Adour, le corps d’armée commence à franchir la frontière dès le début du mois de janvier 1808. Le 15, il se regroupe à Vitoria Sans vêtements chauds et manquant de chaussures, presque tous les hommes souffrent de la gale. Curieux de voir à quoi ressemblent les conquérants de l’Europe, les Espagnols découvrent avec stupéfaction de jeunes soldats à l’allure pitoyable. Contrairement à ce qu’ils avaient imaginé, ils ne semblent pas invincibles.
Le 11 février, Moncey s’installe à Burgos. Pour les Espagnols, cette ancienne capitale du royaume 24 était le symbole de leur fidélité à la Couronne et de leur attachement aux valeurs morales et patriotiques. C’est à partir de Burgos qu’au XI e siècle les rois de Castille ont mené la reconquête du pays sur les Maures. Le Cid est né en 1026 à Vivar, à une dizaine de kilomètres au nord de la ville. Selon Thiébault, qui sera nommé gouverneur de Burgos en décembre 1808 : “À quatre ou cinq lieux au sud est de Burgos, loin des routes fréquentées, au milieu d’une espèce de Thébaïde, se trouvait un couvent nommé Saint-Pierre de Cardeña. C’est là que Philippe V avait fait élever le tombeau du Cid et de Chimène, monument qu’avant mon arrivée dans la Castille, des soldats d’un régiment de dragons français avaient démoli, excités par l’espoir d’y trouver de l’or et des bijoux”. Ayant fait rassembler les ossements, le général érigera un nouveau monument sur les bords de l’Arlanzon. En 1921, les cendres de ces deux personnages légendaires seront à nouveau déplacées et transférées dans la cathédrale de Burgos, troisième cathédrale d’Espagne par ses dimensions et pur joyau de l’art gothique.
Tout en sécurisant ses arrières, Moncey pousse une division sur Aranda de Duero. La citadelle de San Sebastian est investie le 5 mars. Pancorbo (forteresse de San Engracia), point de passage obligé de la grand-route de Vitoria à Burgos, passe sous contrôle français le 9 mars. Ce jour-là, Dupont fait occuper Ségovie.
En s’éloignant des lignes de communication avec le Portugal, dont la protection a motivé leur déploiement, et en s’avançant résolument en direction de Madrid, les deux corps d’armée témoignent de la volonté de l’Empereur de s’assurer de la capitale. La descente de Dupont vers le sud est significative. Se refusant encore à croire à une véritable invasion, les Espagnols sont de plus en plus nombreux à flairer le piège, tel le général Laburia qui exprime ses craintes en rendant compte à Godoy : “Cela ressemble bien à une occupation militaire, compte tenu des moyens et de l’armement mis en œuvre .” Faisant une réponse dilatoire, le prince de la Paix lui demande de fournir des renseignements plus précis. Sans doute n’est-il lui-même plus dupe des intentions cachées de ses alliés Français ?

Coup fourré à Pampelune
Renforçant encore le dispositif français, l’Empereur a ordonné, le 6 décembre 1807, que soit rassemblée à Saint-Jean-Pied-de-Port la 2 e division d’observation des Pyrénées Occidentales. L’effectif initialement prévu de cinq mille hommes n’ayant pas pu être honoré, seuls deux mille cinq cents soldats prélevés sur des garnisons des côtes bretonnes sont, dans un premier temps, placés sous les ordres de Mouton 25 . Considéré comme l’un des meilleurs généraux de l’armée impériale, ce dernier est aussi l’un des plus jeunes (trente-sept ans). Chargé d’une mission d’inspection de l’ensemble du corps expéditionnaire, ce n’est finalement pas lui qui conduira les troupes en Espagne, mais son second, le général de brigade Darmagnac 26 . Quittant Saint-Jean-Pied-de-Port le 6 février, les trois bataillons de la division franchissent la frontière par le défilé de Roncevaux ; trois jours plus tard, ils se présentent devant Pampelune.
Le marquis de Vallesantoro, gouverneur de la place, autorise les troupes à loger en ville, mais il refuse de laisser deux des bataillons s’installer dans la citadelle, comme le sollicite Darmagnac. Le général réussit toutefois à se loger en face de la porte principale du bâtiment. Au cours de la nuit du 15 au 16 février, quelques grenadiers s’installent discrètement chez lui. Le 16 au matin, des Français viennent, comme ils en ont pris l’habitude, bavarder et plaisanter avec les Espagnols du poste de police. Les sentinelles ne manifestent aucune méfiance particulière à leur égard et se contentent de leur interdire d’entrer. Il a neigé. Entreprenant une partie de boules de neige, les soldats s’approchent insensiblement du pont-levis ; à un signal donné, ils se précipitent sur les factionnaires et les désarment avec le soutien des grenadiers cachés chez Darmagnac. Quand les Espagnols se rendent compte de ce qui se passe, il est trop tard : la citadelle est aux mains des Français. Qualifiée de perfide par les défenseurs, cette attaque est le premier véritable incident de la campagne. Elle va être outrageusement exploitée par la propagande anti française.
Darmagnac restant à Pampelune en qualité de commandant de la place, le général Merle 27 prend le commandement de la division dont les effectifs atteignent, à la fin du mois de mars, près de treize mille hommes. Sa mission est d’assurer la sécurité des liaisons entre Bayonne et Burgos où il s’installe le 25 mars.
Le 19 mars, Napoléon regroupe les forces engagées dans le nord-ouest de l’Espagne dans un corps d’observation des Pyrénées Occidentales dont il confie le commandement au maréchal Bessières. La 2 e division d’observation devient la 1 e division d’infanterie de cette grande unité et Merle en prend le commandement, avec Darmagnac et Gaulois comme commandants de brigade. La 2 e division d’infanterie est sous les ordres du général Verdier 28 dont les brigadiers sont Sabathier et Ducos. Le général Lasalle est à la tête de la division de cavalerie. En plus de ces divisions, Bessières dispose des six mille quatre cents hommes de la Garde impériale du général de brigade Dorsenne, ce qui porte ses effectifs à plus de vingt-cinq mille hommes.

Subterfuge à Barcelone
Tout en privilégiant le passage occidental de la chaîne pour déferler sur la péninsule, l’Empereur n’a pas négligé l’accès par la Catalogne. Cette province, “la moins espagnole de l’Espagne” , ayant la réputation d’être fière et jalouse de son indépendance, il aurait pu se contenter d’exploiter les sentiments nationalistes des Catalans en soutenant leurs aspirations à l’autonomie. Mais la Catalogne dépendait trop de l’Angleterre pour son commerce et il a estimé qu’il n’avait pas d’autre choix que de l’occuper. Sa décision prise, c’est dans le plus grand secret qu’il a mis sur pied en Avignon une brigade italienne dont il a confié le commandement à Lechi, un brave et fidèle général de quarante ans. Courant janvier, le général Goullus a rassemblé à Perpignan une brigade d’infanterie constituée d’éléments français, suisses et napolitains. Avec la brigade de cavalerie du général Bessières (le frère du maréchal), ces unités forment la division des Pyrénées Orientales. Le général Duhesme 29 en prend le commandement le 4 février 1808 . Cinq jours plus tard, il pénètre en Espagne par le col du Perthus et Cerbère, avec sept mille hommes qu’il a officiellement pour mission de conduire à Cádiz pour y secourir la flotte française toujours bloquée en rade par les Anglais, puis au Portugal. Son itinéraire peut sembler bizarre, mais Paris a pensé que cette explication suffirait pour justifier, auprès des Espagnols, l’entrée dans leur pays de cette nouvelle armée française et son transit par la Catalogne.
Progressant sur deux axes, par Figueras et Rosas, les Impériaux atteignent Gérone le 10 février. Bien accueillis par les Catalans, ils descendent sur Tordera, Pineda de Mar et Matoró, en suivant le littoral jusqu’à Barcelone où ils arrivent le 12. La ville est la capitale d’une principauté dont le capitaine général est un octogénaire, le comte de Ezpeleta. Tout en l’assurant qu’étant en route pour Cádiz et le Portugal il n’est que de passage, Duhesme lui demande l’autorisation de pénétrer dans la place. Celle-ci ayant été accordée, les troupes françaises s’installent en ville, tandis que la garnison espagnole se replie derrière les murailles redoutables de la citadelle et du nid d’aigle du fort de Montjuich. Ayant obtenu de participer à la garde de la forteresse, Duhesme met en place une compagnie de grenadiers devant la porte principale qui n’est gardée que par une vingtaine d’Espagnols.
Le 21 février, la division se transforme en corps d’observation des Pyrénées Orientales ; Duhesme en conserve le commandement. Le 29, le général annonce son départ. Prétextant vouloir remercier la population et la garnison de leur accueil, il demande à la brigade Lecchi d’organiser en leur honneur une prise d’armes sur l’esplanade de la citadelle. Les troupes s’étant mises en place du côté de la porte d’accès principale, il s’avance de manière anodine vers le pont-levis, laissant entendre qu’il veut dire quelques mots au détachement de garde espagnol. La porte à peine ouverte, un bataillon de vélites (infanterie légère) italiens s’y engouffre et se répand dans la forteresse suivi par quatre bataillons français. Surprise, la garnison ne résiste pas : les assaillants bousculent les deux bataillons de gardes wallons et espagnols qui occupent la place dont ils s’emparent aisément.
Au même moment, un détachement français se présente devant le fort de Montjuich pour en prendre possession. Alvarez de Castro 30 , le commandant du fort, fait lever le pont-levis et refuse d’obtempérer en dépit des menaces de Duhesme de passer en force. Ce dernier fait intervenir le capitaine général qui, sous la contrainte, donne à son subordonné l’ordre de se soumettre : le 29 février à minuit, le fort de Montjuich passe sous le contrôle des Impériaux. Barcelone vient d’être occupée sans qu’un seul coup de feu ait été tiré. Se rendant compte de la duperie, la population tente vainement de s’interposer. En dépit des exhortations pressantes du clergé qui pousse à l’émeute, elle respecte toutefois les Français et ne s’en prend qu’aux Napolitains. À la fin du mois de mars, le corps d’observation des Pyrénées Orientales recevra le renfort de la division Chabran 31 qui est entrée en Espagne, le 2 avril, avec les deux brigades Goulas et Nicolas. Duhesme disposera alors de quinze mille hommes, dont deux mille cavaliers.

Murat, lieutenant de l’Empereur en Espagne
Au début du mois d’avril 1808, cent seize mille soldats impériaux sont déjà déployés en Espagne. Ils seront cent soixante mille fin juin. Pour réaliser cette montée en puissance sans toucher aux effectifs de la Grande Armée engagés en Allemagne, l’Empereur a dû envoyer des conscrits qui ne sont pas suffisamment instruits et recruter des étrangers qui se révéleront peu fiables. Nombre d’officiers sont usés par des campagnes répétées ou inexpérimentés. De valeur inégale, cette armée n’est plus à la hauteur de celle qui a collectionné les victoires durant les dernières campagnes menées en Europe centrale.
