Saint-Just, la liberté ou la mort
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Description

Il est dix neuf heures trente. Deux tombereaux montent la rue du Rocher en direction du cimetière des Errancis, près de la barrière de Monceaux. Il est tard, on jette pêle-mêle dans la fosse les corps des suppliciés du jour. Parmi eux, Maximilien Robespierre et Louis-Antoine Saint-Just, né à Decize il y a vingt-six ans. Nous sommes le 10 Thermidor de l’An II. Ce jeune homme que rien ne destinait à participer à l’aventure révolutionnaire était mort sans pouvoir prononcer son dernier discours. Celui qui déclarait à la tribune de l’assemblée que « la confiance n’a plus de prix lorsqu’on la partage avec des hommes corrompus », ou encore « Osez ! ce mot renferme toute la politique de notre révolution », n’aura été député que vingt-deux mois et n’aura pu mettre en pratique la constitution de 1793 dont il fut l’un des maîtres penseurs. Quelles purent être les dernières heures, les ultimes pensées de Saint-Just, homme d’action et penseur d’actes, alors qu’ils se savait condamné ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 26
EAN13 9782812933646
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0033€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Michel Benoit


Saint-Just La liberté ou la mort


suivi de
LE NIVERNAIS-MORVAN
SOUS LA RÉVOLUTION

Préface de Bernard Vinot
Avant-propos de Patrice Joly













En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée , 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2







Remerciement




L’auteur remercie celles et ceux sans qui ce livre ne serait pas. Au risque d’en oublier, sa gratitude va notamment au personnel des archives départementales de la Nièvre, des Archives nationales, des archives communales des villes de Decize et de Luthenay-Uxeloup.
Il remercie également M. Bernard Vinot, agrégé de l’Université et docteur en histoire, ancien président de l’Association des amis de Saint-Just à Blérancourt, pour son écoute, et M. Christian Lescureux, ancien secrétaire des Amis de Robespierre à Arras, pour son amitié.
Merci également à M. Jean-Louis Rollot, anciennement conseiller général de Luzy et chargé de la culture au département qui sut trouver dans la Nièvre ces lieux magnifiques que sont les forges de Guérigny et qui sont devenus par la suite le théâtre des Forges royales de Guérigny.
Merci aussi à Pascal Tedes et aux comédiens du Carambole Théâtre, pour avoir créé et interprété la pièce Le Peuple des ronces , dont je fus le conseiller historique, pièce tirée de la première partie de cet ouvrage.
Une pensée particulière pour M. Frédéric Pignot, ancien maire de Luthenay-Uxeloup, qui me permit d’accéder aux archives trouvées dans sa commune et concernant la famille Chambrun.









« Je n’ai vu que la vérité dans l’univers
et je l’ai dite ! »
Saint-Just


« La véritable horreur n’est pas où on l’attend.
Elle n’est pas forcément chez Saint-Just.
Elle est autour de lui. »
Michel Benoit







Avertissement de l’auteur




Mai 2017

S’il fut des hommes dont la personnalité dut se révéler brutalement à l’occasion de circonstances exceptionnelles, Saint-Just fut de ceux-là. Il n’eut de cesse, durant la courte durée de son mandat électoral, de manifester sa détermination pour imposer la république aux tout-puissants d’Europe qui, appuyés de leurs armées, encerclaient la nation. Cette république, lui et ses amis la protégèrent en créant des lois, des institutions, une Constitution sans précédent, celle de 1793, et en organisant la victoire contre les pays coalisés. À ce titre, Saint-Just n’hésitera pas à combattre lui-même l’envahisseur menaçant les frontières de la France. Il sera le penseur d’actes et l’homme d’action de la Révolution !
Mais qui était-il ce jeune homme que l’on va surnommer l’Archange de la Terreur ? Une météorite, venue de nulle part et qui entra dans l’histoire pour une période de dix-huit mois avant de se brûler les ailes comme un insecte éphémère.
Louis Antoine Saint-Just est né le 25 août 1767 à Decize dans la vieille maison des Robinot, sa famille maternelle, située à quelques mètres de la Loire. Chez Saint-Just, le grain qui forge l’homme est composé de deux variétés : la graine militaire héritée de son père, capitaine de cavalerie du régiment du duc de Berry et la semence de l’homme d’État transmise par son grand-père maternel, conseiller et notaire royal à Decize.
Sa mère a trente-trois ans et son père presque vingt ans de plus lors de la conception de l’enfant. Léonard Robinot, le père de Marie-Anne, s’oppose au mariage de sa fille avec ce militaire axonais, dont la fortune est très inférieure à la sienne. Devant la pression familiale, les parents de Saint-Just devront quitter la Nièvre et rejoindre la Picardie en attendant un jugement qui sera rendu en leur faveur. Le petit Louis Antoine va alors être confié, après son baptême, à son parrain et oncle paternel, le curé de Verneuil, Jean-Antoine Robinot. C’est dans ce petit village, entouré d’arbres centenaires, à deux pas de l’église byzantine, qu’il vivra ses premières années et fera ses premiers pas, chez une vieille nourrice dont il partagera le sein et le lait avec ses frères de circonstance. Plus tard, revenu quelque temps à Decize, il assistera à la construction des halles, érigées pour réduire le fleuve et son bras mort, l’Aron, mais surtout, imaginées pour occuper les autochtones et leur donner un salaire journalier afin d’enrayer la misère et d’éviter la disette. À six ans, la réalité sociale lui sautera aux yeux, à l’image de ses camarades de jeu, qui devront eux travailler pour continuer d’exister. C’est sans doute cette image gardée en mémoire qui forgera sa haine des fastes, du pouvoir de l’argent, des affaires financières appauvrissant le peuple, de la misère et des injustices qui se matérialiseront par les événements qui surgiront au début de l’année 1789. Il rêvera d’établir la justice dans la paix, dans l’amour, et abattre l’opulence qu’il dénoncera comme une infamie. Trop jeune pour être élu à l’Assemblée législative, il lui faudra attendre les élections suivantes qui le verront rejoindre les bancs de l’Assemblée conventionnelle. Une assemblée élue pour abolir la royauté, juger le roi et établir un gouvernement permettant de faire face aux nombreux dangers qui menacent le pays. C’est de cette fille de notaire, élogieux, reconnu et au fait des lois, et de ce meneur d’hommes, capitaine de cavalerie et quelque peu aventurier, que naîtra Louis Antoine Saint-Just, penseur d’actes et homme d’action !
C’est peu avant l’âge de neuf ans qu’il retrouvera sa mère, revenue dans le Nivernais pour y régler quelques affaires familiales. L’enfant, délaissé, découvre qu’il est le frère de deux petites sœurs, bien plus jeunes que lui, et qu’il n’a jamais vues. Revenu dans la région paternelle, à Blérancourt, où son père vient d’acheter une maison, rue de la Chouette, il va falloir composer avec cette nouvelle famille imposée, avec cette mère qui est tout sauf maternelle et avec l’absence de son père, qui décède brutalement un an après. Louis Antoine n’avait pas dix ans.
C’est donc dans l’Aisne, entre Noyon et Coucy-le-Château, à Blérancourt, petit bourg de mille âmes, que Saint-Just va grandir. L’enfance s’en est allée à la mort de son père qu’il vénérera secrètement comme le vieux gendarme et cavalier qu’il fut. L’adolescence lui apportera son lot de bonheur et de déception. Sa rencontre, à l’âge de quinze ans, avec la jeune Thérèse Gellé. L’histoire d’un amour contrarié, à l’image de ses parents, qui se renouvellera avec une union refusée par sa mère et les parents de la jeune fille, dont le père est notaire. C’est compter sans l’amour que se porte les deux jeunes gens, un amour que rien ne pourra entamer, pas même le mariage arrangé de Thérèse avec le jeune Thorin, laquelle bien que mariée, fuguera pour retrouver à Paris son amour de jeunesse devenu son amant, Louis Antoine, élu député à la Convention nationale, l’espace de quelques mois avant sa mort.
Si l’affectif, la confiance, le langage et la créativité sont des éléments essentiels devant constituer le socle acquis à maturation avant l’âge de six ans, l’environnement familial nivernais dut contribuer grandement à façonner l’esprit et les futurs comportements de Louis Antoine Saint-Just.
Alors que nous célébrons cette année le deux cent cinquantième anniversaire de la naissance du jeune tribun, il me semblait opportun d’évoquer ce que fut sa jeunesse et ce qui forgea sa détermination dans le combat qu’il mena pour participer à la création de la Première République.

