Rue des salauds. L histoire leur a donné une rue...et pourtant !
181 pages
Français

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Description

Les plus grands personnages de l'histoire de France ont le privilège d'habiller les artères de nos villes. Bien souvent, les choix ne souffrent pas la discussion. Mais parfois, les grands hommes ainsi statufiés cachent quelques zones d'ombre oubliées par l'Histoire officielle... En prenant le prétexte d'une balade parisienne, Oscar Lambert a voulu traquer ces bien tristes sires qui ne méritaient pas tant d'honneur ! Au fil des pages, vous croiserez dans cette petite anthologie des " grands hommes " qui ont cependant : massacré leurs semblables, trahi leur patrie, colonisé leurs voisins, pourchassé les hérétiques, opprimé le peuple, lutté contre la démocratie, fait de juteuses affaires sur le dos de l'État... Nos avenues, nos places, nos squares ou encore nos boulevards honorent ainsi le général Bugeaud (sanguinaire conquérant de l'Algérie), Albert de Mun (infatigable adversaire de la laïcité), le duc de Guise (organisateur de la sanglante Saint-Barthélemy) ou Maurice Barrès (implacable accusateur du capitaine Dreyfus)... Et que dire de la face cachée des Richelieu, Étienne Marcel, Linné, Mazarin, Conti, Talleyrand, Gallieni, Alexandre III et de tant d'autres " intouchables " ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 août 2014
Nombre de lectures 5
EAN13 9782360753390
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


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Oscar Lambert
RUE DES SALAUDS

© Les Éditions de l’Opportun
16, rue Dupetit-Thouars
75003 PARIS
http://editionsopportun.com

Éditeur : Stéphane Chabenat
Marketing éditorial : Sylvie Pina Geudin
Suivi éditorial : Clotilde Alaguillaume / Servanne Morin (pour l’édition électronique)
Mise en page : À vos pages / Stéphanie Gayral
Conception couverture : Olo.editions/ Marion Alfano

ISBN : 978-2-36075-339-0

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

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« Il est toujours joli, le temps passé.
Une fois qu’ils ont cassé leur pipe,
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés :
Les morts sont tous de braves types. »
Georges Brassens

AVANT-PROPOS
Les rues de Paris portent les noms des plus glorieux personnages de l’histoire de France. Mais certaines d’entre elles sont attribuées à de bien tristes sires…
Bugeaud, le sanguinaire conquérant de l’Algérie qui enfuma des milliers de Berbères, dispose d’une grande avenue dans les beaux quartiers. Il y côtoie Albert de Mun, l’infatigable adversaire de la séparation de l’Église et de l’État. Louis XVIII et Charles X, les deux frères de Louis XVI qui se succédèrent sur le trône de France avec la ferme intention de restaurer l’Ancien Régime, comptent chacun trois rues dans Paris. Les ducs de Guise, organisateurs de la Saint-Barthélemy, et Maurice Barrès, implacable accusateur du capitaine Dreyfus, ont également laissé un souvenir dans la capitale...
Ce livre propose une série de portraits de grands hommes qui ont massacré leurs semblables, trahi leur patrie, colonisé leurs voisins, pourchassé les hérétiques, opprimé le peuple, lutté contre la démocratie, fait de juteuses affaires sur le dos de l’État... et qui ont donné leur nom à une rue de Paris.
Le choix de ces personnages est arbitraire, il ne prétend pas à l’exhaustivité, et encore moins à l’objectivité ! Si vous n’avez pas peur des mauvaises rencontres, munissez-vous d’un Pass Navigo, d’un ticket Vélib’, d’une bonne paire de baskets, et suivez-nous !

I er arrondissement
Rue de Richelieu
Rue Étienne-Marcel
Place Maurice-Barrès

RUE DE RICHELIEU
En 1622, Armand Jean du Plessis, duc et cardinal de Richelieu (1585-1642), n’était qu’aux débuts de sa brillante carrière. Toutefois, il avait déjà réussi à épargner quelques écus grâce à son labeur acharné au service de l’État. Avec ces modestes économies, il se fit construire un immense palais à deux pas du Louvre. Ce luxueux édifice fut appelé Palais-Cardinal, puis Palais-Royal après la mort de Son Éminence : Richelieu avait en effet légué sa modeste demeure à Louis XIII. Ce changement de nom aurait effacé tout souvenir du zélé ministre dans le quartier si, en un admirable mouvement symétrique, la rue que l’on appelait alors rue Royale n’avait pas en retour été rebaptisée rue Richelieu.
Fils de la haute aristocratie, Richelieu était entré dans les ordres par hasard : son frère aîné avait refusé l’évêché de Luçon (il préférait se faire moine), place lucrative que la famille ne pouvait laisser échapper. Le jeune Armand, que l’on destinait plutôt au métier des armes, fut donc réorienté vers celui des patenôtres. Il y montra tant de talent qu’il fut envoyé aux états généraux de 1614 1 pour représenter le clergé. C’est à cette occasion que la régente Marie de Médicis le remarqua ; la Florentine fit de Richelieu son aumônier personnel, et l’introduisit au Conseil du roi.
Devenu principal ministre de Louis XIII en 1624, il poursuivit tout au long de sa carrière un objectif unique : la restauration de la grandeur de la France, qui passait d’après lui par la grandeur de son roi. Il lutta donc avec acharnement contre trois ennemis : les protestants qui menaçaient l’unité du pays, les princes rebelles qui voulaient revenir à un passé féodal révolu, et les étrangers qui massaient leurs troupes aux frontières.
De tous les combats du Cardinal, le plus facile fut celui qu’il livra aux protestants. En 1598, l’édit de Nantes ne leur avait pas seulement accordé la liberté de culte. Il leur avait également aménagé un véritable État dans l’État : ils disposaient de « places de sûreté » et d’assemblées politiques dont les délégués traitaient directement avec le roi. Cela était bien entendu insupportable pour Richelieu, qui décida de mettre fin à cette situation de manière brutale : en 1627, il fit le siège de La Rochelle, principale ville protestante du royaume, et place forte qui pouvait servir de point de départ à une éventuelle reconquête de la France par les Réformés. Les Rochelais tinrent un an, pendant lequel nombre d’entre eux moururent de faim. Lorsqu’ils tentaient de faire sortir les « bouches inutiles », ces dernières étaient accueillies à coups de mousquet par les troupes de Richelieu, comme le raconte dans ses mémoires Fontenay-Mareuil, un compagnon d’enfance du roi qui combattit à La Rochelle : « On vit tout d’un coup une infinité de vieillards, de femmes et d’enfants se présenter aux lignes et demander à passer : ce qu’on leur permettait au commencement [...]. Mais il arriva aussitôt après un commandement du roi [...] de les renvoyer tous sans miséricorde [...]. Plusieurs, n’ayant pu rentrer (car [cela] leur était aussi interdit), moururent misérablement dans les dehors. »
Quand les assiégés finirent par se rendre en octobre 1628, les assiégeants découvrirent avec horreur les souffrances que la ville avait endurées, comme le rapporte le même Fontenay-Mareuil : « Il est certain que la faim en tua plus de huit ou dix mille ; qu’il y eut quelques femmes qui mangèrent leurs enfants ; qu’il fallait faire garder les cimetières de peur qu’on n’allât déterrer les morts pour les manger [...] ; et enfin que les mieux traités [...] ne mangeaient que du cuir bouilli avec de l’eau et du vinaigre. »
Le protestantisme était anéanti, Richelieu et Louis XIII triomphaient, et le Cardinal put même se payer le luxe de la magnanimité : si le roi ôta aux Réformés leurs privilèges politiques lors de la paix d’Alès en 1629, Son Éminence insista pour que la liberté de culte soit maintenue. Clémence exceptionnelle : le sort des ennemis de Richelieu était d’ordinaire beaucoup plus cruel, et Marie de Médicis aurait pu en témoigner. L’ancienne régente avait d’abord favorisé le Cardinal, mais celui-ci prit une telle importance qu’il lui ôta peu à peu tout ascendant sur son fils. Elle obtint donc de Louis XIII la promesse du renvoi de son ministre. Le monarque tardant à tenir parole, elle déclencha une crise le 10 novembre 1630, que l’on appela par la suite « la Journée des dupes » : au cours d’un entretien au palais du Luxembourg (magnifique résidence qu’elle s’était offerte en lisière de Paris), elle somma son fils de choisir « entre un valet et sa mère ». Le Cardinal fit alors irruption par une porte dérobée, provoquant la fureur de l’Italienne. Le roi s’enfuit courageusement à Versailles et l’on croyait que Marie de Médicis avait gagné. Mais Richelieu finit par convaincre le roi qu’une mère est dans bien des circonstances moins utile qu’un valet, et Marie de Médicis fut exilée à Compiègne. Elle parvint à fuir aux Pays-Bas en 1631, et malgré ses demandes répétées, elle ne fut jamais autorisée à rentrer en France.
Une telle sanction peut paraître impitoyable, mais Marie de Médicis eut au moins la chance de survivre à sa brouille avec le Cardinal. Ce ne fut pas le cas des grands seigneurs qui avaient cru pouvoir contester l’autorité du ministre. Ces frondeurs avant l’heure étaient plus ou moins soutenus par Gaston d’Orléans, le frère du roi ; jusqu’à la naissance du dauphin en 1638, celui-ci nourrissait l’espoir de succéder à Louis XIII. Ils étaient également appuyés par l’Espagne qui ne perdait jamais une occasion de déstabiliser la France. Quand un seigneur se révoltait, il entraînait avec lui sa clientèle d’obligés, et l’affaire tournait bien souvent au soulèvement populaire. Richelieu était donc intraitable. Malgré le rang de ses ennemis, il les faisait exécuter : le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc qui s’était révolté en 1632, fut décapité. Cinq-Mars, confident du roi qui avait signé un traité secret avec l’Espagne en 1642, subit le même sort. Son ami de Thou, qui n’était coupable que par omission 2 , passa également sur le billot. Les exécutions se faisaient parfois en toute illégalité, mais comme l’explique Richelieu lui-même dans son Testament politique : « En matière de crime d’État, il faut fermer la porte à la pitié et mépriser les plaintes des personnes intéressées et les discours d’une populace ignorante qui blâme quelquefois ce qui lui est le plus utile, et souvent tout à fait nécessaire. »
Quand il ne faisait pas exécuter les grands seigneurs, Richelieu s’évertuait à leur rendre la vie dure. Il diminua ainsi les pouvoirs et les privilèges des parlements, instrument de la puissance des aristocrates. Il développa les intendants, fonctionnaires chargés de surveiller les gouverneurs de province, et surtout de mettre leur nez dans la manière dont était collecté l’impôt. Il interdit également les duels, qui étaient l’une des occupations favorites des nobles. La mort des gentilshommes n’empêchait pas Richelieu de dormir, mais il préférait que ces messieurs se fassent tuer en se battant contre des étrangers plutôt qu’entre eux. Sa principale préoccupation était en effet la guerre extérieure.
Durant toute la période où le Cardinal exerça le pouvoir, la France fut plus ou moins en guerre contre ses voisins : Richelieu voulait restaurer la France dans ses « frontières naturelles », mais la maison d’Autriche, contrôlant l’Espagne et les Pays-Bas, encerclait littéralement le pays. Cette situation impliquait la guerre perpétuelle contre les Habsbourg, et nécessitait des ressources considérables. Le ministre exerçait donc sur le peuple une pression fiscale à la limite du soutenable, ce qui entraînait d’incessantes révoltes. À l’annonce de la mort de Richelieu en 1642, des feux de joie fleurirent dans la campagne française.
Ces feux de joie illustrent bien l’éternelle ingratitude du peuple français envers ses dirigeants les plus fidèles : Richelieu fut toute sa vie un serviteur dévoué de l’État. Mais il est vrai qu’il n’oublia pas de se servir au passage. Le titre du chapitre III de son Testament politique est à ce sujet extrêmement révélateur : « Chapitre III, qui montre que les intérêts publics doivent être l’unique fin de ceux qui gouvernent les États, ou du moins qu’ils doivent être préférés aux particuliers. »
On s’attendrait, de la part d’un tel personnage, à plus de fermeté dans l’affirmation des grands principes. Mais Richelieu ne pouvait se permettre de donner des leçons de morale trop sévères : arrivé à peu près sans le sou (pour un gentilhomme de son rang) au service de l’État, il mourut à la tête de l’une des plus grandes fortunes de France, et peut-être d’Europe.
Le tout sans jamais ou presque avoir eu d’autre employeur que Louis XIII.

