Méfiance cordiale. Les relations franco-espagnole de la fin du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale (Volume 3)
962 pages
Français

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Description

Cette étude embrasse histoire comparative, diplomatique, militaire, coloniale, stratégique, économique, migratoire, culturelle, afin de montrer combien les relations entre ces deux vieilles nations européennes, assoupies après la bourrasque napoléonienne, se sont réveillées à la suite des défaites et des retraits des années 1898-1899.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 206
EAN13 9782296459724
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MÉFIANCE CORDIALE

Les relations économiques franco-espagnoles
de la fin du XIX e siècle à la Première Guerre mondiale


VOLUME 3
JEAN-MARC DELAUNAY


MÉFIANCE CORDIALE

Les relations économiques franco-espagnoles
de la fin du XIX e siècle à la Première Guerre mondiale.


VOLUME 3


Ouvrage publié avec le concours
de l’École doctorale "Espace Européen Contemporain",
de l’Équipe d’accueil "Intégration et Coopération dans l’Espace Européen",
du Conseil scientifique
de l’Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle,
et avec le soutien
du Centre national du livre


Préface de Jean-Claude ALLAIN


L’Harmattan

Paris

2010
© L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54511-3
EAN : 9782296545113

Fabrication numérique : Socprest, 2012
DES RELATIONS ÉCONOMIQUES INTENSES
CHAPITRE 17 ÉCONOMIES NATIONALES, ÉCONOMIES COMPLÉMENTAIRES ?
Comme nous l’avions annoncé, le thème des relations économiques franco-espagnoles doit être relié à tous ceux qui ont été abordés dans le premier chapitre de cette étude. Depuis la nuit des temps, la puissance des chefs, des princes, des rois puis des États-nations n’a connu qu’un seul critère permanent : la richesse fondée sur la capacité de prélèvement. Ce phénomène est le moteur de l’histoire humaine, car si le concept même de richesse est clairement subjectif, le prélèvement, lui, est opérationnel ou il n’est pas. Du pillage au tribut – éminemment subis – ou de la taxe antique à l’impôt moderne – librement consentis contre protection ou sécurité – l’éventail des formes de prélèvement est large, aujourd’hui encore. Toutes les utopies – et elles ne sont pas mortes – se sont heurtées à cette réalité : la seule véritable force permanente d’un État réside dans ses richesses naturelles et l’intégration de ses possessions autant que dans l’homogénéité et l’activité coopérative de ses habitants. Les formes de pouvoirs et les forces militaires ne sont que des épiphénomènes totalement conditionnés par la fluctuation de la valeur économique, qui, seule, permet à une collectivité plus ou moins large de s’organiser, les plus forts et les plus habiles gérant alors les ponctions opérées sur les plus faibles ou les plus maladroits, la démocratie libérale – sans doute le moins mauvais des régimes – n’ayant que globalement rendu acceptables et diversifiées les formes de l’emprunt. Du prélèvement par la force – encore en vigueur dans le monde – on est, en principe, passé à des formes plus élaborées, dont l’histoire de la fiscalité porte la marque permanente, sinon éternelle.

La combinaison de la qualité et de la quantité – fondement de la prospérité – nous livre une autre clé de l’évaluation de la puissance économique et sociale d’une nation ou d’un empire. Aucune statistique globale ne devrait exister sans son rapport au plus petit commun dénominateur : l’être humain, dans son unicité irréductible. Enfin, la capacité d’ajouter une valeur maximale aux produits bruts que le globe fournit aux hommes apparaît – à travers des techniques, qui ne peuvent être que des instruments – comme une troisième voie vers la compréhension des mécanismes d’enrichissement et de domination par accumulation, le commerce international venant corriger les lacunes des productions devenues nationales, contournées aussi par les investissements extérieurs, au XIX e siècle, faisant de certaines entreprises des forces multinationales.
LE POTENTIEL ÉCONOMIQUE, BASE DÉCISIVE DE LA PUISSANCE ?
La puissance économique comparée de la France et de l’Espagne, au début du XX e siècle, doit être appréhendée à divers niveaux. La comparaison bilatérale ne peut nous donner qu’une vision contestable de la puissance économique de chacun des deux pays, surtout si l’on s’en tient aux seules métropoles. Ainsi, avant 1914, la France apparaissait comme une puissance minière très limitée, alors que l’Espagne était un eldorado… À l’inverse, la France serait une grande puissance agricole face à une Espagne, où le tiers du produit intérieur brut était pourtant d’origine agricole entre 1900 et 1914 (35 % environ) {1} .
La comparaison internationale pourrait paraître beaucoup plus pertinente, mais il s’agirait là d’utiliser, voire de mettre au point un gigantesque corpus statistique, dont les éléments exposés – avant analyse – rempliraient bien des pages qui nous éloigneraient immanquablement de notre sujet.

Tableau n°1 – Rentes nationales / produits nationaux bruts par habitant,
en % de la rente combinée anglo-française (en $ EU, 1970)

[Source : Gabriel Tortella, El desarrollo de la España contempóranea. Historia económica de los siglos XIX y XX, Madrid, 1994, p. 2]

Certes, cette comparaison internationale pourrait être favorisée par les jugements de l’historiographie – un miroir exact de l’Histoire ? – à propos des perceptions et des réalités de la puissance économique des principaux pays du monde, bien au-delà du seul facteur géographique que nous avons étudié.
Ainsi, malgré ses faiblesses – criantes – et sa décadence relative, la France au début du XX e siècle – est encore considérée par l’immense majorité des spécialistes comme une grande puissance économique à la monnaie stable et attractive. Par contre, il est difficile de voir figurer le royaume d’Alphonse XIII dans la liste des "puissances économiques dominantes", selon l’un des plus éminents spécialistes de l’histoire économique espagnole {2} . Pourtant, les atouts ne manquaient pas, qui rendaient le pays intéressant dans des secteurs très variés.




Des richesses naturelles


De natures très diversifiées, elles expriment, plus que les simples données géographiques "brutes" – la taille, le climat ou la dispersion – la capacité de mise en valeur des espaces par des populations locales ou par des intervenants extérieurs. Elles apparaissaient déjà – hier ou aujourd’hui – comme des enjeux de puissance ou d’attrait.

Fondements historiques de la richesse des populations, les productions agricoles de ces deux pays, où les traditions étaient fortes et anciennes, nous amènent à esquisser une géographie de la puissance agraire, mais aussi internationale, à un moment où les concurrences extra-européennes se faisaient sentir sur les marchés. La place de Chicago s’affirmait de plus en plus dans le domaine céréalier, deux "super-grands" se dévoilant alors aux yeux des observateurs. Dans ce contexte, la France apparaissait – malgré sa troisième position régulière – comme une nation importatrice, parfois menacée – comme en 1910, à la suite d’excès pluviométriques – par certains autres producteurs. Le plus fâcheux était la stagnation des résultats, en contraste avec la plupart des autres fournisseurs de blé, notamment nord-américains – lato sensu – et russe {3} .

Tableau n°2 – Les grands producteurs de blé (Mqx)

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 214, et du même auteur, International Historical Statistics, The Americas 1750-1988, p. 308]

La France – troisième productrice derrière les deux plus grands espaces céréaliers mondiaux – et l’Espagne – entre la septième et la neuvième place – étaient clairement des puissances agricoles, même si les nouveaux mondes mettaient désormais leurs espaces en valeur à marche forcée. Par habitant, cependant – une mesure qu’il faudrait manier avec prudence – l’équilibre franco-espagnol reprenait sens.

Tableau n°3 – Production de blé par habitant (qx / h)

[Source : calculs de l’auteur, selon les recensements des années 1900-1911, et tableau précédent]

L’Espagne paraissait ainsi à une place somme toute honorable, première surprise pour ceux qui ne voyaient en elle qu’un pays céréalier médiocre.

Tableau n°4 – Superficie en blé ( trigo) (Mha), production (en Mqx) rendements (qx/ha)


Tableau n°5 – Rendements céréaliers : l’orge ( cebada ) (qx/ha)


Tableau n°6 – Rendements céréaliers : le seigle ( centeno ) (qx/ha)


Tableau n°7 – Rendements céréaliers : le maïs ( maiz ) (qx/ha)


Tableau n°8 – Rendements céréaliers : l’avoine ( avena ) (qx/ha)


Tableau n°9 – Rendements de la pomme de terre ( patata ) (qx/ha)

(1) chiffres de 1902 / (2) moyenne biennale de 1902 et 1905
(3) moyenne biennale, 1907-1908 / (4) moyenne biennale de 1910 et 1912
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 214, 243, 269, 299]

Malgré ces résultats flatteurs, la France était alors loin d’être une puissance agricole autosuffisante. Elle importait beaucoup plus de céréales que l’Espagne, que ce fût en valeurs absolues ou en pourcentages. En 1898 et en 1911, elle dut même faire venir plus de 2 MT de blé, pour cause de récoltes catastrophiques (moins de 70 Mqx). En 1905 et en 1913, à la suite des déboires des campagnes de l’année antérieure, le royaume ibérique dut faire de même, les mauvaises récoltes de 1907 ayant été amorties par des campagnes précédentes largement excédentaires {4} . Ces vieux pays agraires n’étaient pas de grandes puissances du négoce agricole. Les prix n’étaient plus fixés en Europe, mais déjà principalement à Chicago, et, secondairement, à Odessa, porte du grenier ukrainien {5} …
Ces résultats ne démontraient pas une supériorité manifeste de l’agriculture française sur l’espagnole. Le maïs semblait ainsi se porter mieux au sud des Pyrénées. De même, la pomme de terre ou la betterave à sucre… Cette réalité allait être visible dans les échanges commerciaux, on s’en douterait volontiers.
Certains produits furent l’objet de négociations spécifiques, tels les sucres. Lors de la conférence internationale de Bruxelles, en 1902, l’Espagne qui acclimatait alors progressivement le sucre de betterave sur son territoire national, fut admise dans le "cartel" des producteurs européens {6} . L’organisation de ce marché au sud des Pyrénées – auquel les Français tentèrent de se mêler – donna lieu à de multiples péripéties, dont la mévente dans les deux années précédant la guerre mondiale fut l’épisode le plus marquant. Le royaume ibérique demeura encore longtemps un petit pays producteur, sa présence dans les sucreries antillaises n’ayant pas été balayée, loin de là, ce qui devait le rendre peu demandeur avant les années vingt et trente {7} .

Tableau n°10 – Rendements de la betterave à sucre ( remolacha de azucar ) (qx/ha)

(1) chiffre de 1902 / (2) chiffre de 1909
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 214, 243, 269, 299]

Tableau n°11 – Rendements du sucre de betterave ( azucar de remolacha ) (qx/ha)

(1) production de betteraves à sucre (2) production de sucre de betterave
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 269, 299,
et Estadísticas Históricas de España , Madrid, 1989, p. 108]

La France et l’Espagne formaient, avec l’Italie, le triangle majeur de la viticulture mondiale. Les deux nations souffrirent des multiples assauts des parasites des vignobles et des aléas climatiques. Le vin était un produit majeur des échanges commerciaux – nous le verrons – mais l’Espagne apparaissait déjà comme le plus vaste vignoble du monde, en mètres carrés par habitant. Un moment enrayée par la surproduction des années 1906-1907 qui allait engendrer, avec l’apport algérien, une grave crise sociale dans le Midi français, la décadence globale des vignobles méditerranéens s’imposa comme un fait majeur dès avant 1914. Certes, le vin français "pissait" deux à trois fois plus que le vin espagnol, riche en sucres et en alcool, mais ce n’était guère là un signe de qualité.

Tableau n°12 – Vignes et vignobles
Superficie (en M d’hectares), production (en M d’hectolitres) et rendements (hectolitres par hectare)

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 269, 299
et Estadísticas Históricas de España , Madrid, 1989, p. 108]

En France, de très mauvaises récoltes en 1910 (inondations et pluies) et, en Espagne, deux ans plus tard (sécheresse et gelées), expliquent les résultats de vendanges et certains flux commerciaux brutaux. On le constatera dans les échanges commerciaux bilatéraux.

Tableau n°13 (suite) – Bétails, 1898-1913, en milliers de têtes

(1) chiffres de 1905
Tableau n°13 – Bétails, 1898-1913, en milliers de têtes

(1) chiffres de 1905 [Sources : Estadísticas Históricas de España, Madrid, 1989, p. 108, et B. R. Mitchell, International Historical Statistics. Europe 1750-1988 ]

Le contraste était frappant. Les deux pays étaient des moyennes puissances en termes de potentiels d’élevage, mais peu comparables, les bétails de pays sec ne pouvant être comparés à ceux de pays humide. Bovins, porcins ou équidés étaient en effet prospères au nord des Pyrénées, tandis que les animaux se contentant de pâturages maigres – ovins, caprins, ânes et mulets – étaient en abondance au sud, la "coupure grasse" passant au cœur même de la péninsule ibérique, en fonction des données bioclimatiques déterminées par la pluviométrie. Produits laitiers en pays cantabriques – de la Galice à la Navarre – produits de l’olive, ailleurs…

Tableau n°14 – Bétails, 1898-1913 : nombre d’habitants par tête de bétail

(1) chiffres de 1905
Tableau n°14 (suite) – Nombre d’habitants par tête

(1) chiffres de 1905
[Sources : Estadísticas Históricas de España , Madrid, 1989, p. 111, et B. R. Mitchell, International Historical Statistics. Europe 1750-1988 ]

Quant à la pêche, elle était déjà marquée par une production égale et une consommation supérieure du côté espagnol, supériorité qui se confirmera à travers le XX e siècle. Cette tendance devait déboucher sur de multiples incidents dans les zones maritimes frontière, notamment dans l’espace "incidentogène "du golfe gascon-biscayen.

Tableau n°15 – Pêche débarquée (France) ou vendue à la criée (Espagne),
poissons, fruits de mer et crustacés réunis, en tonnes métriques, et par habitant (en kg)

(1) moyenne biennale 1908-1909
[Source principale : B. R. Mitchell, International Historical Statistics. Europe 1750-1988 , p. 386, et Estadísticas Históricas de España , Madrid, 1989, p. 111]

D’autres productions sylvicoles sont à indiquer. L’Espagne était avec l’Italie, un des deux grands producteurs mondiaux de liège. Cependant la France métropolitaine – Corse incluse – pouvait compter sur les apports de l’Afrique du Nord. Par contre, la pénurie ibérique en bois communs était patente et la France paraissait beaucoup moins défavorisée en ce domaine. On se trouvait là en présence de deux puissances en relative complémentarité, mais aussi, déjà, en concurrence.

Après les produits agricoles, sylvicoles et de la pêche, les ressources minières indispensables à tout développement économique moderne. Les deux pays étaient riches en minerais de fer, mais ceux de la chaîne cantabrique étaient de meilleure qualité – comme les scandinaves – à l’inverse de ceux de France, dont le territoire lorrain – partiellement perdu en 1871 – était le cœur, avec sa "minette" phosphoreuse à l’excès, mais abondante. Dans les cinq lustres précédant la guerre de 1914, la France devait pourtant dépasser l’Espagne en quantités extraites.

Tableau n°16 – Les producteurs de minerai de fer (MT)

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 417-421,
et du même, International Historical Statistics, The Americas 1750-1988 , p. 319]

Tableau n° 17 – Minerai de fer en 1 000 T et en kg par habitant (moyennes quadriennales)

[Source : Élaboration J.-M. Delaunay]

La stagnation de divers producteurs – le Royaume-Uni ou l’Espagne – et la forte progression d’autres pays, dont la France et la Suède, voire la Russie, dans le sillage du "géant" allemand, est à noter. La teneur et la productivité des divers minerais, en liaison avec un marché dominé par les consommateurs anglo-germaniques, pouvait, à l’occasion bousculer la hiérarchie primitive du "monde du fer", comme le montrent les statistiques des produits extraits du minerai de fer. Quant à la France, si elle avait dépassé en dix ans l’Espagne en quantités, la qualité de son minerai – excessivement phosphoreux – était bien moindre que celle de la plupart des produits extraits du sol ibérique. Il était cependant considéré comme le moins cher d’Europe peu avant la guerre, ce qui attira les investissements et les achats des sidérurgistes notamment allemands {8} .

Le charbon sous ses diverses formes, n’était pas abondamment présent dans les sous-sols des deux pays. Pour les houilles (cokes, anthracites, lignites, etc…), la France était un producteur moyen – intégré au groupe des pays intermédiaires, avec la Belgique et l’Autriche-Hongrie – loin derrière les "trois grands", États-Unis, Grande-Bretagne et Allemagne, mais elle était en passe d’être rattrapée par la Russie, à l’industrialisation de laquelle les capitaux français participaient si activement. L’Espagne apparaissait comme un pays insignifiant, tout comme l’Italie. C’est dire la quasi-dépendance du royaume ibérique dans ses besoins de développement. Par tête d’habitant, la différence était plus notable encore. Elle atteignait un rapport de six vers 1900 à cinq autour de 1912, ce qui marquait un léger progrès du côté espagnol grâce à l’apport de capitaux français.

Tableau n°18 – Les producteurs de houille du monde (MT)

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 417-421,
et du même auteur, International Historical Statistics, The Americas 1750-1988 , p. 307]

Tableau n°19 – Houille en MT et en kg par habitant (moyennes quadriennales)

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 417-421]

Malgré cet abîme, la France et l’Espagne importèrent pourtant de grandes quantités de charbon de Grande-Bretagne, d’Allemagne, voire de Belgique {9} . L’industrialisation française expliquait cette nécessité. Les besoins en coke et anthracite de qualité étaient criants.

Quant aux pétroles, aux bitumes et schistes, les deux pays n’en étaient pas faiblement pourvus. Ils n’en avaient pas. Du moins, n’en avaient-ils pas découvert en ce début de siècle. Ils devaient donc importer en totalité leurs maigres besoins du moment. Nous verrons combien les compagnies françaises de négoce se montrèrent actives des deux côtés des Pyrénées.

Par ailleurs, la puissance hydraulique mondiale installée et disponible en 1910, laissait apparaître de fortes capacités dans les deux pays, les marges de progression paraissant larges, en France comme en Espagne. En attendant une civilisation des loisirs alors balbutiante, la montagne et la rivière se devaient d’apporter leur contribution au développement d’une civilisation industrielle et urbaine de plus en plus gourmande en énergies non renouvelables. Les Pyrénées allaient se révéler précieuses.

Tableau n°20 – Production d’énergie électrique, total (Giga wattheure) et par habitant (kilo wattheure)

(1) chiffres de 1901
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 546-547]

Tableau n°21 – Puissance hydraulique installée, total (Mm 3 ) et par 100 habitants, en 1910.

[Sources : François Caron et Fabienne Cardot, Histoire de l’électricité en France , tome 1, 1881-1918 , Paris 1991, p. 523, et calculs J.-M. Delaunay (m 3 /100 h)].

Cependant, l’état de "montagnosité" supérieure de l’Espagne face à la France et à de nombreux autres pays occidentaux, s’avérera être à terme un élément de large autonomie, malgré un réel déficit technologique d’origine – qui obligera les autorités ibériques, nous le verrons – à importer des techniques de construction et des équipements étrangers durant longtemps. Car l’industrialisation – cause et conséquence de la plus-value – était le maître-mot du développement.


Des productions industrielles


La puissance industrielle est au cœur même du processus de sélection des nations depuis le début du XIX e siècle. Elle avait extirpé les plus dynamiques – pas toujours les plus grandes – du lot des pays ne devant leur richesse qu’au commerce basé sur le pillage et l’échange inégal d’outre-mer. Ce furent d’abord des régions – plus que des pays entiers – qui lancèrent leurs cheminées à l’assaut d’un ciel encore vierge de trop d’impuretés. Du modèle anglais ou rhénan, puis belge ou nord-français – autour de la Mer du Nord – on glissa vers d’autres horizons avec lenteur. La préindustrialisation fut souvent le difficile accouchement d’un monde nouveau, le passage encore réel un siècle plus tard – du monde des artisans isolés à celui des industriels en réseaux.

Un tableau montre clairement la faible industrialisation de l’Espagne face à une France aux ressources davantage équilibrées. Pourtant, le secteur – d’avenir – des services était plus dévelopé en pourcentages au sud des Pyrénées. Paradoxe des statistiques…

Tableau n°22 – Secteurs du produit national brut (France) ou du produit intérieur brut (Espagne) (%)

(1) 1901-1904 [Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 913, et Estadísticas Históricas de España , p. 568]

Un fait complété par un autre tableau proposé dans le cadre européen. Derrière les deux géants, la France – talonnée par la Russie et l’Autriche-Hongrie – était décrochée. Derrière encore – très loin derrière – l’Espagne faisait figure de petite – moyenne ? – puissance industrielle, au 8 e rang européen, soit au 10 e rang mondial.

Tableau n°23 – Les principales puissances industrielles d’Europe, 1898-1902 (ordre alphabétique)

(*) à titre comparatif [Source : Paul Bairoch, Commerce extérieur et développement économique de l’Europe au XIX e siècle , Paris, 1976, p. 318-320]

Vers 1900, trois secteurs formaient les fondements mêmes de la puissance industrielle, la métallurgie (ferreuse et non ferreuse), les textiles et la chimie (naturelle et organique), auxquels vinrent se joindre les matériels électriques et les véhicules automobiles. Considérons la métallurgie.

Tableau n°24 – Les producteurs de fonte (1 000 T)

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 417-421,
et International Historical Statistics, The Americas 1750-1988 , p. 353]

Tableau n°25 – Fonte en 1 000 T et en kg par habitant (moyennes quadriennales)

[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 417-421]

Tableau n°26 – Les producteurs d’acier brut (1 000 T)

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 417-421,
et International Historical Statistics, The Americas 1750-1988 , p. 356]

Tableau n°27 - Acier en 1 000 T et en kg par habitant (moyennes quadriennales)

[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 417-421]

Ainsi voyait-on la grande différence entre la France et l’Espagne, entre l’exportation sans transformation – le cas espagnol, avec expédition du minerai vers la Grande-Bretagne – et l’utilisation sur place – le cas français, avec son industrie métallurgique.
Des minerais non ferreux – cuivre et plomb en tête – l’Espagne était l’un des grands producteurs mondiaux. De même, pour le mercure, dont elle était encore le premier, très loin encore devant ses concurrents {10} . A l’inverse, la bauxite – matière base de l’industrie de l’aluminium, nouveau métal plein d’avenir – voyait la France briller au firmament des grands producteurs. En Espagne, on n’en avait encore pas trouvé à la veille de la guerre de 1914. Toute comparaison serait donc intenable. Cet état de fait poussera les investisseurs à se préoccuper rapidement de l’approvisionnement en minerais de leurs investissements.

Avec la métallurgie, le secteur textile fut à l’origine du décollage industriel de nombreuses nations. L’Espagne n’était pas retardataire par rapport à la France en ce domaine. Les deux nations importaient en quasi-totalité leur coton de l’étranger, malgré quelques tentatives coloniales et "impérialistes" anciennes de culture de la part de la France, à l’époque de Napoléon III, en Algérie et au Mexique. Quant à la laine, elle était une production locale due à la présence de troupeaux ovins importants. La qualité du merinos castillan était universellement reconnue. En 1913, grâce à diverses enquêtes internationales, il est possible de connaître les positions textiles des deux pays dans le cadre européen.

Tableau n°28 – Les textiles dans les pays européens, 1913 (valeurs arrondies en Mmk allemands]

(1) États-Unis, seconds avec 30 579 machines (2) Inde anglaise, sixième avec 4 899 machines
(3) Japon, neuvième avec 2 174 machines (4) reste du monde (5) total mondial (6) moyenne mondiale
[Source : Història econòmica de la Catalunya contemporània. Siglo XIX , vol. 3, Indústria, transportes i finances , Barcelone, 1991, p. 62-85, d’après enquêtes allemandes internationales de 1913 et 1917]

La consommation de laine brute, connue en France, ne nous est pas livrée par des statistiques espagnoles. Au nord des Pyrénées, elle progressa lentement d’environ 248 000 T en moyenne quadriennale 1898-1901 – soit 6,52 kg par habitant – à 266 250 T entre 1910 et 1913, soit 6,75 par individu. Cependant, par une enquête postérieure, avec les chiffres de 1913, on connait la consommation totale de la laine en millions de marks. La France consommait 948 M en produits lainiers, soit 24 marks par Français pour cette année-là, alors que l’Espagnol achetait 10 marks pour un total de 194 M {11} . Là encore, malgré l’activité textile de la Catalogne et la qualité indubitable de certains produits de base, le royaume ibérique était encore un petit pays textile à la face de l’Europe et du monde, tandis que la France semblait pouvoir prétendre à un rang majeur notamment en termes par habitant. Il est vrai que le climat continental ou océanique frais expliquait une relative supériorité des pays du nord sur ceux du sud. L’écart entre Espagnols et Français était nettement très moins accentué avec le coton, plus utilisé sous les climats chauds et humides. Pourtant, si bien des produits traditionnels espagnols faisaient l’envie de nombreux consommateurs étrangers, le port souvent digne des autochtones ne camouflait-il pas à l’occasion la faible capacité de se vêtir de nombre d’entre eux ?

Tableau n°29 – Consommation de coton brut en 1 000 T et en kg par habitant

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 491]

Dans le secteur chimique, le retard français et espagnol devint important durant la seconde moitié du XIX e siècle. Allemagne, États-Unis, voire Angleterre, dominaient le marché mondial sans partage. Entre les deux pays qui nous concernent, les comparaisons jouaient sur des quantités médiocres. L’exemple de l’acide sulfurique suffit. En 1913, l’Espagne n’en produisait que fort peu, environ un litre/kilogramme par habitant ! Par Français, plus de vingt à la même époque ! Il était vrai que ces chiffres étaient bien peu de chose par rapport aux grandes nations "chimistes".
L’innovation technologique est aussi un facteur fondamental d’appréciation. Si l’apport des Espagnols à la création mondiale avait été massif aux XVI e -XVIII e siècles, la décadence avait été marquée dès le siècle suivant, au moment où le premier système de patentes était mis en place par un décret du roi "intrus", Joseph I er Bonaparte, en date du 16 septembre 1811, sur le modèle d’un décret français de 1791.



Tableau n°30 – Les brevets d’invention déposés dans le monde, 1899-1913 (*)

(*) brevets enregistrés / Pour la France et l’Espagne, classement entre parenthèses B = Belgique
[Source : Organisation Mondiale de la Propriété Industrielle, Cent ans de statistiques de propriété industrielle 1883-1982 , Genève, 1983, p. 46-49].

Malgré un décalage du rythme de croissance des dépôts de brevets entre 1877 et 1900 (+ 7,26 % en Espagne contre + 2,31 % en France), les deux pays pesaient d’un poids très inégal sur la scène mondiale {12} . En 1899, 13,76 % des dépôts étaient français face à 1,81 % d’origine espagnole. En 1905, les chiffres étaient respectivement de 12,02 et 1,97 % ; en 1913, de 11,29 et 1,87 % {13} . Une étude plus exhaustive serait nécessaire. Le dépôt des brevets ne revêtait pas la même nature selon les pays {14} . D’autres séries peuvent être relevées, ainsi celles relatives aux marques de produits et de services ou aux dessins et modèles industriels. Nous pouvons mesurer, par ces statistiques officielles, le fossé entre les deux pays. Un autre exemple, en 1906, selon une statistique nord-américaine, sorte de photographie relevée dans le Bulletin de la Chambre de Commerce française de Madrid, qui indiquait déjà que les États-Unis devançaient les principales puissances européennes et que le Japon dépassait certaines autres nations du Vieux Continent dans ce domaine. L’Espagne n’était pas absente, fixée à un dixième rang fort honorable, même si le chiffre choisi décrit la situation juste après la sécession de la Norvège et de la Suède. En France, un brevet pour 101 habitants était alors déposé, tandis qu’en Espagne, seulement un pour 530 individus {15} .


Des services


Secteur d’activités émergeant à grande allure, face aux activités traditionnelles de cueillette et de transformation, les services figurent cependant parmi les activités humaines les plus anciennes, liées aux princes, aux peuples et à leurs territoires. Par services, on doit entendre création de marchés et satisfaction de besoins. Des besoins larges, marqués aussi bien par l’aisance sédentaire que par la nécessité nomade. On comprendra ainsi combien le transport, l’énergie, sur les traces de l’usage de d’eau, ont joué un rôle éminent dans la structuration des territoires modernes, comme l’avaient bien compris les saint-simoniens qui rêvaient d’un "système méditerranéen" intégré par le chemin de fer {16} .

Là encore, le retard ferroviaire espagnol était patent sur la plupart des nations européennes et nord-américaines. L’écartement des rails – différent de celui des autres pays occidentaux – de la France particulièrement – isolait le royaume. S’agissait-il de la fatalité d’un pays trop montagneux et capricieux pour développer un réseau performant sans peine ? Certains territoires alpins s’étaient dotés – ou étaient en train de le faire – de réseaux performants, routiers comme ferroviaires.

Tableau n°31 – Chemins de fer (I) – Trafic frêts

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 657 à 682]

Tableau n°31 (suite) – Chemins de fer (II) – Trafic passagers

(1) chiffre de 1913 / total passagers en millions d’invidus, et passagers par km en individus.
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 657 à 682]

En ces temps d’apparition de l’automobile à travers le monde, d’anciens réseaux devaient être adaptés progressivement aux véhicules qui allaient de plus en plus les emprunter. En 1911, le réseau routier espagnol était approximativement comparable à celui de la France. Selon le ministre des Travaux publics, Rafael Gasset y Chinchilla, il le dépassait même en routes dites nationales – 44 000 km contre 38 000 – mais le reste était dans un état d’infériorité prononcé, que ce fût en quantité – 20 000 km de chemins vicinaux contre 600 000 au nord des Pyrénées – ou en qualité, le terme "déplorable" étant même inscrit noir sur blanc dans l’attendu du projet de loi visant alors à améliorer sensiblement la situation {17} . Qui disait "routes" voyait alors circuler des véhicules vrombissants jusqu’alors inconnus. Un abîme séparait les deux pays en ce domaine. La France, grand producteur des premiers temps, était le principal importateur d’automobiles en Espagne, avant la guerre, comme les chiffres du commerce nous l’enseignent. Là encore, un facteur de modernité certes balbutiant, mais manifestement prometteur, marquait la comparaison.

Tableau n°32 – Parc automobile privé non utilitaire (unités), moyenne quadriennale

(1) moyenne biennale : chiffres de 1900 (3 véhicules) et de 1901 (65 véhicules).
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 715 (France) et Estadísticas Históricas de España , p. 305]

Les traditions maritimes des deux nations étaient également anciennes et en crise à la fin du XIX e siècle. Leurs positions navales et commerciales étaient dépassées par les performances anglaises, allemandes, nord-américaines, voire par celles de bien d’autres pays, plus petits, mais bien davantage dynamiques (Pays-Bas, Norvège…).

Tableau n°33 – Flottes marchandes, France / Espagne
n = nombre (unités) / t = tonnage (1 000 T)

(1) bateaux de plus de 100 tonneaux de jauge brute. Les chiffres des voiliers sont donc peu comparables.
(2) chiffres de 1900-1901
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 695 et 698, et pour l’Espagne, Estadísticas Históricas de España , Madrid, 1989, p. 298]

Dans le domaine – relativement neuf – des communications télégraphiques et téléphoniques, le passage du télégraphe – technique du XIX e siècle – au téléphone, nouveauté encore objet de méfiance, se fit dans la douleur pour les deux cas qui nous préoccupent. Là encore, dans cette nouvelle ère du fil dans les relations individuelles à distance, qui allait être bientôt relayé par l’ère de l’onde, les pays anglo-saxons, principaux inventeurs et utilisateurs de compétences européennes continentales – on songe à Marconi ou à Branly – prirent une avance considérable dans le télégraphe électrique et le téléphone.

Tableau n°34 – Service postal et télégraphique, en millions et en unités par habitant

(1) chiffres de 1910 et 1911 (1912 et 1913 non disponibles)
(2) chiffres de 1902-1903 et 1905 (1904 non disponible).

Cette coupure entre Europe atlantique et nordique, d’un côté, et Europe méditerranéenne et méridionale, de l’autre, allait marquer le continent autant qu’une césure alimentaire voire gastronomique. Le téléphone le confirmera.

Tableau n°35 – Service téléphonique, téléphones (milliers), appels (millions) par habitant (unités)

[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 732, 735, 745, 747]

Le retard pris dans le téléphone par certains pays européens fut même abyssal. France et Espagne faisaient partie des attardés du peloton du progrès. Si la France était largement en avance sur l’Italie et la Russie, elle l’était tout autant sur les pays ibériques. Dans la communication mondiale qui se mettait en place, au terme des grandes découvertes, l’Europe méridionale – avec l’orientale – versait dans les fossés du progrès {18} .
Les disponibilités financières n’expliquaient pas tout mais elles nous ouvrent de nombreuses portes. Dans ce domaine majeur du développement économique – pas d’activité sans capitaux, même minimes – la situation très inégale entre les deux pays sera analysée en détails. À titre comparatif, certaines données nous donneront d’emblée la distance qui les séparaient.

Pourtant, première surprise, la capacité de disponibilité monétaire des habitants du royaume ibérique n’était pas aussi éloignée de celle du citoyen français de la III e République qu’on aurait pu le croire. Pour trois raisons essentielles, semble-t-il, à la fois par le rapatriement de capitaux "indiens"(d’Amérique ou des Philippines), par la faiblesse de l’utilisation des capitaux accumulés par des investissements collectifs massifs et par le recours assez fréquent à la planche à billets. La santé financière de l’Espagne n’était pas si médiocre que certains indices – notamment le dévissage du change – le laissaient penser. Certains observateurs étrangers – français avant tout – s’en rendront compte en 1899-1900, peu après le désastre de la guerre hispano-américaine. L’Espagne avait du répondant financier dès avant cette date, comme nous l’observerons également.

Tableau n°36 – Circulation monétaire (billets de banque)
France (en MF), Espagne (en Mptas) [change officiel au pair]
France/habitant (en FF), Espagne/habitant (en ptas) [change officiel au pair]

[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 765 à 769,
et calculs J.-M. Delaunay (par habitant)]

Tableau n°37 – Dépôts bancaires et d’épargne, totaux et par habitant
France (en MF), Espagne (en Mptas) [change officiel au pair]
France / habitant (en FF), Espagne / habitant (en ptas) [change officiel au pair]

db. = dépôts bancaires / dce. = dépôts de caisses d’épargne (privées et publiques)
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 775 à 783]

Bien d’autres éléments seraient à prendre en compte pour juger de la puissance financière des pays, telle la croissance de la richesse des banques nationales, publiques et privées, qui ne peut être qu’un aspect de la richesse réelle des nations considérées. Les raisons de l’affaiblissement des performances de la banque espagnole sont dues à une digestion difficile qui succéda au temps de mise en place du système bancaire moderne – entre 1873 et 1900 – qui était forcément plus dynamique et remuant, malgré – et à cause – des guerres coloniales et de leurs conséquences. La faible spécialisation des institutions privées – principales responsables de la médiocrité de la croissances des actifs – la timidité des engagements hors des colonies – désormais perdues, sans espace de substitution rapide – et l’absence espagnole du système international fondé sur l’étalon-or, autant de raisons qui expliquent les résultats espagnols du tableau, face aux engagements croissants – mais en voie de tassement – de la finance française à travers le monde. Entre 1898 et 1914, la banque catalane devait même subir le double affront d’un affaiblissement général et d’un déclassement face à la Castille (Madrid) et au Pays Basque (Bilbao) {19} .

Sur le plan multilatéral, la position du royaume ibérique devait même s’effriter au début du siècle. Les banques espagnoles connurent un véritable coup d’arrêt, leurs performances devenant médiocres, au point de ne pas profiter du retournement de conjoncture esquissé dans les ultimes années du siècle finissant.

Tableau n°38 – Taux de croissance moyenne annuelle, actifs des institutions financières, divers pays (en %)

[Source : Pablo Martín Aceña, "Desarrollo y modernización del sistema financiero, 1844-1935",
La modernización económica de España 1830-1930 , Madrid, 1985, p. 131, d’après R. W. Goldsmith, Financial Structure and Development, Yale U. Press, New Haven, 1969]

Tableau n°39 – Budgets de l’État (totaux et par habitant)
France (en MF), Espagne (en Mptas) [change officiel au pair]
France / habitant (en FF), Espagne / habitant (en ptas) [change officiel au pair]

r = recettes / d = dépenses / t = totaux
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 797 à 824]

On le voit, la maturité financière espagnole n’était pas aussi éloignée, là encore, de celle de la France, à l’extrême fin du siècle, avec l’appui des capitaux américains rapatriés, mais la situation redevenait plus difficile.
Albert Broder nous donne aussi, dans un ouvrage récent, une autre comparaison relative à l’évolution significative des masses budgétaires des deux nations.

Tableau n°40 – Évolution des masses budgétaires [en monnaies courantes et indices (*)]

(*) indice 100 = 1874-1880 (**) 1907-1913 pour cause de guerre
[Source : Albert Broder, Histoire économique de l’Espagne contemporaine , Paris, 1998, p. 101]



La sous-fiscalisation de l’État espagnol saute aux yeux. Il ne se donnait pas les moyens réels d’un redressement avéré et durable. Les faiblesses de l’investissement "social" – notamment éducatif – allait marquer le pays pour de longues décennies {20} . Cette situation devait perdurer malgré les rentrées fiscales fructueuses des années de la Première Guerre mondiale.

Tableau n°41 – Dettes publiques, montant en capital : France (en Milliards F), Espagne (en Milliards ptas)

[Source : Alfred Neymarck, La statistique internationale des valeurs mobilières. X e rapport
à l’Institut International des Statistiques. XIV esession, Vienne 1913, Paris, 1916, p. 72-76]

Par habitant, l’endettement des Français était ainsi largement supérieur à celui des Espagnols. Le royaume ibérique paraissait moins endetté que la République française, ses budgets mieux équilibrés, mais il s’agissait là d’un trompe-l’œil, car la pacification du Maroc, fit passer ses budgets au-dessous du point d’équilibre alors que, malgré leur coût comparatif plus élevé, ils n’affectèrent pas la destinée des finances publiques françaises de façon significative, la crise boursière des années 1907-1908 paraissant plus pertinente pour expliquer le déficit des exercices suivants.

Tableau n°42 – Budgets de l’État (totaux et bilans) : France (en MF), Espagne (en Mptas)
[change officiel au pair]

NB. Ordonnancements de liquidation imputés sur l’exercice en cours et non sur l’exercice d’origine.
[Sources : Georges Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, tome 1, L’avant-guerre 1906-1914 , Paris, 1956, p. 415, et Espagne, Estadisticas Historicas de España , Madrid, 1989, p. 443]

Quant aux budgets, ils marquaient à la fois les capacités et les faiblesses d’une nation. Le volume de la recette autorisait directement la dépense, même si la réalité était beaucoup plus complexe à une époque où l’impôt direct sur les revenus n’existait pas encore, ni en France, ni en Espagne, malgré de vifs débats au nord des Pyrénées. C’était par le budget que s’exprimait la force d’un État, l’excédent – souhaitable en lui-même pour des raisons comptables d’endettement – n’était pas toujours le signe d’une saine gestion mais souvent celui d’une incapacité de recouvrement qui obérait les projets que la puissance publique pouvait formuler pour sa sécurité et son développement.

Tableau n°43 – Balances des paiements, France (en MF)

[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988 , p. 920]

Mais, on le sait, hier comme aujourd’hui, l’économie de deux pays voisins peut induire des développements régionaux significatifs. Le déclin de l’économie espagnole n’a-t-il pas expliqué partiellement, voire provoqué, la marginalisation du sud-ouest de la France au XIX e siècle, qui, à son tour, n’aurait pas pu agir comme zone de développement transfrontalière ? C’est peut-être pécher par excès de déterminisme géographique, mais il y a là une piste de réflexion. Le refuge stratégique – entendons la zone de repli des instances de la République, durant les conflits, on l’avait vu, en 1870-1871 – s’expliquerait par ce même phénomène de mimétisme. Pourtant, la partie septentrionale de l’Espagne se développa plus rapidement à l’époque contemporaine que l’Andalousie, car la perte de la plus grande partie de l’empire colonial, dans le premier quart du XIX e siècle, priva Cadix, Séville et d’autres cités méridionales de leur rôle éminent d’introductrices privilégiées – sinon exclusives – des richesses d’outre-mer.
La Catalogne espagnole progressa plus de la mer et vers l’intérieur du royaume – son "nouvel empire" – qu’en fonction d’un Midi languedocien français, qui n’était pas à sa portée, en partie de sa propre faute, pour cause de protectionnisme acharné. Quant à la Biscaye, elle exportait par mer. La désolation économique pyrénéenne ne pouvait pourvoir à l’animation d’échanges difficiles. L’impact des richesses minières ne pouvait compenser la dépression rurale et l’attrait des régions industrielles.

Dans ces conditions générales – richesses naturelles appétissantes et développement industriel insuffisant – la mainmise partielle de l’étranger devenait inévitable à l’aune de moyens techniques en voie de banalisation. Face à une Espagne sous capitalisée, sous-exploitée par sa propre concurrence interne – coloniale et régionale – les milieux investisseurs et spéculateurs de France, de Grande-Bretagne et d’Allemagne, voire de Belgique, purent concentrer de puissants efforts pour mettre en valeur des espaces pourtant repérés depuis les temps les plus anciens mais mal désenclavés, mal reliés aux circuits européens voire mondiaux qui se mettaient alors en place. La conjoncture "fin de siècle", avec la perte des dernières colonies américaines et océaniennes, mais aussi – et surtout – le renversement de tendance économique européenne, avec le retour de la croissance – allait démontrer que l’Espagne n’était pas aussi moribonde, dans la sphère économique ou politique, qu’on voulait le proclamer dans et hors des frontières du plus important royaume ibérique du moment. Les affaires financières en seront la plus belle preuve. L’Espagne avait-elle encore besoin de l’étranger en général, de la France en particulier ?
LES INTÉRÊTS FINANCIERS FRANÇAIS EN ESPAGNE
Les origines de l’intérêt économique – commercial puis financier – des Français pour les affaires ibériques sont à rechercher dans l’abondance du numéraire engendré par les découvertes américaines et asiatiques de l’Espagne et du Portugal, constituant ainsi le trait d’union géographique entre monde européen et espaces lointains. Une première mondialisation avant la lettre. Cependant, à l’époque contemporaine, la perte de la plupart des colonies par le plus important de ces deux pays y a inversé les flux financiers, comme les flux migratoires de façon contradictoire.

L’étude des intérêts économiques français, au sud des Pyrénées, a été menée – en elle-même – par trois historiens auxquels il faut rendre hommage pour l’œuvre accomplie. Albert Broder et Gérard Chastagnaret, sur les traces d’Émile Témime, ont ouvert là une voie que nous avons beaucoup empruntée. Grâce à leurs thèses et à leurs travaux, l’essentiel a été écrit {21} . Il faudrait y ajouter – en retrait chronologique – l’étude de Michel Zylberberg sur les intérêts français en Espagne à la fin du XVIII e siècle {22} .

Certains travaux anglo-saxons ont également contribué à cet éveil historiographique, entre analyse macro-économique et Business History {23} . Longtemps réticents et brimés, les historiens espagnols avaient hésité à traiter la question du poids des intérêts étrangers, notamment français et britanniques, dans le développement de leur pays, soumis depuis un demi-siècle à un nationalisme sourcilleux et refermé sur lui-même. À partir des années 1960, une évolution se dessina, qui devait aboutir non seulement à la mise en place d’une école espagnole d’Histoire économique ... bicéphale, mais aussi, ce faisant, à une prise de conscience de l’importance décisive de l’impulsion étrangère dans la croissance économique contemporaine de la péninsule. D’une part, le courant catalan, voire catalaniste, autour de Joan Sardà, Jaime Vicens Vives, Josep Fontana et Jordi Nadal, d’autre part, le courant madrilène, avec Gabriel Tortella, Pedro Tedde, Gonzalo Anes, Pablo Martín Aceña… sans oublier les collègues des universités de province (Alicante, Bilbao, Séville). Pourtant, même dans ce cadre rénové, il s’est souvent agi, à l’origine, de travaux ponctuels et régionaux, actuellement en plein élargissement, comme l’indique une synthèse publiée par Gabriel Tortella. La thèse de María Teresa Costa, sur le financement extérieur de l’économie espagnole au XIX e siècle, avait cependant marqué une voie nouvelle, déjà illustrée par les travaux initiaux d’Albert Broder {24} .

Notre propos est de tenter, d’une part, de faire un bilan général, à partir de données parfois nouvelles, des intérêts français dans les terres métropolitaines de souveraineté espagnole, et d’en esquisser, d’autre part, l’influence sur les rapports politiques entre les deux pays. De cet ultime point de vue, les modèles d’approche peuvent également être recherchés dans les thèses de relations internationales économiques de Raymond Poidevin, de René Girault, de Jacques Thobie, de Bernard Michel et de Pierre Milza, même si, à l’exception de cette dernière, la problématique abordée est monothématique, mais davantage approfondie {25} . Une troisième source de formation et d’inspiration – les monographies d’entreprises – dans la foulée de Jean Bouvier et de bien d’autres historiens, constitue une perspective de premier plan {26} . Enfin, naturellement, certains travaux de l’école historico-économique française pourront nous être utiles, malgré leur indifférence généralisée envers les affaires espagnoles. Avec ces quatre pieds, la table peut être dressée.
Cependant, les difficultés, inhérentes à la progression claire d’un propos inéluctablement lié à une nécessité de classement préalable, ne sauraient être sous-estimées. J. Bouvier, J. Thobie ou R. Girault ont posé en tête de leurs préoccupations méthodologiques le problème de l’investissement international, qu’il fût à risques ou "de pères de famille" {27} . De même, Albert Broder – dans le cas espagnol – a privilégié une analyse sectorielle, par un souci de clarté propice à la compréhension du lecteur, objet ultime de tout travail d’élaboration historique, étant entendu qu’aucun idéal d’exposition ne saurait exister en la matière {28} . Voulant partir d’une base nationale et chronologique, il nous est apparu indispensable de suivre cette approche. Une recension – la plus rigoureuse et complète possible – des intérêts français s’avèrerait donc nécessaire.

Les investissements étrangers en Espagne passèrent par diverses phases au long du XIX e siècle. De purement financiers, de la fin du XVIII e au milieu du XIX e siècle, ils devinrent des fonds d’équipement – ferroviaires et énergétiques – puis, de plus en plus, industriels jusqu’en 1914. Ils accompagnaient ainsi l’évolution industrielle, au sud des Pyrénées, abordant même le troisième "bond technologique" – nous préférons ce terme à celui de "révolution industrielle" – du début du XX e siècle. {29}

Il nous faut cependant replacer l’ensemble des investissements français d’Espagne et des territoires dépendants – en plein mutation à la charnière des deux siècles – dans leur contexte mondial. Les estimations des placements français à l’étranger ont déjà donné lieu à de multiples tentatives d’estimations chiffrées. Raymond Poidevin et d’autres auteurs – tels Herbert Feis et Rondo Cameron – s’y sont risqués {30} . Il ne peut s’agir que d’estimations larges, mais significatives, des tendances du temps. Ces estimations, qui ne discernent pas les deux pays ibériques, sont fondées sur des sources très aléatoires et incomplètes, qui ne peuvent être que des indications de tendances très larges. On le voit, les placements français en péninsule ibérique auraient subi une certaine érosion – surtout en valeur relative – dans les premiers lustres du XX e siècle. Outre la répartition entre Espagne ou Portugal – on suppose celle du premier pays nommé bien plus importante – quelles seraient les parts respectives des placements publics et des investissements privés ?


Des investissements tous azimuts


La conscience d’une mondialisation des investissements était déjà forte en France à la fin du XIX e siècle. La concurrence avec le Royaume-Uni, puis avec l’Allemagne, voire, à l’horizon, avec les États-Unis, se nourrissait d’enquêtes et d’évaluations assez nombreuses, qui ont été naturellement utilisées – avec précaution quant à leurs modes d’élaboration – par les historiens et les économistes. Si l’Europe était désormais privilégiée, c’était bien par manque de dynamisme colonial de nature économique. Le fusil du militaire ou du colon et le goupillon du missionnaire l’emportaient assez fréquemment sur le piolet du chercheur, mais aussi par la conviction que la pénétration économique devait être au service d’une idée phare : la revanche qui rendrait à la France son honneur et sa puissance. Un premier tableau montre la situation à l’extrême fin du XIX e siècle.
De 1780 à 1882 – date de la conversion Camacho, dont nous parlerons un peu plus en avant – les entreprises françaises constituaient plus de 57 % du total des initiatives d’opérations effectives au sud des Pyrénées. Entre 1882 et la guerre mondiale, ce pourcentage s’affaissa à 32 %. Pourtant, la reprise de la "Belle Époque" démontre la part toujours dominante en flux de capitaux. D’autres sources permettent en effet d’affiner davantage la mesure de cette présence, même si la série suivante apparaît comme excessivement lacunaire.