Saint-Just… à lui seul, ce nom prononcé, au dire des témoins de l’époque, faisait trembler les plus grands, les plus hardis, les plus féroces, les plus déterminés. Saint-Just, ce provincial dont l’enfance va se dérouler dans la Nièvre, l’adolescence dans le sud de l’Aisne et l’âge adulte à Paris, va bouleverser la vie de tous les Français en s’imposant chez lui à Blérancourt, puis à l’Assemblée nationale, et enfin au gouvernement de la République qui n’est autre que le Comité de salut public.
Cet homme a vingt-six ans en 1794, c’est un jeune homme qui est à la hauteur de toutes les tâches qui lui sont confiées, et qui réussit, quelle que soit la mission, dans ses discours pour dénoncer les factions qui complotent pour rétablir la royauté, dans ses propositions de lois ou d’institutions pour réduire les inégalités et donner à la République les fondements légaux qui la feront passer de la volonté politique à la culture de vie d’un peuple, enfin parmi les soldats de l’an II, aux frontières du Nord, sous la mitraille ennemie, pour gagner ou regagner les frontières qui sont les nôtres aujourd’hui.
Cet homme, ou plutôt ce jeune homme, a vingt-six ans et pourtant, il va mourir, là, dans quelques heures, sous la hache de la guillotine et de la main de ceux qui l’avaient élu, il y a plus d’un an, au Grand Comité, et qui le sacrifient ce jour du 10 thermidor.
Ses seuls instants de répit, peut-être de bonheur, il les passera durant ses sept premières années, dans la Nièvre, à Verneuil, puis à Decize. Les événements se précipiteront ensuite à une trop grande vitesse pour cet enfant qui quittera sa région natale trop tôt pour les plaines de l’Aisne où les événements se succéderont. Tout d’abord, la disparition de son père, l’isolement et le deuil familial dans un bourg non accueillant pour l’étranger qu’il était, le collège Saint-Nicolas de Soissons et la séparation d’avec sa mère, la rencontre avec la jeune Louise Gellé qu’aucun ne souhaite et que tous réprouvent, la fuite en avant pour Paris avec quelques biens familiaux dérobés pour la circonstance, son internement à la Sainte-Colombe, maison de correction pour adolescents indisciplinés de bonne famille, ses quelques mois d’études à Reims et son emploi comme clerc à Soissons.
Survient la Révolution où, dès les premiers mois, il joue un rôle important dans sa commune de Blérancourt, malgré son jeune âge et les embûches liées à celui-ci. Son élection à l’Assemblée nationale comme député de l’Aisne sera pour lui, non seulement le moyen de tenter d’appliquer ses théories, en retrouvant celui qu’il admire depuis le début des événements révolutionnaires, Robespierre, mais ce sera aussi l’occasion de prendre sa revanche sur la vie. Cette vie qu’il sait qu’elle sera courte dès qu’il franchit l’enceinte de l’Assemblée.
Ses discours et interventions à la tribune de celle-ci seront déterminants quant à l’issue des débats, que ce soit pour juger ou non le roi, ou pour dénoncer les Enragés et les Indulgents en germinal de l’an II.
Saint-Just n’a pas peur de la mort, il ne la connaît que trop bien ! Il a dormi près d’elle durant ses trois déplacements en mission dans l’armée du Nord, il a vu les hommes tomber près de lui alors qu’ils montaient au front sur ses ordres. Il a vu mourir les grands corrompus, les Hébert, les Danton, les Girondins aussi, sans compter les aristocrates avoués ou dissimulés derrière un patriotisme ultra.
Saint-Just est un homme d’action. Mais c’est aussi, et c’est une qualité rare, un penseur d’actes. Un homme d’action a-t-il peur de la mort ? Tout en Saint-Just le prédestinait à une fin explosive, sans compromis, sans concessions, sans indulgence aussi. Ses valeurs sont celles d’un homme honnête, valeurs où l’amitié, quoi qu’il arrive, doit être conservée, quelle que soit l’issue. Son parcours brillant entraînant la jalousie, celle de l’homme, mais aussi celle du pouvoir. Sa lucidité, gênante pour les uns, incomprise pour les autres, en dérangera plus d’un lors de ces nombreuses interventions à l’Assemblée et au sein du Comité.
Le 9 thermidor an II de la République (27 juillet 1794), les députés vont transformer l’Assemblée en arène. Une fois de plus, depuis les premiers jours de la Révolution, cette enceinte va être le drame d’un combat sans pitié où deux seules issues sont concevables : la victoire et la vie pour les uns, la défaite et la mort pour les autres. Saint-Just sera de ceux-ci, et sera arrêté et exécuté le lendemain, 10 thermidor, sans jugement, vers 7 heures du soir, sur la place de la Révolution.
Il ne nous appartient pas de relater une fois de plus ces événements, connus de tous, qui amèneront Saint-Just à la mort. Pourtant, que serait-il advenu si le discours de Saint-Just avait été prononcé le 8 thermidor, en lieu et place de celui de Robespierre qui, hormis le fait qu’il soit un testament politique d’une grande franchise et d’une étonnante lucidité, fut, il faut bien l’avouer, une erreur tactique et politique sans précédent ? Saint-Just aurait-il survécu aux fripons qu’il dénonçait dans son discours ? Sans doute, tant son intervention est un appel à la discussion et au débat…
Saint-Just vivant, ceux que l’on surnommera les Thermidoriens auraient-ils échappé à la justice ? De même, Bonaparte aurait-il eu une chance, même minime, d’accéder aux plus hautes fonctions jusqu’à devenir empereur ? Certes pas, le coup d’État du 18 brumaire n’aurait pas eu lieu. La montée en puissance de ce jeune lieutenant d’artillerie n’était-elle pas non plus ce que redoutait le plus un homme politique comme Saint-Just ?
L’avenir de notre pays a donc basculé en quelques heures ce 10 thermidor an II de la République.
Comment ces événements furent-ils vécus de la part des protagonistes de cette journée et de Saint-Just en particulier ? Nous ne savons pas grand-chose sur ceux-ci, mis à part quelques témoignages d’époque, de récits écrits plus de vingt ans après par des témoins ou autres acteurs, présents ou non à ce moment, bien souvent peu crédibles, personnalité et contexte obligent…
Tous, pourtant, sont d’accord pour nous décrire un Saint-Just calme, hautain, résigné devant le destin, et qui ne prononcera que deux ou trois mots durant sa captivité et son calvaire, qui ne dureront que seize ou dix-sept heures.
Nous possédons pourtant un volume impressionnant d’écrits, de projets d’institutions, de dis cours et de rapports, de lettres et de décrets.
C’est donc grâce à ceux-ci que nous avons pu, en toute modestie, mais aussi en nous inscrivant dans une démarche scrupuleusement historique, tenter de reconstituer ce que Louis Antoine Saint-Just a pu penser durant son calvaire.
Que peut bien penser un homme de vingt-six ans tel que Saint-Just, avec le parcours qui est le sien, dans un moment comme celui-ci ?
Fait-il le point sur ses réussites et ses échecs politiques qui le conduisent aujourd’hui aux portes de l’éternité ?
Revit-il ses amours, se souvient-il des moments forts de cette vie trop courte, de sa nourrice, de ses parents, de ses sœurs ?
Il ne s’agit donc pas d’un livre historique, mais bien plutôt d’un ouvrage de fiction puisque, bien que Saint-Just ait effectivement écrit ce qui suit, nous ne pouvons bien évidemment démontrer qu’il l’a pensé à l’instant où nous le mettons en scène.

Michel Benoit.