Ailleurs dans Paris...
La chapelle de la Sorbonne
(V e arrondissement)
Parmi les nombreuses fonctions que cumula le cardinal de Richelieu, on trouve celle de proviseur de la Sorbonne. Dès 1622, il engagea pour l’Université un important programme de travaux, dont le couronnement fut la construction d’une chapelle destinée à... lui servir de sépulture ! On peut encore y admirer son tombeau, mais la visite ne peut se faire que guidée, sur rendez-vous.

RUE ÉTIENNE-MARCEL
Étienne Marcel (env. 1315-1358) fut célébré par les historiens de la fin du xix e siècle comme « l’un des plus illustres citoyens de la Gaule » (Eugène Sue), un « Danton du xiv e siècle » qui « fit créer par les États une quasi-république » (Jules Michelet). Camille Saint-Saëns composa même à sa gloire un opéra rapidement tombé dans l’oubli. Aujourd’hui, le nom d’Etienne Marcel évoque surtout une station de métro. La mémoire collective veut voir en lui un vrai Parisien opposé au roi. Elle peine à se rappeler qu’il fut le responsable d’une horrible série de massacres.
Né dans l’une des grandes familles de la bourgeoisie parisienne qui montaient en puissance dans la société féodale en crise (marquée par les débuts catastrophiques de la guerre de Cent Ans et par la « Grande peste » de 1348), Étienne Marcel accéda en 1354 à l’importante charge de prévôt des marchands de Paris. Son rôle consistait à défendre les bourgeois contre les abus fiscaux et monétaires de la monarchie. Le « Danton du xiv e » s’acquitta si bien de cette tâche qu’il obtint des réformes substantielles conduisant à la limitation des pouvoirs royaux. Lors des états généraux de 1357, il profita de la faiblesse de l’institution royale (le roi Jean II le Bon avait été fait prisonnier par les Anglais lors de la bataille de Poitiers en 1356) pour contraindre le dauphin, le futur Charles V, à accepter une Grande Ordonnance qui instituait un contrôle des états généraux sur la politique budgétaire royale.
Étienne Marcel était incapable de faire véritablement appliquer cette ordonnance, mais cela avait peu d’importance. Des problèmes bien plus épineux allaient bientôt se poser : le 22 février 1358, Jean le Bon signa, depuis son exil, le Traité de Londres, qui laissait aux Anglais un tiers du territoire français. Les Parisiens, furieux, se révoltèrent et Étienne Marcel profita de cette colère pour prendre leur tête.
La foule envahit le palais de la Cité (alors résidence des rois de France). Le prévôt des marchands, chose inédite, fit irruption dans la chambre du dauphin et lui déclara : « Sire, ne vous ébahissez pas des choses que vous allez voir, car elles ont été décidées par nous, et il convient qu’elles soient faites. »
C’est alors que démarra le premier des massacres qui allaient se succéder jusqu’à la mort d’Étienne Marcel quelques mois plus tard. Les conseillers royaux et les maréchaux furent tués dans un effroyable bain de sang. De tous les puissants, seul le dauphin fut épargné. Par la suite, le prévôt des marchands devait amèrement regretter cette clémence, car le jeune homme n’était plus aussi aisément contrôlable que lorsqu’il lui avait fait signer la Grande Ordonnance de 1357. Après avoir avalé plusieurs couleuvres, le fils de Jean le Bon était en effet parvenu à devenir régent, c’est-à-dire indépendant des décisions de son père. Le massacre du 22 février le décida à quitter Paris avec la ferme intention d’y revenir bientôt à la tête d’une armée. Cette fuite faisait d’Étienne Marcel le seul maître de la ville, et lui imposait l’alliance avec Charles II le Mauvais, le roi de Navarre qui, depuis longtemps, convoitait la couronne de France. Le prévôt prépara la capitale rebelle à l’inévitable siège qui se profilait. Les travaux nécessaires furent financés par une mutation monétaire et un nouvel impôt, c’est-à-dire par les pratiques mêmes contre lesquelles les Parisiens, Étienne Marcel à leur tête, s’étaient battus pendant des années.
En mai 1358 éclata dans le Beauvaisis la plus grande des jacqueries 3 du Moyen Âge. Étienne Marcel choisit de la soutenir pour nuire au dauphin, mais Charles de Navarre décida de la réprimer (non sans avoir recours à des mercenaires anglais) pour montrer à l’homme fort de Paris qu’il était indispensable. Ce véritable massacre choqua les contemporains (pourtant habitués à voir le sang couler), mais le Navarrais avait atteint son objectif : le 14 juin, il fila droit sur la capitale, où Étienne Marcel le nomma capitaine de Paris. L’alliance officielle entre le roi de Navarre et le prévôt des marchands provoqua de nombreuses défections dans le camp rebelle, et nombre de guerriers ral-lièrent alors l’héritier légitime du trône. Fort de ces nouveaux soutiens, le dauphin décida de son côté d’assiéger Paris.
Le Navarrais dut engager de nouveaux mercenaires anglais, ce qui n’était pas pour plaire au bon peuple de Paris. Le 21 juillet éclata une rix e dans une taverne : 34 archers anglais furent tués et 400 furent faits prisonniers par les Parisiens. Le lendemain, Étienne Marcel et Charles de Navarre rassemblèrent les Parisiens sur la place de Grève afin de regagner leur confiance grâce à leur éloquence : peine perdue, la population exigeait d’être débarrassée des Anglais. Pour la maîtriser, les deux acolytes désavoués n’hésitèrent pas à noyer de nouveau la colère du peuple dans un bain de sang : ils séparèrent la foule en groupes distincts qu’ils firent conduire vers des mercenaires embusqués. Des centaines de personnes rétives à l’autorité des deux hommes forts de la capitale furent ainsi massacrées ce jour-là.
Les Parisiens devenaient de plus en plus suspicieux à l’égard d’Étienne Marcel. Il est vrai que ce dernier préparait avec son complice, stationné à Saint-Denis, l’arrivée de nouveaux mercenaires, et avait fait marquer la porte de tous ceux qu’il soupçonnait de soutenir le dauphin. La fureur populaire augmenta. Se sentant menacé, le prévôt des marchands essaya de fuir, mais échoua et fut assassiné le 31 juillet 1358.
Le 2 août, le dauphin entra à Paris sous les acclamations. Il pardonna aux Parisiens : seules quinze personnes furent exécutées, clémence exceptionnelle si l’on songe aux milliers de victimes d’Étienne Marcel. Les biens des condamnés ne furent même pas spoliés par la Couronne, ce qui constitue une autre rupture avec les pratiques de l’ancien maître de Paris. La mort dans l’âme, Charles de Navarre rentra chez lui, non sans avoir laissé piller Saint-Denis par les Anglais pour les rétribuer.
En résumé, le « Danton du xiv e siècle » ne fut qu’un tyranneau sanguinaire, un aventurier qui avait profité de la guerre de Cent a ns et des difficultés dans lesquelles la France se trouvait pour accroître son pouvoir.