Tableau n°44 – Répartition géographique des placements français, 1896-1900 (milliards de francs)

(*) Cuba inclus [1896-1897] (**) Empire ottoman inclus (***) colonies françaises exclues
[Sources : Raymond Poidevin, Les relations économiques et financières entre la France et l’Allemagne de 1898 à 1914 , Paris, 1969, p. 37, et Finances et relations internationales 1887-1914, Paris, 1970, p. 20-21].

Tableau n°45 – Placements français en MF, 1902 (chiffres de 1900)

(*) dont Turquie d’Europe (1 818 MF) et d’Asie (354 MF)
[Source : MAE-Paris, Enquête sur les investissements français à l’étranger, Paris, 1902, repris par Raymond Poidevin, dans Les relations économiques et financières entre la France et l’Allemagne de 1898 à 1914, Paris, 1969, p. 36, et dans Finances et relations internationales 1887-1914, Paris, 1970, p. 24]

Les chiffres diffusés par le ministère des Affaires étrangères furent cependant contestés par divers analystes. Et pourtant…

Tableau n°46 – Répartition géographique des placements français, Europe 1908-1914 (milliards francs-or)

(*) et Portugal
[Sources : Émile Becqué, L’internationalisation des capitaux , Montpellier, 1912, p. 68, selon :
colonne 1 : A. Neymarck, Bulletin de l’Institut International de Statistique , tome XVIII, 1909, p. 278
colonne 2 : Edmond Théry, La Fortune de la France , Paris, 1911, p. 225
colonne 3 : A. Marvaud, L’Espagne au XX e siècle , Paris, 1910, p. 121
colonne 4 : A. Neymarck, selon Raymond Poidevin, dans Les relations économiques et financières entre la France et l’Allemagne de 1898 à 1914 , Paris, 1969, p. 723, selon Herbert Feis, Europe the World’s banker 1870-1914 , p. 51].

On le voit dans le tableau précédent, quelques années plus tard, les positions n’avaient guère évolué, selon les mêmes personnalités, malgré la permanente association des deux pays ibériques dans les chiffres proposés {31} .
En tout cas, la péninsule ibérique demeurait parmi les pays les plus dépendants de l’épargne française, mais son poids tendait à diminuer face aux appétits russe, balkaniques et ottoman, sans oublier l’Amérique dans son ensemble.



Tableau n°47 – Répartition géographique des placements français, 1900-1914 (milliards de francs-or)

[Sources : H. Feis, Europe, the World’s Banker,1870-1914 , NY, 1964, p. 51, repris par C.-L. Michalet, Les placements , ouvr. cité, p. 147]

Ainsi, malgré l’hétérogénéité de ces tableaux, on remarque une lente dégradation du volume des investissements et placements français en péninsule ibérique. De 1896 à 1914, le recul fut réel, passant de 5,6 milliards de francs environ (1896), à 3,6 (1897), puis à 2,9 ou 2,5 (1900), mais on remarque la remontée de l’extrême avant-guerre, à environ 3,8 en 1914. Outre l’attrait de nouveaux horizons pour les épargnants et les groupes français, la concurrence – ancienne, dans le cas anglais, récente dans le cas allemand – apparaissait comme un facteur aggravant de la relative reculade "globale" des positions françaises. Une cause "exogène" venait en quelque sorte accompagner la cause "endogène".

Manifestement, la France se sentait "chez elle" sur le plan financier, ainsi que le signalait la Direction des affaires commerciales du Quai d’Orsay en 1897, qui aurait volontiers vu associés des capitaux anglais, voire allemands, car, cet excès de présence n’était même plus profitable sur le plan politique, prétendait-elle, comme nous l’avons constaté dans les affaires de cession d’artillerie. La Direction des affaires politiques en prit acte mais objecta, cependant, qu’il n’était pas souhaitable d’introduire le(s) loup(s) – d’autre(s) loup(s) ? – dans la bergerie espagnole {32} .
Cette situation était cependant mise en péril par une faiblesse du change, aggravée par la crise coloniale depuis les années 1890. Encore préoccupante au début du nouveau siècle, elle inquiétait de nombreux porteurs français qui craignaient une sorte de banqueroute. Objet d’études aussi diverse que nombreuses, elle pesait sur divers revenus mobiliers qui n’étaient plus réglés, souvent péniblement, qu’en pesetas – on disait alors piécettes, voire piastres – mais la situation s’améliora grandement à partir de 1905 {33} .
En 1914, ainsi que le montre ce dernier tableau, de nouvelles estimations relatives aux investissements des trois grandes puissances financières à l’étranger nous permettent de saisir non seulement leur hiérarchie, mais également leur géographie. Or, celle-ci ne signalait pas spécialement une quelconque inattention de la France envers l’Espagne. Les capitaux allemands paraissaient actifs au sud des Pyrénées. Nous verrons dans quels secteurs… mais, là encore, certaines statistiques du moment paraissaient également rassurantes pour la finance française. Sublime paradoxe des chiffres…

Tableau n°48 – Distribution des investissements étrangers en Espagne, hors dette publique, 1851-1914 (Mptas)

(*) capitaux canadiens inclus (125,00 ?) [Source : Teresa Tortella, Una guía de fuentes sobre inversiones extranjeras en España (1780-1914) , Archivo del Banco de España, Madrid, 2000, p. XXIV].

En utilisant d’autres sources, plus diversifiées, Albert Broder avait déjà, vingtcinq ans auparavant, fixé avec rigueur le poids des investissements directs étrangers – par nationalité et par tranche décennale – dans l’Espagne de cette même période, celle du décollage économique. L’évolution de l’engagement français y apparaît marqué par les grands événements et les grandes tendances du temps à savoir la faiblesse des années 1870 due à la ponction de l’emprunt de libération nationale après le traité de Francfort, et l’impact de la grande dépression et des nouveaux flux coloniaux des années 1890. Ainsi, sur la période qui nous intéresse – principalement de 1901 à 1913, selon les tranches chronologiques proposées dans le tableau suivant – les investissements français atteignaient à peine plus de la moitié des flux étrangers, en progrès réel après les décennies médiocres de la fin du XIX e siècle, mais ils représentaient tout de même – selon les sources de calcul – de 59 à 63 % du stock investi dans le royaume ibérique sur soixante ans. L’étude de la répartition géographique précise de ces investissements français serait à réaliser. C’est un travail colossal, mais des pistes existent naturellement, notamment à travers la production historique et économique espagnole récente.
Si la concurrence anglaise, voire belge et allemande, dans certains secteurs (mines, textiles, télégraphes-téléphones, commerce ou construction navale) n’était pas une vaine menace, la domination française était cependant incontestable, voire écrasante, dans le domaine des fonds publics et dans la finance.



Tableau n°49 – Distribution des investissements étrangers en Espagne, hors dette publique, 1851-1913, totaux décennaux (Σ en milliards de FF courants, % entre parenthèses)

(*) treize exercices, soit un rythme décennal de 567,4 MF courants ou annuel de 56,74 MF
[Source : Albert Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX e siècle", Revue d’Histoire Économique et Sociale, 1976, p. 62, complété par J.-M. Delaunay (pourcentages)]



fig. n°1 – Investissements étrangers en Espagne, hors dette publique 1851-1913
[Source : A. Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX e siècle :
méthodologie et quantification", Revue d’Histoire Économique et Sociale, Paris, 1976, p. 62]


Les fonds d’État, une vieille pratique


Par fonds publics, il faut entendre non seulement les emprunts d’État, émis par les autorités officielles du pays demandeur, mais également les emprunts réalisés par les entités régionales, locales ou les sociétés privées, auxquelles, par l’importance de leurs besoins à usage de bien public, les dites autorités supérieures accordent leur garantie {34} . Leur estimation et la part revenant aux étrangers demeure cependant un casse-tête pour l’historien, qui ne pourrait consacrer un temps libre – énorme – à une étude exclusive et approfondie {35} . Albert Broder, dans un article pionnier, a fixé à 3 265 200 000 de francs courants l’ensemble des flux de capitaux étrangers – hors dette publique – qui aurait irrigué l’Espagne, de 1851 à 1913. La France y aurait participé pour un montant de près des deux tiers (63,2 %), soit 2 063 064 000 environ.
À cette somme gigantesque, il faudrait ajouter la dette publique {36} . Nous commencerons notre étude par l’évocation de cette dernière. Les Rothschild de Paris et de Londres y jouèrent un rôle majeur à partir des années 1830, comme nous le verrons {37} .
Les points de contacts principaux étaient naturellement les bourses nationales qui en fixaient la valeur. Celle de Paris (1808) était alors la seconde du monde, assez loin derrière Londres, mais bien devant New York. Elle était installée depuis 1826 au Palais Brongniart, dont la première pierre avait été posée par Napoléon I er {38} . Plus récente (1831), celle de Madrid avait été définitivement installée en 1893, Plaza de la Lealtad, sur le Paseo du Prado, non loin du Musée du même nom {39} . C’était là – en grande partie – que l’on mesurait la température financière des États impliqués dans les circuits internationaux.

Des travaux – déjà anciens – ont mis en valeur le rôle éminent de la finance française dans ce secteur, depuis la première moitié du XIX e siècle. Herbert Feis et Rondo Cameron, notamment, ont mis en exergue la prédilection de l’épargne de l’élite, puis d’une fraction plus large de la population française – tous régimes confondus – pour ce type d’investissements financiers garantis par la puissance publique demanderesse ou protectrice {40} . Or, dans le cas de l’Espagne, cette autorité de l’État, mise à mal à diverses reprises, justifiait-elle un engouement des banques et des petits porteurs à travers des prêts à la fois substantiels et fréquents ? Les besoins financiers du royaume ibérique, dès la libération du territoire de la présence des troupes napoléoniennes (1813-1814), devinrent de plus en plus importants tout au long du XIX e siècle. Les affres politiques des années 1870 avaient creusé les déficits budgétaires. De 1850-1854 à 1870-1874, la moyenne quinquennale du déficit était, passé de 4 % environ à 27,5 % des dépenses totales de l’État ibérique {41} ! Celui-ci avait pu combler ces pertes par un recours massif à des emprunts internationaux, devenant ainsi un débiteur majeur de la finance française après l’avoir été de la finance anglaise. La stabilisation politique de 1874 et la trêve cubaine de 1879 permirent au ministre Camacho, par une loi du 29 mai 1882, d’opérer la conversion de la dette publique. Le nouveau titre 4 % Extérieur se substituait à l’ancien 3 % qui devait demeurer à l’état résiduel dans certains portefeuilles. La cotation officielle fut acceptée à la Bourse de Paris, le 18 juillet de cette année-là {42} . Autant dire que les autorités françaises suivaient la situation avec attention {43} .

Tableau n°50 – Emprunts publics espagnols, 1820-1891/1913 (en 1 000 FF, % entre parenthèses)

[Source : A. Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX e siècle : méthodologie et quantification", Revue d’Histoire Économique et Sociale, Paris, 1976, p. 45, modifié et complété par J.-M. Delaunay (périodisation et %)]

Le service de la dette fut alors assuré par la Banque d’Espagne , institution formellement fondée en 1856, puis réorganisée en 1874, dont les contacts avec les banques étrangères devinrent intenses {44} . La jeune banque nationale put alors établir, à Londres et à Paris, puis à Berlin, des délégations financières, qui fonctionnèrent sans accroc majeur jusqu’en 1898. La délégation de Paris, la plus importante, assurait le paiement de la somme de 77 268 421 ptas en 1892 contre 10 868 184 à Londres, et 6 502 436 à Berlin. Un projet d’affermage de la perception à une entité privée – comme les Rothschild pour la dette italienne – fut même mis en chantier par la Banque de Paris et des Pays-Bas en 1893 {45} .



fig. n°2 – Emprunts publics espagnols, 1820-1891/1913
A. Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX e siècle :
méthodologie et quantification", Revue d’Histoire Économique et Sociale, Paris, 1976, p. 45

Afin d’assurer le service de la dette, la Banque d’Espagne dut emprunter régulièrement à un syndicat international de banques des sommes importantes – autour de 50 MF par an – à l’aube de l’ultime décennie du XIX e siècle {46} . La crise provoquée par les guerres coloniales incita de nombreux porteurs anglais et espagnols à se séparer de leurs titres au profit des Français et – subsidiairement – des Belges et des Allemands. À partir de 1891, la dette publique espagnole – alors estimée à 1,226 milliard de pesetas – ne fit plus l’objet d’émissions à l’extérieur des frontières, au moment où les guerres coloniales connaissaient une pause très provisoire {47} . Les bons coloniaux ( pagares ) s’ajoutaient à la dette métropolitaine. Ainsi, en octobre 1895 – à titre d’exemple – la Banque de Paris et des Pays-Bas en avait pris 25 MF (1 M£) à six mois, remboursables par les dites délégations {48} . Après la perte de la quasi-totalité des possessions d’outre-mer, les billets hypothécaires ( cedulas ) Cuba 6 % émis dans les années 1886-1890 furent convertis en titres Intérieur 4 % {49} . En 1899, après l’indépendance acquise des Antilles et des Philippines, un millier d’obligations Philippines 6 % fut encore proposé par le groupe Comillas- Banco Hispano-Colonial- Arnús à la Banque de Paris et des Pays-Bas et au Crédit Lyonnais au prix unitaire de 5 £, 7 shillings et 8 pence. Le rôle des banques françaises n’était plus que de servir d’intermédiaires et de simples exécuteurs d’ordres {50} . À l’extrême fin du XIX e siècle, des mesures furent prises par un gouvernement espagnol aux abois. Le service de la dette – plus de 100 Mptas par an – avivait les tensions du change entre la peseta et le franc français, principale devise étrangère recherchée {51} . Une loi du 27 mai 1898 avait mis en place un affidavit, sorte d’engagement sur l’honneur de ne toucher les coupons qu’en monnaie nationale. Ce texte incitait ainsi les Espagnols à ne plus posséder de titres à l’étranger – donc payables en devises étrangères – et à accepter – avec l’attrait d’une prime de 10 % – la conversion automatique en rente intérieure. S’inscrivant dans un cadre fiscal attractif, cette dernière décision devait être rendue obligatoire en 1901-1902 {52} .

Du 30 janvier au 13 février 1899, le directeur de L’Économiste Européen, Edmond Théry, était allé à Madrid afin de faire le point sur la solidité des finances espagnoles dans un contexte de chute – de "dévissage" même – de la monnaie nationale (environ 40 %). De son séjour personnel – qu’il avait transformé en mission quasi-officielle – il avait tiré la conclusion que l’Espagne, malgré la défaite, était un pays aux fortes potentialités, qui pouvait honorer ses engagements notamment vis-à-vis des créanciers étrangers, français en tête {53} . Dès l’année suivante, une réduction des taux d’intérêt de la dette avait été acceptée par les banques concernées – principalement parisiennes – avec l’aval du gouvernement de la République {54} . Par ailleurs, à travers une convention de huit articles, signée le jour de la fête nationale française de 1900, à Paris, entre des délégués espagnols – Francisco de Laiglesia et Antonio Comyn – et les comités de porteurs étrangers de rente extérieure espagnole, il fut décidé de garantir le paiement des titres non estampillés par la Banque d’Espagne. On trouvait là des Allemands – Gwinner, de la Deutsche Bank – des Anglais, des Belges, des Néerlandais et, naturellement, des représentants français, dont Alphonse de Rothschild, pour les banques, et Tony Chauvin, pour les obligataires {55} . Ces derniers, finalement regroupés dans une Association nationale des porteurs français de valeurs mobilières étrangères , constituée en décembre 1898, par entente entre la Chambre syndicale de agents de change et le ministère des Finances, sur les modèles de la Corporation of Foreign Bondholders (1868) et de la Treuhandgesellschaft (1892), entendaient voir leurs investissements respectés partout à travers le monde {56} . Les opposants à cette procédure de conversion – qui avaient trois mois pour se manifester – ne totalisèrent que 88,8 Mptas, dont 77,3 M de valeurs en mains françaises sur 671 M, soit 11,5 % du total français et 7,5 % du total général de la dette extérieure encore en circulation en novembre 1900 {57} . Un inspecteur général des Finances, Étienne Dubois de l’Estang, vint superviser en Espagne les opérations afin de renseigner le ministre du moment, Joseph Caillaux {58} .
À l’issue d’un échanges de notes, l’accord des autorités françaises fut acquis en mars 1903 envers de nouvelles dispositions qui confiaient exclusivement à la Banque d’Espagne le service de la dette en lieu et place du ministère de la Hacienda , à la suite d’une convention interne au monde financier espagnol {59} . En résultèrent la suppression de l’ affidavit et l’unification des paiements des coupons par tirages au sort trimestriels aveugles désormais effectués à compter du 1 er janvier 1904 par de nouvelles agences installées à Londres, Paris et Berlin, en remplacement des délégations financières d’antan {60} . Entre ces deux dates, la banque nationale espagnole obtint des crédits relais, dont un de 6 MF auprès de la Banque de Paris et des Pays-Bas {61} . Si depuis 1891, plus aucun emprunt officiel espagnol ne fut lancé sur les places étrangère, des avances furent abondamment sollicitées et facilement obtenues {62} .

Mais de nombreux esprits ne se satisfaisaient pas en Espagne même de cet état de fait. Le rapatriement massif de capitaux d’outre-mer laissait entrevoir de nouvelles perspectives. Aux yeux d’un observateur militaire français – certainement renseigné lors de sa mission par des spécialistes de la finance – les fortunes espagnoles étaient peu fractionnées et peu mobilisées {63} . Pourtant, en mai 1902, un emprunt de l’État espagnol à 5 %, portant sur une somme de 348 Mptas, fut couvert plus de treize fois ! La finance locale s’était taillé la part du lion {64} . L’année suivante, lors de la discussion sur un projet de loi du ministre des Finances, Fernández Villaverde envisagea la levée d’un nouvel emprunt en rente intérieure 5 %. Le gouverneur du Banco Hipotecario de España , l’infatigable Laiglesia – qui faisait de multiples allers et retours entre les deux capitales – fit alors savoir à la Banque de Paris et des Pays-Bas , qu’il était illusoire de songer à une capitalisation en francs français d’une émission en pesetas car personne ne l’accepterait plus au sud des Pyrénées. Les souscripteurs ne voudraient pas en effet d’un titre levé en francs et payable en pesetas au gré des aléas d’un change non encore stabilisé {65} . Dont acte. Une politique s’esquissait là. Pour les "amuse-gueules" – les avances – la finance étrangère était la bienvenue, mais pour le gros de la dette, elle était désormais non grata. La tendance au rapatriement de la dette, symbole de régénération nationale fut-elle perceptible, dès avant la guerre de 1914, comme le souligna une grosse étude effectuée par le services de l’ambassade de France, dans les années vingt {66} ?

L’enquête lancée par le Quai d’Orsay, en 1902, estimait le niveau des fonds publics espagnols placés en France à 840 MF, sur un total d’investissements français en Espagne de 2,974 milliards. En 1900, la maison Rothschild Frères en possédait une part d’environ 80 Mptas sur un total approximatif de 650 M {67} . Selon Laiglesia, dont les chiffres furent repris et diffusés dans une étude nord-américaine postérieure à la Première Guerre mondiale, sur un total de 1,031 milliard, 671,8 Mptas étaient domiciliés à Paris, 140,5 M à Londres, 121 M à Bruxelles, 53,8 M à Berlin, 34,8 M à Amsterdam, 17,5 M à Lisbonne et 0,2 M aux mains d’étrangers résidant en Espagne {68} . De 1880-1885 à 1900-1905, le poids de la dette publique globale était passé de 167,67 % à 116,63 % du produit national brut {69} . En 1912, le montant total de cette dette extérieure était encore de 1 028 518 300 ptas {70} . A. Broder nous indique que 65,9 % de ce total – sur un total général de 1,966 milliard – était en mains françaises en 1898, et 63,1 %, en 1903 sur 1,031 milliard. Entre ces deux moments, les mesures du cabinet de Madrid avaient en effet provoqué une réduction – de moitié environ – de la dette à l’étranger qui fut donc stabilisée autour de 1,029 milliard de pesetas. Ce montant devait rester à peu près identique jusqu’à la Première Guerre mondiale {71} . Concrètement, les coupures s’étiraient de 100 à 24 000 ptas, ce qui explique que la cotation fût exprimée en pourcentages et non en francs, à Paris, comme sur les autres places où elle était également officielle (Londres et Berlin). Unique fonds d’État espagnol inscrit à la cote officielle, le 4 % Extérieur connut des cours soutenus à la Bourse de Paris, surtout après la réforme Fernández Villaverde de 1905 qui restaura le crédit du royaume en lui rendant son équilibre budgétaire pour quelques années {72} .

La législation monétaire – depuis la création de la peseta (la piécette des Français), en 1868 – avait visé à la sauvegarde d’un monométallisme argent déconnecté de l’or. Lingots, puis pièces d’argent, firent l’objet d’interdictions successives d’exportation {73} . Mais l’or fascinait toujours. En juin 1902, une entreprise d’Europe centrale – Arthur Krupp , de Berndorf (Basse-Autriche) – tenta en vain une approche des autorités espagnoles, via la Banque de Paris et des Pays-Bas , pour introduire des pièces de nickel dans la péninsule. Fernández Villaverde répondit que la seule bonne monnaie était l’or. Le jeu spéculatif entre la valeur nominale et l’intrinsèque était à ses yeux funeste {74} .
Dans ces conditions, la question du change ne pouvait qu’être essentielle dans les relations entre les deux pays. Dans l’ordre financier autant que commercial. La peseta – la piécette en français – était une monnaie jeune face au franc {75} .

Tableau n°51 – Le change franco-espagnol, 1898-1913

(*) janvier-juillet 1914 ; 104,83 pour l’année entière (4,83 % de décote)
[Sources : La Cote de la Banque et de la Bourse , 3. 2. 1913, p. 110, et 125 (1913-1914) et Pedro Martínez Méndez, "Nuevos datos sobre la evolución de la peseta entre 1900 y 1936", chez G. Anes, L. A. Rojo et P. Tedde (éd.), Historia económica y pensamiento social , Madrid, 1983, p. 563 et 575]

En 1881, le change sur Paris était au pair. Une peseta-or valait officiellement un franc-or, malgré la non adhésion – de justesse – de l’Espagne au système européen mené par la France depuis le Second Empire, l’ Union Monétaire Latine {76} . Au fil d’une lente dégradation, le change connut une fièvre aussi brutale qu’éphémère en 1898, lors de la guerre hispano-américaine {77} . On remarque combien la santé financière du royaume pesa sur les performances de la dette extérieure. Durant les trois premiers lustres du siècle nouveau, à l’exception d’une courte période (1909), le titre ne parvint jamais à se hisser au pair {78} . En avril 1913, une brève panique fut constatée à la Bourse de Paris. Les valeurs françaises – les espagnoles plus encore – perdirent du terrain, ces dernières subissant l’impact d’un important ordre de vente urgente en provenance de Barcelone {79} .

Tableau n°52 – Cotation annuelle du 4 % Extérieur espagnol, Bourse de Paris, 1907-1914, en %

(*) avant août 1914. [Sources : Annuaire de la Chambre Syndicale des Agents de change ou Cote de la Bourse et de la Banque (Desfossés, 1900-1906) ou Annuaire Desfossés , 1920, p. 47].

Dans la capitale française, l’agence de la Banque d’Espagne devait ainsi régler les coupons de la dette : 650 Mptas aux résidents de France et 212,4 Mptas aux non-résidents, soit un total "français" de 862,3 Mptas, pour un total général de 1 039 Mptas. Parmi les non-résidents, figuraient quelques riches Espagnols, qui agissaient là en toute illégalité, depuis 1901-1902 {80} . En 1907, des résumés comptables de la Banque d’Espagne montrent que 91,5 % des coupons étaient payables à Paris, contre 6 % environ sur Londres et 1 % sur Berlin et Hambourg {81} … Les mesures de stabilisation de 1905-1906 portèrent leurs fruits, au point que le ministre espagnol des Finances ( Hacienda ), Eduardo Cobián, crut pouvoir inscrire au projet de budget de 1911 – outre le service de la dette, soit plus de 41 Mptas – une annuité de rachat de 6,5 Mptas par an, sur cinquante ans, afin de rapatrier au pair une dette estimée, fin 1910, entre 1 021 et 1 028 Mptas. De vives discussions éclatèrent alors. Les opposants, menés par le député galicien Angel Urzaíz, clamèrent que ce serait la ruine de l’Espagne, si la différence entre pair et cours effectif devait être payée par l’État. Un accord d’amortissement – dit loi Cobián – fut finalement voté, le 15 mars 1911, à la Chambre des Députés {82} . Tout comme l’ Association nationale des porteurs français , l’ambassade de France suivit naturellement le débat avec attention {83} . Peu après, Cobián fut nommé gouverneur de la Banque d’Espagne. Son successeur, Rodrigañez, n’insista pas pour faire passer le texte controversé au Sénat {84} . Pourtant, le désir des milieux officiels de la péninsule ne pouvait être plus clair, quant à la naturalisation, c’est-à-dire au rapatriement de la dette. À l’automne, l’ambassadeur Juan Pérez Caballero obtint le "recouponnement" des titres arrivés à terme et l’abonnement gratuit au timbre {85} . Il s’agissait là d’un geste de bonne volonté de la part du gouvernement français, au moment où les négociations au sujet du Maroc gisaient dans le fossé et les discussions franco-allemandes excitaient la méfiance ibérique.

Au nationalisme espagnol en matière financière répondit un nationalisme français. Au terme d’un débat – politique autant que financier – qui agita la République, de 1907 à 1914, l’admission d’emprunts d’États étrangers à la cote parisienne devint de plus en plus mal acceptée {86} . En 1907, Caillaux fit savoir par lettre personnelle aux dirigeants des grandes banques nationales qu’aucun emprunt étranger ne serait désormais accepté sans consultation préalable du gouvernement {87} . En 1910, le député François Deloncle déposa une proposition de loi sur ces valeurs mobilières étrangères, qui ne fut même pas suivie de discussion {88} . Le 28 décembre 1911, au Palais-Bourbon, une demande du Paraguay fut repoussée… à l’unanimité, moins une voix. Le régime fiscal appliqué aux fonds d’État demeurait cependant très libéral : exemption d’impôts sur le revenu, transmission successorale sans frais, en vertu des lois de finance du 13 avril 1898 et du 30 janvier 1907 {89} . Les nécessités diplomatiques s’imposaient, en fait, au marché. Dans les deux sens. Foin de sévérité excessive ; mais il fallait, sans cesse davantage, surveiller l’utilisation de l’épargne française à l’étranger et surtout éviter de fortifier de puissants voisins. Poincaré devait le réaffirmer devant la Chambre, le 3 février 1912, en soulignant clairement que " l’intérêt national doit primer l’intérêt financier " {90} . Paris était vraiment un "supermarché" des valeurs mobilières. Il faut reconnaître que l’engagement de l’épargne française prenait l’allure d’un véritable tour du monde. La valeur approximative du portefeuille étranger était passé de 10 milliards de francs en 188-1870 à 21, sur la période 1896-1900, puis à 25 de 1901 à 1905, à 34, de 1906 à 1910, et à 43 environ, de 1911 à 1914 {91} . Si elle tenait encore 62,5 % de la dette espagnole, en 1911, l’épargne française s’était cependant largement détournée des horizons ibériques vers l’Orient, la Russie, l’Empire ottoman, l’Égypte, voire l’Asie extrême {92} .

Tableau n°53 – La part française dans les principales dettes publiques, vers 1911-1914 (estimations).


Les fonds d’État étrangers tenaient une place éminente dans les émissions massives réalisées sur le marché parisien. Du tiers environ, entre 1900 et 1909, ils connurent, cependant, un freinage en pourcentage (moins de 25 %) – mais pas en quantités, de 1900 à 1913, comme le montre un tableau suivant. Si la différence enter émissiosn annoncées et émission réalisées est assez forte au tout début du siècle (45 % contre 31 %), la situation devint par la suite plus tendue, les annonces étant dépassées par les réalisations effectives (34 % contre 32 % de 1905 à 1909, et 23 % contre 19 % annoncés de 1910 à1913).

Tableau n°54 – Les émissions réalisées sur le marché parisien, 1900-1913 (moyennes annuelles, MF et %)

[Source : Maurice Lévy-Leboyer (dir.), La position internationale de la France. Aspects économiques et financiers XIX e -XX e siècles , Paris, 1977, p. 11]

On en faisait des gorges chaudes dans la caricature nationale… La poule française aux œufs d’or faisait les délices des emprunteurs de tous poils, russe, espagnols et autres {93} . En accompagnement de la "garde commerciale aux frontières" – dont nous reparlerons – un protectionnisme financier fut régulièrement réclamé par de nombreux parlementaires et experts. Il s’agissait de se prémunir de l’afflux de capitaux étrangers – premier versant de cette politique – mais cela ne pouvait guère affecter les relations des deux pays, car l’afflux espagnol était plus humain que financier. Il fallait surtout freiner l’exportation de capitaux français. Dès les années 1895-1896, les premières réactions nationalistes se produisirent en France contre les demandes russes, qui firent craindre, à leur tour, à de nombreux Russes, au tournant du siècle, la colonisation de leur pays. On parla même de "dénationalisme financier" de la part des banques françaises – la polémique Lysis – alors que les capitaux manquaient pour de multiples activités à l’intérieur même des frontières de la République {94} . À la critique d’un actionnaire, lors de l’assemblée générale statutaire du Crédit Lyonnais , en avril 1903, Henri Germain répondit que si l’établissement, dont il était le principal fondateur, drainait l’argent national vers l’étranger, cela était dû au fait que, ni le gouvernement, ni les industriels français n’en voulaient {95} … En juin 1912, un député des Ardennes, Maurice Braibant proposa une loi de défense de l’industrie nationale. Connaissait-il celle qui était en vigueur depuis 1907 en Espagne ? Un minimum de 30 % de commandes devrait être impérativement passé auprès de sociétés françaises, si un État étranger entendait lever un emprunt de défense nationale ou de grands travaux publics. En outre, une taxe supplémentaire de 3 % sur le montant de ces capitaux serait prélevée au bénéfice de cette industrie française lésée par leur sortie du territoire. L’ambassadeur Pérez Caballero nota la montée des tendances protectionnistes françaises qui visaient à combiner force économique et force politique {96} .

Qui possédait donc, en France, de la dette publique espagnole, à la veille de la guerre ? L’éventail semblait large, du petit porteur à la grande banque d’affaires. Ainsi, la Banque de Paris et des Pays-Bas avait un millier de titres, en novembre 1900. Elle s’en débarrassa en mai 1906, si l’on en croit les indications des opérations hebdomadaires consignées dans les registres de la banque. Le transfert semble avoir été effectué vers des compagnies d’assurances françaises {97} . C’était là le dernier terme d’une rupture dans la politique de la banque de la rue d’Antin, qui avait tenté de s’assurer l’essentiel de la dette espagnole, dans les années 1870-1880. Le désengagement était clair {98} . Le Crédit Industriel et Commercial en possédait aussi. En 1909, il égara même un titre de rente de 12 000 ptas, ce qui devait multiplier les remarques d’impuissance à le retrouver autant qu’à le garder {99} !
Quant aux épargnants – petits ou gros – ils vivaient au rythme des emprunts d’État lancés de tous les horizons. Longtemps tapis à l’ombre des grands acteurs de la finance internationale, ils ont depuis quelques décennies subi une réévaluation de leur rôle historique {100} . Il ne s’agit pas ici d’estimer les bases anciennes ou non de la propension – ou de la capacité ? – des citoyens à épargner, c’est-à-dire à ne pas consommer, mais de voir en quoi leur "générosité" fut employée vers la péninsule ibérique avant de se tourner vers d’autres horizons. L’économiste Charles-Albert Michalet put ainsi remarquer combien la tendance à s’intéresser à l’extérieur fut croissante de 1890 à 1914, parmi les Français {101} . Un inspecteur de l’Enregistrement, Paul Cornut – dans un ouvrage technique – a tenté avec ténacité d’estimer le poids des valeurs étrangères dans les fortunes privées des Français dans la première moitié de notre siècle, entre 1908 et 1953, en passant par 1934 et 1949. L’année de référence initiale de son travail – 1908 – nous concerne donc directement, mais l’impossibilité de discerner les titres espagnols des autres placements interdit toute utilisation pertinente pour notre sujet {102} . Des repères généraux peuvent néanmoins être proposés.

Tableau n°54 – Placements en valeurs étrangères, France / général 1908.

[Source : Pierre Cornut, Répartition de la fortune privée en France , Paris, 1963, p. 139]

Dans le tableau suivant, il ne faudra pas s’étonner de l’absence des départements de la frontière avec l’Espagne. Les régions les plus dynamiques de France – industrielles ou agricoles – abritaient le plus grand nombre possible de rentiers.

Tableau n°55 – Placements en valeurs étrangères, France/par département et par habitant, 1908 Les principaux départements "investisseurs".

[Source : Pierre Cornut, Répartition de la fortune privée en France , Paris, 1963, p. 148 et 152]

La Haute-Savoie ou l’Ain étaient favorisées par la proximité suisse, où s’affirmait une banque d’affaire protestante encore hésitante. Dans le Vaucluse, la fortune paysanne semblait ne pas se désintéresser des valeurs mobilières. Une habitude de l’époque papale {103} ? On sait parfois que certaine personnalité pouvait en posséder, telle la seconde épouse de Joseph Caillaux, née Henriette Rainouard, qui avait du 4 % Espagnol 1900 – en fait du 4 % Intérieur – dans son portefeuille personnel {104} .
De ces statistiques fiscales d’enregistrement, il nous faut simplement déduire que la présence de titres espagnols semble impossible à déterminer avec précision. Elles nous introduisent simplement vers une ébauche géographique – régionale – qui n’est pas sans importance mais qui ne préfigure peut-être pas exactement l’établissement d’une géographie française de l’investissement espagnol telle qu’elle pourrait apparaître à travers l’origine des capitaux relevés dans les écritures de constitution des sociétés établies au sud des Pyrénées. Un investisseur actif n’est pas un rentier, mais il est aussi actionnaire que le second. Aucun département de la frontière espagnole ou de son arrière-pays ne paraissait en pointe dans l’investissement international.

Les actes après décès nous en apprennent davantage. Des études locales signalent en effet la présence du 4 % Extérieur espagnol dans les successions bordelaises, en 1911. Ainsi, la veuve d’un négociant possédait 48 000 F de rente, soit 4 titres de 1 000 ptas/F de valeur nominale. Rive droite ou rive gauche de la Garonne, on rencontrait "un peu" ce placement chez les petits commerçants et artisans, loin derrière les titres russes et ottomans, ou même les valeurs ferroviaires ibériques {105} . Pourtant, la Gironde n’apparaît pas dans le tableau précédent comme un département particulièrement actif au-delà des frontières de la France. De même, la Haute-Garonne. De fait, à Toulouse, les titres publics espagnols ne jouissaient plus guère de la faveur du public. En compagnie des valeurs italiennes et portugaises, ils demeuraient en réserve, ne représentant alors qu’à peine 5 % des placements déclarés. On les gardait, afin de toucher des intérêts jugés sûrs {106} . En 1903, un officier d’intendance français, depuis Cannes, avait même écrit à Antonio Maura pour reprocher au ministre de la Hacienda , Osma, sa politique financière, telle qu’elle apparaissait à travers une déclaration faite dans une revue spécialisée espagnole, reprise par Le Temps. L’homme devait publier, l’année suivante, une brochure intitulée sans ménagement Le brigandage espagnol {107} … L’appétit avait disparu des esprits, malgré le maintien des deux tiers de cette dette en mains françaises… On verra pourquoi.
Le titre 4 % Extérieur ne fut pas le seul fonds public à faire l’objet de transactions, au début du siècle. On échangeait encore du 3 % et du 4 % Intérieur sur le marché bancaire – hors cotation officielle – et des bons du Trésor ( pagares ) destinés à combler les déficits du budget espagnol, à la suite des guerres coloniales {108} . Un projet d’emprunt, en 1905, dans le cadre de la stabilisation Fernández Villaverde, rencontra le scepticisme des autorités françaises, quand fut évoqué le lancement officiel d’une tranche de 2 à 3 milliards de 4 % Intérieur sur le marché parisien. Le ministre d’État Aguilar de Campoo tenta d’obtenir le placement auprès de Jules Cambon, mais, devant le refus de la Rue de Rivoli, on n’en parla plus {109} . Le titre – issu de l’émission de 1900, d’un montant nominal de plus de 8,4 milliards de pesetas – fut néanmoins l’objet de transactions interbancaires à Paris. Malgré son caractère non officiel, le service était également assuré par l’agence de la Banque d’Espagne et par les principaux établissements de crédit.
Le paiement des coupons 4 % Intérieur se faisait au change du jour par mandat à trente jours à vue sur la banque centrale du royaume, tandis que le 4 % Extérieur était payé au pair du cours officiel {110} . Les institutions financières demeuraient prudentes. Ainsi, la Banque de Paris et des Pays-Bas , qui s’était modestement engagée dans l’opération, solda sa participation avec un solide bénéfice {111} . L’extinction de la dette flottante avait trouvé bien peu d’échos au nord des Pyrénées, les disponibilités intérieures espagnoles excédant peu à peu les besoins courants du Trésor. De fait, les opérations de trésorerie cessèrent pour l’armée de Cuba ( abonares ) mais la maison de la rue d’Antin fut encore active quelque temps pour les opérations courantes du budget ( pagares ) {112} .
Des emprunts cubains furent liquidés ou transformés en 4 % Intérieur. Il y eut bien quelques plaintes de porteurs français de titres cubains {113} . À cette exception près, les porteurs étrangers ne perdaient pas trop d’argent à cause des emprunts d’État espagnols… Ainsi, la dette publique espagnole paraissait massivement dépendante de l’épargne française, comme dans bien d’autres pays. La souveraineté du pays en était-elle menacée pour autant ? Jean-Claude Allain constate que cette réelle dépendance financière n’impliquait pas d’aliénation particulière {114} . La corde et le pendu…



Tableau n°56 – Cote de l’ Intérieure espagnole 4 % perpétuelle, Paris, 1906-1914 / en %

[Sources : Cote de la Bourse et de la Banque (Desfossés, 1900-1906). Annuaire Desfossés 1911 et 1920]


fig. n°3 – Cotations du 4 % Extérieur et 4 % Intérieur , Bons du Trésor espagnol


Les emprunts municipaux


En revanche, de " mauvaises affaires municipales " – selon une expression d’Albert Broder – traînaient encore dans les mains de nombreux rentiers et organismes français, à l’aube du siècle. Les raisons de ces déboires étaient multiples. Faiblesse des recettes locales, désorganisation des services de recouvrement, absence de garantie de l’État espagnol, incompétence mêlée d’inattention, d’inertie et de corruption des élus et des alcaldes – nommés par le pouvoir central dans les grandes villes, comme en France – expliquaient l’extrême difficulté de résoudre ces questions avec rapidité.
Le plus ancien de ces emprunts était celui de la Ville de Madrid, lancé en 1868. À 3 % sur 70 ans, il s’élevait originellement à 42,5 Mptas, soit 425 000 obligations de 100 ptas/F. À partir de 1871, le paiement des coupons fut régulièrement interrompu. De nombreuses conversions et réductions, dans les décennies suivantes, lui firent subir une forte dépréciation, mais le service était peu ou prou assuré par la Caisse municipale {115} . En 1907, l’ Association nationale des porteurs français de valeurs étrangères tenta en vain de faire pression en faveur d’une reprise de paiements réguliers {116} . Cette année-là, la Banque de Paris et des Pays-Bas – qui possédait encore 1 750 titres Madrid – essaya de les céder par petits paquets {117} . Quelque temps après, le conseil d’administration de la banque refusa toute participation au lancement d’un nouvel emprunt de conversion de la dette de la capitale espagnole, qui, finalement, n’eut pas lieu {118} . On pourrait ainsi croire que le public et les opérateurs bancaires français ne voyaient plus qu’avec méfiance ou avec indifférence les titres publics ou para – publics émis en Espagne. Pourtant, l’ Annuaire Desfossés faisait encore mention de cotations épisodiques de ces obligations dont des tirages d’amortissements – ils eurent lieu jusqu’en 1938 – étaient régulièrement annoncés par la presse madrilène, au rythme des maigres disponibilités budgétaires de la capitale du royaume. La maison Rothschild Frères en avait brassé à l’occasion {119} .

Tableau n°57 – Cote du 3 % Madrid 1868 , marché de banque, Paris, 1901-1914, en francs (pair 100 F)

[Source : Annuaire Desfossés, 1911, p. 52, et 1914, p. 143-144]

Un projet d’emprunt de 1 à 1,2 Mptas par la municipalité de Las Palmas de Grande Canarie, en 1899, échoua en partie, par référence à la situation de blocage prévalant dans l’affaire madrilène {120} . De même, le marché de Paris fut alerté, en 1907, à propos d’une émission de 3 600 obligations 5 % de 500 ptas, destinée à des travaux dans le port de Málaga. L’affaire fut classée sans suite {121} …

Pourtant, l’année suivante, un modeste mais actif établissement lyonnais, devenu parisien – la Banque Privée Industrielle, Commerciale et Coloniale Lyon-Marseille – obtint, coup sur coup, le placement de deux emprunts municipaux espagnols {122} . Tout d’abord, la ville de Carthagène – la grande base navale méditerranéenne de l’Espagne – désirait financer de vastes travaux d’égouts, adjugés – prétendait-elle – à des entreprises françaises. Effectué en deux temps – en 1908 et en 1910 – l’emprunt rapporta près de 4 MF – soit 8 916 titres 500 ptas à 5 % sur 12 000 mis en circulation au taux de 438 F – mais, dès l’été 1910, les menaces de suspension des paiements des coupons se multiplièrent, car l’impôt d’usage qui devait financer l’emprunt n’était pas perçu à la suite de la faillite de ces entreprises. Cette situation fit écrire au ministre des Finances, en marge d’une note du ministère des Affaires étrangères, que " La Banque Privée n’a pas joué un très beau rôle dans cette affaire ! ". Les marchés financiers de Madrid et de Barcelone auraient pu largement couvrir l’opération, selon les autorités françaises {123} . L’ alcalde tenta bien de faire continuer le service, mais l’impécuniosité de la municipalité était patente. Le titre était l’objet de cotations officieuses, au marché de banque de Paris, où 3 200 obligations de 500 ptas étaient abonnées au timbre français {124} .

Tableau n°58 – Cote 5 % Carthagène 1908-1910 ,
marché de banque au comptant, Paris, 1909-1914, en francs (pair = 500 F).

[Source : Annuaire Desfossés , 1914, p. 140, et 1920, p. 114]

L’autre emprunt fut contracté par la ville de Saragosse. En 1908, en complément d’une première opération (1905), celle-ci émit en effet 7 000 titres de 500 ptas à 5 %, au prix de 440 F {125} . Le titre fut inscrit à La Cote Desfossés à partir de mars 1909. La Banque Privée , également introductrice de cette valeur en coulisse à la Bourse de Paris, s’inquiéta cependant au début de l’été 1911. La presse spécialisée de la capitale française s’en mêla. Par voie diplomatique, appel fut fait au gouvernement de Madrid. Le paiement du coupon du 1 er juillet eut lieu en octobre, mais la situation paraissait précaire {126} . La cotation de cet emprunt aragonais n’est plus signalée par l’ Annuaire Desfossés de 1914 – à l’inverse de ceux de Madrid et de Carthagène – mais l’édition de 1911 le mentionnait encore. Il avait donc disparu entre-temps. La cote la plus élevée en 1909 s’établissait à 449 F, la plus basse à 437, des résultats somme toute honorables pour ce genre de titres.

En décembre 1911, un avocat de Montauban se plaignit auprès du Quai d’Orsay, au sujet du non recouvrement des coupons Carthagène (et Saragosse ), ajoutant que de nombreux porteurs du Tarn-et-Garonne étaient concernés par cette défaillance. En effet, le 1 er juillet 1912, la Banque Privée et la succursale parisienne du Banco de Bilbao avaient suspendu tout paiement. Le vice-consul à Carthagène, alerté, ne put que constater le déplorable état des finances de la ville. On ne pouvait compter en aucun cas sur une reprise du service de l’emprunt {127} . Les doléances se multiplièrent à travers la France. À l’ Association nationale des porteurs français de valeurs étrangères se joignirent des représentants de petites banques et des parlementaires {128} . L’ambassade avait bien alerté le ministère d’État, mais, en septembre 1913, les porteurs lésés réclamant instamment une intervention plus énergique des autorités françaises auprès du gouvernement espagnol {129} . Le mois suivant, la représentation française réitéra donc une démarche précédente demeurée sans réponse. Elle dut insister encore, en avril 1914. Deux mois plus tard, le ministère d’État se contenta de reconnaître le bien-fondé… des discussions entre la ville de Carthagène et les porteurs. L’absence de garantie de l’État espagnol expliquait vraisemblablement ce détachement, voire cette désinvolture, qui sanctionna, par un échec, la démarche des possesseurs de titres {130} .
Quant à l’emprunt de la ville de Saragosse – dont le service était également suspendu – il fit l’objet d’une négociation plus sérieuse, ce qui fut relevé dans la presse parisienne, dès 1913. Par un accord d’avril 1914, des bons municipaux remplacèrent les coupons en souffrance {131} .

Albert Broder souligne les raisons mêmes de telles difficultés. La faible capacité financière des municipalités, dans un pays où les grandes cités étaient peu nombreuses, lui paraît déterminante. Dans le cas de Carthagène, l’intervention de la finance française ne signifiait-elle pas un soutien à des entreprises de travaux publics compatriotes ? En outre, deux facteurs pouvaient expliquer son retour dans les fonds para-publics au sud des Pyrénées : d’une part, le rétablissement des grands équilibres financiers ibériques – que semblaient démontrer la bonne tenue du 4 % Extérieur au Palais Brongniard et de la peseta sur le marché des changes – et, d’autre part, le rapprochement diplomatique esquissé dans cette première décennie du siècle. La mésaventure du titre Madrid 1868 était déjà vieille de deux générations, malgré sa permanence. Enfin, la célébration franco-espagnole du centenaire du siège de Saragosse, en 1908, fut vraisemblablement marquante, sinon décisive, dans le succès des placements de titres émis par la capitale aragonaise. Les Espagnols n’étaient-ils pas des amis que l’on pouvait aider, sans crainte pour la sécurité de la patrie ? Tout cela doit faire comprendre que tout titre placé à Paris était attractif… sur le prospectus et que les informations précises sur l’état des finances des emprunteurs étaient aussi incertaines qu’elles pouvaient l’être au sujet des titres russes, ottomans ou brésiliens. Neymarck et d’autres spécialistes avaient beau dire et écrire aux épargnants français comment il fallait agir pour placer leur argent en toute sûreté, les motivations et les décisions des prêteurs – au-delà du souci de réaliser de substantiels ou de tranquilles profits – relevaient de considérations d’où le politique n’était nullement absent.
Malgré ces avatars, il fallait bien constater que les milieux financiers espagnols prenaient de plus en plus en charge les "bonnes affaires". Notamment celles des grandes cités de la péninsule et elles n’étaient pas nombreuses…
Ainsi, dès 1903, la Banque Française pour le Commerce et l’Industrie renonça à participer à un projet d’emprunt de Barcelone, après avoir été très tentée par cette opération qui devait porter sur 120 Mptas en 240 000 obligations de 500 à 4,5 % {132} . En 1905, un petit banquier de la place de Paris, volontiers rabatteur d’affaires, proposa directement à la banque de la rue d’Antin de s’impliquer dans un vaste emprunt de conversion de la dette de la même Ville pour environ 150 Mptas. Le gouvernement espagnol et la municipalité étaient d’accord, selon lui, pour une opération extérieure de cette envergure qui inclurait l’abonnement massif des nouveaux titres 4,5 % au timbre français. Peu après, on évoqua par un autre canal une affaire d’un montant d’environ 80 Mptas, mené par le Banco Hispano-Colonial. Le jeune Banco Español de Credito – dont nous parlerons un peu plus loin – fut approché afin d’y participer. L’un de ses dirigeants demanda alors conseil à la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui fut ensuite sollicitée pour un million de piécettes. Sans suite apparente. L’établissement de crédit catalan parvint à boucler l’opération à lui seul {133} .



fig. n°4 – Cotations des emprunts municipaux de Madrid et de Carthagène 1901-1914



fig. n°5 – Une géographie de la protestation boursière.
L’affaire de l’emprunt de la Ville de Carthagène, 1912-1914
[Source : AMAE-Paris, NS Espagne 45 et 46, dossiers Emprunt Ville de Carthagène 1908-1914]

Le 10 juin 1914, la ville de Madrid lança un emprunt qui fut couvert près de quatre fois ! Destiné à de grands travaux d’aménagement urbain, il était initialement fixé à 8 650 000 ptas, mais rapporta plus de 30 M. Derrière le Banco Hispano-Americano (6 M ptas) subitement requinqué – après une brutale crise de liquidités – les agences madrilènes du Crédit Lyonnais et du Banco Español del Río de la Plata – franco-hispano-argentin – souscrivirent chacun 4 M {134} . La capitale – plus de 500 000 habitants et siège des grandes banques – ne pouvait être comparée avec des cités atteignant à peine 100 000 personnes, telles Carthagène ou Saragosse. Les projets y abondaient, notamment celui du percement, dans le fouillis des vieux quartiers, d’une avenue reliant le centre à l’ouest, la future Gran Via , un projet qui impliquait, disait-on, des capitaux et des entreprises françaises {135} .