Napoléon a justifié le déploiement des trois corps d’armée par la nécessité d’assurer la sécurité des lignes de communication avec le Portugal et de soutenir l’escadre française enfermée en rade de Cádiz. L’Espagne, alliée de la France, a donné son accord. Mais à Madrid, on commence à se poser des questions. Était-il nécessaire d’engager de tels effectifs ? Pourquoi s’être emparé de Pampelune et de Barcelone par la ruse ? La descente sur la capitale pouvait se justifier par l’ouverture d’un itinéraire de secours vers Lisbonne. Toutefois, lancée sans consultation préalable, elle prend de plus en plus l’allure d’une provocation. Les Espagnols ne seront pas dupes très longtemps. Évoluant d’une neutralité bienveillante vers une méfiance hostile, leurs rapports avec les Impériaux vont devenir, de jour en jour, plus tendus. Confrontés à des problèmes qu’ils n’avaient pas soupçonnés, les Français verront leur mission initiale de protection et de logistique prendre rapidement l’allure d’une véritable occupation.
Il devient urgent de coordonner les actions des corps d’armée. Napoléon en est conscient, mais ayant l’habitude de tenir ses grands subordonnés rênes courtes, il répugne à mettre en place un commandement intermédiaire. Les liaisons avec l’intérieur de l’Espagne s’avérant plus difficiles qu’il ne l’avait prévu, il doit pourtant se résoudre à nommer un commandant en chef apte à régler les problèmes de terrain. Ce ne peut être qu’un homme de confiance : son choix se porte sur Murat, son beau-frère. Dans la soirée du 20 février, le ministre de la guerre est chargé d’annoncer au grand-duc de Berg qu’il est nommé lieutenant de l’Empereur en Espagne et qu’il doit rejoindre Madrid immédiatement,. Bien que l’ayant vu dans la journée, Napoléon ne l’a pas lui-même informé de sa décision. Pour toutes instructions, il ne lui adressera que deux lettres succinctes qui le rattraperont sur la route de Madrid.
Fils d’aubergiste, Joachim Murat est né le 2 mars 1767 dans le Quercy, à La Bastide-Tunière, aujourd’hui La Bastide-Murat. Renvoyé du séminaire de Cahors, il s’engage dans la cavalerie à l’âge de vingt ans. Lieutenant en octobre 1792, ce fervent admirateur de Marat trouve en Bonaparte une “nouvelle idole à adorer”. Devenu son premier aide de camp, il l’accompagne en Egypte où il se distingue par sa fougue et sa témérité. Promu général de division sur le champ de bataille d’Aboukir, il rentre en France avec son chef et joue un rôle déterminant dans le coup d’état du 18 Brumaire. Le Premier consul lui confie le commandement de la garde consulaire. Le 20 janvier 1800, il lui donne sa sœur Caroline en mariage. Murat, qui s’est couvert de gloire à Marengo, est fait maréchal, grand amiral et prince. Grand-duc de Berg et de Clèves en 1807, il emporte la décision, à Eylau, à la tête de la cavalerie impériale.
“Impulsif, de tempérament bouillant et d’ambition ardente” , Murat est la plus haute personnalité de l’Empire après Napoléon à qui il est totalement dévoué. “C’est un homme superbe, d’une taille presque gigantesque, traits réguliers et forts, beaux yeux bleus, énormes favoris, cheveux noirs retombant en longues boucles sur les épaules”. L’Empereur dira de lui à Sainte Hélène : “si je l’abandonnais à lui même, c’était un imbécile sons jugement”. Il reconnaissait à son beau-frère une grande bravoure, mais “peu de lumière ” et une “extrême, vacillation et exaltation”.
Après son bref séjour en Espagne, Murat remplacera Joseph comme roi de Naples. Prenant rapidement goût à la monarchie, il tentera tout pour se maintenir sur son trône. Ayant brillamment participé à la première partie de la campagne de Russie, il rentrera précipitamment à Naples après la déroute de 1813 pour tenter de négocier avec l’Angleterre et l’Autriche la survie de son royaume. Rallié à Napoléon durant les Cent Jours, il sera battu par les Autrichiens, le 2 mai 1815, à Tolentino. Quelques mois plus tard, il de débarquera en Calabre. Le 13 octobre 1815, fait prisonnier au Pizzo par les hommes de Ferdinand I e de Bourbon qui avait été rétabli sur le trône de Naples, il sera fusillé.
Cavalier impétueux mais discipliné, Murat quitte Paris dans la nuit du 20 au 21 février, deux heures seulement après en avoir reçu l’ordre. Arrivé à Bayonne le 25 février en compagnie du général Excelmans et du chef d’escadron Dupin, le père de George Sand, il loge pendant quelques jours à l’hôtel Dubrocq. Le 2 mars, il accueille un détachement de la Garde impériale qui fait l’admiration des populations locales. C’est en grand apparat qu’il franchit la Bidassoa le 8 mars ; le lendemain, il fait une entrée remarquée à Vitoria où il reçoit, le 12 mars, les deux missives de Napoléon. Sans être très explicite, cette correspondance laisse entendre qu’il doit s’assurer de Madrid. Quelques jours auparavant, Moncey a reçu la mission de prendre le contrôle des sierras situées au nord de la capitale. De son côté, Dupont s’est avancé de Valladolid sur Ségovie et San Ildefonso la Granja. Tout en maintenant Merle à Vitoria pour garantir la sécurité des communications avec la France, Bessières surveille les provinces du nord tout en se tenant prêt, en cas de nécessité, à regrouper rapidement ses divisions à Burgos. Il ne fait plus de doute que Madrid est bien l’objectif final du vaste mouvement d’enveloppement qu’opèrent les corps d’armée. En Catalogne, Duhesme conserve une grande liberté d’action.
Le 16 mars, Murat fait étape à Aranda de Duero. Trois jours plus tard, tout en maintenant une division à Ségovie, Dupont pousse jusqu’à Villacastin pour assurer la couverture à l’ouest de la sierra de Guadarrama. Après avoir coiffé le défilé et le col de Somosierra, dernier obstacle naturel avant Madrid, Grouchy vient atteindre Buitrago de Lozoya. Le corps d’armée de Moncey s’échelonne sur la route de la capitale, de part et d’autre de Buitrago, entre Robregordo et Cabanillas de la Sierra, à une cinquantaine de kilomètres seulement au nord de Madrid.

Émeute à Aranjuez
Le 19 mars, Murat vient d’arriver à Castillejo Mesleón, une quinzaine de kilomètres au nord de Somosierra, quand il découvre, à onze heures du matin, que des événements graves se sont produits à Aranjuez. Apprenant que les Français s’approchaient, la cour s’est réfugiée dans cette petite ville distante d’une cinquantaine de kilomètres de Madrid et résidence royale depuis le règne de Philippe Il. Charles IV n’était encore que prince héritier quand il y a fait dessiner un parc, le Jardin du Prince, et ouvrir une ferme modèle dotée de serres tropicales où se pratique l’élevage d’animaux exotiques. Devenu roi, il a fait élever la Casa del Labrador , petit bijou de style néo-classique dans lequel il aime se retirer quand il séjourne au Palais Royal.
Godoy a suivi leurs majestés à Aranjuez. Désormais persuadé que Napoléon veut occuper toute l’Espagne, il conseille à Charles IV de s’échapper tant qu’il en est encore temps et de rejoindre les colonies d’Amérique, comme l’ont fait les souverains portugais en novembre. Le roi hésite, mais la reine est favorable à un embarquement à Cádiz. Le peuple, qui a eu vent du projet, y est hostile. Il ne souhaite qu’une chose, le renvoi de Godoy à qui il reproche d’être le responsable de tous les malheurs du royaume. Mais il ne veut pas que la famille royale s’exile. À Madrid, nombreux sont ceux qui pensent que Napoléon se prépare à soutenir Ferdinand : l’armée impériale ne s’approcherait de la capitale que pour faciliter l’installation du prince héritier sur le trône. En refusant de suivre ses parents en exil, le prince des Asturies, qui a incontestablement la faveur des Madrilènes, accrédite cette thèse.
Sentant la situation lui échapper, faisant fi de l’opposition des uns et passant outre aux hésitations des autres, Godoy finit par convaincre le roi que l’arrivée imminente des troupes françaises va sceller son sort. Le 16 mars, Charles IV se décide brusquement à se réfugier en Amérique. Encore faut-il trouver le moment opportun pour s’esquiver à l’insu de la populace qui surveille les abords des palais. Dans la nuit du 17 au 18, des partisans de Ferdinand aperçoivent une femme qui sort des appartements de Godoy. Ils en déduisent hâtivement que le Premier ministre, leur bête noire, se prépare à fuir. Donnant aussitôt l’alerte, ils lancent un appel à la population pour qu’elle s’oppose à son départ. C’est de suite l’émeute, El Mótin de Aranjuez.
Cette manifestation a-t-elle été spontanée ? Certains ont vu dans son déclenchement le résultat du travail de sape de la propagande subversive que Ferdinand et ses amis ont entrepris, depuis plusieurs jours, pour exciter le peuple contre Godoy. Le palais du prince de la Paix est envahi et saccagé. Lui-même n’échappe aux manifestants survoltés qu’en se dissimulant dans un grenier, sous des nattes de jonc. Le 19 mars au matin, cédant à la pression populaire, le roi destitue le Premier ministre et lui retire tous ses titres, grades et dignités, afin de le protéger, dira-t-il. Loin de se calmer, les émeutiers continuent à chercher Godoy. Trente heures après le début de l’insurrection, vaincu par la faim et surtout par la soif, celui-ci finit par sortir de sa cachette. Immédiatement reconnu, il est pris à partie et malmené par les insurgés. La cuisse transpercée par une broche de cuisine, le visage ensanglanté, il n’a la vie sauve que grâce à l’intervention d’un détachement de gardes qui le jettent en prison dans une écurie de leur caserne, celle-là même où, vingt ans plus tôt, il s’est engagé dans les mousquetaires du roi.
Sollicité par le roi et la reine, Ferdinand maîtrise les sentiments hostiles qui l’animent et accepte de se rendre sur place pour faire assurer la protection du Premier ministre. En revenant au palais, il est acclamé par la foule et les troupes lui font une haie d’honneur. Effrayés par ces ovations, Charles IV et Maria Luisa croient que Godoy est mort. Craignant que leurs vies ne soient menacées, ils cherchent protection auprès des courtisans et des officiers de la Garde qui les entourent : tous sont d’avis que seul le prince héritier peut ramener le calme et sauver la situation. À Madrid, personne n’a oublié ce qui s’est passé en octobre 1807. Cette fois, le coup d’Etat a réussi, mais les rôles sont inversés : pour l’opinion publique, ce n’est plus Ferdinand qui a conspiré contre le roi et la reine, mais ce sont ces derniers, parents indignes abusés par Godoy, qui ont voulu se débarrasser de leur fils. On fait de Ferdinand un martyr, alors que Godoy est diabolisé, le roi et la reine n’étant considérés que comme des marionnettes entre ses mains.