Ailleurs dans Paris...
La statue équestre d’Étienne Marcel
(IV e arrondissement)
Sur le côté de l’Hôtel de Ville, une monumentale statue en bronze monte un cheval en regardant la Seine : c’est Étienne Marcel... Cette parfaite incarnation de l’art officiel de la III e République est due au sculpteur Jean-Antoine-Marie Idrac. Elle illustre bien l’idée que le xix e siècle se faisait du prévôt des marchands : droit dans ses étriers, le regard fier, Étienne Marcel n’apparaît ici pas comme un tyran avide de pouvoir, mais comme un meneur d’hommes déterminé.

PLACE MAURICE-BARRÈS
Maurice Barrès (1862-1923), digne représentant de la droite républicaine, nationaliste et xénophobe, eut une double vie. La première, celle de l’écrivain, est souvent occultée par la seconde, celle du politique. Que ne s’est-il cantonné à sa monumentale trilogie, Le culte du moi, qui lui valut un succès foudroyant alors qu’il n’avait que vingt-six ans ? Il était alors surnommé « le Prince de la jeunesse »... Mais avant de nous engouffrer dans les arcanes de la vie de cet immortel (il fut élu à l’Académie en 1906), revenons un court instant sur son enfance douloureuse, qu’il évoque en ces termes : « Le culte du moi, je m’y acheminai le jour où mes parents me laissèrent au milieu des enfants méchants dans la cour d’honneur de La Malgrange. »
Collège où le petit Maurice passa ses jeunes années, La Malgrange fut un enfer qui marqua à jamais « cet enfant trop sensible et trop raisonneur », comme il se définissait lui-même : « Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd’hui. » Les horribles garnements qu’il avait pour compagnons le poussèrent vers la solitude et la lecture... Ces écervelés ne savaient pas ce qu’ils faisaient : leur atroce méchanceté de vilains a fourni au grand écrivain une matière littéraire inépuis able, mais elle a également développé chez lui une certaine aigreur, qui en fit un virulent antisémite obsédé par Dreyfus, doublé d’un sombre nationaliste enchanté par la guerre.
Lors de l’affaire Dreyfus, Barrès se déchaîna. Il adhéra à la Ligue de la Patrie française, puis à celle des Patriotes, et déversa dans les colonnes de divers journaux son fiel antisémite : « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race. Qu’il a trahi, je le sais parce que j’ai lu les pages de Mercier et de Roget qui sont de magnifiques travaux. Quant à ceux qui disent que Dreyfus n’est pas un traître, le tout, c’est de s’entendre. Soit ! Ils ont raison : Dreyfus n’appartient pas à notre nation et dès lors comment la trahirait-il ? Les Juifs sont de la patrie où ils trouvent leur plus grand intérêt. Et par là on peut dire qu’un Juif n’est jamais un traître. »
On pourrait qualifier ces propos de haineux, si ce qualificatif ne risquait pas d’être pris pour un éloge par leur auteur. Barrès expliquait dans Du sang, de la volupté et de la mort qu’il y a de la noblesse dans la haine : « La haine n’est pas un bas sentiment, si l’on veut bien réfléchir qu’elle ramasse notre plus grande énergie dans une direction unique, et qu’ainsi, nécessairement, elle nous donne sur d’autres points d’admirables désintéressements. » Aussi hargneux que Barrès ait pu sembler au cours de « l’Affaire », la culpabilité de Dreyfus ne fut pas le plus grand combat de sa vie. Ce grand homme était avant tout préoccupé par l’Alsace et la Lorraine : « En politique, je n’ai jamais tenu profondément qu’à u n e chose : la reprise de Metz et de Strasbourg. »
C’est pour rendre à la patrie amputée ses terres perdues qu’il s’était engagé en politique. Il fut député boulangiste de Nancy à l’âge de vingt-sept ans. Élu plus tard député de Paris (1906), il ne quitta plus l’hémicycle, réceptacle infatigable de son patriotisme exacerbé et écœurant. Lorsque éclata la Grande Guerre, Barrès exultait, sentant enfin que le moment d’en découdre était venu : « 4 août 1914 : le jour sacré [...]. Le gouvernement va nous expliquer l’agression sauvage de l’Allemagne et les moyens d’y faire face [...]. Le président du Conseil entre. On acclame la France [...]. Ce qu’il faudrait que je vous fisse sentir, et comment ? C’est l’accord de tous les partis, le rythme qui nous réunissait, notre bon vouloir, enthousiaste et contenu, notre émotion grave, profonde, allègre, de gens qui ont pris leur décision dans une vue claire du salut public [...]. Le cœur en feu, le front tout raisonnable, la longue série des lois utiles à la défense nationale ayant été votée rapidement, sans débat, on s’en alla dans les couloirs attendre le vote du Sénat. Tous disaient : “ Quelle séance ! Elle dépasse les meilleurs rêves. Pas une fausse note. Voilà où il faut juger ce pays ” . »
Tout au long de la guerre, Barrès écrivit dans L’Écho de Paris une chronique quasi quotidienne (qui fut par la suite publiée en quatorze épais volumes de haine, sous le titre de Chroniques de la Grande Guerre ). Dans cette ode à « l’union sacrée », même les Juifs trouvaient grâce aux yeux de l’ancien antidreyfusard, pourvu qu’ils aient l’amabilité de se faire tuer pour la France. Barrès mettait tant d’ardeur à soutenir le moral des troupes que Romain Rolland l’appelait « le Rossignol du carnage », et que Le Canard enchaîné lui décerna le titre de « Chef de la tribu des bourreurs de crâne ».
Barrès n’eut malheureusement pas le plaisir de porter les armes pour défendre son pays, de se faire gazer à la moutarde 4 , de recevoir des marmites sur la tête, de passer des nuits entières caché dans des cratères d’obus : le pauvre avait déjà cinquante-deux ans en 1914 !