Ainsi, la finance française avait-elle largement pris en charge la dette espagnole depuis près de trois-quarts de siècle. Des sommes considérables, selon un observateur de l’immédiat avant-guerre, qui soulignait le rôle fécondant de l’épargne étrangère dans les richesses ibériques. La France était une " jeune fille parée de toutes les grâces avec laquelle on flirte d’autant plus volontiers qu’on la sait richement dotée ", concluait le journaliste Alexis Rostand, alias Testis. La finance française devait aider la diplomatie à compenser l’absence de liens dynastiques avec les nations européennes. " Notre argent, ce sont nos beaux-frères, nos oncles, nos cousins ". Les liens du sang paraissaient désormais moins forts que ceux de l’intérêt {136} .
En dehors de la dette publique, qui ne nécessitait guère de déplacements et de risques, les rapports franco-espagnols étaient en effet intenses, comme l’activité bancaire – finances et assurances – au sud des Pyrénées pouvait le montrer.

DES BANQUES FRANÇAISES EN ESPAGNE
Il nous a été possible de constater que, au début du XX e siècle, les organismes bancaires français continuaient d’opérer avec les finances publiques espagnoles. Ce mouvement séculaire, traditionnel des grandes banques d’affaires, s’était enrichi, depuis la Restauration en France, d’une variété sans cesse croissante d’investissements, notamment sous le Second Empire. Le développement des grandes banques françaises de dépôts, dans la seconde moitié du XIX e siècle, avait littéralement fouetté les investissements en créant la catégorie des petits et moyens porteurs. Le débat sur l’utilisation de ces dépôts considérables avait entraîné régulièrement des discussions passionnées {137} .

Un guide, publié après la soutenance de cette thèse, nous en apprend encore davantage sur la présence étrangère – tout particulièrement française – dans les entreprises ayant opéré en Espagne entre 1780 et 1914.

Tableau n°59 – Nombre d’entreprises établies en Espagne ou à l’étranger, opérant en Espagne, 1780-1914

(*) 6 irlandaises incluses (**) 4 canadiennes incluses
(***) scandinaves, austro-hongroises, latino-américaines
[Source : Teresa Tortella, Una guía de fuentes sobre inversiones extranjeras en España (1780-1914) , Archivo del Banco de España , Madrid, 2000, p. XX].

Des statistiques partielles nous indiquent combien la présence du capital français était forte.

Tableau n°60 – Capital déclaré des sociétés constituées en Espagne, 1905-1913, estimations (Mptas).

(*) depuis 1905 (1905-1913) [Sources : BOCCEP , n° 6, juin 1912, p. 9-11, d’après la presse financière espagnole (1905-1911) et Juan Sardà, La Politíca Monetaria y las fluctuaciones de la Economía española en el siglo XIX , Madrid, 1948, p. 268-269 (1912-1913)]

En Espagne, les tentatives exclusivement financières des Rothschild, des Péreire et des Prost et autres Guilhou s’étaient achevées dans l’échec, par disparition ou par absorption {138} . Les tentatives furent multiples. À la fin du XIX e siècle, le Banco General de Madrid – présent de 1881 à 1891 – fut l’une des rares institutions financières hispano-françaises à se risquer sur le marché parisien. Originellement à majorité catalane, cette entité récupérée par Ivo Bosch et des amis banquiers parisiens commit de multiples égarements en devenant française. Elle fit faillite {139} . De même, en 1881-1882, diverses banques de Paris, avec le Crédit Mobilier Espagnol des Péreire, tentèrent de mettre sur pied une Banque Industrielle d’Espagne ou Banque Espagnole de Travaux Publics qui fut emportée par la bourrasque du krach de l’ Union Générale. Par ailleurs, lors de sa formation, le Banco de Castilla avait reçu l’aide de la finance française, notamment de la Banque de Paris et des Pays-Bas et d’autres maisons françaises, telle Mallet Frères & Cie {140} . Ces initiatives anciennes – on pourrait aussi nommer le Crédit Mobilier Espagnol lui-même – étaient défuntes ou en difficultés, les Péreire s’étant montrés plus actifs – mais pas plus efficaces – que leurs grands rivaux, les Rothschild {141} .

L’action française dans le négoce bancaire se présentait donc de deux manières, soit par la prise de participation dans des sociétés financières espagnoles, soit par la création de succursales ou d’agences directement contrôlées par les maisons mères. Les investissements des banques françaises dans d’autres secteurs que la banque ou l’assurance feront l’objet de chapitres postérieurs. Les initiatives françaises se développaient sur un terrain encore marqué par un conformisme qui appelait à la modernisation de méthodes déjà périmées {142} . De 1851 à 1914, selon des statistiques issues des données recueillies par la directrice des archives historiques de la Banque d’Espagne, Teresa Tortella, la France aurait investi 395 Mptas sur un total de 532 dans les affaires de banque en Espagne, soit les trois quarts des flux venue de l’étranger. Ces chiffres marquent clairement un "territoire français" dont il faudrait préciser les contours pour la période qui nous intéresse {143} .
Bien sûr, il y avait des investissements de prestige, mais les actionnaires étrangers des banques centrales d’émission et de régulation étaient rares. La "surveillance nationale" était de rigueur. Pourtant, dans le capital de la Banque d’Espagne on repérait, en 1907, une banque française dûment relevée dans la liste officielle. Le Crédit Lyonnais possédait en effet 982 actions de 500 ptas, soit environ 491 000 ptas sur un fonds social de 150 Mptas, c’était-à-dire 0,32 % du total {144} . Le même établissement tenait aussi en portefeuille 76 titres du Banco Hispano-Americano {145} … Une présence insignifiante, qui permettait, au mieux – ce qui n’était pas négligeable – d’être tenu informé de la marche des organismes concernés.


Des fondations majeures


Plus sérieusement, les plus importantes initiatives du capital français dans le système financier espagnol furent celles qui concernèrent la Banque Hypothécaire d’Espagne/Banco Hipotecario de España et la Banque Espagnole de Crédit/Banco Español de Credito , le futur Banesto . Devenues puissantes, ces entités ont été fondées, en bonne part, grâce à des initiatives ou à des aides parisiennes.

La Banque Hypothécaire d’Espagne/Banco Hipotecario de España fut la plus ancienne opération bancaire française encore valide en pleine "Belle Époque". Albert Broder en a retracé la genèse avec précision {146} . Nous n’ajouterons à son propos que les indications supplémentaires qui peuvent émaner – outre les papiers du Crédit Foncier de France – des archives de Paribas et d’un livre – déjà cité – sur le Banco Hipotecario lui-même. Cette institution naquit d’un large débat – politique autant que financier – qui secoua les instances dirigeantes d’un pays en pleine crise nationale. Une première mouture de Crédit Foncier d’Espagne fut élaborée dès octobre 1868, peu après le départ en exil de la reine Isabelle II. Des milieux légitimistes français et carlistes espagnols tentèrent de lancer alors un Banco Hipotecario de España/Crédit Foncier Espagnol , qui ne put véritablement entrer en fonctionnement. L’affaire – patronnée par le marquis de Comillas, du côté espagnol – devait trouver son épilogue judiciaire devant le tribunal de commerce de la Seine, près d’une décennie plus tard {147} . La seconde tentative fut la bonne. Acquise en décembre 1872, la décision de créer un organisme similaire au Crédit Foncier de France permit la mise en place, cinq mois plus tard, d’une banque hypothécaire sur le modèle parisien {148} . La toute jeune Banque de Paris et des Pays-Bas l’emporta sur des rivaux espagnols et anglais, en s’installant en force dans le premier conseil d’administration de ce Banco Hipotecario, au moment même où la Banque d’Espagne était restructurée. Elle envoya Lucien Villars tras los montes afin d’y organiser le nouvel établissement {149} . La Société de Crédit Agricole, filiale du Crédit Foncier , se limita à avancer, via la maison Fould , une somme de 4 MF à 12 %, destinée à un gouvernement de Madrid alors aux abois {150} . Un auteur français évoque un chiffre de participation du Crédit Agricole – 6 Mptas sur 50 M, soit 12 % environ d’un fonds social incertain – mais il semble que le placement ainsi suggéré fût un crédit et non une mise de capital. L’investissement de la filiale de la banque de la rue Cambon était davantage spéculatif que celui opéré par la banque de la rue d’Antin toute proche {151} . Les banques françaises Vernes, de Neuflize et d’autres financiers de la place de Paris vinrent consolider le noyau français, aux côtés du – alors – très français Banco de Castilla {152} . Un Français, Léon Cocagne – neveu de Lucien Villars directeur général de la Banque de Paris et des Pays-Bas – assura la fonction importante de sous-gouverneur {153} . Les auteurs d’une étude sur la banque se contentent de nous communiquer la liste des fondateurs français et des résidents en France : la Banque de Paris et des Pays-Bas, le Crédit Foncier de France, la Société Générale, les maisons Abaroa, Iribarren & Goguel, A. J. Stern, de Camondo, Adrien Delahante, Henri Bemberger et Guido Elbogen, toutes de Paris {154} . Un document Paribas nous en dit heureusement un peu plus sur l’actionnariat français qui tenait initialement 100 % de l’affaire (36 000 actions de fondateurs). On aura compris que ces titres de fondateurs étaient levés par des entités désirant demeurer dans l’affaire – au moins un certain temps – alors que les titres de syndicat étaient destinés à des organismes de crédit qui voulaient les placer auprès du public ou d’autres banques. Sous l’autorité de Louis Frémy, gouverneur du Crédit Foncier de France et "véritable cerveau" de la création de la banque espagnole, un comité fut mis en place dans les locaux mêmes de la Banque de Paris et des Pays-Bas , au n°5 de la rue d’Antin. On y trouvait tout le "gratin" de la banque parisienne, exception faite des Rothschild, suffisamment occupés par leurs autres affaires espagnoles et peu enclins à ce genre d’investissements fonciers {155} .

Tableau n°61 – Les actionnaires fondateurs et de syndicat Banque Hypothécaire d’Espagne , 1873

[Source : AP-BBVA- BHE -Madrid, registre du Comité de l’affaire espagnole (1872-1875), Paris, séances des 19 et 25. 3. 1873]

Le poids de cette assemblée se délita pourtant assez rapidement dans le dernier quart du XIX e siècle, sous l’effet de l’augmentation de la part espagnole devenue majoritaire. Car, dès les origines, selon la documentation-maison, sur les 64 000 actions de syndicat, 47 472 titres devaient être rétrocédés contractuellement à un groupement espagnol dans un délai de deux ans {156} . En 1875, certains organismes français avaient accru leur part, d’autres au contraire s’étaient désengagés ou étaient en voie de le faire {157} . Le basculement était déjà entré dans les faits en 1890. Selon le bordereau d’admission à l’assemblée générale de cette année-là, remis à Villars, l’ensemble français ne pesait plus que 18,3 % d’un total toujours fixé à 100 000 actions {158} .

Tableau n°62 – Actionnaires du groupe français de la Banque Hypothécaire d’Espagne – Paris, avril 1890

(*) à moins de 500 titres et de 10 voix chacun
[Source : AP-BNPP- Paribas , Espagne 63, dossier 11, Banque Hypothécaire d’Espagne , bordereaux, 10 et 23. 4. 1890]

En 1899, le plus gros actionnaire était espagnol. Il s’agissait de la maison Urquijo y Cía avec 4 248 titres – qui devançait désormais la Banque de Paris et des Pays-Bas en repli (3 844). Les banques Camondo , Heine et Stern maintenaient leurs positions alors que Goguel avait réduit sa participation au tiers (1 150) de ce qu’il possédait dix ans auparavant {159} .
En 1901, à l’occasion d’une asssemblée extraordinaire convoquée en vue d’une modification des statuts, 55 854 titres furent déposés, dont 40 272 à Madrid, 15 382 à Paris et 200 à Bilbao. En 1905, on en comptait respectivement 45 515 à Madrid et 7 837 à Paris {160} . Le capital théorique de 50 Mptas, en titres de 500 ptas/francs, libéré à 25 %, puis à 41,5 % (20 735 833 ptas) depuis 1875, passa à 56 % (27 957 838 ptas) en 1913, après une étape à 45 % (22 500 000 ptas), deux ans auparavant {161} . En 1900, la Banque de Paris et des Pays-Bas ne possédait plus que 2 700 actions de 500 ptas nominales, libérées à 40 %. Sept ans plus tard, elle n’en conservait qu’un demi-millier (514 exactement) – sur 100 000 en circulation – situation qui devait durer jusqu’à la guerre {162} . De 9,3 % – lors de la fondation – à 2,7 % – en 1900 – puis à 0,5 % du capital – en 1907 – le désengagement était patent. En mars 1903, le conseil d’administration accepta cependant d’être le représentant responsable du Banco Hipotecario auprès du Trésor français, ainsi que le stipulait la loi pour une admission à la cote officielle de la Bourse de Paris. Ce fut chose faite en 1905 {163} . On pouvait alors constater, à cette date, que quatre Français étaient encore membres du conseil d’administration du Banco Hipotecario : deux représentaient la Banque de Paris et des Pays-Bas – dont Lucien Villars, directeur général honoraire, et président de la Banque de l’Union Parisienne , fraîchement fondée par la banque protestante – tandis que les banques Vernes et de Neuflize avaient chacune un administrateur. En 1914, Edgar Stern, le baron de Neuflize et Georges Heine demeuraient au conseil d’administration, en compagnie de Villars. La haute banque d’affaires française n’occupait manifestement plus qu’une place d’honneur, dans cette phase de nationalisme économique croissant. On avait parfois utilisé ses services pour apaiser des conflits de personne parmi les amis espagnols {164} . Les grands ténors de la vie politique nationale étaient là pour "veiller au grain" : Moret, Romanones, García Prieto, Dato, Sánchez Guerra, Alvarado – sur les traces du défunt Cánovas del Castillo – étaient membres d’un conseil, où hommes d’État et financiers de la péninsule se mêlaient intimement depuis les origines {165} . En réalité, la présence symbolique de membres français dans cet aréopage n’était vraisemblablement destinée qu’à ménager un possible recours aux capitaux de la place de Paris. On peut citer ainsi l’opération de la banque espagnole, lors d’un emprunt argentin 4,5 %, à Paris, sous forme d’une sous-participation en renfort de la maison Mirabaud & Cie (1911) {166} .
S’attachant davantage aux secteurs foncier urbain et immobilier qu’au domaine rural, la nouvelle institution espagnole connut des débuts assez difficiles. Les résultats s’en ressentirent un temps. Cependant, la progression lente mais régulière des bénéfices et des dividendes ne pouvait que rassurer les porteurs, au nord comme au sud des Pyrénées. La grande faiblesse du Banco Hipotecario résidait cependant dans l’étroitesse d’un marché foncier, où les titres de propriété restaient obscurs faute d’un cadastre moderne qui ne fut mis imparfaitement en place que dans les années 1908-1911 {167} . La presse spécialisée et l’ Association nationale des porteurs français de valeurs étrangères s’y intéressaient avec assiduité, car le titre était de qualité {168} .

Tableau n°63 – Banque Hypothécaire d’Espagne , 1897-1914,
Bénéfices (en 1 000 pesetas), dividendes (en pesetas) et cotes des actions à Paris (en francs).

[Source : Anuario Estadístico de España , 1915, p. 166 [1897-1906] et Annuaire Desfossés , 1913, p. 204, et 1920, p. 171 [1907-1914] et La Banca en la Restauración , tome I, p. 259-263 et 405-407]

On le constate, la rentabilité du titre fut toujours très convenable, voire favorable. Il est vrai que l’on partait d’une base vierge qui ne pouvait qu’engendrer des profits substantiels sur le long terme, avec peu de risques. Il y avait là un monopole à exploiter ; les banquiers français y participèrent avec dynamisme et opportunisme. Pourtant on leur fit comprendre qu’une limite était atteinte.
En octobre 1911, à l’occasion d’un voyage sur les bords de la Seine de son gouverneur, Francisco de Laiglesia, il fut question d’un resserrement des liens entre la banque du Paseo de Recoletos et celle de la rue d’Antin. On parla de change franco-espagnol et d’affaires communes à mettre en route après le règlement de la question marocaine. Pourtant, à propos d’un éventuel emprunt massif – autour de 300 Mptas ! – le financier espagnol écrivit à son amphitryon de la veille que l’Espagne fara da se… Elle se débrouillerait toute seule, ce qui n’empêcherait pas, bien sûr, des collaborations ultérieures {169} .

La Banque Espagnole de Crédit/Banco Español de Credito fut la seconde opération significative de cette période. Ainsi que l’indique, là encore, Albert Broder, les espoirs déçus des financiers français se reportèrent sur une nouvelle entité, qui naquit officiellement le 1 er mai 1902 {170} . Au capital social de 20 Mptas – 80 000 actions de 250 ptas – la banque, bientôt installée au n°17 du Paseo de Recoletos, grande artère nord-sud de la capitale, semblait pouvoir devenir le relais auquel songeaient les dirigeants de la Banque de Paris et des Pays-Bas depuis trois décennies. Ces derniers ne faisaient que reprendre l’idée de la fondation d’une Banque Espagnole de Crédit lancée sans succès en 1882 par le Crédit Mobilier Espagnol des frères Péreire né lui-même au milieu du XIX e siècle (1856) {171} . En 1893, à la suite de la liquidation de la Banque Générale de Madrid , un autre projet fut agité par un cadre du Crédit Mobilier Espagnol , Jean-Henri Hefti, en vue de créer une Banque Nationale d’Espagne de Dépôts et Comptes-courants. Sans suite de par la situation générale du royaume {172} . Le projet de création d’une grande banque franco-espagnole fut réanimé par Lucien Villars, qui s’en ouvrit en avril 1899 à son neveu, Léon Cocagne, alors sous-gouverneur du Banco Hipotecario {173} . Les moyens et les résultats du Crédit Mobilier Espagnol étaient devenus trop médiocres pour ne pas envisager l’avenir en s’adossant à une banque puissante afin d’assurer la pérennité des intérêts placés au sud des Pyrénées depuis près d’un demi-siècle. Plus aucun dividende n’était versé. Et pour cause ! les bénéfices s’étaient élevés à 7 540 ptas en 1898 et 7 393 ptas l’année suivante, qui se convertit en déficit (19 586 ptas) en 1900 puis un bien maigre bénéfice de 9 993 ptas l’année suivante ! {174} . La situation était devenue intenable. Il fallut encore attendre que le conseil d’administration, lors d’une réunion, le 25 février 1902, au siège parisien, décidât à l’unanimité d’entamer des discussions avec la banque de la rue d’Antin. Après les fonds publics et les fonds hypothécaires, l’avenir n’appartenait-il pas aux valeurs industrielles, combinées aux titres ferroviaires, sans oublier l’engagement marocain déjà indiqué ? Cette décision débloqua la situation malgré les protestations de certain petit actionnaire qui tenta d’organiser par voie de brochure une résistance qui fut vaine {175} . Des titres ferroviaires, avec le Nord-Espagne ou les Andalous , il y en avait à manier. À la suite d’une négociation menée à Paris entre Sánchez Bustillo et Cocagne – pressenti directeur général – d’un côté, et les dirigeants de la banque de la rue d’Antin, de l’autre, l’acte de constitution de la banque disposa, dès mai 1902, que 40 % des affaires leur seraient réservés pour dix ans {176} . Aux côtés de la Banque de Paris et des Pays-Bas , on trouvait les Péreire de la seconde génération, qui apportaient les actifs du Crédit Mobilier Espagnol – mis en liquidation contre 6 Mptas – les banquiers Stern et Camondo, ainsi que la Société Générale , en tout 70 % environ des titres (soit à peu près 8 Mptas) {177} . D’autres groupements étrangers étaient également prévus, la Société Générale de Belgique – avec 3 200 actions – et la Deutsche Bank , à laquelle le syndicat de Paris devait rétrocéder environ 2 000 titres, mais il semble que la seconde de ces deux entités se soit désistée, accentuant ainsi un tête-à-tête hispano-français quasi-exclusif {178} . Du côté espagnol, le Banco Hispano-Colonial de Barcelone, menait un groupement de banques madrilènes et catalanes (6 Mptas prévus) {179} . Des particuliers – on évoquait le duc d’Albe avec mille titres – se mêlèrent aux financiers institutionnels {180} .
Les prises de participation initiales montrent que les Français détenaient 55 370 parts sur 80 000, soit environ 69,21 % du fonds social. Parmi les petits actionnaires, deux ambassadeurs, le marquis de Reverseaux et Jules Patenôtre (100 titres chacun). Le second, qui était le successeur direct du premier, était alors en poste à Madrid ; des diplomates investisseurs qui mettaient la main à la pâte – ou à l’appât – en quelque sorte…

Tableau n°64 – Actionnaires initiaux du Banco Español de Credito , mai 1902

(*) G. Péreire, É. Péreire, L. Weil et autres (13, 22) : nombre de (B) : Belgique (D) : Allemagne
[Source : AP-BSCH- Banesto , registre des actes du CA, n°1, séance du 15. 5. 1902, p. 1-11].

Les Belges (la Société Générale de Belgique et le baron Baeyens) avaient aussi levé 4 100 actions (5,12 %) et deux Allemands 210 (0,26 %). En mains espagnoles demeuraient, selon le tableau annexe du premier conseil d’administration, 20 320 titres, soit un quart de l’ensemble (25,40 %). En tout, soixante-quatre actionnaires – sociétés et particuliers – s’étaient partagés le capital, dont trente-deux français, vingt-huit espagnols, deux belges et deux allemands {181} . La part définitive de la Banque de Paris et des Pays-Bas avait été fixée, le 13 mai 1902, à 6 635 actions par le conseil d’administration – comités de Madrid et de Paris réunis – mais une cession, effectuée par les héritiers du Crédit Mobilier , lui permit au mois d’octobre, d’en posséder en nom propre 8 614. Les titres, alors libérés à 40 %, le furent totalement à ce moment là {182} . On vit apparaître aussi de nouveaux acteurs, telle la Banque de l’Union Parisienne qui leva 800 parts en 1904 et devait réaliser de nombreuses opérations d’achat et de vente en 1905-1907 {183} .
L’admission des 80 000 actions de 250 ptas à la cote officielle de la Bourse de Madrid fut acquise le mois suivant, préliminaire indispensable pour une démarche identique dans la capitale française. En mars 1903, avec l’avis favorable de Jules Cambon, nouvel ambassadeur à Madrid, ce fut chose faite, à compter du 25 juin {184} . Dès la liquidation du premier exercice (1902-1903) un contentieux opposa la toute jeune banque à l’administration de la Hacienda qui prétendait lui faire payer des impôts sur les bénéfices jugés trop élevés. Seuls ceux qui étaient distribués aux actionnaires pouvaient être concernés, selon la société contribuable {185} . Il y eut alors barguignage avec l’administration fiscale française. La Rue de Rivoli, qui estimait que, au 1 er août 1902,36 800 titres – sur 80 000 – étaient en mains françaises (46 %), fixa une quotité forfaitaire qui fit grincer les dents des dirigeants de la nouvelle entité {186} . Elle était en dessous de la réalité, mais, dès 1903, l’équilibre des forces en présence des deux côtés des Pyrénées commença à évoluer. Lors de l’assemblée générale du 24 octobre, les titres déposés à Madrid (23 497) talonnaient ceux de Paris (27 265) {187} . En 1907, le président du conseil d’administration, Manuel González Longoria, tenta de faire passer pour une simple tentative spéculative la recherche de 5 à 6 000 actions – à bon prix, bien sûr – mais, à la suite de l’échec de cette opération de "ratissage", Cocagne, son directeur général – qui avait gardé le secret le temps de la recherche – vendit la mèche, depuis Madrid, aux amis parisiens. Le but était tout bonnement de faire rentrer le plus grand nombre possible de titres " de façon que la majorité soit de ce côté-ci des Pyrénées ". Le moment n’était pas mal choisi puisque les cours étaient assez bas, les bénéfices escomptés plutôt bons et un doux zéphyr nationaliste soufflait sur les halliers castillans, notamment avec le débat – plutôt consensuel – sur la loi de production nationale qui exigeait une large maîtrise de l’appareil bancaire {188} . Le rapatriement des valeurs mobilières aux mains des étrangers apparaissait dès lors comme un acte patriotique, "régénérationniste", même si, à l’occasion, les procédés pouvaient paraître masqués. Au printemps 1908, un projet de loi fut élaboré, qui alourdissait les impôts espagnols sur les sociétés étrangères et leurs succursales opérant dans le royaume. En novembre 1910, on constatait pourtant que l’affaire n’avait pas prospéré {189} . La menace persistait cependant.

Si des titres étaient déposés à Paris, c’est non seulement que le titre était inscrit à la bourse du lieu, mais aussi qu’une succursale y avait été installée dès les origines, dans les anciens locaux du Crédit Mobilier Espagnol , n°69 de la rue de la Victoire (IX e ), désormais loués. Nous y reviendrons dans le chapitre consacré aux intérêts espagnols en France. Certains actionnaires regrettaient cette implantation qui leur coupait les affaires sous le pied {190} .

Tableau n° 65 – Résultats financiers, Banque Espagnole de Crédit , 1902-1913
Dépôts, avances et effets, bénéfices (en 1 000 pesetas)/dividendes (en pesetas).

(*) bénéfice net des huit mois de 1902 : 48 222 ptas, selon PV du CA, 14. 3. 1903
[Source : AP-BNPP- Paribas , Espagne 63, dossier 10, Banco Español de Credito]

Le résultat de l’exercice 1913-1914 montre que Paris contribuait à environ 1112 % du bénéfice total de l’entreprise, en recul par rapport aux premières années (14,7 % en 1908-1909), quand les agences d’Espagne apparaissaient à peine ou n’existaient pas encore. Quant aux mouvements de caisse, ils étaient largement supérieurs à Paris face à Madrid et autres agences d’Espagne réunies (plus d’un million contre 600 000 ptas) {191} .

Tableau n° 66 – Résultats d’exercice (au 30 juin) 1913-1914, Banque Espagnole de Crédit
en pesetas arrondies

(*) La Corogne, Almería, Linares (av. 1909), La Carolina, Ubeda, Jaén, Cordoue (1909-1914)
[Source : AP-BSCH- Banesto , registre des actes du CA, n°12,28 septembre 1914]

On le constate, la succursale parisienne servait de lien avec la marraine mais aussi de relais pour des affaires propres qui devaient inéluctablement donner à la nouvelle banque les moyens de voler de ses propres ailes un jour. Les résultats n’étaient manifestement pas flamboyants car si l’originalité était de mise à Madrid, elle se heurtait à Paris à une forte concurrence.



fig. n°6 – Résultats financiers de la Banque Espagnole de Crédit , 1902-1913.

Pour faire fonctionner la "boutique", compétences et honnêteté étaient bien entendu ardemment recherchées. Des problèmes de personnel se posèrent pourtant dès les premières années, notamment à Madrid, où la création d’autres entités importantes avait asséché le vivier local. Le directeur général français dut ainsi renvoyer un compatriote, Adolphe Lagardère, chef de la comptabilité, à la suite d’un incident provoqué par un fondé de pouvoirs, Max Knoblauch, également formé en France, qui disparut subitement après diverses opérations non autorisées {192} . Les dégâts réels paraissaient limités mais il était désagréable de devoir les avouer aux amis et correspondants parisiens. Ces petits malheurs poussèrent Léon Cocagne à "soigner" davantage un recrutement originellement désordonné.
La correspondance échangée entre les premiers dirigeants de la banque madrilène et ceux de la Banque de Paris et des Pays-Bas nous renseigne en effet sur les difficultés des premiers temps. De même, la valeur des placements posait bien des interrogations et la stratégie de la nouvelle entité paraissait peu claire. Outre les titres de dette publique espagnole, le Banco Español de Credito n’hésita pas à se tourner vers l’étranger. Son agence parisienne devait lui servir tout naturellement de relais {193} . Il s’agissait là, dans le paysage bancaire espagnol, d’une banque peu conformiste, dont le directeur général se fit parfois "engueuler" (sic) pour avoir accordé rapidement des crédits à taux d’intérêt serrés. " Les affaires sont difficiles , plaida-t-il auprès de Renouard, les concurrents sont nombreux, et pour amener peu à peu la clientèle, nous sommes obligés de donner quelques facilités… " {194} . Rien que de banal à vrai dire. Cocagne déclarait d’ailleurs volontiers que " les capitalistes d’Espagne ne vont qu’aux fonds publics ; c’est une éducation à faire " {195} . L’homme, vieil habitué des affaires financières du royaume, n’hésitait pas aussi à "dissimuler" – pour la bonne cause – une part des bénéfices afin de parer tout mauvais coup du sort {196} . À l’automne 1907, Isaac de Camondo – comme porte-parole du comité de Paris – reprocha à la jeune banque madrilène de trop étendre ses opérations {197} . Ainsi s’affirmait le caractère mixte – dépôts et affaires – de la nouvelle entité, dont la banque de la rue d’An tin allait se désengager au niveau du capital-actions. En juin 1907, elle ne détenait plus, en portefeuille que 1 000 titres, chiffre qui se stabilisa à 1 500 environ, en 1913 {198} . L’activisme parfois débridé de la nouvelle entité fut durement éprouvé par la faillite de la Sociedad Azucarera de Madrid/Société Sucrière de Madrid , en 1912 – et poussa les Français à se retirer progressivement, à la vue de résultats en dents de scie. Les prises de participation étaient trop risquées, les titres industriels se révélaient difficiles à placer dans un pays obnubilé de fait par les seules valeurs financières {199} . L’échec de la mise en place d’un véritable trust sucrier et les graves difficultés de trésorerie des Andalous , ôtèrent visiblement aux dirigeants de la Banque de Paris et des Pays-Bas le goût des manœuvres risquées au sud des Pyrénées. Devenue, en 1910, le représentant-responsable du Banco Español de Credito à l’égard du Trésor français, pour les opérations d’emprunts à court terme – à moins de six mois – la Banque de Paris et des Pays-Bas ne garda donc plus, en quantités significatives, que des valeurs de chemins de fer espagnols {200} . Malgré des divergences entre le comité de Paris et le conseil d’administration de Madrid, les liens ne furent pas rompus {201} . Les deux groupes se rencontraient annuellement – fin août, début septembre – dans des grands hôtels du Pays basque français (Biarritz, Bayonne) ou espagnol (Saint-Sébastien), puis, à l’approche de la guerre, dans des villas (Anglet, Saint-Sébastien) {202} . Léon Cocagne, toujours présent, faisait le lien entre Espagnols et Français. En réalité, l’entreprise contribua à assurer la trésorerie des intérêts Péreire en Espagne omniprésents dans les sociétés aux titres manipulés mensuellement ( Nord-Espagne, Compagnie Madrilène d’Électricité et Compagnie Madrilène de Gaz ) dont nous reparlerons. Un réseau fut développé à travers la péninsule ibérique, surtout en Andalousie orientale, territoire des Chemins de fer Andalous , compagnie très liée à la Banque de Paris et des Pays-Bas , comme nous le verrons bientôt {203} .
Ainsi, l’insuccès final de la prise de contrôle n’en avait pas empêché de tisser des liens fructueux avec le monde financier de la péninsule {204} . Ce ne fut pas là un cas unique.

Enfin, un troisième exemple illustre, dans la discrétion cette fois, l’activité de certaines maisons de banque françaises au sud des Pyrénées. En Catalogne, la création de la Banca Arnús , en juin 1910, sur les actifs d’une Sociedad M. Arnús y Compañía en péril, fut une affaire rondement menée. La Banque Périer de Paris souscrivit 17 000 des 20 000 actions de 500 ptas, soit 85 %, sur un montant total de 10 Mptas, mais le capital ne fut libéré qu’à hauteur de 50 %. Le Conseil d’administration était présidé par Henri Bauer, directeur de Périer. La vice-présidence échut à Gonzalo Arnús. Quatre Français et trois Catalans – dont l’avocat Francisco Cambó – complétèrent l’aréopage {205} . Spécialisée dans le négoce de valeurs mobilières à la Bourse de Barcelone, la nouvelle banque, héritière de la maison familiale d’Evaristo Arnús, tenait 2 Mptas en dépôts de comptes-courants et 4 Mptas de portefeuille de titres, en 1911. Cette année-là, elle racheta le Banco de Menorca – en voie de formation – qui avait été ébranlé par une crise économique aiguë frappant les Baléares.

Tableau n°67 – Bénéfices et dividendes de la Banca Arnús – Barcelone, 1910-1914 (en ptas).

[Sources : Anuario Financiero y de Sociedades Anónimas de España, 1923, cité par Santiago Roldán et José Luis García Delgado, La formación de la sociedad capitalista en España 1914-1920 , Madrid, 1973, tome II, p. 188-189, et Anuario Estadístico de España, 1915, p. 189-190]

Se lançant également dans les opérations d’escompte et de crédit commercial, elle sut prospérer au point de répartir un dividende de 5 % en 1912. Lors de l’éclatement de la guerre, sous la direction d’un Français, Jules Pauchet, la situation paraissait saine, malgré un tassement brutal des bénéfices calculés sur l’année allant de juillet à juin {206} .
Cette participation discrète – à laquelle, exceptionnellement, A. Broder ne fait aucune allusion dans sa thèse – fut fructueuse pour la Banque Périer , aujourd’hui disparue {207} . Il n’en fut pas de même pour certains naïfs et aventuriers mais avant d’aborder le sous-chapitre des tromperies et des illusions, on peut encore signaler la présence d’autres affaires de banque en Espagne, où des intérêts français étaient engagés.

Une autre entente – infiniment plus modeste – liait capitaux français et espagnols, à Madrid même. En 1899, fut en effet fondée une société en nom collectif, Mombrun, Pujol y Cía , qui était en fait une agence de bourse, située calle Villalar, aux portes mêmes de l’ambassade de France. Outre les deux associés – le Français René Mombrun et le Catalan Pujol – trois personnalités averties des affaires espagnoles y participaient : Lucien Villars, à l’époque encore directeur général de la Banque de Paris et des Pays-Bas , Léon Cocagne, alors vice-gouverneur du Banco Hipotecario de España – neveu du précédent – et Isaac de Camondo, banquier alors bien connu de la place de Paris {208} . Prudemment fixé à 350 000 ptas, le capital fut maintenu à ce niveau, lors de la transformation de 1908, qui vit Cocagne se retirer. Jusqu’alors reconduite de trois en trois ans, l’association fut ensuite fixée à durée indéterminée. La participation française, dans la société désormais dénommée R. Mombrun , équivalait à 68,57 %, la partie espagnole s’octroyant le reste du capital {209} . Il s’agissait bien d’une affaire de rabatteurs de bonnes occasions boursières, bien au cœur du système. Les ordres étaient pris entre les trois places espagnoles qu’étaient Madrid, Barcelone et Bilbao, et les trois grandes étrangères qu’étaient Paris, Londres et Bruxelles {210} … Dans le cadre des opérations de la banque Mirabaud & Cie , le tour d’horizon des sous-participations de la maison R. Mombrun , au printemps 1914, était assez impressionnant {211} . Quant à Cocagne, dont un fils, Gabriel, s’était marié à une fille Mombrun, il en faisait désormais tout autant, de son côté, avec l’aide des mêmes banquiers de Paris. Son "petit jardin secret", en quelque sorte, qui ressemblait, dans les choix des "plantations", à ceux de l’ancien associé {212} . À se demander si la séparation n’avait pas été davantage une affaire d’humeur que de stratégie de choix de placements…
À la suite de la maison Jules Gommès – qui s’était fixée un temps à Madrid, de 1849 à 1873 – une autre banque juive Isaac Salzedo et Fils – du même Faubourg Saint-Esprit, à Bayonne – fondée en 1818, avait créé une agence-bureau à Madrid, dès 1878, qui fut transformée en société en nom collectif peu après (1891). Installée au n°36 de la Carrera San Jerónimo, en plein cœur du "quartier des affaires", Salzedo s’inscrivait dans une lignée de banquiers entreprenants qui avaient su profiter des échanges commerciaux franco-espagnols du siècle, que ce fût dans les textiles, les vins mais aussi dans les monnaies et autres papiers {213} . Pourtant, plus que d’effets de commerce – devenus davantage risqués à manier avec la fermeture douanière des années 1890 – cette représentation, dirigée par les frères James et Albert, petits-fils du défunt Isaac, se préoccupait essentiellement d’affaires boursières, de change et de dépôts {214} .

Au crépuscule du XIX e siècle, on trouve inscrits d’autres petits banquiers français en Espagne, mais leur existence semble avoir été bien précaire. Ainsi, Alexandre Bacqué, calle Fuencarral, n°1, Bénard & Cie , calle San Juan de Mena, n°3, Eugène Castelot, calle Preciados, n°35, Tournier, Carrera San Jeronimo, 38, ou Max Laffitte, calle del Prado, n°20. Quant à Louis Roy, il était actif dans les premières années de ce siècle, calle de Los Madrazo. Il fut, pour d’évidentes raisons, l’un des petits actionnaires du Banco Español de Credito à vouloir la suppression de la succursale parisienne de la nouvelle banque {215} . Enfin, il nous faut signaler Fourmond y Cía , qui était une petite société de négoce d’effets de commerce, en nom collectif, fondée à Madrid en 1913, au capital déclaré de 20 000 ptas {216} . En province, on peut signaler J.-F. Brunet et les frères Isaac et Meyer Léon de Saint-Sébastien, Lamarque et Diez ou Noël & Cie à Séville. Dans la première décennie du siècle suivant, la présence de la plupart de ces petits banquiers français s’évanouit. La concurrence était virulente en ce domaine {217} .


D’escroqueries en illusions


Venons-en à ces multiples tentatives d’implantation bancaire – essentiellement spéculatives – qui devaient assaillir la péninsule ibérique, dans les années précédant la guerre. Les Français y tinrent un rôle majeur, à vrai dire souvent peu glorieux.

Le cas le plus célèbre est celui d’Henri Rochette, promoteur de la Société Générale de Crédit Minier et Industriel, en 1905, qui tenta d’attirer l’épargne française vers les affaires ibériques. L’homme fonda, l’année suivante, une filiale, qui s’installa à Madrid, avec une succursale parisienne, qui reprit sans difficulté apparente la dénomination de Banque Franco-Espagnole/Banco Franco-Español d’une entité qui avait existé de 1881 à 1891, à Barcelone {218} . Au capital de 20 Mptas – 80 000 actions de 250 ptas, dont 60 000 en portefeuille – l’établissement projeté fut soutenu par diverses personnalités du royaume, parmi lesquels d’anciens ou de futurs ministres, tels Andrés Mellado, Rafael Gasset, Augusto González Besada {219} . Ceci permit à Rochette, fin 1906, de frapper à la porte de la cote officielle de la Bourse de Paris, pour les 20 000 titres à proposer au public français. Consultée, l’ambassade de Madrid fit savoir qu’elle ne pouvait se prononcer sur ses actifs et sur sa valeur financière. Certes, du " beau monde politique " se penchait sur le berceau de la société bancaire, mais il valait mieux se renseigner sur la maison mère à Paris {220} … Les actions furent émises en coulisse, au prix de 275 F, la cotation au marché de banque se fit à partir du 20 novembre 1906. Un seul dividende de 25 F fut versé en 1907. Les autres exercices furent "secs" pour les actionnaires… Le capital ainsi réuni autorisa les dirigeants de la nouvelle institution bancaire à créer des sociétés minières, dont Albert Broder nous décrit la relative qualité {221} . Ainsi, la SA des Mines de Cuivre de Nerva dans la province de Huelva, n’inspirait guère confiance, avec ses quatre concessions de médiocre intérêt. Il était vrai que l’avis émanait du dirigeant d’une société française concurrente {222} . De même, les Charbonnages de Laviana , dans les Asturies, et les Mines de zinc de Bosost dans le Val d’Aran, ne semblaient pas justifier des investissements massifs, pour lesquels Rochette, à travers le Banco Franco-Español , drainait l’argent des épargnants de France, mais elles n’étaient pas malsaines {223} . La faillite frauduleuse du Crédit minier et industriel , à Paris, entraîna l’arrestation de Rochette, en mars 1908, et sa condamnation, en juillet 1910, sur fond de scandale politique. En France même, l’affaire donna lieu à des règlements de compte divers jusqu’en 1914 {224} . La presse espagnole spécialisée en suivit les avatars. La disparition de la succursale parisienne de la banque fut signalée avec flegme, sur fond de mauvais exercice. L’affaire s’était alors transportée au Mexique, prenant alors le nom de Banco Franco-Español y Mexicano {225} . Quoique peu morale – on dirait éthique de nos jours – la leçon de l’affaire Rochette, dans la perspective des relations franco-espagnoles, était bel et bien positive. De nouveau, des rentiers français s’intéressaient – trop aveuglément sans doute – aux investissements en terre ibérique, après une longue période de désaffection.

Un autre personnage, Georges Polack, de Paris, avait également tenté de mettre sur pied à Madrid, deux mois avant Henri Rochette, une Banque Espagnole et Française/Banco Español y Francés , plus modeste avec un capital de 1 M ptas, soit 2 000 actions de 500 ptas. L’affaire eut-elle une suite ? En tout cas, à l’aide de publicité, elle fut inscrite dans le livre des sociétés du registre du commerce de la province de Madrid {226} .

Le culot de certains intervenants étrangers peut être subodoré dans le dossier du Crédit Foncier et Agricole du Sud-Espagne , société destinée à mettre en valeur 40 000 hectares, dans le bassin du Guadalquivir, autour du Lago de Almonte (Huelva) et des Marismas Gallegas (Séville). L’auteur de cette opération, Paul Pecquignot – recensé comme banquier au n°3, rue Rossini (IX e ) – sut réunir là encore du "beau monde", notamment le vieux maréchal Valeriano Weyler, d’anciens ministres tels Martínez del Campo, Rodrigañez et… l’ambassadeur d’Espagne à Paris, Pérez Caballero en personne, ce qui vaudra à ce dernier des déboires qui le pousseront vers la porte de sortie {227} . Fondée en septembre 1910, avec un capital annoncé de 5 MF – soit 10 000 actions de 500 F – cette compagnie financière à vocation foncière entendait capter également l’épargne française, par une émission publique de 20 000 obligations 5 % de 500 F-or, proposées, le 24 mai 1911, à 425,50 F. La vente publique se limita à 800 titres {228} ! En décembre, la presse parisienne annonçait le déclenchement d’une action de justice pour escroquerie. Aucun flux de capitaux n’avait alors franchi les Pyrénées {229} . L’administrateur-délégué de la Société Auxiliaire des Banques Régionales dénonça à un juge d’instruction parisien les multiples irrégularités de ce dossier {230} . Les personnalités espagnoles s’empressèrent de se retirer, mais cela ne put empêcher certains milieux politiques de la péninsule de s’interroger. Pablo Iglesias en personne, à la tribune de la Cortes, le 1 er juin 1912, se permit de réclamer le paiement de cinq ouvriers embauchés par le Crédit Foncier et Agricole du Sud-Espagne, et non payés {231} ! Le 10 août suivant, la faillite fut prononcée par le tribunal de Commerce de la Seine. Une nouvelle campagne se développa alors, de septembre 1912 à février 1913 {232} . L’Autorité et La Libre Parole furent en pointe dans cette dénonciation. L’Oeuvre du 5 septembre 1912 évoqua les 6 MF récoltés par le margoulin. Des petits porteurs de Paris, de Nantes ou de l’Oise se déclarèrent grugés {233} . En février 1913, l’action de justice suivait son cours, sous la surveillance de l’ambassade d’Espagne qui se serait bien passé d’une telle publicité. Pérez Caballero finit par donner sa démission {234} . Pecquignot avait aussi tenté de promouvoir une Compagnie générale d’Électricité du Sud-Espagne, qui devait exploiter des chutes d’eau sur les rios Trevélez et Poqueira, dans la Sierra Nevada orientale (province d’Almería), grâce à l’émission de 3 MF d’obligations et un capital de 6 MF (24 000 actions de 250 F). Inscrite au Tribunal de Commerce de Paris, en novembre 1910, elle avait été l’objet d’un contrat devant le même notaire que celui qui avait procédé à l’enregistrement du Crédit Foncier et Agricole , mais le document était antérieur de près de deux mois, ce qui tendrait à prouver que la société d’énergie hydro-électrique était la matrice de la société bancaire et foncière {235} . Sans se lasser, l’aventurier essaya encore d’associer à ses efforts un groupement cosmopolite de capitalistes. En décembre 1911, un Sindicato Hispano-Inglés fut constitué à Saint-Sébastien et enregistré, en janvier suivant. Associé à deux Français de Paris et de Londres et à une Bank of Morocco Ld , Pecquignot se lança alors dans le développement des relations économiques entre l’Espagne et la Grande-Bretagne ! Le capital, fixé à 10 Mptas – 20 000 actions de 500, libérés à 10 % – ne fut souscrit que très partiellement. De fait, sur les 8 100 titres réellement attribués – soit 4,2 M ptas – 5 000 le furent à la banque anglaise, 3 000 à Pecquignot et 100 à deux de ses compatriotes. Le Conseil d’administration était ainsi curieusement composé de quatre Français et d’un Espagnol de Madrid… Pas un Britannique n’y figurait {236} . L’affaire devait rebondir plus tard, bien après la guerre {237} .

De même, un Crédit de Développement de l’Épargne/El Credito y Fomento de Ahorros , fut créé à Barcelone en septembre 1910.
Originellement fixé à 1,5 M, le fonds social total s’éleva rapidement à 5 Mptas, distribué en cinq séries de 4 000 actions de 250 ptas. En 1913, la société plaça 2 000 titres – de la série E, n°2 001 à 4 000 – sur la place de Paris, le service financier étant assuré par un petit courtier, Georges Faurie, installé au n°7 de la rue Laffitte (IX e ) {238} . La cote se maintint au-dessus de 300 F, en avril-mai, puis donna quelques signes de faiblesse. Un organe d’informations boursières – le Boletín Periódico Financiero – était publié deux à quatre fois par mois, selon les nécessités. Le conseil d’administration était totalement catalan {239} .

Tableau n°68 – Résultats financiers (en pesetas), cotations et dividendes (en francs), 1910-1913
El Credito y Fomento de Ahorros , Barcelone

[Source : Annuaire Desfossés , 1914, p. 237, et 1920, p. 249-250]

Guère plus sérieuse, et vraisemblablement plus naïve que malicieuse, la tentative de création d’une Banque des Asturies et du Nord de l’Espagne/Banco de Asturias y Norte de España fut enregistrée dans la capitale du Guipúzcoa en avril 1910. Cet holding , au capital de 10 Mptas – 100 000 actions de 100 ptas – émit 50 000 titres libérés à 25 %. Le reliquat supposé était censé rétribuer des apports, sous forme d’études de chemins de fer, d’exploitation de mines et de forêts effectuées par un ingénieur français, André Barthez. Le siège social fixé à Saint-Sébastien, une agence parisienne fut ouverte au n°34, rue Tronchet, qui publia des tracts intitulés Informations Espagnoles , manifestement destinés à exciter l’appétit des épargnants pour les "choses d’Espagne". En août, une assemblée générale réduisit le fonds social à 5 Mptas. De nombreux actionnaires se retirèrent, parmi lesquels des Espagnols, des Anglais et des Français, dont le duc de Morny, fils du demi-frère de Napoléon III. Les 50 000 actions restantes ne furent plus libérées qu’à 10 % {240} . En avril 1912, la société fut déclarée en cessation de paiements par le tribunal de commerce de la Seine. La suspension du jugement, pour cause d’appel, permit une tentative d’émission de titres ferroviaires, en avril 1914. Devant la méfiance de la presse financière, elle n’eut pas de suite. Début juillet, la liquidation des comptes révéla une faillite totale, qui ne toucha que le dernier carré des actionnaires lancés dans l’aventure, aucune ouverture vers le public n’ayant eu lieu {241} .
Mais – souvenir des bonnes affaires de "Monsieur Père" sous le Second Empire ? – le fils Morny, avec un complice du nom de Maxime Vitrac, déposa, en juillet 1910, à Saint-Sébastien, les statuts d’une nouvelle société anonyme, la Compagnie Générale de Crédit et de Warrants espagnols/Compañía General de Credito y Warrants españoles. Déclarant disposer d’un capital de 0,5 M ptas – 5 000 titres de 100 ptas – dont 25 % au nom d’une Société Coopérative pour le placement de capitaux , basée à Paris, les affairistes, malgré l’aide d’un rabatteur parisien, Degachy, semblèrent ne pouvoir mener à bien une quelconque activité, que ce fût en Pays basque ou ailleurs {242} . Quant à la Sociedad Financiera y Minera , fondée en 1900 à Madrid, au capital de 1 Mptas – en 2 000 titres de 500 – elle semble avoir drainé des capitaux plus espagnols que français, mais son principal promoteur était résident à Paris. Son but était le financement de mines et d’installations industrielles. Là encore, des investigations plus poussées permettraient peut-être d’en savoir plus sur la réalité de l’engagement français {243} .