Préface




Il était jeune, beau, intelligent, éloquent et séduisant. Il était animé par le génie de l’action. À Paris, il était de toutes les séances aux Jacobins, à la Convention et au Comité de salut public où il a signé des centaines d’arrêtés. Il composait des projets de Constitution, préparait des discours et des rapports sur tous les sujets, et lorsqu’il fallait convaincre, même en des combats douteux, les comités le déléguaient à la tribune. Son verbe même était action. À aucun moment il n’a esquivé la responsabilité de missions aux armées. Du Rhin à l’Oise, de Landau à Fleurus, le plus souvent en selle, il a passé près de cent cinquante jours sur les champs de bataille, partageant la pitance et les nuits sans sommeil des soldats. De son père, brave officier de cavalerie, il avait hérité la rigueur, la raideur, l’esprit de décision et l’instinct de survie.
Et voilà que le 9 thermidor, sur le coup de midi, dès les premières phrases d’une intervention de soutien à Robespierre, il se laisse interrompre par les hommes du complot, renonce et se tait jusqu’à la mort. Le contraste est trop violent pour ne pas interpeller tous ceux qui se penchent sur cet exceptionnel destin. Et en premier lieu, naturellement, les historiens qui depuis deux siècles tournent et retournent les témoignages d’inégale qualité et souvent contradictoires pour aboutir à des conclusions pas toujours convaincantes, tant manquent et – on peut l’affirmer aujourd’hui – manqueront toujours les preuves irréfutables.
On peut bien sûr toujours pallier ce vide, évoquer le sens de la légalité, la déception en l’humaine nature, voire, pourquoi pas, la déconvenue amoureuse, la fatigue physique ou psychologique, le dégoût de cette terreur « qui a blasé le crime comme les liqueurs fortes blase le palais », le sentiment de s’être engagé dans une impasse ou d’avoir trop sacrifié à l’utopie… Les pistes ne manquent pas.
On l’a exprimé dans le passé de bien des façons, dans des biographies à l’ancienne par exemple, mêlant factuel rigoureux et interprétations enjolivées, par l’abstraction poétique encore, tel René Char évoquant ces « volets de cristal à jamais tirés sur la communication », ou simplement dans des romans habiles à camoufler la nullité derrière les grands noms de l’histoire.
Michel Benoit, lui, ne s’avance pas masqué. Il présente son essai comme un « ouvrage de fiction » s’inscrivant dans « une démarche historique », à l’interface de l’histoire et du roman. Les citations de Saint-Just s’intègrent, avec ou sans guillemets, dans le style de l’auteur selon un genre qui n’est pas nouveau. Avec Robespierre, derniers temps (Le Seuil, 1984), Jean-Philippe Domecq l’a porté à un tel niveau de qualité qu’il a retenu toute la considération de Michel Vovelle, alors titulaire de la chaire de la Révolution française à la Sorbonne, et que ce titre figure dans la biographie pourtant très sélective qui accompagne l’article « Robespierre », de Claude Mazauric, dans le Dictionnaire historique de la Révolution française d’Albert Soboul. Michel Benoit habite à Decize, cette île entre deux bras de Loire, empreinte de charme, attachante, où Saint-Just a passé son enfance. Je me souviens avoir entendu Maurice Genevoix, né en face, en parler avec émotion, et aussi Marguerite Monot. Michel Benoit qui respire cet air, qui se délasse sur cette célèbre promenade de platanes dont Saint-Just a vu planter les plus anciens n’est probablement pas le plus mal placé pour entrer dans l’intimité du jeune conventionnel et interpréter ses silences. En refermant le livre fait d’émotions, de réflexions, d’aveux, au milieu des amis célèbres et obscurs, les amis d’aujourd’hui qui vont mourir et ceux d’hier qui vont survivre, on est tenté de se dire : « Pourquoi pas ? »

Bernard Vinot ,
Agrégé de l’Université,
Docteur en histoire,
Membre du conseil de la Société des études robespierristes.







Avant-propos




L’activité politique peut nous faire perdre la tête… L’idée de bonheur aussi.
Il ne s’agit pas là d’un simple jeu sur les mots au regard de la période révolutionnaire qui mena à pleines charretées tant de monde à l’échafaud. Des milliers, à Paris, en province, dans la Nièvre aussi, comme ailleurs, de guillotinés, fusillés, noyés, massacrés dans un climat de délation, de terreur absolue, sans procès véritable.
À l’assembler où siègent les représentants élus des Français, on s’écharpe, on se condamne, on se surveille, on se dénonce, on perd la tête… Et on rêve d’un autre monde où il est question d’égalité, de peuple, de démocratie, de droits de l’homme, d’abolition de l’esclavage, de fraternité, de liberté… de République.
On veut en finir avec cette monarchie de droit divin (les Capets et familles associées règnent sur la France depuis 987) qui ordonne, qui organise la société suivant un schéma qui est devenu, pour la bourgeoisie et ses jeunes élites nourries, instruites, réveillées par les penseurs du siècle des Lumières, invivable.
La Révolution française n’est pas simplement une révolution, c’est-à-dire un simple retournement des choses… C’est une explosion d’idées, d’utopies et comme toute explosion dans un monde d’ordre, figé, stratifié, momifié, malgré quelques réformes… les dégâts (collatéraux, dirait-on aujourd’hui) sont énormes, incalculables… Les têtes tombent comme des fruits blets… Celle du roi, de la reine, celle de Dieu aussi, du moins de ses idoles… Des symboles ancrés dans des consciences si peu éduquées, si peu préparées à un tel essorage social, culturel et politique… dans une France attaquée de toutes parts par les grandes puissances de l’époque… dans une France où le peuple crie famine, où la révolte gronde, menée par les hobereaux, les ci-devant, les prêtres, désormais, en danger de mort.
C’est dans ce contexte que Saint-Just hurle « Le bonheur est une idée neuve… », du haut de ses vingt-six ans. Ce Nivernais né à Decize est alors l’un de ceux qui gouvernent la France… à vingt-six ans… Ils sont tous jeunes… Robespierre a trente-quatre ans, Danton a trente-quatre ans, Chaumette, un autre Nivernais, a trente et un ans. Desmoulins en a trente-quatre et Couthon trente-neuf… « Ils sont tous beaux, intelligents, éloquents, séduisants, et ils sont animés par le génie de l’action. » Ce sont des avocats, des gens de lettres, des scientifiques, des journalistes… qui vont révolutionner la France, construire les fondations de notre République, écrire la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le retentissement de leurs idées est mondial.
La Révolution française est une révolution de l’intelligence et de la jeunesse qui s’est mise dans la caboche de construire du neuf sur un monde en ruine… Le projet était colossal, ils en ont perdu la tête, mais les idées, elles, sont restées…
Saint-Just a-t-il considéré qu’il avait tout dit ce 9 thermidor an II, quand il fut interrompu, à la tribune, par le tumulte de l’Assemblée ? Ou qu’il n’avait plus à rien à dire qui puisse être entendu ? Ou constatait-il, médusé, que l’armée des mots de la langue était devenue insuffisante pour combattre l’hérésie et porter des idées qui dépassaient leur époque ?
Il en est ainsi de cette idée de bonheur possible, devant laquelle, malgré le temps qui a passé, les guerres sanglantes, les découvertes prestigieuses dans tous les domaines, les aventures les plus folles… nous, les humains, restons plantés, comme devant une porte fermée dont nous aurions égaré la clef.
« Quel langage vous parler… ? » dira Saint-Just avant d’être conduit à la guillotine.
La question est essentielle et continue à nous prendre la tête, car il n’est pas d’idées neuves sans mots nouveaux pour les porter… Encore faut-il croire aux idées neuves ! Et les porter !
… Avec le risque, parfois, d’y perdre la tête.
Merci à Michel Benoit, qui, dans ce livre malicieux, nous rappelle que la Nièvre, département rural, est aussi une terre où ont germé et germent encore des idées neuves et capitales.