Charles IV abdique
Dans un accès de faiblesse dont il est coutumier et sans que la situation ne l’exige vraiment, estimant que c’est le seul moyen qui lui reste de calmer la plèbe excitée et d’assurer la pérennité de la dynastie, Charles IV décide soudainement d’abdiquer en faveur de Ferdinand : “ Moi, le roi ... Comme mes infirmités habituelles ne me permettent pas de supporter plus longtemps la lourde charge du gouvernement de mon royaume et ayant besoin, pour ma santé, de jouir, dans un climat plus tempéré, de la vie privée, j’ai décidé, après la plus mûre délibération, d’abdiquer en faveur de mon bien-aimé fils, le prince des Asturies. ” La cérémonie de passation des pouvoirs se déroule, de manière précipitée, dans la salle du Trône tapissée de velours rouge du Palais royal. Rassemblée devant l’édifice, la foule laisse éclater sa joie. Ferdinand VII, le nouveau monarque, promet que Godoy sera jugé et puni. En attendant son jugement, il restera incarcéré. Ses biens sont immédiatement pillés et sa famille n’échappe au massacre qu’en se réfugiant dans l’ambassade de France où François de Beauharnais assure sa sécurité. En homme réfléchi, l’ambassadeur joue la modération.
Deux jours se sont à peine écoulés lorsque, le 21 mars, le calme revenu, Charles IV, aiguillonné par la reine, se met à regretter d’avoir abandonné si hâtivement le pouvoir et commence à rechercher les moyens de revenir sur son abdication. Dans une lettre qu’il confie au général Monthion, un émissaire que Murat lui a envoyé, il s’adresse à l’Empereur en le prenant à témoin de ses malheurs et en l’assurant qu’il n’a été forcé d’abandonner la couronne en faveur de son fils que “ par la force des circonstances et lorsque le bruit des armes et les clameurs d’une garde insurgée lui faisaient assez reconnaître qu’il fallait choisir entre la vie et la mort qui eût été suivie de celle de la reine... Je proteste et déclare que mon décret du 19 mars par lequel j’abdique la couronne en faveur de mon fils est un acte auquel j’ai été forcé pour prévenir de plus grands malheurs et l’effusion de sang de mes sujets bien aimés. Il doit en conséquence être regardé comme de nulle valeur.”
Sollicitant l’intervention de l’Empereur pour être rétabli dans ses droits, Charles IV lui demande appui et protection : “ J’ai été forcé d’abdiquer, mais pleinement confiant, à l’heure qu’il est, dans la magnanimité et dans le génie du grand homme qui s’est toujours montré mon ami, j’ai pris la résolution de me conformer en tout ce que ce grand homme décidera au sujet de mon sort, de celui de la reine et de celui du prince de la Paix. J’adresse à Votre Majesté ma protestation contre les événements d’Aranjuez et contre mon abdication. Je me remets et me confie entièrement au cœur et à l’amitié de Votre Majesté.”
Sans vergogne, il n’hésite pas à plaider, cette fois directement auprès de Murat, en faveur du ménage à trois : “ Je vous demande en grâce de faire savoir à l’Empereur que je le supplie de faire mettre en liberté le pauvre prince de la Paix, qui ne souffre que pour avoir été l’ami de la France et, en même temps, de nous laisser aller dans un pays qui nous convienne, en compagnie du dit prince.” De son côté, la reine écrit à Murat : “Que le grand-duc obtienne de l’Empereur qu’on donne au roi, mon époux, à moi-même et au prince de la Paix, le nécessaire pour vivre tous trois ensemble, en un lieu convenable à notre santé, sans autorité et sans intrigues. ”
Le 20 mars, Murat est informé de l’abdication de Charles IV et de l’avènement de Ferdinand VII alors qu’il est en train de franchir le col de Somosierra. Le lendemain soir, dès qu’il arrive à El Molar, il écrit à Napoléon pour lui exposer son plan d’action qui consiste, dans un premier temps, à prendre Charles IV et la cour sous sa protection en tant que garant de la sécurité du pays, puis à inciter le père et le fils à solliciter l’arbitrage de l’Empereur. Il n’y a rien de très original dans ce scénario que Napoléon a certainement déjà imaginé. Mais pour son impulsif beau-frère, l’occasion, qui se présente est inespérée : le roi ayant abdiqué et Ferdinand pouvant être considéré comme un usurpateur, le trône d’Espagne est vacant. Qui mieux que lui pourrait l’occuper ?...
Napoléon prend connaissance des événements d’Aranjuez le 27 mars. Deux jours plus tard, il adresse à son lieutenant en Espagne de nouvelles consignes. A-t-il pris conscience de la spécificité des problèmes espagnols ? Sa prémonition de ce qui risque d’arriver est celle d’un visionnaire froid et rationnel. S’il chapitre Murat, c’est qu’il connaît bien son tempérament exalté et son manque de rigueur. Il lui écrit : “ Monsieur le Grand-Duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la situation en Espagne et que vous ne vous trompiez vous-même. L’affaire du 20 mars a singulièrement compliqué les événements. Je reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une nation désarmée et que vous n’ayez que des troupes à montrer pour soumettre l’Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu’il y a de l’énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf ; il a tout le courage et il aura tout l’enthousiasme que l’on rencontre chez des hommes que n’ont point usés les passions politiques. L’aristocratie et le clergé sont les maîtres de l’Espagne. S’ils craignent pour leurs privilèges et pour leur existence, ils feront contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J’ai des partisans; si je me présente en conquérant, je n’en aurai plus... Le prince des Asturies n’a aucune des qualités qui sont nécessaires au chef d’une nation ; cela n’empêchera pas que, pour nous l’opposer, on n’en fasse un héros... L’Espagne a plus de cent mille hommes sous les armes... divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie... L’Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos embarras... ” Quelle lucidité !
L’Empereur fixe à son beau-frère des limites précises à son action : “ Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent pas soupçonner le parti que je prendrai : cela ne vous sera pas difficile, je n’en sais rien moi-même... Je songerai à vos intérêts particuliers, n’y songez pas vous-même. Le Portugal restera à ma disposition. Qu’aucun projet personnel ne vous occupe et ne dirige votre conduite ; cela me nuirait et vous nuirait encore plus qu’à moi ...” C’est parfaitement clair, mais ce n’est pas ce que Murat attendait ! Napoléon a l’occasion inespérée de mettre la main sur le royaume et d’installer quelqu’un de sa famille sur le trône d’Espagne. Mais ce ne sera pas son beau-frère.

Les Français à Madrid
Le 23 mars, Murat entre dans la capitale par le faubourg Chamartin. Investi du commandement de la place, Grouchy organise le lendemain une somptueuse prise d’armes à l’occasion de laquelle le grand-duc de Berg, splendide dans son bel uniforme, plastronne devant les Madrilènes étonnés. Mais ce sont surtout les mameluks qui attirent l’attention. Peu nombreux, ils n’en sont pas moins effrayants avec leurs regards farouches et leurs cimeterres étincelants. Dès ce premier contact va naître une haine inexpiable de la population envers ces infidèles dont la présence étonne dans les rangs d’une armée chrétienne. Fatigués par les marches forcées, les soldats ne sont pas au mieux de leur avantage. Les Espagnols sont frappés par le jeune âge et l’apparence souvent chétive de conscrits qui ne ressemblent guère à l’image qu’ils se faisaient des vainqueurs d’Austerlitz.
Les Impériaux occupent des cantonnements à Chamartín, au Buen Retiro et au Pardo. Murat s’installe à la Moncloa. À la demande des partisans de Charles IV, il décide sur le champ d’intervenir pour le remettre sur le trône et faire libérer Godoy. Ignorant, ou dédaignant ces derniers développements, Ferdinand VII fait son entrée dans Madrid, le 24 mars, en sa qualité de nouveau roi. Escorté seulement de ses gardes du corps, il avance sous les acclamations d’une foule immense qui manifeste une joie délirante. De loin, quelques Français observent le passage de ce cortège triomphal, mais la troupe a reçu l’ordre de se tenir à l’écart. Murat ne se risque pas à aller saluer le nouveau souverain, car il est persuadé que Napoléon refusera de le soutenir. Ferdinand s’adresse donc à l’ambassadeur de France avec lequel il a toujours entretenu de bonnes relations. Comme l’a déjà fait son père, il demande à François de Beauharnais de solliciter l’arbitrage de Napoléon.
C’est sur ces entrefaites que le général Savary, premier aide de camp et homme de confiance de l’Empereur, arrive à Madrid. Incidemment, Murat apprend de sa bouche que le trône d’Espagne n’est pas pour lui. Le coup est rude pour le grand-duc de Berg qui ne s’y attendait pas. Tout nouveau duc de Rovigo, Savary a été dépêché à Madrid pour convaincre Ferdinand de se rendre à Bayonne afin d’y rencontrer Napoléon. Tout entier tendu vers le succès de son entreprise, il ne lésine pas sur les moyens à mettre en œuvre pour arriver à ses fins. Tout en jouant de l’influence que l’ambassadeur exerce sur Ferdinand, il réussit à circonvenir Escoïquiz, son mentor. Le prince des Asturies, auquel il n’hésite pas à faire des promesses inconsidérées, finit par accepter de faire le voyage. Selon Thiers, “ le général crut n’avoir rien promis en faisant tout espérer et Ferdinand crut que tout ce qu’on lui avait donné à espérer, on le lui avait promis ”.
Les Espagnols ne tolèrent l’intervention des Français dans leurs problèmes dynastiques que parce qu’ils sont convaincus qu’ils sont les seuls à pouvoir les débarrasser de Godoy et confirmer Ferdinand sur le trône. C’est en toute confiance que ce dernier quitte Madrid pour la France, le 10 avril, après avoir confié à une junte de gouvernement l’expédition des affaires courantes. Il ignore encore que sa destination est Bayonne et qu’il devra donc sortir d’Espagne. Savary lui ayant laissé entendre qu’il rencontrera Napoléon à Burgos où campe Bessières, sa déconvenue est grande quand il ne l’y trouve pas. Le duc de Rovigo réussit à le convaincre de continuer jusqu’à Vitoria où l’attend une nouvelle déception. Redoutant, s’il quitte son pays, d’apparaître comme un déserteur, Ferdinand refuse d’aller plus loin.