À la veille de la guerre, ce fut au tour du public lyonnais d’être sollicité au sujet de la création d’une Banque Foncière Hispano-Française/Banco Foncier Hispano-Francés au capital de 1,5 M ptas / F – 15 000 actions de 100 F – constitué en vue d’exploiter des monopoles affermés et de jouer un rôle de banque d’affaires. Installée – en principe – à Barcelone, avec son siège dans la capitale des Gaules, la société ne se manifesta pas en Catalogne… où elle était parfaitement inconnue {244} . Des rumeurs d’affaires de cimenteries, dans la région de Valladolid, et de services publics, à Valence, parvinrent fugitivement aux oreilles de certains responsables français de la Ciudad Condal. Une enquête diligentée par le ministère français de l’Intérieur parla même d’individus louches, à propos de deux Lyonnais, membres présumés du conseil d’administration. En tout cas, on ne décela aucune opération bancaire. Une feuille spécialisée lyonnaise eut beau jeu de parler de " châteaux en Espagne " au moment où on parlait de protection de l’épargne française {245} .

Une autre affaire financière lyonnaise semblait cependant avoir été enregistrée dans la capitale espagnole. Un Crédit Communal Agricole et Maritime du Royaume d’Espagne/ Credito Comunal Agrícola y Marítimo del Reino de España fut l’objet de l’attention de la Société Mutuelle Française , basée dans le département du Rhône. Fondé pour 99 ans, en 1908, avec un capital de 1 M ptas – 1 000 actions de 1 000 ptas – eut-il une existence avérée ? Il ne le semble pas {246} . De même, une Banque Communale d’Espagne fut inscrite en 1909 afin d’assurer le financement des projets des municipalités espagnoles. Autant dire que l’on parla, une fois de plus de " châteaux en E… ". Le prospectus d’émission – pour un million de pesetas, soit 2 000 actions de 500, libérés à 10 %, et 400 parts de fondateur – ne paraissait pas de nature à rassurer le chaland avec ses couleurs rouge et noir (!), mais ce fut surtout la mauvaise réputation des emprunts municipaux que nous avons évoquée qui fut à l’origine de l’échec. Le promoteur de l’affaire était en outre un parfait inconnu du Faubourg Montmartre {247} .

En 1908, à l’occasion du nouveau programme naval, des intérêts conservateurs locaux tentèrent de constituer avec La Mutuelle de France et des Colonies un Banco de Hipoteca Naval, Industrial y Agrícola, qui fut un échec, comme le fut l’essai, de peu antérieur, de la création d’un Banco de Hipoteca Naval au capital identique prévu de 20 Mptas {248} .

À Saint-Sébastien, en 1911, une société de négoce de valeurs mobilières et de courtage, la Banque Internationale/Banco Internacional fut également inscrite au registre du commerce provincial par trois rentiers français de Paris et du chef-lieu du Guipúzcoa. Sous couvert d’organisation de pèlerinages (sic) en Espagne et à l’étranger, il s’agissait bien de faire des opérations bancaires. Le capital de 2 M ptas était divisé en 4 000 titres de 500 ptas. Agissant au nom d’une Agence Internationale de Pèlerinages , les deux Parisiens ne tentaient-ils pas de créer une société fictive, destinée au passage de fonds d’origine ecclésiastique, en faveur des nombreuses communautés religieuses installées dans la province ? Il ne s’agit là que d’une hypothèse – l’historien ne peut se l’interdire – qui pourrait être l’objet d’une recherche approfondie, sur les traces de cette "mystérieuse" officine {249} .
Mais ce fut surtout Barcelone, au cœur d’une région dynamique, qui attira les chercheurs de profits français. Une maison de banque protestante suisse de la place de Paris, Courvoisier, Berthoud et Cie , patronna en effet la création d’une Banque Espagnole de Travaux Publics et de Crédit/Banco Español de Obras Públicas y de Credito , au capital de 10 M ptas – en 2 000 titres de 500 – dont la moitié fut placée à la Bourse de Barcelone. La présidence était tenue par un Catalan et la vice-présidence par Alejandro Lerroux, le leader radical, qui reçut – pour lui-même ? – environ 1 250 000 ptas. Les gérants, Paul Chevance, puis Jean Poterin du Motel, étaient Français. Non seulement destinée à effectuer des opérations bancaires, cette société, créée en juin 1912 pour 99 ans, prétendait s’occuper également des secteurs de l’immobilier et des travaux publics {250} .
Un an plus tard, l’ Union Générale de Banque de Paris et de Provinces et divers particuliers français, en liaison avec la Compagnie Parisienne de Crédit de Banque et de Dépôt (franco-belge) fondaient, avec des capitalistes et industriels du coton locaux – regroupés autour du tout récent Banco Regional de Cataluña – la Banque Industrielle et Commerciale Espagnole/Banco Industrial y Comercial Español , dotée d’un capital de 10 M ptas – 200 000 de 500 ptas – dont la moitié fut immédiatement souscrite. L’Union Générale reçut 3 000 actions, la Compagnie Parisienne 8 630, et les autres participants, plus de 1 000, soit, pour la partie étrangère – essentiellement française – environ 15 % du capital {251} .

Une autre association entre Belges et Français – à l’avantage des premiers, cette fois – concerna encore une affaire bancaire. En effet, la Société Générale de Belgique avait pris, en 1899, une participation majoritaire dans le capital de la Banque de Bordeaux – ancienne maison Soula, de Frincaud La Tour & Cie – qui avait, elle-même, fondé deux agences en Espagne, respectivement à Jerez de la Frontera et à Valence avec l’aide d’un rabatteur, François Laurens. Il s’agissait de promouvoir, sur la côte méditerranéenne, un projet d’industrie chimique. Avec l’aide du banquier allemand de Cologne, Oppenheim, de la maison de banque parisienne Neuflize & Cie et, à titre personnel, de Léon Cocagne, la Société Générale belge transforma en 1906 l’agence de sa "filiale" bordelaise en Banque Commerciale Espagnole/Banco Comercial Español de Valence , sans le soutien originellement prévu du Banco Español de Credito {252} . La toute jeune Banque de l’Union Parisienne participa à l’affaire à hauteur de 250 000 ptas {253} . Au capital déclaré de 5 Mptas, puis de 6 M – soit 24 000 titres de 250 – le Banco Comercial Español devait se convertir, à partir de 1910-1911, en affaire exclusivement belge, tournée vers le Maroc espagnol et les chemins de fer centre-aragonais {254} .

Tableau n°69 – Bénéfices et dividendes Banque Commerciale Espagnole , Valence, 1907-1914 [en ptas]

[Source : ANMT-Roubaix, 65 AQ A 62, Banque Commerciale Espagnole , AGO 1908-1915]

Il semble que d’autres institutions, tels le Banco de Prestamos y Descuentos , le Credito y Docks de Barcelona , fondés en 1912 et 1913, aient pu profiter de capitaux français en petites quantités, sans que l’on puisse l’assurer… à tout prix {255} . Quant à la Société Générale Barcelonaise d’Industrie et de Mines/Sociedad General Barcelonesa Industria y Minas SA, formée en 1907, pour les opérations bancaires, commerciales industrielles et minières en tous genres, au capital de 2 Mptas, en 4 000 actions de 500, elle associait intérêts parisiens et barcelonais, dans une proportion non indiquée. Les trois milles premiers titres – de 500 ptas chacun – furent abonnés à la Bourse de Paris à compter du 8 novembre 1909, sans que l’on en sache beaucoup plus sur le compte de cette "pompe à argent facile" {256} .

Un numéro du Boletín de la Liga de Sociedades Anónimas de España, de mai 1914, nous apprend enfin qu’un groupe financier français allait participer à la création, avec la Sociedad Industrial de Bilbao , d’un Banco Africano dans la capitale de la Biscaye, avec une succursale à Madrid et des agences à Barcelone, Las Palmas et Santa Isabel de Fernando Poo. Le capital prévu s’élevait à 4 M ptas. Aucune société n’apparut sous ce vocable, dans les mois suivants {257} … De même, seule caisse d’épargne repérée, une petite compagnie franco-catalane, Hispano-Capitalización, au capital de 100 000 ptas, fondée à Barcelone, en 1913, avec le soutien de la Compañía Catalana General de Credito {258} . Bien des projets !

Ce ne fut pas tout. À partir de 1913, une banque très secondaire fut également adhérente à la Chambre de Commerce d’Espagne de la capitale française, la Banque Intermédiaire de Paris , sise au 13, rue Lafayette (IX e ) {259} . Entendait-elle agir outre-Pyrénées ? À Málaga, un Crédit Immobilier Franco-Espagnol/Credito Inmobiliario Franco-Español , fut fondé en 1899, sous la forme d’une société en nom collectif, entre un Espagnol local, Manuel Sánchez, et un Français de Paris, Raphaël Morand, avec un capital de 1 MF et un siège social dans la ville andalouse. Se dédiant aux placements sur valeurs mobilières et aux prêts hypothécaires, cette association semblait encore active, en 1908-1909, quand elle fut visiblement reconstituée, mais certain organe de presse spécialisée parisienne ne manqua pas de dénoncer alors les promesses de rapports juteux de 15 à 25 %, un " piège classique au sujet des merveilleuses richesses minières de l’Espagne ". La compagnie publiait un véritable petit journal, d’une qualité technique irréprochable, L’Indépendant Financier, Commercial et Industriel {260} .

On constate ainsi beaucoup de déchets dans ces tentatives. Les objectifs ibériques concernaient cependant davantage les Français eux-mêmes que les autochtones. Si certains aventuriers de la finance avaient – on le voit – une prédilection pour l’Espagne, terre de tous les exploits et de toutes les illusions, tous les banquiers sérieux, malgré l’attrait de l’Orient ou de l’Amérique, gardaient ou mettaient un pied dans les affaires ibériques, ainsi qu’en témoigne la présence de succursales et d’agences, au sud des Pyrénées.
Enfin, il serait judicieux de nommer les petites entités parisiennes, notamment, qui se mêlaient de simples opérations bancaires courantes avec l’Espagne. On les verra apparaître à l’occasion de telle ou telle opération, parfois de façon importante, voire décisive. En 1897, on peut signaler Badel Frères , au 9, rue Chauchat (IX e ), mais aussi Noël et Salomon Bardac, ou Périer, Marcet & Cie , respectivement aux n°43, 56 et 59 de la rue de Provence (IX e ). De même, dans le quartier des banques et des assurances, on trouvait E. Samuel, au 34, de la rue Taitbout (IX e ), Sponjiard, Levié & Cie au 8, rue Ménars (II e ) et S. Sulzbach au 3, rue Saint-Georges (IX e ) qui peuvent être comptés dans ce groupe {261} . On remarquera bientôt que ces petites maisons bancaires étaient au service d’une ou – plus rarement – de plusieurs grosses entreprises actives au sud des Pyrénées.
La plus présente fut manifestement la maison Mirabaud , fondée en 1822 à Milan, puis transférée à Paris au milieu du siècle, sous les vocables de Mirabaud, Puerari & Cie , puis de Mirabaud & Cie , dix ans plus tard, dont les papiers nous livrent de multiples opérations, notamment minières, mais aussi ferroviaires {262} . Nous ne saurons manquer d’y revenir.


Succursales et agences bancaires
françaises d’Espagne


Face à toutes ces tentatives – sérieuses, fantaisistes ou frauduleuses – il est permis de s’étonner de la rapidité du traitement accordé par Albert Broder aux initiatives "maison" des grandes banques de dépôts françaises en Espagne. Qu’il indique combien marginal a été le rôle de leurs agences dans le développement économique local, peut paraître, au premier degré, empreint de raison. Notre collègue, qui situe ces créations hors du champ de son étude – pour cause de non-investissement significatif – reconnaît, avec lucidité, que, sur le long terme, il n’est pas sûr qu’elles n’aient pas joué un rôle plus profond. En effet, c’est occulter leur solidité financière et leur capacité à "désenclaver" un système bancaire espagnol longtemps demeuré routinier et craintif. Francesc Cabana ne s’y trompait pas, en soulignant les vertus de l’agence du Crédit Lyonnais de Barcelone, qui devait apprendre à de nombreux Catalans le métier moderne de la banque {263} .

Qu’on le veuille ou non, ce sont ces grandes banques françaises et étrangères, qui ont maintenu au long du XX e siècle, le lien "indéfectible" entre la finance européenne et la péninsule, la Banque de Paris et des Pays-Bas et d’autres sociétés ne se privant pas de revenir directement sur le marché espagnol beaucoup plus tard, dans la seconde moitié du siècle… Que cela ait pu inquiéter de nombreux milieux nationalistes autochtones – et il n’en manqua jamais – ne saurait cependant nous étonner outre mesure.

Au début du XX e siècle, les organismes bancaires avaient le choix entre deux variantes juridiques d’implantation à l’étranger. Nous avons déjà exposé, dans le paragraphe précédent, la voie "participative" qu’empruntèrent, sur les traces de la Banque de Paris et des Pays-Bas , nombre d’entre eux dans le secteur exclusivement financier. Le second mode était celui des succursales, terme générique regroupant, dans le vocabulaire de l’époque, le système des filiales, des agences et des correspondances. Cette deuxième voie impliquait un ancrage officiel, aux yeux des autorités nationales du pays d’implantation, donc représentait des dangers de taxation…

De filiales bancaires françaises en Espagne, il n’en existait aucune avant 1914 {264} . On peut se poser légitimement la question de savoir si la Banca Arnús , déjà évoquée, n’était pas en fait une filiale de la Banque Périer . Il semble que la frontière entre participation – même majoritaire – et "filialisation" passait par la différence – toujours floue – entre l’officieux et l’officiel. Les conséquences règlementaires et fiscales qui pesaient éventuellement sur les sociétés concernées, ne pouvaient qu’en être modifiées, comme nous le verrons.

Dans le cadre qui nous intéresse ici, un seul exemple de correspondants nous est connu. Il renvoie clairement aux origines de la grande banque d’affaires du XIX e siècle. En effet, ce furent les Rothschild de Paris et de Londres, qui utilisèrent ce mode traditionnel – certains diraient désuet – de représentation au sud des Pyrénées depuis le milieu des années 1830 avec Weisweiler, un Juif allemand {265} . Au début du XX e siècle, la société espagnole en nom collectif Bauer y Cía avait remplacé la maison Weisweiler dans la capitale espagnole {266} . Elle avait pour avocat-conseil, Eduardo Dato, qui était devenu ami de cette famille juive discrète et active qui connut une réussite moindre que les premiers correspondants {267} . En 1910, la petite banque, sise au n°54 de la rue San Bernardo, prit le nom de Gustavo Bauer y Cía. Elle était chargée de la gestion de titres essentiellement espagnols, déposés par les maisons Rothschild Frères et Rothschild Brothers. Elle traitait ainsi les affaires des mines de mercure d’Almadén, au profit de la branche anglaise. La famille, qu’elle fût de Paris ou de Londres, considérait les Bauer, non comme de simples correspondants, mais comme des agents aux ordres, même si aucun lien juridique n’existait entre eux. Afin de couvrir les frais d’opérations, les Rothschild versaient aux Bauer, à intervalles plus ou moins réguliers, une somme forfaitaire qui pouvait être assortie de gratifications, en cas de gains prononcés. Le panier de valeurs regroupait des titres ferroviaires ( MZA ), miniers ( Cuivres et Pyrites ), pétroliers ( Deutsch de la Meurthe ), publics ( Espagnol 4 % Intérieur ). Quand Gustavo Bauer agissait sur ces titres à lui confiés, les bénéfices allaient à leurs propriétaires. Quand il traitait ses affaires courantes madrilènes, c’était naturellement à ses propres risques. D’autres sociétés françaises constituaient une part de sa clientèle, telles la compagnie d’assurances L’Urbaine , la Société Minière et Métallurgique de Peñarroya ou la maison de négoce de métaux précieux Lyon-Alemand . L’utilisation de ces titres "au repos" était particulièrement peu audacieuse, en dépôt à la Banque d’Espagne … et sans intérêt ! Ce type de gestion révélait une étroitesse des capitaux concernés, une improductivité fâcheuse et posait, en permanence, la question de la solvabilité du correspondant-agent. Cela ne semblait nullement empêcher les Rothschild de réaliser de solides bénéfices dans la dette extérieure, les chemins de fer ou les mines d’Espagne {268} . En outre, les rapports personnels de la famille royale espagnole avec la famille Rothschild étaient bien réels. Ils remontaient aux années 1830. On sait que le roi fut invité à une chasse improvisée chez le baron Edmond, à Ferrières, en forêt d’Armainvilliers (Seine-et-Marne), le 21 novembre 1913, juste avant le départ du souverain en Autriche {269} . On n’y parla certainement pas affaires bien que la maison eût été depuis longtemps la banquière de la famille royale espagnole.

La formule des agences fut, par contre, de plus en plus prisée par les banques étrangères, parmi lesquelles certaines institutions françaises se distinguèrent par l’ancienneté de leur implantation. Judicieusement créées dans les principaux centres économiques, voire touristiques, elles pouvaient en quelque sorte jouer sur deux tableaux. D’une part, elles demeuraient liées à leurs maisons-mères, dont elles portaient clairement le nom, profitant ainsi de l’image de celles-ci et de leurs relations transnationales, d’autre part, au-delà de la mise initiale d’établissement, fournie par la "centrale", elles devaient ensuite compter sur leurs propres affaires locales, afin de mieux pénétrer le marché dans lequel elles s’immergaient, en évitant d’être imposées sur le capital – souvent énorme – de la maison-mère, auquel elles participaient en une sorte d’indivision.

Le Crédit Lyonnais était clairement à la pointe de ce mouvement encore timide à la veille de la guerre. Depuis sa création, en 1863, à Lyon, jusqu’à l’installation de son siège principal, boulevard des Italiens, à Paris, en 1878, la banque avait entrepris une politique d’expansion nationale et extérieure d’une rare intensité. Les agences s’étaient multipliées au gré des intérêts à promouvoir {270} . Un contrôle strict était assuré par le siège parisien, à travers la Direction des Agences étrangères {271} . Au tournant du siècle, sa politique était souvent mal vue de la diplomatie française qui considérait la banque comme peu docile aux directives qu’eût exigées l’intérêt national {272} . En 1908, le Crédit Lyonnais comptait dix-sept agences à l’étranger, dont cinq au sud des Pyrénées {273} . En 1913, le groupe disposait hors des frontières de vingt-trois agences, sous-agences et bureaux, dont dix-sept en Europe, trois en Égypte et trois en Asie {274} . Londres avait été la première, dès 1870, puis furent fondées les agences de Constantinople et d’Alexandrie, en 1874, de Genève, en 1875, année où la banque décida de s’installer dans la péninsule ibérique, puis la Russie {275} . René Girault et Jacques Thobie, dans leurs thèses, traitent longuement de l’action des agences russes et turques du Crédit Lyonnais . Seul, cependant, le second de ces travaux nous renseigne sur le rendement des agences du territoire concerné. {276}

En Espagne, des agences majeures furent installées dans les deux grandes cités du pays. Celle de Madrid fut la première, dès 1875, cinq ans après l’implantation pionnière de Londres {277} . Les raisons de cet établissement nous sont communiquées par le conseil d’administration, qui y voyait, à l’issue de la guerre carliste, des espoirs de placements utiles, eu égard au prix de l’argent {278} . Installée originellement calle Espoz y Mina, elle fut déménagée, en 1889 aux abords immédiats de la Puerta del Sol {279} . Elle y "donnait" à la fois sur la calle Alcalá, au n°8, et sur la carrera de San Jerónimo, n°11 et 13, au cœur du quartier des affaires, et s’y trouvait encore en 1914 {280} . Les deux ultimes décennies du XIX e siècle permirent un développement profitable. Faisant surtout des affaires de change, d’escompte et de recouvrement d’effets, l’agence madrilène avait étendu ses relations à travers le pays tout entier {281} . La crise de fin de siècle ne devait pas atteindre ses opérations commerciales et de change, malgré le ralentissement général des activités {282} . Pourtant, une tension se manifesta, en 1901, entre le directeur de l’agence, Collado, et le directeur des agences étrangères, James Rosselli, au sujet, d’une part, des capacités de participation de la représentation madrilène du Crédit Lyonnais à la souscription de titres russes, et, d’autre part, à propos de la sévérité des conditions d’ouverture de comptes-courants à une clientèle en voie de transfert vers d’autres entités bancaires plus "libérales". Le Banco Hispano-Americano , fraîchement créé, paraissait particulièrement dynamique au directeur de l’agence de Madrid, qui risquait de perdre du terrain face à la concurrence {283} . L’aube du nouveau siècle fut cependant plus difficile, au moins jusqu’en 1910, malgré une embellie en 1909. L’extrême rareté des emplois de capitaux et le très bas taux d’intérêt ne rendaient les bénéfices espérés guère attrayants {284} . La situation s’améliora à partir de 1911, mais la concurrence des banques espagnoles et étrangères se fit alors sentir, notamment dans les affaires commerciales, malgré la confiance globale manifestée par la clientèle déjà captée {285} . Une "surchauffe" du secteur bancaire devait d’ailleurs provoquer l’aide des trois banques françaises établies en Espagne – dont le Crédit Lyonnais – au Banco Hispano-Americano , qui dut faire front à une crise de trésorerie (décembre 1913-mars 1914) {286} .

L’agence de Barcelone fut établie en juillet 1888 – à l’occasion de l’Exposition internationale – car cette ville portuaire paraissait devenir une place financière de premier ordre aux yeux des membres du conseil d’administration {287} . Après un premier exercice difficile, l’agence connut en effet un grand succès dans les années 1890 et 1900 {288} . Ses locaux prirent de l’extension et elle fut la première banque à proposer à ses clients locaux, en 1894, des coffres-forts particuliers. En 1908, certains observateurs reconnurent que la Banque d’Espagne et le Crédit Lyonnais monopolisaient le marché des comptes-courants dans la capitale catalane {289} . De même, elle était active dans les virements sur l’étranger {290} . Installée d’abord calle Conde del Asalto, puis sur la Rambla del Centro, au n°28, l’agence ouvrit, en juin 1902, un bureau auxiliaire de quartier, Place Urquinaona, dans la ville neuve ( ensanche ), où le mouvement commercial était jugé prometteur {291} . Il semble qu’il y ait eu également un petit bureau – à l’existence éphémère – dans la ville industrielle de Reus, de 1904 à 1908 {292} . La position de la banque en fit – comme à Madrid – l’un des piliers de la présence économique française dans la grande cité catalane {293} . À l’extrême-fin du XIX e siècle, deux sous-agences, dépendant, l’une de Madrid – Séville – et l’autre de Barcelone – Valence – furent également créées.

Le port de Valence attirait un trafic de plus en plus intéressant pour une banque aussi active que le Crédit Lyonnais dans les effets de commerce et les opérations de change. Située Plaza de la Pelota, l’officine commença ses activités en 1897 {294} .

À Séville, dans la rue la plus animée, au n°87 de la calle Sierpes, à deux pas de la Giralda, ce fut chose faite, deux ans plus tard, en avril 1900, afin de " compléter le réseau espagnol ", selon le conseil d’administration. L’agence de Madrid s’était chargée de la recherche d’un local, selon son directeur, Collado. Aucune maison de la capitale andalouse ne s’occupait alors exclusivement de questions bancaires. La faible implantation de réseaux autochtones en Andalousie laissait prévoir de fortes croissances. La richesse agricole et minière de la région permettait tous les espoirs, mais une hostilité certaine des petits banquiers indigènes se fit sentir lors des premières années d’activité de cette agence qui n’avait pas de concurrents sérieux à craindre, selon son directeur, M. Carrera qui dirigeait un espace qui ne plaisait pas à tous ceux qui le fréquentaient {295} . En 1903, l’écrivain Pierre Louÿs, client de passage, fit part à son frère Georges Louis de sa réprobation devant le bâtiment de la banque en notant que " Le Crédit Lyonnais qui avait déjà défiguré notre Boulevard des Italiens, en fait autant pour la (calle) Sierpes " {296} .
Si le royaume paraissait ainsi convenablement quadrillé, l’absence d’agence à Bilbao pouvait étonner {297} . Une représentation fut pourtant créée à Saint-Sébastien en mai 1900. Il s’agissait en fait d’une sous-agence dépendant de Bayonne, intégrée au réseau des agences départementales françaises, non à celui des agences étrangères {298} . Installé avenue de la Libertad, n°40, à l’angle de la rue Miramar, ce local semblait lié à divers facteurs. La forte présence française – touristique avant tout, mais aussi économique et ecclésiastique – a joué vraisemblablement un rôle majeur. Malheureusement, les archives des agences départementales ont disparu {299} … Il paraît ainsi impossible de connaître l’ensemble exact du montant des activités des agences du Crédit Lyonnais en Espagne.
Les tableaux statistiques qui suivent nous montrent des résultats en dents de scie qui reflètent à la fois le poids de la conjoncture générale et la fragilité de l’activité locale. Deux sous-groupes se démarquaient nettement.

Replacés dans l’ensemble des agences installées à l’étranger, les profits et pertes des agences espagnoles pouvaient varier de 4,5 % à plus de 20 % des totaux du réseau.

Tableau n° 70 – Résultats des quatre agences espagnoles de la Direction des agences étrangères (Saint-Sébastien exclus), Crédit Lyonnais 1900-1913. Bénéfices nets (en FF) et % des frais sur les recettes.

* Rambla et Ensanche + Reus, de 1904 à 1908.
[Source : AP-CACL- Crédit Lyonnais, 31 AH 52, 53 et 54 : Registres comptes profits et pertes, 1900-1913]

Tableau n°71 – Bénéfices nets, en 1 000 F courants. 1899-1913
Direction des Agences étrangères (DAE) du Crédit Lyonnais , et autres réseaux extérieurs sauf Saint-Sébastien.

(*) Autres réseaux : Crédit Franco-Portugais, agence Bruxelles (Agences départementales, Paris) et agence Genève (Agences régionales, Lyon).
[Source : AP-CACL -Crédit Lyonnais , comptes de profits et pertes 1899-1913].


fig. n°7 – Courbe des bénéfices nets, agences espagnoles du Crédit Lyonnais



fig. n°8 – Courbe des % frais sur recettes, agences espagnoles du Crédit Lyonnais

La stabilité relative de monnaies alors indexées sur l’or ne garantissait aucune compagnie bancaire contre l’instabilité de ses résultats, même en cas de concurrence limitée. Il en était de même dans toutes les agences étrangères du Crédit Lyonnais , ainsi qu’à Bruxelles – qui dépendait du réseau des agences départementales géré par le siège central de Paris – et à Genève, qui dépendait du réseau des agences régionales dirigé par le siège social de Lyon. De même, si les années déficitaires furent rares, l’agence de Séville connut ses deux premiers exercices négatifs et celle de Valence une mauvaise année en 1905, à la suite d’une crise économique locale ayant touché le secteur des oranges et de la vigne {300} . Quant aux ressources des agences, on ne peut les appréhender qu’à l’extrême-veille de la guerre, grâce à une inspection menée bien après le conflit {301} .

Tableau n°72 – Capitaux et intérêts des agences d’Espagne du Crédit Lyonnais , 1900-1913

rp. = ressources propres, en milliers de pesetas * Rambla et Ensanche
rf. = ressources propres, en milliers de francs (monnaies étrangères / devises)
[Source : AP-CACL- Crédit Lyonnais , DAE 7773, mission Fallet-Coulakis, agences espagnoles, 1912-1926]

Ces tableaux nous montrent que l’activité des deux principales agences dépassait de loin celle de leurs sous-agences, l’analyse d’ensemble étant compromise par l’absence des résultats financiers de Valence et des données générales de la dite "agence départementale" de Saint-Sébastien. Cependant, grâce à divers travaux, il est possible de faire quelques comparaisons avec d’autres agences situées hors de l’orbe hispanique {302} . Ces montants devaient fournir la base de calcul du chiffre d’affaires de la banque vis-à-vis des autorités fiscales du pays d’accueil. En 1912, le Boletín Oficial del Ministerio de Hacienda estimait à 13 718 211ptas l’assiette de l’impôt, chiffre qui s’affaissa légèrement à 13 391 672ptas, l’année suivante {303} .

Quant aux employés, ils étaient ancrés principalement dans les deux villes principales du royaume. Barcelone parvint à égaler Madrid à partir de 1906. Cette bipolarisation de la vie financière du royaume allait être un élément majeur d’une opposition que la guerre devait accélérer sur fond de méfiance mutuelle.

Tableau n°73 – Nombre d’employés du Crédit Lyonnais, 1900-1913

(1) Rambla et Ensanche
(2) DAE : Direction des Agences Étrangères, qui exclut les agences de Bruxelles, de Genève, la sous-agence de Saint-Sébastien et le Crédit Franco-Portugais .
(3) Crédit Franco-Portugais (Lisbonne et Porto, depuis 1894). (*) agence de Lisbonne seule
[Sources : AP-CACL- Crédit Lyonnais, 31 AH 52, 53 et 54 : Registres des comptes définitifs de profits et pertes, 1900-1913, et Cécile Omnès, La naissance et l’évolution de la fonction personnel au Crédit Lyonnais de 1863 à 1939 , DEA, U. Paris-X-Nanterre (dir. Alain Plessis), 1993, p. 102-103].

Dans la catégorie subalterne, Séville dépassa vite Valence, par défaut de concurrence locale. Les chiffres du personnel de la succursale de Saint-Sébastien ne nous sont pas connus, mais leur nombre tournait entre la quinzaine et la vingtaine, selon l’estimation que l’on peut tirer des statistiques disponibles {304} .
Les employés d’Espagne formaient un ensemble important dans les effectifs généraux de la banque, passant de 32,6 % du sous-ensemble étranger en 1900 à 36,3 % en 1913, soit un bon tiers. Dans le total général, les chiffres étaient respectivement de 5,35 % et 5,51 %. À la veille de la guerre, plus de 920 employés travaillaient dans les agences espagnoles du Crédit Lyonnais. Madrid dépassa même Londres en 1913 ! Barcelone venait tout juste derrière.
Les frais de personnel n’apparaissent pas dans les comptes de profits et pertes dressées annuellement, mais, à partir de 1912, grâce à une étude menée dans les années vingt, il est possible de les connaître pour les agences espagnoles dépendant de la Direction des agences étrangères. Les résultats par employé variaient entre 2 145 ptas (Barcelone 1913) et 2 330 (Madrid 1913).

Tableau n°74 – Nombre d’employés (n) et frais de personnel (f) (en ptas) des agences d’Espagne, 1912-1913

* Rambla et Ensanche [Source : AP-CACL -Crédit Lyonnais , DAE 7773, inspection Fallet-Coulakis, 1926, le calcul par employé (f / n) par J.-M. Delaunay].


fig. n°9 – Employés des agences espagnoles du Crédit Lyonnais, 1900-1913
[Source : François Gallice, Une banque française dans la City : le Crédit Lyonnais à Londres (1870-1918) , DEA, U. Paris-X-Nanterre (dir. A. Plessis), 1994, p. 75].

En face des employés, il y avait des clients et des comptes courants. Ceux-ci se décomposaient en comptes commerciaux débiteurs ou créanciers, et en comptes de dépôt pour les particuliers, le total des comptes nous montrant le poids respectif des places économiques et financières du royaume. Le coude à coude des agences des deux grandes villes en est le révélateur.

Tableau n°75 – Nombre de comptes-courants dans les agences d’Espagne du Crédit Lyonnais , 1900-1913

d. = comptes de dépôts (particuliers) * Barcelone : Rambla et Ensanche
c. = comptes commerciaux créanciers ou débiteurs t. = total du nombre de comptes
[Source : AP-CACL -Crédit Lyonnais , 31 AH 52, 53 et 54 : Registres des comptes définitifs de profits et pertes, 1900-1913]

Comme en France, le Crédit Lyonnais s’affirmait en Espagne comme une banque de dépôts et de transactions. Parfois, dans son désir de bien faire, telle agence pouvait commettre des maladresses vis-à-vis d’un client. Ainsi, à Madrid, Antonio Maura en personne fit l’objet d’une correspondance assez plaisante sur l’inactivité de son compte-courant {305} . Les relations commerciales avec les banques et les sociétés industrielles espagnoles furent fréquentes et suivies, ainsi qu’en témoignent les fiches de renseignements et de comptes courants contenues dans les archives de la grande banque française. Parfois, les échanges se bornaient à de simples offres de services simples ou croisées {306} .

Le Crédit Lyonnais servait également de banque d’escompte pour les opérations de crédit à l’exportation de certaines maisons industrielles espagnoles importantes. Ainsi, en 1907, il prêta assistance aux Altos Hornos de Vizcaya/Hauts-Fournaux de Bizcaye pour la fourniture de rails au gouvernement ottoman {307} .


fig. n°10 – Nombre de comptes-courants dans les agences d’Espagne [courbes]
NB. – Seul, le total des comptes-courants a été pris en considération

Ses interventions dans les hautes affaires de participation lui étaient étrangères. Les opérations exceptionnelles relatives à des titres furent quasi inexistantes en direction de l’Espagne, au début du XX e siècle. Tout au plus, peut-on noter une participation à la Société d’Etudes des Chemins de Fer Secondaires , liquidée, en 1904, avec un modeste bénéfice de… 1 904 F, et une souscription obligataire de la Société du Chemin de fer d’Alicante à Denia , qui rapporta 3 127 F, en 1910 {308} . Les déboires des années 1870 avaient porté leurs fruits de prudence. Cuique suum … La Banque de Paris et des Pays-Bas avait son domaine, le Crédit Lyonnais , le sien. En juillet 1913, la presse espagnole spécialisée signala la célébration du Cinquantenaire d’un solide Lyonnais , alors déjà présent sur le sol ibérique depuis près de quarante ans {309} …

En tournant leurs appétits vers l’outre-Pyrénées, d’autres entités bancaires françaises hésitèrent entre ces deux modèles, la banque de dépôt ou la banque d’affaires. Pour certaines, ce n’était pas faute d’avoir tenté l’un en étant l’autre…

De son vrai nom Société Générale de Banque pour favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France , une autre grande institution financière de la place de Paris – fondée en 1864 – avait déjà tenté de s’implanter au sud des Pyrénées. Elle participa dès ses origines à des opérations d’avances au Trésor espagnol {310} . En 1881, avec la Société Générale de Crédit Industriel et Commercial , la Société Générale avait mis sur pied un Banco General de Madrid , qui connut une retentissante faillite, six ans plus tard {311} . Elle s’intéressa également à diverses affaires ferroviaires et participa à la création du Banco Español de Credito , avant de se décider – tardivement et modestement – à suivre l’exemple du Crédit Lyonnais. La Société Générale ne fonda qu’une seule agence en Espagne, à Saint-Sébastien, dont l’activité nous est vaguement connue par quelques mentions rapportées lors des séances du conseil d’administration, de février 1905 à avril 1914 {312} . Le local fut cherché par le directeur de l’agence de Bayonne. En dix ans d’existence, cette agence, qui déménagea une fois, connut deux directeurs, Jean-Baptiste Canton, de 1905 à 1911, et Albert Seré de Lanauze, de 1911 à 1914, qui devait y revenir en 1920. En 1913, des listes d’augmentations et de gratifications nous apprennent qu’elle employait au moins vingt-quatre personnes, dont la moitié reçut d’ailleurs des suppléments de rémunération. Sans téléphone en 1912, l’agence était munie du télégraphe et d’un service de location de coffres-forts {313} . Depuis cette agence ou depuis le centre parisien, la banque se chargeait de recouvrir parfois des créances sur l’Espagne, avec l’aide des services consulaires {314} . Un rapport d’inspection réalisée en 1907 préconisait une grande discrétion dans le respect de l’anonymat des dépôts de titres ou de liquidités en supprimant les écritures de contrôle de conservation des titres qui pourraient permettre au fisc – des deux pays ? – de poser son regard là où ce n’était pas souhaitable. Son auteur souhaitait aussi que le directeur de l’agence fût aussi en mesure de mieux assurer la liaison avec les agences du sud de la France {315} . L’ambition espagnole de la Société Générale fut toujours limitée à une volonté de services pour une clientèle choisie, sans perspectives d’investissements larges à l’échelle de la péninsule {316} .

Enfin, l’ancien Comptoir d’Escompte de Paris , fondé en 1848, était devenu – après une faillite évitée de justesse, en 1889 – le Comptoir National d’Escompte de Paris. Longtemps liée à certaines affaires minières espagnoles – Tharsis, Société Française des Pyrites de Huelva, Mines de Castilla la Vieja – il s’était décidé à installer des agences à l’étranger et dans les colonies. Fin 1904, la décision d’ouvrir une agence à Saint-Sébastien fut prise à travers un bail de location de 11 000 ptas par an – payables par trimestre à l’avance – en liaison avec Bayonne, l’agence française la plus proche de la frontière espagnole. Elle ouvrit ses portes le 16 octobre 1905. En mars 1906, le conseil d’administration débloqua la somme de 0,2 Mptas, afin de pourvoir aux besoins d’établissement de cette sous-agence. Quels en furent les résultats {317} ?

Des succursales de compagnies bancaires françaises avaient déjà disparu à la fin du siècle, telle la Banque Transatlantique des Péreire, active dans les années 1880-1890 {318} .
Et puis, il y avait ces spécialistes de la finance qui avaient décidé de travailler pour de grandes institutions espagnoles. Le premier et le plus repésentatif fut, on l’a vu, Léon Cocagne, mais on pourrait citer aussi Louis Roy, directeur du Banco de Vizcaya dans la capitale espagnole {319} .
La présence bancaire française en Espagne était donc loin d’être négligeable à la veille de la guerre de 1914, mais il faut bien reconnaître que les institutions de crédit ou d’affaires n’avaient pas vu leurs efforts couronnés d’un franc succès, à l’exception de la modeste affaire de la Banca Arnús et de l’activisme du Crédit Lyonnais. Le caractère multiforme de cette présence était davantage le résultat d’une floraison désordonnée d’initiatives – parfois anciennes – que d’une politique rigoureuse. L’attrait de nouveaux horizons accompagnait les placements d’États et les investissements industriels, tout comme la volonté espagnole de reprendre le contrôle des finances nationales expliquent cette limitation qui mit fin à de multiples illusions.


La concurrence étrangère


Pourtant, dans ce secteur, la présence française devançait assez largement la concurrence internationale. Les Britanniques ne pouvaient ainsi compter que sur The Union Bank of Spain and England – fondée à Londres en 1881 – qui, outre Madrid, avait établi des succursales à Barcelone, Séville et Valence, avant-guerre, mais aussi à Bilbao {320} . De même, The Bank of British West Africa Ld – unique entité étrangère locale – avait une succursale à Las Palmas, calle Triana {321} . Si le fabricant officiel des billets de la Banque d’Espagne était une entreprise établie dans le Surrey – Bradbury Wilkinson & Co – le semis bancaire anglais paraissait encore assez lâche avant 1914 {322} .
Comme dans bien d’autres secteurs, l’activité allemande fut plus dynamique. Liée à l’essor du commerce germano-espagnol, elle traitait principalement les affaires de promotion des entreprises électriques, en liaison avec des intérêts belges {323} . Ainsi, la Deutsche Bank et l’ Allgemeine Elektrizitat Gesellschaft ( AEG ) s’étaient entendues afin de promouvoir la mise en place – via la Deutsche Überseeische Bank ( Banque Allemande d’Outre-mer ) – du réseau ibéro-américain d’une filiale, le Banco Alemán Trasatlántico. Cette nouvelle entité reprenait, en réalité, le flambeau d’un Banco Hispano-Alemán , qui, sous la férule de la Deutsche Bank , avait tenté de s’implanter à Madrid, dans la première moitié des années 1880. Installé à Barcelone, en 1904, le Banco Alemán Trasatlántico devait également absorber la maison de banque madrilène Wilhelm Vogel, trois ans plus tard, tout en conservant son siège principal dans la capitale catalane {324} . En 1910, l’ensemble fut placé sous la direction de Richard Welsch. A l’inverse des Français, les Allemands se préoccupaient davantage d’investissement industriels à forte valeur ajoutée, ce qui reflétait assez fidèlement la différence de nature des politiques financières des deux pays sur les marchés extérieurs. En tout cas, ainsi que le souligne Albert Broder, la stratégie allemande de contrôle du secteur hydro-électrique de la Catalogne et de l’Aragon – promis à un brillant avenir – se mettait en place, en liaison avec divers milieux économiques locaux. En 1914, le capital de la maison-mère, à Berlin, s’élevait de 30 Mmk. Un fonds de 4 562 957 ptas était inscrit pour les succursales de Madrid et de Barcelone {325} . La présence germanique ne se limitait pas à la banque précitée. Fondée en 1871, par le Banco Hispano-Colonial et la Commerz & Diskonto Gesellschaft , le Banco de Castilla , malgré une participation minoritaire, relevait de la mouvance allemande, au début du siècle {326} . Son directeur-gérant, Richard Klimsch, était un sujet du Kaiser comme l’était également un rabatteur de Saint-Sébastien, Leopold Lewin, qui participa, au nom d’intérêts sucriers locaux, à la constitution du Banco de Aragón , à Saragosse, en 1910 {327} . Enfin, une filiale de la Dresdner Bank , la maison de commerce et de banque Fàhndrich s’était installée dans la capitale espagnole, en 1905. Société en nom collectif, elle associait capitaux allemands et espagnols, pour un montant total de 750 000 ptas, ainsi apportés : 610 000 par la grande banque du Reich, 90 000 par Maximilian Fàhndrich et 50 000 par Gonzalo de Figueroa, frère aîné de Romanones. Son siège fixé rue del Barquillo, au n°46, elle commença ses opérations à l’aube de 1906 {328} . Les Allemands étaient bien présents même si – logiquement, serait-on tenté de dire – leur poids n’était pas égal à celui des Français. Pourtant la progression de leurs intérêts paraissait à la fois réelle – face à la Société Générale et au Comptoir National d’Escompte de Paris – et relative, face à la forte progression des activités du Crédit Lyonnais , qui faisait pièce aux ambitions germaniques {329} .

Si l’on ne trouvait alors, en Espagne, aucune représentation bancaire nord-américaine ou suisse, il faudrait mentionner l’implantation d’une société italienne, dans une région où les intérêts de la péninsule voisine n’étaient pas minces. En effet, en absorbant une entité locale – la Sociedad Catalana General de Credito – le Banco di Roma put essaimer dans toute la Catalogne, à partir de 1910 {330} . Sans omettre la Banque Commerciale Espagnole de Valence/Banco Comercial Español de Valencia – déjà évoquée, à partir d’une affaire française – qui fut fondée par la Société Générale de Belgique avec le soutien – du Banco Español de Credito .

Malgré le rapatriement d’une bonne moitié de la dette publique espagnole et la relative modestie de la présence directe des grandes banques étrangères dans la péninsule, la position des intérêts financiers extérieurs, dans le secteur bancaire, demeuraient importants. On assista même, entre 1905 et 1914, au retour – plus discret, mais plus profond – de ces investissements, prélude, dans l’esprit de nombreux observateurs locaux, à une offensive généralisée des intérêts étrangers, sur la réalité de laquelle nous aurons à revenir. Le secteur des assurances allait le démontrer.
COMPAGNIES D’ASSURANCES FRANÇAISES EN ESPAGNE
Proche du négoce bancaire, le métier des assurances – souvent négligé par l’historiographie, comme le reconnaît Albert Broder – nous introduit dans l’une des composantes essentielles du capitalisme triomphant du XIX e siècle {331} . La formule de l’accumulation, par versements à long terme, fut le moteur de la régulation de nombreuses activités, se nourrissant elles-mêmes de l’ampleur du phénomène {332} .

Le marché espagnol a été peu étudié dans ce domaine {333} . La pénétration de la société péninsulaire, encore fortement rurale, pouvait-elle permettre le développement de leurs affaires, quand se posa la question de l’expansion aux compagnies du nord de l’Europe ? La relative saturation des marchés originels détermina l’exigence de nouveaux horizons. Les premières tentatives françaises – au milieu du XIX e siècle – se soldèrent par des échecs ou s’engluèrent dans de grosses difficultés, ainsi que nous le raconte encore Albert Broder.


De rares compagnies binationales


Pourtant, de ces premières manœuvres devait naître la plus importante compagnie franco-espagnole. Bien que fondée sur les débris de sociétés d’assurances françaises ayant opéré en Espagne, La Union et le Phénix Espagnol/La Unión y El Fénix Español apparaissait comme relevant du droit espagnol au début du XX e siècle, même si quelques peu "gourmands", les Français intéressés dans l’affaire, la considéraient comme davantage leur, malgré les indications officielles des autorités de la République. Le chapitre consacré aux intérêts espagnols en France pourvoiera à l’éclaircissement d’une situation assez complexe. Le seul élément qui permettrait de trancher – si cela était nécessaire – serait la connaissance de la répartition précise du capital-actions à l’époque qui nous concerne, mais elle ne nous semble pas constituer une preuve de nationalité.
Des compagnies franco-espagnoles d’assurances furent constituées, qui opérèrent au sud des Pyrénées, mais la seule mutuelle qui y fonctionna vraiment fut La Mutual Franco-Española, fondée à Paris en 1902. Elle s’installa immédiatement à Madrid, calle Alcalá, n° 38, avec un fonds d’établissement de 160 000 ptas. Ses branches d’activités englobaient la prévision, la vie et l’épargne {334} . Selon un dossier contenu dans les papiers d’avocat d’Eduardo Dato, le capital général inscrit était de 10 Mptas, mais la société, qui ne commença réellement ses activités qu’en mars 1904, connut de multiples difficultés, lors de ses deux premiers exercices {335} . La forme tontinière, rare, semblait alors ignorée d’un public dont l’esprit d’entraide mutuelle était encore archaïque {336} . Avec la Mutual Franco-Española, seule la Mutuelle de France et des Colonies opérait par ce système complexe de solidarité totale entre adhérents.

Tableau n°76 – Primes de La Mutual Franco-Española (en pesetas, au 31 décembre)

[Source : Revista Franco-Española, Séville, 15 juin 1915, p. 15].

Une autre compagnie binationale se constitua la même année à Madrid, avec une succursale à Cordoue La Mutualidad Hispano-Francesa , qui se consacra essentiellement à l’épargne-vie {337} . Se combinant à leur rareté, le poids de ces petites entreprises fut médiocre.
Cependant, les grandes compagnies étrangères se montrèrent bientôt intéressées par un marché espagnol en émergence, comme l’on dirait volontiers de nos jours. L’Argus. Journal international des assurances, publié à Paris depuis la fin des années 1870, donnait régulièrement de multiples informations sur l’évolution du secteur des assurances espagnoles.


L’activité tous terrains
des compagnies françaises d’assurances


Françaises, d’autres compagnies d’assurances avaient en effet simplement installé des agences au sud des Pyrénées, ainsi que l’autorisait – plus clairement la nouvelle réglementation espagnole. En effet, la période de l’avant-guerre fut marquée par la mise en place d’une législation de contrôle, au sud des Pyrénées. Cette réaction ne pouvait être comprise autrement que par une volonté d’intervention dans un secteur à haut risque, où la fraude rôdait comme le loup au coin du bois. Ébauchée par des dispositions budgétaires, dès 1895-1896, la loi du 14 mai 1908 était censée mettre un terme aux abus. Dans le cadre du ministère des Finances ( Hacienda ) – sous le contrôle d’une Direction générale des Assurances – une inspection et un registre spécial d’inscription des compagnies furent institués, avec la constitution de réserves substantielles et l’obligation de publicité "transparente". Cependant, le règlement d’application de cette loi ne fut publié qu’en février 1912. Les attendus de la loi visaient essentiellement à la protection de la clientèle, mais, de façon plus indirecte, ils s’attachèrent également à développer une "voie nationale" pour l’assurance locale, manifestement bousculée par l’invasion extérieure. Les questions de fiscalité et de réserves de garantie devaient accentuer cette volonté d’interventionnisme étatique. Une centaine de sociétés étrangères – dont un quart venu de France – s’étaient en effet implantées – ou étaient sur le point de le faire – ce qui pouvait aisément expliquer ce réflexe de défense des intérêts nationaux {338} . Les assureurs français établis dans le royaume critiquèrent vigoureusement les dispositions de l’État espagnol accusé de vouloir éliminer la concurrence venue de l’extérieur. La rigidité du contrôle déchaîna également le courroux des assureurs autochtones {339} . L’ouverture d’un registre spécial des compagnies d’assurances – le Registro de Seguros – permit de constater d’emblée que, sur 86 sociétés anonymes ou mutuelles, le groupe des sociétés françaises était formé de 16 entités, juste devant les anglaises (13 représentants) {340} .
L’aide du Boletín Oficial de Seguros nous est ici précieuse, qui permet d’affiner ces premiers chiffres. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut ébaucher un recensement. Les chiffres du tableeau suivant signifient des sommes de secteurs d’activités et non des sommes de compagnies distinctes, car celles-ci avaient plusieurs activités. Ainsi, ce sont les deux principales compagnies à participation française – La Unión y El Fenix Español et La Mutual Franco-Española, mais aussi le Banco Vitalicio de España – qui détiennent au total six "plages" de recouvrement de primes. De même, le total de treize, dans la colonne suivante, concerne dix compagnies françaises.