II e arrondissement
Rue Colbert
Square Louvois
Rue Saint-Augustin
Rue d’Aboukir

RUE COLBERT
La légende veut que Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) ait été le fils d’un petit marchand rémois, et que seul son mérite lui ait permis de devenir le plus puissant des ministres de Louis XIV. La réalité est quelque peu différente : si la famille Colbert était bien originaire de Reims, elle travaillait dans la banque et l’import-export plutôt que dans le petit commerce. Elle faisait partie de la haute bourgeoisie de la ville, et était bien introduite à la Cour depuis le règne d’Henri IV. Le talent de Colbert, son acharnement au travail et l’efficacité de ses méthodes sont indéniables, mais toutes ces qualités ne l’auraient pas mené bien haut sans de puissantes connections familiales. Jeune, il gravitait déjà autour de Le Tellier, le secrétaire d’État à la Guerre. Et c’est grâce à ses relations qu’il put entrer au service de Mazarin, qui avait grand besoin d’un secrétaire particulier pour gérer son immense fortune 5 .
Le Tellier et Mazarin, voilà les deux modèles sur lesquels Colbert calqua sa carrière. Du premier, il copia l’art de placer ses amis, parents et enfants aux postes clés ; du second, l’art de s’enrichir considérablement tout en rendant service à l’État. Le cardinal était si satisfait des services rendus par son secrétaire particulier qu’il le recommanda à Louis XIV avant de mourir. Le Rémois entra ainsi dans le premier cercle des conseillers du Roi-Soleil. Il ne lui restait plus qu’un obstacle à éliminer dans sa conquête du pouvoir : Nicolas Fouquet, le tout-puissant surintendant des Finances de Sa Majesté. En attisant la méfiance du souverain, en soulignant la façon relâchée dont était géré le budget, en sapant les soutiens de Fouquet à la Cour, Colbert parvint à ses fins : en 1661, Louis XIV fit arrêter son surintendant par d’Artagnan, et le mit en accusation devant le Parlement.
Fouquet éliminé, la voie était libre : Colbert put commencer à cumuler les fonctions. La capacité de travail de celui que Michelet compara à un « bœuf de labour » était immense, et la liste des postes qu’il a occupés simultanément dépasse l’entendement : bâtiments et manufactures, contrôle général des Finances, Maison du roi, Marine... Parmi les ministères stratégiques, les Affaires étrangères et la Guerre sont les seuls dont il n’a pas eu la charge. Mais son frère Croissy fut, lui, ministre des Affaires étrangères.
Depuis le sommet de l’État, Colbert employa son inépuisable énergie à enrichir la France selon la doctrine mercantiliste en vogue à l’époque. Cette doctrine tenait tout entière dans la proposition suivante : la richesse d’une nation se mesure à la quantité d’or qu’elle possède. Mais la France ne possédait pas de colonies d’où l’on pouvait extraire le précieux métal : elle ne pouvait se le procurer qu’en commerçant avec les autres nations. Colbert chercha donc à importer le moins possible et à exporter le plus possible, forgeant cette version française du mercantilisme que l’on appelle le colbertisme.
Pour réduire les importations, il mit en œuvre une politique commerciale protectionniste, rarement couronnée de succès : il décida par exemple d’augmenter les tarifs douaniers en 1664 puis en 1667, ce qui fut l’une des principales causes de la guerre de Hollande 6 . Il stimula également l’achat de produits français, et ce, quels que soient leur prix et leur qualité. Il écrivait ainsi le 3 juin 1666 dans un mémoire adressé, entre autres personnes, à son cousin Colbert de Terron, intendant général des armées du Ponant : « Il est nécessaire d’observer soigneusement, sur les achats à faire, qu’il faut toujours acheter en France préférablement aux pays étrangers, quand même les marchandises seraient un peu moins bonnes et un peu plus chères, parce que, l’argent ne sortant point du royaume, c’est un double avantage à l’État, en ce que, demeurant, il n’appauvrit point, et les sujets de Sa Majesté gagnent leur vie et excitent leur industrie. »
Exciter l’industrie, Colbert s’y entendait : pour favoriser les exportations et rendre les produits français plus compétitifs, il encouragea la création de manufactures dans lesquelles il faisait venir les meilleurs artisans d’Europe. Mais ces artisans avaient intérêt à aimer la France, et à ne pas la quitter : ceux qui tentaient de rentrer chez eux étaient emprisonnés. Colbert ne fut pas moins brutal avec les ouvriers français : en 1669, il leur interdit de « s’habituer dans les pays étrangers à peine de confiscation de corps et de biens » et en 1682, il punit de mort les ouvriers qui quittaient la France.
Obnubil é par la nécessité de développer le commerce, Colbert cherchait des débouchés pour l’industrie française. Mais les autres nations semblaient pe u enchantées par l’idée d’acheter français ; il encouragea donc la colonisation, notamment au Canada et en Inde. Ces colonies avaient pour vocation d’ouvrir des marchés aux manufactures de la métropole ; elles ne devaient donc pas être peuplées uniquement de sauvages incapables d’apprécier la qualité de nos produits. Pour transformer les terres conquises par la France en colonies de peuplement, Colbert eut recours à ses méthodes expéditives habituelles : les orphelines de l’Hôpital général de Paris qui avaient atteint la puberté étaient envoyées d’office dans les colonies ; les colons dont les enfants adultes n’étaient pas mariés étaient mis à l’amende, et ceux qui avaient plus de dix enfants vivants étaient, au contraire, gratifiés d’une pension. Les habitants libres de ces colonies devaient s’estimer heureux : pour les autres, Colbert avait préparé le Code noir 7 , ensemble de dispositions qui réglaient de la manière la plus drastique la vie des esclaves dans les Antilles françaises...
Mais peupler les colonies ne suffisait pas à développer le commerce extérieur, il fallait aussi sécuriser les voies maritimes. Sur mer, la France avait un important retard à rattraper par rapport à l’Angleterre. La construction navale était anémique et le pays était contraint d’importer la plupart de ses bateaux, chose que notre ministre ne pouvait supporter. Il développa les chantiers navals et , pour parer au manque chronique de matelots, il enjoignit aux juges de prononcer un maximum de peines de galères.
Appliqué à accumuler de l’or pour la France, Colbert l’était assurément. Mais il ne l’était pas moins à en accumuler pour lui-même. Son patrimoine, déjà grassouillet lors de son entrée au service du Roi-Soleil en 1661, avait quadruplé quand il mourut en 1683. Il obtint ce brillant résultat en cumulant les charges d’une part, et en devenant le centre d’un réseau clientéliste de financiers qui prêtaient des sommes considérables à l’État d’autre part.
En plus de ce réseau financier, le grand ministre s’était constitué un puissant réseau familial. Son clan s’était en effet répandu sur tout le r oyaume. Autour du « Grand Colbert » gravitaient toute une multitude de « petits » Colbert : nous avons déjà mentionné son frère Croissy, ministre des Affaires étrangères, et son cousin Terron, intendant général des armées du Ponant. Il faut ajouter ses autres frères dont l’un fut évêque de Luçon puis d’Auxerre, et l’autre fut lieutenant général des armées du roi. Colbert ayant pris le soin de rendre héréditaires les postes que les membres de son clan occupaient, le fils du « Grand Colbert » lui succéda donc à la Marine, et son neveu (le fils de Croissy) succéda à son père au ministère des Affaires étrangères.
Un tel réseau ne pouvait que déplaire aux courtisans, qui jalousaient Colbert en raison de la confiance que lui accordait le roi, et le méprisaient en raison de ses origines roturières. Le clan Le Tellier, dont le Rémois avait été le protégé au début de sa carrière, s’était depuis longtemps retourné contre lui : le marquis de Louvois 8 , ministre de la Guerre et fils de Nicolas Le Tellier (qui avait introduit Colbert chez Mazarin), le haïssait tout particulièrement. En effet, il se voyait souvent reprocher par le surintendant les dépenses qu’occasionnaient les nombreuses campagnes militaires du Roi-Soleil. Il manœuvra donc auprès de Louis XIV pour faire chuter son rival. Jean-Baptiste Colbert était presque tombé en disgrâce quand il eut la bonne idée de mourir.
La mort a donc évité certains ennuis à Colbert. Mais elle ne fut pas tendre avec lui pour autant. Le peuple ne pleura pas le ministre, et son enterrement se déroula sous une pluie d’insultes. Les courtisans ne regrettèrent pas celui qui symbolisait, selon le mot de Saint-Simon, « le règne de vile bourgeoisie » . Et la postérité, traîtresse, mit la rue Colbert en face du square dédié à Louvois, son rival de toujours...

Ailleurs dans Paris...
La manufacture des Gobelins
(XIII e arrondissement)
La plus célèbre des manufactures colbertistes, la manufacture des Gobelins, n’a pas été créée de toutes pièces par le surintendant Colbert. Elle a été fondée par la famille Gobelin au xv e siècle, et s’est développée progressivement, notamment sous le règne d’Henri IV. Colbert l’a rachetée en 1662 pour le compte de la Couronne, et l’a confiée à Le Brun qui lui donna le rayonnement international que l’on connaît. Aujourd’hui, elle continue à employer une trentaine de personnes. On peut la visiter, et elle est le cadre de fréquentes expositions temporaires.