Savary se rend immédiatement à Bayonne pour prendre les instructions de l’Empereur qui vient d’y arriver. Elles sont claires : s’il s’avise de faire demi-tour, Ferdinand doit être arrêté ; s’il le faut, qu’on le traîne de force à Bayonne ! De retour à Vitoria, jouant le tout pour le tout, parfaitement conscient du mensonge qu’il profère, Savary déclare à Ferdinand, avec toute l’hypocrite conviction dont il est capable : “ Je veux qu’on me coupe la tête si un quart d’heure après l’arrivée de Votre Majesté à Bayonne, l’Empereur ne vous a pas reconnu pour roi d’Espagne et des Indes ! ” Se laissant fléchir, Ferdinand accepte de reprendre la route. Le 19 avril, il franchit la Bidassoa.

Napoléon confisque le trône d’Espagne
Arrivé à Bayonne le 15 avril 1808, l’Empereur prend ses quartiers au château de Marracq 32 dont il vient de faire l’acquisition. Il y séjournera jusqu’au 21 juillet. Il a refusé de s’installer au Château-Vieux, palais du Gouverneur que la ville a fait spécialement aménager pour lui, car il compte y héberger Charles IV et la reine : il ne veut pas cohabiter avec eux. Arrivé le 19 avril, Ferdinand est, lui aussi, logé à Marracq. Napoléon, qui l’a salué à son arrivée, charge Savary de lui communiquer sa décision irrévocable de reconnaître Charles IV comme roi d’Espagne. Le fidèle lieutenant s’exécute sans ménagement ni état d’âme. “ Yo soy traido ! ” , s’écrie Ferdinand qui, privé de toute autonomie, est prisonnier de fait. En compensation de son renoncement forcé à la couronne, il reçoit le royaume d’Étrurie, petit État de la Toscane italienne confisqué à son beau-frère Luis de Bourbon.
La confusion la plus totale règne à Madrid. Le 16 avril, Charles IV a formellement réfuté son abdication. Deux jours plus tard, la junte de gouvernement le reconnaît comme roi et tous les actes publics portant la signature de Ferdinand VII sont abrogés. Le 20, Murat obtient la libération de Godoy qui, la nuit suivante, part pour Bayonne où il arrive le 26. Sollicitant l’arbitrage de l’Empereur, le couple royal prend le même chemin le 23. Le 30 avril, les protagonistes du méli-mélo madrilène se trouvent réunis dans la capitale basque, à leur corps défendant et à la merci de Napoléon. Leurs départs de Madrid sont passés quasiment inaperçus, ce qui ne sera pas le cas pour ceux de l’infant Francisco et de sa sœur, la reine d’Étrurie, les derniers de la famille royale à prendre la route le 2 mai.
Se querellant et s’injuriant sans vergogne, les Bourbons offrent à l’Empereur le spectacle déplorable de leur désunion. Quelle famille ! Quelle décadence ! Napoléon confie à Talleyrand : “La reine a son cœur et son histoire sur sa physionomie : cela passe tout ce qu’il est possible d’imaginer”. Il trouve Ferdinand stupide et demeuré, mais c’est surtout de la pitié que lui inspire Charles IV Convaincu qu’il n’y a plus rien à attendre de ces “ pantins ”, il est décidé à mener rondement cette affaire à son terme en les écartant tous, une fois pour toutes. Informé le 5 mai de l’insurrection madrilène, il accuse Ferdinand de l’avoir commanditée. Charles IV et la reine étant du même avis, il profite de leur appui pour exiger qu’il renonce formellement à la couronne et qu’il reconnaisse son père comme roi légitime. À minuit, à bout de résistance, Ferdinand abdique et rend la couronne à Charles IV.
C’est du moins ce qu’il croit faire, car il ignore que son père a accepté, dans la matinée, de céder tous ses droits à l’Empereur. Dans un document rédigé par Godoy, Charles IV déclare qu’en raison d’incessantes disputes familiales il n’est plus à même de remplir son devoir de souverain qui est de veiller au bien-être de ses sujets. Il se résout donc à “ céder tous ses droits au trône d’Espagne et des Indes à sa Majesté l’Empereur Napoléon, le seul qui, dans l’état actuel des choses, puisse rétablir l’ordre. Etant entendu que cette cession n’a pour but que de faire bénéficier ses sujets des conditions suivantes : (1) l’intégrité du royaume sera maintenue : le prince que l’Empereur jugera bon de placer sur le trône sera indépendant et neutre et les frontières de l’Espagne ne seront pas touchées ; (2) la religion catholique, apostolique et romaine sera la religion unique en Espagne ; aucune religion réformée et encore moins infidèle, ne sera tolérée sur le territoire, comme c’est actuellement l’usage établi .”
Charles IV ne parle pas d’abdication, mais seulement de cession de ses droits au trône ; cela importe peu à Napoléon qui, sous prétexte d’assurer les intérêts supérieurs de l’Empire, réussit, à moindres frais, une belle opération en chassant un Bourbon et en le remplaçant par un membre de sa famille. Le 10 mai, il obtient des infants qu’ils renoncent à leur tour à leurs droits héréditaires. Dépossédé de tous ses biens, Charles IV reçoit en échange le château et la forêt de Compiègne, ainsi qu’une pension annuelle de sept millions et demi de francs. Sa nouvelle résidence nécessitant d’importants travaux de rénovation, le roi déchu sera hébergé à Fontainebleau par Cambacérès, en compagnie de la reine et de Godoy. Le trio ne s’y attardera pas. Après un court séjour à Marseille, il s’installera à Rome, villa Borghèse, où Charles IV retrouvera une certaine sérénité, contrairement à Maria Luisa, toujours aussi intrigante 33 .
Fin 1818, des émissaires dépêchés par Ferdinand VU informeront le roi des infidélités de sa femme et de la paternité de Godoy sur ses deux derniers enfants. L’ancien monarque semblera disposé à dénoncer son testament en faveur de la reine et à demander à Pie VII l’annulation de son mariage. Il n’en aura pas le temps : Maria Luisa décédera le 2 février 1819 ; il la suivra dans la tombe dix-sept jours plus tard. Ferdinand VII refusera que les cendres de ses parents soient rapatriées à Madrid. Godoy leur restera fidèle. Conformément à ce que lui avait demandé le roi, il ne fera paraître ses mémoires qu’après la mort de Ferdinand VII. Ruiné, réfugié en France en 1835, vivant chichement d’une pension que lui accordera Louis-Philippe, Monsieur Manuel publiera , de 1836 à 1838, des mémoires grandiloquents dictés à un moine espagnol. Il décédera à Paris, dans le dénuement le plus complet, le 4 octobre 1851 34 .
Quant à Ferdinand, il reçoit en dédommagement le château de Navarre, en Normandie. Cette demeure n’étant pas habitable, il sera hébergé par Talleyrand dans son domaine de Valençay où il vivra dans un exil doré jusqu’à sa restauration, le 13 décembre 1813. Il sera pour les Espagnols le “roi désiré”, celui vers lequel se porteront toutes les espérances et tout l’amour des nationalistes... qui seront cruellement déçus dès qu’il reprendra le pouvoir ! Il s’éteindra à Madrid en 1833.

José 1 e , roi d’Espagne
Le 25 mai, l’Empereur s’adresse aux Espagnols : “ Espagnols ! Après une longue agonie, votre nation périssait. J’ai vu vos maux ; je vais y porter remède... Votre monarchie est vieille ; ma mission est de la rajeunir. J’améliorerai toutes vos institutions et je vous ferai jouir du bienfait d’une réforme sans froissements, sans désordres, sans convulsions... Soyez pleins d’espérance et de confiance dans les circonstances actuelles ; car je veux que vos descendants conservent mon souvenir et disent: il a été le régénérateur de notre patrie.“ Bainville 35 observe que ”Napoléon a été mal renseigné sur l’Espagne. Il la connaît seulement par ce qu’en ont écrit Montesquieu, Voltaire, l’abbé Raynal et les encyclopédistes. Il la voit comme un peuple opprimé par des féodaux, dominé par un clergé obscurantiste et fanatique, soumis à des gouvernants et à des souverains méprisables... Napoléon croit arriver en Espagne en libérateur ; il pense sincèrement régénérer ce pays, le tirer de sa torpeur, lui donner des institutions modernes.”
“ Les hommes supportent le mal lorsqu’on n’y joint pas l’insulte ”, disait l’Empereur. Il croyait avoir ménagé l’orgueil castillan en obtenant la double renonciation volontaire du roi et de son fils, en leur rendant les honneurs royaux et en leur assurant une retraite dorée. “ L’insulte, à ses yeux, eut été de renverser brutalement cette dynastie, ce qu’il se félicitait d’avoir évité. Il n’imaginait pas que l’Espagne dût prendre fait et cause pour la légitimité, alors qu’il s’agissait d’une famille qui ne régnait plus depuis plus d’un siècle et nul ne paraissait moins digne d’amour que Ferdinand VII dont il venait de voir de près la triste figure et le caractère sans grandeur”, écrit encore Bainville, qui ajoute : “Il trouvait çà et là quelques grands seigneurs pour le servir, pas un palefrenier. ”
Dans cette affaire d’Espagne, rien n’a été improvisé, tout s’est déroulé selon l’inflexible volonté de l’Empereur. Après avoir chassé les Bourbons de Naples et de Parme, il n’a pas laissé passer l’occasion de régler leur sort à ceux d’Espagne qu’il méprisait par-dessus tout. Il confiera à Metternich : “ les Bourbons sont mes ennemis personnels ; eux et moi nous ne pouvons occuper en même temps des trônes ”. Sans doute Talleyrand l’a-t-il conseillé, mais c’est seul qu’il a dirigé l’opération, de bout en bout. Les Bourbons déchus ayant pris, le 12 mai, le chemin de l’exil, il ne reste plus à l’Empereur qu’à mettre en place le nouveau souverain. Le 27 mars, le jour même où il a été informé des événements d’Aranjuez, il a proposé à son frère Louis, roi de Hollande, d’échanger son royaume contre celui d’Espagne : “ Le climat de Hollande ne vous convient pas. Je pense à vous pour le trône d’Espagne .” Louis ayant refusé, ainsi d’ailleurs que Jérôme, il s’adresse à Joseph, l’aîné de la famille. Bien que réticent à abandonner Naples où il coule des jours heureux, celui-ci finit par se laisser convaincre : le 10 mai, il donne son accord pour aller représenter à Madrid les intérêts de la famille Bonaparte.
Dès le 2 mai, l’Empereur a écrit à Murat pour lui demander de choisir entre le royaume de Naples et celui du Portugal, signifiant ainsi à son beau-frère que son avenir n’est pas en Espagne. Il lui enjoint de convoquer le conseil de Castille, la municipalité madrilène et la junte pour choisir le nouveau monarque, formalité indispensable à ses yeux, car il tient à ce que l’installation de Joseph revête toutes les apparences de la légalité. Ce qui est le cas dans la mesure où, avant sa dernière abdication, Charles IV a nommé le grand duc de Berg lieutenant général du royaume et commandant en chef de l’armée. À ce double titre, il préside la junte de gouvernement et assure l’expédition des affaires courantes.