Tableau n°77 – Sociétés d’assurances françaises ou à intérêts français en Espagne, 1909
Classement au 31 décembre 1908 / société enregistrées

[Source : Boletín Oficial de Seguros , Madrid, n°1,15 janvier 1910, p. 16-19]

En 1912, le classement des groupes avait été profondément remanié. La situation avait sensiblement évolué. Dans certains secteurs, les sociétés indigènes jouissaient d’un monopole de situation, ainsi l’assurance sur le bétail ou les assurances maladies et décès. La timidité relevée par le meilleur historien de ce secteur était-elle de mise, si l’on en juge par la relative position de force – apparente – des compagnies françaises {341} ?
Selon un rapport publié dans la presse d’outre-Vosges, sur la situation de l’assurance espagnole en 1910, les compagnies étrangères se disputaient hardiment le marché, mais, loin devant les Allemands, les Français et les Britanniques étaient présents dans toutes les branches, ce que dément le tableau suivant qui fait la part belle aux seuls Français {342} . La situation était plus concentrée dans un pays où l’assurance ne touchait que les espaces urbains, faute de cadastre moderne. Un marché balbutiant.

Tableau n°78 – Sociétés d’assurances espagnoles et étrangères enregistrées en Espagne, fin 1911

[Source : Boletín Oficial de Seguros , Madrid, n°60,1 er juillet 1912]



Tableau n°79 (1) – Parts de marché des assurances françaises en Espagne, en pesetas, 1911,

(*) sans La Unión y El Fenix Español.
[Source : Boletín Oficial de Seguros , Madrid, n°60, 1 er juillet 1912]

Tableau n°79 (2) – Parts de marché des assurances françaises en Espagne, en pesetas, 1912

(*) sans La Unión y El Fenix Español
[Source : L’Argus , n°1748, 24 août 1913, p. 535-536, d’après Boletín Oficial de Seguros , Madrid, n°60, 1 er juillet 1913]

Plus que le nombre des invités au festin de l’assurance, la qualité des positions révélait davantage les forces et faiblesses de l’assurance française au sud des Pyrénées. La tendance générale des positions françaises était à l’amélioration des positions dans ce marché très concurrentiel. Une analyse plus détaillée peut en être esquissée. Certaines compagnies françaises avaient décidé depuis des décennies de "mettre leurs œufs dans différents paniers". Leur liste n’était pas bien longue.

Le siège central de L’Abeille , installé originellement à Dijon depuis 1856, fut transféré à Paris en 1859. L’établissement définitif eut lieu en 1866, au n°57 de la rue Taitbout (IX e ). Le capital social de 4 MF fut porté à 12 MF. L’autorisation d’installation en Espagne fut acquise par ordonnance royale en date du 3 juillet 1911 ( Gaceta du 16). Les établissements de Barcelone, en 1911, puis de Madrid, l’année suivante, furent relayés par un vaste réseau. En 1914, de nombreuses provinces espagnoles avaient un représentant de L’Abeille. Le fonds d’établissement originel fut de 20 000 ptas, à mi-part entre Barcelone et Madrid. Les branches d’activités concernèrent l’incendie, l’accident et la vie dès 1911, puis la grêle en 1913. Une direction bicéphale fut installée. L’accidentsvie dépendait de Jean Vernis, qui sera en poste de 1911 à 1951, et l’incendie-grêle de Joseph Canoz, qui tiendra la barre de 1911 à 1932. Les primes s’élevaient à une somme d’environ 350 000 ptas en 1914, pour l’ensemble du groupe, ce qui témoignait apparemment de débuts modestes et difficiles, notamment dans la branche accidents, si l’on en croit un rapport d’inspection officiel du Commissariat Général des Assurances/Comisaria General de Seguros , à la suite d’une visite effectuée le 24 décembre 1913. Des dépôts de garantie en rente 4 % Intérieure étaient contrôlés par les ministères de la Gobernación (Intérieur) et du Fomento (Économie) {343} …
La compagnie Le Phénix (Paris, 1819 pour l’incendie, et 1844 pour la vie) depuis le n°40 de la rue de Provence (IX e ), avait établi une branche d’activité-vie en Espagne, avec 827 046 ptas de primes en 1911, soit 3,49 % du marché. L’incendie avait dégagé 341 648 ptas de primes en 1911, soit 1,89 % du marché {344} .
L’Urbaine et la Seine (Paris, 1880), produit de la fusion de L’Urbaine (1838) et de La Seine (1830), avait un capital social de 12 MF au début du XX e siècle. Établie en Espagne en 1908, à Madrid, avec un viatique de 300 000 ptas, elle développa très rapidement une activité tous azimuts. La branche accidents individuels, avec 343 811 ptas de primes en 1911, la plaçait même en première position, avec 21,8 % du marché espagnol. La performance fut aussi très honorable dans l’incendie, avec 1 277 144 ptas de primes, qui lui donnait la troisième place dans la branche, soit 7,09 % {345} . De façon inédite, en 1903, la société avait pris en charge depuis la capitale française l’assurance de la moitié des concurrents de la course automobile Paris-Madrid. Il y avait là un produit d’avenir {346} …
Dans le groupe-vie, très loin derrière le Banco Vitalicio de España, basé à Barcelone et dirigé par le Français Paul Auvinet, et les compagnies nord-américaines et britanniques, les deux sociétés françaises présentes faisaient pâle figure, on l’a vu pour Le Phénix. Quant à La Nationale, anciennement Compagnie Royale d’Assurances-Vie, fondée en 1830 et reconstituée en 1848 à Paris, elle se serait établie avant 1886 dans la capitale du royaume ibérique, mais elle semble n’avoir pas opéré réellement avant 1905, voire 1909. Elle avait levé 331 413 ptas de primes en 1911, soit 1,40 % du marché {347} . Une évolution bien modeste. De même, dans le secteur des tontines, La Mutuelle de France et des Colonies (1895, Lyon) – pourtant troisième – établie à Madrid en 1902, ne faisait pas le poids face à ses devancières indigènes, avec 329 770 ptas de primes, soit environ 7 % des résultats de la branche. En 1913, le siège principal fut déménagé à Barcelone. D’autres horizons de l’assurance paraissaient plus flatteurs et prometteurs {348} …
Quant à la branche-vie, sous ses diverses formes, elle n’était pas encore un grand secteur pour les sociétés françaises. Anglo-Saxons et autochtones y faisaient la loi. L’Argus, en publiant le bilan des années 1909 et 1910, espérait que la pénétration du marché méridional par les compagnies françaises propagerait les idées de prévoyance chez les Espagnols, dont le taux d’urbanisation – donc de réception aux idées nouvelles de prévoyance – était jugé manifestement médiocre. Là encore, un marché prometteur était en vue pour les analystes et dirigeants de compagnies d’assurance, dont le travail de prévision était l’un des moteurs d’activité fondamentaux. L’espérance de vie, une vaste préoccupation individuelle autant que collective… Un marché aussi.

Tableau n°80 – Les compagnies d’assurances-vie en Espagne, 1909-1910, en ptas, toutes catégories (*)

(*) Sociétés anonymes (a), tontinières (t) et chatelusiennes (c) réunies
(**) Portefeuille repris par La Unión y el Fenix Español
[Source : "L’assurance sur la vie en Espagne", L’Argus , n°1670, 25 février 1912, p. 121]

Pour les secteurs-accidents, la situation des compagnies françaises était bien plus honorable, voire bonne. En 1909, dans la branche – tous secteurs confondus – les trois compagnies françaises présentes occupaient des situations en "milieu de tableau" avec les 10 e , 16 e et 18 e places sur 35. Elles levaient alors ensemble 499 855 ptas, soit 8,21 % du total du marché {349} . En 1910, la situation, mouvante, s’était nettement améliorée, loin cependant derrière Hispania, le leader, à Barcelone, qui tenait 28,27 % du marché, avec la somme de 1 588 897 ptas de primes.



Tableau n°81 – Assurances accidents-travail et assurances individuelles françaises en Espagne, 1910

[Source : "L’assurance contre les accidents en Espagne", L’Argus , n°1 666, 28. 1. 1912, p. 56]

La Préservatrice (1874, 18, rue de Londres, Paris, IX e ), avec un capital social s’élevant à 10 MF, était établie en Espagne depuis 1906. Le fonds d’établissement à Barcelone avait été fixé à 300 000 ptas. Accidents du travail et individuels étaient sa branche d’activité essentielle {350} . Présente à Bilbao, à travers une représentation franco-locale, elle avait ramassé des primes d’accidents du travail à hauteur de 464 574 ptas, soit 10,34 % du marché, et d’accidents individuels pour 141 002 ptas, soit 8,97 % du marché en cette année 1911, ce qui lui assurait une belle seconde place générale dans le paysage de l’assurance {351} . Dans la sous-branche des accidents du travail, en 1912, elle arrivait bel et bien en seconde place, avec 10,34 % des primes encaissées… les deux autres compagnies, de fraîche implantation, étant alors encore quantités négligeables, surtout L’Abeille – treizième et bonne dernière – avec ses 120 ptas de résultats ! Par contre, dans la couverture des accidents individuels, L’Urbaine et la Seine était la première – avec 343 811 ptas de primes – et La Préservatrice, sixième (141 002 ptas) {352} .
La Foncière (Paris, 1877-1880) avait voulu développer depuis 1890, à Madrid, la branche-incendie et, depuis 1894, celle de l’accident-transport, à partir de ses bureaux du n°13 de la calle Montalbán. En 1914, il y avait une agence à Las Palmas de Grande Canarie, vraisemblablement spécialisée contre les accidents et pour le transport maritime {353} . Malgré cette prétention à la "polyactivité", seul le secteur des accidents du travail fonctionnait en 1911 avec 69 926 ptas de primes, soit 1,55 % du marché, ce qui lui conférait une place bien médiocre onzième sur treize {354} .
Dans le secteur de l’incendie, la part française était plus substantielle. En 1911, si l’on incluait La Unión y El Fenix Español – première de la branche, avec 6 018 071 ptas, soit 33,43% de l’ensemble – elle dépassait même la moitié du marché. L’Urbaine était troisième, avec 1 277 144 ptas, talonnée par L’Union – 1 220 924 – tandis que la Compagnie d’Assurances Générales se situait à la sixième place, avec 741 224 ptas. Les autres compagnies arrivaient encore beaucoup plus loin, à partir de la treizième position, dans un secteur, il est vrai, très fragmenté. L’Union (Paris 1828-1829) avait son siège au 9, Place Vendôme (I er ). Avec un capital social fixé à 10 MF, elle était venue s’établir en 1891 à Madrid, puis en 1906 à Barcelone, et y avait développé ses branches d’activité dans la vie – sans succès – et dans l’incendie, avec de bons résultats. Les primes de 1 220 924 ptas en 1911, soit 6,78 % du marché, lui conféraient en effet la quatrième position dans ce dernier domaine. Elle était également présente en 1895 dans la province de Grenade, où son inspecteur principal exerçait de multiples offices {355} . La Compagnie d’Assurances Générales , constituée en 1818 à Paris, au capital social de 2 MF, s’était installée pour la branche-incendie à Barcelone en 1907 et à Madrid, cinq ans après. Les activités vol et accident s’ajoutèrent à la branche originellement privilégiée. En 1913, le siège madrilène ne pouvait être plus central et visible, au n°13 de la Puerta del Sol. Le fonds d’établissement en Espagne avait été déclaré à hauteur de 10 000 ptas {356} . La Paternelle (1843, Paris), au capital de 6 MF, était établie en Espagne à Madrid depuis 1858, le fonds d’établissement au sud des Pyrénées étant de 50 000 ptas. Dans la branches-incendie, 347 617 ptas de primes en 1911, lui octroyaient environ 1,93 % du marché {357} . La Confiance (Paris, 1844), au fonds social de 10 MF, était active à Barcelone depuis 1907, afin d’y traiter des dossiers incendies et explosions. Les primes s’élevaient à 34 691 ptas en 1911 (0,19 % du marché), en fort tassement {358} . La Nationale – ex – Compagnie Royale d’Assurances contre l’Incendie – fondée en 1820 et remaniée en 1848 à Paris, avec un capital de 10 MF, s’était installée en 1908 à Barcelone et en 1909 à Madrid, calle Montalbán, n°13. Dans le domaine de l’incendie-explosion, elle ne tenait, avec 14 789 ptas de primes en 1911, que 0,08 % du marché {359} ! Sa disparition de l’assurance-incendie l’année précédente – comme nous le montre le tableau – explique vraisemblablement cette reconversion, dans un domaine jugé plus prometteur par le développement de l’industrie de fabrication d’explosifs… Le Soleil (1829 pour l’incendie, 1872 pour la vie et 1876 pour les accidents) avait son siège à Paris, et un capital social de 6 MF. Établie en 1909, Puerta del Sol, grâce à un fonds d’établissement en Espagne de 100 000 ptas, elle tenait 0,09 % du marché de l’incendie, avec 17 981 ptas de primes {360} . L’Aigle (1843, 44, rue de Châteaudun, à Paris-IX e ) était une société, qui avait opéré en Espagne avant 1883, quand son portefeuille fut repris par Le Phénix Espagnol {361} . Au capital social de 2 MF, elle obtint une autorisation de réinstallation en Espagne, par une ordonnance royale du 8 juillet 1909, à Madrid, où, en 1912, elle était établie carrera San Jerónimo, n°51, puis à la calle Alcalá, n°40. Le fonds d’établissement en Espagne était de 100 000 ptas. Sa branche d’activité était l’incendie, avec des primes de 21 047 ptas, en 1911 {362} . La Thémis (Marseille puis Paris, 1881-1882), au capital social de 1 MF, s’était installée en Espagne en 1911. Sa branches d’activités était l’accident-incendie, avec des résutats plus que modestes {363} . Avec Le Nord (Lille, puis Paris, 1840 pour l’incendie, 1880 pour la vie), l’installation était aussi fraîche. L’autorisation d’établissement avait été obtenue par une ordonnance royale en date du 30 mai 1910. Avec des bureaux centraux parisiens, 20-22, rue Le Peletier (IX e ), et un capital social de 4 MF, cette compagnie d’origine également régionale ne se dédiait, par le truchement de son délégué local de Barcelone, qu’à la branche d’incendie-vie. Les 8 219 ptas de primes récoltées en 1911 ne représentaient alors que 0,04 % du marché {364} ! Une somme apparemment insignifiante, mais en progression "remarquable" par rapport aux 2 750 ptas du premier exercice ! Quasiment du 200 % ! C’était un début honorable… en partant d’une position bien modeste, il est vrai. Dans ce secteur, comme dans d’autres, le marché était prometteur d’autant que les services municipaux anti-incendies de ce pays aux chaleurs souvent brutales et prolongées étaient généralement jugés médiocres par les intervenants étrangers.

Tableau n°82 – Les compagnies d’assurances-incendies en Espagne, 1910, en ptas

(1) avec La Unión y el Fenix Español (2) sans La Unión y el Fenix Español
[Source : "L’assurance contre l’incendie en Espagne", L’Argus , n°1665, 21. 1. 1912, p. 40-41]

D’autres compagnies furent enregistrées sans développer pour autant des activités avérées. L’Équinoxiale (1901, Paris), avec son siège, rue Saint-Honoré, avait prévu une installation en 1904 à Madrid, mais elle n’a pas réellement opéré dans la branche d’activité qu’elle s’était proposée d’exploiter, le gel {365} . De même, L’Espérance, de Paris, qui, comme La Foncière , avait été agréée sur le territoire espagnol, en vertu d’une loi sur les accidents du travail du 30 janvier 1900, n’y fit pas son entrée {366} . Quant à L’Urbaine-Vie , à la suite des exigences de la loi espagnole de mai 1908, elle dût céder son portefeuille à La Unión y El Fenix Español {367} . Le Monde (1864, Paris) semblait exister en Espagne en 1915, et s’adonner aux branches incendie et vie, mais les sources ne l’indiquent pas clairement {368} . Le Patrimoine (Paris 1877 pour la branche-vie, 1880 pour les accidents) s’était-elle établie en Espagne avant 1914 dans les branches indiquées {369} ? La Providence (Paris, rue de la Victoire, IX e , depuis 1881) s’était-elle également fixée à Madrid en 1889 dans les branches-vie et accident {370} ? Enfin, L’Union Industrielle du Nord (Lille 1871), au capital de 0,8 MF, semblait s’être installée en 1900 à Madrid, mais n’existait plus en 1910 dans la branche-accident indiquée dans les écritures du projet d’exercice {371} .
Sur le plan des mutuelles, La Communauté Civile (Paris, 19, avenue de Clichy, IX e ) avait-elle commencé ses activités à Madrid et Barcelone en 1909 dans l’épargne mutuelle {372} ? De même, La Mutuelle Générale Française (1888, Lyon, ou Le Mans 1881 ?) se serait établie en Espagne en 1907, à Madrid, pour y développer la prévision épargne par capitalisation financière {373} . Sans réalisations apparentes. En 1903, des documents de la Banque d’Espagne nous renseignent sur l’existence d’une Europe Company , Plaza de Bilbao à Madrid, qui aurait été la filiale d’une compagnie française, la Société d’Assurances Mutuelles .
Dans le secteur très spécifique de l’assurance maritime, davantage en mains anglaises – les Lloyds étaient partout présents – et allemandes que françaises, on pouvait remarquer des présences diverses, à la fois par des représentations de succursales ou d’entreprises individuelles {374} . Ainsi, Le Comptoir Maritime fondé en 1857 à Paris, au capital de 3 MF, devait s’établir en 1913 à Barcelone {375} . De même, La Sphère de Paris, au capital social de 2 MF était aussi venu s’implanter dans la capitale catalane en 1906 {376} . Par ailleurs, des comités d’assureurs maritimes de France – au nombre de quatre – étaient représentés dans les principaux centres d’Espagne par des commissaires d’avaries, selon les listes officielles de l’ Association Internationale des Assureurs Maritimes basée à Paris {377} . À la liste de ces sociétés anonymes ou mutuelles, il serait convenable d’ajouter une entreprise individuelle, fondée en 1902, dans la capitale catalane par Paul Jaime. Mêlant activités commerciales et assurances maritimes, elle était unique en son genre {378} .

Tableau n°83 – Assurances maritimes. Liste des commissaires d’avaries en Espagne, 1913-1914

[Source : Dr. P. Brüders, Annuaire des Assurances Maritimes (organe de l’ Association Internationale des Assureurs Maritimes ), en fr., Hambourg, 1914, p. 27-74].

Ainsi, au début du XX e siècle, on assista à un véritable afflux de compagnies d’assurances, non seulement françaises, mais étrangères. À peine égal au nombre des doigts d’une main avant 1900, le chiffre des sociétés françaises se consacrant à cette activité devait croître d’une vingtaine d’entités, dans les treize années suivantes. Il semble que les mouvements de capitaux demeurèrent néanmoins limités, puisqu’il s’agissait de succursales. Les vingt-cinq compagnies enregistrées, en 1913, ne durent guère avoir investi directement plus de 4 à 5 Mptas dans les affaires espagnoles, auxquels il faudrait ajouter le montant des participations dans les organismes mixtes franco-espagnols, telles La Unión y El Fenix Español – cotée à Paris – ou La Mutual Franco-Española. En tout, environ une dizaine de millions de ptas, une estimation forcément approximative.

À l’instar des banques, les agences de compagnies d’assurances furent dotées d’un simple viatique de départ, puis carte blanche leur fut octroyée pour développer leurs activités, dans les branches relevant de leur compétence. Les choses se compliquent, lorsque l’on constate que certaines sociétés non françaises pouvaient agir en Espagne à partir du territoire de la République. Ainsi en était-il de la compagnie nord-américaine The Mutual Reserve Life Insurance Company , dont le siège général pour l’Europe, était fixé à Paris depuis mars 1911. Ayant ouvert une succursale à Madrid, elle devait cependant la liquider dès octobre 1912 {379} .

En 1906, on songea même à créer une société d’assurance vieillesse des seuls fonctionnaires de l’États espagnol. Les initiateurs de cette affaire – d’un capital théorique de 700 Mptas ! – étaient des assureurs français, espagnols et italiens. Approchées, diverses banques françaises – le Crédit Lyonnais et la Banque de Paris et des Pays-Bas en la circonstance – refusèrent après expertise de financer ce projet qui s’appuyait à leurs yeux sur des bases démographiques et législatives apparemment trop aléatoires {380} .

Cette ruée étrangère dans l’assurance démontrait a contrario la confiance des assureurs en la croissance – économique autant que démographique – du royaume ibérique, même si celle-ci devait être moins claire que ne le pensaient les contemporains, si l’on en croit les séries reconstituées des principaux indicateurs de la période de l’avantguerre {381} . L’Espagne inspirait de nouveau confiance… ainsi qu’en témoignait son retour discret, mais réel, sur la scène internationale. Sans lyrisme, c’était indubitablement un marché d’avenir comme tout espace sud-européen. Les Anglo-Saxons ne l’oublieront pas.


CONCLUSION
Les Français étaient les maîtres incontestés de la dette espagnole, mais de façon si massive que l’engagement en devenait plus contraignant que franchement apte à la manifestation d’un impérialisme sans mesure. La stabilisation de cette dette s’était accompagnée d’une stabilisation du change qui ramenait insensiblement la confiance dans les rangs des porteurs, porteurs souvent inquiets de certaines impécuniosités locales.

Les investissements français furent multiples dans les secteurs de la banque et de l’assurance. Cette nouvelle présence fut assez fugitive et s’acheva en forme d’échec dans le premier secteur cité, à un moment où l’Espagne, sous le double choc de la perte et de la vente forcée de ses colonies lointaines, rapatriait une masse substantielle de capitaux. Le plus puissant État de la péninsule ibérique redevint cependant attractif pour les investisseurs français, les plus sérieux comme les plus fantaisistes ou pour les escrocs. Dans cette présence multiforme, l’hégémonie française n’était pas un vain mot, même si la concurrence allemande se faisait sentir.

Le plus notable, pour les capitaux français investis dans le secteur stratégique de la finance, fut son extrême contraste entre solidité pluri-décennale sérieuse et volatilité parfois peu scrupuleuse. Comment comparer, au début du XX e siècle, la situation d’un Crédit Lyonnais alors installé depuis près d’un quart de siècle et les agissements de certains aigrefins ? Comment ne pas voir le retour en force des investissements étrangers, mais aussi leur fragilité face à des Espagnols qui avaient su se constituer un pécule, un stock de capitaux, certes pas toujours employé, mais bien réel ? Comment ne pas voir, en cette période de concurrence croissante, de "première mondialisation", l’avantage illusoire de Français fascinés par l’or, mais aussi par les valeurs – notamment les titres d’État – étrangères ? Car ce fut l’épargnant français, petit et moyen, plus que le banquier, qui investit massivement en Espagne. Pourtant, toutes les banques françaises s’intéressèrent à la péninsule ibérique. Des établissements étaient aussi divers que les Rothschild ou le Crédit Lyonnais , la Banque de Paris et des Pays-Bas ou la Société Générale mais aussi les petits changeurs-rabatteurs – comme les Salzedo – dont la présence espagnole avait traversé les décennies. L’Espagne continuait ainsi à être attractive à travers la longue période.

Dans l’assurance, il n’y eut pas de retour, mais une simple arrivée. Cette nouveauté s’expliquait par la saturation des marchés européens non méditerranéens qui exigeait désormais une croissance externe massive. Ainsi, là aussi, toutes les compagnies françaises furent-elles peu ou prou attirées par les perspectives de développement – démographiques autant qu’économiques – du principal pays ibérique.

La conclusion ultime – mais toujours provisoire – de cet engagement massif des capitaux français dans les affaires strictement financières du royaume ibérique réside dans la duplicité, toute intelligente en la circonstance, des Espagnols eux-mêmes qui laissèrent faire des étrangers avides de placements parfois risqués, se contentant d’assainir des finances publiques, ce que devait assurer le succès de la réforme Fernández Villaverde. Deux raisons profondes expliquent l’attitude des Français en la circonstance. D’une part, la routine avec l’habitude de la domination de la dette extérieure depuis plusieurs décennies et d’autre part, l’illusion que de "bonnes affaires" étaient toujours possibles à la suite du retour de la prospérité au tout début du nouveau siècle. Dans cette seconde perspective, l’activisme de nombreux aigrefins battant l’estrade sans études sérieuses, et la sous-estimation de l’esprit espagnol de régénération nationale, allaient embrouiller une situation que l’on croyait aisée à assumer sans risques majeurs. Le secteur ferroviaire allait également le démontrer.
CHAPITRE 18 LES INTÉRÊTS FERROVIAIRES FRANÇAIS EN ESPAGNE, LA FIN D’UN EMPIRE ?
Les investissements français dans les compagnies de chemin de fer du monde entier ont fait l’objet d’études innombrables, depuis le milieu du XIX e siècle. Leur disparition progressive – entre les deux guerres mondiales, principalement – a permis, avec l’ouverture récente des archives, une moisson scientifique abondante. Les ouvrages généraux de Feis, de Cameron, de B. Gille, les thèses de R. Poidevin, de R. Girault, de J. Thobie, de P. Milza et, surtout, celle d’A. Broder, nous ont fourni ample matière à réflexion en ce domaine, que divers ouvrages espagnols sont venus étoffer {382} . Le chemin de fer, moteur de l’évolution industrielle mondiale et vecteur grandissant de migrations humaines, au cours de ce même XIX e siècle, a fait couler trop d’encre pour que cette thèse – qui ne peut, en outre, lui consacrer qu’une part réduite – puisse apporter aux lecteurs une vision renouvelée de la question. Pourtant, dans le cadre des relations entre les deux pays qui occupent l’espace de ce travail, il reste toujours beaucoup à dire, ne fût-ce que par l’approche générale ici privilégiée.

Tableau n°1 – Investissements ferroviaires étrangers en Espagne, 1851-1913
(en MF, % du total étranger entre parenthèses)

[Source : A. Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX e siècle : méthodologie et quantification", Revue d’Histoire Économique et Sociale, Paris, 1976, p. 62, complété par J.-M. Delaunay (% et totaux)]


fig. n°11 – Investissements ferroviaires étrangers en Espagne, 1851-1913

La célébration – en 1998 – du cent-cinquantième anniversaire de l’entrée en fonctionnement du premier chemin de fer de l’Espagne métropolitaine (1848) permet à l’observateur un peu connaisseur de l’antique vétusté des réseaux ibériques de constater les impressionnants progrès accomplis dans tous les domaines du transport ferroviaire {383} . Ce ne fut pas sans aide extérieure. Technique autant que financière. L’historiographie espagnole – même post-franquiste – le reconnaît encore avec "modération". L’intérêt des capitalistes étrangers, notamment français, s’était en effet manifesté de façon massive depuis le milieu du XIX e siècle, à la suite de la loi très libérale des chemins de fer de 1855. La lutte pour la prééminence sur le marché espagnol avait opposé divers groupes financiers des années 1850 aux années 1890, autour des Rothschild – maîtres en France de la Compagnie du Chemin de fer du Nord , étudiée par François Caron {384} – et des Péreire, financiers principaux de la Compagnie des Chemins de Fer du Midi {385} . Les phases de création et d’expansion des lignes concédées par l’État espagnol avaient consacré, en apparence, leur suprématie, à travers un véritable partage de territoires {386} .

Si l’érosion de l’investissement français était devenue patente au crépuscule du siècle, l’hégémonie demeurait encore mais serait-elle pérenne sinon éternelle ? On ne doit pas l’oublier, l’intérêt des Français était avant tout lié à la promiscuité géographique. Le prolongement de leurs réseaux à l’international – comme on dit aujourd’hui – était une garantie de ressources supplémentaires non négligeables même si, dans le cas franco-espagnol, il restait beaucoup à faire. À la veille de la guerre, les deux réseaux, d’extension très inégale et déséquilibrée, ne se rencontraient qu’au deux extrémités de la cordillère pyrénéenne – comme nous l’avons constaté – tandis que les connexions ferroviaires de l’Espagne avec son voisin portugais étaient déjà au nombre de quatre. La carte ferroviaire de l’Espagne et du sud de la France montre bien le "désert central", au droit de Saragosse et de Toulouse, confirmant ainsi le caractère massif de la cordillère pyrénéenne, bien connu des géographes, comme nous l’avions dégagé dans le chapitre deuxième du premier volume sur la frontière, un phénomène que l’on ne retrouve – de façon atténuée – que sur le nord de la frontière hispano-portugaise.

Ce "blanc" ne demandait ainsi qu’à être "peint", qu’à être décoré des guirlandes de nouvelles voies ferrées. Au-delà d’enjeux locaux concurrentiels et indiscutables, la genèse des Transpyrénéens se niche bien là. Une histoire qui se poursuit de nos jours…



fig. n°12-Réseau des chemins de fer d’Espagne, Guía general de los Ferrocarriles de España , 1914

Tableau n°2 – Réseaux français et espagnol au 1 er mars 1914 / voies normales.

MZA : Madrid-Zaragoza (Saragosse) -Alicante MCPO : Madrid-Cáceres-Portugal-Ouest(-Espagne)
MZOV : Medina del Campo-Zamora-Orense-Vigo
[Source : Enrique de la Torre, Anuario de Ferrocarriles , au 1 er janvier 1914, p. 283-290, avec correction du chiffre des Andalous (1 300 au lieu de 1 267 km), par J.-M. Delaunay].

Lors de l’établissement des deux connexions, dans la seconde moitié du XIX e siècle, on s’en souvient, les projets d’amélioration et de diversification des accès avaient fleuri de toutes parts. De cette profusion devaient jaillir les trois axes transpyrénéens centraux dont une carte générale nous permet de souligner l’utilité dans le cadre d’un aménagement des territoires qui ne disait pas encore son nom mais qui bénéficiait du soutien des élites locales et de leurs représentants politiques, notamment parlementaires.
LES TROIS "GRANDES"
Long de 11 040 km en 1900, le réseau espagnol à voie large – dit normal – ne devait plus croître de façon significative jusqu’à la Première Guerre mondiale. Au 1 er janvier 1914, la longueur totale était égale à 11 424 km {387} . Son exploitation était alors fragmentée entre vingt-huit compagnies, parmi lesquelles trois, seulement, comptaient une extension supérieure à 1 000 km. On pourrait aussi dire les "deux grandes" et la "moyenne"… Ce trio dominant était alors partiellement – mais fortement – entre les mains d’actionnaires et d’obligataires français : les titres de la Compagnie des Chemins de Fer du Nord de l’Espagne – le Norte – de la Compagnie des Chemins de Fer de Madrid à Saragosse et à Alicante – la MZA (Madrid-Zaragoza-Alicante) selon le sigle espagnol – et de la Compagnie des Chemins de Fer Andalous – les Andaluces – étaient en effet des valeurs-phares cotées à la Bourse de Paris, mais aussi à celle de Lyon.

Tableau n°3 – Les "trois grandes" du réseau espagnol, 1900-1914 (en km).

[Source : Rafael Anes Álvarez, Los Ferrocarriles en España 1844-1943 , tome 2, p. 486, avec modification par J.-M. Delaunay au sujet des Andalous (1 300 km en août 1914 au lieu de 1 263 km en janvier 1914)]

D’autres sociétés ferroviaires à voie large, derrière les trois "grandes", étaient également tributaires de l’épargne française et, dans une moindre mesure, belge, anglaise, allemande, voire portugaise, comme nous le constaterons. Ainsi, la quatrième en importance – la Compagnie des Chemins de Fer de Madrid à Cáceres et au Portugal et de l’Ouest de l’Espagne, avec 777 km en 1914 – bénéficiait de la cote officielle de Paris, pour ses actions et ses obligations. De même, la Compagnie des Chemins de Fer du Sud de l’Espagne (385 km) jouissait du soutien de la Banque de Paris et des Pays-Bas et de la Bourse de Paris. Enfin, le Chemin de Fer de Medina del Campo à Salamanque (77 km) était – hors cotation – sous le contrôle de la Banque de Neuflize. S’il y avait donc une véritable prépondérance des intérêts ferroviaires français dans la péninsule, la situation réelle était plus complexe que cette première approche ne le laisse supposer. L’étude de cas tentera de montrer les difficultés encourues, dans les premiers lustres du XX e siècle, par les Français possesseurs de valeurs mobilières ferroviaires espagnoles.


La Compagnie des Chemins de Fer
du Nord de l’Espagne


Fondée en 1858-1859, la Compagnie des Chemins de Fer du Nord de l’Espagne/Compañía de los Caminos de Hierro del Norte de España avait réalisé le tracé Madrid-Irún (729 km) en 1864, ce qui permit l’inauguration de la première liaison ferroviaire franco-espagnole, cette année-là. À l’origine, le capital du Norte – 95 Mptas/100 MF, soit 200 000 titres de 475 ptas/500 F – était à 88,8 % entre les mains des capitalistes français – sous l’égide des deux Crédits Mobiliers des frères Péreire – tandis que les Belges (5,7 %) et les Espagnols (5,5 %) se partageaient les miettes restantes. Peu à peu, cependant, l’évolution du capital fut déterminée par la politique de rachat et de fusion avec des compagnies ou des concessions espagnoles préexistantes, ce qui accéléra la part autochtone dans le fonds social, notamment par échange ou rachat d’actions. La situation n’était plus la même quarante ans plus tard. De nombreux individus et groupements français avaient aussi réalisé assez rapidement leurs participations initiales. En 1899, pour l’assemblée générale, 95 779 actions furent déposées à Paris, – dont 25 974 représentés par les Péreire – 47 646 à Barcelone – dont 42 641 représentés par Comillas – et 5 060 à Madrid. Ces chiffres ne nous donnent certes qu’un taux partiel de participation – autour de 50 % – mais il nous semble significatif.

En 1902, le capital s’élevait à 245,1 Mptas (258 MF) en 516 000 actions, mais la part française avait reculé à 53,4 %, au profit de la part indigène, qui atteignait alors 44,1 %, à la suite de l’augmentation du fonds social, dans les années 1878-1902. Les Belges ne possédaient plus alors que 2,2 % de l’ensemble du capital-actions. Cette répartition ne semble pas avoir évolué de façon significative jusqu’en 1914. Le Crédit Mobilier Espagnol – comme nous l’avons vu – avait intégré ses participations dans le nouveau Banco Español de Credito . La part française était demeurée majoritaire mais jusqu’à quand durerait cette fragile domination ?

Tableau n°4 – Principaux actionnaires du Nord-Espagne 1899/1906/1911/1914, nombre de titres
(dépôts en AGO)

[Source : FFE-Madrid, Nord-Espagne , Assemblées générales ordinaires, 1899-1914 [sondages] :
dossiers 56/2 (1899), 58/3 (1906), 60/2 (1911), 61/2 (1914)]

L’érosion de la part française affaiblissait insensiblement l’influence du comité de Paris, face à la montée en puissance des principaux actionnaires ibériques, autour du Banco Hispano-Colonial de Barcelone {388} . Les Péreire, au sein desquels Émile tint un rôle central jusqu’à sa disparition en 1913, cédèrent du terrain dans l’immédiat avant-guerre. De même, les avances de trésorerie consenties par certaines banques françaises tendirent à s’amenuiser ou à disparaître – comme dans le cas de la Société Générale – dès l’aube du nouveau siècle {389} .
À la suite d’un accident spectaculaire qui s’était produit en 1903 sur le réseau, l’ambassadeur de France, Jules Cambon, souligna la mauvaise réputation du Norte notamment auprès du monde politique espagnol. " Je crains que les Péreire ne l’administrent aussi mal que la Compagnie Générale Transatlantique ". Il craignait surtout que l’arrivée d’une direction espagnole ne signât " le commencement de la débacle de la suprématie française dans les toutes les sociétés industrielles où nous avons la haute main " {390} . De fait, depuis longtemps déjà, les locomotives de la compagnie n’étaient plus françaises, mais belges et allemandes {391} . L’encadrement supérieur et subalterne s’hispanisait rapidement. Déjà, en 1905, à la suite du décès du directeur général français, M. Bachy, une première alerte s’était produite. Le ministre du Fomento , Faustino Rodríguez San Pedro, demanda qu’un Espagnol fût nommé en vertu d’une ordonnance royale de décembre 1900. Finalement, les comités de Paris et de Madrid se mirent d’accord pour que, de nouveau, un Français – Waldman – fût désigné, mais à condition que son adjoint fût impérativement autochtone {392} . La grande mutation se produisit trois ans plus tard, avec l’arrivée d’un directeur général espagnol, le Catalan Félix Boix. L’ambassade de France, alertée, se réveilla tardivement et ne put que constater le consentement du comité de Paris pour un tel changement, préjudiciable – selon elle – au maintien de l’influence française dans le pays. Révoil, relevant les manquements au respect des porteurs étrangers de la part des compagnies espagnoles, suggéra la fermeture du marché de Paris aux titres Norte et MZA , cette dernière s’étant rendue également "coupable" du même "crime de lèse-influence". Joseph Caillaux, alors ministre des Finances, aurait cependant reçu des assurances sur la non remise en cause de la présence française et le fit savoir début février 1908 à son collègue du Quai d’Orsay, Stéphen Pichon, qui rentrait précisément d’une visite semi-touristique au sud des Pyrénées {393} . Peu après, en avril-mai, Jean Barat, à l’occasion de son retrait d’administrateur et de directeur honoraire rappela qu’il était entré dans la compagnie à l’aube des années 1860 et que son rôle dans l’absorption de nombreuses lignes au fil des dernières décennies du siècle passé avait été déterminant. En conséquence, il se permettait de demander une solide indemnité de plus de 600 000 ptas ! Un ancêtre des "parachutes dorés", en quelque sorte. Il lui fut sèchement répondu que le conseil d’administration ayant accepté sa démission et l’ayant remercié de ses bons et loyaux services, il n’avait aucune faveur supplémentaire à attendre {394} … On le voit, la tension était devenue vive entre Français et Espagnols. Les services rendus ne pesaient plus guère.
Depuis les origines, le réseau du Nord-Espagne s’était étoffé – par construction et par fusion-absorption – pour atteindre 3 667 km en 1900 et 3 681 km en 1914. On observe ainsi la très faible progression au début du nouveau siècle de l’ensemble qui ne devait plus connaître de gain kilométrique avant les années vingt. Maîtresse d’une très large part du quart nord-ouest de l’Espagne – depuis Madrid, son siège social – la compagnie apparaissait territorialement déséquilibrée par ses trois avancées méditerranéennes, les lignes Lérida-Reus-Tarragone , Almansa-Valence-Tarragone et Est-Espagne (Valence-Utiel). En outre, le tracé de la frontière française à la capitale espagnole faisait un large crochet entre Burgos et Madrid par Valladolid et Ávila {395} . Même si des projets commencèrent alors dès les années 1880 à envisager un tracé direct – sur la route de l’attaque directe de Napoléon de 1809, par le col de Somosierra – le trajet devait faire ce large détour jusque dans les années 1960 {396} .
En réalité, comme l’indiquent bien Pedro Tedde et Albert Broder, la phase d’expansion concurrentielle du dernier quart du XIX e siècle était achevée. Désormais les grandes compagnies – Norte en tête – allaient inscrire leur action dans un développement intensif, affirmant ainsi leurs parts de marché dans une péninsule retrouvant, à partir de 1905-1906, un réel dynamisme économique. Depuis 1892, les actionnaires ne touchaient plus de dividendes en monnaie "autre que la peseta". Cette interruption, qui dura jusqu’en 1907, était due principalement à la conjoncture déprimée de la décennie 1890, accentuée par la forte baisse du trafic franco-espagnol, consécutif à la vague protectionniste et à la reconstitution du vignoble français. L’évolution défavorable du cours de la peseta face au franc français – avec la clause or du paiement des coupons – n’incitait guère la compagnie à honorer de son attention les porteurs étrangers. Un modus vivendi – en 1895 – fut refusé par les porteurs français largement majoritaires. Une convention – finalement signée le 28 mai 1900 – permit de faire patienter les actionnaires et de satisfaire les obligataires qui avaient tenté, à travers la création d’un Comité de défense, soutenu par l’ Association nationale des Porteurs Français de Valeurs Mobilières Etrangères , de faire pression sur les autorités financières et diplomatiques de la République, afin qu’elles intervinssent auprès du gouvernement de Madrid {397} .
La volonté des autorités espagnoles de restaurer la confiance des capitalistes étrangers dans les valeurs du royaume et l’amélioration du change, sur fond de retour à la prospérité, favorisèrent cet accord, qui ne fut rendu effectif qu’avec la reprise du versement du dividende, en 1907, après quinze ans de "vaches maigres" {398} .



fig. n°13 – Des réseaux Norte et MZA en 1900 : une concurrence vers la frontière française.
[Source : Servicio de Estudios del Banco de España, Los Ferrocarriles en España 1844/1943, tome 2, Madrid, Madrid, 1978, p. 75].

En 1903, avec l’accord inévitable du ministre de la Hacienda – pour l’heure, Tirso Rodrigânez – un Sindicato de Francos Franceses/Syndicat des Francs Français fut constitué par la Banque d’Espagne pour le paiement du service des titres des trois plus grandes compagnies ferroviaires espagnoles. Ce fut là le premier contrôle de change qui se mît en place au sens moderne du terme dans le pays. À la demande de Cocagne – au nom du Banco Español de Credito – un crédit de 50 MF fut ouvert par diverses banques françaises et allemandes auprès de la Banque d’Espagne, afin d’assurer la stabilité du change dans le paiement des coupons des trois grandes compagnies de chemin de fer {399} .
Les comptes d’exploitation du Norte, en progression constante sur la période de l’immédiat avant-guerre, rendirent confiance aux porteurs d’un titre au comportement plus que satisfaisant à la cote officielle.

Tableau n°5 – Dividende/action Nord-Espagne (en pesetas), 1907-1913.

[Sources : A. Broder, Le rôle , ouvr. cité, tome 4, p. 1164 ; P. Tedde, "Capital y ferrocarriles", art. cité, p. 183, et Annuaire Desfossés , 1914, p. 432].

Tableau n°6. Cotations action Nord-Espagne – Bourse de Paris, 1900-1914 (pair à 500)

[Source : Annuaire Desfossés , 1914, p. 432, et 1920, p. 388].

Le rendement du titre, de 475 ptas/500 F – redevenu supérieur à 4 % – ne peut que confirmer le propos d’A. Broder, soulignant la qualité de " valeur de spéculateur moyen, un de ces bons titres " préservant l’essentiel du placement {400} . Introduit sur le marché parisien en 1859, le Norte était devenu, en quelque sorte, une valeur familière aux gens de finance et aux petits rentiers. Le service était assuré par le Crédit Lyonnais et, depuis 1902, par l’agence parisienne du Banco Español de Credito , héritière directe du Crédit Mobilier Espagnol, comme nous l’avons vu {401} .
Même les banques non directement intéressées à son fonctionnement et à son rendement en maniaient à l’occasion. La Banque de Paris et des Pays-Bas , par exemple, acheta et vendit "un peu" de Norte entre 1901 et 1908, selon les bilans d’opérations hebdomadaires consultés. Le prix de transaction était passé de 193 F à 320 F entre ces deux dates, mais les sommes manipulées demeurèrent toujours très marginales dans le portefeuille de la banque, qui possédait environ 1 700 titres, au milieu de 1908. Elle ne s’en défit apparemment pas avant août 1914. Cependant, à partir du 1 er avril 1902, le conseil d’administration, après avoir émis préalablement un avis "de principe" favorable, accepta de devenir le représentant responsable de la circulation des titres Norte dans toute la France. Thors et Chevraut, directeurs de la banque de la rue d’Antin, furent chargés de suivre cette affaire, qui ne rassemblait pas moins de dix-sept séries de titres (trois en actions et quatorze en obligations) {402} . De même, la Banque de l’Union Parisienne manipula ce titre entre février 1905 et août 1910 {403} .

Tableau n°7 – Actions Nord-Espagne ( Norte ) admises à la Bourse de Paris, au 1 er avril 1902

[Source : AP-BNPP- Paribas , registre n°11, PV Conseil d’administration, séance du 25 février 1902, p. 242-243]

Une autre action du groupe Norte était également cotée sur la place de Paris, après son absorption en 1885. Sur 50 000 titres de 500 F du réseau Lérida-Reus-Tarragone , exactement 16 616 y avaient été placés, soit un peu moins du tiers. Il s’agissait d’une ancienne affaire du groupe Prost-Guilhou. Ces actions étaient considérés comme des obligations, avec un service annuel de 3 % (15 F). Au 31 décembre 1912, exactement 39 283 demeuraient en circulation, après les tirages au sort annuels du mois de juin précédent {404} .

Tableau n°8 – Cotations de l’action Lérida-Reus-Tarragone / Bourse de Paris, 1900-1914 (pair à 500)

[Source : Cote (avant 1907) et Annuaire Desfossés, 1914, p. 432].

Des actions Norte – du réseau général, avec le Lérida-Reus-Tarragone – semblaient être également cotées à la Bourse de Lyon {405} .

Quant aux obligations, elles déferlèrent littéralement sur les épargnants et les maisons de banques françaises à partir des années 1870 {406} .

Tableau n°9 – Les obligations du groupe Nord-Espagne en France, 1900 / 500 ptas/F 3 %

(*) titres en circulation en mai 1900 (**) non inclus dans la convention ( convenio ) du 31 mai 1900.
[Sources : Annuaire Chaix et Annuaire Desfossés 1914, et texte du convenio 1900]


Dans ces conditions, on ne pouvait échapper – depuis quarante ans (1859) – à l’omniprésence de ce titre sous toutes ses formes, que l’on fût banquier ou père de famille. Malgré les déboires au niveau de la direction – de la "technostructure", dirait-on de nos jours – la présence de l’épargne française demeurait impressionnante, avec pas moins de 56 % environ des titres !


fig. n°14 – Cotations actions Norte de España et Lérida-Reus-Tarragone

Toutes ces valeurs de 500 F étaient affublées d’un intérêt fixe de 3 %. Elles bénéficiaient presque toutes de la cotation officielle, sauf deux – Ségovie-Medina del Campo et Est-Espagne – qui n’étaient négociées qu’en coulisse {407} . De tous ces titres, il serait fastidieux d’égrener les cotations sur les marchés parisien, lyonnais, madrilène ou barcelonais – une étude comparative sur leur tenue n’en serait pas moins intéressante – mais quelques brèves remarques s’imposent, à la lecture des chiffres exposés dans les journaux et autres annuaires financiers. De 1907 à 1914, leurs cotes oscillèrent entre 326 et 398 F, ce qui démontra clairement une confiance réelle – sans enthousiasme – des porteurs et des établissements français envers ces titres dont le service provoqua de multiples incidents {408} . La Société Générale , de son côté, accorda aussi des avances à Gustave Péreire, en échange de titres. Ainsi, en mai-juin 1900, 3,5 MF furent prêtés à 5 %, contre un dépôt de garantie de 14 000 obligations {409} . L’année suivante, la même banque se portait caution auprès du fisc français {410} . La Banque de Paris et des Pays-Bas , très liée au Banco Español de Credito , l’aida par des avances à la grande compagnie ferroviaire : ainsi, avec une somme de 10 Mptas durant le second semestre de 1903 {411} .