SQUARE LOUVOIS
Au xvii e siècle s’élevait à la place du square Louvois l’hôtel de François Michel Le Tellier, marquis de Louvois (1641-1691) , qui fut l’un des grands ministres de Louis XIV. Louvois n’eut bien entendu rien à faire pour obtenir sa place de ministre : son père, secrétaire d’État à la Guerre et vieux patriarche du clan Le Tellier, avait tout simplement obtenu du roi la transmission héréditaire de sa charge. À partir de l’âge de quatorze ans, Louvois fut progressivement mêlé au travail de son père, et en 1677 il put exercer les responsabilités tout seul. À sa mort, la charge de ministre de la Guerre passa bien entendu à son fils le marquis de Barbezieux. Le népotisme prenait en ces temps reculés des formes moins subtiles qu’aujourd’hui...
Louvois, bon courtisan, désirait avant tout plaire à Louis XIV ; c’est ce qui le conduisit à s’attaquer aux protestants. Le Roi-Soleil n’aimait pas les adeptes de la « religion prétendue réformée 9 » . On lui a même attribué une formule qui, bien que probablement apocryphe, résume bien les dangers auxquels étaient exposés les calvinistes sous son règne : « Mon grand-père vous a aimés ; mon père vous a craints ; moi, je ne vous aime, ni ne vous crains . »
Afin de rendre la vie difficile aux protestants, Louvois prescrivit en 1681 aux intendants de ne pas ménager la peine des réformés lorsqu’il s’agissait de loger les troupes de passage. Cette opération fut un succès, et l’on put rapporter au roi un grand nombre de conversion. Les intendants et Louvois généralisèrent donc le procédé en instituant les dragonnades : les soldats étaient envoyés dans diverses provinces avec pour mission de s’installer chez les protestants et de se faire héberger en se conduisant de la manière la plus odieuse qui soit. Les descriptions des contemporains, et notamment cette Histoire de l’Édit de Nantes publiée en Hollande en 1695, témoignent de la violence dont faisaient preuve les soldats : « Il n’y avait point de meubles précieux, ou chez les riches marchands, ou chez les personnes de qualité, qu’ils ne prissent plaisir à gâter. Ils ne mettaient leurs chevaux que dans des chambres de parade [...]. Ils avaient ordre même de démolir les maisons des prétendus opiniâtres [...]. Dans les lieux où les gentilshommes avaient, ou des bois, ou des jardins, ou des allées plantées de beaux arbres, on les abattait sans formalité ni prétexte… Dans les terres mêmes des princes, on logeait des troupes à discrétion. Le prince de Condé 10 voyait, pour ainsi dire, des fenêtres de sa maison de Chantilly, piller ses sujets, ruiner leurs maisons, traîner les inflexibles dans les cachots. Du seul village de Villiers-le-Bel, il fut emporté par les soldats, ou par d’autres voleurs qui prenaient le nom de dragons, plus de deux cents charretées de bons meubles, sans compter ceux qu’on brûlait ou qu’on brisait . »
Outre les viols et les violences habituelles en de telles circonstances, les exécuteurs de ces basses œuvres employaient contre leurs victimes diverses formes de tortures : le feu, la brûlure, la suspension par les parties du corps les plus délicates ou encore l’estrapade, charmante distraction qui consistait, au moyen d’une poulie, à hisser la victime par les bras au plafond ou en haut d’un poteau, parfois avec des poids suspendus aux pieds, puis à la relâcher brutalement. Toute la France fut concernée par ces exactions, à l’exception notable de l’Alsace (protégée par les traités) et de Paris (où, ainsi que l’observa Voltaire, « les cris se seraient fait entendre au trône de trop près » ).
La responsabilité directe de Louvois dans les dragonnades est aujourd’hui discutée par les historiens : il semble que les massacres aient surtout été supervisés par ses subordonnés, qui ne se privaient pas de faire du zèle, encouragés qu’ils étaient par les sentiments bien connus du ministre à l’égard du calvinisme d’une part, et par la révocation de l’ é dit de Nantes d’autre part. Il reste que ces exactions ont été commises sous la responsabilité du secrétaire d’État à la Guerre, qu’il en avait connaissance et qu’il n’a rien entrepris pour les faire cesser.
La responsabilité de Louvois est en revanche bien établie dans la destruction du Palatinat, riche province rhénane que Louis XIV voulut annexer en 1688. Le Roi-Soleil déclencha à ces fins la guerre de la ligue d’Augsbourg au cours de laquelle la France combattit presque seule contre l’Europe entière pendant neuf ans, et qui ne lui rapporta que de modestes avantages territoriaux. Au début de ce glorieux conflit, Louvois donna un ordre célèbre : « Brûlez le Palatinat ! »
L’armée française s’exécuta et détruisit sans broncher Worms, Spire, Mannheim, Heidelberg... Elle sema la terreur dans toute la région, les villages furent rasés, les cultures détruites... L’épisode contribua d’une manière importante au climat d’hostilité héréditaire qui régna par la suite entre la France et l’Allemagne.
Outre les massacres dont il fut directement ou indirectement responsable, l’œuvre majeure de Louvois fut la réorganisation de l’armée : il améliora et unifia l’armement, créa des casernes et des dépôts, permit à des soldats sans naissance de monter en grade, tenta d’instaurer une conscription nationale... Il fit surtout procéder au paiement régulier des soldes, ce qui limita les pillages auxquels se livraient généralement les armées en campagne.
Les protestants et les habitants du Palatinat ne peuvent malheureusement pas témoigner des effets de cette vertueuse mesure...

RUE SAINT-AUGUSTIN
Aurelius Augustinus (354-430), plus connu sous le nom de saint Augustin, est sans conteste le plus célèbre des docteurs de l’Église. Ce Romain d’Afrique laissa une œuvre si abondante que Possidius, son disciple et biographe, se demandait si un seul homme pouvait « tout lire et tout connaître » des écrits de son maître. Cette interrogation en soulève une autre : si une vie ne suffit pas à tout lire, comment suffirait-elle à tout écrire ? L’immensité de l’œuvre augustinienne dépasse en effet toute compréhension. Mais nous pouvons nous fier aux paroles du saint : « Ne peux-tu comprendre ? Crois et tu comprendras ; car la foi précède l’intelligence, et le prophète a dit : “ Si vous ne croyez, vous ne comprendrez point ” . »
Renonçons donc à comprendre, et remarquons simplement que la vie du docteur (de l’Église) fut bien remplie : avant sa conversion à l’âge de 32 ans, il fut professeur dans sa ville natale de Thagaste 11 , à Carthage, à Rome puis à Milan. C’est dans le jardin de sa maison milanaise qu’il eut la révélation qui le conduisit à demander le baptême. Revenu à Thagaste, il s’enferma avec des amis pendant trois ans, jetant les bases d’une communauté monastique qui fit beaucoup pour sa postérité 12 . Une fois sorti de sa retraite, le saint homme assuma l’écrasante charge d’évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba en Algérie), alors deuxième ville de l’Afrique romaine.
Les prélats de ce temps-là n’avaient pas le loisir de se prélasser : ils officiaient tous les jours, voire plusieurs fois par jour, prêchaient tous les dimanches et devaient même se faire juges si l’une des parties à un procès civil faisait appel à leur autorité. Saint Augustin devait aussi répondre à des sollicitations venues de toute l’Afrique romaine : tout le monde voulait voir l’évêque d’Hippone pour une conférence, un débat ou un prêche. Il faut donc compter parmi les miracles du saint le fait d’avoir trouvé, sans négliger ses autres occupations, le temps de réfléchir et d’écrire.
Une grande partie de son œuvre fut consacrée à lutter contre les nombreux schismes qui déchiraient alors la chrétienté. L’un des cultes hérétiques les plus populaires était à cette époque le donatisme, qui jugeait l’Église officielle trop laxiste et refusait de reconnaître les sacrements administrés par certains de ses ministres. En 411, Augustin fut chargé de représenter l’orthodoxie à une conférence qui l’opposait aux schismatiques.
Le pouvoir impérial, qui arbitrait les débats, déclara notre évêque vainqueur, ce qui n’étonna personne. La conférence marqua le début de la persécution policière des donatistes. Augustin y prêta son concours, au moins au début : faisant sien le compelle intrare 13 de l’Évangile, le saint homme justifiait l’usage de la violence. C’est ce qu’il expliqua en 415, dans une lettre au comte Boniface : « Si nous voulons nous en tenir à la vérité, nous reconnaîtrons que la persécution injuste est celle des impies contre l’Église du Christ, et que la persécution juste est celle de l’Église du Christ contre les impies [...]. L’Église persécute par l’amour, les autres par la haine. »
Augustin dut par la suite combattre de nombreux autres schismes : pélagiens, homéens, ariens eurent tous maille à partir avec le docteur de l’Église. Hérétiques quoique non schismatiques, les Juifs ne furent bien entendu pas épargnés. Dans un des nombreux petits essais qu’il rédigea, intitulé Contre les Juifs , Augustin s’en prend ainsi au « peuple déicide » avec une hargne qui sied bien peu à sa dignité de saint : « O Israélites [...], allez maintenant, et continuez à être en contradiction avec la plus éclatante vérité [...]. Si vous voulez dire en toute vérité : “ c’est nous ” , dites-le, quand vous entendrez ces mots : “ Il a été conduit à la mort, à cause des iniquités de mon peuple ” . Ces paroles ont été dites du Christ, que vous avez vous-mêmes conduit à la mort dans la personne de vos pères : il a été conduit, comme une brebis, au sacrifice ; ainsi par votre cruauté ignorante, vous donniez une réalité à la Pâque que vous célébrez sans savoir pourquoi. »
Saint Augustin ne se contentait pas d’opprimer les hérétiques de tout poil. C’était aussi un incorrigible misogyne, trait de caractère que l’on illustre souvent par son fameux « la femme est un cloaque » . Dans ce passage, l’évêque d’Hippone se voulait pourtant magnanime envers le beau sexe : il parlait non pas des femmes en général, mais des prostituées. En les comparant aux égouts, il voulait signifier qu’elles effectuaient un travail salutaire. Ne nous attardons donc pas sur cette métaphore : l’œuvre de saint Augustin regorge de passages qui, sans posséder la puissance évocatrice et odorante du cloaque, insultent bien plus violemment les femmes. Pour le docteur de l’Église, la femme a une seule fonction : la procréation. Il l’explique avec une touchante naïveté dans son commentaire sur la Genèse : « Je ne saurais comprendre dans quel but la femme a été donnée pour aide à l’homme, si l’on supprime sa fonction de mère. »
Dans l’esprit d’Augustin, il n’y a pas l’ombre d’un doute sur le fait que Dieu préfère les hommes. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est venu sur Terre sous les traits d’un être de sexe masculin. Les femmes sont une création divine et ont droit à l’amour de Dieu, mais elles sont irrémédiablement souillées par le péché originel. Traduit en langage augustinien, cela donne, dans le Sermon sur la double généalogie de Jésus-Christ : « Si étant du sexe masculin, comme il devait en être, [Jésus] ne s’était pas choisi une mère, les femmes tomberaient dans le désespoir au souvenir de leur premier péché, car c’est la femme qui a séduit le premier homme ; elles croiraient qu’elles n’ont absolument aucun motif d’espérer au Christ. Le Christ a donc préféré pour lui le premier sexe, mais en naissant d’une femme il console les femmes et il semble leur dire [...] : “ Je suis homme, mais né d’une femme. Non, je ne condamne point la créature que j’ai faite, je condamne le péché que je n’ai pas fait. ” »
Ce péché originel, concept forgé par notre saint homme, l’occupa beaucoup. Non content de penser que la femme en porte la responsabilité, Augustin estimait qu’il se transmet de génération en génération par l’acte charnel. Ainsi, nul n’en est exempt : Jésus, le seul être sans péché, est aussi le seul à être né sans que ses parents aient eu à faire l’amour. Et comme un évêque ne pouvait s’exprimer dans une langue aussi crue, le prélat dut employer de réjouissantes circonlocutions pour exprimer cette idée dans son essai sur le mariage : « Tout ce qui naît de l’action réciproque de l’homme et de la femme n’est que chair de péché, puisque la seule chair qui n’est pas née du mariage a pu ne pas être une chair de péché. »
Et rien ne peut sauver l’amour physique de la souillure originelle. Même s’il n’est pratiqué que dans le strict cadre du mariage, sans pensées impures, dans le seul but de procréer, il reste condamnable : la concupiscence échappe à la raison. Augustin en veut pour preuve le fait que les érections sont involontaires, ce qui se traduit dans Du mariage par : « La consommation du mariage, quoique licite et honnête, n’est jamais exempte des ardeurs de la concupiscence ; si la raison y préside, la passion l’accompagne. Je n’examine pas si cette ardeur suit ou précède la volonté, il me suffit de savoir que les mouvements de la chair n’obéissent qu’à la concupiscence, et nullement à la volonté. »
En toutes ces matières, Augustin était d’ailleurs à la fois un théoricien et un praticien. Avant sa conversion, il vivait en effet avec une femme et avait eu un enfant avec elle. Il connaissait donc très bien les « mouvements de la chair » , « l’action réciproque de l’homme et de la femme » , et la « chair de péché » . Il n’en faisait d’ailleurs aucun mystère. Il avoue même dans ses Confessions , en un cri très émouvant, la prière qu’il s’était répétée pendant toute sa jeunesse : « O Dieu ! Accordez-moi la chasteté, mais pas encore maintenant ! »