Patrice Joly,
Président du conseil départemental de la Nièvre.








première partie. Saint-Just La liberté ou la mort








Je suis debout près de la fenêtre, immobile, épuisé, le jour se lève sur Paris. Une nuit qui s’achève, bleue, blanche et rouge aux couleurs de cette jeune République que j’ai tant appelée, tant désirée, et tant aimée. Bleue comme le ciel de cette aurore inondant les jardins des Tuileries où miroitent d’étranges lueurs sur les allées bordées d’arbres centenaires. Blanche comme cette nuit peuplée d’ombres et de fantômes qui m’entourent à présent ; des êtres sanguinolents se vidant de leur sang, devant l’insoutenable regard des gardiens qui nous surveillent. Rouge comme la fureur et le désespoir de ceux qui savent qu’ils vont mourir, bientôt, sans sursis, sans défense, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent…
À quoi bon parler, leur parler ?
Je suis étroitement lié, garrotté, mes membres me font souffrir et s’engourdissent à présent : la tyrannie endort !
On veut m’empêcher de fuir.
Fuir, comment le pourrais-je ?
Vers où et qui ?
Précaution ridicule.
S’ils savaient…
Comprendre, fuir pour mieux périr.
Celui qui cherche un bonheur à part de celui du peuple doit périr !
Et le peuple c’est aussi ces gardiens, près de moi, pauvres hères qui ne comprennent rien et qui regardent, hébétés, ces quelques hommes dont je suis. Maîtres et puissants hier, moribonds et déchus aujourd’hui.
De temps à autre, l’un d’eux pointe de sa pique grossière et sale la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Il est aussi sale que son arme. Son bonnet en fourrure de lapin, cachant jusqu’à son front et ne laissant apparaître qu’une masse de sourcils épais et hirsutes, paraît incongru pour la saison. Il me fixe de ses petits yeux noirs et haineux. Un rictus incontrôlé dévoile un trou béant, absent ou presque de toute denture. Son regard se tourne par saccades vers la pointe de sa pique qui parcourt anarchiquement l’article IX de la fresque :
« Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable… »
Il ne sait pas lire le bougre, c’est certain.
Il ricane.
S’il le savait, il aurait pu lire en préambule que l’ignorance, l’oubli et le mépris des droits de l’homme sont les causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernants.
La corruption, le malheur public…
L’éducation, lire.
Le temps a manqué. Faire voter les lois sur les principes de l’éducation pour le peuple par des hommes qui n’en ont pas l’envie et qui ont pour seul intérêt qu’il reste ignorant.
Faire exécuter les lois sur l’éducation ; voilà le secret !
Le temps a manqué, le temps est tout…
Le temps, combien de temps encore ?
Un homme allume sa pipe, non loin de moi.
C’est un sans-culotte de la section des Gravilliers. Je l’ai déjà aperçu dans les tribunes : une connaissance de Léonard Bourdon. Peut-être de Jacques Roux, ce prêtre défroqué, prônant la révolte et la violence bien avant Hébert et qui est mort misérablement en prison en ce début d’année.
L’homme à la pipe était de ceux qui ont envahi, il y a quelques heures, la salle du conseil de la Commune en compagnie des gendarmes attachés à la Convention. Assis à ma gauche, il marmonne quelques bribes de phrases inintelligibles. Près de moi, Dumas et Payan, debout et garrottés eux aussi, surveillés par trois gendarmes. Autant Payan est terne et résolu malgré son jeune âge, autant Dumas piétine, survolté, enragé. Il maudit Hanriot, le général roturier qui, cette fois-ci, n’a pas été à la hauteur de la situation alors que la partie était gagnée.
L’ivresse a vaincu la vertu.
Faute de vouloir faire verser le sang des hommes, il s’était résolu à faire couler le vin en abondance. La terrible chaleur étouffante de la veille avait fait le reste.
Où est-il à présent ?
A-t-il fui ?
On ne l’a pas revu depuis le milieu de la nuit.
Le géant Cofinhal a dû se charger de lui à coups de sabre dans les escaliers de la maison commune. Ultime revanche réservée aux vaincus qui s’entre-tuent avant la grande scène finale.
Et Cofinhal, qu’est-il devenu lui aussi ?
J’entends encore sa voix hurler avec son accent auvergnat qui me rappelait presque celui du grand-père Léonard Robinot.
Parfum d’enfance, où les crues de la Loire rythment les saisons ; Cossaye, Marcy, Champvert, la rue des Pêcheurs, étroite et pavée, avec ses porches donnant sur cour où les chevaux font halte avant de reprendre leur labeur en direction de Nevers par le halage, résignés.
J’ai chaud, la fièvre peut-être. L’air me manque. On n’ose ouvrir les fenêtres de peur que l’un de nous s’y précipite et abrège ses derniers instants de vie. Cette vie qui nous fuit à présent. Cette vie qui va s’achever bientôt avec la nuit.
L’aube parvient, le ciel est teinté de rose, bleuté.
Au-dehors, le silence règne sur le parc. De temps à autre s’ouvre la porte qui donne sur le couloir menant à l’Assemblée toujours en séance depuis hier. Dans l’embrasure de cette porte, quelques visages connus m’apparaissent, à la fois soulagés et effrayés du spectacle que nous donnons. C’est Élie Lacoste, c’est l’imbécile de Vadier, c’est Bourdon, encore lui.
Se taire, ne pas parler.
Seul, un corps allongé, immobile, semble retenir leur attention. Ce corps se plie, tant la douleur doit être insupportable à cet être qui gît, depuis plusieurs heures à présent, sans secours et sans soins, parmi nous.
Ce corps inerte que la vie va quitter repose sur une table recouverte d’un tapis vert taché de sang. De son sang.
De temps à autre, le bras droit qui cache son visage esquisse un soubresaut. Il cache sa plaie béante aux curieux.
Souffrir en silence, solitude et intimité des derniers instants.
C’est sur lui que les regards se posent. C’est sur cet homme, sans cravate, bas rabattus sur les talons, mollets à l’air, que la destinée de la France a reposé durant plus de quatre ans.
Cet homme est mon ami, mon frère de combat, il a représenté à la fois la grandeur et l’espoir, la victoire et la vertu : c’est Maximilien Robespierre.
On a surélevé sa tête à l’aide d’une boîte en sapin ayant contenu quelques échantillons de pain de munition envoyés de l’armée du Nord, et qui sert à présent d’oreiller de fortune. L’armée du Nord, la même qui vient de vaincre à Fleurus face aux hordes coalisées.
L’homme à la pipe prononce cette fois quelques mots assez forts pour que tous entendent : « Ne v’là t’y pas un beau roi ! »
À ces paroles, Maximilien ouvre les yeux, son teint bilieux se confond avec la lividité de la mort et il semble à présent regarder le plafond.
Un beau roi !
Le ridicule de la situation fait à peine sourire les gendarmes alentour. L’homme alors se tourne vers moi, mais à mon regard rempli de dédain, il préfère détourner le sien et redoubler d’attention sur le tirage de sa pipe qui dégage une épaisse fumée blanchâtre.
Une fumée blanchâtre, opaque, la même qu’à Fleurus où les armées autrichiennes, cachées dans les bois, avaient aperçu, loin au-dessus d’elles, se dégageant de l’épaisse fumée de la mitraille, l’aérostat L’Entreprenant conçu pour renseigner les mouvements des troupes. À cet instant, les princes avaient compris que la victoire leur échapperait. Ils avaient eu beau pointer leurs armes en direction du ballon français, rien n’y avait fait, et c’est au cri de « Point de retraite ! » que les soldats de Jourdan avaient bravement obtenu l’avantage jusqu’à la déroute des troupes ennemies. Le nuage de poudre ne s’était estompé que bien plus tard, alors que l’on cherchait les blessés parmi l’amoncellement des chariots renversés et des canons encore fumants, inutilisables, à la recherche du moindre râle, du moindre indice, même sous le corps des chevaux.
Cette fumée blanchâtre envahit à présent la salle d’audience du Comité où je suis détenu, et me pique la gorge. Payan est également incommodé à en croire les raclements successifs qu’il dégage de la sienne.