Plus que propriétaires-actionnaires, les porteurs français étaient désormais devenus créanciers-obligataires. Les émissions de titres ferroviaires mondiaux avaient animé les places financières nationale et régionales, à l’époque du Second Empire et de la III e République. Les valeurs espagnoles ne manquaient pas à l’appel, malgré la capacité sans cesse croissante du marché espagnol à assurer son auto-financement, depuis la stabilisation Fernández Villaverde de 1905. Ainsi l’épargne française ne devait plus participer aux émissions obligataires du Norte destinées aux lignes Villalba-Ségovie (1909), Almansa-Valence-Tarragone (1911), ni à celles des tronçons Huesca-Canfranc (1905) et Barcelone-San Juan de las Abadesas (1913), qui se dirigeaient tous deux vers la frontière française {412} .
Dès 1905, une émission de 80 000 obligations Norte 4 % de 500 ptas – soit un montant appréciable de 40 Mptas – avait été couverte vingt-trois fois par les grandes banques nationales de la péninsule, parmi lesquelles le Banco Español de Credito – chef de file qui leva près de la moitié (47,39 % exactement) du total proposé – Comillas et le Banco Hispano-Colonial – 30 % environ – mais aussi la maison Urquijo y Cía (15 %) et le Banco Hipotecario de España (6,8 %), avec un prix d’appel fixé à 86 % (430 ptas) {413} . C’était là un avertissement ! Un pays qui se finançait largement lui-même ne pouvait qu’être sur la voie de l’émancipation… mais le taux d’intérêt valut une tentative d’échappatoire. En 1907, la Banque de Paris et des Pays-Bas refusa en effet une offre du Banco Español de Credito de conversion d’obligations du Nord-Espagne . Ce projet sur 244 361 titres à 4 % en valeurs 3 % – opération destinée à alléger la dette de la compagnie – nous permet de savoir que sur 2 436 763 obligations non amorties au 31 décembre de cette année-là, 1 763 191 – soit 72,3 % du nombre total – étaient à l’étranger, quasi-exclusivement en mains françaises, le reste demeurant en Espagne {414} . En décembre 1912, la compagnie arborait un capital-actions de 245 100 000 ptas et une dette-obligations d’un montant de 1 176 133 000 ptas en nominal {415} .
En décembre 1913, cependant, le "patron" de la Banque Hypothécaire d’Espagne, Laiglesia, alerta discrètement l’un des directeurs de la banque de la rue d’Antin sur l’incapacité du marché espagnol à absorber en totalité une nouvelle émission de 60 000 obligations 4,5 %. Près de 40 % des titres proposés étaient demeurés dans les portefeuilles du syndicat émetteur ! La Banque de Paris et des Pays-Bas deviendrait ainsi pour le Norte ce que les Rothschild étaient devenus pour la Compagnie des Chemins de Fer de Madrid à Saragosse et à Alicante … c’est-à-dire les maîtres, indiqua le banquier espagnol en guise d’appât majeur. Noetzlin répondit en accord avec Thors, son directeur général, que la situation n’était pas bonne au nord des Pyrénées car le marché français était alors très sollicité. Mis au courant de l’affaire par le comité de Paris du Banco Español de Credito, il avait admis que, seuls, des titres libellés en francs pussent être acceptés {416} . Le marché de Paris était encore utile pour un pays en pleine renaissance financière… On ne s’émancipait pas si facilement d’une tutelle ancienne, surtout pour une compagnie dont le tronçon vertébral – de Irun à Madrid, aller-retour – était si fréquenté par les Français, comme le rappelait le Pont des Français qui franchissait le Manzanares, à la sortie de Madrid, sur la ligne du Nord-Espagne {417} . Un camino francés en fer…
De fait, l’émission de 30 000 titres, le 27 mars 1914, fut un franc succès strictement espagnol… comme prévu, selon Geoffray qui pouvait proclamer que l’argent ne manquait pas au royaume d’Espagne {418} ! L’aide extérieure n’avait pas été utile.
À cette date, le pouvoir n’était déjà plus aux mains des Français. Un seul étranger – Maurice Péreire – demeurait au conseil d’administration, où l’on trouvait le très actif Fernando de León y Castillo – alors en congé de diplomatie – et le banquier basque Estanislao de Urquijo. Le comité de Paris comptait huit personnalités, dont trois Péreire – Émile II (depuis 1872), Gustave (depuis 1877) et Maurice lui-même (depuis 1902) – mais aussi l’Espagnol Rafael Angulo, marquis de Caviedes, actif dans la capitale française. Les deux comités se rencontraient régulièrement à Biarritz. Léon Cocagne – comme dans d’autres affaires – y assurait une liaison régulière {419} . Dans le personnel, sur 26 792 agents dûment recensés, on pouvait encore déceler la présence d’une bonne cinquantaine de cadres français, notamment dans la direction des ateliers de Valladolid ou des mines de charbon de Barruelo (Palencia) et de Surroca (Gérone), propriétés de la compagnie {420} . En 1914, un jeune ingénieur des Mines, Salvador de Madariaga, formé à Paris, avait obtenu de Marcel Robaglia, l’ingénieur-conseil de la compagnie dans la capitale française, d’être nommé au Service des signaux électriques à Madrid {421} . La relève était prête.


La Compagnie des Chemins de Fer
de Madrid à Saragosse et à Alicante


Entreprise-phare des Rothschild parisiens – avec l’aide de leurs cousins anglais – au sud des Pyrénées, la Compagnie des Chemins de Fer de Madrid à Saragosse et à Alicante/Compañía de los Ferrocarriles de Madrid a Zaragoza y a Alicante (MZA) fut créée en 1856-1857, à l’aide de capitaux quasi-exclusivement français qui s’associèrent originellement à des intérêts locaux, qui s’évanouirent bientôt. Ayant connu une jeunesse difficile – comme le Norte – la MZA avait autant absorbé que construit, en cette seconde moitié de XIX e siècle. Cela lui avait permis d’occuper le second créneau géographique de connexion directe avec la France – via Port-Bou et Cerbère – par l’annexion, en 1898, du Tarragone-Barcelone-France , ligne qui devait prendre le nom de réseau catalan (723 km), afin de le distinguer de l’ancien réseau, regroupant les autres tronçons (2 927 km), réseau qui se prolongeait au sud jusqu’à Séville {422} . L’ensemble – long de 3 650 km – ne devait plus évoluer jusqu’à la guerre de 1914 {423} .
D’un montant de 79,8 M ptas, à l’origine – en 1857 – le capital s’était développé en 1899 à hauteur de 236,1 Mptas – 248 503 000 exactement – somme correspondant à 497 006 actions de 475 ptas/500 F, qui ne devait plus évoluer dans les décennies suivantes, tout comme la longueur du réseau. Présidé par le correspondant des Rothschild à Madrid, Gustavo Bauer, le conseil d’administration ne comptait plus un seul Français à la veille de la guerre. Les personnalités politiques nationales y étaient fortement présentes, tels Juan Alvarado et Manuel García Prieto {424} . Le poids croissant du comité de Barcelone, représentant d’importants intérêts locaux, s’était manifesté par la nomination d’un directeur catalan, Eduardo Maristany, en 1908, en quasi-concomitance avec l’arrivée de Boix à la tête du Norte. Le comité de Paris – autour du baron Robert de Rothschild et de Gaston Griolet – avait dû prendre acte de ce glissement "national", tout en rassurant les autorités de la République, inquiètes, mais impuissantes, comme nous l’avons constaté précédemment.
En réalité, l’ultime élargissement du capital-actions – à travers la fusion avec le Tarragona-Barcelona-Francia, en 1898-1899 – avait donné aux Espagnols un avantage certain, dont les Catalans profitèrent rapidement. Les Français ne disposaient plus que d’une " majorité en sursis " , selon une expression d’Albert Broder {425} . Quelle pouvait être désormais la part précise du capital-actions MZA en mains françaises, au début du XX e siècle ? Ni A. Broder, ni P. Tedde ne nous le disent clairement, mais des travaux récents nous renseignent, à travers un tableau qui montre une répartition très approximative {426} . Avec un peu plus de 4 % du total actions, la principale maison concernée était toujours la banque Rothschild, à Paris, où s’effectuait le paiement des coupons – avec l’aide de la Société Lyonnaise de Crédit Industriel , dans la capitale des Gaules {427} . Lors de la légalisation de la représentation de la compagnie auprès du fisc français, par la maison Rothschild Frères, à l’automne 1906, 355 932 actions anciennes – dont 68 de jouissance – et 141 006 nouvelles semblaient être abonnées, soit un total de 496 938 titres non encore amortis sur un total général de 497 006, qui correspondait à la quasi-totalité du capital actions déclaré {428} . Cela ne signifiait pas que ces titres étaient détenus par des Français, mais qu’ils circulaient ou pouvaient circuler en France. De nombreux petits porteurs français – à quel niveau ? – étaient associés à la marche de cette compagnie ferroviaire, malgré l’interruption du versement du dividende de 1892 à 1899 {429} . L’amélioration de la situation économique de la péninsule et des résultats nets de l’entreprise permirent alors la reprise du versement, à des niveaux intéressants {430} . Sans doute, faut-il voir là une des causes de l’insouciance de 80 % des porteurs d’actions de la compagnie… du moment que l’argent rentrait. Ainsi, lors de l’assemblée générale du 11 mai 1913, l’avantage en faveur des Français était menacé. Le tableau suivant – il faut le dire – ne concerne qu’un cinquième de actionnaires, ceux qui avaient manifesté leur intérêt à la bonne marche de l’entreprise. Un forte abstention, dirait-on de nos jours en terme de participation politique…

Tableau n°10 – Principaux actionnaires du MZA – 11 mai 1913, nombre de titres (dépôts en AG)

(*) une incertitude sur la nationalité d’Alicia de Rothschild (675 actions) : fonds placé en France
(**) dont M. García Prieto, marquis de Alhucemas, et Eduardo Dato (100 actions) comme administrateurs.
[Source : FFE-Madrid, MZA, AGO (1895-1915), AGO 11 mai 1913, dossier L 0411].

Il faut reconnaître que l’engagement massif et originel des Rothschild les poussait à la vigilance et à la présence dont de petits actionnaires pouvaient ne pas éprouver la nécessité. Tous, petits et grands, étaient correctement rétribués de leur investissement.

Tableau n°11 – Dividende net / action MZA / en francs et en pesetas / 1906-1913.

[Sources : A. Broder, Le rôle , ouvr. cité, tome 4, p. 1021 et 1051. P. Tedde, " Capital y ferrocarriles", art. cité, p. 183, donne des chiffres légèrement différents].

Ces bons résultats engendrèrent une évolution favorable des cotations boursières. La concertation entre les trois comités fut constante. Les réunions – de deux ou trois jours – avaient lieu le plus souvent à Paris. Celle des 26-28 novembre 1908 rassembla ainsi le président du conseil d’administration (Gustavo Bauer), des représentants du comité français (Gustave de Rothschild, Léon Aucoc, Marcel Griolet, René Lisle) et deux Barcelonais (Isidro Taberner et Carlos Maristany). On y parlait des affaires générales, aussi bien de législation espagnole pour les chemins de fer transpyrénéens ou secondaires que de questions fiscales, de tarifs, de commandes de locomotives, de chiffres de trafic en Andalousie ou sur la côte méditerranéenne, ou de l’insuccès notoire de la liaison mi-ferroviaire, mi-maritime Barcelone-Oran via Carthagène {431} .

Tableau n°12 – Cotations de l’action MZA – Bourse de Paris, 1900-juillet 1914 / en francs (pair à 500 F).

[Source : Annuaire Desfossés , 1914, p. 419, et 1920, p. 377]

Les obligations MZA avaient été en majorité placées en France, au cours du XIX e siècle, à Paris, par les Rothschild eux-mêmes et à Lyon, par la Société Lyonnaise de Dépôts, de Comptes-Courants et de Crédit Industriel , par la maison Saint-Olive, Cambefort & Cie , ainsi que par Veuve Morin Pons & Cie {432} . Pourtant, le marché espagnol, dans les premières décennies du XX e siècle, semblait désormais en mesure d’absorber à lui seul de nouvelles émissions, ainsi que nous l’avons vu pour le Norte . La question de l’instabilité du change et le rapatriement de capitaux d’outre-mer provoquèrent l’abandon partiel de l’aide française, la conversion des titres paraissant inéluctable à divers observateurs français {433} .

Tableau n°13 – Obligations MZA – Bourse de Paris / titres de 500 F non amortis, 31 oct. 1906 et 31 déc. 1912

(*) part française entre parenthèses (1912) = 88,53 %. Valeur nominale en 1912 = 62,5 MF.
[Sources : ANMT-Roubaix, 132 AQ 80, Rothschild, dossier MZA [1906] et Annuaire Desfossés 1914, p. 418-419 (1912)].

Les différentes séries – toutes d’une valeur nominale de 500 F – étaient affectées d’un taux d’intérêt de 3 %, sauf le titre Ciudad Real-Badajoz (5 %). Entre 1907 et 1912, leur cote varia de 341 F à 403 F, sauf la série Ciudad Real-Badajoz , qui oscillait entre 505 et 550 F, c’est-à-dire toujours au-dessus du pair, une performance notable pour une valeur ferroviaire d’une ligne animée par le trafic minier {434} !

En 1907, un procès opposa Rothschild Frères à la Direction générale de l’Enregistrement, des Domaines et des Timbres, devant la seconde Chambre du Tribunal civil de la Seine, pour une question de double taxation, sur une transaction de titres Cordoue-Séville {435} . Dans les affaires MZA , la maison Rothschild agissait à un quadruple niveau. À Paris, elle assurait le paiement des coupons des actions et des intérêts des obligations, mais aussi la représentation-responsabilité des titres de la compagnie vis-à-vis du fisc français. À Madrid, elle gérait, via Bauer, le fonds de titres qu’elle y possédait en dépôt {436} . Elle assurait enfin à la compagnie le service d’un compte-courant et des avances de trésorerie, nécessaires pour les charges mobilières de la part française {437} . Et puis, il y avait aussi la part anglaise, depuis Londres. La maison couvait encore son poussin pourtant devenu grand.

Tableau n°14 – Comptes-courants bancaires de la Compagnie MZA , 1899-1913 – en M ptas

(*) Société Lyonnaise de Crédit Industriel
(**) Bauer, correspondant des Rothschild à Madrid, est logiquement exclu du total français.
[Source : P. Tedde de Lorca, Los Ferrocarriles, ouvr. cité, tome 2, p. 352]

Cette statistique, tout à fait intéressante, nous montre la situation prééminente – toujours supérieure à 40 % – de la banque Rothschild dans la trésorerie courante. Quant à la part de la petite maison lyonnaise, elle était manifestement destinée au service des titres placés chez les habitants de la capitale des Gaules ou en Suisse. La comptabilité MZA, gérée à Madrid par les Bauer, nous montrent les réels bénéfices réalisés par les Rothschild entre 1910 et 1913.

Tableau n°15 – MZA – débit et crédit Rothschild chez Bauer, Madrid, 1910-1913 / en 1 000 ptas

[Source : ANMT-Roubaix, 132 AQ 24, Rothschild, agence Madrid 1910-1922, comptabilité MZA]

La Banque de Paris et des Pays-Bas – comme pour les titres Norte – avait traité des titres MZA en petites quantités dans l’avant-guerre. De 1902 à 1910, 7 150 actions firent l’objet de transactions. Les 300 dernières – en 1910 – furent soldées avec une perte de plus de 5 000 F {438} .
De même, comme dans le cas du Norte , l’encadrement français de la compagnie MZA apparaissait désormais "noyé" dans la masse des employés autochtones : deux sur 4 440, pour le réseau catalan, et un peu plus d’une cinquantaine sur 20 653, pour l’ancien réseau ! Seuls, là encore, les ateliers généraux de Madrid et de Barcelone, ainsi que les Mines de La Reunion et de Bélmez (Cordoue), regroupaient une dizaine d’ingénieurs et de techniciens originaires du nord des Pyrénées {439} . Quant aux matériels fixes – rails et rivetterie – ou roulants – de traction et de transport – ils échappaient de plus en plus aux maisons anglaises, belges ou françaises, voire allemands, maîtresses du terrain au XIX e siècle, sous la férule d’un conseil d’administration alors soumis, selon un auteur espagnol, aux bonnes volontés du comité de Paris. À partir des années 1890 – protectionnisme aidant – les fournisseurs devinrent de plus en plus locaux, biscayens, notamment pour les rails, catalans pour le matériel roulant {440} . Certes, des réalisations de ponts – Eiffel & Cie autour de Gérone – ou de gares pouvaient rappeler encore une sorte de "patte française", telles la station centrale d’Atocha, à Madrid ou la principale d’Alicante, élaborées par des Français mais réalisés par des Espagnols {441} . Pourtant, dans une note de décembre 1908, le Quai d’Orsay parlait avec réalisme des " créances françaises des sociétés passant sous contrôle espagnol " {442} … Ainsi, l’hispanisation des principales compagnies ferroviaires se confirmait à divers niveaux.


La Compagnie des Chemins de Fer
Andalous


Fondée en 1877-1878, la Compagnie des Chemins de Fer Andalous/Compañía de los Ferrocarriles Andaluces avait su constituer un réseau régional en Andalousie et au Levant. Cependant, scindé en deux parts inégales, l’ensemble reliait des centres peu dynamiques en des tracés compliqués et tortueux. En 1895, la longueur des lignes atteignait plus de 1 000 km, 1 067 km très exactement {443} . Le 28 novembre 1905, au siège du comité parisien des Andalous , une rencontre discrète eut lieu entre les dirigeants de la firme et leurs homologues de MZA afin d’envisager la cession du réseau oriental isolé unissant Alicante à Murcie et Torrevieja à cette dernière, en échange de l’achat de la ligne Moreda-Grenade qui appartenait à la MZA. Celle-ci avait pris l’initiative de cette démarche un an auparavant, ce qui partagerait nettement l’Espagne méridionale entre les deux compagnies au lieu de voir leurs lignes s’entremêler. L’affaire n’eut pas de suite pour des raisons financières, mais un évident défaut de logique géographique et commerciale avait été exposé à la lumière crue du soleil local {444} . À cette date, les dits Andalous géraient 1 083 km et en 1914, 1 263 km. Entre-temps, en 1913, le rachat d’une ligne anglaise avait en effet étoffé le kilométrage. Les dirigeants de la firme, acculés par de mauvais résultats financiers et la réticence des autorités françaises, trouvèrent une échappatoire judicieuse en procédant au rachat déjà évoqué de la ligne Bobadilla-Algésiras (178 km) au groupe anglais The Algeciras-Gibraltar Railway Company. Cette stratégie d’échappatoire obligea la compagnie à émettre de nouveaux titres – 27 000 obligations 4,5 % de 500 ptas et 8 000 nouvelles actions de 250 sur le marché français en 1912-1913 avec l’aide de la Banque de Paris et des Pays-Bas en liaison avec Arnus-Gari et le Banco Español de Credito {445} . Si l’affaire de l’extrême sud andalou n’apparaissait guère prometteuse sur le plan strictement financier, le développement économique supposé, mais trompeur, de la région semblait intéressant à terme selon les promoteurs de l’affaire, à savoir les dirigeants de la banque de la Rue d’Antin {446} .
Cerise sur le gâteau, le rachat du tronçon déjà réalisé Sanlucar de Barrameda-Puerto de Santa Maria (37 km) à un groupe belge devait assurer la maîtrise de la région de l’Andalousie occidentale viticole. L’affaire fut conclue en janvier 1914, lors de la mise en faillite de la Compagnie des Chemins de Fer Vicinaux d’Andalousie qui avait succédé en 1895 à une société portugaise originellement concessionnaire, qui n’avait pas su achever la voie, ce dont des intérêts belges – autour de la Banque Nagelmakers et Fils de Liège – se chargèrent sans grand résultat d’exploitation {447} . Le réseau atteignit alors 1300 km très exactement.
Les Andalous rencontraient là un autre dessein. En réalité, la diplomatie française voyait en ce rachat l’espoir d’un prolongement de la ligne d’Algésiras à Tarifa, à l’extrême pointe sud de la péninsule, ce qui assurerait la liaison africaine, sous contrôle français. La compagnie fut autorisée par ordonnance royale du 26 janvier 1914 – publiée le 2 février – à entreprendre des études à cet effet, sur le tronçon San Roque-La Linea de la Concepción {448} … En vertu de la loi de 1908 sur les chemins de fer secondaires, un concurrent hispano-belge – avec quelques capitaux allemands – était apparu à l’horizon, peu auparavant, la Compañía de los Ferrocarriles de Málaga, Algeciras y Cádiz. Domiciliée à Madrid, cette société avait été constituée en 1911-1912, avec un capital de 12 010 000 ptas – 12 010 actions de 1 000, devenues 24 020 de 500 – dont le quart avait été libéré. Elle devait construire la ligne stratégique San Fernando-Málaga {449} .
Dès 1913, le vice-consul allemand en poste à Algésiras ne s’y trompait pas. Il s’agissait bien là d’une mainmise. Il évoqua même des liaisons aériennes françaises qui relieraient bientôt l’Andalousie (Málaga, Ronda et Algésiras) au Maroc espagnol (Ceuta et Larache), afin de compléter le réseau ferroviaire du détroit {450} . Cette alerte commandait à la diplomatie française une attitude de soutien aux Andalous dans leur projet d’extension "européo-africain".
Le capital – originellement de 10 Mptas, soit 20 000 actions de 500 ptas/F – était établi à 30 Mptas, quatre ans plus tard, puis à 41,5 Mptas en 1913 – soit 83 000 actions de 500, dont 80 905 émises au 31 décembre 1912 – puis à 45,5 Mptas – dont 44 148 000 ptas en circulation (88 296 titres), chiffre qui ne devait plus évoluer de 1914 à la nationalisation de 1941 {451} . Le coût de premier établissement a été évalué à 100 Mptas environ (95,6) par Pedro Tedde {452} . Jeune banque désireuse de s’implanter sur le marché financier ibérique dans les années 1870, la Banque de Paris et des Pays-Bas avait pris en mains l’affaire, au point d’en détenir le contrôle vingt-cinq ans plus tard, à la charnière des deux siècles. Les analyses d’A. Broder et de P. Tedde convergent pour affirmer que, dans les années 1880-1890, l’épargne et la banque françaises possédaient la moitié du capital-actions, soit environ 15 Mptas sur 30. L’institution de la rue d’Antin, qui gérait le capital-actions placé à l’étranger, grâce, également, à ses filiales de Bruxelles et de Genève, assurait également les avances de crédits à la compagnie pour le service de sa dette. En 1908, la Rue de Rivoli avait accepté l’introduction de 7 625 nouvelles actions sur le marché français, après avis favorable du Quai d’Orsay, qui avait consulté l’ambassadeur Révoil, à Madrid {453} . À travers la liste des opérations hebdomadaires, durant les années 1900-1914, il est possible de se rendre compte de la forte implication de la Banque de Paris et des Pays-Bas dans le traitement des titres Andalous. Au 31 juillet 1914, la banque possédait en portefeuille 10 413 actions et 12 960 obligations {454} . Au plan du capital-actions, ces 10 413 titres ne représentaient plus que alors 11,4 % d’un total de 91 000 annoncé à la date du 31 décembre 1913, mais en réalité, ils constituaient 12,53 % du total effectivement émis de 80 905 titres. Cela signifierait que le pourcentage restant – autour de 40 % – se serait trouvé entre les mains d’autres porteurs domiciliés en France, parmi lesquels les Camondo {455} . Une lettre du syndic des agents de change adressée à la Rue de Rivoli indiquait, en janvier 1910, que 69 300 actions Andalous avaient été jusqu’alors admises à la cote de Paris, le nombre pouvant atteindre 79 478, si le ministère des Finances daignait accepter l’admission de 10 178 nouveaux titres de 500 ptas, ce qui advint {456} .


fig. n°15 – Carte du réseau des Andalous
[Source : CAEF-Savigny-le-Temple, Chemins de Fer Andalous , B 31195].


Après le rachat de la ligne Bobadilla-Algésiras, 88 296 actions étaient en circulation, ce qui ne modifiait guère la part directe de la Banque de Paris et des Pays-Bas , légèrement accrue. En juillet 1914, la structure du capital-actions était la suivante : 45 % en mains françaises, 45 % en mains espagnoles et 10 % en mains britanniques.


Tableau n°16 – Cours des actions Andalous – Bourse de Paris, 1907-1914 – en francs

[Source : Annuaire Desfossés , 1914, p. 389, et 1920, p. 349].


Tableau n°17 – Dividendes, actions Andalous 1907-1914 – en ptas

[Sources : P. Tedde, "Capital y ferrocarriles", Madrid, 1981, p. 183, et Annuaire Desfossés 1914, p. 389, et AP-BNPP- Paribas , Espagne 62, Andalous , note dt., Paris, 1913, p. 3].

Grâce à l’engagement de la Banque de Paris et des Pays-Bas, le comité de Paris ne semblait pas marginalisé – comme dans les cas du Norte ou de MZA – même si, au conseil d’administration, à Madrid, on ne trouvait plus qu’un seul Français, le fidèle Léon Cocagne, qui reçut annuellement, de 1895 à 1913, 10 000 F d’émoluments de la part de la banque parisienne. Cela expliquait aussi la présence active d’un encadrement français de terrain. Sur 6 806 agents, au 31 décembre 1913, on comptait encore une vingtaine de Français, à des postes-clés, auxquels vinrent se joindre quelques Britanniques, du service Algésiras-Gibraltar. À Málaga, siège de l’exploitation, si le directeur général était devenu à cette date Espagnol, son adjoint était encore Français. L’ancien directeur, Keromnés, en poste depuis 1901, avait été remplacé en 1912 {457} . La plupart des services de comptabilité, de contrôle et techniques étaient sous la responsabilité d’étrangers {458} . D’ailleurs, à l’occasion d’une grève occasionnée par l’obligation de cotisation à la caisse de retraire – à laquelle les syndicats en France étaient hostiles – le gouvernement de Madrid menaça la compagnie d’un séquestre, prélude à une hispanisation "officielle" – que les grévistes, les autorités et les membres espagnols du conseil d’administration semblaient appeler de leurs vœux – mettant ainsi en péril les 203 MF investis dans l’affaire par les capitalistes français {459} .
Quant à la dette obligataire, elle s’élevait à 208,2 Mptas, à la fin du XIX e siècle – selon A. Broder – dont environ 88 % auraient été placés sur le marché français. P. Tedde, dans ses propres estimations, oscille entre 77 et 87 %. Au 31 décembre 1912, elle s’élevait encore à 158,6 Mptas. En réalité, la crise de la fin des années 1890, montrait déjà que de petites banques d’affaires, des agents de change et une compagnie d’assurances de la place de Paris avaient acquis de nombreux titres Andalous . Ces organismes, avec d’autres petits porteurs, formèrent, en 1896, un Comité de défense – avec l’aide de la désormais inévitable Association nationale des porteurs français de valeurs mobilières – comité qu’ils remplacèrent, en 1904, par une Société civile du Syndicat des Obligataires des Chemins de Fer Andalous {460} . Là encore, entre septembre 1904 et juin 1906, la toute jeune Banque de l’Union Parisienne négocia des obligations Andalous sans "forcer le marché" selon l’expression alors employée. {461}




fig. n°16 – Cotations des actions des chemins de fer Andalous et MZA

La dépression économique des années 1890 avait pourtant fortement ébranlé le rendement d’une entreprise peu viable. Des avances régulières de 2 MF environ étaient consenties par diverses banques d’affaires parisiennes {462} . Devant la dépréciation de la peseta et l’impossibilité d’une quelconque amélioration, la banqueroute fut cependant décrétée en 1896, entraînant la cessation des paiements extérieurs et la signature d’un concordat… unilatéral, lésant clairement les porteurs étrangers. De 1896 à 1912, la lutte des obligataires français contre la compagnie défaillante fut épique. Albert Broder l’a contée dans sa thèse {463} . Les tribunaux français s’en mêlèrent, mais le Comité de défense devenu Société civile – comme nous l’avons vu plus haut – ne pouvait que se heurter à la… Banque de Paris et des Pays-Bas , protectrice des intérêts de la compagnie ferroviaire. Une lutte franco-française couvait sous un "vrai faux" affrontement franco-espagnol ! À la suite de la signature d’un nouvel accord ( convenio ), en 1904, enregistré par la justice espagnole en 1906, les Andalous abandonnèrent la clause de suspension du paiement en or des coupons, en échange d’un allègement des charges générales. Par ailleurs, la justice française eut à s’occuper de régler entre 1907 et 1912 – l’affaire monta en cassation – la question de la taxation par le fisc espagnol des revenus d’obligataires français devenus soupçonneux envers les dirigeants espagnols de la firme ferroviaire {464} . De 1907 à 1914, la cote des séries d’obligations Andalous à la Bourse de Paris, oscilla entre 195 F ( Séville-Jerez-Cadix grise à revenu fixe, 1907) et 349 F (1 ère série à revenu variable, 1910). À Lyon, des titres Séville-Jerez-Cadix étaient également cotés {465} .
Ainsi, à la différence des compagnies Norte et MZA , les Andalous purent finalement émettre à Paris des obligations 3 % de 500 F, au nombre de 10 150 sur une série prévue de 100 000 titres, profitant des circonstances pour faire admettre 11 000 actions nouvelles de 500 ptas/F et diverses séries d’obligations anciennes, jusqu’alors négociées en coulisse {466} . Devant le refus initial du ministère français des Finances, une note du Syndicat des obligataires – émanant en réalité de la Banque de Paris et des Pays-Bas – demanda que fût révisée cette position hostile, les Andalous ayant fait face à leurs engagements envers leurs créanciers. En marge d’une note de la compagnie, un responsable du Quai d’Orsay indiqua, de sa main : " Le marché de banque suffit. On verra après la résolution de l’affaire Sud-Espagne " {467} . Au printemps 1914, il fut de nouveau question d’émettre 31 143 obligations sur le marché parisien afin de lever environ 15 MF pour reconstituer la trésorerie de la compagnie qui avait acheté de nouveaux matériels roulants depuis deux ans {468} .
Quoiqu’il en soit, là encore, la part directe de la Banque de Paris et des Pays-Bas ne s’élevait plus, à la veille de la guerre, qu’à 1,79 % – soit 12 960 titres sur 720 889 – de l’ensemble des obligations réellement émises depuis leur création par les Andalous {469} … Le Comptoir National d’Escompte assurait également le service des coupons d’obligations depuis 1895 et fut partie prenante dans l’opération d’émission de 1907 {470} . La Banque de Paris et des Pays-Bas ne pouvait qu’être satisfaite, surestimant certainement son influence sur des autorités françaises avant tout soucieuses de bonne entente franco-espagnole… au Maroc. La Compagnie des Chemins de Fer Andalous , avait réussi à maintenir une direction générale française, tandis que le Norte et le MZA se dotaient d’un directeur espagnol. Elle ne pouvait que recevoir le soutien d’une diplomatie peu au fait des réalités financières, mais désireuse de protéger les affaires françaises dans la péninsule ibérique, surtout aux environs des côtes chérifiennes, et face à des législateurs espagnols peu empressés d’assurer l’avenir des intérêts étrangers dans les grandes affaires du pays, comme nous le verrons {471} .
En juillet 1914, un syndicat, mené par la Banque de Paris et des Pays-Bas et la Société Générale , était sur le point de prendre 31 413 obligations de 500 F à 5 % – dont la moitié ferme – mais l’affaire fut ajournée à l’extrême fin de ce mois-là {472} … Pourtant, bien des travaux restaient à effectuer, selon le vice-consul de France à Cadix. Ils ne concernaient pas que le réseau des Andalous . De sa ville de résidence jusqu’à Madrid, ne fallait-il pas près de 17 h de trajet par l’express et 52 h pour se rendre à Paris {473} ?…

Tableau n°18 – Les obligations Andalous 3 % – Bourse de Paris – 1900-1914

[Sources : Annuaire Desfossés , 1914, p. 387-389 ; AP-CACL-Crédit Lyonnais , DEEF 29153/2 et AOBVM 1936 p. 841-860]

Les charges pesant sur la gestion d’un réseau émietté à travers l’Andalousie ne pouvaient donner de bons résultats malgré les efforts de la grande banque parisienne tutrice. Les Andalous vivotaient. Pour une compagnie prétendant à la domination d’une vaste région riche de produits miniers et agricoles, la pilule était amère. Certes, le commerce futur avec le Maroc pourrait apporter quelques profits, notamment autour du port même d’Algésiras, mais la concurrence de la voie maritime et l’exiguïté d’un marché andalou peu consommateur excluait toute euphorie incontrôlée. L’importance géostratégique de l’affaire lui avait sauvé la mise, mais serait-ce pour longtemps ?
D’AUTRES COMPAGNIES FERROVIAIRES
On a pu ainsi constater combien les trois grands réseaux s’appuyaient sur de solides entités bancaires qui assuraient l’intendance à des degrés assez divers, il est vrai. Le second point commun de ces ensembles concurrents, voire enchevêtrés, était la "maltraitance" fréquente des obligataires. Mais, certaines limites étaient encore grosso modo respectées, les gouvernants français et la diplomatie de la République demeuraient prudents dans leurs récriminations. Avaient-ils d’ailleurs le choix ? L’Espagne était devenue un partenaire colonial de premier plan tout en étant une zone majeure d’investissements. Les chemins de fer espagnols pouvaient jouer un rôle majeur dans la liaison Algérie-métropole en cas de guerre. Pourtant, la prudence avait des limites. Elle ne devait plus être de mise dans l’affaire suivante…


La Compagnie des Chemins de Fer
du Sud de l’Espagne


La Compagnie des Chemins de Fer du Sud de l’Espagne/Compañía de los Caminos de Hierro del Sur de España – fondée à Madrid en juin 1889 – avait construit et gérait une ligne Linares-Almería (240 km) et quelques petits embranchements vers Grenade, à l’ouest, Baza, à l’est, et vers les gisements miniers proches d’Alquife et de Gérgal {474} . L’ensemble atteignait 385 km, à la veille de la guerre, avec un tronçon de 42 km, entre Almería et Gérgal qui devait être la première voie électrifiée d’Espagne {475} . Ébauché en 1890, le réseau ne fut achevé qu’en 1899… avec cinq ans de retard. Un Catalan avide de notoriété, Ivo Bosch, qui devait défrayer la chronique financière et mondaine par son entregent et son habileté à mobiliser les naïfs, s’appuya sur des réseaux d’amitiés en arguant de son contrôle sur le Crédit Mobilier Français. L’homme put faire ainsi construire – non sans grincements de dents – une voie ferrée destinée au drainage de cet eldorado minier qu’imaginaient encore certains, au crépuscule du XIX e siècle. Très discutée sur le plan économique, traversant des régions de collines et de montagnes abruptes, la ligne principale prétendait assurer sa prospérité sur un trafic de minerais hypothétique, déjà fortement concurrencé par la MZA et les Andalous . L’entrepreneur – la société Fives-Lille – mal payé lui avait également intenté un procès {476} . Aucune émission d’actions n’eut pourtant lieu, en France, en Espagne ou en Navarre, mais, dans la période précédant la guerre européenne, la cotation des actions ordinaires était devenue officielle. Le capital-actions – de 10 Mptas à l’origine – était purement fictif, comme l’a clairement démontré Albert Broder. En 1914, estimé à 23 240 000 ptas, il était divisé en deux séries, à savoir 34 480 actions ordinaires, d’une part, et 12 000 actions de préférence, d’autre part, toutes de 500 ptas de valeur nominale, ces dernières ayant été introduites en 1908, en échange d’obligations Linares-Almería 3 %, dont les porteurs avaient renoncé au recouvrement des coupons arriérés non payés depuis 1901 !
Dans ces conditions – on le comprendrait aisément – l’appel aux braves épargnants français fut immédiat. Il fallait de l’argent frais. Les apports furent majoritairement outre-pyrénéens. Dès la formation de la compagnie, Bosch plaça sans vaciller sur le marché parisien 96 000 obligations 3 % de 500 F. Alors composé – outre le Crédit Mobilier Français – de la Banque Internationale de Paris et de la Banque Générale de Madrid , alors en sursis – le syndicat réunissait de solides entités, dont la Société Générale , la Banque Française pour le Commerce et l’Industrie et la Banque Lyonnaise de Dépôts , qui se chargèrent de négocier les titres à 290 F, voire à 247 F. Le succès fut absent du rendez-vous. La cotation officielle n’ayant pas été sollicitée, la coulisse fut cependant le théâtre d’une diffusion assez large. On trouvera encore des titres Sud-Espagne à Lyon, à la veille de la guerre de 1914 {477} . Les titres de préférence et les obligations étaient traités en coulisse, entre banques.
Inévitable, le dépôt du bilan en 1894 entraîna la cessation de tout paiement, aussi bien aux obligataires qu’au constructeur. Un concordat, signé en 1895, proposait un échange général des obligations en bons ( vales ) sans garantie. L’annulation de ce concordat par un tribunal de Madrid, en 1901, laissait en "prime" l’espoir d’une résolution favorable à brève échéance. Aussi, lors de l’annonce par Bosch d’un accord entre la compagnie et Fives-Lille , le constructeur – au bord de la faillite – les obligataires se résolurent en juillet 1899 à la constitution d’une Société Civile des obligataires… Malgré l’amélioration des résultats de l’exploitation du réseau – enfin complété – Bosch s’empressa de ne pas honorer ses engagements, se proclamant actionnaire et créancier principal… une bonne manière d’être juge et partie, à la fois ! À l’exception de Fives-Lille , qui avait reçu 4 000 obligations, les porteurs semblaient peu représentatifs, d’autant que le président du conseil d’administration et du comité de Paris avait vraisemblablement acquis les titres Sud-Espagne enfouis dans les portefeuilles de la Banque Internationale de Paris et de la Banque Générale de Madrid , toutes deux en liquidation, à l’orée du nouveau siècle. La Société Générale devait cependant participer au tiers, avec Fives-Lille , et la Banque Internationale de Paris , à une émission de 1 560 obligations au prix maximum de 175 F {478} .

Tableau n°19 – Cotations Sud-Espagne – Bourse de Paris, 1901-1914 (en francs).

[Sources : A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 4, p. 1344 (1901-1910) ; Annuaire Desfossés , 1914, p. 455, et 1920, p. 410-411 (1911-1914)]




fig. n°17 – Résultats financiers et cotations Sud-Espagne , Bourse de Paris, 1901-1914.


fig. n°18 – Action Sud-Espagne , coll. Delaunay

Dans sa fuite en avant, Bosch avait su également acquérir, en 1898, la concession de la ligne Grenade-Moreda d’une société anglaise en sommeil, The Granada Railway Company {479} . En 1906, un nouveau concordat fut finalement paraphé – de guerre lasse – entre Bosch, Fives-Lille et des représentants de la Société Civile . Selon le contrat les 95 816 obligations – seraient divisées en deux séries égales – l’une fixe à 3 % et l’autre variable – les coupons et les vales en souffrance devaient être convertis en actions nouvelles. La méfiance régnait sur le marché parisien envers cette société procédurière, à l’administration – on dirait aujourd’hui "gestion" – si embrouillée {480} . Aux "mains" de Bosch et de ses comparses, établi sur les subventions obtenues de l’État espagnol, le fonds social n’était que comptable.

Et ce n’était pas fini… Dès mars 1907, Bosch eut l’aplomb de demander l’admission officielle de 5 700 actions nouvelles de 500 ptas/F au marché de Paris, la Rue de Rivoli donnant son accord sous réserve d’accomplissement scrupuleux des accords passés avec les obligataires et les créanciers {481} . Les protestations se multiplièrent. En vain {482} . L’acquisition du Grenade-Moreda – évoquée ci-dessus – permit un déblocage illusoire, Bosch faisant miroiter ainsi un équilibre financier, prélude à une reprise du service de le dette… et l’aigrefin, de lancer aussitôt une nouvelle émission de 12 000 titres 4 % de 500 ptas, sur le marché parisien ! À ce niveau d’inconscience, il faut tenter de comprendre la fuite en avant… des créanciers eux-mêmes. Leur patience courroucée relevait de la résignation optimiste ou – mieux dit – auto-satisfaite. Le sentiment d’avoir été trompés était effacé par le désir profond de ne pas perdre la mise, insulte suprême pour les épargnants avisés qu’ils prétendaient être. Il faut dire que la "presse spécialisée" de la place de Paris, mais aussi en province, comme l’a montré A. Broder, ne pouvait, par ses avis favorables, que les inciter dans cette voie de l’opiniâtreté {483} . Le cours des trois séries obligataires demeurait étonnamment correct, au début du XX e siècle, notamment le Moreda-Grenade 6%, qui ne devait que très rarement descendre sous la barre des 400 F, les Linares-Almeria 3% connaissant des accès de faiblesse, principalement le titre estampillé à revenu variable {484} . La Banque Française pour le Commerce et l’Industrie fut au cœur du processus de représentation de la compagnie ferroviaire. En 1912, elle portait devant le fisc français 46 840 actions et 105 816 obligations {485} .

Tableau n°20 – Les résultats du Sud-Espagne , 1902-1911

[Source : AMAE-Paris, NS Espagne 60, note Chauvin à MF, transmise à MAE, 15 septembre 1913]

Au-delà de la question technique et financière, le dossier Sud-Espagne devait provoquer une tension diplomatique franco-espagnole feutrée. Est-ce à la relative concentration des titres entre les mains de sociétés influentes – ainsi que le pense A. Broder – qu’il faudrait attribuer la relative fermeté des autorités françaises dans cette affaire ? La controverse nationale sur les placements extérieurs – latente ou exprimée, de 1900 à la guerre – rencontra à diverses reprises la volonté manifestée par Joseph Caillaux, ministre des Finances, de ne pas laisser la France s’épuiser en placements hasardeux. La loi ne permettait au titulaire de la Rue de Rivoli que des effets de dissuasion non contraignante, mais son projet de fiscalité sur les revenus impliquait une surveillance et une autorité accrues sur les titres étrangers ne valant " que le prix de leur poids de papier ", selon ses propres déclarations à la Chambre, en décembre 1906 {486} . On était loin de l’avenir florissant que prévoyait le vice-consul d’Almería pour cette compagnie à capitaux français, qui entendait vivre d’un trafic minier abondant, en électrifiant – de façon tout à fait originale – une partie de son réseau {487} .
La question des obligations Sud-Espagne ne fut, en réalité que la "goutte qui fit déborder le vase", au moment où – en avril 1908 – l’affaire Rochette mettait en lumière les procédés crapuleux de certains "hommes d’affaires". Du krach de l’ Union Générale au scandale de Panama , et à l’escroquerie Humbert-Daurignac, l’histoire financière de la III e République était jonchée de "cadavres exquis". Entre la France et l’Espagne, il en fut de même, depuis la conversion Camacho de 1882 jusqu’aux emprunts municipaux, déjà évoqués dans le chapitre 17. La défense des intérêts français exigeait une attention, qui faisait souvent défaut, surtout par manque de collaboration des principaux intéressés. La diplomatie française accusait implicitement la législation espagnole de ne pas être vigilante envers ceux qui bernaient les épargnants et les étrangers. Mais que pouvait-elle si les escrocs et autres aigrefins étaient Français et agissaient au nord des Pyrénées ?
Le rejet des conditions imposées dans l’ultime "accord" de 1906, par Ivo Bosch – menacé d’expulsion – entraîna le refus de toute nouvelle cotation officielle de valeurs espagnoles par Caillaux, en juin 1908. L’enjeu était clair : il n’y aurait plus d’admission officielle en France, avant le vote d’une loi satisfaisante par les Cortes {488} . Cette question taraudait encore les esprits, à l’ambassade d’Espagne, en 1913 {489} .
De 1907 à juillet 1914, sous le feu roulant des protestations des obligataires, l’ambassade de France à Madrid tenta de faire voter une loi de protection des créances. L’Économiste Français hurlait encore au scandale à l’automne 1910 {490} . L’ Association nationale des porteurs français de valeurs mobilières fut à la pointe du combat {491} . Induit par un premier texte remis par un inspecteur général français des Finances, Louis Lhomme, à José Canalejas en personne, en présence du chargé d’affaires, William Martin, un projet de loi fut déposé en mars 1911 par le ministre espagnol de la Justice, Antonio Barroso, afin d’ouvrir des voies de recouvrement prioritaire des créanciers étrangers, lors des cessations de paiements. Les deux principes majeurs étaient la déclaration judiciaire automatique et la présence d’un représentant des obligataires dans une commission administrative chargée de remplacer le conseil d’administration de la compagnie défaillante. Ces démarches furent vaines, malgré les appels à l’honneur et à la réputation de l’Espagne et les missions à Madrid de Lhomme, "détaché" auprès de l’ Association nationale des porteurs français. Pour ce dernier, l’argent ne manquait pas en Espagne, où la banque centrale avait 5 à 600 Mptas sans emploi en dépôts, mais, ajoutait-il, l’argent espagnol ne s’engageait que là où l’argent étranger allait. De là, l’attente d’une floraison d’affaires nouvelles quand la cote serait rouverte à Paris {492} … Le même chargé d’affaires français insista à diverses reprises par des notes sur l’urgence du vote d’une loi assurant la sécurité des placements des obligataires de valeurs ferroviaires. Avec l’appui de Pichon, un projet fut présenté six mois plus tard au Sénat du royaume par Lastres, avocat de l’ambassade {493} . Les représentants de la Chambre de Commerce d’Espagne à Paris mirent aussi en garde le ministère d’État contre la lassitude des autorités et des porteurs français. Le non-paiement des créances était favorisé par la protection de lois espagnoles défectueuses et spoliatrices {494} . Quant aux obligataires eux-mêmes, ils brûlaient de se voir au moins payer les intérêts. Les résultats publiés paraissaient suffisants à cet effet. À l’automne 1913, le vice-président de l’ Association nationale des porteurs français de valeurs mobilières , Tony Chauvin le rappela avec force au Quai d’Orsay {495} . Or, on l’a vu lors de l’ultime émission d’obligations du Norte avant le déclenchement du conflit général européen, l’argent ne manquait vraiment pas au sud des Pyrénées, répétait-on inlassablement. Fin juin et début juillet 1914, le Sénat espagnol débattait encore de l’ultime mouture du vieux texte Barroso, qui fut largement édulcoré, les défenseurs du projet ayant été accusés d’inféodation aux intérêts français. La session de printemps de l’année 1914 fut close sans résultat. Le conseiller Louis de Vienne – qui avait déjà fixé sa résidence à Saint-Sébastien – ne pouvait qu’espérer, fin juillet, que les députés, saisis à l’automne suivant, se montrassent plus courageux que leurs collègues sénateurs {496} . L’affaire du Sud-Espagne avait donc eu un assez large retentissement dans le processus de méfiance, que, malgré la cordialité officielle, semblaient revêtir – à la suite de la question marocaine – les relations entre les deux pays. On comprend pourquoi l’ambassade britannique, malgré une offre d’assistance aux démarches françaises, en 1908, n’ait pas voulu entrer dans la querelle {497} .




Vers le Portugal, compléter l’emprise


Maîtres de la frontière septentrionale du royaume, les intérêts ferroviaires français étaient ainsi en passe de s’assurer le contrôle du "champ" ( campo ) de Gibraltar, face au Maroc. Troisième horizon, la limite avec le Portugal ne fut pas étrangère aux visées – plus financières que stratégiques – des investisseurs français.

La Compagnie d’Exploitation des Chemins de Fer de Madrid à Cáceres et au Portugal et de l’Ouest de l’Espagne avait été créée en 1894-1895. Cette société holding avait repris les actifs de deux compagnies antérieures, la Société des Chemins de Fer de Madrid-Cáceres-Portugal – fondée en 1880 – et la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest de l’Espagne, constituée en 1888, qui avaient connu une histoire mouvementée sous l’égide de la Compagnie Royale des Chemins de Fer Portugais {498} . On y retrouvait pêle-mêle des intérêts portugais, français, belges et allemands, mais la quasi-totalité des capitaux effectifs – une fois de plus – avait été apportée par l’épargne française. Le réseau comptait – depuis 1896, date de l’achèvement de la ligne Astorga-Plasencia – 777 km, soit 429 km pour le Madrid-Cáceres-Portugal et 348 km pour l’ Ouest-Espagne. À la veille de la guerre, ce kilométrage n’avait pas évolué.
La direction effective du holding était assurée, depuis le début du siècle, par un Juif autrichien, naturalisé Français en 1890, Alfred Loewy. A. Broder nous indique la continuité d’un haut personnel français à la tête de l’entreprise avant la première guerre mondiale. La lecture de l’ Anuario de Ferrocarriles 1914 incite à démentir cette affirmation. À cette date – exceptions faites de Loewy et de l’ingénieur en chef de la division du mouvement, vraisemblablement belge – tout le personnel de la Compagnie – 2 814 employés – paraissait être espagnol {499} .

Au conseil d’administration de la Compagnie Madrid-Cáceres-Portugal , deux Portugais, un Belge et un Français – M. Kergall, lié au groupe Bunau-Varilla – faisaient face à six personnalités du royaume. Au conseil du holding , il n’y avait plus un seul étranger {500} ! L’avenir commercial de la compagnie dut être médiocre, face à la concurrence maritime et à celle des compagnies connectées sur la France {501} . Désastreuse tout au long de son existence, la santé économique de ce réseau – traversant des régions peu dynamiques – ne pouvait qu’apporter déboires et désillusions à des porteurs français radicalement grugés par les "animateurs" d’une société largement fondée sur des bases fictives. Aventuriers de la finance et patrons de presse – avec Le Matin de Paris – les frères Philippe et Maurice Bunau-Varilla s’étaient imposés à la tête d’un syndicat franco-belge dans la constitution d’une Compagnie d’Exploitation à la suite de deux concordats paraphés à Paris et à Madrid, en 1894 et 1895 {502} .
Pourtant, malgré la médiocrité des résultats financiers, la compagnie put verser des dividendes à ses actionnaires. En 1914, le capital de cette Compagnie d’Exploitation s’élevait à 4,7 Mptas (soit 94 000 actions de 500). Les obligations de 500 ptas Madrid-Cáceres-Portugal 3 % avaient été émises au nombre de 125 000 en 1881, et celles de l’ Ouest-Espagne en 1888 à 4 %. Toutes avaient été transformées en titres à intérêt variable en 1893 par convenio unilatéral. Le service financier de ces divers titres était assuré par des entités bancaires de la place de Paris, dont le Comptoir National d’Escompte {503} . Les titres – actions et obligations – du Madrid-Cáceres-Portugal , étaient admis à la cote officielle depuis mai 1881, mais celles de l’ Ouest-Espagne ne l’étaient que partiellement {504} . Pourtant, en mars 1910, l’ambassade d’Espagne, à la demande du tout jeune Banco Español de Credito , avait sollicité l’aval de la Rue de Rivoli, afin que fussent admis à la cote officielle 10 000 actions Ouest-Espagne. Le refus du ministère des Finances fut immédiat, sous le prétexte que la question lancinante du Sud-Espagne n’était toujours pas réglée {505} . Par contre, elle devait abandonner à leur sort des obligataires littéralement bernés par les promesses contenues dans les deux concordats évoqués. De 1896 à 1914, ceux de l’ancien Madrid-Cáceres-Portugal furent servis à perte et ceux de l’ancien Ouest ne reçurent rien ! La Compagnie d’Exploitation put pourtant éviter l’appel incertain au marché parisien, en émettant quatre séries d’obligations sur le territoire espagnol, entre 1902 et 1914 {506} . Les comptabilités des deux compagnies originelles demeuraient séparées, permettant de constater l’égale insuffisance de l’amélioration des résultats des quinze premières années du nouveau siècle.




fig. n°19 – Cotations des titres, Madrid-Cáceres-Portugal-Oeste , Bourse Paris, 1907-1914

Le négoce des obligations semblait morne, ainsi que l’atteste le bilan des opérations hebdomadaires de la Banque de Paris et des Pays-Bas , qui n’eut à traiter que 139 titres Ouest , en 1902, ainsi que 800 Ouest et 355 Madrid-Cáceres-Portugal , en 1909 {507} . Le jeune et actif Banco Español de Credito connut aussi des désillusions dans ce dossier {508} .

Tableau n°21 – Cours des titres Madrid-Cáceres-Portugal et Ouest de l’Espagne , Paris 1907-1914

[Sources : Annuaire Desfossés , 1914, p. 321, et 1920, p. 377-378 et 389-390]

La ruine des obligataires, constatée par les autorités françaises, lors de la réception d’une lettre de doléances de porteurs, à l’automne 1913 – à l’occasion de la visite de Poincaré au sud des Pyrénées – était jaugée avec une étonnante résignation. Il était vrai que les obligations ne faisaient l’objet que de négociations en coulisses. Se trouvant dans une " situation misérable ", les porteurs se plaignaient de l’incurie des autorités espagnoles, qui devaient, selon eux, changer d’attitude au sujet d’un dossier d’une centaine de millions de francs prêtés aux deux compagnies originelles, depuis les années 1880 {509} . Selon A. Broder, l’épargne française aurait perdu dans cette affaire, "au bas mot", 138 MF en nominal et 100 MF en effectif {510} . Les déboires de la crédulité et de l’illusion ne pouvaient être plus cinglants. L’impuissance était patente, comme elle devait l’être, dans le cas suivant.

La Compagnie du Chemin de Fer de Salamanque à la frontière portugaise/Compañía del Ferrocarril de Salamanca a la Frontera portugesa avait été créée en 1885 par l’accouplement d’intérêts portugais – Burnay, de Lisbonne – et français à travers un syndicat regroupant les banques de Neuflize, Hentsch et le Comptoir d’Escompte de Paris. Aucune émission n’avait eu lieu dans le public. Le capital-actions s’élevait à 20 Mptas, soit 40 000 titres de 500, dont 37 000 avaient été dévolus en apports à Burnay, constructeur de la ligne. La part du syndicat français ne semblait pas excéder 7,5 %, mais il possédait en portefeuille une bonne part des obligations non émises, dont la valeur nominale s’élevait à 66 Mptas. Achevé en 1887, le tracé long de 204 km, se divisait en forme de fourche, avant de franchir la frontière luso-espagnole en deux points, vers Porto, au nord, vers Lisbonne, au sud {511} . Mais à l’est, au-delà de Salamanque, c’était le "désert". La liaison avec les réseaux de l’intérieur restait à faire ! L’acquisition de la concession anglaise de la ligne Salamanque-Ávila – seulement achevée jusqu’à Peñaranda de Bracamonte, en 1894 – ne pouvait donner satisfaction à une compagnie bloquée dans ses connexions {512} . Il devait en être ainsi jusqu’à l’éclatement de la guerre de 1914.
Enfin, autre mésaventure, la Société du Chemin de Fer de Medina del Campo à Salamanque/Compañía del Ferrocarril de Medina del Campo a Salamanca , constituée en 1871, était destinée à assurer la jonction entre le Portugal et la France, en évitant Madrid. Cette ligne de 77 km, était originellement aux mains d’un groupe de petits capitalistes français. Le capital fut fixé à 7 125 000 ptas, soit 15 000 actions de 475 F / 500 ptas. La ligne, achevée en 1877, connut une existence médiocre. Prenant la suite de la Société Financière de Paris , qui avait en portefeuille les actions et des obligations non distribuées, le Comptoir d’Escompte de Paris , qui ne voulut pas porter longtemps à bout de bras cette compagnie à l’avenir incertain, repassa à son tour l’affaire, en 1889, à la Banque de Neuflize {513} . Les obligations, au nombre de 37 350 de 500 F, à 3 % – d’une valeur nominale totale de 18 675 000 F – qui avaient servi de garantie à l’édification de la ligne, furent divisées en deux séries. Cette opération, réalisée par Neuflize était destinée à alléger le poids de la dette : une série de 15 951 titres à 3 % fixe de 500 ptas et une série de 13 187 à 5 % variable de 300 ptas furent ainsi créées. En 1914, leur nombre était respectivement de 16 344 et de 14 095, fournissant ainsi un apport de 12 400 500 ptas. Le service de la dette, à partir de 1900, fut assuré avec modestie, mais jamais un dividende ne fut versé aux actionnaires. En réalité, les banques françaises avaient fourni environ 16,5 MF à cette entreprise au trafic médiocre, où, quotidiennement, le Sud-Express Paris-Lisbonne faisait circuler des convois de petite taille {514} .

The Zafra-Huelva Railway Company of Spain- telle était la véritable dénomination de cette société fondée en 1884 – avait construit une ligne de 180 km dans le but d’exporter les minerais, dont la région était riche. D’origine germano-espagnole, le conseil d’administration n’abritait aucun Français {515} . Si le capital de 28 Mptas – divisé en 56 000 actions de 500 ptas/20 £ – était quasi-exclusivement en mains britanniques – Rio Tinto et Tharsis – environ la moitié des 112 000 obligations de 500 ptas à 3 % avait été émise à Paris et à Lyon, en 1884 et 1887, par la Société Générale et la Banque Lyonnaise de Dépôts , au cours de 266,25 F. La médiocrité du trafic de cette parallèle à la frontière portugaise méridionale fut accentuée par la construction de la ligne directe à voie étroite, reliant les mines de Rio Tinto – dont les propriétaires, les Matheson, avaient abandonné le Zafra-Huelva Railway – au port de Huelva et par la concurrence des lignes MZA et Andalous . Il fallut composer avec les créanciers, en 1893, après six années d’exploitation. Par un concordat rendu définitif en 1899, les obligations furent toutes converties en titres à intérêt variable. Depuis le premier concordat de 1893, la cotation en France ne se faisait plus qu’en coulisse, à un niveau inférieur à 100 F {516} . Le développement du transport de minerais, au début du XX e siècle, en liaison partielle avec Rio Tinto , revenue dans l’affaire après une éclipse, permit cependant un service minimum de la dette.

Tableau n°22 – Profits et pertes de la Zafra-Huelva Railway Company – 1900-1913 (en £)

[Source : AP-CACL -Crédit Lyonnais , DEEF 30416/1, Espagne, chemins de fer, The Zafra-Huelva Railway Company, AGO 1901-1914]

Ces résultats ne pouvaient être considérés comme médiocres, mais rien n’autorisait l’enthousiasme. Était-ce le destin d’une ligne minière indépendante ?

Ainsi, dans les principales sociétés ferroviaires espagnoles à voie large, les intérêts français pouvaient paraître massifs, sinon dominants. Les six premières compagnies de la péninsule – 10 002 km sur 11 483, soit 87,10 % de l’ensemble – avaient été fondées ou financées, en large part, par des capitalistes, des petits et moyens épargnants, voire… par des aventuriers de la finance {517} .
C’était oublier que la composition du capital-actions en mains françaises avait subi une réelle érosion, depuis la fin du XIX e siècle. Ensuite, la présence massive d’obligations ne signifiait nullement une quelconque influence sur la marche des entreprises concernées. Une obligation – à la différence d’une action – n’est, en aucun cas, un titre de propriété, mais seulement une créance. La volonté de récupérer une souveraineté de fait sur les richesses nationales rendait les autorités espagnoles peu sensibles au respect des contrats privés passés entre les compagnies et les créanciers étrangers. Les débats parlementaires des années 1911-1914 – relatifs à une loi de protection des obligataires d’entreprises ferroviaires – montraient à l’envi que les hommes politiques espagnols espéraient fermement pouvoir récupérer, un jour, la pleine propriété des lignes de chemin de fer de leur patrie. Déjà, l’intervention de l’État espagnol se faisait plus pressante, si l’on en jugeait par la prise en charge directe – au-delà des traditionnelles subventions et garanties – de la ligne Betanzos-Le Ferrol (43 km) ou du tracé Saragosse-Méditerranée, via Alcañiz (32 km construits fin 1913). Le rôle de la puissance publique avait été amoindri – certains disaient, bafoué – depuis 1863-1864, à la suite du protocole paraphé par le ministre Alonso Martínez avec les deux "grands" de l’époque, Norte et MZA. La libre fixation des tarifs par les compagnies, encore en vigueur au début du siècle suivant, malgré un cours plafond assez théorique, ne favorisait guère les échanges interrégionaux. Leur niveau était jugé élevé pour un service souvent médiocre ou lent, que ce fût pour les voyageurs, les marchandises ou les colis. L’abondance des tarifs généraux, spéciaux ou combinés laissait perplexes de nombreux observateurs. En 1914, le Norte disposait de six tarifs généraux, selon les lignes concernées… Associations économiques et usagers particuliers mêlaient régulièrement leurs plaintes contre ces compagnies, accusées de pratiques complexes, discriminatoires et excessives. En 1901, le ministre des Travaux publics Sánchez de Toca, parlait de possible naturalisation des chemins de fer espagnols {518} . Les deux sessions de la Conférence ferroviaire de 1905 ne permirent que de faire le point – en un épais cahier de doléances de cinq volumes – sur les distorsions du système espagnol. Le "problème ferroviaire", endémique depuis maintes décennies, était ainsi inévitablement posé en Espagne, à l’instar d’autres pays européens {519} . L’ambassade et les consulats de France – eu égard aux intérêts engagés – suivaient très régulièrement les débats et les polémiques qui touchaient à ladite question, d’autant que l’État espagnol accentuait perceptiblement la pression fiscale sur les compagnies "françaises" {520} . La construction des lignes des Transpyrénéens accentua cette disposition de la diplomatie française à l’attention la plus extrême. S’y reliait étroitement la vieille "affaire" de l’écartement des voies, dont nous avons déjà souligné le caractère notoirement nocif à la fluidité des échanges et à la confiance réciproque entre les deux nations {521} . Les nouvelles perspectives intercontinentales entre Europe, Afrique et Amérique ne pouvaient qu’exciter les imaginations…

Cependant, malgré les déboires des "vieux" actionnaires et obligataires, les initiatives des banques et des entreprises françaises, dans les premières années du XX e siècle, se multiplièrent, au point qu’une chanson de Charles Trenet ne saurait manquer de revenir à l’esprit : " Le rentier rêve, rêve de coupons… " . La carte ferroviaire de la péninsule était alors loin d’être "pleine". Il n’y avait pas ainsi de ligne directe Madrid-Valence ou Madrid-Burgos-Bilbao, pas davantage de lignes côtières – au nord comme au sud – d’innombrables culs-de-sac, en Andalousie et dans les Pyrénées, en Vieille-Castille, comme en Galice ou dans les Asturies… Ainsi le consul de France à Bilbao, en 1907, alerta-t-il les autorités de son pays à propos de la construction d’une ligne directe entre la ville de sa résidence et la capitale du royaume. Dans une à deux décennies, le minerai de Biscaye serait épuisé, il faudrait donc assurer la prospérité, voire la simple survie économique, de la région par un essor de la fonction commerciale vers l’intérieur du pays. D’autres communications parvinrent aux autorités de Paris, dont le message était clair, malgré la réputation sulfureuse des valeurs ferroviaires de la péninsule. De multiples travaux seraient ainsi envisagés, les capitaux français pourraient trouver à s’employer malgré la vigilance du Norte qui exploitait déjà le trajet Bilbao-Miranda de Ebro {522} . De même, la perspective d’établir une ligne rapide Madrid-Valence devait être étudiée en vue de liaison terrestre maximale avec l’Afrique du Nord française. On avait songé à Carthagène comme port d’embarquement vers Oran, avec la collaboration maritime de la Compañía General Trasatlántica , mais les premiers essais, en 1908, furent un échec, faute de trafic suffisant. Le vote d’une loi par les Cortes, l’année suivante, fit espérer une participation effective de la finance française à ce projet dont la réalisation prendrait certainement de longues années. Valence avait été préféré à tout autre site, mais la distance avec l’Algérie s’en allongeait d’autant {523} .

Dans certaines sociétés, telle la Compagnie des Chemins de Fer de Medina del Campo à Zamora et d’Orense à Vigo (299 km), les capitaux étaient surtout catalans {524} . Dans la Compagnie du Chemin de Fer Central d’Aragon (298 km), ils étaient avant tout belges sans connexion apparente avec la France. Des combinaisons parfois plus complexes démontraient ainsi la diffusion des valeurs ferroviaires espagnoles en Europe occidentale {525} . La Compagnie Belge des Chemins de Fer Réunis , société anonyme fondée à Bruxelles, en 1892, sous la direction du groupe Empain, était également cotée à Paris. Cet holding regroupait des titres divers ferroviaires et de tramways {526} . Tout comme le groupe des frères Otlet avait patronné des tramways en 1885, puis, l’année suivante, une ligne de chemin de fer Torralba-Soria devenue le Grand Central Espagnol en 1889-1890. Lié à la Banque Liégoise , cette dernière affaire devait végéter jusqu’en 1914 {527} .

En contrepoint, la volonté de prendre en mains la destinée ferroviaire du pays se manifesta aussi à travers le décret du 21 décembre 1900, qui prescrivait la "naturalisation" des concessions de lignes, des conseils d’administration et des intitulés de valeurs mobilières. Les directeurs généraux devaient être – devenir – également des nationaux, d’où l’inéluctable remplacement, huit ans plus tard, des responsables des deux principales "grandes", comme nous l’avons vu {528} .

La très faible progression du réseau général – entre 1900 et 1914 – ne pouvait que laisser perplexe tout observateur de la vie économique de la péninsule {529} . Mais l’illusion frappait de plein fouet la diplomatie française. Jules Cambon – depuis Berlin – croyait encore, en pleine crise marocaine, que l’industrie ferroviaire espagnole était entre les mains des entreprises françaises ! Les informations en sa possession lui faisait alors dire au Quai d’Orsay, que l’Allemagne se préoccupait de patronner la construction de chemins de fer au sud des Pyrénées {530} . En réalité, les commandes de matériel roulant avaient échappé, depuis longtemps, aux usines françaises, comme l’avait constaté Albert Broder.

Le destin ferroviaire de l’Espagne se jouait désormais en termes de liaisons avec l’Afrique du nord, pensée transcendantale de l’impérialisme colonial français. À défaut de pouvoir passer par l’Italie – puissance ennemie – il fallait s’assurer une nation amie au sud, dans ce but. Or, au-delà de l’Espagne, le Maroc … et puis les bonnes occasions.
CHEMINS DE FER SECONDAIRES ET À VOIE ÉTROITE
Ainsi, lorgnait-on encore, du côté français, sur les lignes nouvelles à enlever. Depuis quelques années, au tout début du siècle, une Société Espagnole d’Études de Chemins de Fer Secondaires existait. On procéda à sa liquidation en 1904 {531} . En effet, outre le développement des liaisons transpyrénéennes, déjà évoquées dans le second chapitre, les autorités espagnoles avaient fait voter des lois de compléments du réseau, en 1904 et en 1907. Les deux textes furent, en 1908, fondus en une seule loi, dite des "chemins de fer secondaires et stratégiques à voie étroite" {532} . La résistance des grandes compagnies à ces lignes à voie métrique, parfois considérées à juste titre comme concurrentes davantage que complémentaires, avait faibli, lors du passage de la phase extensive à la phase d’exploitation intensive.


Des investissements isolés


Avant la première décennie de ce siècle, les Français – à l’inverse des Belges ou des Anglais – s’étaient peu intéressés à ce type de lignes, à l’exception de la Compagnie du Chemin de Fer de Cariñena à Saragosse/Ferrocarril de Carinena a Zaragoza , au trajet long de 47 km. Reliant la capitale aragonaise à un gros bourg viticole, le tronçon – concédé en 1884 – avait été assez rapidement construit, afin de permettre l’exportation des vins de la région vers la France, alors touchée par l’épidémie du phylloxéra. Le capital-actions était essentiellement catalan – le siège social se trouvait à Barcelone – mais une part écrasante des obligations avait été placée à Lyon, en 1888, par la Banque Lyonnaise des Dépôts et Comptes-Courants , au cours moyen de 230 F : 7 290 titres sur 8 000 de 500 ptas à 3%. L’effondrement des exportations et la fermeture douanière des années 1890 ayant entraîné une détérioration très nette des comptes de la petite compagnie, un concordat fut signé en 1898. L’accord stipulait que la totalité du produit net – quand il existerait (sic) – serait versé aux porteurs, qui purent – semble-t-il – en profiter en ce début du siècle, jusqu’en 1907. Le déficit d’exploitation étant reparu, l’année suivante, les obligataires, menés par la Lyonnaise de Dépôts , acceptèrent, en 1911, l’offre de rachat faite par la Compañía General de Credito , de Barcelone, au taux de 150-160 F par titre. Une fois n’est pas coutume, les Français ne furent pas floués dans l’affaire. Outre le prix de cession, les intérêts, servis de 1887 à 1897 et de 1900 à 1907, ainsi que le change appliqué aux versements avaient permis aux porteurs de ne pas "trop y perdre". Une " chance rarissime ", selon A. Broder.

Tableau n°23 – Résultats lyonnais du Chemin de Fer de Cariñena à Saragosse – 1894-1913, en francs

(*) au total (**) cours de rachat
[Source : Annuaire de la Compagnie des Agents de change de Lyon , éd. 1914, p. 50]

Derrière la banque catalane, se profilait en réalité la Compagnie Belge des Chemins de Fer Secondaires qui visait à mettre en place des Ferrocarriles de Aragon , dont le réseau – modernisé – permettrait de relier plus aisément Paris à Saragosse, via le Transpyrénéen Zuera-Oloron par Canfranc {533} . Même s’il ne s’agissait là que d’un petit investissement – environ 1,8 MF – il était clair que ce premier exemple de rachat d’intérêts étrangers par des nationaux – catalans en la circonstance – marquait le début d’une époque nouvelle…
Pourtant, sous l’empire de la loi espagnole de 1908, la finance française allait encore être impliquée, dans de nouvelles affaires ferroviaires. Ce fut tout d’abord, en tentant d’installer une transversale Bilbao-Soria, sous les auspices d’une Compagnie du Nord-Central Espagne – également dénommée Chemin de Fer de Bilbao à Vitoria et Extensions – fondée en septembre 1908, par la Banque Franco-Américaine , déjà engagée dans d’autres affaires ibériques. Le capital de 2M ptas – soit 4 000 actions de 500 – fut porté à 5 M, en 1911. Placé entre les mains de financiers français et belges, il ne fut que partiellement libéré. Douze milles obligations de 500 F à 5 %, au cours de 460 F, furent émises en 1911 {534} . Mais entre-temps, la dite Banque Franco-Américaine était entrée en agonie. Le soutien de la Société Générale et de la revue L’Économiste Français permit le paiement des coupons jusqu’en juillet 1912, l’admission à la cote de la coulisse ayant été obtenue, un an auparavant. La Société Générale se désengagea alors. En réalité, seuls 2 000 titres semblent avoir été réellement en circulation au nord des Pyrénées, en novembre 1913. Quelques mois plus tard, fin juin 1914, la suspension des paiements fut annoncée par le président du Conseil d’administration, le fringant duc de Talleyrand-Périgord. La société reprit alors sa dénomination originelle, Chemin de Fer de Bilbao à Vitoria et Extensions , afin d’exploiter un tronçon achevé de 80 km {535} .


L’échec des chemins de fer secondaires


La plus importante initiative française fut la Société Espagnole des Chemins de Fer Secondaires / Sociedad Española de Ferrocarriles Secundarios , un holding doté d’un capital de 5 Mptas – 10 000 actions de 500 – lors de sa création, en juillet 1909, pour 99 ans. La part française s’élevait ainsi – avec 7 475 titres – à plus des trois-quarts du capital-actions, la part belge à plus de 10 % et la part espagnole à environ 15 % {536} . Deux ans plus tard, de nombreux transferts avaient eu lieu – 3 495 titres avaient changé de mains, soit plus du tiers – mais les principaux piliers du montage financier demeuraient fidèles à leurs postes, les parts respectives entre intérêts nationaux restant à peu près identiques, les reports se faisant entre compatriotes {537} . Des parts de fondateur avaient également été créées et distribuées entre les souscripteurs et les ingénieurs. En 1914, un premier dividende fut versé au titre de l’exercice 1913, soit 6,25 F par action, et 12, 019 ptas pour chaque part de fondateur {538} . Les actions, originellement placées à 334,49 ptas, ne furent libérés qu’à hauteur de 25 %. L’implication d’industriels sans trésorerie abondante pouvait les inciter à envisager un retrait rapide. Il fallait donc jouer sur un endettement obligataire plutôt que sur un engagement définitif. La participation de la Banque de Paris et des Pays-Bas , à hauteur de 10 %, démontrait, à l’évidence, que les affaires ferroviaires ibériques revenaient à l’esprit des dirigeants de banques de la place de Paris, où un comité fut constitué, au n°18 de la rue Godot-de-Mauroi (IX e ).

Tableau n° 24 – Le capital de la Société Espagnole de Chemins de Fer Secondaires – 1909 et 1911 Nombre d’actions de 500 ptas

(*) Bousquet, administrateur du Crédit Mobilier Français, pour son compte personnel
(**) Guadalmina, en son nom personnel et pour le Banco de Vizcaya
(***) 250 actions demeurées en portefeuille en 1909.
[Sources : RM-Madrid, Livre des sociétés, tome 59, f° 24-34 (1909) et AP-BNPP- Paribas , Espagne 62, dossier 5, Société Espagnole des Chemins de Fer Secondaires , liste des actionnaires au 18 mai 1911, remise par M. Legru, banquier, à M. Turretini ( BPPP ), Paris, même date].

La volonté du gouvernement espagnol de faire réaliser un vaste réseau de chemins de fer secondaires – afin de densifier un réseau encore très incomplet – poussa la banque de la Rue d’Antin à confirmer son premier engagement, en devenant le principal bailleur de fonds de la compagnie, au fil des années 1910-1913.
Les avances consenties s’élevèrent rapidement à 3 MF, sous l’œil vigilant du fondé de pouvoirs habituel qu’était Léon Cocagne {539} . Les sommes ainsi rassemblées étaient destinés à la réalisation de petites lignes autour de Palencia, pour lesquelles une filiale – la Compagnie des Chemins de Fer de Castille/Ferrocarriles de Castilla – fut créée, dès 1909, avec un capital originel de 3 Mptas, qui fut porté à 6 M, en 1912, sous forme de 12 000 actions de 500. Les voies furent construites entre 1910 et 1914 par la SA de Travaux Dyle et Bacalan , financée par la Banque de Paris et des Pays-Bas. Fait rarissime, elles furent livrées en août 1912 avec une certaine avance sur le cahier des charges {540} . De même, une autre société-fille – la Compagnie du Chemin de Fer de Huelva à Ayamonte – fut mise en place, en 1913, pour la construction d’une ligne de 49,5 km. Son capital fut fixé à 3,750 Mptas, c’est-à-dire 7 500 actions de 500, libérées à 50 % {541} . La Sociedad Española de Ferrocarriles Secundarios prit également des participations dans cinq lignes, en Galice et dans les Asturies, qui ne furent pas mises en chantier avant la guerre {542} . Une émission sur le marché espagnol, en 1912, permit de lever 14 Mptas, sous la forme de 28 000 obligations de 500 à 4 %. On préféra cette solution à celle de la libération des titres-actions pour les raisons ci-dessus indiquées. Une Sociedad Civil de Obligacionistas de la Sociedad Española de Ferrocarriles Secundarios fut mise en place, la même année. Sans capital, elle était destinée à gérer la dette de la compagnie, afin d’éviter les abus {543} .
Les chemins de fer à voie étroite ne réussirent guère cependant aux investisseurs français, si l’on en juge encore par une autre affaire, celle de la ligne stratégique Alicante-Villajoyosa-Denia, dont le tracé devait atteindre 65 km, puis 93 km {544} . Une petite maison de banque, Boffinet & Solms , avait repris la concession à un Espagnol, et, en association avec une autre maison de Paris, Henrotte & Müller , avait créé une société anonyme, la Compagnie des Chemins de Fer Secondaires et Stratégiques d’Alicante. Au capital de 4 750 000 ptas – 9 500 actions de 500 ptas – la nouvelle société associait des intérêts nationaux – principalement catalans – et français. Ces derniers furent rapidement rétrocédés à des Espagnols – afin d’éviter les foudres de la loi – au prix de 500 actions libérées et d’une soulte de 1 MF, négociable en titres sur le territoire espagnol. Afin de financer la construction de cette ligne côtière supposée stratégique, 39 648 obligations de 500 ptas pièce à 4 % furent proposées, en 1910, sur un marché parisien en principe fermé aux valeurs espagnoles {545} . Le chargé d’affaires, William Martin avait communiqué à Canalejas le refus du ministre français des Finances, Louis-Lucien Klotz, d’admettre les 18 000 titres annoncés, tant que l’affaire Sud-Espagne ne serait pas réglée. Le président du Conseil de SM Catholique manifesta alors le désir de résoudre ce contentieux, afin de renouer de bonnes relations avec… la Bourse de Paris {546} . Boffinet & Solms prit l’ensemble des 39 648 titres offerts à 450 F en coulisse. Ils purent en placer environ 24 000 dans le public, soit environ 10,8 MF d’une valeur nominale de 12 MF {547} . Le tronçon Villajoyosa-Denia achevé, il fut inauguré par Alphonse XIII, en février 1911 {548} . La société Henrotte & Müller fut acculée à la faillite, au début de l’année suivante. Cette déchéance fit perdre à la compagnie 4 MF, ce qui provoqua la cessation des travaux de la ligne, qui avaient été confiés successivement à deux entreprises françaises, les maisons Perchot & Marx , puis Allard-Dollfuss-Sillard & Wiriot {549} . Les autorités françaises, échaudées par l’affaire des obligations Sud-Espagne , décidèrent cependant de faire pression sur le gouvernement espagnol, afin d’obtenir le respect d’engagements en réalité… franco-français ! Avec l’appui de Pérez Caballero, la garantie du Trésor espagnol permit de sortir de l’ornière {550} . Un concordat ( convenio ) fut signé, début septembre 1912. La réduction des revenus obligataires à deux-cinquièmes de leur valeur initiale devait être compensée par la dévolution de 75 % des bénéfices futurs. En outre, la maison de banque Louis Dreyfus , avec l’appui du ministère des Finances, se chargea de la succession du défaillant. Ainsi, 37 500 nouveaux titres 4 % purent être émis au cours de 480 F, qui devaient jouir – par dérogation – de la priorité sur les anciennes valeurs en circulation, soit, en tout, une somme de 18 MF. De plus, un découvert sur compte courant – à hauteur de 2,66 MF – fut autorisé, ce qui devait partiellement compenser les effets de la perte des 4 MF approximatifs de la faillite Henrotte & Müller {551} .

Tableau n° 19 – Cotations Alicante-Denia / Chemins de Fer Secondaires et Stratégiques d’Alicante
Obligations de 500 F, Bourse de Paris, 1911-1914 / en francs.

[Source : Annuaire Desfossés , 1914, p. 384-385, et 1920, p. 345].

Au total, près d’une dizaine de millions de francs-or s’étaient envolés en fumée ! Comme l’avait reconnu la Direction du Mouvement général des Fonds, Rue de Rivoli, le seul moyen de sauver les 12 MF de la première émission était d’en autoriser une autre ! À la veille de la guerre, le tronçon Alicante-Villajoyosa était en construction, sous la direction de la Société Internationale de Travaux Publics , dénomination nouvelle de Allard-Dollfuss-Sillard & Wiriot {552} .

Il y eut, en effet – au-delà de toutes celles qui furent déjà recensées par Albert Broder – d’autres interventions des capitaux français dans les chemins de fer espagnols à voie étroite. Diverses compagnies ferroviaires furent également constituées à l’aune de la loi de 1908, qui fut complétée elle-même par une autre loi de 1912, relative aux conditions d’exécution de la précédente {553} . En 1911, fut ainsi créée une Compagnie des Chemins de Fer Secondaires d’Estrémadure/Ferrocarriles Secundarios de Extremadura , au capital de 3,050 M ptas – en 6 100 actions de 500 – avec la participation d’une petite officine cahorsine, de fraîche fondation, la Banque Chareire , et de nombreux Parisiens. La nouvelle société comptait construire une ligne entre Cáceres, Trujillo et Logrosán en deux lots de 120 et 99 km {554} . En février 1912, des prospectus d’émission d’obligations furent distribués à Paris. Vingt-cinq mille titres de 500 F à 4,5 % étaient proposés au public. À la suite d’informations fournies par l’ambassade de Madrid, le ministère des Finances refusa la cote officielle {555} . Dans le lourd contentieux qui opposait la France et l’Espagne, au sujet de la protection des obligataires, l’ambassade espagnole demeurait cependant vigilante, au cas où une exception pourrait servir de brèche dans l’accès au marché boursier parisien {556} . En tout cas, aucune construction ne semble avoir été entreprise avant la guerre par cette entreprise à prétentions minières.
À la même époque en 1911, à la suite d’anciens projets navarrais, des capitalistes français fondèrent une Compagnie des Chemins de Fer de la Bidassoa/Compañía de los Ferrocarriles del Bidasoa , en vue d’édifier une ligne d’environ 56 km, reliant Irún à Elizondo via Vera de Bidassoa, trajet qui avait été partiellement réalisé par une société minière française défaillante, la Compagnie des Mines d’Irún et Lesaca fondée en 1906, sur les restes d’une autre société impulsée depuis les années 1860 par le baron d’Eichthal {557} . Constituée devant notaire à Saint-Sébastien, la société fut enregistrée à Pampelune. Le siège officiel était à Vera de Bidassoa, tandis que le siège d’exploitation était fixé à Irún, où s’installa le directeur délégué, Léon Mourgues, tandis qu’une agence était ouverte avenue de l’Opéra, à Paris. Elle racheta des concessions espagnoles qui avaient de leur côté repris en 1901 des intérêts miniers britanniques peu rentables. Parmi les promoteurs de la nouvelle compagnie, on trouvait les noms du banquier parisien Charles Laffitte, en représentation de Havas , d’Alfred Massenet, de la Compagnie du Norte Africano et d’Alfred Jourdanne, directeur du Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie. Le capital de 2 Mptas (4 000 titres de 500) fut entièrement souscrit par ces importantes maisons, dont 3 740 pour la dernière entité nommée {558} . Une entreprise constructrice fut désignée, la Société Internationale de Travaux Publics , déjà en charge de l’édification de la voie Alicante-Villajoyosa, comme nous l’avons vu {559} .
Les Belges se montraient actifs en ce domaine, tentant parfois d’attirer des capitaux français. Le Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie devait ainsi participer à la capitalisation de la Compagnie du Chemin de Fer du Nord-Est de l’Espagne/Camino de Hierro del Nordeste de España , fondée à Bruxelles en 1907, sous les auspices de l’Union des Tramways , société belge à capitaux partiellement allemands. Regroupant des concessions dispersées, la compagnie voulait construire une ligne directe Barcelone-Manresa via Martorell. Le capital-actions de 6 MFB, soit 24 000 titres privilégiés de 250 FB et 60 000 ordinaires, sans indication de valeur nominale – était entre les mains de l’ Union , qui avait reçu 23 390 actions privilégiées pour prix de ses apports {560} . La question de l’intervention de la finance française fut posée par le désir des dirigeants de la compagnie d’accéder – comme "toujours" – au marché obligataire parisien. Malgré l’opposition du gouvernement français – société belge, valeur espagnole – la Banque Franco-Américaine – encore elle, serait-on tenté de dire – se proposa donc d’introduire 30 000 titres de 500 F à 5 %, au cours de 465 F. L’opération du 25 mai 1908 fut un échec, selon la presse française spécialisée {561} . Le Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie se chargea alors des obligations Nordeste de España , devenant ainsi le créancier principal de la compagnie belgo-catalane, avec 5 777 titres sur 11 600 émis {562} .

Tableau n°20 – Cote des obligations Nord-Est de l’Espagne , Paris, 1908-1913, en francs.

[Source : Annuaire Desfossés , 1913, p. 428, et 1914, p. 425]

Lors de la liquidation de la Banque Franco-Américaine , la cote – entre banques – ne s’élevait plus qu’à 151 F ! À la suite de l’assemblée générale du 10 avril 1914, la valeur nominale des obligations fut dégradée de moitié, à 250 F ! Une nouvelle émission de 6 000 titres de 500 F à 5 % fut projetée, tandis qu’était envisagé un échange contre des actions sans indication nominale. Les obligataires, une fois encore, avaient été sacrifiés aux actionnaires prioritaires {563} . Sur les 62 km prévus, la moitié avait été achevée. Les constructeurs, la Société Générale d’Entreprises , de Paris – entreprise des associés Giros et Loucheur – et la Société d’Entreprise Générale de Travaux , de Liège, avaient dû interrompre leurs activités. L’invasion de la Belgique devait mettre fin à tout espoir de redressement, mais la faillite judiciaire put être ainsi évitée. L’affaire avait coûté plus de 3,2 MF à l’épargne et à la banque françaises, mais était-elle pour autant terminée {564} ?
Autre cas, la Société des Chemins de Fer d’Espagne , fut formée sous l’égide de la Société Générale de Belgique et la Compagnie des Chemins de Fer Secondaires Belges qui visait à créer un réseau en Castille, à l’est de Madrid, et en Navarre afin d’assurer la jonction avec le Grand-Central Aragon. De cette dernière, la Société Générale de Belgique était aussi maîtresse, et elle paraissait exempte d’attention directe envers les gros sous des Français. Il n’en fut pas de de même pour la Compagnie Générale des Chemins de Fer Méridionaux de l’Espagne , constituée à Anvers en février 1911 pour la construction d’une ligne de 30 km reliant Vélez à Pariana (Málaga). Si les intérêts d’Outre-Quiévrain étaient largement dominants, un établissement français paraissait impliqué – la Compagnie Commerciale Française – en compagnie d’une huitaine de petites maisons de banques locales. Au capital d’environ 5 MFB en 10 000 titres de 500, cette compagnie ferroviaire visait à développer diverses lignes dans les provinces andalouses, dont un projet direct Séville-Málaga. Plus importante encore, à Madrid, une nouvelle Compagnie des Travaux Publics/Compañía Nacional de Obras Publicas , avec des capitaux espagnols, belges, britanniques et français, venait de se constituer en 1911 avec un fonds social de 25 Mptas. Parmi les souscripteurs, on trouvait des banquiers parisiens de petite surface, tels Charles Victor, président de la Société Auxiliaire de Crédit , les associés Bénard et Jarilowski , ou Michel Ephrussi, en compagnie du Baron Empain et de la London County and Westminster Bank {565} …
D’autres tentatives ferroviaires – sans lendemain – peuvent être encore signalées. De 1910 à 1914, l’éphémère Banco de Asturias y Norte de España – déjà évoqué – s’échina à regrouper diverses concessions, sous le couvert de deux sociétés-relais. D’une part, la Compagnie Générale des Chemins de Fer des Asturies , autour de la ligne Ribadasella-Gijón. Du capital de 3 Mptas – 30 000 actions de 100 – la société ne semble avoir émis que la dixième partie. La décision de l’assemblée générale du 12 juillet 1912 de lancer un emprunt obligataire de 14,8 MF – en titres de 500 F à 4,5 % – se solda par un échec total, en avril 1914, sous l’œil hostile de la presse boursière parisienne {566} . L’administrateur délégué, l’ingénieur André Barthez, à l’origine de l’affaire, avait aussi tenté de fonder, dès 1908, une ambitieuse Compagnie Générale des Chemins de Fer Espagnols/Compañía General de Ferrocarriles Españoles , dont il devint également le patron. D’un capital de 425 000 ptas, divisé en 4 250 actions de 100, ne furent émis que 1 250 titres, dont Barthez leva 1 050 pour le groupe financier qu’il représentait – le Banco de Asturias y Norte de España , en réalité – et 80 pour lui-même, tandis qu’un autre Français – de Bergerac – prenait 10 actions, le reste étant capté par trois Espagnols. Il s’agissait, en reprenant les actifs d’une Compañía Bosna-Asturiana – en déconfiture – de construire une ligne entre Cornellana et Moniellos, qui ne vit pas le jour, pour cause de faillite et de liquidation du Banco de Asturias . La menace de l’échec avait poussé Barthez à une fuite en avant, à travers la création de la Compagnie Générale des Chemins de Fer des Asturies , une affaire qui ne fut pas davantage concluante, comme nous l’avons constaté {567} . De même, un Chemin de Fer secondaire/Ferrocarril Secundario Burgos-Ontaneda , constitué en 1913, pour la construction à travers la cordillère cantabrique – pour des raisons minières ? – d’une ligne à voie étroite de 177 km, fut l’objet d’une enquête du consul de France à Santander {568} . Une affaire sans suite apparente de la part des investisseurs français.
Dans ces tentatives médiocres, l’épargne française avait été approchée, mais elle n’en souffrit pas. De même, il ne fut pas fait appel à sa générosité dans la constitution d’une Compagnie des Chemins de Fer, Chutes et Mines de Catalogne/Compañía de los Caminos de Hierro, Saltos y Minas de Cataluña , enregistrée à Barcelone en 1911. Constituée pour 99 ans, au capital de 650 000 ptas – 1 300 actions de 500 – elle semble ne jamais avoir opéré effectivement {569} . Avec son siège rue Louis-le-Grand, à Paris (II e ), The Olot-Gerona Railway Company Ld – dont le réseau était encore inachevé, appelait à l’aide pour finir 17 km sur un total de 38 km, concédé en 1883. Le tronçon San Felíu de Pallerols à Olot était à terminer. Ne fallait-il pas dissoudre cette compagnie et en refonder une nouvelle, demanda l’administrateur-délégué à la Banque de Paris et des Pays-Bas , qui ne donna pas suite {570} ? On peut également signaler l’échec d’une société du Chemin de Fer Minier de l’Urumea /Ferrocarril Minero del Urumea , fondée à Saint-Sébastien, en juillet 1912, afin d’assurer l’évacuation du produit de diverses mines de la vallée de ce petit fleuve, à l’embouchure duquel se situait la capitale du Guipúzcoa {571} .
La Banque de Paris et des Pays-Bas nous révèle encore, dans ses dossiers, d’autres propositions de participation. Tel cet ingénieur norvégien qui faisait miroiter en 1903 la reprise juteuse d’une ligne de 120 km entre Málaga et El Campamento (La Linea de la Concepción), concédée trente ans plus tôt sur la ligne Bobadilla-Algésiras, telle cette entreprise française de travaux publics – Fives-Lille en l’occurence – qui se demandait, la même année, si la banque ne financerait pas une ligne pour les mines de Cala, tels, enfin, ces capitalistes espagnols – en 1906 et 1908 – demandant rendez-vous pour une participation à des petites lignes économiques comme celle devant unir les bourgs de Puebla de Hijar à Vinaroz, dans les provinces de Teruel et de Castellón de la Plana. {572} .
Enfin, Teresa Tortella, ancienne directrice des archives historiques de la Banque d’Espagne , semble indiquer que des capitaux français auraient été impliqués dans d’autres compagnies que celles qu’A. Broder et moi-même avons pu repérer durant nos longues recherches. Cela est possible, surtout quand apparaissent des noms à consonance française, soit dans les Ferrocarriles Vascongados/Chemins de Fer Basques fondés en 1906 par la fusion de trois petites compagnies locales {573} , soit dans le Chemin de Fer/Ferrocarril de Langreo , dans les Asturies {574} , ou dans le Chemin de fer/Ferrocarril San Julián de Musques-Castro Urdiales-Traslaviña , plus à l’est, entre pays de Santander et Pays basque {575} . Des recherches locales et généalogiques, voire judiciaires – jusqu’aux dossiers de naturalisation – seraient à envisager. Parfois des archives nous indiquent même des projets ferroviaires reliant des lieux inconnus des cartes {576} ! Des étude plus précises permettraient sans doute de répondre à ces questions mais le flux de capitaux – s’il a existé – dut être limité et fugace.
En vérité, les seules lignes à voie étroite, auxquelles le capital français s’intéressa avec succès, furent essentiellement destinées au trafic minier, sous le contrôle de sociétés d’extraction aux activités confirmées par la qualité des gisements exploités. Les Chemins de Fer /Ferrocarriles de Peñarroya a Puertollano – longs de 188 km en 1914 – étaient une filiale de la Société Minière et Métallurgique de Peñarroya. Nous y reviendrons. Quant aux Ferrocarriles de La Carolina y Extenciones , regroupant, à la même date, un petit réseau actif de 29 km, dans le bassin charbonnier de Linares-La Carolina, ils associaient des capitaux belges, espagnols – les frères Figueroa – et, plus discrètement, français {577} . Il en était de même des chemins de fer miniers de la province de Huelva – dont le plus important était celui de la Rio Tinto Company , où les intérêts français étaient loin d’être négligeables, comme nous allons le voir dans le chapitre suivant {578} . Ou des lignes de la Société Franco-Belge de Somorrostro , de la Orconera Iron Ore et de la Alquife Ore Mines Companies et d’autres entreprises à participations françaises {579} .
C’est donc un véritable affairisme ferroviaire, plus ou moins favorisé par les autorités françaises, qui déferla sur la péninsule dans les années 1908-1914. Geoffray demandait plus de prudence, car certains envoyés n’hésitaient pas à solliciter et obtenir en tout désordre des entrevues avec tel ou tel ministre, voire avec le président du conseil ou même le souverain. Ainsi, en 1910 et 1911, le petit banquier-rabatteur d’affaires Charles Victor et le journaliste-affairiste Eugène Lautier, du Temps , liés l’un et l’autre au groupe belge Empain, vinrent proposer des affaires ferroviaires – visant parfois les lignes transpyrénéennes – à des interlocuteurs espagnols parfois interloqués devant tant d’audace. Alertés, les membres de l’ambassade de France étaient disposés à les recevoir – puisqu’ils se recommandaient de tel ou tel parlementaire ou du ministre en personne – mais il fallait garder ses distances avec ces agissements {580} . Pour tenter de conclure ce large tour d’horizon des investissements français dans les espaces de souveraineté espagnole de l’époque antérieure à 1914, il faudrait naturellement tenir compte de l’investissement dans les affaires antillaises. Les chemins de fer français de l’outre-mer espagnol sont évoqués dans le chapitre huitième. À Porto-Rico, ils ne furent pas négligeables et jouèrent un rôle de transfert d’influence en liaison avec les intérêts sucriers locaux. Mais un autre horizon s’offrait désormais à d’éventuelles initiatives conjointes ou concurrentes.
La grande question ferroviaire des relations franco-espagnoles devint, à partir de 1913, la liaison avec le Maroc via l’Espagne. Déjà un lien matériel existait, comme nous l’avons vu, à travers l’acquisition de la ligne Bobadilla-Algésiras par les Andalous . La pacification officielle de l’Empire chérifien appelait de plus amples projets. En outre, le péril d’une guerre européenne pourrait rendre nécessaire le transport de troupes du XIX e Corps d’armée d’Afrique du nord à travers l’Espagne. On avait parlé de transbordement de troupes françaises d’Afrique du nord vers la métropole via la péninsule… L’ambassadeur d’Italie à Madrid, Bonin Longare, n’y croyait pas trop {581} . À l’issue du voyage de Poincaré au sud des Pyrénées, une rumeur insistante courut à propos de la conjonction des efforts des "frère ennemis" français – les Rothschild et les Péreire – afin de construire un chemin de fer électrique à travers la péninsule, qui unirait Toulouse à Madrid, Tarifa et Tanger, avant d’aller traverser le Sahara occidental, de rejoindre la vallée du Niger en direction du Cap. Il s’agissait de rien de moins que de concurrencer un projet britannique Le Caire-Le Cap ! Outre les Bauer, et l’entrepreneur député Perchot, les Montebello, des membres des Cortes, mais aussi les Mannesmann seraient intéressés à une telle entreprise, qui inclurait les travaux du port de Tanger ! {582} . Une ordonnance royale, publiée à la mi-janvier 1914, demanda à la Direction générale des Travaux publics du royaume d’étudier une liaison France-Madrid. Une sous-commission intégrée à la Commission internationale des Chemins de Fer Transpyrénéens serait mise en place. Un emprunt de 500 MF serait lancé en France à cet effet. Cependant, selon El Economista , ce projet prendrait de nombreuses années et pourrait se révéler dangereux en cas de guerre franco-espagnole. Méfiance espagnole, toujours.

Services ferroviaires

Dans le secteur étroit des matériels et services spéciaux de transport, la Sociedad de Transportes en Wagones-Cubas/Wagons-Foudres , fut fondée en 1899, à Irún, par des intérêts mixtes. Le capital originel de 100 000 ptas, soit 500 de 200, fut porté à 500 000 ptas, dès l’année suivante : sur 2 500 titres de 200, seuls 570 étaient en circulation. En 1902, ce montant fut encore élevé à 1 750 000 ptas, soit 3 500 actions de 500 {583} . Il s’agissait en fait d’une filiale de la Société des Wagons-Foudres , constituée à Béziers, en 1899, au capital de 1 250 000 F, divisé en 12 500 actions de 100 F {584} .

Tableau n°18 – Résultats Sociedad de Transportes en Wagones-Cubas / Wagons-Foudres , 1905-1913 (francs)

(*) Données non retrouvées pour 1900-1904
[Source : AP-CACL -Crédit Lyonnais , DEEF 30416/1, Transportes en Wagones-Cubas (sic)]

On peut aussi indiquer une Compañía de Descarga Mecánica del Carbón SA/ Compagnie de Déchargement Mécanique du Charbon, associant trois Catalans et un Français, qui fut fondée en 1900, au capital de 115 000 ptas – 230 titres de 500 – élevé à 165 000, l’année suivante, puis à 269 000, sans que la part française fût précisée {585} .
Enfin, après les marchandises, les voyageurs. La Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens , d’origine belge, était devenue en grande partie française. Fondée à Bruxelles, en 1876, avec un capital de 75 MFB, depuis 1911, elle était cotée officiellement sur les grandes places boursières et assurait le service sur grands express – parmi bien d’autres destinations – vers Madrid, Barcelone et Lisbonne {586} .
CONCLUSION
La participation française à l’établissement du réseau ferroviaire espagnol – européen et américain – fut donc considérable. Les contemporains le savaient déjà. Le bilan de cette présence appelle cependant quelques remarques.
D’une part, de 1908 à la guerre, on peut observer une légère reprise des investissements français en Espagne après une période d’abstention, depuis le milieu des années 1890. À l’exception notable des Andalous , elle ne concerna que le réseau secondaire et stratégique à voie étroite, où environ 15 Mptas en actions et à peine 5,5 Mptas en obligations – chiffres effectifs – furent apportées par la banque française, bien davantage que par l’épargne publique. Ce regain d’intérêt ne doit faire aucunement illusion. On était très loin des chiffres des "Quarante Glorieuses", qui, de la fin des années 1850 au milieu des années 1890, avait littéralement bâti le grand réseau espagnol. Que pesaient d’ailleurs les montants indiqués, face aux 265 MF en actions et aux 1 575 MF en obligations apportés par les investisseurs français au XIX e siècle ? Pourtant, il restait beaucoup à réaliser dans cette péninsule aux reliefs tourmentés. Les raisons de la reprise décelable à la veille du premier conflit mondial relèvent davantage du climat de coopération coloniale mis en œuvre en Afrique du Nord et du règlement de la question des chemins de fer transpyrénéens, écrins d’une cordialité ambiante – de façade – qui régnait alors entre les deux pays.
Des obstacles s’étaient cependant dressés dans le domaine des intérêts ferroviaires étrangers. Ceux-ci n’étaient plus les bienvenus, car ils apparaissaient comme une sorte d’injure à la souveraineté et à la dignité de l’Espagne, dont la "régénération" devait être marquée du sceau de la récupération des grands moyens de production et d’échange par les milieux économiques péninsulaires. La conférence ferroviaire de 1905 l’avait exprimé à demi mots. Une véritable législation nationale fut ainsi élaborée entre 1900 et 1908, qui ébauchait une reprise en main d’un secteur essentiel par les hommes et par les capitaux. Les règles sur la concession exclusive en faveur des nationaux, sur la majorité dans les conseils d’administration et les directions des compagnies de chemins de fer vinrent appuyer l’influence croissante des capitaux investis par les Catalans, les Basques et les Madrilènes, conscients d’un combat à mener en faveur d’un rétablissement ébauché dans les secteurs financiers et bancaires, comme nous l’avons remarqué dans un paragraphe précédent. Au détachement manifesté à diverses reprises par les gouvernements espagnols successifs envers la question de la protection des obligataires – principalement étrangers – passablement violentés par des compagnies aux finances chancelantes, la diplomatie française – esseulée – ne put que prôner la fermeture du marché officiel des places boursières de la République. C’était là un coup d’épée dans l’eau, les sociétés ibériques ayant de moins en moins besoin de recourir aux bourses étrangères. Quant à l’augmentation de la pression fiscale, elle ne paraissait pas devoir constituer un enjeu suffisamment clair pour une intervention déterminée. Là encore, l’exception – l’acceptation de l’admission à la cote officielle de titres Andalous , en 1908 et en 1912 – relevait d’objectifs plus politiques et stratégiques que d’une soudaine faiblesse ou d’une inattention, à la suite de l’interdiction générale édictée par Caillaux et réitérée par ses successeurs. Comme les emprunts municipaux, les valeurs ferroviaires espagnoles suscitèrent plus de méfiance que d’engouement, au nord des Pyrénées. Ce fut le chant du cygne de l’investissement français dans les affaires ferroviaires espagnoles ! Pourtant, le Nord-Espagne ou le Madrid-Saragosse-Alicante demeuraient encore des références boursières appréciées, mais, désormais, les positions dominantes des Français étaient une injure à la dignité et à l’indépendance nationale si chèrement acquises un siècle auparavant. Du côté français, le royaume ibérique – redevenu ami – ne suscitait pas de rejet majeur, bien au contraire car d’autres secteurs d’activités y paraissaient prospères ou prometteurs.
Car le chemin de fer, c’était le moyen moderne de drainer – avec la voie maritime plus concurrentielle mais moins flexible dans un certain périmètre de voisinage géographique – les produits espagnols les plus recherchés, à commencer par les minerais.
CHAPITRE 19 L’ELDORADO ? LES INTÉRÊTS FRANÇAIS DANS LES MINERAIS NON-FERREUX ESPAGNOLS
La proverbiale richesse du sous-sol de la péninsule ibérique a engendré une énorme bibliographie. Son exploitation, depuis la plus lointaine Antiquité, a rempli d’innombrables pages {587} . Là encore, la qualité scientifique de travaux relativement récents incite à la modestie de notre approche. Une école espagnole – autour d’Antonio Escudero Gutiérrez, Miguel Ángel López Morell, son tocayo Pérez de Perceval et d’autres – s’est également affirmée sous la bienveillance de maîtres confirmés comme Jordi Nadal {588} . Si, du côté français, la thèse d’Albert Broder n’est que partiellement – mais abondamment – consacrée au secteur minier, celle de Gérard Chastagnaret lui est totalement dédiée {589} . Ce dernier nous indique combien la fortune minérale de l’Espagne était fragile. De nombreux filons étaient difficilement accessibles, perdus dans des montagnes, sans liaison facile avec le reste du pays. L’abondance des minerais ferreux et non-ferreux – ainsi que du mercure – compensait la relative pénurie de charbon et de pétrole. Mais leur teneur métallique et, surtout, leur éparpillement – tout autant que le transport – en rendaient l’exploitation aléatoire. Enfin, depuis 1877 – date de la création de la Bourse des métaux, le Metal Stock Exchange , de Londres – la fixation des prix au plan international échappait tout autant aux Français qu’aux Espagnols {590} . De la nécessité d’attirer de gros capitaux, les autorités de Madrid étaient convaincues. La législation libérale édictée en Espagne dans les années 1850-1870 avait permis la mise en place de grandes sociétés, dont l’histoire a été largement rapportée, malgré les difficultés d’accès à leurs archives. Ce fut surtout vrai dans le secteur des minerais non ferreux {591} . Au début du XX e siècle, le sous-sol espagnol était en bonne partie entre les mains des intérêts étrangers. Certains auteurs parlent même de "monopoles étrangers", ce qui ne paraît pas inexact dans divers sous-secteurs miniers… les plus prometteurs, on le verra {592} . Entre 1900 et 1912, les Français allaient même revenir en force, rattrapant les Britanniques, alors apparemment tout puissants. Tandis que le nombre total des sociétés minières devait presque doubler entre 1900 et 1912, celui des compagnies françaises allait vers un triplement qui trahissait déjà le retour net de l’investissement français dans ce secteur.

Tableau n°1 – Nombre de sociétés minières d’Espagne, 1900/1912

[Source : Juan Muñoz, Santiago Roldan et Angel Serrano, "Mineria y capital extranjero en la articulación del modelo de desarrollo subordinado y dependiente de la economia española en la segunda mitad del siglo XIX y primeros años del siglo XX", Información Comercial Española , n°69, juin 1976, p. 59-89]

On le voit, la prédominance anglaise semblait menacée, car les Belges faisaient là aussi une forte percée. Quant aux Allemands, ils parurent assez timorés dans ce secteur, préférant manifestement l’association à des intérêts locaux face à la méthode concurrente, plus réticente au partage des pouvoirs {593} . La présence étrangère était massive, avec un bon tiers de compagnies domiciliées hors du territoire du royaume, plus de 40 % abritant des capitaux non espagnols. À cette réalité quantitative, le facteur qualitatif – autour des meilleurs gisements exploitables – allait se révéler un phénomène multiplicateur de l’infériorité nationale face à l’extérieur. Les grosses sociétés du secteur minier non ferreux étaient ainsi étrangères.
À la charnière des deux siècles, la législation tendit cependant à devenir plus restrictive {594} . Nous avons déjà remarqué cette tendance à la naturalisation des cadres et des capitaux dans les domaines financiers et ferroviaires. Un nouveau projet de code minier, élaboré en 1912, restreignait largement – sur le papier, du moins – la capacité des étrangers à diriger des entreprises dans le royaume. Selon l’avocat-conseil de l’ambassade de France, Lastres, certains articles paraissaient pourtant contraires à la convention consulaire franco-espagnole de 1862. L’obligation d’être Espagnol pour être admis dans un conseil d’administration et la conversion de toute société travaillant sur le sol national en entité exclusivement espagnole étaient à ses yeux contraires à la Constitution de 1876 et au Code civil {595} .
Malgré ces obstacles, le sous-sol paraissait un eldorado – terme bien espagnol retourné sur l’Europe – et ne pouvait que susciter les vocations. Les ingénieurs français ne manquaient pas. Solidement formés à Paris, Saint-Étienne ou Alais, ils parcouraient le monde entier. La péninsule ibérique n’échappait pas à leur curiosité, notamment par le biais de la Société Géologique de France qui avait de multiples correspondants et membres espagnols {596} . Un contentieux éclata pourtant à propos de la validation des diplômes étrangers. Jusqu’en 1897, la présence d’ingénieurs non espagnols n’avait pas apparemment pas posé problème, mais la législation devint alors discriminatoire. Sur 150 individus habilités à exercer leur activité dans le royaume, entre 1897 et 1908, 84 étaient français, 29 belges, 19 allemands, douze britanniques et six divers. En 1908, sur douze élus, cinq venaient de France, mais, cette année-là, une ordonnance royale, sous le vent d’un nationalisme économique grandissant, réforma la législation antérieure. Ce n’était pas tant les autorités ibériques qui s’opposaient en la matière mais bel et bien l’École des Mines de Madrid qui faisait de l’obstruction systématique, de nature corporative. La partie française eut beau proposer un régime de réciprocité – à vrai dire assez trompeur – rien n’y fit. La crainte d’une concurrence trop forte pour les jeunes ingénieurs espagnols faisait reculer les autorités de Madrid {597} . Parfois, des Espagnols venaient faire leur apprentissage au nord des Pyrénées, tel le jeune Salvador de Madariaga, qui fit onze ans d’études d’ingénieur des mines en France {598} …
Mais, fait plus grave pour l’indépendance espagnole, comme nous l’avons déjà entraperçu pour les questions financières et ferroviaires, les disponibilités de l’épargne française étaient substantielles et les mines constituaient un secteur bien attractif.
LE PLOMB
Des livres commémoratifs ont partiellement comblé les lacunes de l’historiographie économique, sans pour autant satisfaire pleinement les chercheurs. Les grandes entreprises minières à capitaux partiellement mais hégémoniquement britanniques – le cuivre avec Rio Tinto et Tharsis – ou belges – le zinc de la Royale Asturienne – ont ainsi publié des bilans instructifs, non dénués d’autosatisfaction, mais souvent imprécis dans les analyses de leurs difficultés et de leurs erreurs. Une seule société française les a imitées. Elle s’en était donnée les moyens, il est vrai. C’est par son étude que nous voudrions ébaucher le chapitre des intérêts français dans les mines espagnoles.


Peñarroya ,
reine du plomb, de l’argent … et du charbon


Fleuron de la présence économique française en Espagne, la Société Minière et Métallurgique de Peñarroya a été la seule entreprise à avoir connu une pérennité méritoire, dans les circonstances difficiles qu’a traversées l’espace ibérique – mais aussi l’Europe, dans son ensemble – depuis plus d’un siècle. Disparue depuis 1988, son histoire – officielle – a été contée à travers un album du cinquantenaire, publié en 1931, et par deux ouvrages du centenaire – l’un en français, l’autre en espagnol – en 1981 et 1984 {599} .
La société fut, en effet, créée à Paris, en octobre 1881, pour cinquante ans, à l’instigation d’un polytechnicien, ingénieur des Mines, Charles Ledoux, qui avait été envoyé, au milieu des années 1870, dans un bassin houiller, situé au nord de la province de Cordoue, entre deux saillies de la Sierra Morena {600} . Ayant repéré des filons plombifères, non loin du gisement de charbon de Bélmez – à la destinée incertaine, selon lui – il sut persuader les dirigeants de la Société Houillère et Métallurgique de Bélmez de l’opportunité de créer une industrie d’extraction et de fonderie du plomb. La création de la Société Minière et Métallurgique de Peñarroya fut ainsi l’œuvre de capitalistes finalement convaincus – non sans réserves – de la justesse des vues de l’ingénieur obstiné, qui estimait que le plomb argentifère avait un avenir international et qu’il fallait en séparer l’activité de celle de la houille. Le capital originel, fixé à 5 MF – soit 10 000 actions de 500 F – fut souscrit par soixante-dix-sept personnes et institutions financières, à un niveau de libération d’abord fixé à 50 %. Les apports de la Société de Bélmez – dont le groupe Mirabaud , ainsi que Cahen d’Anvers, étaient les principaux propriétaires – furent estimés à un peu plus de 3 MF, à savoir une petite fonderie, dans le petit bourg de Peñarroya – Peña Roja , la Colline Rouge – et des concessions de mines de plomb, notamment à Berlanga et Azuaga, dans la province de Badajoz, toute proche {601} . Peñarroya s’engageait – pour une durée de cinquante ans – à ne pas concurrencer Bélmez dans le domaine de la houille, en échange de l’abstention de la société-mère dans le travail du plomb {602} . Les Rothschild parisiens, déjà présents dans les affaires liées à ce minerai depuis les années 1840, mirent dans le berceau quatre concessions de plomb – trois dans la province de Ciudad Real et une dans celle de Jaén – devenant ainsi les premiers actionnaires de la société en formation {603} . Louis Cahen d’Anvers fut le premier président du conseil d’administration, qui s’installa dans un hôtel particulier, sur l’une des plus belles places de Paris, où se trouvait également le siège de la compagnie de Bélmez. Comme l’indique très justement le recueil espagnol du centenaire, "l a houille et le plomb se rencontrèrent au n°12 de la Place Vendôme " {604} .

Tableau n°2 – Les participations au capital originel de Peñarroya – libération à 50%, 1881 (en F)

(*) dont la Société Générale de Crédit Industriel et Commercial .
[Sources : AP-Recylex , Peñarroya , Juridique 11 : Constitution de la Société de Peñarroya , 1881, et CAEF-Savigny-le-Temple, CAC , dossier 158/2467, Peñarroya ].

Tableau n°3 – Lieux de résidence des premiers actionnaires de Peñarroya , 1881

[Sources : AP-Recylex , Peñarroya , Juridique 11 : Constitution de la Société de Peñarroya , 1881, et CAEF-Savigny-le-Temple, CAC , dossier 158/2467, Peñarroya ].

Le capital – essentiellement parisien – était solidement en mains françaises, avec plus de 97 % de l’ensemble. L’on comptait également des Suisses – MM. Bonna & Cie et l’ Omnium Genevois – avec 75 titres, et des Belges, avec 150, soit un total minimum de 235 actions en possession d’étrangers non français, la nationalité des particuliers habitant principalement Paris ne nous étant pas toujours connue. Un seul Espagnol, José Serrano, de Malaga, avec dix actions, était impliqué, les autres résidents en Espagne étaient Français. Les femmes – présentes au nombre de cinq – étaient titulaires de 349 souscriptions, l’une d’entre elles avec 250 titres {605} . Le capital de 5 MF fut alors libéré à 100 %. En février 1883, le dernier quart était versé par les soixante-quinze actionnaires restants. Deux individus – dont Serrano – avaient renoncé entre-temps à lever l’option. Aucun sujet du roi Très Catholique n’en était donc finalement partie prenante. On se trouvait cependant en Espagne. Tous leurs œufs étaient alors dans le panier ibérique. Les fondateurs de Peñarroya le savaient et comptaient bien sur l’avenir d’un royaume débarrassé depuis peu de ses troubles républicains ou carlistes.
Les premiers temps d’exploitation furent assez difficiles. Face aux problèmes de ravitaillement en minerais – par épuisement de certains gisements – et à l’absence initiale de transports modernes – pas de routes fiables, et le port le plus proche était à 350 km environ – les dirigeants de la jeune société, tous techniciens expérimentés, biens soutenus par les capitalistes parisiens, surent ébaucher une politique raisonnable, mais ambitieuse, de mise en valeur. La société, qui prétendait avoir une politique – un fait rare à la fin du XIX e siècle – conçut alors trois axes de développement, à savoir l’amélioration des installations fixes, la recherche de nouveaux sites d’exploitation et la construction d’un réseau ferré permettant un désenclavement géographique vital.
Le coût des premières installations fixes de production – par de nombreux achats de matériels à l’étranger – a été estimé à environ 2,7 MF, de 1881 à 1885, par A. Broder {606} . La société prit, en effet, un essor régional considérable, grâce à une volonté d’intégration à la fois verticale et horizontale. Ce ne fut pas sans refus de nombreuses offres et sans la vigilance de la qualité des achats, comme le montrent fréquemment les procès-verbaux du conseil d’administration, dans les premières années d’existence de la société. Outre la fonderie, deux groupes de mines, dits de la Manche et d’Estrémadure, furent les éléments originels du lent avènement de la prospérité de Peñarroya {607} . En effet, le développement des affaires de la jeune compagnie fut rendue possible, grâce à une politique qui se révéla davantage à finalité productive que négociante.
Ainsi, l’intégration verticale – afin d’obtenir le contrôle de l’énergie nécessaire à tout raffinage de minerai – passait par l’acquisition en pleine propriété de mines de charbon. Dès 1892, fut décidée l’absorption de la maison matrice – Belmez – ce qui entraîna le doublement du capital, porté à 10 MF, sans aucune diffusion dans le public. La répartition fut opérée, selon l’estimation de la valeur des actifs des deux sociétés, par une commission mixte, qui décida que la rémunération des actionnaires de Bélmez s’élèverait à 6 667 titres et celle des actionnaires de Peñarroya à 3 333 titres {608} . Par des contrats, signés la même année, de petites concessions de charbon – situées à Castuera (Badajoz) – furent reprises au groupe d’Eichthal, contre une redevance annuelle {609} .
Puis, en 1900, ce fut le rachat aux Chemins de fer Andalous – alors en difficultés financières – des gisements charbonniers de Santa Elisa et de Cabeza de Vaca, dans la province de Ciudad Real, en échange de fournitures annuelles de charbon criblé et de brut {610} . La MZA – qui n’avait pas été consultée en vertu d’accords passés avec les Andalous pour cette zone en juin 1893 – en conçut un vif mécontentement. Ce détournement de trafic porterait préjudice à la grande compagnie ferroviaire qui demandait, en conséquence, 75 290 piécettes de dédommagement par an {611} . Le coût de cette acquisition charbonnière fut établi, en 1901, à 13 604 848 ptas, soit 12 Mptas – prix de l’achat – avec les frais afférents, qui furent amortis en obligations, à travers une société-filiale, la Carbonera Española {612} . Il fallut dédoubler le capital et le gonfler d’un lot de 16 000 nouvelles actions, comme nous le verrons. Par cette acquisition, Peñarroya passait tout bonnement – ce devait être très provisoire – du huitième rang des producteurs de houille d’Espagne au premier {613} .
La société était ainsi devenue un gros producteur de charbon, pour ses besoins propres, mais aussi pour diverses sociétés minières et ferroviaires {614} . Ses conquêtes n’étaient pas achevées pour autant. En 1903, Peñarroya rachetait au Banco de Castilla une entreprise locale, la Sociedad Hullera Antracita de Peñarroya , sise à La Calera (Ciudad Real) {615} . En 1909, ce fut le début du processus de reprise de la Société des Mines de Puertollano , alors en liquidation. Vingt-sept concessions étaient à récupérer, dont celles de la Compagnie Minière et Métallurgique de Puertollano , fondée en 1903, au capital formel de 1 MF, également en voie de liquidation judiciaire {616} . L’opération fut réalisée en deux temps. En vue de fonder une Compagnie des Charbonnages de Puertollano , Peñarroya s’associa avec les frères Figueroa, qui reçurent 4 000 actions sur un ensemble de 25 000 émises, pour un capital nominal total de 6,25 MF, dont 2,25 MF destinés aux opérations de fonctionnement en Espagne. La nouvelle entreprise fixa son siège social à Paris, au n°37 de la rue Taitbout (IX e ), le service de l’émission étant assuré par la maison de banque Seillière et Demachy , installée au n°27 de la rue de Londres, dans le même arrondissement. Les propriétaires français reçurent 16 000 titres ; les 5 000 titres restants furent acquis en espèces par Peñarroya , qui, suivant une suggestion des Figueroa eux-mêmes, devait absorber l’ensemble, au printemps 1914, en échange de 3 500 titres {617} . Les bassins houillers de Bélmez – dits du Guadiato – et de Puertollano étaient désormais sous le contrôle quasi-exclusif de Peñarroya {618} . La volonté d’éliminer toute concurrence était patente, comme en témoigne la reprise de trente-cinq petites concessions – dont trente et une de houille – aux banquiers parisiens Badel Frères , malgré un prix jugé très élevé {619} . Cependant, durant cette expansion – entre 1900 et 1910 – la compagnie devait rétrograder du premier au second rang dans la liste des entreprises charbonnières espagnoles. En effet, la constitution de la Sociedad Metalúrgica Duro-Felguera , par la fusion de divers producteurs asturiens et par la mise en valeur de gisements importants, fit désormais de la compagnie française un solide dauphin {620} .
En parfaite concomitance, une politique active d’intégration horizontale fut menée, par l’acquisition de gisements de plomb. En 1891, Peñarroya détenait 85 titres de La Navarra. Cette compagnie, formée en 1852 à Pampelune, possédait des concessions de plomb argentifère à Almodóvar del Campo et en divers autres points de la province de Ciudad Real. En 1906, Paul Gal, directeur général de Peñarroya , apprit que 60 titres d’apport – dont il ignorait l’existence ! – empêchait sa société de posséder la majorité du fonds social. Il entra en contact avec des actionnaires basques et navarrais, afin de s’assurer le contrôle d’une société, dont la présence discrète ne nous livre guère d’informations. Trois ans plus tard, Peñarroya en détenait 185 titres sur 372 {621} . À l’automne 1911, une autre action de 500 ptas (sic) fut acquise, permettant à la compagnie de posséder une courte majorité {622} ! En 1897, ce fut le rachat de la Sociedad Minera La Victoria déjà amodiée à un groupe anglais.
Le capital fut alors porté à 11 MF, par une émission de 2 000 actions de 500 F nominal, qui permit de réunir près de 3 MF, eu égard au niveau exceptionnellement élevé de la cotisation de l’action Peñarroya, soit 30 % de prime {623} !



fig. n°20 – La zone d’activités originelle de Peñarroya en 1899,
[Source : AP-Recylex, Peñarroya , brochure AGO 1900 Peñarroya ]

Quelques années plus tard, en 1903, la compagnie racheta à la Banque de Paris et des Pays-Bas – par le truchement du Banco Español de Credito – la Compagnie Minière et Métallugique de l’Horcajo , qui devint alors la Société Nouvelle de l’Horcajo {624} . Peñarroya absorbera cette nouvelle entité en 1909 {625} . Également en 1903, fut fondée, à part égale avec la Compagñíe Française des Mines et Usines d’Escombrera-Bleyberg – franco-belge – la Compañía Minera de Villanueva del Duque , au capital de 1,6 M ptas – soit 3 200 titres de 500 – qui fut porté à 1,8 Mptas, avant l’absorption, en 1913, par Peñarroya l’insatiable, qui, depuis 1907, rachetait à son partenaire sa part de minerai extrait {626} . En 1904, ce fut la création en participation de la Compañía Minera de Villagutierrez où se mêlaient des intérêts londoniens, catalans et madrilènes. Du capital de 2,4 M ptas, soit, en tout, 4 800 actions de 500 et 2 400 actions d’apports, Peñarroya reçut respectivement 1 400 et 600 titres. L’exploitation d’une cinquantaine de petites mines de la province de Ciudad Real, devait se révéler décevante, entraînant la liquidation de la société en 1913, avec un passif d’environ 2 M ptas {627} . On ne pouvait pas toujours gagner, mais ce genre d’erreur fut rare.
En 1907, la désormais puissante compagnie minière et métallurgique de la Place Vendôme s’associa avec Sopwith Limited , sous-filiale – via l’ Auxiliaire de Mines – de la Metallgesellschaft , pour fonder la Société des Anciens Établissements Sopwith. Le capital fut réduit de 7 MF à 4 MF, soit 8 000 actions de 500 F, dont 2 000 furent remises à Peñarroya et 1 000 à Tom Sopwith, l’ancien propriétaire. Les 5 000 titres restants furent libérés à 25 % dans un premier temps, puis totalement en 1913. Le premier conseil d’administration de la nouvelle société – qui prit finalement le nom de Compañía Industrial Minera de Linares – était composé de trois représentants de Peñarroya et de deux Anglais, le siège étant transféré de Paris à Linares. Il s’agissait de mettre en valeur des mines de plomb pour cinquante ans, mais, malgré un contrat d’exploitation commune de douze ans signé en 1908, la liquidation eut lieu dès 1913, avant que ne fut opérée la fusion avec Peñarroya qui s’installait ainsi dans ce bassin houiller et plombifère en relative décadence face au district voisin de La Carolina {628} . En 1909, furent encore amodiées des mines de plomb appartenant aux Andalous , dans la vallée du no Montoro, au sud de Puertollano (Ciudad Real). Un an et demi plus tard, l’option de rachat était levée {629} .
La Compañía Minera de Villanueva del Duque , que nous avons évoquée, fournissait également des blendes de zinc. En 1905, la construction d’une usine de traitement fut projetée. Un ingénieur allemand de Silésie fut engagé pour mettre au point l’installation. Fin 1907, la fabrique était mise en route mais la première livraison – un lot de 600 T en lingots – n’eut lieu qu’en 1911, année où furent produits également les premiers lots d’acide sulfurique et de superphosphates {630} . Une stratégie de diversification allait prendre son envol.
Le troisième axe de la politique de la firme minière – dès les origines – fut d’assurer une liaison fluide entre tous ces actifs successivement acquis. Afin d’améliorer l’approvisionnement en minerais, une société de cabotage avait été fondée, dès 1885. D’une durée de 50 ans, la Société Maritime et Minière du Levant avait fixé son siège à Carthagène. Son capital était de 125 000 ptas, soit 125 actions de 1 000 ptas, dont 121 avaient été souscrites par Peñarroya et 4 par un associé madrilène. Elle était chargée de transports minéraux entre Séville, Málaga et Carthagène. Non rentable, elle fut vite dissoute {631} . On comprend surtout combien l’établissement d’un réseau ferré régional dut régulièrement préoccuper les dirigeants. La même année 1885, les premières démarches eurent lieu auprès des autorités. En 1891, débutèrent les travaux. Quatre ans plus tard, le premier tronçon était ouvert. Puis d’autres voies ferrées à voie étroite furent construites dans les deux décennies suivantes. Le désenclavement était impératif {632} . Le matériel roulant – 21 locomotives en tout, de 1894 à 1914 – fut acquis auprès de Fives-Lille (treize) et de la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques (huit) {633} . En 1914, Peñarroya disposait d’un réseau de 188 km, à vocation strictement minière, même si le public fut autorisé à l’emprunter dans certaines conditions. L’ensemble fut "filialisé", sous le vocable de la Compañía de los Ferrocarriles de Peñarroya , qui regroupait en réalité deux sous-filiales, les Ferrocarriles de Peñarroya a Fuente del Arco y a La Conquista – de 162 km – et la Línea de Puertollano a Almodóvar del Campo y a San Quintín longue de 26 km {634} . L’heure de respirer l’air du grand large n’avait pas encore sonné. Peñarroya était encore une société continentale enclavée.
Enfin, dernière facette de cette politique de domination régionale, il fallait assurer l’approvisionnement en bois de mines. La région paraissait bien irriguée. Des propositions avaient été faites à la compagnie en 1903. Elles furent repoussées – la province de Málaga était trop éloignée et la concession forestière, d’accès difficile – mais l’idée fit son chemin {635} . Le bois était denrée rare dans le sud de la péninsule, malgré quelques beaux massifs arborés, dans des zones montagneuses souvent isolées. Finalement, en juin 1910, une propriété de 4,5 ha fut acquise auprès d’une señora , pour la somme de 2 000 ptas. Le domaine dit de La Garganta (La Gorge) prit ainsi naissance, au pied d’une montagne riche en sources, vite captées – par des tuyaux fournis par Pont-à-Mousson – afin d’irriguer les plantations de pins et d’eucalyptus, devant fournir un bois solide à croissance rapide {636} . L’année suivante, 3 000 ha étaient devenus la propriété de la compagnie, par rachat à la Compagnie Minière et Métallurgique de l’Horcajo. Les terrains furent retournés et labourés par des charrues à vapeur – une nouveauté dans la région – et, dès 1914, il faisait déjà bon de s’y reposer sous les frondaisons naissantes {637} .
En 1909, selon des informations consulaires françaises, la société employait environ 10 200 ouvriers {638} . Un dramatique accident en avait blessé dix, le 29 septembre 1906, lors de l’explosion d’une machine à vapeur dans l’atelier de briquettes de charbon de La Vega, à Peñarroya même. L’accident était dû à un défaut d’alimentation en eau. Seuls, deux travailleurs survécurent à leurs brûlures. Quelques mois auparavant, le 10 mars, à Courrières (Pas-de-Calais), plus d’un millier de mineurs de fond avait perdu la vie dans la plus grande catastrophe civile que la France ait jamais connue {639} .
L’ascension de la Société Minière et Métallurgique de Peñarroya pourrait nous paraître irrésistible. Les mérites de la compagnie, sur le plan industriel, sont incontestables. Autant dire que les relations franco-espagnoles en furent peu affectées au premier abord. Cependant, le sentiment d’un pillage des ressources nationales par des intérêts étrangers qui s’entendaient comme larrons en foire ne pouvait demeurer inerte dans l’esprit de certains autochtones {640} . Les connexions de Peñarroya avec le monde politique espagnol étaient bien réelles. Membre du conseil d’administration depuis 1893, l’avocat-conseil de la société, José Canalejas y Casas, était le père de deux personnalités du parti libéral, Luis et José Canalejas y Mendez. Lors de son retrait, en 1901, pour cause de maladie – il devait décéder l’année suivante – il fut remplacé par son fils Luis, ingénieur des Ponts et Chaussés espagnols, sénateur et maire de Madrid, qui devait assurer jusqu’à sa propre mort, en 1910, la couverture juridique de la compagnie. L’assassinat, en novembre 1912, de son autre fils, José – devenu président du conseil – suscita l’indignation du conseil d’administration, mais cette disparition devait rompre tout lien avec cette famille influente, au poids économique cependant limité {641} . Une autre fratrie ibérique allait prendre la relève. Il s’agissait là d’un changement d’échelle dans l’implication économique.
En novembre 1912, Charles Ledoux reçut en effet des ouvertures de la part des frères Figueroa, héritiers de l’immense fortune laissée par leur père, Ignacio, en 1899 {642} . Álvaro, comte de Romanones, ayant dû assumer la présidence du conseil des ministres d’Espagne, à la suite de l’attentat qui avait coûté la vie à Canalejas, quelques jours avant la signature de la convention franco-espagnole sur le Maroc, ce fut son frère, Gonzalo, marquis de Villamejor, qui mena les discussions avec Paul Gal. Depuis 1906, le destin des fonderies de Linares et de Carthagène posait des problèmes de coûts de revient {643} . Victimes d’erreurs de prospection à La Carolina, les deux personnalités espagnoles semblaient décidées à s’associer à la puissante maison française, en lui cédant la plus grosse part des actifs miniers de la société Mines et Métaux Figueroa , de droit belge – filiale de A. y G. Figueroa – en échange de 4 250 actions Peñarroya de 250 F, totalement libérées, et d’une soulte de 1 062 500 ptas {644} . Cela fut fait en mai 1913. Par la suite, Peñarroya entra dans le capital de la Sociedad de las Minas Figueroa , créée en mars 1914 et installée à La Carolina. Au capital de 1,5 Mptas – 3 000 actions de 500 – cette société visait à exploiter les nombreuses concessions du bassin que les deux Espagnols n’avaient pas voulu mettre dans la corbeille franco-espagnole, nous le verrons plus loin avec la Sociedad Minera San Fernando y La Esperanza {645} . Après l’usine de traitement de zinc de Bleyberg, en Belgique – héritage d’ Escombrera – les Figueroa apportaient donc à Peñarroya un nouvel actif situé hors d’Espagne, sous la forme d’une usine de traitement de plomb fondée en 1840 par leur grand-père, l’ afrancesado Luis de Figueroa – père d’Ignacio – au Rouet-L’Estaque, aux portes de Marseille {646} . Conscients de l’expansion des affaires de Peñarroya dans le bassin de Linares, où ils possédaient d’importants intérêts, les deux hommes préférèrent "accompagner" – après bien des hésitations, semble-t-il – la société française dans la poursuite de ses conquêtes, notamment dans la zone de Carthagène, où celle-ci, à leurs yeux, ne manquerait pas, un jour, de s’installer, afin de désenclaver son appareil productif, en contrôlant une sorte de "métallurgie sur l’eau", comme l’on dirait aujourd’hui. Le négoce du plomb exigeait un tel rapprochement. Le but des Figueroa apparaît dans un document de 1910, qui évoquait une collaboration en amont, avec Peñarroya , quant à la production de plomb raffiné et de métal-argent, et en aval, avec Hochschild, du groupe Metallgesellschaft , pour la commercialisation. Il s’agissait bien de s’assurer une position-clé dans l’extraction et le raffinage du plomb en Espagne. Rien de moins. L’ancienne société collective Figueroa y Compañía – fondée en 1889 – fut alors transformée en Plomifera Española SA {647} .
Les années 1913-1914 furent marquées par des prises de contrôle décisives. La politique régionale se mua non seulement en une politique nationale ibérique, mais aussi internationale, toujours dépendante d’une commercialisation qui lui échappait en grande partie. Déjà associée avec Peñarroya , dans la Société Minière de Villanueva del Duque , la Compagnie Française des Mines et Usines d’Escombrera-Bleyberg fut acquise, en juillet 1912, contre 15 000 nouvelles actions. Quatre actions Escombrera furent échangées contre trois titres Peñarroya {648} . Avec les prises de contrôle d’ Escombrera-Bleyberg et d’une partie des actifs Figueroa , Peñarroya sortait en effet de son berceau géographique. Elle s’implantait en force dans les bassins de Linares et de Carthagène, mais elle reprenait également des établissements de transformation à Barcelone, à Lisbonne… et à Marseille {649} . Tinayre, le consul de France à Carthagène, assez bien informé, ne s’y trompait pas. Il fallait que les Espagnols pussent raffiner eux-mêmes leurs minerais afin de profiter d’une valeur ajouté qui jusqu’alors s’évanouissait sous le roulis des navires exportateurs. Peñarroya était ainsi en passe de devenir l’une des toutes premières sociétés mondiales dans le domaine du traitement du plomb {650} . En effet, en ces premières années du siècle, la société française s’orientait toujours davantage vers la transformation, au détriment de l’extraction proprement dite. L’acquisition de nombreuses fonderies de plomb, mais aussi de zinc, la poussaient – irrémédiablement ? – vers le métier de fondeur négociant. Elle se prémunissait ainsi de l’éventuel épuisement de ses mines principales.
En reprenant les actifs Escombrera-Bleyberg et une partie de ceux de Figueroa , les dirigeants de Peñarroya répondaient partiellement au désir formulé par le nouveau directeur général, Frédéric Ledoux – fils de l’inventeur et initiateur de la compagnie – qui s’inquiétait, en juin 1913, devant le conseil d’administration, de la localisation excessivement espagnole des activités de l’entreprise, à la merci de troubles politiques et sociaux sous l’emprise d’un esprit nationaliste ardent. Face, en outre à l’épuisement des principales mines en activité, il prônait une extension hors de la péninsule que ses auditeurs approuvèrent {651} . Dès septembre 1911, Charles Ledoux avait également exposé à ses collègues du conseil d’administration l’intérêt de s’implanter au Maroc – ceci, en pleine négociation franco-allemande – par des participations dans l’ Union des Mines Marocaines – dix actions de 1 000 F – lors d’une augmentation de capital, et dans l’une de ses filiales, la Société d’Études du Haut-Guir, avec également dix titres de 500 F. Ces propositions furent adoptées sans grosse discussion apparente {652} .
On comprend mieux ainsi pourquoi les gisements de charbon intéressaient davantage les dirigeants de Peñarroya que ceux de plomb, de zinc ou de pyrites. La dernière grande opération de l’avant-guerre fut bien, en mars 1914, le rachat de la Compagnie des Charbonnages de Puertollano , comme nous l’avons vu.
Cela n’empêcha nullement Peñarroya de reprendre aussi les mines de plomb et de vanadium de la Compagnie Minière de Santa Marta , fondée en 1910, qui, deux ans plus tard, à Madrid, prit le nom de Compagnie Minière de Badajoz/Compañía Minera de Badajoz. Le capital de 3,5 Mptas fut réparti à compte et demi entre Peñarroya et les propriétaires originels de Santa Marta , soit 3 500 titres à chacun des deux groupes {653} . La maison Rothschild , par l’intermédiaire de son correspondant madrilène Gustavo Bauer, participa à l’opération pour 200 titres {654} .
De même, avec la banque H. Burnay & Cie , de Lisbonne, Peñarroya avait fondé, en octobre 1913, une Compagnie Internationale Industrielle et Minière , chargée d’exploiter des mines de calamine de plomb à Sobral de Adiça, en territoire portugais, à quelques kilomètres de la frontière espagnole {655} .
Cette diversification géographique s’accompagna également, on le voit, d’une diversification sectorielle, à travers l’acquisition d’une usine française, dès 1913. Peñarroya racheta, en outre, l’année suivante, les actifs de la Société des Produits Chimiques de Marseille-L’Estaque , afin d’y produire du sulfate de cuivre, mais aussi des superphosphates, divers acides et des dérivés de la soude {656} . Cette société, fondée en 1890, était une filiale de Rio Tinto , qui en possédait 7 500 titres sur un total de 7 520 de 500 F (3 760 000 F), soit 99,73 %. Il s’agissait d’une entreprise solide, qui employait environ 500 ouvriers en 1911, et qui avait régulièrement versé un dividende à ses actionnaires {657} . La cession fut opérée en échange de 2 500 actions Peñarroya {658} . Rio Tinto entrait ainsi dans le capital de la société française, mais sans pouvoir néanmoins prétendre à un siège d’administrateur, qu’elle ne demanda sans doute pas.
La dérive contrôlée vers la chimie entraîna la constitution, en 1912, d’une filiale, la Société Espagnole de Textiles Industriels/Sociedad Española de Tejidos Industriales , destinée à la fabrication de sacs à engrais en textilose (papier et fibre de coton). Constituée pour une durée de 75 ans, elle était basée à Peñarroya même. Son capital de 2,8 M ptas – soit 5 600 actions de 500 – fut réparti entre la Compagnie Internationale des Brevets et Patentes de Textiloses de Paris, avec 1 400 titres, et Peñarroya , qui souscrivit le reste, soit les trois quarts du fonds social {659} . Enfin, une petite société chimique, la Société de Carbonisation , fut reprise au 1 er janvier 1913, sans que l’on en sache beaucoup sur son compte {660} .
L’exemple de Peñarroya apparaît exceptionnel à divers titres. Voilà surtout une entreprise qui privilégia rapidement l’industrialisation de ses produits d’origine, durant les vingt-cinq premières années de son existence et qui sut en assurer – plus difficilement – la commercialisation dans l’immédiat avant-guerre. Afin d’appliquer ces deux principes, elle participa activement – de façon décisive – à la montée en puissance des provinces de l’Espagne méridionale intérieure, pourtant peu favorisées par leur enclavement géographique. "Maîtresse" des zones minières de Cordoue, Badajoz et Ciudad Real, elle comprit – à temps – l’importance d’une implantation dans les bassins de Jaén et de Murcie. À la coopération avec d’autres sociétés – jusqu’en 1908-1909 – elle préféra, ensuite, l’absorption-fusion, qui lui permettait une présence accrue dans le grand négoce international, au moment où elle acceptait de s’entendre avec la Metallgesellschaft . Ce mouvement de concentration extractive, industrielle et commerciale est – à notre connaissance – unique dans les annales des intérêts français en Espagne, au début du siècle et sans doute, pour tout le siècle, mais la principale faiblesse de ses positions résidait en une relative fragilité de ses capacités commerciales indépendantes. Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, les marchés germaniques et anglo-saxons comman-daient {661} . De même, ses capacités techniques et l’utilisation mesurée d’un capital d’origine assez réduit constituèrent une réussite incontestable {662} . Au fil des décennies, les fonds propres de la société devaient fournir l’essentiel des capacités de financement et de modernisation de l’ensemble industriel cohérent ainsi formé. De 1881 à 1914, le capital social nominal était passé de 5 000 000 F à 24 375 000 F. Après le doublement du fonds social en 1893 – par l’absorption Bélmez – les augmentations de capital se succédèrent en effet à un rythme assez soutenu.
En 1897, 2 000 titres furent ainsi levés par 181 souscripteurs, parmi lesquels Rothschild Frères (466 actions), Mirabaud, Puerari & Cie (368 et 76 à titre personnel entre les trois frères Mirabaud) et Cahen d’Anvers (180 à titre personnel et deux pour la banque) se taillèrent les parts du lion, les autres souscripteurs ne prenant pas plus de 50 titres chacun, le plus souvent un seul. Le correspondant madrilène des Rothschild, Gustavo Bauer, leva seize titres, portant son total à 180. L’avocat-conseil madrilène, José Canalejas y Casas, s’inscrivit pour une part, de même que la petite maison de banque espagnole de Paris, Mitjans, Movellán et Angulo {663} . En 1901, à l’opération de dédoublement des 22 000 actions – désormais 44 000 de 250 F – se superposa une émission de 16 000 titres nouveaux de 500 F proposés au prix de 1 150 F, soit une prime de 900 F ! Les trois principaux actionnaires enlevèrent respectivement 3 718 ( Rothschild Frères ), 1 641 ( Mirabaud & Cie , plus trois membres de la famille) et 1 571 ( Cahen d’Anvers & Cie , avec Louis) parts de propriété, soit un total de 6 930 (43,31 % du total). Sur les 478 autres souscripteurs, dix-huit prirent plus de cent actions, la famille Ledoux se montrant active avec 475 titres. Depuis Madrid, Gustavo Bauer et José Canalejas levèrent respectivement 131 et 40 titres, mais ils y furent cependant devancés par l’active veuve d’Alfred Weil (138) {664} .
Les Espagnols étaient encore quasiment absents du capital à l’aube du nouveau siècle. La situation évolua en 1903, lorsque le rachat de La Hullera Antracita les fit entrer par l’octroi de 1 750 actions nouvelles pour apports {665} . De 1912 à 1914, les opérations successives sur Escombrera-Bleyberg, Marseille-L’Estaque et Figueroa provoquèrent la mise sur le marché de tranches de 4 250, puis de 6 250 titres. Dans la première émission, en mai 1912, les trois "majors" prirent encore 1 147 ( Rothschild Frères ), 969 ( Cahen d’Anvers & Cie ) et 876 ( Mirabaud & Cie ) actions, soit les deux-tiers de l’ensemble, les 362 autres acheteurs se contentant de parts inférieures à 53 titres. Lors de la seconde, en novembre 1913, on compta 904 souscripteurs – un chiffre record ! – qui laissèrent encore aux trois entités dominantes leur place traditionnelle – 1 002 (Rothschild Frères ), 904 (Mirabaud & Cie ) et 540 titres (Cahen d’Anvers & Cie ), soit 39 % du total, avec, en tout, 2 446 parts, mais l’on vit apparaître la Sociedad A. y G. Figueroa, de Madrid, avec 355 actions. Gustavo Bauer en leva 23 {666} . En outre, les Figueroa reçurent 4 250 titres en apports qui furent les seuls à ne pas être inscrits à la cote de la Bourse de Paris {667} . Décidée en assemblées générales de juin 1914 , l’acquisition de Puertollano ne fut pas "bouclée" avant le déclenchement du conflit {668} . Cette même année, une SA Franco-Española de Almacenes Generales de Depósito/SA Franco-Espagnole d’Entrepôts fut constituée à Madrid entre les Figueroa et Peñarroya , afin de mieux assure la protection des minerais extraits dans les zones où les deux parties étaient actives {669} . Était-ce une tentative d’atténuer les profits de la commercialisation abandonnés à la Metallgeselleschaft comme nous allons le constater ?
Afin d’assurer leur monopole sur les appels de fonds, les banques fondatrices – Mirabaud , Cahen d’Anvers et Rothschild – qui accordaient des avances de trésorerie au taux de 5 % – se regroupèrent en un syndicat de placement sur trois mois, lors des émissions de 1901 et suivantes.

Tableau n°4 – L’évolution du capital-actions de Peñarroya , 1881-1914 (en F)

(*) décidée mais non réalisée [Source : A. Broder, Le rôle , ouvr. cité, tome 5, p. 1521-1523].

En 1913, cette quote-part en compte à tiers fut modifiée en un système à quatre, quand la maison Demachy fit sa rentrée en prenant l’ultime dizième, les trois autres établissements levant désormais trois dizièmes chacun {670} .
Les Rothschild eux-mêmes étaient à la tête d’un groupe de fidèles actionnaires, dont le total oscillait autour de 20 % de l’ensemble du capital actions. Ce n’est qu’en 1904 que le très actif baron Robert de Rothschild fut nommé membre du conseil d’administration {671} . L’intéressante série présentée ci-après – qui, malheureusement, ne se poursuit pas après 1908 – imposait l’appel aux papiers Peñarroya , mais une première recherche n’a rien donné, quant à la distribution du capital, dans les années qui nous concernent. On remarquera dans cette liste la présence d’un diplomate bien connu de nous, Léon Geoffray, déjà propriétaire de treize titres en 1895. À cette époque, il était en poste à l’administration centrale, avant d’être nommé à Londres, en juin de cette année-là, poste qu’il occupera jusqu’en 1908. Était-il encore actionnaire, lorsqu’il prit l’ambassade de Madrid, durant le second semestre de 1910 ? De même, le banquier et correspondant des Rothschild dans la capitale espagnole, Gustavo Bauer, possédait en nom propre des parts du fonds social.

Tableau n°5 – Le "groupe" Rothschild dans le capital de Peñarroya , 1898-1908 (n actions) (*)

(*) les chiffres de 1908 sont rigoureusement les mêmes que ceux de 1907
[Source : ANMT-Roubaix, 132 AQ 335, Rothschild Frères , participations diverses, 1880-1912]

La cote des actions Peñarroya , à la Bourse de Paris, atteignit des niveaux exceptionnels, au point de provoquer un dédoublement – à l’occasion d’une augmentation de capital, en 1900 – entré en vigueur le 1 er février de l’année suivante {672} . De 500 F, à l’origine, la valeur nominale de l’action fut alors réduite à 250 F. Cette "scission" n’empêcha nullement le titre de s’apprécier, de nouveau, à des hauteurs dignes d’exciter la jalousie de nombreux épargnants et observateurs. En 1912, il était proposé à 440 % de sa valeur nominale, soit à 1 250 F ! En 1913, à 500 %, soit à 1 350 F, de belles sommes pour une valeur mobilière {673} ! Soit, plus d’une année de salaire d’un ouvrier non qualifié de l’époque. Les actionnaires n’apparaissaient pas trop malheureux des performances de leurs titres.
Un autre exemple intéressant que celui de Mirabaud & Cie qui assurait de son côté le service de caisse selon les comptes généraux de la banque de la rue de Provence, mais qui faisait aussi des opérations pour son propre compte et pour celui de clients directs {674} . Grâce aux archives maison repérées dans les fonds du Crédit du Nord – repreneur de l’une des deux maisons fondatrices de la société plombifère, il est possible de connaître de nos jours les opérations menées sur le groupe minier en voie de fort développement en ces premières années du nouveau siècle. On le constate, la nature des titres était variée, mais, surtout, les sociétés rachetées ou partagées étaient d’un rapport médiocre voire négatif. Heureusement, le titre de la maison principale levait les profits vers des hauteurs respectables. La fusion s’imposera dan certains cas pour cette raison éminente de tenue boursière, élément toujours fondamental pour une société qui tendait au holding.

Tableau n°6 – Opérations Mirabaud & Cie titres Peñarroya et affaires connexes, Paris, 1902-1913 (en F)

[Source : AP-SG-Crédit du Nord, Mirabaud , MIR 1 F 1, comptes généraux annuels, ms., 1902-1913]

Bien peu de titres miniers espagnols pouvaient rivaliser avec Peñarroya . Or, cette performance boursière ne reposait pas sur un gisement miracle – comme on le constatera pour Rio Tinto (cuivre) ou pour la Royale Asturienne de Mines (zinc) – et cela doit être souligné. Ce fut une politique posée, à long terme, sans à-coups et sans surchauffe, malgré les insuffisances parfois criantes des débuts. En conséquence, grâce aux "super-primes" encaissées, l’appel au marché obligataire ne fut que très occasionnel et marginal. A. Broder n’a pu constater que trois émissions entre 1895 et 1913, dont la première – 1 000 titres de 500 F à 6 %, proposés au pair – fut monopolisée par les actionnaires et ne fit pas l’objet de cotation en bourse. C’était là le secret du bonheur. Il faut dire que la demande de plomb était à la hausse à peu près continue depuis plusieurs décennies. Par ses qualités d’isolation et d’étanchéité, appréciées depuis l’Antiquité, ce minerai connaissait même un véritable regain que l’urbanisation expliquait largement.

Tableau n°7 – Cotation des titres Peñarroya , Bourse de Paris, 1901-1914 / en francs.

[Sources : ANMT-Roubaix, 65 AQ L 2361/2, Peñarroya , presse économique, 1907-1914, et Annuaire Desfossés , 1914, p. 850].

Les opérations suivantes – en 1904 et 1913 – concernèrent 8 962 puis 9 946 obligations de 500 F à 4,5 %, émises à 98 %, qui rapportèrent 4 391 380 et 4 873 540 F à la trésorerie de Peñarroya {675} . Ainsi, 209 souscripteurs, en 1904, et 397, en 1913, se partagèrent ces titres de créance qui servirent principalement à financer les lignes de chemin de fer et à constituer, en 1913, la Société Espagnole de Textiles Industriels {676} .
En tout, des origines à la guerre de 1914, 45,65 MF avaient été apportés par la finance française {677} . En outre, des obligations de la Société des Produits Chimiques de Marseille-L’Estaque furent prises en charge, en 1913, pour 1 184 300 F {678} . Il est ainsi aisé de comprendre et d’estimer les capacités d’autofinancement de la société, d’autant plus que les émissions d’actions nouvelles étant réservées quasi-exclusivement aux actionnaires originels, le poids des "rachetés" s’en trouvait diminué, à l’issue de l’opération.


fig. n°21 – Action Peñarroya de 250 F (à partir de1901)
[Source : AP-Recylex- Peñarroya ]



fig. n°22 – Cotations des titres Peñarroya.

En 1914, le "noyau dur" du capital demeurait identique à celui de 1881, même si de nouveaux partenaires – notamment espagnols, mais aussi britanniques – étaient venus se joindre aux Français. Le capital était demeuré en mains stables, mais, là encore, l’absence de liste d’actionnaires laisse perplexe l’historien {679} .

Tableau n°8 – Le capital de Peñarroya en juillet 1914 (valeur en francs)

[Source : Estimations partielles J.

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