RUE D’ABOUKIR
Au mois d’octobre 1799, Napoléon Bonaparte revint d’Égypte et mystifia la France entière en présentant son hasardeuse expédition comme un éclatant succès. Il avait laissé ses troupes dans une situation délicate : chaleur, maladie et révoltes étaient le lot quotidien de ses soldats. Mais sa propagande fut si efficace qu’il fut perçu comme un héros à la mesure des pharaons qu’il avait, dans l’inconscient collectif des Français, combattus et vaincus. Une vague d’égyptomanie, dont on ressent encore les effets aujourd’hui, s’abattit sur la France. Et de nombreuses rues, situées entre l’actuel boulevard Sébastopol et la rue de Cléry, reçurent à des époques diverses des noms faisant référence à l’expédition : Aboukir, Le Caire, le Nil, Alexandrie, Damiette...
Pourtant, parmi les nombreux objectifs que le Directoire avait assignés à Bonaparte en 1798, peu furent atteints. Le général était tout à la fois chargé de tailler à la France une colonie sur cette terre prestigieuse, de gêner les Anglais dans leur commerce maritime avec l’Inde, d’étudier un pays prometteur pour la science, de propager les Lumières et la Révolution en pays barbare... Le Directoire avait aussi des motifs secrets : il n’était pas fâché d’éloigner cet homme jeune et ambitieux, auréolé de gloire italienne. Bonaparte pensait pour sa part qu’un succès sur la terre des pharaons rendrait son ascension irrésistible. Les soldats étaient, quant à eux, principalement motivés par les douces perspectives du pillage, comme le montrent les quelques mots que leur adressa leur chef avant le grand départ : « Je promets à chaque soldat qu’au retour de cette expédition, il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre. »
C’est ainsi qu’en mai 1798 embarquèrent de Toulon près de 30 000 hommes remplis d’espoir et décidés à s’emparer sans sommation de l’une des plus belles provinces de l’Empire ottoman (seule puissance européenne que la France n’avait pas encore eu à combattre depuis le début de la Révolution). Parmi les envahisseurs se trouvaient la fine fleur des généraux de la République (Bonaparte, Kléber, Desaix...) et ses meilleurs savants (Monge, Geoffroy Saint-Hilaire...).
Malte avait le malheur d’être située sur la route de l’Égypte, et Bonaparte l’annexa sans autre forme de procès. Puis l’expédition mit le cap sur Alexandrie, qui fut atteinte le 1 er juillet 1798. L’avancée fut aisée dans ce pays désorganisé : l’administration ottomane, déléguée aux Mamelouks (une dynastie de descendants d’esclaves), y était indigente et surtout impopulaire. Contemplés par quarante siècles d’histoire, les Égyptiens furent mis en déroute à la bataille des Pyramides 14 . En moins de quatre semaines, Le Caire fut atteint. Vivant Denon, le célèbre graveur de l’expédition dont on prétend qu’il exécutait ses dessins à cheval, décrivit cette bataille dans son Voyage dans la Basse et la Haute-Égypte pendant les campagnes du général Bonaparte (1802). Le style est empreint de cette sobriété propre à l’épopée napoléonienne : « Un petit nombre de Français sous la conduite d’un héros venait de conquérir une partie du monde ; un empire venait de changer de maître ; l’orgueil des Mamelouks achevait de se briser contre les baïonnettes de notre infanterie. »
Malheureusement pour le « petit nombre de Français » et leur « héros » , il y avait l’amiral britannique Horatio Nelson, chargé par son gouvernement de suivre la flotte française depuis son départ de Toulon. Il avait perdu sa trace avant Malte, mais l’avait retrouvée à Aboukir, où il la mit en pièces le 1 er août 1798. Vivant Denon, toujours aussi mesuré, tirait ainsi les conclusions de cette funeste bataille : « Le 1 er août avait rompu ce bel ensemble de notre force et de notre gloire [...] ; notre flotte détruite avait rendu à nos ennemis l’empire de la Méditerranée, empire que leur avait arraché les exploits inouïs de notre armée de terre, et que la seule existence de nos vaisseaux nous aurait conservé. »
Notons que la rue d’Aboukir ne commémore pas ce désastre naval ; elle fait référence à la victoire terrestre que les troupes françaises remportèrent l’année suivante sur les mêmes lieux, mais contre l’armée turque (un adversaire moins coriace que Nelson).
Usant d’une rhétorique à laquelle il avait déjà eu recours en Italie, Bonaparte tenta de gagner le cœur des Égyptiens en se présentant comme leur libérateur. Il fit lire cette proclamation lors du débarquement à Alexandrie : « Égyptiens, on vous dira que je viens pour détruire votre religion ; c’est un mensonge, ne le croyez pas. Répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs ; que je respecte plus que les Mamelouks, Dieu, son prophète Mahomet et le glorieux Coran. »
Mais les Égyptiens furent d’autant moins sensibles aux charmes des discours français que ceux-ci s’accompagnaient de nouveaux impôts : des troubles éclatèrent dès le mois d’octobre 1798 dans Le Caire occupé. Une répression sauvage mais efficace s’abattit sur la population. Les soldats français s’employèrent à saccager la grande mosquée Alazhar, ce qui eut pour principal effet d’envenimer les relations entre la population et l’occupant. Ces troubles étaient d’autant plus inquiétants que les Mamelouks commençaient à se ressaisir à l’intérieur du pays. De plus, l’Empire ottoman avait fait appel aux Anglais pour bouter le Français hors d’Égypte. Bonaparte décida de prendre l’ennemi de vitesse en fondant sur la Pales-tine et sur la Syrie. Pour la première fois depuis les c roisades, une armée chrétienne entrait en Terre s ainte.
Les Français enlevèrent, non sans difficulté, Gaza et Jaffa. Les défenseurs turcs de cette dernière ville, qui s’étaient pourtant rendus, furent massacrés. C’est ce dont témoigne le récit d’un jeune soldat, Jacques-François Miot, qui écrivit des Mémoires pour servir à l’histoire des expéditions en Égypte et en Syrie pendant les années V et VI de la République française : « Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on arrêta [les prisonniers turcs] auprès d’une mare d’eau jaunâtre. Alors l’officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice [...]. Nos soldats avaient épuisé leurs cartouches ; il fallut frapper [les derniers prisonniers] à la baïonnette et à l’arme blanche. »
Une fois son forfait accompli, l’armée française se remit en marche. Mais elle resta bloquée devant Saint-Jean-d’Acre, dont elle fit vainement le siège pendant deux mois. Deux navires anglais croisaient devant la ville, et les Ottomans avaient envoyé leurs unités les plus modernes. Les Français subissaient des pertes effroyables, tant du fait de l’ennemi que de la peste qui s’était déclarée au cours de leur séjour en Palestine. L’épidémie donna d’ailleurs à Bonaparte l’occasion d’apporter une pierre importante à sa légende : on prétend qu’au grand dam de ses conseillers il n’hésitait pas à toucher les pestiférés devant ses soldats réunis. En dépit de ce beau succès publicitaire, le siège n’avait aucune chance d’aboutir, et le général jugea plus prudent de rentrer au Caire. Sur la route du retour, l’armée française avait piètre allure, ce qui ne l’empêcha nullement de perpétrer force massacres et destructions.
Une fois en lieu sûr, Bonaparte évalua la situation. Tenir durablement le pays nécessitait des troupes dont il ne disposait pas. Les Anglais et les Ottomans se montraient plus virulents que prévu. Son objectif principal était déjà atteint : il avait attaché son nom à la conquête d’un pays mythique, ce qui allait lui fournir la matière d’une intense propagande en France. Presqu e à la manière d’un fuyard, il décida donc de rentrer au pays pour aller s’occuper de son destin.
Ceux que Bonaparte avait précipitamment abandonnés connurent des temps difficiles après son départ : Kléber, qui lui succéda, affronta bravement Mamelouks, Ottomans, Anglais et révoltes populaires, et fut assassiné en juin 1800. Le général Menou le remplaça mais, tout converti à l’islam qu’il était, il n’eut guère plus de succès auprès des populations. Il dut plier bagage avec les restes de l’armée française, après s’être rendu aux Anglais en 1801…

Ailleurs dans Paris...
La fontaine du Palmier, place du Châtelet
(I er et IV e arrondissement)
L’égyptomanie à la française a laissé nombre de traces dans Paris, comme la fontaine du Palmier, place du Châtelet. Elle fut commandée par Napoléon en 1806, pour commémorer ses victoires d’Italie et d’Égypte. Rien de bien exotique dans le projet original : les quatre statues de la base sont des allégories de la Prudence, de la Vigilance, de la Force et de la Justice. L’ange doré au sommet est une victoire. Ce n’est qu’en 1858 que le côté égyptien de l’ensemble fut renforcé, avec l’ajout, par Jacquemart, de quatre sphinx crachant de l’eau.

III e arrondissement
Rue Bernard-de-Clairvaux

RUE BERNARD-DE-CLAIRVAUX
Bernard de Clairvaux (1090-1153) consacra sa vie au combat contre l’hérésie, et mit tant d’ardeur à cette tâche qu’il fut canonisé. Fils de la moyenne noblesse bourguignonne, il aspirait dès ses jeunes années à une rude ascèse. Il entra à l’âge de 22 ans à l’abbaye de Cîteaux, connue pour sa rigueur. Le jeune homme tenait à partager avec son prochain les privations qu’il s’infligeait : c’est accompagné d’une suite de trente parents et amis qu’il embrassa l’austère vie monastique.
Bernard s’intégra si vite et si bien à la vie de Cîteaux que , trois ans après son arrivée, l’abbé lui confia la mission de fonder un nouveau couvent à Clairvaux, dans les environs de Troyes. Le jeune homme s’exécuta : il créa et dirigea jusqu’à sa mort une abbaye promise à une longue histoire. Elle accueillit des moines jusqu’au début du xix e siècle, puis fut transformée en prison. Autour de ses vestiges s’élève aujourd’hui l’un des établissements pénitentiaires les plus sécurisés de France.
Bernard ne savait rien du destin qui attendait Clairvaux, et il déployait une énergie débordante pour y développer son couvent. L’abbaye croissait et se multipliait, de nouveaux monastères voyaient continuellement le jour. L’ordre cistercien, qui peinait à prendre son envol depuis sa création en 1098, connut grâce à notre saint ses premiers succès. Loin de se cantonner à la vie monastique, Bernard participait aux querelles intellectuelles de son temps : il entretenait une intense correspondance avec les puissants et les érudits, qu’il s’agisse de l’abbé de Cluny, des autorités ecclésiastiques ou même du Pape. Auteur prolixe, il traquait les entorses au dogme, alliant un style alerte et imagé au conservatisme le plus intransigeant.
Bernard de Clairvaux fut par exemple l’un des plus coriaces adversaires du théologien Abélard, penseur aujourd’hui moins connu pour ses travaux que pour les fâcheuses conséquences de ses amours (il fut émasculé par les sbires de l’oncle de sa bien-aimée, Héloïse). Bernard n’a aucune responsabilité dans les douloureuses mutilations subies par Abélard, mais il ne pouvait tolérer l’outrecuidance de ses écrits : ceux-ci introduisaient l’usage de la raison et de la critique dans la réflexion sur Dieu. Le saint écrivit en 1140 au pape Innocent II pour dénoncer son camarade : « Dès les premières lignes de sa Théologie ou plutôt de sa Stultologie 15 , il définit la foi une opinion, comme s’il était loisible à chacun de penser et de dire ce que bon lui semble, comme si les mystères de notre foi dépendaient du caprice de l’esprit humain, quand au contraire ils sont appuyés sur les solides et inébranlables fondements de la vérité. Mais si notre foi est douteuse, notre espérance est vaine, nos martyrs sont des insensés d’avoir essuyé mille tourments pour une récompense incertaine et commencé un exil éternel par une mort douloureuse, en vue d’un bonheur qui ne leur était point assuré . »
Bernard n’hésitait pas à qualifier les réflexions d’Abélard « d’hérésie naissante » . Il ajouta à la fin de sa missive, au cas où le souverain pontife n’aurait pas compris la nécessité de faire subir à l’imprudent de nouveaux supplices : « Sensible aux attaques dont la foi était l’objet, mais incapable de les parer par moi-même, j’ai cru bien faire en avertissant celui à qui Dieu a donné des armes puissantes pour exterminer l’erreur, pour abaisser tout ce qui s’élève contre la science de Dieu, et pour assujettir toute intelligence à l’obéissance de Jésus-Christ. »
Occupé à combattre toute forme d’hérésie, saint Bernard ne pouvait rester insensible à la grande épopée des croisades. Il assista en 1129 au concile de Troyes qui créa l’ o rdre des Templiers, officiellement chargé de protéger la route des pèlerins se rendant à Jérusalem. Mais Bernard ne concevait pas le rôle de cette nouvelle institution comme uniquement défensif. Il composa dans les années 1130 une louange à la « nouvelle milice » , dans laquelle il justifiait la violence à l’égard des peuples musulmans : « Il ne faudrait pourtant pas tuer les païens mêmes, si on pouvait les empêcher, par quelque autre moyen que la mort, d’insulter les fidèles ou de les opprimer. Mais pour le moment, il vaut mieux les mettre à mort que de les laisser vivre pour qu’ils portent les mains sur les justes, de peur que les justes, à leur tour, ne se livrent à l’iniquité. »
Des années plus tard, l’abbé de Clairvaux fut sollicité par les autorités ecclésiastiques pour prêcher la deuxième croisade, à laquelle le Pape avait appelé après la chute d’Édesse 16 en 1144. Il fut dans un premier temps incertain de la réponse à donner à cette requête, mais son hésitation ne fut pas longue : il se lança bien vite à corps perdu dans ce nouveau combat, et se mit à prêcher dans divers pays d’Europe. Une lettre au peuple et au clergé de la France orientale, écrite en 1146, reflète bien l’état d’esprit dans lequel le saint homme se trouvait : « Le monde chrétien s’est ému à la nouvelle que le Dieu du ciel allait perdre sa patrie sur la terre [...]. Aujourd’hui nos péchés l’ont fait tomber aux mains des fiers et sacrilèges ennemis de la croix, leur glaive dévorant sème partout la mort sur cette terre des anciennes promesses [...]. Eh quoi, généreux guerriers, serviteurs de la croix, abandonnerez-vous le Saint des saints aux chiens et des perles aussi précieuses aux pourceaux [...] ? Renoncez à ce genre de milice, pour ne pas dire de malice invétérée parmi vous, qui vous arme si souvent et vous précipite les uns contre les autres pour vous exterminer de vos propres mains [...]. Je vous offre aujourd’hui, peuple aussi belliqueux que brave, une belle occasion de vous battre sans vous exposer à aucun danger, de vaincre avec une véritable gloire et de mourir avec avantage . »
Par « vaincre sans vous exposer à aucun danger » et « mourir avec avantage » , Bernard entendait faire comprendre aux futurs croisés que leur âme serait sauvée s’ils mouraient au cours de l’aventure. Mais le prédicateur savait bien que la perspective du salut des âmes ne suffit pas toujours à motiver les fidèles. Dans la même lettre, il n’hésitait donc pas à leur faire miroiter des motivations plus temporelles : « Si, au contraire, vous êtes adonné au négoce, si vous recherchez les spéculations avantageuses, je ne saurais vous indiquer une plus belle occasion de trafic fructueux, ne la laissez point passer. »
La deuxième croisade fut un fiasco, Louis VII et l’ e mpereur Conrad III furent contraints de lever le siège devant Damas en 1148, et rentrèrent en Europe. Bernard fut d’autant plus affecté par cet échec qu’il venait s’ajouter aux difficultés que la prédication rencontrait en pays cathare. Le saint s’était en effet rendu en 1145 dans le sud de la France, en compagnie du cardinal Albéric, pour prêcher contre l’hérésie. Un demi-siècle avant le sanguinaire Simon de Montfort 17 , l’infatigable militant écuma (pacifiquement) les villes et les villages de la région pour ramener les habitants à la vraie foi. L’écho qu’il rencontrait était plus que mitigé. Dans le village de Verfeil, il fut reçu plus froidement qu’ailleurs. Amer, il marmonna en quittant les lieux : « Verfeil, que Dieu te dessèche ! » La légende veut qu’à la suite de cette imprécation haineuse les habitants de Verfeil aient connu sept années de sécheresse.
Heureusement pour Bernard, ce miracle ne fut pas comptabilisé lors de son procès en canonisation...

Ailleurs dans Paris...
Le collège des Bernardins
(V e arrondissement)
Un siècle après la mort de Bernard, les cisterciens avaient essaimé dans toute la France, et même au-delà. Mais leur règle leur interdisait de s’implanter à proximité des agglomérations. En 1245, l’abbé de Clairvaux (un Anglais du nom d’ é tienne de Lexington) obtint du Pape, à titre exceptionnel, l’autorisation de fonder un collège dans Paris. Il fit construire le collège Saint-Bernard, que l’on dénomma rapidement collège des Bernardins et qui devint une prestigieuse école de théologie. Le collège fut transformé en caserne de pompiers en 1845, et ce qui en restait fut racheté en 2001 par le diocèse de Paris. Avec l’aide de l’État, d’important s travaux de restauration furent entrepris : depuis 2008 y sont organisés des concerts, des expositions, des conférences, qui sont autant d’occasions d’admirer l’un des plus beaux édifices médiévaux de la capitale.

IV e arrondissement
Rue Jacques-Cœur
Rue Saint-Louis-en-l’ î le

RUE JACQUES-CŒUR
Une ascension fulgurante, une chute brutale, une évasion rocambolesque, une relation équivoque avec la favorite du roi : ces ingrédients romanesques ont contribué à faire de Jacques Cœur (env. 1400-1456) un personnage légendaire. Pourtant, ce fils d’artisan n’eut qu’un mérite : accumuler une fortune considérable en maniant l’art de ce que l’on appellerait aujourd’hui le conflit d’intérêt. Sa richesse est évoquée par Villon dans Je plains le temps de ma jeunesse :
« De pauvreté me guermantant,
Souventes fois me dit le cœur :
Homme, ne te doulouse tant
Et ne démène tel douleur :
Si tu n’as tant qu’eut Jacques Cœur,
Mieux vaux vivre sous gros bureau
Pauvre, qu’avoir été seigneur
Et pourrir sous riche tombeau. »
Certains ont prétendu que la fortune de cet intrigant, contemporain de Jeanne d’Arc, venait de l’alchimie. Mais au xv e siècle comme aujourd’hui, la pierre philosophale menait beaucoup moins rapidement à la fortune que la proximité des puissants. Jacques Cœur n’eut d’ailleurs pas besoin de se fatiguer outre mesure pour se rapprocher du pouvoir, car ce dernier vint s’installer dans sa ville natale : Charles VII se réfugia en 1418 à Bourges, malmené par les Anglais et les Bourguignons.
Cet événement changea le destin de Jacques : la Cour apportait une foule d’opportunités commerciales. En 1420, il se maria avec la petite-fille du maître des monnaies de Bourges, tandis que sa sœur se mariait avec le secrétaire du roi. Ayant ainsi pris pied dans l’entourage du « petit roi de Bourges » , il entama son ascension, menant une triple carrière de marchand, de banquier, et de haut responsable des finances du r oyaume. Ces trois activités, étroitement liées, se nourrissaient mutuellement, si bien qu’on ne peut déterminer laquelle a entraîné les deux autres. Jacques Cœur y mélangeait allègrement le public et le privé, les finances du r oyaume et les siennes propres...
Malgré la guerre de Cent Ans, les activités commerciales de ce Crésus berrichon s’étendirent à toute l’Europe et à une bonne partie de la Méditerranée. Il achetait et revendait draperies, métaux précieux, épices, armes, et devint le fournisseur attitré du roi pour une foule de produits indispensables. Pour certaines de ces marchandises, il passa du simple commerce à la production, créant force manufactures. Il était à la tête d’un immense empire, et possédait des établissements à Avignon, Lyon, Limoges, Rouen, Paris, Toulouse, Bordeaux, Marseille, Bruges, Londres, Genève, Gênes, Florence, Naples, Barcelone...
Son commerce nécessitait de nombreux navires, et des rameurs plus nombreux encore. Il fit construire les premiers grâce à son immense fortune, mais les seconds étaient trop rares à son goût : il se mit à ramasser les vagabonds pour les enfermer sur un bateau, jetant les bases de la funeste institution des galères.
À la tête d’une véritable multinationale, Jacques Cœur avait le loisir de spéculer sur les métaux précieux, qu’il avait très tôt appris à manipuler plus ou moins honnêtement. En 1429 déjà, alors qu’il n’était que fermier des monnaies, il émit trois cents marcs d’argent dont le poids était inférieur au standard légal, et empocha la différence. Pris et condamné, il fut gracié, signe que ses réseaux à la c our étaient déjà puissants. Plus tard, manipulant grâce à ses activités commerciales d’énormes quantités de métaux précieux, il ne se privait pas de spéculer sur les différences de cotation entre le Levant et l’Occident. Jacques C œ ur utilisa l’énorme capital ainsi accumulé pour devenir le créancier de la c our tout entière, et Charles VII était bien évidemment son plus gros débiteur.
Cause ou conséquence du succès de ses activités commerciales et financières, notre entrepreneur accumulait les titres et les charges auprès du roi. En 1435, il fut nommé maître de la monnaie de Bourges, puis argentier du roi en 1439. En 1441, il fut anobli et nommé commissaire royal près les é tats du Languedoc. En 1445, il reçut la charge de visiteur général des gabelles en Languedoc.
Les contribuables français peuvent lui imputer une grande part de leurs souffrances, car c’est lui qui généralisa l’impôt permanent dans tout le royaume. Il devint membre du conseil royal, et fut envoyé en mission diplomatique, notamment à Rome et en Égypte. Il n’hésitait pas à transformer chacune de ces charges en de juteuses opportunités de commerce.
Jacques Cœur était devenu extrêmement puissant, et avait réussi à faire un obligé de chacun des personnages haut placés à la Cour. En lui vendant des étoffes précieuses, il était même parvenu à gagner la confiance d’Agnès Sorel, l’influente favorite du roi. La relation entre le grand argentier et la « Dame de Beauté » reste à ce jour mystérieuse. Il est certain qu’ils étaient très proches : la belle Agnès avait fait du riche Jacques l’un de ses trois exécuteurs testamentaires. Leur liaison a-t-elle dépassé le stade de la simple amitié ? Un bas-relief de l’immense palais que Jacques Cœur se fit construire en 1450 à Bourges le laisse penser : on y voit Tristan, Iseult et le roi Marc, représentés respectivement sous les traits de Jacques Cœur, Agnès Sorel et Charles VII.
Quelle que soit la nature de la liaison entre Agnès Sorel et Jacques Cœur, le roi ne pouvait qu’accepter le fait accompli, tant les services de son grand argentier lui étaient indispensables. Mais en accumulant des fortunes, en rachetant des terres à des nobles ruinés par la guerre de Cent Ans, en levant de nouveaux impôts, le puissant banquier avait mécontenté trop de monde. Charles VII le fit arrêter en 1451, l’accusant dans un premier temps d’avoir empoisonné Agnès Sorel. Cette accusation ne tint pas longtemps et l’on dut se rabattre sur des malversations, bien plus faciles à prouver. Jacques Cœur fut condamné à verser 400 000 écus d’amende, ses biens furent confisqués, et ses débiteurs durent rembourser leurs dettes au roi.
Prisonnier, Jacques Cœur était transbahuté de château en château au gré des déplacements de la Cour. Alors que celle-ci se trouvait à Poitiers en 1454, il trouva le moyen de s’évader : son réseau d’obligés n’avait pas été entièrement détruit par sa disgrâce. Des amis l’aidèrent à se réfugier à Rome chez le p ape Nicolas V, qu’il avait connu lors de ses missions diplomatiques. Mais le séjour romain du fugitif ne fut pas long : il mourut en 1456 sur l’île de Chios 18 , alors que le nouveau pontife, Calixte III, lui avait confié le commandement d’une flotte pour combattre les infidèles turcs.
La devise de Jacques Cœur était « À cœur vaillant, rien d’impossible » . Le jeu de mots n’est pas des plus drôles, mais le propos n’est pas infondé : ce Rockefeller médiéval ne manquait pas de courage. Notons toutefois que si vaillant qu’ait été son cœur, il ne lui aurait servi à rien sans un carnet d’adresses bien fourni, des poches bien pleines, et des pratiques commerciales bien douteuses.

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Le château de Beauté-sur-Marne
(Nogent-sur-Marne)
En 1448, Charles VII donna à Agnès Sorel le château de Beauté-sur-Marne, près de Vincennes. Par ce cadeau somptueux, le roi faisait de sa favorite la « Dame de Beauté

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