Profondément déçu par la désignation de Joseph, bouleversé par ce choix qu’il juge inique, Murat tombe malade. Victime des coliques de Madrid, sans doute une jaunisse, souffrant de troubles intestinaux et d’une fièvre délirante, il demande à l’Empereur, le 12 juin, à être relevé de ses fonctions. Connaissant bien son beau-frère, Napoléon a anticipé ses réactions en dépêchant à nouveau Savary à Madrid. Son fidèle assistant a rejoint la capitale, le 15 juin, investi des pouvoirs nécessaires pour assurer la transition en attendant l’arrivée de Joseph. Ce dernier quitte Naples le 23 mai et arrive à Bayonne le 7 juin. La veille, un décret impérial l’a nommé roi d’Espagne et des Indes.
Le nouveau souverain doit tirer sa légitimité de la constitution que l’Empereur se propose de faire approuver par une assemblée de notables espagnols qui ont été convoqués au Château-Neuf de Bayonne. Compte tenu des difficultés de déplacement, seuls soixante-cinq des cent cinquante députés sollicités sont présents le 15 juin, jour de l’ouverture. Le 8 juillet, ils seront quatre-vingt-onze à adopter, à l’unanimité, le texte préparé par Napoléon. Inspirée des principes de la Révolution française, cette constitution est d’une grande nouveauté pour l’Espagne. Elle instaure un Parlement : des nobles et des membres du clergé sont encore désignés par le roi, mais la plupart des parlementaires sont désormais élus selon un système censitaire. Le roi nomme les ministres, le conseil d’État et les sénateurs. La justice échappe à la noblesse et au clergé qui, jusqu’alors, en avaient le contrôle. Les droits de l’individu sont reconnus : égalité des chances, égalité devant l’impôt, égalité devant la loi avec des jugements rendus par des jurés et la fin des arrestations arbitraires. Les droits féodaux sont abolis, les corporations et les péages supprimés, les ordres monastiques dissous ainsi que l’Inquisition. À la demande de Charles IV, il est stipulé : “ La religión católica, apostólica y romana, en España y en todas las posesiones españolas, será la religión del Rey y de la Nación, y no se permitirá ninguna otra. ” Quoique importante sur le plan historique, cette constitution restera sans valeur sur le plan juridique car elle ne sera jamais appliquée.
Frère aîné de l’Empereur, Joseph est né à Ajaccio le 7 janvier 1768. “ Ancien boursier au collège d’Autun, avocat en Corse, candidat malheureux à la Constituante puis à la Législative, anti-paoliste réfugié à Marseille (où il fait un mariage avantageux avec une fille du riche négociant Clary), Joseph apparaît déjà, avant l’irrésistible ascension de son frère, comme un garçon charmant, bien qu’un peu infatué, sur lequel on ne peut guère compter... Au temps du Consulat, il se pique de libéralisme, peut-être avec sincérité d’ailleurs et encourage prudemment certains courants de fronde ; mais, élevé sur un trône puis sur un autre, il se prend pour un roi de droit divin avec une comique spontanéité, allant même jusqu’à menacer Napoléon, sur le ton d’une gravité impayable, de lui déclarer la guerre s’il n’obtempère pas à ses avis. Quand Napoléon le revoit en Espagne, à l’automne de 1808 et après plus de deux ans d’éloignement, il soupire : Joseph est fou ! il est devenu tout à fait roi... Aimable, bon vivant, friand de jolies femmes et fort peu altéré de sang, Joseph ferait un bon roi s’il ne se mêlait de vouloir enseigner la guerre aux maréchaux de son frère ; ses interventions sont aussi frivoles que sanglantes et désastreuses dans leurs résultats .”
Pour les Espagnols, Joseph ne sera jamais que le “ roi intrus ”, l’étranger ignorant tout de leur mentalité et de leurs problèmes, ne sachant même pas prononcer correctement la jota . Pourtant, ce Méditerranéen, roi de Naples du 31 mars 1806 au 5 juillet 1808, comprend l’espagnol et le parle même assez bien, en tout cas bien mieux que le premier roi d’Espagne d’origine française, le Bourbon Philippe V monté sur le trône en 1700. Si l’Empereur s’était maintenu au pouvoir, Joseph aurait peut-être réussi à asseoir sa propre dynastie à Madrid... En ce mois de juin 1808, n’hésitant pas à se proclamer “ Don José primero, par la grâce de Dieu, roi de Castille, d’Aragon, des Deux-Siciles, de Jérusalem et de Navarre, des îles Canaries, des Indes orientales et occidentales, archiduc d’Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Milan et comte de Hasbourg ”, il croit fermement en sa pérennité. La modestie n’étouffe pas cet homme de quarante ans, d’un naturel bon et avenant, sensuel et jouisseur. Privilégiant la persuasion sur la force, voulant séduire et être aimé, il n’a rien d’un foudre de guerre. Hésitant, influençable, velléitaire, il est tout le contraire de son frère qui le connaît bien. Napoléon ne lui fera jamais confiance. Il lui imposera une double tutelle : civile en la personne de l’ambassadeur La Forest qui critiquera son attitude trop bienveillantes envers les Espagnols, militaire avec le maréchal Jourdan qui assumera la responsabilité des opérations.
Réformé après avoir participé à la guerre d’indépendance des États-Unis, Jourdan s’était replié à Limoges où il exerçait le métier de mercier. Quand survint la Révolution, il reprit du service dans la garde nationale, puis il rejoignit les armées révolutionnaires avec lesquelles il remporta plusieurs victoires, dont celle de Fleurus, le 26 juin 1794, “ la plus grande bataille qu’eurent à livrer les soldats de l’an II”. Bien que commandant en chef, il avait conduit lui-même la charge de cavalerie qui devait donner un avantage décisif aux Français. Avaient suivi des années difficiles, marquées par des échecs militaires et des faux-pas politiques, entrecoupées de démissions et de retours à Limoges. Ne lui tenant pas rigueur de s’être opposé (mollement) au coup d’État du 19 brumaire, Napoléon lui avait confié l’administration du Piémont.
Maréchal en 1804, gouverneur de Naples en 1806, Jourdan a suivi Joseph à Madrid. Affable et prévenant, il s’entend bien avec le roi dont il partage les idées libérales. C’est à lui que reviendra la tâche difficile de maintenir le contact avec les maréchaux qui méprisent le monarque dont ils refusent la tutelle, mais il aura du mal à s’imposer auprès de ses pairs. Vainqueur à Almonacid, hésitant à Talavera, il sera pitoyablement défait à Vitoria. Rallié à Louis XVIII, il présidera le conseil de guerre chargé de juger le maréchal Ney, puis il servira fidèlement la monarchie, jusqu’à sa mort, en 1833, à l’âge de soixante-et-onze ans.
Jourdan ne sera pas le seul à retourner sa veste après la chute de Napoléon, mais ses détracteurs y voient un signe de son inconstance politique, voire de son inconsistance : il n’aurait pas été un homme de convictions, mais un opportuniste. Des critiques sévères seront portées sur le chef militaire “ qui avait connu son heure de gloire, mais avait vieilli loin des grandes opérations, peu estimé de ses chefs et tenu par eux pour médiocre ”. Le maréchal, à qui on reconnaît un certain courage physique, avait une conception étriquée et dépassée de la stratégie. Imbu des grands principes d’école, il manquait de cette capacité d’adaptation aux circonstances et de résolution dans la conduite des opérations qui sont le propre des grands chefs militaires. Les maréchaux de l’armée d’Espagne connaissaient bien le personnage qui était leur aîné et ils le jalousaient. “ Il reste difficile de se faire une juste idée de la qualité de Jourdan comme chef de guerre ; presque toutes ses défaites sont dues pour beaucoup à la mauvaise volonté de ses collègues ou de ses subordonnés, mais on peut se demander si en lui quelque faiblesse du caractère ne favorisa pas la répétition par trop fréquente d’une telle conjoncture”. Pour Napoléon : “Le général Jourdan était très brave un jour de combat, en face de l’ennemi et au milieu du feu ; mais il n’avait pas le courage de tête au milieu du calme de la nuit, à deux heures du matin. Il ne manquait pas de pénétration, de facultés intellectuelles, mais il était sans résolution et imbu des plus faux principes de guerre.... On a peine à comprendre ses inepties. ”
En dépit de débuts difficiles, Joseph prendra goût au pouvoir et il voudra pleinement assumer son rôle de monarque. N’ira-t-il pas jusqu’à imaginer de conclure une paix séparée avec l’Angleterre et d’annexer le Portugal ? Napoléon le remettra vertement à sa place. Affichant sa volonté d’assurer à tout prix l’intégrité de son royaume, Joseph se verra fixer, sans ambiguïté, les limites de sa liberté d’action par le décret impérial du 8 février 1810 qui créera les quatre gouvernements autonomes de Catalogne, d’Aragon, de Navarre et de Viscaye, prélude à l’annexion directe par la France de tous les territoires espagnols situés au nord de l’Èbre.
Non seulement Joseph ne bénéficiera pas du soutien politique qu’il était en droit d’espérer de son frère, mais il manquera toujours d’argent, son administration se révélant incapable de faire rentrer les impôts dans ce pays qu’elle ne contrôlera jamais que partiellement. Le découpage du royaume en quatre-vingt-trois préfectures et quinze régions militaires restera théorique ; il ne pourra jamais être intégralement appliqué. Rares seront les Espagnols de qualité qui se rallieront au régime. Parmi les plus proches collaborateurs de Joseph, on ne peut vraiment citer que José de Mazarrado et le comte de Cabarrús. Les réformes que souhaitait réaliser le souverain resteront, le plus souvent, du seul domaine des intentions. Son règne ne bénéficiera que d’une seule période de relative harmonie : quand il visitera l’Andalousie au printemps de l’année 1810.

Batailles de 1808 Victoires: en noir Défaites et échecs: en blanc
Madrid  : Murat entre à Madrid, quatre jours après l’abdication de Charles IV Cordoue  : Dupont conquiert la place que les Impériaux mettent à sac. Medina de Rioseco : victoire sans lendemain de Bessières. sur Blake et Cuesta. Bailén  : la capitulation de Dupont est la première d’une armée impériale. Zaragoza : le 1 er siège est levé après l’abandon de Madrid par Joseph le 30 juillet. Roliça  : Wellesley bouscule Delaborde. Vimeiro  : vainqueur de Junot, Wellesley le contraint à évacuer le Portugal. Gamonal  : anéantissant l’armée d’Estrémadure, Soult ouvre la route de Madrid. Espinosa de los Monteras  : Victor écrase l’armée de Galice aux ordres de Blake. Tudela  : Lannes défait l’armée du Centre de Castaños. Somosierra  : charge héroïque des chevau-légers polonais. Llinars  : Gouvion Saint-Cyr s’impose face à Reding et Vives. Molins de Rey  : nouveau succès de Gouvion Saint-Cyr face à Vives.