Les yeux me piquent.
Maximilien remonte son bras, il souffre.
À quoi pense-t-il ?
Son sang coule en abondance, il évite mon regard. J’aperçois la blessure ignoble à la mâchoire inférieure gauche. Mâchoire brisée, joue transpercée, béante, chair arrachée, percée d’un coup de feu. Je n’ai pas le courage de croiser son regard, comme je n’ai pas eu celui d’en finir avec la vie, cette vie qui me paraît si courte.
J’avais pourtant déclaré :
« Le jour où je me serai convaincu qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles et inexorables pour la tyrannie et l’injustice, je me poignarderai ! »
Restait-il un espoir de vaincre ?
Mon jeune âge avait repris le dessus, j’avais l’espoir de mes vingt-six ans.
L’espoir…
Quel espoir !
Celui d’être livré au bourreau dans quelques heures…
Non, la vie ne peut quitter l’être qui est en moi, on pourra détruire l’enveloppe qui la compose, peut-être, mais on ne tuera pas mon esprit !
Je suis au-dessus du malheur, ma palme s’élèvera.
Philippe, mon ami Philippe Lebas, lui, n’a pas hésité une seconde, il a obéi au maître. Il s’est fait brûler la cervelle, là, devant moi, il y a quelques heures, sans pudeur de la mort, de sa mort, alors que les gendarmes entraient dans la salle de délibération du conseil de la Commune.
La vie est unique, mais la mort est une énigme et chacun s’y prépare l’heure venue avec ses rites et ses manies personnelles.
Philippe ne s’est pas raté, la tempe éclatée.
Augustin au même instant a franchi le parapet d’une des fenêtres après avoir pris soin d’ôter ses souliers. Comme s’il devait revenir pour les récupérer, plus tard… C’est l’enfance et l’éducation d’un enfant sage et ordonné qui ressurgit à l’heure ultime, peut-être a-t-il regardé son frère, lui qui avait tant fait pour lui. L’autorité d’un frère ayant pris l’ascendance d’un père disparu…
C’est toute la misère d’une jeunesse qui refait irruption en ces derniers instants, en ces derniers instincts. Et, c’est nu-pieds qu’il longe la rambarde du toit de l’hôtel de ville.
Il disparaît de ma vue.
Bousculade…
Plus tard, lorsqu’on nous emmena vers les Tuileries, sur le pavé de la place, je crus apercevoir deux cadavres. Dans sa chute il avait dû blesser un sectionnaire venu nous arrêter.
Est-il mort ?
Je l’espère.
J’aimais Augustin Robespierre, le cadet, pour son goût du plaisir, des femmes et son courage aussi. Comme celui qu’il déploya à Toulon, mettant en fuite la flotte anglaise.
Quelle importance aujourd’hui…
Qui s’en souviendra ?…
Les yeux me piquent, la fatigue, je suis épuisé de fatigue, mes jambes sont lourdes.
Et Babet, où est Babet ? Réfugiée chez ses parents, les Duplay… Souhaitons qu’elle ait trouvé asile chez quelque connaissance. Je sais que Maurice Duplay est arrêté pour l’avoir entendu d’un des gendarmes en conversation avec un canonnier originaire d’Arras.
Si elle a rejoint le domicile paternel, elle est à présent emprisonnée en compagnie de sa sœur Éléo nore et du petit Maurice. Et le petit Philippe, âgé seulement de quelques mois, que va-t-il devenir ?
Maximilien râle, respire très fort, c’est sans espoir. Quelques curieux s’affairent près de lui. L’un d’eux se dit médecin : « Votre Majesté souffre ? » lui lance-t-il, ironique, de sa voix grave avec un fort accent du Nord. Je reconnais le canonnier d’Arras. Il lui reproche militairement sa perfidie et sa scélératesse. Mais son discours, bien que prompt, ne ressemble pas à l’homme. C’est Vadier, le vieillard tenace et athée, qui lui en a soufflé les mots.
La scène devient insupportable.
Il vit, il râle de plus en plus fort.
Il gargouille.
Ce sont les caillots de sang qui sont dans sa gorge et l’empêchent de respirer.
De parler, de nous parler…
Parler, à quoi bon !
Si rien n’avait pu être dit, tout était fait à présent.
Parler, contraint, par respect des Comités comme ceux-ci auraient pu l’imaginer, et concilier, épouser leurs vues, parler leur langue…
J’avais préféré parler au nom de la patrie, servir mon pays une fois de plus, lui éviter de nouveaux orages. Parler sincèrement et épancher mon cœur blessé par cet homme infâme qui m’avait menacé dans la nuit du 8 thermidor, alors qu’il rentrait du club des Jacobins, presque ivre, furieux. Il s’était mis à m’injurier devant tous les collègues présents, me soupçonnant de tous les maux jusqu’à me faire vider mes poches sur le bureau.
Vider mes poches, comme jadis à Nampcel, crissement de feuilles, lourdeur des bois, au fond, tout au fond, avec Foucry, mon premier maître, clerc laïque, s’épongeant le visage, et moi, fuyant par-delà le sentier à travers ronces, droit devant.
« Quel langage vais-je vous parler ? » leur avais-je lancé du haut de la tribune.
Celui de la sincérité et de la sagesse. Celui peut-être de la réconciliation.
Brouhaha…
Le temps, là aussi, m’avait manqué, le temps et la parole.
Parler, toujours et encore.
Expliquer, convaincre.
L’infâme Collot, que Barras décrivait encore il y a quelques jours comme étant une espèce de rustre d’une violence incomparable, avait dû lutter en compagnie de Billaud-Varenne jusqu’à presque minuit dans l’enceinte du club des Jacobins contre la fureur et l’agressivité des amis de Robespierre, pensant à juste titre qu’ils étaient responsables des désordres et des troubles habitant le Comité de salut public. Et c’est aux cris de : « À la guillotine ! » qu’ils avaient dû s’enfuir dans la bousculade. C’est du moins ce que j’en avais conclu lorsqu’ils s’étaient tous deux présentés devant moi, quelques instants plus tard, au pavillon de l’Égalité, dans la salle du Comité, alors que je rédigeais mon rapport avec difficulté.
Collot, bousculant Thuillier, mon secrétaire, chargé de recueillir mes feuillets et de les recopier. Collot, ivre, tout comme il l’avait été le 3 prairial alors qu’il rentrait chez lui, tard dans la nuit, titubant, avant de tomber sous les balles de l’Auver gnat François Admirât.
Collot qui, furieux, m’avait empoigné par le bras, exaspéré, me secouant brutalement, entraînant avec lui les autres membres du Comité pour me faire avouer que mon rapport était dirigé contre eux.
Les injures de scélérat, de triumvir, de lâche et d’hypocrite, d’espion, résonnent encore en moi. Ils les avaient hurlées, bafouillant, écumant, au point que les vitres de la salle en avaient tremblé.
Barère lui-même était intervenu, mais loin d’apaiser la colère de Collot, avait surenchéri, m’accusant de vouloir partager avec Robespierre et Couthon les dépouilles de la patrie. Barère était sorti de sa réserve, certain à ce moment d’être du côté du plus fort.
Les dépouilles de la patrie…
Bientôt ma dépouille, puisqu’il en est ainsi…
Mon âme est immortelle, je le sais.
Il faut que le respect des morts soit un culte et qu’on croie que les martyrs de la liberté sont les génies tutélaires du peuple.
Il le faut !
Je ne ressens rien, plus rien, je m’évade lentement, dans le silence, sans dire un mot, j’aperçois de temps à autre le regard interrogateur de Dumas, hier encore président du Tribunal révolutionnaire, il fulmine.
Maximilien scélérat ! Je l’aurais accusé s’il m’était apparu criminel…
Payan ferme les yeux.
À quoi pense-t-il ?
La salle s’emplit de gendarmes, l’odeur de la sueur et du sang m’angoisse. Un gendarme s’adresse à Robespierre après l’avoir dévisagé sans pudeur : « Voir le maître. »
Il l’interpelle :
« Eh bien ! il me semble que tu as perdu la parole. Tu n’achèves pas ta motion ? Elle était si bien commencée… Ah ! Il faut que je te dise la vérité, tu m’as bien trompé, scélérat ! »
Un visage connu, c’est Élie Lacoste qui contemple la scène, la victoire, celle du Comité de sûreté générale, la sienne aussi. Celle des factions et des fripons comme le répétait encore il y a quelques heures Maximilien.
Laissez mûrir le crime et je l’attends…