3. Résistance des Espagnols
Xénophobie francophobe
L’Empereur était-il conscient de la montée du ressentiment francophobe et des menaces qui pesaient sur Madrid ? Déjà, le 8 avril, de Bordeaux où il fait étape en allant à Bayonne, il écrit à Murat : “Je suis fâché que mes généraux se soient enfournés dans les plus belles maisons de Madrid Ils devaient se cantonner aux portes de la ville ou dans les faubourgs. S’il arrive quelque malheur, ce sera leur faute .” Au début, la population s’est montrée plutôt amicale envers les Français qui se sont présentés en libérateurs, mais les rapports se sont rapidement tendus. La manière dont ont été conquises les places de Pampelune et de Barcelone a profondément choqué les Espagnols qui supportent mal l’arrogance et le dédain avec lesquels ils s’estiment traités. L’apparence frêle des jeunes conscrits suscite la dérision : comment de tels soldats ont-ils pu mettre l’Europe à genoux ?
Ainsi que le dit lui-même Napoléon, l’affaire d’Espagne est “bien mal engagée ”. Soulevant une réprobation quasi générale, la France est passée en quelques semaines du statut d’amie et d’alliée à celui de puissance occupante. Dans le courant du mois de mars 1808, les Français ont commencé à se rendre compte de la haine qu’ils suscitaient, mais il était déjà bien tard pour rectifier le tir. Le mal était fait, l’irréparable commis. Gaspillant leur potentiel de confiance, ils ont laissé passer l’occasion de s’assurer de l’alliance, ou au moins de la neutralité des Espagnols. Pour mener à bien sa politique de blocus continental, l’Empereur devra désormais mettre en oeuvre des moyens coercitifs plus radicaux que la stratégie de séduction à laquelle il espérait pouvoir se limiter.
Observateurs attentifs de tout ce qui se passait dans la péninsule, les Anglais ont rapidement compris le profit qu’ils allaient pouvoir tirer d’une exploitation bien menée de l’esprit de résistance et des sentiments francophobes des populations. Estimant que la propagande du clergé ne pouvait suffire, à elle seule, à provoquer et à entretenir la lutte armée, ils vont exploiter à fond et soutenir par tous les moyens le caractère belliqueux et le nationalisme ombrageux des Espagnols et des Portugais. En poussant les populations à s’engager dans un combat sans merci contre la présence française, ils serviront d’abord leurs propres intérêts.
À Tolède, le 23 avril, paysans et bourgeois ont spontanément déclenché de brutales manifestations contre les Français : Dupont a dû intervenir pour rétablir l’ordre. Quatre jours plus tard, la foule a brisé à coups de pierres les fenêtres du consulat de France de Gijón. En cette fin de mois d’avril, des incidents semblables se sont déroulés dans plusieurs villes du pays, surprenant les Impériaux qui n’ont pas vu venir ce sursaut de nationalisme. Ne réalisant pas encore que les Espagnols les considéraient comme des occupants, ils n’ont compris, ni les causes profondes, ni l’amplitude de ce déchaînement de violences.
De part et d’autre, l’approche des problèmes de souveraineté était différente. Pour les Français, être patriote consistait à défendre le territoire national, pour les Espagnols il s’agissait de préserver coutumes et traditions. Les Français étaient prêts à se sacrifier pour défendre leurs frontières, les Espagnols pour conserver leur souverain et leur religion. Dès le début, en Espagne comme au Portugal, le soulèvement prendra l’allure d’une véritable croisade, d’une lutte inexpiable menée contre l’étranger impie et sacrilège, soupçonné de vouloir renverser les institutions et détruire les croyances auxquelles les populations étaient viscéralement attachées. Les combats seront menés avec une sauvagerie indicible, dans l’exaltation et l’ivresse d’un nationalisme xénophobe. À ces déchaînements d’une cruauté impitoyable, les Impériaux vont répondre par de terribles répressions.

2 mai sanglant à Madrid
Madrid n’est devenue que tardivement la capitale de l’Espagne. Ce n’était qu’une petite ville d’une dizaine de milliers d’habitants quand Philippe II a décidé d’y transférer la Cour, en 1561, parce qu’elle était plus proche de l’Escorial qu’il construisait, que Tolède ou Valladolid. Situé aux confins des sierras granitiques et boisées du nord de la Meseta, bordant les vastes étendues des riches terres agricoles de la Mancha, ce n’était alors qu’un gros marché agricole aux misérables maisons en terre battue donnant sur des ruelles sales, mal pavées, sans éclairage. La cité a commencé à se développer à partir de la place de la Puerta del Sol et de la Calle Mayor, rue qui relie la place au Palais royal adossé à la saignée du rio Manzanarès.
La ville a agréablement surpris les Français avec ses artères larges et rectilignes le long desquelles s’alignaient des habitations bien plus propres et mieux tenues que celles qu’ils avaient pu voir depuis Bayonne. Sans avoir la beauté d’autres grandes villes européennes, Madrid s’était transformée, dans la deuxième moitié du XVIII e siècle, en une cité accueillante et plaisante à vivre. De la Puerta del Sol, située à quelques centaines de mètres de la Plaza Mayor, de belles voies urbaines avaient été ouvertes en direction des portes monumentales de Tolède au sud, d’Atocha au sud-ouest, d’Alcalá à l’est (la seule qui subsiste de nos jours), de Fuencarral au nord. Le parc du Retiro et la promenade du Prado marquaient les limites orientales du périmètre urbain.
De nos jours, Madrid est dix à quinze fois plus étendue et plus peuplée qu’elle ne l’était alors. La Puerta del Sol reste le principal point de rassemblement des cortèges de manifestants, comme il le fut le 1 er mai 1808, tout en continuant d’être le lieu de promenade favori des Madrilènes. Les couvents richement dotés de l’époque sont devenus des musées regorgeant de trésors (Delcalzas Reales, Encarnación). La Plaza del Oriente, qui se trouve devant le palais royal, a été dessinée du temps de Joseph. Modeste chapelle édifiée en 1798, San Antonio de la Florida possède une coupole merveilleusement décorée par Goya dont c’est la sépulture 36 . Côté ouest, le Palais royal avait été reconstruit sur l’emplacement de l’ancien Alcazar qu’un incendie avait endommagé. Le mur d’enceinte de ce centre historique n’était pas entretenu et n’avait aucune valeur défensive.
Chaque 1 er mai, Madrid célébrait traditionnellement la fête de Santiago el Verde. Foire autant que célébration religieuse, cette manifestation attirait de nombreux paysans des alentours qui se joignaient aux citadins pour un joyeux et immense déjeuner sur l’herbe dans les prairies bordant le rio Manzarés. En 1808, ces festivités tombent un dimanche, ce qui leur donne un relief supplémentaire. Dès le 24 avril, Murat a fait placarder sur toutes les voies d’accès à la capitale des affiches avertissant la population que réunions et rassemblements seront interdits. Mais comment faire appliquer de telles directives en ce jour de liesse populaire ? Dès l’aurore, des groupes compacts de paysans endimanchés se pressent dans les rues étroites de la capitale, côtoyant les Madrilènes parmi lesquels se sont mêlés des agitateurs annonçant que le lendemain lundi, “ dix heures du matin sera l’heure fatale convenue pour le lever de rideau de la plus sanglante tragédie ”.
Qui fait courir ces bruits ? Qui tente de manipuler la populace ? Des historiens espagnols évoqueront une vaste conspiration ourdie par le Palais royal, voire même par Godoy qui, après avoir toléré la présence française, aurait retourné sa veste et voulu assurer ses arrières. Les meneurs appartenaient à la noblesse et à la haute bourgeoisie, mais les manifestants furent tous des gens du peuple. Il s’agissait pour eux de s’opposer au départ pour Bayonne des derniers membres de la famille royale, ce que seule une foule préparée et organisée pouvait faire : d’où la théorie du complot. Ce ne fut, sans doute, qu’une manifestation spontanée, habilement récupérée par des nationalistes plus anti-français que monarchistes. Selon des personnels du Palais royal, le départ des infants était prévu pour le lundi 2 mai. Il importait donc d’agir le plus tôt possible. Que Maria Luisa (reine d’Étrurie) s’en aille, laissait les Madrilènes indifférents car ils soupçonnaient l’épouse de Luis de Borbón de s’être laissée séduire par Murat. Mais ils n’admettaient pas que l’infant Francisco de Paula, qu’ils vénéraient, parte lui aussi.
Le dimanche 1 er mai, dans l’ambiance délétère d’un Madrid survolté, des provocateurs parcourent les rues, accusant les Français de tous les malheurs qui s’abattent sur l’Espagne. Prêtant une oreille attentive à cette propagande, la population commence à s’agiter. Au lieu de rentrer dans leurs villages, les paysans passent la nuit à boire et à s’exciter. L’ambiance devient fiévreuse ; les troubles se propagent d’un quartier à l’autre. Dans la matinée du lundi, Murat et son escorte se font insulter par la foule en traversant la place de la Puerta del Sol.
À neuf heures du matin, l’effervescence règne aux portes du palais. Une foule compacte assiste aux préparatifs de départ de la reine d’Étrurie, qui a été maintenu malgré tout. La tension monte brusquement quand des cochers signalent que le colonel Rucher a fait préparer le carrosse de l’Infant. Il va donc partir avec sa sœur ; mais il tarde à sortir ; le bruit court qu’il résiste ; la populace s’émeut : “ Ils nous ont déjà pris notre roi et maintenant c’est toute la famille royale ! À mort les Français ! ” Apparaît alors, à un balcon du palais, le lieutenant-colonel López Ruiz. S’adressant à ceux qui se sont massés devant la porte, il s’écrie : “ Aux armes ! Ils enlèvent l’Infant ! ” Furieuse, déchaînée, la foule se précipite vers le carrosse qui sort. Coupant les attaches des chevaux, elle dételle la voiture. Le chef d’escadrons Lagrange tente d’intervenir. Immédiatement assailli, frappé et jeté à terre, il ne doit son salut qu’a l’intervention d’une douzaine de grenadiers de la Garde.
Murat réagit immédiatement en envoyant un escadron de chevau-légers dégager les abords du palais. Deux canons font feu sur la foule ; il y a des morts. La panique s’empare des manifestants. Se dispersant, ils fuient dans toutes les directions en propageant les nouvelles les plus folles. Très vite, les Madrilènes basculent en masse dans l’insurrection. S’armant d’escopettes, de sabres, de couteaux, les émeutiers se répandent dans les rues aux cris de “ Mort aux Français ! ” Attaquant et massacrant les soldats isolés dont ils récupèrent les armes, ils s’en prennent particulièrement aux mameluks de la garde de Murat qu’ils redoutent pour leur attitude et honnissent pour leur religion.
Les mameluks bénéficiaient d’un statut particulier. Ces anciens soldats de l’empire ottoman provenaient d’un corps d’élite constitué d’anciens esclaves islamisés, spécialement entraînés au maniement des armes. Profitant des faiblesses de l’autorité impériale, ils s’étaient emparés de l’Egypte au XVIII e siècle. Principaux adversaires des Français en 1798, ils les avaient étonnés par leurs prouesses. Certains s’étaient ralliés à l’armée d’Égypte et Bonaparte en avait ramené deux : Roustan et Ali. En 1801, quand l’armée était rentrée en France, quelque deux cent cinquante d’entre eux l’avaient suivie. L’Empereur avait choisi les cent cinquante meilleurs pour former un escadron qu’il avait rattaché aux chasseurs à cheval de la Garde. C’est cet escadron, commandé par le chef d’escadron Kirmann, qui avait accompagné Murat à Madrid. Armés d’un tromblon et de deux pistolets, ces guerriers au teint bronzé et à l’air farouche étaient redoutés pour leur cimeterre , long sabre recourbé, de forme convexe (le tranchant étant du côté de l’arrondi), qu’ils maniaient avec une grande dextérité.
Pris à partie, les mameluks réagissent avec une froide violence qui donne le ton sur ce que sera la guerre qui s’annonce. Le sergent fourrier Louis-François Gille raconte 37 comment, à lui seul, l’un d’eux mit à mort presque tout un couvent. Passant au galop dans une rue, il avait découvert un de ses camarades agonisant devant la porte de l’un de ces établissements. Le moribond “ le chargea de le venger et expira bientôt après ”. Jaillissant dans le couvent, le mameluk “ renversa tout ce qui se trouva sur son passage, puis, saisissant son sabre, il poursuivit dans le cloître ceux qui tentaient de lui échapper. Chaque coup de sabre faisait voler une tête ou partageait un homme en deux... Près de quarante moines tombèrent sous ses coups .” C’est certainement exagéré, mais les témoignages de scènes de violences abondent dans les Mémoires que publieront de nombreux témoins 38 .
Dirigeant la répression depuis les hauteurs de Principe Pio, Murat engage la cavalerie de Grouchy au Retiro, les mameluks à Caramanchel et Lefranc à San Bernardino. Le capitaine Luis Daoiz, chargé de la garde du dépôt d’armes et d’artillerie du parc de Montoleón, ouvre les portes de l’établissement au capitaine Pedro Velarde qui prend la tête des émeutiers. Les magasins sont pillés. Les artilleurs tirent au canon sur une colonne française s’avançant pour les déloger, mais ils sont rapidement dispersés par deux bataillons de grenadiers du général Lefranc qui les chargent à la baïonnette, sans tirer un coup de feu.
Les troupes impériales reprennent rapidement la situation en main. Refoulés sur la Puerta del Sol, les manifestants sont écrasés ou dispersés. Le lieutenant Ruiz, qui s’est distingué dans les combats de rue, est tué en début d’après-midi, ainsi que les capitaines Daoiz et Velarde. Rares sont les officiers qui ont participé au soulèvement. Ayant reçu l’ordre de rester dans leurs casernes, les trois mille cinq cents hommes de la garnison espagnole n’ont pas bougé. À quatorze heures, le calme est rétabli.
Murat ordonne que tous ceux qui ont été arrêtés soient jugés par un tribunal militaire : ils sont systématiquement condamnés à mort. En fin d’après-midi, quarante-trois émeutiers sont fusillés au Prado avant que le grand-duc de Berg, sensible aux arguments des autorités locales, ne donne l’ordre de cesser les exécutions. Le lendemain, trente-six autres seront encore passés par les armes, sur la colline du Principe Pio, par un colonel de la Garde qui n’a pas tenu compte des consignes reçues. Des exécutions plus discrètes se déroulent au pied de la fontaine de la Puerta del Sol, devant l’église du Buen Suceso, à San Ginés, à la porte d’Alcala, ou encore au Portillo de Recoletos.
En un raccourci saisissant, deux célèbres tableaux de Goya expriment toute la violence haineuse des terribles journées des 2 et 3 mai. Tous deux sont exposés au musée du Prado : la charge des Mameluks à la Puerta del Sol le 2 mai, et les exécutions de la colline du Principe Pio le 3 mai. Ces œuvres n’ont été peintes qu’en 1814. Goya, qui a adopté un profil bas pendant les cinq années du règne de Joseph, fréquentant ostensiblement des afrancesados engagés sans que l’on puisse toutefois le qualifier de collaborateur, a sans doute ressenti le besoin de se justifier vis-à-vis des commissions d’épuration mises en place au retour de Ferdinand VII. Cela n’enlève rien à la force de ces images que le peintre a longuement mûries et qui sont d’une spontanéité éblouissante.
Goya a aussi gravé, de 1808 à 1822, quatre-vingt-deux planches qui, sous le titre “ Les désastres de la guerre ”, constituent un véritable documentaire sur les exactions commises de part et d’autre. Ces gravures sont exposées au musée du Prado. Trois pièces seulement représentent des actions de guerre. Dix-sept sont consacrées à la famine. Les autres ne montrent que les brutalités les plus gratuites, les plus absurdes : “ Ce ne sont que pendus, tas de morts qu’on dépouille, femmes qu’on viole, blessés qu’on emporte, prisonniers qu’on fusille, couvents qu’on dévalise, populations qui s’enfuient, familles réduites à la mendicité, patriotes qu’on étrangle, tout cela traité avec ces ajustements fantastiques et ces tortures exorbitantes qui feraient croire à une invasion de Tartares au XIV e siècle ”, note Théophile Gautier qui visite le musée en 1840.
En comptant les paysans tués par arme à feu ou sabrés aux portes de la ville, l’ensemble des pertes espagnoles s’élèverait, selon une étude réalisée par Pérez Guzmán en 1908, à quatre cent neuf morts (trente-neuf soldats et trois cent soixante-dix civils). Toutefois, seules cent quarante-quatre personnes ont pu être formellement identifiées à partir d’inscriptions sur les registres municipaux. Napier avance le chiffre de cent vingt tués, alors que certains auteurs espagnols n’hésitent pas à parler de deux mille morts. Les noms de quatre femmes apparaissent sur une liste des victimes publiée en 1863. Aucun noble n’est mentionné, ce qui semble indiquer que le soulèvement fut avant tout populaire. Du côté français, ce sont quelque sept cents soldats selon certaines sources, pas plus de cent cinquante selon d’autres, qui auraient été massacrés.
Amplifiés et déformés au fur et à mesure de leur diffusion dans le pays, ces événements vont profondément traumatiser les Espagnols, alors que leur portée réelle semble avoir échappé aux Français présents à Madrid au moment où ils se produisaient. Pour les journaux de Paris, il ne se serait agi que d’une simple sédition fomentée par quelques extrémistes soudoyés par l’Angleterre et visant Napoléon. L’insurrection n’a été manipulée ni par la classe dirigeante espagnole ni par les Anglais. Les autorités espagnoles coopérèrent d’ailleurs activement avec Murat pour le rétablissement de l’ordre. La spontanéité de ce mouvement de révolte populaire en faveur de la famille régnante, considérée par les Madrilènes comme la seule légitime, aurait dû alerter les Français. Sur le moment, ils n’en saisirent pas la véritable signification. En faisant fusiller les Espagnols pris les armes à la main, le grand-duc de Berg venait d’en faire les premiers martyrs de l’indépendance.

Les juntes s’organisent
“Tous les jours un peu plus, le malaise succédait à l’indifférence la mauvaise humeur au malaise ; la colère à la mauvaise humeur.” L’insurrection madrilène fait très vite tâche d’huile. Une des caractéristiques les plus frappantes du soulèvement initial de la population est sa quasi simultanéité. Les premières manifestations éclatent dans les Asturies : à Gijón le 5 mai, puis à Oviedo le 9. Le 23 mai, le bataillon du génie stationné à Alcalá de Henares est la première formation de l’armée régulière à basculer dans la rébellion : six cents hommes, avec leurs officiers et leur drapeau, marchent sur Valence où ils sont accueillis comme des héros. À Valence, justement, trois cent cinquante Français sont mis à mort par la populace qu’excite le chanoine Calvo. C’est encore dans cette ville, le 29 mai, que la première unité régulière de Espagne insurgée est mise sur pied par une junte régionale : les Cazadores voluntarios de Valencia , un régiment de trois mille huit cents hommes, à trois bataillons.
Des juntes étaient en place dans chaque capitale provinciale, parfois jusqu’au niveau des municipalités. Composées de notables le plus souvent désignés par Madrid, elles étaient cantonnées dans un rôle purement consultatif Les insurgés vont rapidement renouveler ces assemblées. Réputés fervents nationalistes, théoriquement élus mais s’imposant surtout par leur charisme et leur engagement sans faille contre la présence française, les nouveaux représentants confisqueront le pouvoir local à leur profit. Les juntes collaboreront parfois avec les administrations en place, mais le plus souvent elles se substitueront purement et simplement à elles. Constituée à Aranjuez le 25 septembre 1808, la junte suprême de gouvernement sera censée coordonner l’action des juntes régionales et de tous les organismes refusant de reconnaître le roi intrus . Le comte de Floridablanca, ancien Premier ministre de Charles IV, en sera le premier président. Sous la pression militaire française, la junte se repliera d’abord sur Séville, puis sur Cádiz.
Son secrétaire général, le poète Quintana, définit ainsi le rôle de ces assemblées typiquement espagnoles : “ Dès que se produit une vacance du pouvoir central, chaque province décide de former une junte qui assume l’autorité dans son district du point de vue politique, civil et militaire. Les juntes entrent ensuite en contact les unes avec les autres et se mettent d’accord sur les mesures d’intérêt général ; après quoi, l’État, qui semblait dissous, se remet en marche et agit sans heurt et sans désordre. ” En réalité, les juntes auront du mal à coordonner leurs actions : exacerbant les particularismes locaux, elles sèmeront les germes de revendications autonomistes qui perdurent.
L’une après l’autre, les juntes provinciales déclareront la guerre à la France. Chaque fois qu’elles le pourront, elles prendront contact avec les Anglais qui assureront leur soutien logistique. Leur rôle le plus ostensible consistera à mettre sur pied des armées provinciales, soit à partir d’unités de l’armée régulière refusant de se soumettre à l’administration du roi Joseph, soit par recrutement local, soit encore par incorporation de déserteurs qui seront de plus en plus nombreux au fil des mois. Émanations des classes moyennes, elles resteront souvent dominées par la noblesse 39 . Prétextant confisquer le pouvoir au nom du peuple espagnol, ce sera avant tout à leur propre avantage qu’elles le feront et non au profit de ce dernier qui restera asservi.