L’homme du Comité comprend qu’une page est tournée, je lis la terreur dans son regard, les vainqueurs d’aujourd’hui seront les vaincus de demain, le pressent-il ?
Avant un an… Lui aussi.
Le crime est vainqueur.
S’il savait !
S’ils savaient tous !
Qu’est-ce que la victoire d’un jour à côté d’une défaite certaine ?
Alors, victoire, certes, mais sans lendemain, c’est certain.
Incompréhension des hommes !
Le silence, mon silence, me réconforte, m’apaise.
La pensée vaut beaucoup plus que tous les discours.
La pensée, ma pensée, se conjugue au futur.
L’action au présent et le verbe au passé simple.
Pensée, action…
Penser, l’action sans perdre la solitude de l’être que la pensée fournit.
Je ne suis pas un homme d’action.
Non !
Décidément, non !
Je suis un penseur d’acte !
Comment ne l’ai-je pas compris plus tôt !
Autoriser sa pensée à dépasser l’action du langage et se taire.
Absence de langage dont on fait les discours et les livres et qui se traduit par une lenteur d’où découle la faiblesse du verbe. Le verbe est faible face à l’action et seule la pensée peut le dépasser. Conjugaison de deux êtres peut-être…
De mon père tout d’abord ; Louis Jean de Saint-Just, maréchal des logis de la 1 re brigade des chevau-légers de Bourgogne, homme d’action par excellence, parcourant sans relâche le Sud nivernais, connaissant le moindre village, le plus petit bois, le fossé le plus étroit longeant la Loire le long des remparts de cette ville qui m’avait vu naître un peu plus d’un an après son mariage avec la fille d’un des plus grands notables de la ville, Marie-Anne Robinot, ma mère. Ce goût pour l’action, c’est indéniable, me vient de mon père, je le sais, je l’ai toujours su. Tout en lui rappelait l’action, sa grande taille, l’énergie de son visage, jusqu’à son nez un peu fort qui traduisait une forte volonté et une détermination dans l’action. J’avais suivi ses traces plus tard, jusque sur les bancs du collège Saint-Nicolas de Soissons, pour la grande joie de ma mère.
Héritage des Robinot pour la pensée, sans aucun doute ; de Léonard, mon grand-père maternel, M e Robinot comme on le qualifiait en l’interpellant… Conseiller notaire du roi, grenadier au grenier à sel et propriétaire de nombreuses terres, homme de dossiers, homme de pensée, sachant prendre le recul nécessaire et indispensable, tout comme Jean-Antoine, son frère, curé de Verneuil, qui, faute de traiter les affaires d’argent, s’était résigné à soigner les âmes.
Visages inconnus ! Disparus depuis, et dont le seul souvenir m’avait été transmis par ma mère, tradition orale…
Fouché, le félon, être abject et incontournable, de retour à Paris après avoir sévi dans la Nièvre, m’avait fait quelque allusion il y a peu de temps sur un certain Robinot, curé de Nevers, en fuite, ayant gagné la Suisse.
Était-il de ma famille maternelle ? Pourquoi pas !
Après tout, peut-on être responsable de ses parents éloignés ?
J’avais annoncé que tout prêtre devait être tenu de prendre une profession utile à ses concitoyens, sous peine d’être privé de la moitié de son traitement. Il avait sans aucun doute préféré fuir.
Appât du gain !
C’était du grain à moudre pour une éventuelle attaque de cet homme, une attaque supplémentaire, une de plus. La prise était aisée, mais si peu conséquente à l’égard de celles dont je disposais le concernant au bureau de police du Comité. Il avait disparu pour un temps, et faute de pouvoir compromettre Maximilien directement, s’était résolu à entrer dans l’intimité de celui-ci par l’intermédiaire de sa sœur Charlotte. Charlotte, qu’il fréquentait assidûment depuis quelque temps, une proie supplémentaire, imbécile ou consentante ?
Les deux peut-être…
Secrets de famille dont les conséquences échappent à ceux qui se font le jouet des fripons !
Les fripons.
Les factions.
Fouché !
Combattre les factions jusqu’à en perdre la vie !
Celle que je méprise en ce doux matin de juillet.
Quitter cette vie, ce serait quitter peu de choses, qu’une vie dans laquelle il faudrait être complice ou témoin muet du mal.
Maximilien est inconscient, il rejoint peu à peu l’éternité, l’Être suprême l’appelle de toutes ses forces, de toute sa puissance. Il m’échappe, s’éloigne peu à peu de nous, son teint bilieux devient livide comme celui de la mort qu’il nous a déclaré préférer à la dictature et au règne des méchants.
Il souffre.
On dépose près de lui un sac de couleur claire, on cherche sa main, on tâte son pouls peut-être ? On s’inquiète… Eux seuls s’inquiètent d’ailleurs, car nous sommes certainement aussi livides que lui, la conscience de la situation doit rendre livide !
L’homme au sac va rendre compte dans l’entrebâillement de la porte donnant sur le grand escalier ; je tente de percevoir ce qui s’y dit, sans résultat. Mes yeux se reportent machinalement sur Maximilien et sur le tissu sobre que j’avais cru dans un premier temps être un sac.
Après réflexion, il n’en est rien. C’est une mise en scène ! J’ose à peine y croire, c’est une mise en scène ! L’objet que j’avais cru un moment être un sac de couleur claire n’est autre qu’un étui de pistolet en peau blanche qui a la singularité d’être orné de fleurs de lys. On le lui a glissé entre les mains pour le compromettre, car j’aperçois l’inscription singulière :
« Au grand monarque, Lecourt, fournisseur du Roy et de ses troupes, rue Saint-Honoré près de celle des Poulies à Paris. »
C’est une mise en scène abjecte, l’homme qui s’était approché pour feindre de lui prendre le pouls avait en fait pour mission de compromettre un peu plus mon ami et nous-mêmes par cette honteuse mascarade. Et c’est lui qui rend compte à présent dans l’embrasure de la porte…
Cette volonté de nous discréditer aux yeux de l’opinion publique cache la faiblesse de nos ennemis. On veut salir notre mémoire avant que le tombeau nous emporte !
Notre mémoire, celle de l’homme obligé de s’isoler du monde et de lui-même, et qui jette son ancre dans l’avenir et presse sur son cœur la postérité innocente des maux présents. On nous assassine une deuxième fois.
J’avais écrit il y a quelque temps :
« Que les malheurs de la patrie ont répandu sur tout l’empire une teinte sombre et religieuse, que le recueillement était nécessaire dans ces circonstances pénibles, il devait être le caractère de tous les amis de la République. »
Le recueillement… Aujourd’hui, il est en chacun de nous… Là où nous sommes, cachés, emprisonnés, à l’agonie. Il est dans les geôles des prisons où des dizaines de fidèles attendent un simple contrôle d’identité pour quitter ce monde. Il est dans cette salle, celle où je suis détenu depuis quelques heures en compagnie de Payan et de Dumas. Ils sont tous deux près de moi, debout. Nous ne sommes séparés que par quelques gendarmes et pourtant j’entends leurs souffles. Nous ne sommes éloignés que de quelques mètres, mais nous regardons dans la même direction, vers cet être qui est à proximité et pour lequel nous nous recueillons.
Cet être, identifié depuis longtemps à cette patrie que nous avons tant souhaitée, nous regarde à présent, il a repris connaissance. Il est revenu parmi nous…
Pour combien de temps ?
Nous faisons peine à voir. J’ai su garder le mieux possible la tenue de mon habit. Quelle que soit la circonstance, garder la tenue… Devant l’ennemi, héritage de mon père, capitaine de cavalerie, la tête haute, la démarche assurée, souvenirs de la garde nationale de Blérancourt, croix de Saint-Louis ; Saint-Louis, comme Louis-Jean, mon père, comme moi, Louis Antoine, la Saint-Louis que l’on fêtait en famille le 25 août de chaque année. Les cloches de la petite église résonnaient dans toutes les campagnes et déjà je pensais que c’était pour moi ! Que leurs louanges m’étaient destinées ! Errance…
Alors que c’était pour Capet, à propos duquel j’avais déclaré il y a moins de deux ans seulement :
« Je dis que le roi doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre ! »
Combattre le roi, la tyrannie, combattre l’ennemi aux frontières ; déjà dans Organ, héros que j’avais créé si l’on peut dire puisqu’il existait en moi, j’avais écrit :
Le Rhin sanglant m’appelle sur ses bords,
Chantons l’honneur, la solitude et les morts.
Prophétie !…
J’avais déjà compris que mon destin passerait aussi par les frontières.
J’avais gardé secrètement mon œuvre poétique et libertine le plus longtemps possible. Œuvre satyrique commencée à Picpus à la Sainte-Colombe, célèbre maison de correction pour voleurs et indisciplinés de bonne famille, où durant plus de cinq mois j’avais séjourné à la demande de ma pauvre mère. Ma mère, que j’avais dépossédée de l’argenterie familiale, lésant mes sœurs, et qui avait signé l’acte d’incarcération le remords dans l’âme, cédant aux pressions de ma famille et du chevalier d’Évry, son ami. Celui-ci était d’ailleurs intervenu en ma faveur pour apaiser les esprits en me proposant un emploi de clerc dans l’étude de l’avocat Rigaux à Soissons. Brèche dans laquelle je m’étais engouffré sans état d’âme et sans demander mon reste en n’oubliant pas de m’excuser pour tous les désagréments occasionnés par mon inconduite.
À cette époque, toutes les opportunités étaient les bienvenues pour sortir de cette prison où la fièvre m’avait assailli quinze jours durant, m’empêchant même d’écrire. Ma sœur Louise m’avait donné des nouvelles de ma mère, malade elle aussi, lettre à laquelle j’avais répondu avant de prendre la diligence pour Noyon à la fin de mars 1787.
Il y a sept ans à présent. Comme le temps a passé. Que de chemins parcourus ! J’avais écrit, je m’en souviens, en guise d’excuses, tout confus :
« Il n’est pas possible de revenir sur le passé, le seul remède en mon pouvoir est l’avenir ! »
Revenir sur le passé ! Effacer les erreurs d’hier, intervenir à la suite du discours de Maximilien prononcé il n’y a que deux jours, alors que tout était encore possible, rectifier ses maladresses, s’expliquer clairement, afin de ne laisser aucun doute envers cette assemblée transie et fiévreuse. Dénoncer Collot, Billaud, Tallien, Cambon… Enfin conclure en lieu et place de cet homme qui ne connaît que son malheur en distinguant nettement ceux qu’il fallait inculper…
Dépasser le maître !
Oser ! Et la patrie était sauve. Tout ceci, je l’avais compris, mais ne m’étais pas résolu à surmonter l’admiration pour l’homme à qui j’écrivais au tout début de la Révolution :
« Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l’intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu par des merveilles… Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous n’êtes point seulement le député d’une province, vous êtes celui de l’humanité et de la République… »
Oser ! Et c’est Billaud, Collot, qui seraient en ces lieux et places aujourd’hui, 10 thermidor de l’an II, garrottés, dans l’attente d’un jugement prononcé d’avance par une assemblée libérée des fripons et des coquins. Au lieu de ceci, c’est à nous de tomber sous le couteau de la sainte guillotine, après une parodie de jugement, ou sans jugement du tout ! Pourquoi pas ?
Après tout, n’avons-nous pas été décrétés hors-la-loi par ceux-là mêmes que nous voulions faire arrêter ? Je connais bien trop les lois pour ne pas me faire d’illusions sur le sort que nous réservent nos détracteurs.
L’esprit a des erreurs, c’est indéniable, mais les erreurs de la conscience sont des crimes ! Et ma conscience, aujourd’hui, en ce petit matin de juillet, me torture : il fallait oser ! Il fallait dépasser le maître ! Quitte à nous brouiller une fois de plus, le temps nécessaire pour qu’il comprenne, qu’il prenne le recul relatif à la situation, qu’il s’échappe de ce cocon que seul le pouvoir sécrète, peuplé de fanatiques, d’admirateurs obéissants buvant ses paroles et le coupant de la réalité de la situation, lui offrant ainsi le présent le plus dangereux et le plus mortel pour un homme de sa trempe : l’abandon de toute réalité, l’isolement du pouvoir.
« Vous qui soutenez la patrie chancelante, vous qui n’êtes point seulement le député d’une province… Vous êtes celui de l’humanité et de la République ! »
Qu’en est-il de la République en cet instant ?
Quel sort, quel destin pour elle ?
Survivra-t-elle à ce coup féroce prononcé contre elle ? Alors qu’on emprisonne ceux qui l’ont créée, qui l’ont portée à bout de bras bien au-delà des frontières…
Exporter la République…
Oui, l’exporter uniquement et se retirer, dou cement.
Mais non conquérir !
Ah, ça, non !
Non ! Carnot, la guerre pour la guerre, celle de conquête, ne peut être celle d’un peuple épris de liberté. Elle ne peut être qu’une réponse à l’envahisseur, mais certainement pas une fin. La guerre ne peut être un prétexte à l’enrichissement, elle ne doit être motivée que par la défense de la nation et ne doit en aucun cas servir à masquer notre misère intérieure, nos difficultés économiques.
Non, Barrère ! La guerre n’est pas du grain à moudre pour enjoliver tes discours et occulter le vrai débat… D’ailleurs, que sais-tu de la guerre, de la souffrance de nos soldats et de la misère des populations frontalières, toi qui te pares d’un luxe insolent et qui ne connais que douceur et opulence dans ta demeure parisienne, entouré de ces nouveaux courtisans qui, bien que coiffés de bonnets rouges, ont tant de points communs avec ceux qui évoluaient avant eux et qui étaient au service de l’Ancien Régime ?
J’aperçois le revers de ce petit sac de peau blanche qu’on a glissé entre les mains de Maximilien. Il est écrit : « À M. Arc hier. » Le nom est à peine visible tant le sang l’imprègne.
Sang caillé, encore fluide il y a quelques minutes.
Espace de temps, qui fuit.
Le temps…
Encore lui !
Compagnon de route, de la dernière ligne droite.
Le temps d’une vie, non mesurable, relativité des êtres dans l’espace impalpable. Le temps si court et si long à la fois, contrairement à l’instant qui est déjà au passé ; cet instant que le recul sur ma vie m’oblige à contempler déjà au passé avant qu’il ne soit vécu.
L’instant n’est plus rien.
J’appartiens au temps.
Au futur.
Je le sens, le ressens, le pressens.
Le futur calomnieux…
Pour combien de temps ?
Mes mains s’engourdissent de plus en plus.
Mes poignets me font mal, les liens me blessent.
Dumas est de nouveau agité par des tremblements fiévreux.
Un gendarme s’approche de nous et nous donne l’ordre de nous asseoir dans l’embrasure d’une des fenêtres de la pièce, face à la salle des séances du Comité d’où j’aperçois la porte.
On vient relever la garde, nos nouveaux gardiens me semblent plus que jamais déterminés à effectuer leur mission avec zèle. Ils sont repus, hilares. Peut-être se sont-ils restaurés chez Brou, le restaurateur de l’Assemblée ou ont-ils mangé le plat du jour chez Gervais. C’est cela, le nom du père Cailleaux, limonadier, est sur toutes les lèvres. Ils en viennent. L’un d’entre eux s’est offert le luxe de dicter une lettre à Coulon, l’écrivain public, afin de relater les faits survenus durant la nuit, lettre destinée à un parent, dit-il.
Chacun, je le vois bien, veut se justifier face à l’événement par un témoignage, voulant apparaître comme indispensable. On doit d’ailleurs envoyer des lettres aux provinces, aux sections révolutionnaires, aux sociétés jacobines locales, dont le contenu ne laissera aucun doute sur notre culpabilité tant la manipulation est grande. Ils vont leur mentir pour mieux se justifier, pour mieux les museler, pour mieux les tuer… Demain. Car avec notre fin, c’est la Révolution qui s’arrête. Le comprendront-ils ?
L’histoire n’est-elle pas écrite par les vainqueurs ? Je n’ai prononcé aucun mot depuis ma dernière phrase hier après-midi à la tribune où, interrompu brutalement, j’avais détourné les yeux, instinctivement, pour apercevoir le visage blême de Maximilien, décomposé, passant du blanc au rouge et du rouge au blanc…
J’avais compris immédiatement que tout était perdu. Je m’étais réfugié à compter de cet instant dans un mutisme complet, sans même faire un geste, silencieusement accoudé contre la boiserie de la tribune qui, il y a encore quelques jours, avait été témoin de ma gloire.
Le brouhaha de l’Assemblée m’avait bercé, immobile, et je m’étais surpris à penser à cette soirée, peut-être la dernière, où revenant des armées, j’avais été convié chez Duplay à un repas fraternel. Philippe Lebas, mon ami, mon complice intime, avait joué du violon après le repas sous les yeux attendris d’Élisabeth. Buonarroti nous avait bercés en nous jouant sur le clavecin familial quelques mélodies dont lui seul connaissait le secret. Cette soirée m’était apparue si douce que j’en avais oublié la réalité du combat que je menais aux armées pour soutenir le moral des troupes et exhorter les généraux et représentants en mission en place à faire de même.
Montrer l’exemple…
Comme je l’avais fait auparavant à Blérancourt à la tête de la garde nationale. La liberté ne doit pas être dans un livre, elle doit être dans le peuple et réduite en pratique. J’avais tenté de poser les vraies questions par les lois de ventôse, pourtant en vain…
Inapplicables ou inappliquées ?
Le temps, encore lui…
La volonté de faire ; encore elle !
Obéir aux lois cela n’est pas clair, car la loi n’est souvent autre chose que la volonté de celui qui l’impose. J’avais proclamé, entre autres, que le peuple avait le droit de résister aux lois oppressives, je n’avais pas pensé qu’une loi peut l’être pour d’autres catégories d’individus que ceux du peuple…
Du petit peuple ! Trahison…
Et c’est ceux-là mêmes qui étaient chargés de l’appliquer. Comment l’auraient-ils fait ? Pourquoi auraient-ils obéi à des lois les mettant en danger socialement ? D’où l’idée de renouveler et d’épurer les sections et les comités, et autres acteurs de l’application des lois.
Dans la salle à manger des Duplay, Éléonore regardait Maximilien, penseur.
À quoi rêvait-il en ces instants ?
Il avait déclaré en rentrant de la fête de l’Être suprême à Duplay qui l’accueillait joyeusement : « Vous ne me verrez plus longtemps ! »
Prémonition ?
Dégoût de la vie, des hommes, ou clairvoyance extrême ?
On ne fait pas le bien contre la volonté des hommes au risque de devenir dictateur soi-même. L’équilibre est impossible, tout comme les concessions. Ce qui produit le bien général est toujours terrible ou paraît bizarre lorsqu’on commence trop tôt !
Et il était trop tôt sans doute.
Seule la gloire était devenue respectable. Employer la force était contraire à nos idéaux, nous qui l’avions tant combattue. Nous savions qu’elle ne ferait ni raison ni droit, mais qu’elle seule pouvait faire respecter le droit et la raison. Tout était là, le décalage entre cette civilisation, l’une évoluée, nourrie des plus grands philosophes, Rousseau… Et le peuple assouvi, soumis, depuis des siècles, et ayant besoin d’un chef pour avancer, pour exister, pour vivre.
Mon habit de couleur chamois déposé sur mes épaules, alors qu’on me liait les mains, vient de glisser près du chambranle de la fenêtre et je suis à présent en gilet blanc. Ma tenue laisse apparaître ma cravate au nœud énorme qui à elle seule nargue ce contingent d’imbéciles, lesquels ne comprennent décidément rien à la situation. Depuis la mort d’Hérault de Séchelles, peu de députés pouvaient se targuer d’avoir ma tenue. Hérault le Bel, l’aimé de toutes, qui à lui seul remplissait la presque totalité des tribunes réservées au public. Ce public composé de femmes curieuses, amoureuses secrètement. Hérault l’ami d’Hébert et de Danton, mais aussi de Fabre, Hérault le traître aussi.
Nous l’avions reçu comme dans un jeu de quilles dans la campagne alsacienne en novembre 1793, alors qu’il s’était cru en devoir de nous rendre visite. J’étais alors avec Philippe Lebas et nous attendions l’arrivée de nouveaux commissaires. Il nous avait proposé une correspondance. Nous étions furieux, non contre lui, mais de cette situation inattendue.
Nous avions décidé d’écrire à Robespierre, qui ne se doutait pas encore du double jeu d’Hérault, afin de lui exposer les raisons de notre refus de correspondre avec lui. Un malentendu s’était installé entre nous, le premier, jusqu’à ce qu’il s’estompe un mois plus tard alors que de retour à Paris, nous avions convenu d’un stratagème afin de faire révéler par les commis du Comité un projet d’attaque de la principauté de Neufchâtel.
Bien que ce projet fût inventé de toutes pièces et irréaliste, la tentation avait été trop forte pour Hérault et nous l’avions démasqué, l’information ayant franchi la frontière. À cette époque, je n’avais pas hésité une seule seconde et c’est Hérault que j’avais désigné comme traître au sein du Comité. N’était-il pas l’ami d’Hébert et de Danton ? N’avait-il pas de nombreux frères à Bâle, et lui-même n’était-il pas, tout comme eux, hermétiste et Rose-Croix ?
À cette époque, oui, pourtant aujourd’hui je me pose la question ; quel fut le rôle de Barère dans tout ceci ? Quel fut celui de Desforgues quant à l’utilisation des fonds secrets en politique étrangère ? Il fallait avant tout saisir le tas de poussière pour en avoir l’épingle !
Une petite porte s’ouvre et quelques curieux viennent à présent contempler les vaincus.
Ils m’ignorent.
M’ont-ils vu ?
Reconnu…
Robespierre étouffe et saigne de plus belle à chaque mouvement qu’il fait, conscient, inconscient. Il ferme les yeux et se cache le visage. Le tapis vert dressé sur la table où il repose est maculé de son sang et il se cache le visage.
Pudeur…
L’un des curieux, coiffé d’un chapeau et d’une redingote noire, s’exclame en s’adressant aux autres : « Quand ce serait le corps de César, pourquoi ne l’avoir pas jeté à la voirie ! »
Toutes les haines du monde sont dans ces paroles. Robespierre, César ! La manipulation les gagne tous, même lui qui ne voulait que le bonheur de la patrie…
Un autre, ricanant, lui adresse ces mots terribles : « Votre Majesté souffre ? »
L’homme au fort accent artésien désigne alors de sa pique Robespierre immobile. « Votre Majesté Robespierre ! » ce mot lâché fait bondir Dumas, étroitement lié, lui, qui hier encore, jugeait les ci-devant au tribunal. Comment peut-on croire un seul instant que nous voulions restaurer la monarchie ?
Comment peut-on le croire ?
Le Temple, ce palais transformé en prison, sordide, avec ses tours surplombant le faubourg, vestiges d’un autre monde, révolu. Cette prison où l’on avait enfermé le roi, sa femme, sa sœur. Seuls ses enfants y demeuraient à présent, peut-être…
Madame Royale, c’est certain.
Maximilien ne l’avait-il pas rencontrée un soir, à la lueur d’une chandelle ? Ne s’était-il pas préoccupé de sa santé, de son identité ?
Quelle drôle d’idée !
Comme si…
L’enfant, quant à lui, avait été mis au secret depuis le départ des Simon, ses gardiens, en janvier de cette même année.
L’enfant, je dis bien l’enfant et non le fils du roi…
Meudon ?…
La rencontre de Meudon avait été révélatrice sur cette affaire qui était devenue un secret d’État. Quelle était la part de vérité et de mensonge en tout ceci ?
Et si la rumeur était justifiée, elle expliquerait clairement pourquoi Maximilien était absent de Paris alors qu’Admirât, l’homme armé par de Batz pour le tuer, le cherchait dans tout Paris, en vain.
Et si la rumeur était justifiée, elle expliquerait également pourquoi Maximilien m’avait demandé de revenir d’urgence des armées. Non pas à cause des tentatives d’assassinat sur sa personne, mais surtout pour m’informer de la nouvelle : nous avions peut-être égaré l’otage le plus précieux de la République !
Nous avions peut-être perdu le fils de Louis XVI !
Perdu ?
Pas pour tout le monde !

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