À Oviedo, le hasard a voulu que la junte des Asturies, qui ne se réunissait normalement que tous les trois ans et ne traitait habituellement que de problèmes économiques, soit en pleine session au début du mois de mai. Sous l’impulsion de quelques activistes, elle décide de s’opposer, si nécessaire par la force, aux directives de Madrid. Le 9 mai, des heurts violents opposent insurgés et représentants du pouvoir central. Dans les jours qui suivent, la population se rassemble dans la cathédrale et élit une nouvelle junte qui destitue et remplace le gouverneur. Le 17 mai, Murat envoie des troupes espagnoles pour reprendre la situation en main. Les troubles persistant, les Français occupent eux-mêmes la ville deux jours plus tard et fusillent cinquante-huit personnes qui avaient été arrêtées le 9. Dans la nuit du 24 au 25 mai, toutes les cloches des églises se mettent à sonner, appelant la population aux armes. Le soulèvement est général ; la manufacture d’armes et de munitions est attaquée ; les émeutiers s’emparent d’une centaine de milliers de fusils. Le lendemain, la junte des Asturies déclare solennellement la guerre à la France.
Pour la première fois, une junte était élue en Espagne. Pour la première fois aussi, un gouvernement local se substituait au gouvernement central, jugé défaillant, pour prendre une décision d’une extrême gravité, celle d’une déclaration de guerre. La junte créera l’armée des Asturies : une vingtaine de régiments (neuf mille trois cents hommes et six cents officiers) qui seront dotés des armes récupérées dans la manufacture. Dès le mois de juillet, les Anglais débarqueront à Gijón des équipements, des vivres et des munitions.

Un soulèvement nationaliste et populaire
Murcie, Carthagène, Séville et Saragosse se soulèvent le 24 mai. Le 26 mai, Santander est touchée à son tour. Le 29 mai, Badajoz et la Corogne entrent en dissidence ; Grenade, Cádiz et les Baléares le 30 ; Valladolid et Barcelone le 31. Cet enchaînement étonnant fut-il spontané ? Dans un pays aux communications aussi difficiles et aux particularismes provinciaux aussi marqués, toute idée de coordination paraît inconcevable. Pourtant, la simultanéité des actions laisse penser que le mouvement a été orchestré. Massacrant Français et afrancesados, la populace a systématiquement pillé des dépôts d’armes. Presque partout, le clergé a pris la tête du mouvement, enrôlant dans les églises et les couvents avec comme signe de ralliement une écharpe rouge portant les inscriptions “Viva Ferdinand VII ! Religión y Patria ! ”
Aspirant à des réformes politiques et sociales et voulant se débarrasser du prince de la Paix et de Charles IV, les Espagnols avaient espéré que Napoléon prendrait le parti de Ferdinand, seule alternative acceptable à leurs yeux. Au début du mois de mai, ils doivent se rendre à l’évidence : non seulement la mise à l’écart de Ferdinand se confirme, mais il est clair que les Français renforcent leur présence militaire. Déçus dans leurs espérances, se sentant humiliés dans leur honneur national et bafoués dans leurs croyances, ils vont tenter de résister aux envahisseurs français. Cela ne suffisant pas, ils se battront résolument pour recouvrer leur indépendance.
La fidélité du peuple envers Ferdinand, le désiré , dépossédé de la couronne par duperie, est la cause la plus immédiate du soulèvement. Mais la haine de l’étranger, attisée par les exactions et l’athéisme de l’armée d’occupation, joue un rôle non négligeable, de même que le mépris des rudes paysans espagnols pour les jeunes conscrits, imberbes et malingres, des premières troupes impériales qu’ils ont côtoyées. L’attitude violemment hostile du clergé, qui voit dans ces soldats les pourfendeurs de la religion et dans Napoléon l’ennemi du pape, concourt à mobiliser une population profondément religieuse, très attachée à ses prêtres.
C’est en vain que les Français tentent d’étouffer le soulèvement dans l’œuf. Bessières envoie Merle faire de la présence dans le nord, avec un détachement de six bataillons d’infanterie, deux cents cavaliers et huit pièces d’artillerie. Le 4 juin, le général occupe Reinosa sans tirer un coup de feu. Le 8, les Impériaux se dirigent sur Valladolid où le général Gregorio Cuesta a rassemblé une armée de volontaires. Le 12 juin, à Cabezón de Pisuerga, ils dispersent ces troupes non aguerries et récupèrent quatre pièces d’artillerie que l’encadrement et les élèves du collège militaire de Ségovie avaient emmenées en fuyant leur établissement. Ce soir-là, ils entrent dans Valladolid.
À peine Merle avait-il quitté Reinosa que les dix hommes qu’il y avait laissés ont été pris à partie par la foule et tabassés. L’un d’eux a succombé à ses blessures ; les survivants ont été remis aux insurgés de Santander. De retour à Reinosa le 20 juin. Merle bouscule les volontaires qui défendent la ville. Le lendemain, dans les gorges de Lantueno, il décime les troupes du général Velarde accourues de Santander. Après avoir occupé ce port, il revient à Reinosa pour punir les habitants du sort qu’ils ont réservé aux dix hommes laissés sous leur protection. Il leur accordera finalement son pardon. À la mi-juillet, il devra évacuer Santander sous la pression d’une division asturienne levée par le général Ballesteros qui, au mois d’août, poussera une pointe jusqu’à Reinosa.
Ces mouvements de va-et-vient seront une des caractéristiques de la guerre. Les populations devront supporter les représailles et les réquisitions des uns et des autres, tout en assurant leur logement à raison d’une demi-douzaine de soldats par foyer. En Cantabrie, région dont nous aurons peu l’occasion de reparler, la supériorité de l’armée impériale ne sera guère remise en cause avant juin 1811, date à laquelle les Français devront évacuer Oviedo. De retour en automne, ils seront de nouveau obligés de se retirer, cette fois par mer 40 . Ils reviendront en mai 1812. Regroupés vers Grado pour préparer une offensive en direction de Tineo, ils devront se replier définitivement le mois suivant.
Abattu, secoué moralement autant que physiquement, Murat quitte Madrid le 17 juin. Après un voyage en litière long et pénible, il arrive le 3 juillet à Bayonne. Toujours malade, il retrouve sa femme Caroline dans la propriété de Lauga où elle l’attend depuis le 27 juin. Il ne rencontrera pas Joseph et Napoléon attendra le 10 juillet pour venir lui rendre visite. Ce jour-là, enfin remis sur pied, il partira prendre les eaux à Barèges. Toujours abrupte dans ses jugements, la duchesse d’Abrantes dira de lui qu’il “ n’était pas l’homme, qu’il fallait aux Castillans, peuple sérieux, positif, austère et l’opposé des fanfaronnades et des jactances de Murat... Quand il vit que l’Espagne n’était pas pour lui, il fit tout ce qu’il pût pour faire perdre la couronne du royaume d’Espagne au pauvre Charles IV et puis ensuite à tout autre qui la prendrait .”
Fin juin 1808, Napoléon a de bonnes raisons de penser avoir réglé l’essentiel des problèmes que lui posait la péninsule Ibérique. À Lisbonne, l’éviction de la reine folle et du régent, que les Anglais manipulaient, a été menée tambour battant. À Bayonne, les Bourbons se sont montrés pitoyables. Il peut raisonnablement espérer que Joseph n’aura pas de mal à s’imposer à Madrid, d’autant moins que les armées impériales ne rencontrent pas de résistance sérieuse. Au nord, le contrôle de la route d’Irún à Lisbonne doit permettre de sécuriser les côtes atlantiques en interdisant leur accès aux Anglais. Au centre, Madrid a été aisément conquise et une armée française s’avance au cœur de l’Andalousie. À l’est, la prise de Barcelone préfigure celle de Valence et la main mise sur tout le littoral méditerranéen. “ Le trident impérial avait été planté dans la masse péninsulaire qui n’était plus qu’une dépouille inoffensive. ”
Mais tout va basculer en quelques semaines, et l’été de 1808 sera pour l’Empereur celui de toutes les désillusions. Le 29 juin, le maréchal Moncey échoue devant Valence. En Andalousie, la honte de la capitulation que Dupont signe à Bailén, le 20 juillet, rejaillit sur toute l’armée impériale, détruisant le mythe de son invincibilité. À la mi-août, Duhesme piétine toujours en Catalogne. Le 14 août, Lefebvre doit abandonner le siège de Saragosse. Le 30 août, à Sintra, l’expédition du Portugal se termine par un fiasco. Certes, Junot sauve l’honneur en ne capitulant pas, mais il est forcé de rembarquer tout le corps expéditionnaire. A Madrid, à peine installé sur le trône, Joseph doit s’enfuir précipitamment.
En Espagne comme au Portugal, le sursaut nationaliste et la résistance populaire prennent les stratèges de court. Pour soumettre ces deux pays aux obligations du blocus continental, il est évident que les quelques démonstrations de force prévues ne suffiront pas. Comme il n’est plus question de compter sur les armées régulières portugaises et espagnoles qui s’avèrent peu fiables et basculent, l’une après l’autre, dans la subversion, il faudra conquérir et occuper le terrain. L’intervention française prend une dimension nouvelle. Napoléon vient de mettre le doigt dans un engrenage, sans pouvoir encore mesurer toutes les conséquences de ce geste. Elles seront terribles pour l’Empire.
L’Empereur avait-il besoin d’humilier la nation espagnole en traitant avec un tel dédain ses monarques, certes dégénérés, mais somme toute inoffensifs ? Alors que, comme le souligne Albert Sorel, “ l’Espagne faisait son dieu de la Monarchie, comme la France l’avait fait, naguère, de sa Révolution. ” N’aurait-il pas pu garder l’Espagne sous sa coupe sans lui imposer un roi étranger, qui plus est de sa famille, ce qui devait fatalement le conduire à soumettre cette nation par les armes et à la maintenir sous le joug. Redoutable, invincible sur les champs de bataille classiques, l’armée impériale se révélera incapable de juguler le soulèvement de tout un peuple qui parviendra à ses fins en se contentant de la harceler, de l’affaiblir et de l’enliser, la neutralisant sans avoir besoin de la vaincre.

Premiers accrochages à El Bruc
Pour se prémunir contre toute tentative de débarquement anglais sur la côte méditerranéenne, les Français devaient contrôler les ports de Catalogne et du Levant. Trois actions combinées furent projetées pour s’assurer du littoral et de l’arrière-pays.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents