Auguste Comte
145 pages
Français

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Auguste Comte

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Description

Auguste Comte fut un grand philosophe, concepteur de la sociologie, du positivisme et de la théorie des trois états. On oublie cependant qu'il fut aussi à l'origine d'une religion personnelle, un culte des morts destiné à relier et rallier l'humanité tout entière. Mais que reste-t-il de son oeuvre ? Si son influence quasi mondiale n'est plus à démontrer, comment expliquer l'échec de sa religion ?

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Informations

Publié par
Date de parution 20 février 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336865317
Langue Français

Exrait

Couverture
4e de couverture
Ouverture philosophique
Collection dirigée par
Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.
Dernières parutions
Jean-Michel CHARRUE, La philosophie néo-platonicienne de l’éducation, Hypatie, Plotin, Jamblique, Proclus , 2019.
Christian MARTIN, L’amour de l’art ou l’évanescence du discours, 2019.
Lauréline CHRETIEN, Amour libre et anarchie, La révolution sexuelle selon E. Armand, 2019.
Marie-Pierre FRONDZIAK, Croyance et soumission, De la critique de la religion à la critique sociale, réflexions à partir de Spinoza et Freud , 2019.
Karim BEN HAMIDA, L’utopie du cerveau global. Le web 2.0 et la construction sociale de la connaissance , 2019.
Enrique DUSSEL, Vingt thèses de politique, 2018.
Fabrice MOUSSIESSI, Essai d’épistémologie comparative chez Imré Lakatos. Pour une nouvelle interprétation de la rationalité scientifique, 2018.
Alberto DA SILVA, Florence DRAVET, Gabriela DE FREITAS, Gustavo DE CASTRO (dir.), L’imaginaire de la catastrophe dans la communication et les arts , 2018.
Dominique PAUL, Entre chair et lumière. De la possibilité d’une distance critique par l’objet-image , 2018.
Charles MAURICE, La Société émancipatrice , 2018.
Titre

Florian Uzan






Auguste Comte

La religion de l’Humanité :
l’échec d’une transmission
Copyright









© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-86531-7
Remerciements
À mon directeur de recherche, Monsieur le Professeur Philippe Boutry, pour ses conseils, sa bienveillance et sa disponibilité. Conscient de ce que peut ressentir un jeune chercheur devant l’ampleur de sa tâche, vous avez su m’offrir cette liberté qui, je le crois, est à la création ce que le grand air est à la bonne humeur.
Je vous remercie pour ces deux années qui n’ont compté que d’excellents moments en votre compagnie, sans oublier vos mémorables séminaires où, animé d’une voix passionnée, vous déclamiez avec ardeur les textes d’Eugène Sue, Léon Bloy, Victor Hugo (ou dans un autre registre : Johnny Hallyday)… et qui chaque semaine, opéraient sur moi un regain de courage et d’énergie.
À Monsieur David Labreure, conservateur de la Maison Auguste Comte, que je remercie chaleureusement pour sa gentillesse, sa patience, sa diligence ainsi que pour l’accueil qu’il réserva à un jeune étudiant encore et toujours intimidé de pénétrer dans la demeure du « Grand-Maître ».
Une pensée également pour Jean Salem, professeur de philosophie à la Sorbonne et Président du Conseil scientifique de l’Association de la Maison Auguste Comte, qui nous a quittés, et que je remercie, ainsi que les membres du Conseil, pour avoir encouragé mes travaux en me décernant une bourse de recherche.
Enfin, je remercie ma mère pour son soutien constant et qui, à force d’implication et d’intérêt pour mon travail, en sait aujourd’hui autant que moi sur Auguste Comte.
À l’attaque !
Don Quichotte
Introduction
J’ai rencontré Comte il y a presque trois ans maintenant. C’était au détour d’une ruelle, rue Monsieur le Prince, au 10 très exactement… là même où mon professeur d’Histoire m’avait demandé de me rendre afin de glaner quelques informations. Aucune raison apparente ne me poussait à l’époque à réclamer un tel sujet. Le nom m’avait simplement paru familier et semblait ressurgir d’outre-tombe…
« Auguste Comte »… En voilà un joli nom !
Je me rendis donc, conformément aux instructions de mon professeur, dans cet appartement qui semblait encore contenir le souvenir de cet homme. Je grinçais des dents à l’idée de pénétrer dans la demeure d’un mort !… J’empruntai alors ce bel escalier (qui lui aussi grinçait des dents sous le poids de l’âge) et commençai à découvrir les murs… les couleurs… et aussi les odeurs… J’avais le sentiment de visiter une âme. « Cet appartement est l’appartement sacré, me dit le conservateur du musée, un homme de génie y a vécu ! ».
J’avançais alors le pas encore plus léger qu’à l’arrivée, comme si ne pas appuyer sur le parquet me rendait plus respectueux du personnage… J’admirais ainsi les peintures, les portraits, sa table de travail où j’imaginais déjà tout un fouillis de papiers griffonnés dans la frénésie d’une création impulsive. Si l’on tend l’oreille au passé, on entend presque sa voix, me figurais-je en écoutant les courants d’air.
Fier d’une culture de carte postale dénichée sur les lignes clairsemées d’une page Wikipédia, je compris vite que cet homme était comme coupé, scindé en deux. Le conservateur me fit alors le récit de sa vie ; j’entendis des noms encore peu familiers : Clotilde de Vaux, Caroline Massin, Émile Littré… Il me parla de crise cérébrale, d’année sans pareil, de folie, de suicide, d’hôpital psychiatrique… Mon intérêt grandissait de tant d’anecdotes et je pris sur moi d’approfondir mes connaissances sur cet « Auguste Comte » qui me provoquait, je dois le dire, le plus grand des plaisirs égoïstes. Car en effet, Auguste Comte a pour le chercheur, le mérite d’être un géant caché sous l’héritage, une perle que l’on déniche au hasard… Je m’efforçais donc de parcourir son œuvre ainsi que sa biographie, me rendant de temps à autre dans l’appartement du Grand-Prêtre ainsi que dans la Chapelle de l’Humanité qui se trouve au 5 de la rue Payenne à Paris. Je pénétrais ainsi dans l’esprit complexe de cet homme à l’existence si romanesque et si extraordinaire, que je me demandais pourquoi quelques Martin Scorsese n’eurent pas un jour l’idée d’en faire une œuvre cinématographique. C’est donc, à travers les clefs de sa vie, que j’entrai dans sa doctrine.
Je continuais tout l’été mes recherches, mais une question me brûlait constamment les lèvres ; une incompréhension, que dis-je, une injustice qui semblait parcourir cette histoire qui pourtant avait éveillé mon intérêt : Pourquoi un tel échec ?
Pourquoi un tel oubli ?
Outre les quelques restes d’un cours de philosophie de Terminale S ainsi qu’un buste sculpté en plein milieu de la place de la Sorbonne – tellement en plein milieu qu’on ne le remarque d’ailleurs plus – il reste bien peu de traces de cet homme au sein de la culture populaire. Auguste Comte a pourtant beaucoup à nous apprendre de son époque et surtout de la nôtre, auteur d’une pensée axée sur l’héritage, sur la beauté et l’humilité d’un progrès regardant derrière lui.
Né le 19 janvier 1798 à Montpellier dans une famille monarchique et catholique, Isidore, Auguste, Marie, François, Xavier Comte est l’aîné d’une fratrie de deux sœurs, Hermance, morte avant d’avoir franchi l’enfance, Alix qui entretiendra des liens conflictuels avec son grand frère ; et d’un garçon, Adolphe, qui trouvera la mort en Martinique.
Dans une France encore vibrante et empreinte de ses perturbations révolutionnaires, le petit Comte s’engage sur le chemin du savoir sous la direction d’un précepteur, et ce jusqu’à l’âge de 9 ans, âge auquel il entrera comme interne au lycée de Montpellier. À 15 ans le jeune Comte a déjà fini ses études, mais trop jeune pour espérer passer les concours de l’École polytechnique, il doit rester une année supplémentaire au lycée de Montpellier en tant qu’externe où il suivra un cours de mathématiques spéciales. À la fin de cette année de doublement, Comte passe les concours et entre à Polytechnique. Il est dans les premiers et très vite sa popularité auprès des élèves lui vaudra le sobriquet de « Sganarelle » ou de « philosophe » 1 .
Comte est insolent, fanfaron et se fait l’initiateur d’une lettre exigeant la radiation de l’un des professeurs. Il fait alors l’objet de sanctions disciplinaires et en 1816 toute sa promotion se voit congédiée pour insubordination.
En 1817, Comte fait la rencontre de M. de Saint-Simon et devient son secrétaire. Beau parleur, agitateur d’idées, ancien noble devenu citoyen de la révolution, exclu du titre de philosophe de la vie sociale par Henri Gouhier, Saint-Simon devient le père spirituel du jeune Auguste Comte qui n’a alors que 19 ans et l’initie à l’économie politique et le sensibilise à la question sociale. Mais très vite le jeune Comte se détache de son maître. Chichement payé, relégué au rang des « personnes dont le nom sera connu plus tard » 2 , Comte rédige de nombreux articles sous la direction de Saint-Simon. La rupture se consomme ainsi en 1824 sous les lettres de Comte revendiquant la paternité de ses écrits, notamment le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société où il pose déjà les premières bases de la philosophie positive.
Dans Auguste Comte et le positivisme par John Stuart Mill, l’un des disciples du Grand-Prêtre, nous trouvons cette définition du positivisme qui à notre sens constitue la plus précise et la plus synthétique de toutes :
La doctrine fondamentale d’une philosophie véritable, d’après M. Comte, aussi bien que le caractère par lequel il définit la Philosophie Positive, se peuvent résumer de la façon suivante : Nous ne connaissons rien que des Phénomènes ; et la connaissance que nous avons des phénomènes est relative, et non pas absolue. Nous ne connaissons ni l’essence, ni le mode réel de production, d’aucun fait : nous ne connaissons que les rapports de succession ou de similitude des faits les uns avec les autres. Ces rapports sont constants, c’est-à-dire toujours les mêmes dans les mêmes circonstances. Les ressemblances constantes qui lient les phénomènes entre eux, et les successions constantes qui les unissent ensemble à titre d’antécédents et de conséquents, sont ce qu’on appelle leurs lois. Les lois des phénomènes sont tout ce que nous savons d’eux. Leur nature essentielle et leurs causes ultimes, soit efficientes, soit finales, nous sont inconnues et restent, pour nous, impénétrables 3 .
Durant l’année 1824, Comte conceptualise également sa fameuse théorie des trois états. Cette loi consiste en l’hypothèse d’une évolution intellectuelle et spirituelle de l’être humain à travers l’Histoire mais également au cours de sa propre vie et de son processus de pensée. Celle-ci passe par trois états : L’état théologique ou fictif, l’état métaphysique ou abstrait, et enfin l’état scientifique ou positif.
Le premier âge théologique est un état dans lequel l’esprit humain entreprend l’explication des causes premières à travers la nature même de l’être. Il s’agit d’une recherche de l’absolu utilisant, dans sa quête de vérité finie, l’action d’agent surnaturel permettant l’élucidation du mystère de l’univers. Le deuxième âge, à savoir l’état métaphysique, lui, n’est qu’une modification du premier où les agents surnaturels se voient remplacés par des formes d’abstraction personnifiée expliquant à elles seules et de par l’assignation de leur identité, la marche du monde.
L’état positif lui – stade final de l’évolution – consiste en l’abandon des causes premières, ne se consacrant qu’à l’étude des lois effectives. La question du « pourquoi » s’abandonne alors sur l’autel du « comment » cherchant à combiner dans son entreprise de description (et non d’explication) du monde, raisonnement et observation 4 .
Parallèlement, Auguste Comte fait la rencontre d’une ancienne prostituée, Caroline Massin, avec laquelle il se marie civilement en 1825, mais avec qui le lien conjugal se trouvera quelque peu ébranlé par les infidélités répétées de cette dernière.
Souffrant de déconvenues pécuniaires, le philosophe donne des cours de mathématiques et, en 1826, ouvre son cours oral de philosophie positive. Cependant une crise cérébrale le fera interner dans la maison de santé du docteur Esquirol. Secouru par les remords de sa femme et par l’amour de sa mère, Rosalie Comte, le philosophe parvient à quitter la clinique sous les mauvais auspices du conseil médical le diagnostiquant non guéri. Toujours troublé par cette crise psychique et sentimentale, Auguste Comte entreprend la rédaction de son Cours de philosophie positive dans lequel il met en évidence la manière dont les sciences telles que les mathématiques, la physique, l’astronomie, la biologie et la chimie ainsi que la sociologie, dont il crée le néologisme, sont parvenues à l’état positif.
En 1841, Comte s’installe avec sa femme dans l’appartement du 10 rue Monsieur le Prince à Paris où il habitera jusqu’à sa mort en 1857. Cependant en 1842, ne pouvant souffrir plus longtemps des infidélités de sa femme, le philosophe se sépare de Caroline et publie le sixième volume de son Cours de philosophie positive .
Et c’est en 1844 que le philosophe fait la rencontre de Clotilde de Vaux alors âgée de vingt-huit ans et dont il tombera éperdument amoureux. Une relation épistolaire et platonique s’installe entre ces deux êtres qui se vouent un respect et une affection mutuels. Mais un an plus tard, la jeune Clotilde est emportée par la maladie et meurt dans les bras de son philosophe endeuillé et meurtri par la mort de son seul amour dont il dira qu’elle était sa « véritable épouse ». Comte, voue alors un culte quotidien à sa « Sainte-Clotilde » 5 et prend alors conscience de la primauté du cœur sur la pensée, se remémorant ainsi cette maxime qu’il professa devant sa muse « On ne peut pas toujours penser, mais on peut toujours aimer » 6 .
En 1848, il fonde la Société positiviste, un groupe de réflexion politique, et publie son Discours sur l’ensemble du positivisme . Il s’engage alors dans la conception d’une nouvelle religion qu’il nomme la religion de l’Humanité dont il conçoit le dogme ainsi que le culte et rejoint par ce biais la grande famille des prophètes du XIX e siècle décrite par Paul Bénichou 7 .
Il met également en place un calendrier positiviste dans lequel les grands Hommes de l’Humanité sont célébrés et commémorés. Tous ces concepts sont ainsi réunis dans les quatre volumes du Système de politique positive dans lesquels il souligne le rôle primordial des femmes et des prolétaires dans la grande révolution sociale qu’il préconise. En 1852, Auguste Comte publie le Catéchisme positiviste, synthèse de son œuvre dans laquelle il expose les grands principes de sa religion universelle notamment le Grand-Être – nouvelle divinité, édifiée par Comte, constituée des Hommes passés, présents et futurs qui contribuent à perfectionner l’ordre universel et qu’il faut célébrer à travers un culte public.
Le culte privé consiste, lui, en l’adoration intime de l’épouse, de la mère et de la fille. Le culte domestique comprend lui neuf sacrements qui préparent l’incorporation de l’Homme à l’Humanité passant ainsi par la présentation (ou baptême), l’initiation, l’admission, la destination, le mariage, la maturité, la retraite, la transformation puis enfin l’incorporation au Grand-Être sept années après la mort 8 .
L’homme qui s’était lui-même proclamé « Grand-Prêtre de l’Humanité » mourra quelques années plus tard, hanté par la maladie et le souvenir de sa triste Clotilde, son ange, sa muse. Tous les mouvements de son âme et de son esprit seront ainsi guidés par le regard de ses fantômes, jusqu’à ce que le Grand-Prêtre meure dans son appartement sacré entouré de ses fidèles disciples, auxquels il léguera son testament.
C’est ainsi que nous avons découvert Comte : cet homme chargé des souffrances de son siècle et de sa nature si instable. Qui ne peut ressentir quelques émotions en suivant le parcours d’un homme faufilant son esprit génial entre la folie et la douleur ?
Veuillez excuser ce ton quelque peu lyrique, mais notre rencontre avec le philosophe nous semble des plus éclairantes pour notre interrogation. Pourquoi un tel échec ? Un jour que nous rencontrions le cercle des spécialistes du Grand-Prêtre, nous fîmes la connaissance de Michel Blanc, sociologue, membre de la Maison Auguste Comte, et de la Bibliothèque des Amis de l’Instruction. Après quelques échanges, il nous fit une confidence : ce n’est qu’après s’être passionné par les relations amoureuses du philosophe qu’il s’est, nous dit-il, intéressé de près à sa philosophie. Nous ne pouvions qu’adhérer à un tel propos. Charles Maurras d’ailleurs, dans son ouvrage L’avenir de l’intelligence, exprime cette curieuse appréciation au sujet du Grand-Prêtre : « Douceur, tendresse, fermeté, certitudes incomparables, c’est tout ce que renferme pour l’élève de Comte ce mot si mal compris, de positivisme ! » 9 .
Étonnante appréciation que celle-ci lorsque la quasi-majorité des amateurs de Comte ne relève de cette œuvre monumentale que complexité et ardus théorèmes alors que d’autres n’y voient qu’une invitation au voyage où règnent ordre et progrès, douceur, tendresse et fermeté.
Car en effet, contrairement à Michel Blanc, beaucoup de commentateurs du Grand-Prêtre justifient l’échec de la religion de l’Humanité par sa trop grande aridité. Trop rêche, trop sèche, trop austère… Une philosophie à l’image de son créateur en somme. Bien trop de mots, de concepts, de théorèmes et de considérations doctes et hermétiques pour espérer emporter les foules dans son utopie. Certains écrivains d’ailleurs – et pas des moindres – se sont intéressés à la philosophie du Grand-Prêtre. C’est ainsi que Louis-Ferdinand Céline, dans Mort à crédit, met en scène le personnage de Courtial des Pereires, incarnant le positivisme et dirigeant une revue de vulgarisation scientifique dans laquelle il fait part de ses avis sur « les plus récentes, les plus complexes emberlificotées controverses, les plus ardues, les plus subtilement astucieuses théories, physiques, chimiques, électrothermiques ou d’hygiène agricole » 10 ; autant de mots, autant d’abracadabrantesques abstractions cryptographiques devant lesquels même l’âme la plus courageuse et la plus curieuse s’inclinerait.
C’est ainsi que Monsieur Philippe Sollers qualifiera le positivisme de philosophie grotesque et dépassée au moment d’effectuer la critique littéraire de Plateforme , livre de Michel Houellebecq dans lequel il manifeste un vif intérêt pour cette doctrine.
Inutile de dire que nous ne partageons pas cette analyse. Dans un premier temps, il est selon nous quelque peu simpliste d’expliquer l’échec d’une religion par sa seule complexité. Entre parenthèses, les théologiens apprécieront d’apprendre que le succès de leur religion n’est dû qu’au simplisme de leur doctrine qui ne constitue, aux yeux de tels commentateurs, que quelques grandes surfaces intellectuelles. De plus, cette appréciation n’explique pas, selon nous, le succès ponctuel de la religion de l’Humanité ; car oui, Comte a connu le succès ! Durant sa carrière de prophète, le Grand-Prêtre est parvenu à rassembler, à séduire, à attirer vers lui bon nombre de disciples qui d’ailleurs, contrairement à ce qu’on l’on pourrait croire au premier abord, ne venaient pas tous de milieux intellectuels. En effet des prolétaires, des artisans, et autres ouvriers 11 se sont passionnés pour cette religion si peu « émouvante » comme le dit André Sernin, affirmant que « La religion de l’Humanité ignorant le sacré, ne pouvait attirer qu’une élite intellectuelle minoritaire » et qu’il fallait « aux hommes une doctrine plus émouvante. » 12 .
Comment alors justifier cette théorie selon laquelle la trop grande complexité de cette doctrine soit à l’origine de son échec, d’autant que certains pays, et particulièrement le Brésil, ont fait d’Auguste Comte une véritable référence politique et philosophique ? En effet, rappelons que sur le drapeau brésilien figure la devise « Ordre et progrès », célèbre maxime du philosophe qui, pour bon nombre d’initiateurs de la république brésilienne tels que Benjamin Constant 13 , constitua un exemple et une inspiration philosophique. C’est sous cette influence positiviste que le Brésil institua la séparation de l’Église et de l’État de manière pacifique, mit fin à l’esclavage et se dota d’institutions ainsi que de nombreuses églises positivistes (toujours présentes notamment à Rio et à Porto Alegre) toutes tournées vers Paris : capitale religieuse de l’Humanité.
Contraints par le temps et la barrière de la langue, nous ne nous intéresserons ici qu’au cas de la France, terre originelle du positivisme et de son concepteur. De plus, et afin de délimiter chronologiquement notre étude, nous prendrons comme point de départ la naissance théorique de la religion de l’Humanité déterminée par Comte lui-même, à savoir 1845, date à laquelle il proclama devant son ange Clotilde, tel un élan du cœur : « On ne peut pas toujours penser, mais on peut toujours aimer » 14 .
Nous fermerons notre sujet en 1903 : mort de Pierre Laffitte 15 , successeur du Grand-Prêtre, date qui à notre sens clôt une certaine vision du positivisme religieux.
Que dire à présent de nos prédécesseurs ? Outre cette tendance quasi majoritaire des commentateurs à mettre en avant et en évidence la difficulté d’appréhender cette religion ainsi que cette philosophie, certains au contraire persistent à revendiquer la beauté et même l’accessibilité d’un tel culte. En effet, Jean-Claude Wartelle, historien, Professeur à l’Université de Paris X (en 1990), spécialiste du XIX e siècle dans son ouvrage L’Héritage d’Auguste Comte Histoire de « l’Eglise » positiviste (1849-1946) présente son étude comme une volée de bois vert à l’encontre d’un lecteur incapable de voir plus loin que les étrangetés et les aberrations du philosophe. Retraçant l’histoire de l’église positiviste, Wartelle fait le constat d’un échec retentissant. Limitant son travail conséquent et rondement mené à la narration historique, nous nous engageons ici à développer une étude complémentaire de la sienne. Si Wartelle raconte l’échec, nous nous faisons loi d’en donner une explication, car en effet peu de commentateurs se sont attardés sur ce sujet. Si en effet bon nombre d’ouvrages d’Histoire de la philosophie du positivisme sont apparus au cours du siècle dernier, peu d’entre eux traitent de la religion de l’Humanité excepté certaines études parues récemment sous la plume de philosophes de profession tels que Juliette Grange, Laurent Fedi et Annie Petit qui, s’ils nous sont d’un grand secours pour appréhender l’immensité de l’œuvre de Comte, ne présentent pas d’interprétation de l’échec de cette religion. Il s’agit surtout de gloses et d’analyses purement philosophiques qui, si elles constituent un apport primordial et précieux à la compréhension de l’œuvre en elle-même, ne nous renseignent aucunement sur l’élaboration de l’Église positiviste. Ainsi, les analyses philosophiques qui constituent la grande majorité de la littérature comtienne, nous permettront avant tout de faciliter la compréhension de l’œuvre du philosophe, laquelle se cumulant de cours, de discours et autres traités, frôle aisément les quelques milliers de pages.
Outre cette précieuse littérature qui nous portera secours dans l’appréhension de l’œuvre de Comte, la correspondance du maître sera l’une des principales sources de notre étude. C’est un beau morceau ici encore que la correspondance de Comte. Pas moins de huit tomes, d’environ quatre cents pages chacun, réunissant la correspondance active du Grand-Prêtre de l’Humanité dans laquelle il se penche sur ses échecs, ses angoisses mais aussi ses projets. L’étude de cette correspondance nous permettra non seulement de mieux pénétrer la pensée du prophète, mais également de dresser les rapports que celui-ci entretient avec ses disciples.
La véracité des dires du philosophe n’est pas ici recherchée. Ce que nous nous efforçons de comprendre, c’est avant tout la manière dont Comte se présente à ses fidèles. Quelle chorégraphie, quel aspect de sa personnalité met-il en avant pour espérer faire incliner la foi de ses disciples en faveur de sa pensée ? La correspondance active nous permettra ainsi d’étudier la stratégie du Grand-Prêtre dans sa volonté d’élaborer une nouvelle Église.
Nous nous aiderons également des différents textes rédigés et publiés par les disciples mêmes d’Auguste Comte qui, de façon récurrente et pléthorique, tentent de faire part de leur expérience ainsi que de l’admiration qu’ils portent à l’endroit de ce dernier. Cette littérature passionnante et foisonnante, épaulée par les Archives de la Maison Auguste Comte (constituées notamment des différents manuscrits, notes et autres correspondances des disciples du positivisme), nous permettra d’en savoir un peu plus sur l’essence même de la foi positiviste ainsi que sur la tentative de sa propagation initiée par les héritiers du grand maître.
Enfin, nous nous aiderons de la bibliothèque même du maître. Ayant érigé dans son appartement ce qu’il appelle la bibliothèque du prolétaire, réunissant de nombreux ouvrages allant des Sciences à l’Histoire, de la Philosophie à la Religion en passant par la Poésie, Auguste Comte constitue pour les bons esprits populaires un choix de livres afin de pallier les « ravages intellectuels et moraux qu’exercent partout les lectures désordonnées » 16 .
Cette étude nous permettra donc de mieux comprendre les références intellectuelles du philosophe et ainsi de mieux éclairer notre propos.
C’est donc à la lumière des différentes études et analyses faites sur les nombreuses doctrines de la religion de l’Humanité, ainsi que par les différentes sources que nous venons d’évoquer, que nous tenterons de répondre à notre interrogation, à savoir : comment expliquer l’échec de la religion de l’Humanité ?
Cependant, avant d’engager notre démonstration, nous nous devons dans un premier temps de resserrer et préciser quelque peu notre étude. Il ne s’agit pas ici de chercher à expliquer l’échec de la religion en tant que tel. Certains concepts, notamment pacifistes, ainsi que la séparation du spirituel et du temporel au profit du spirituel, nous semblent suffisants à imaginer que nul pouvoir politique n’aurait pu soutenir une telle utopie.
La question n’est donc pas tant de comprendre l’échec de cette religion, mais de comprendre l’échec de sa foi. Si la religion est une secte qui a réussi, qu’en est-il de la secte positiviste ? Comment la foi se transmet-elle à travers les générations ? Comment expliquer qu’un verbe ne devienne pas chair ?
Afin de nous aider à démontrer l’indémontré, il nous faut nous en aller voir du côté de la médiologie.
En effet quelle « discipline » peut être aussi indiquée que celle-ci pour nous renseigner sur la capacité d’une idée à devenir chair ?
La médiologie est un néologisme apparu pour la première fois en 1979 dans l’ouvrage de Régis Debray Le pouvoir intellectuel en France . Régis Debray, né le 2 septembre 1941, est un philosophe, écrivain et haut fonctionnaire français auteur de plus d’une soixantaine d’ouvrages. Fils d’avocat parisien, il entre à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1960 où il finit major. En 1965, il passe l’agrégation de philosophie et milite à L’Union des étudiants communistes. La même année, le jeune Régis Debray part pour Cuba et suit Che Guevara en Bolivie où il développe la théorie du Foquisme de « foco », foyer en espagnol, et où il sera arrêté le 20 avril puis torturé par les forces gouvernementales réclamant des informations sur la localisation du Che. Debray est alors condamné à une peine de trente ans d’emprisonnement, mais suite à une campagne de soutien initiée par Jean-Paul Sartre, Régis Debray est libéré au bout de quatre années de prison. Par la suite, Régis Debray entre en politique française et devient chargé de mission pour les relations internationales auprès de François Mitterrand de 1981 à 1985. Il est par la suite nommé secrétaire général du Conseil Pacifique Sud puis maître des requêtes au Conseil d’État. En 1993, il soutient sa thèse de doctorat à Paris I : Vie et mort de l’image . Une histoire du regard en Occident , sous la direction de François Dagognet, puis obtient en 1994 une habilitation à diriger des recherches. C’est alors qu’il étudie l’influence des médias et de la communication sur la société et fonde en 1996 Les Cahiers de médiologie qui deviendront en 2005 la revue Médium, transmettre pour innover .
La médiologie est l’étude des faits de transmission. Rejetant ce courant idéaliste considérant que les idées dominent le monde, font les révolutions, renversent les empires et les tables politiques de leur seule force, la médiologie, elle, considère qu’il ne peut y avoir d’idée constructrice sans corps constructeur et pas plus de transmission sans support de médiation. La médiologie s’attelle donc à étudier les mécanismes des évolutions des mentalités à travers le prisme des évolutions techniques. Comme le dit Régis Debray : « il ne s’agit plus de déchiffrer le monde de signes mais de comprendre le devenir-monde des signes, le devenir-Église d’une parole de prophète, le devenir-École d’un séminaire, le devenir-Parti d’un Manifeste, le devenir-Réforme d’un placard imprimé, le devenir-Révolution des Lumières, aussi bien que telle ou telle anecdote contemporaine, le devenir-panique nationale d’une émission radio d’Orson Welles aux U.S.A. […] Disons : le devenir-forces matérielles des formes symboliques » 17 .
Qui plus est, la médiologie s’intéresse également à la question du collectif. Comme le dit Régis Debray, les voyages dans le temps sont des entreprises collectives et non individuelles. La médiologie s’attelle donc à étudier la manière dont une idée produit une adhésion sur un public. Elle cherche ainsi à définir les différentes méthodes de transmission.
La médiologie, qui n’est d’ailleurs pas l’étude des médias à proprement parler, mais plutôt celle de la médiation, distingue deux concepts : celui de la communication et de la transmission. La communication est le trajet d’une idée ou d’un corps à travers l’espace. La transmission, elle, s’opère à travers le temps. Si cette dernière ne va pas sans la première, elle nécessite tout de même certains critères et passages obligés pour espérer voyager à travers les âges : notamment ce que Régis Debray nomme le double corps du médium, à savoir la Matière Organisée (MO) c’est-à-dire les agencements de communication tels que les routes, les automobiles, l’encre ou les machines à écrire (au sein de notre étude, la matière organisée se constitue de l’œuvre même de Comte c’est-à-dire le livre). Cependant la médiologie précise que la Matière Organisée ne suffit pas à la transmission. Il faut, pour ce faire, l’appui d’une institution, ce que Régis Debray nomme l’Organisation Matérialisée (OM) qui, elle, se constitue d’agencements communautaires tels que les comités, les écoles, bibliothèques et bien sûr les ordres religieux 18 .
Pour la Médiologie, il y a donc d’abord l’Église, puis enfin vient la foi. Utilisant à de nombreuses reprises l’exemple de propagation « admirable » du christianisme à travers l’Histoire, la médiologie fait remarquer que saint Paul, a contrario d’Auguste Comte, « ne se confiait pas à l’autorité du dogme, il a d’abord construit un appareil d’autorité à partir duquel les dogmes devenaient des évidences » 19 . Car oui ! La médiologie traite de la religion de l’Humanité et de son échec sous un titre qui, d’ailleurs, ne peut qu’émouvoir un amateur du Grand-Prêtre à savoir : Auguste Comte : une injustice éclatante . C’est ainsi qu’en quelque trois pages, Régis Debray cherche à démontrer que l’erreur originelle (au sens médiologique) d’Auguste Comte est d’avoir trop pensé et pas assez bâti. Pour Régis Debray, le philosophe a cherché à philosopher au lieu de construire un support de transmission pour sa nouvelle religion. Une foi sans Église est une foi toujours déjà morte pour la médiologie.
Sans quoi cela serait trop facile, nous ne partageons aucunement l’analyse de Régis Debray sur ce point. Si nous nous aidons avec entrain et intérêt du secours que nous offre la médiologie en tant que paradigme et méthode de recherche, nous ne partageons pas en revanche cette analyse qui, à notre sens, fait abstraction de certains éléments concernant Auguste Comte et qui bien sûr seront développés tout au long de notre mémoire.
Un exemple pourrait cependant être évoqué dès notre introduction. En effet Auguste Comte au cours de l’élaboration de sa nouvelle religion ne semble avoir aucunement négligé l’aspect de construction : c’est ainsi que le Grand-Prêtre s’est attelé à la réalisation de ce qu’il nomme un « plan général d’un temple de l’Humanité », prévoyant pour son édifice non seulement ses dimensions, mais également l’organisation même de ses parties et de ses fonctions telles que le cimetière ou bois sacré, le temple ainsi que les bâtiments scolaires et sacerdotaux 20 .
Ainsi, une telle prévoyance de la part d’un homme qui, de surcroît, s’est penché sur la conception très précise et détaillée d’une propagande destinée à diffuser sa nouvelle doctrine, ainsi que sur la fondation d’une Société positiviste ne réunissant pas moins de 154 adhérents, ne peut que nous amener à reconsidérer cette sentence selon laquelle le Grand-Prêtre de l’Humanité n’a fait que penser.
Est-il donc encore possible d’accuser Auguste Comte de n’avoir pas suffisamment agi ? Est-il judicieux d’accuser le Grand-Prêtre d’être à l’origine de l’échec de la religion positiviste ? Est-il d’ailleurs même judicieux de parler de LA religion positiviste alors qu’Auguste Comte, Pierre Laffitte et Émile Corra 21 ont tour à tour dirigé les instances religieuses de ce nouveau culte de l’Humanité
Contrairement à l’appréciation de Régis Debray, il n’apparaît pas, en effet, qu’Auguste Comte n’ait fait que penser. Une de ses intuitions démontre d’ailleurs de manière éclatante son détachement vis-à-vis de la pensée religieuse en tant que telle. « On ne peut pas toujours penser, mais on peut toujours aimer » 22 s’exclame-t-il devant sa muse Clotilde de Vaux. Certains voient dans cette déclamation la naissance symbolique de la religion de l’Humanité. Si cette sentence constitue en effet l’acte de naissance de sa religion, elle ne présente en revanche aucun aspect symbolique. Rien de plus concret que ce retournement ! Comte comprend ce qu’est la religion, et comment il doit procéder pour la faire croître. L’heure n’est plus au discours philosophique mais à la propagande et à la construction. C’est ce que nous tenterons de démontrer dans notre première partie à travers le prisme de la médiologie.
Ainsi, une fois la propagande comtiste mise en lumière, nous étudierons la façon dont les disciples tentent, à la mort de leur grand maître, de transmettre leur foi. Cette étude, essentiellement construite autour de la mythologie comtienne, nous permettra non seulement d’identifier les éléments déterminants de l’élaboration de la foi des fidèles, mais également de savoir si Auguste Comte parvint à transmettre sa religion ainsi que l’art même de la transmission.
Enfin, après avoir étudié les raisons du succès relatif du positivisme religieux, il ne nous restera plus qu’à étudier tout ce qui, à la mort du grand maître, n’eut de cesse de contrarier les éléments médiologiquement indispensables à une transmission religieuse.
1 . Auguste Comte, Lettre à Blainville, in Georges Dumas, Psychologie de deux messies Saint-Simon et Auguste Comte , Paris, Félix Alcan, 1905, p. 137.
2 . Raquel Capurro , Le positivisme est un culte des morts : Auguste Comte , Paris, EPEL, 2001, p. 19.
3 . John Stuart Mill, Auguste Comte et le positivisme traduit de l’anglais par M. le D r G. Clemenceau, Paris, Félix Alcan, 1893, p. 6.
4 . Éric Sartori, Le socialisme d’Auguste Comte Aimer, penser, agir au XXI e siècle , Paris, L’Harmattan, 2012, p. 41.
5 . TESTAMENT D’AUGUSTE COMTE , AVEC LES DOCUMENTS QUI S’Y RAPPORTENT : PIÈCES JUSTIFICATIVES, PRIÈRES QUOTIDIENNES, CONFESSIONS ANNUELLES, CORRESPONDANCE AVEC M me DE VAUX, conformément à ses dernières volontés , MA SEPTIÈME SAINTE-CLOTILDE (30 mai 1851), Paris, publié par ses exécuteurs testamentaires, [1884], p. 178.
6 . TESTAMENT D’AUGUSTE COMTE, MA CINQUIÈME SAINTE-CLOTILDE (31 mai 1849), Paris, publié par ses exécuteurs testamentaires, [1884], p. 146.
7 . Paul Bénichou, Le temps des prophètes, doctrine de l’âge romantique, Paris, Gallimard, 1977, 592p.
8 . Auguste Comte, CATÉCHISME POSITIVISTE OU SOMMAIRE EXPOSITION DE LA RELIGION UNIVERSELLE, EN ONZE ENTRETIENS SYSTÉMATIQUES entre une Femme et un Prêtre de l’HUMANITÉ ; Par AUGUSTE COMTE, Auteur du Système de philosophie positive , et du Système de politique positive , Paris, CHEZ L’AUTEUR, 10, rue MONSIEUR-LE-PRINCE ; ET CHEZ CARILIAN-GŒURY ET V OR DALMONT, [1852], 388p.
9 . Charles Maurras, L’avenir de l’intelligence , deuxième édition revue et corrigée , NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE, Paris, MCMXVII (1917) [1905], p. 109.
10 . Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit , Paris, Gallimard, 1952, p. 348.
11 . Citons entre autres : Auguste Colombie, cuisinier ; Auguste Francelle, ouvrier horloger ; Fabien Magnin, ouvrier menuisier ; Jean-Pierre Fili, ouvrier mécanicien.
12 . André Sernin, Auguste COMTE Prophète du XIX e siècle, sa vie, son œuvre son actualité , Paris, Albatros, 1993, p. 414.
13 . Benjamin Constant Botello de Magalhaes officier et professeur de mathématique à l’école militaire de Rio, grande figure du gouvernement lors du renversement du deuxième empire par une coalition militaire en 1889 et qui établit la république.
14 . TESTAMENT D’AUGUSTE COMTE , AVEC LES DOCUMENTS QUI S’Y RAPPORTENT : PIÈCES JUSTIFICATIVES, PRIÈRES QUOTIDIENNES, CONFESSIONS ANNUELLES, CORRESPONDANCE AVEC M me DE VAUX, conformément à ses dernières volontés , MA CINQUIÈME SAINTE-CLOTILDE (31 mai 1849), Paris, publié par ses exécuteurs testamentaires, [1884], p. 146.
15 . Pierre Laffitte (1823-1903) philosophe français, professeur au Collège de France, Président des exécuteurs testamentaires d’Auguste Comte dont il assurera la succession en tant que directeur du positivisme à partir de 1857.
16 . Auguste Comte, CATÉCHISME POSITIVISTE OU SOMMAIRE EXPOSITION DE LA RELIGION UNIVERSELLE, EN ONZE ENTRETIENS SYSTÉMATIQUES entre une Femme et un Prêtre de l’HUMANITÉ ; Par AUGUSTE COMTE, Auteur du Système de philosophie positive , et du Système de politique positive , Paris, CHEZ L’AUTEUR, 10, rue MONSIEUR-LE-PRINCE ; ET CHEZ CARILIAN-GŒURY ET V OR DALMONT, [1852], préface, p. XLI.
17 . Régis Debray, Manifestes médiologiques , Paris, Gallimard, 1994, p. 17.
18 . Régis Debray, Transmettre , Paris, Odile Jacob, 1997, p. 30.
19 . Régis Debray, Cours de médiologie générale , Paris, Gallimard, 1991, p. 27.
20 . Jean-Claude Wartelle, L’Héritage d’Auguste Comte Histoire de « l’Eglise » positiviste (1849-1946) , Paris, L’Harmattan, 2001, pp. 82-83.
21 . Émile Corra (1848-1934) enseignant, journaliste, membre éminent du mouvement positiviste puis nommé directeur de la Société positiviste internationale et du positivisme à la suite de Pierre Laffitte.
22 . TESTAMENT D’AUGUSTE COMTE , AVEC LES DOCUMENTS QUI S’Y RAPPORTENT : PIÈCES JUSTIFICATIVES, PRIÈRES QUOTIDIENNES, CONFESSIONS ANNUELLES, CORRESPONDANCE AVEC M me DE VAUX , MA CINQUIÈME SAINTE-CLOTILDE (31 mai 1849), Paris, publié par ses exécuteurs testamentaires, [1884], p. 146.
PARTIE I Auguste Comte : Genèse prometteuse d’une transmission



Tout est accompli. Aujourd’hui, le Seigneur 1 est mort. Esprit divin que la trinité des anges 2 veille sur toi. Le cœur des hommes est ton royaume, siège de l’amour 3 , arme de ta parole. Allez disciples ! Allez prêcher les hommes ! L’Humanité doit savoir. Il en a fait venir des disciples, et de tous les horizons 4 . Ils pleurent à présent près du tombeau. Corps meurtri, cœur blessé, fatigué par l’amour, il renaîtra bientôt. Le traître est déjà loin 5 . Pierre est absent, seul, réfugié dans la honte 6 . La prostituée se recueille 7 , elle se rappelle la passion du maître et de ses souffrances 8 . La mort l’engendre à l’éternité 9 . Tout est accompli.
La ressemblance est frappante, étrange même. Ne vous y trompez pas, il s’agit bien ici d’Auguste Comte et non du Christ. Tout y est, ou presque, dans la mesure du réalisable. Mais au-delà de ce petit rapprochement plus distrayant qu’autre chose, que peut-on tirer d’un point de vue médiologique d’une telle similitude, surtout lorsque celle-ci s’étend non seulement à la doctrine positiviste mais également à la vie privée de son concepteur ? Nous verrons ainsi en quoi le père de l’Humanité enfile avec maestria et subtilité le costume messianique dans la volonté, certes de renforcer l’amour et la foi de ses disciples, mais également de mettre en place une hiérarchie au sein de l’Église positiviste, chose indispensable à la transmission selon les concepts médiologiques que nous développerons au sein de notre démonstration. Cette analyse nous permettra également d’évacuer certaines accusations ô combien éculées sur l’arrogance, la fantaisie et la mégalomanie de Comte qui selon nous constituent davantage une posture propre à manifester son messianisme qu’une simple tendance narcissique.
Nous verrons donc comment le père de l’Humanité parvient, à travers le culte des anges et de son messianisme, à fasciner les disciples, mais également à mettre en place une verticalité du culte (chose indispensable à la transmission religieuse selon la médiologie) et qui, non content d’établir une hiérarchie au sein de la communauté, permet de mettre en place un passé commun, notamment à travers le calendrier positiviste, assurant ainsi la cohésion des disciples.
Nous verrons ensuite, toujours aidés des concepts médiologiques, par quels moyens Auguste Comte cherche à séduire les disciples et ainsi se placer au centre de la dévotion par le récit sacré de son existence.
Nous étudierons également comment le Grand-Prêtre cherche à métamorphoser l’amour que ses disciples portent à l’égard de sa personne en véritable foi religieuse à travers le principe de l’« incarnation ».
Enfin, nous nous intéresserons à la dernière pierre de la construction de l’Église positiviste, à savoir la manière dont Comte parvient à consolider la communauté, véritable support de transmission selon la médiologie.
1 . Référence au « Seigneur » Jésus-Christ et à l’appellation de « Seigneur » pour désigner Auguste Comte lors de l’inauguration de la chapelle de l’Humanité qui a été installée à Paris dans la maison de la rue Payenne : « Comte ! Tu es mon guide, tu es mon Seigneur, tu es mon maître », telles sont les paroles prononcées par R. Teixeira Mendes.
2 . Référence à la Trinité chrétienne et à la Trinité positiviste (le Grand-Être, le Grand-Fétiche et le Grand-Milieu), mais également aux trois anges gardiens de Comte (La mère, la fille et l’épouse).
3 . Le Christ prêche l’amour : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; et Comte prêche l’altruisme : « Vivre pour autrui ».
4 . Comte, comme le Christ, a eu des disciples provenant de tous les horizons sociaux : artistes, professeurs, médecins pour Comte ; pêcheurs, receveur de tribut pour le Christ. Chacun d’entre eux se devait de prêcher la bonne parole.
5 . Référence à la trahison de Judas, mais également au « traître » Émile Littré, comme il est désigné dans nombre de textes positivistes.
6 . Référence à Pierre qui par trois fois renia le Christ et qui, saisi par la honte, s’enfuit et n’assista pas à la mort de Jésus. Référence également à Pierre Laffitte, successeur de Comte, lui-même absent aux funérailles de son maître. Il était alors en vacances au bourg de Béguey-Cadillac (Gironde).
7 . Référence à la « prostituée » Marie-Madeleine (Marie de Magdala) et à la femme d’Auguste Comte, Caroline Massin, qui en exerça dans sa jeunesse la profession.
8 . Référence à la Passion du Christ et à la « Passion » de Comte, à savoir les différentes souffrances qu’il dût traverser au cours de sa vie et dont il fait part à ses disciples, de la maladie à la folie en passant par le deuil et la solitude.
9 . Référence à la résurrection du Christ et à l’incorporation immédiate d’Auguste Comte à l’Humanité.
Chapitre 1 : Imitation de Jésus-Christ : le prêt-à-porter messianique
De la mégalomanie au délirium médiateur
Comte est un fou, disait Caroline Massin, un mégalomane, un maniaque disaient d’autres commentateurs de l’époque 1 . Sa vie ne fut qu’une expérimentation du malheur, un puits sans fond de tragédies et autres passages à vide de la volonté première : celle de vivre. En effet, comment ne pas être un tant soit peu touché par l’incroyable vie de cet homme aux mille facettes et aux mille malheurs ?
Certes, Auguste Comte est loin de ce que l’on pourrait appeler un modeste. Une simple visite dans son appartement du 10, rue Monsieur le Prince à Paris suffit à la conclusion. Un salon, une cuisine, un bureau qui d’ailleurs ne paie pas de mine… Rien d’extravagant, rien d’inutile à l’aisance. Cependant, un détail frappe très vite notre étonnement. Un bureau certes, face à la fenêtre, bien exposé dans l’axe du jour, et devant ce bureau… un miroir, un immense miroir aussi large que le bureau lui-même. Comment ne pas immédiatement moquer et prendre plus ou moins à la légère l’œuvre d’un homme qui semble ressentir le besoin de contempler son reflet pour inspirer son intelligence ?
La mise en scène est cependant plus profonde. Il serait tentant de dire dans un premier temps qu’une telle particularité ne fait que concerner l’intéressé, que seul Comte, face à son reflet ainsi que sa domestique, la merveilleuse Sophie, ne sont en mesure de connaître cette inavouable gourmandise de narcissisme.
Rappelons simplement que l’appartement de Comte est loin d’être l’antre privé et secret que l’on peut croire au premier abord. Loin s’en faut ! « L’appartement sacré » est avant tout un lieu public, un lieu de culte, où nombre de visiteurs et disciples sont conviés régulièrement. Ainsi, Comte choisit de montrer cette particularité. Vivre au grand jour 2 n’y aura jamais autant trouvé d’écho. Et c’est précisément dans cette volonté de montrer que nous allons nous attarder. Comte montre, révèle, assume… Il dit les choses, comme on dit. Une méthode Coué sur l’extérieur. Demandez et l’on vous donnera, disait le Christ. Une parole aussi performative que messianique. Comte veut Notre-Dame pour délivrer les sacrements positivistes ? Il le dit. Comte veut devenir Grand-Prêtre de sa nouvelle religion ? Il se nomme Grand-Prêtre de l’Humanité : « J’ai, dit-il, publiquement saisi le pontificat qui m’était normalement échu » 3 .
Avant de poser la première pierre de notre démonstration, rappelons que l’une des œuvres favorites d’Auguste Comte, son livre de chevet, son livre fétiche, placé à hauteur du cœur, dont il lit et relit les passages chaque matin, n’est nul autre que L’Imitation de Jésus - Christ 4 . Pour être bon, il faut imiter le Christ, dit le texte. Comte, lui, dans son optique religieuse, ne procède qu’à la relecture partielle du texte, opérant sur lui la déformation de « Christ » en « Humanité ». Ainsi, si le nom change, la qualité reste inchangée. Comte imite donc l’Humanité, elle-même substitut de Jésus-Christ. Tout est dit. Si la mégalomanie ne fait pas partie d’une telle imitation, ou de ce que l’on pourrait appeler le prêt-à-porter messianique (à savoir les différentes caractéristiques propres au Messie), la dimension universelle et unificatrice autour du messie bienfaiteur et détenteur des plus hautes qualités morales et spirituelles, est, quant à elle, bien présente. Auguste Comte déteste, renie, ignore pourtant le Christ (c’est de bonne guerre entre messies). Pourtant Comte semble en prendre les formes, les assimile et les revendique face à un auditoire fin prêt à recevoir la foi.
Si la présence d’un miroir face à son bureau peut étonner le néophyte, elle paraît au regard du disciple d’une grande beauté et d’une force communicatrice d’émotion sans pareil. Comte voit dans ce miroir non son propre reflet, mais celui de ses « anges gardiens » à savoir : « sa chaste compagne immortelle, la mère subjective que suppose sa seconde vie, et la fille objective qui devait embellir une existence temporaire » 5 . Il ne voit pas en lui le visage de son être profond, mais celui de ceux qui l’ont fait et l’ont construit. L’arrogance devient alors modestie face à l’héritage, l’amour de soi devient amour pour les autres. Elle permet également, au passage, d’ajouter à la beauté du geste, l’étrangeté d’une habitude digne des plus grands prophètes : le dialogue avec les anges. En effet, pour les prophètes et autres messies, rien n’est plus caractéristique que les apparitions angéliques. N’est-ce pas l’ange Gabriel qui, durant la nuit du destin, dicte à Mahomet les versets d’Allah ? N’est-ce pas un ange qui, s’arrêtant s’abreuver dans la demeure d’Abraham, annonce à Sarah qu’elle portera un fils ? Sans oublier le Christ qui, sur le mont des Oliviers, se trouva fortifié par un ange descendu du ciel. Comte s’inscrit donc dans cette grande lignée de prophètes et de messies dont l’une des caractéristiques premières est de communiquer avec les anges. Pour le père du positivisme, il s’agit de mettre en scène le sentiment de foi mais également et surtout d’affirmer son état de surpassement vis-à-vis du monde ainsi que d’assurer une certaine verticalité du culte.
En effet dans le cadre des religions monothéistes, Dieu ne semble pas pouvoir s’adresser directement aux hommes. Il faut des médiateurs : les anges. Ces êtres mi-incarnés mi-abstraits semblent faire le lien entre les hommes et la divinité première 6 . Ainsi, chaque fidèle se retrouve sous les ailes protectrices de son ange gardien. C’est de cela que Comte semble s’être inspiré. Dans le culte positiviste, et plus particulièrement le culte privé, Auguste Comte préconise une adoration secrète et individuelle, une commémoration domestique des morts regrettés : une sorte d’évocation intérieure, comme le dit Juliette Grange, une visualisation fictive des images.
Outre l’influence uniforme de toute femme sur tout homme pour le rattacher à l’Humanité, l’importance et la difficulté d’un tel office exigent que chacun de nous soit toujours placé sous la providence particulière d’un de ces anges, qui en répond au Grand-Être. Ce gardien moral compte trois types naturels, la mère, l’épouse, et la fille 7 .
De plus, abordant ici une approche médiologique, nous pouvons considérer les anges comme la marque d’une hiérarchie verticale indispensable selon Régis Debray à la transmission et à la construction d’une foi religieuse. Placé entre Dieu et les hommes, à mi-chemin de l’incarnation et de l’absolu spirituel, l’ange fait le lien entre le haut et le bas. De la même manière qu’une relation entre maître et disciple, entre père et fils ou entre l’apôtre et le peuple, l’ange est le véhicule par lequel se fait la transmission d’un message divin. De plus, se situant lui-même au-dessus des hommes, l’ange – lorsqu’il s’adresse à un individu – élève celui-ci au-dessus des autres 8 . Le récepteur du message se retrouve alors entre les anges et les Hommes. C’est ce que nous pouvons constater chez le père du positivisme : Comte s’élève par sa foi jusqu’aux anges. Il les voit, il leur parle et ils répondent. Comte devient l’interlocuteur du divin, ou plutôt du Grand-Être. Comme le dit Régis Debray, « Penser c’est organiser. Organiser c’est hiérarchiser. Double nature de l’opération de diffusion : elle instaure une communauté de rediffuseurs ; elle instaure dans la communauté un rapport d’autorité et de dénivellation (upakouein, en grec obéir, c’est écouter de bas en haut). Rapport qui permet le passage de la communication brève à l’institution longue » 9 . La chaîne charismatique soude le bas et le haut, mais seul « l’appareil » a la capacité de communiquer les pouvoirs spirituels qui viennent d’en haut 10 . C’est ainsi, par l’entremise d’une intervention angélique, que Comte met en place une hiérarchie du culte sans laquelle, selon Régis Debray, dieu n’existe pas 11 . La volonté d’élévation ne s’arrête cependant pas là.
Exploitons à présent l’idée du Panthéon que nous avons évoquée plus haut. Élément particulièrement révélateur de l’orgueilleuse histoire du Grand-Prêtre de l’Humanité, Auguste Comte désire faire du Panthéon, ainsi que nombre de monuments parisiens, des temples positivistes par excellence d’où il pourrait prêcher la bonne parole et administrer les sacrements.
Il ne deviendra vraiment possible que quand j’aurai suffisamment réalisé le cours esthétique de philosophie de l’histoire, que j’ai spécialement annoncé depuis sept ans, et que je ne puis plus faire que sous forme religieuse, quand nous serons convenablement entrés en possession du Panthéon. Là je ferai tous les dimanches et le premier lundi de chaque mois positiviste, les 65 apothéoses qui doivent, chaque année, glorifier les chefs hebdomadaires et mensuels de notre culte historique 12 .
Notre-Dame semble également convenir aux attentes du Grand-Prêtre affirmant : « Je suis persuadé que, avant l’année 1860, je prêcherai le positivisme à Notre-Dame, comme la seule religion réelle et complète » 13 .
Ou encore :
Une phrase de mon Discours a dû vous indiquer d’abord le drapeau commun à tout l’Occident. La couleur verte, symbole naturel et unanime de l’espérance et même de la paix, y convenait au régime où l’on a toujours en vue l’avenir. Il sera surmonté (…) de la statuette de l’Humanité, représentée naturellement par une femme de trente ans tenant son fils entre ses bras, dernière transformation de Notre-Dame 14 .
Ici aussi, ne nous arrêtons pas à la simple manifestation d’une arrogance sans mesure. Encore une fois, Comte exprime sa volonté d’administrer ses monuments. Point de disciple qui ne sache la volonté du grand maître pour ces questions. Il s’agit ici, non d’un fantasme personnel, ni même d’un rêve inavouable et inavoué, il s’agit au contraire d’un programme ; l’expression d’un discours assumé, proclamé au monde entier, résonnant cependant et surtout au sein du cercle restreint de ses disciples. Ici encore Comte s’élève devant eux. S’il voit plus loin, voire même trop loin, c’est parce qu’il est plus haut. Une vue d’ensemble, pourrait-on dire, une vue panoramique depuis les cieux du futur. Notons également qu’il n’est nullement ici question d’une demande ou d’une négociation quelconque afin d’acquérir de tels monuments. Comte ne demande pas, il annonce, il se projette. Pour Comte, la mesure et le doute ne semblent pas pouvoir contenir la grandeur de sa pensée et de sa mission religieuse et sociale. Après tout, le Christ lui-même n’annonçait-il pas la destruction du Temple sous les railleries des hommes de Dieu ? Comme le dit Georges Dumas, « la foi d’Auguste Comte n’avait rien d’égoïste ni de bas ; c’était la foi des réformateurs, où il entre autant d’abnégation que d’orgueil » 15 . Tout projet universel semble aspirer vers lui l’arrogance des grandes ambitions. Comte n’échappe guère à la règle et entre de plain-pied dans cet équilibre fuyant que constituent la folie des grandeurs et la projection visionnaire. Ici encore, les disciples assistent à cette divine détermination délestée du doute et de la vraisemblance.
Ne parvenant pas à acquérir ce temple positiviste par excellence qu’est le Panthéon, Auguste Comte procède à l’élaboration méthodique d’un panthéon fictif, élevé à même les pages volantes d’un calendrier commémoratif. Célébrant les grands Hommes ayant d’une façon ou d’une autre fait avancer l’humanité vers le dernier stade de son évolution, de Moïse à Pascal en passant par Gutenberg et tout en n’oubliant pas, bien sûr, d’oublier le Christ, Comte se dote à travers cette identification intellectuelle d’un nouvel-ancien - testament, recueil de doctrines et de mémoire, sur lesquelles faire reposer sa nouvelle religion.
La médiologie nous renseigne également sur ce point qu’elle nomme le principe d’incomplétude : les relations horizontales, au sein des membres d’une communauté n’étant pas suffisantes à sa survie et à sa transmission, l’entité collective doit également se doter d’un point de référence situé « au-delà », dans une transcendance ou un passé mythique 16 .
C’est ainsi que Comte, par le biais de son culte des grands Hommes de l’Humanité, parvient à confectionner, selon ses propres critères philosophiques, un passé commun à la communauté qu’il cherche à rassembler sous l’égide d’une référence commune.
La mission de l’achèvement
La ressemblance christique ne s’arrête cependant pas là. Dans les affaires de messie, l’arrogance est à l’homme ce que le destin est au demi-dieu. C’est ce qu’Auguste Comte semble avoir saisi dès son plus jeune âge. Déjà étudiant dans la prestigieuse École polytechnique, Auguste Comte fait part (encore une fois, rien ne sert de le garder pour soi) de sa mission sur terre et de son besoin dévorant d’instaurer un nouvel ordre politique et philosophique :
Élevé dans l’un de ces lycées où Bonaparte s’efforçait de restaurer, à grands frais, l’antique prépondérance mentale du régime théologico-métaphysique, j’avais à peine atteint ma quatorzième année que, parcourant spontanément tous les degrés essentiels de l’esprit révolutionnaire, j’éprouvais déjà le besoin fondamental d’une régénération universelle, à la fois politique et philosophique 17 .
Affirmant également à son ami Valat cette promesse qui semble sonner comme une prédiction : « Je travaillerai toute ma vie, et de toutes mes forces, à l’établissement de la philosophie positive, mais je le ferai parce que telle est ma vocation irrésistible, parce que là est la source de mon principal bonheur » 18 . Ou encore : « J’ai souvent conçu ainsi des pensées de suicides, auxquelles j’aurai probablement succombé si la profonde amertume de ma situation domestique n’eut été surmontée par le sentiment croissant de ma mission » 19 . Comte évoque ici les infidélités répétées de sa femme qui, par quatre fois, le quitta et rendit insoutenable les « dix-sept années de cohabitation » 20 que dut souffrir son cocufié mari. Cependant, si Comte exprime ici le sentiment profond d’être animé par une mission, nous devons nous interroger sur la nature même de ce fabuleux destin. Auguste Comte semble projeter sa vie sur de grands desseins articulés autour d’une mission sociale et religieuse :
Outre le développement général que cette pleine émancipation procure à ma grande mission sociale et religieuse, (…) je suis spécialement convaincu que mon volume capital de l’an prochain en sera beaucoup amélioré 21 .
Quelque chose, dans les coulisses du grand mystère qu’il se refuse à traiter semble articuler le moindre de ses gestes. Ici encore, Comte semble s’accaparer du prêt-à-porter messianique, s’attribuant ainsi d’un destin qui, de plus, semble être adressé au monde entier. Rien ne fera obstacle « à la part d’utilité générale qui lui est dévolue » 22 .
La « mission » dont Comte affirme être le porteur se destine donc au domaine social et religieux. Rappelons ici la signification que l’auguste philosophe donne du mot religion :
Il indique l’état de complète unité qui distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi ce terme équivaudrait au mot synthèse, si celui-ci n’étant point, non d’après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel, limité maintenant au seul domaine de l’esprit, tandis que l’autre comprend l’ensemble des attributs humains. La religion consiste donc à régler chaque nature individuelle et à rallier toutes les individualités ; ce qui constitue seulement deux cas distincts d’un problème unique 23 .
Ainsi, Auguste Comte ne semble pas limiter son destin à la simple reconnaissance intellectuelle ou même au renversement politique, philosophique et religieux de son propre pays ; son destin semble au contraire se définir par l’unité et le ralliement de l’humanité tout entière. Quel meilleur moyen que celui de s’attribuer un destin universel afin d’éveiller chez ses disciples l’instinct d’une foi religieuse, supérieure à celle d’une quelconque fidélité philosophique ?
Nous pouvons également appuyer notre propos en évoquant la construction intellectuelle du père du positivisme : celle-ci s’est faite auprès de Saint-Simon. Ce dernier se nomme pape scientifique de l’humanité et vicaire de Dieu sur terre. S’inscrivant dans la lignée de Moïse, Socrate et Jésus-Christ, il proclame dans Le Nouveau Christianisme : « Princes, écoutez la voix de Dieu qui parle par ma bouche » 24 . Ainsi, au même titre que Fourrier, Bazard, et Enfantin, Saint-Simon s’inscrit dans cette dynamique du romantisme français faisant surgir de son histoire ce que Paul Bénichou nomme le « temps des prophètes », temps de systèmes et de doctrines proposant une nouvelle vision de la société et de l’Histoire.
Ainsi, si Comte s’inspire de la doctrine de Saint-Simon, comme le montre Georges Dumas dans Psychologie de deux messies Saint-Simon et Auguste Comte , il n’est pas abusif de considérer qu’une telle inspiration se soit également placée à hauteur des attitudes. Le père du positivisme s’inscrit donc à son tour dans cette grande lignée de penseurs aspirant à l’élaboration d’un renouveau social et religieux.
Une question se pose alors. Quel titre attribuer à Comte ? Messie ou prophète ? Cette question fut déjà soulevée, notamment par Georges Dumas qui, dans son ouvrage, cherchait à faire de Saint-Simon et de Comte deux messies positivistes. Cette thèse fut cependant critiquée, notamment par François-André Isambert dans Fondateurs papes et messies 25 . Considérant à juste titre qu’il faille contextualiser l’attribution du caractère messianique à travers l’Histoire, Isambert explique que Georges Dumas semble ne se contenter que du détail de la « mission » pour ériger Comte et Saint-Simon à l’état de messie. Il faut, selon lui, remplir certains critères : pour Isambert, « Il faut que la totalité fonctionnelle constituant la personne se trouve impliquée, condition nécessaire pour que la totalité de l’Histoire puisse être enveloppée dans le destin personnel du messie » 26 .
Ne pouvant pour des raisons de clarté didactique répondre ici à cette affirmation de manière étoffée, nous nous contenterons simplement de signaler qu’une telle particularité semble parfaitement convenir à Auguste Comte. Qui d’autre que lui, de par son œuvre et par sa vie, n’a cherché à faire de ses souffrances une impulsion à la pensée ? Auguste Comte ne fait que s’incarner, il fait de sa vie un outil à sa propagande 27 .
Pour le reste, Isambert exprime un autre caractère spécifique au messianisme, celui de l’achèvement de l’Histoire. Afin d’étudier de plus près cet aspect, et tenter d’éclaircir un point qui à notre sens semble ne pas avoir été étudié de manière plus approfondie, posons-nous une question de vocabulaire. Que veut dire prophète ? Quelle différence y a-t-il entre un prophète et un messie ?
Le titre de messie est avant tout un titre royal signifiant l’oint, le consacré. Un tel roi doit être un berger pour son peuple et doit faire régner sur lui le droit et la justice qu’il préserve. En Za 9,9, l’avènement d’un roi parfait et idéal s’accompagne d’une paix universelle. Le messie marque l’avènement de la fin des temps, met un terme à l’ordre présent et instaure un nouvel ordre de paix et de justice 28 .
Le prophète, lui, est un messager du divin. Il transmet le message de Dieu. Décontenancés par l’insuffisante qualité spirituelle de leurs rois, nombre de prophètes se sont mis à prédire et à rêver l’arrivée au trône d’un roi idéal 29 .
Nous pouvons donc nous interroger. De quelle parole, de quelle vérité, de quel message Auguste Comte est-il porteur, et surtout, d’où vient-il si la seule entité divine reste le Grand-Être et non un ou plusieurs dieux ? Comte n’est le véhicule que de sa propre parole ; il n’annonce rien, sinon sa vision personnelle. Comte n’est pas là pour annoncer ou pour prévoir ; il vient mettre un terme à l’Histoire. Définitivement inscrire l’humanité dans une dynamique de progrès.
En 1822, Auguste Comte expose dans son Opuscule fondamental la loi des trois états. Elle démontre le cheminement de l’esprit dans son entreprise d’explication du monde. Celui-ci passe par trois états : l’état théologique ou fictif ; l’état métaphysique, ou abstrait ; et l’état scientifique ou positif. Le dernier état évacue la question de causalité et du même coup la notion d’absolu ; seules comptent les relations entre des phénomènes que l’on pense réels. Comme le dit Georges Chabert, « cet état scientifique est un préliminaire à l’instauration d’une nouvelle vision religieuse du monde » 30 . Le troisième état se veut donc comme une étape intermédiaire vers le nouvel état « définitif » : l’âge religieux. C’est d’ailleurs ce qu’Auguste Comte semble affirmer dans sa correspondance :
Une application finale et prépondérante de la loi des trois états à la religion conduit à dominer son préambule scientifique comme chacun des deux autres, en les utilisant tous selon leur nature réelle, générale ou constructive, et en surmontant leurs vices respectifs, d’inutilité, d’abstraction, et d’irréalité 31 .
Auguste Comte insiste également sur le caractère définitif de l’état positif :
De là, trois sortes de philosophies, ou de systèmes généraux de conceptions sur l’ensemble des phénomènes, qui s’excluent mutuellement ; la première est le point de départ nécessaire de l’intelligence humaine ; la troisième, son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition 32 .
Ainsi, Comte n’annonce pas le changement, il vient l’apporter et inscrire l’humanité à l’état définitif de l’âge positif. Une fin des temps perpétuelle en continuel mouvement vers le progrès :
Je vous invite à remarquer que dans toutes les religions provisoires, la béatitude promise est toujours caractérisée par un état tellement fixe que le temps n’existera plus. Ce qui signifie qu’on aura plus d’avenir, parce que le présent étant pleinement satisfaisant, ne se lira qu’au passé préparatoire. Mon récent volume fait sentir que la notion de progrès reste essentiellement propre à l’évolution préliminaire, la seconde vie ne comportant individuellement et collectivement, qu’un simple perfectionnement continu, devenu de plus en plus insensible au point de tendre vers la pleine insensibilité 33 .
En effet, si Comte récuse ici la notion d’aboutissement ponctuel et absolu, il inaugure le concept de l’accomplissement perpétuel. La fin des temps pour toujours !…
L’avènement d’une paix universelle n’est également pas étranger à la volonté de Comte.
Quand le Grand-Prêtre de l’Humanité sera directement devenu le chef occidental du parti de l’ordre, la religion pourra bientôt consolider et développer la juste prépondérance habituelle des conservateurs sur les révolutionnaires, de manière à procurer de dignes garanties à la paix universelle 34 .
Le père du positivisme semble donc remplir les critères : la paix et la fin des temps ! Comte n’est donc pas un prophète mais un messie. La nuance est subtile, mais elle en dit long sur le langage et la parole d’Auguste Comte. Celui-ci d’ailleurs, ne cherchant aucune rupture doctrinale avec les deux âges précédents, n’aspire qu’à accoucher de l’évolution humaine. Le positivisme, a contrario de nombre de doctrines de l’époque, ne cherche nullement à couper ses liens avec le passé, bien au contraire ! L’âge positif est un aboutissement, une finalité de l’évolution des âges. L’aboutissement ! Voilà ce qu’apporte un messie et ce qu’annonce un prophète : un règne de paix universelle et un nouvel ordre social. Comte l’engendre et vient l’apporter aux Hommes. Il est donc difficile de qualifier Auguste Comte de prophète. « Messie » lui sied davantage. Le messie apporte ses lois, renverse l’équilibre social, change le monde du tout au tout. Le prophète, lui, annonce le messie. Comme le disait Georges Dumas :
Comte ne rêva rien de moins que de réformer le monde, et ce rêve il le conçut et l’aima de toute la force de son âme avec la foi ardente d’un messie. Mais cette foi messianique à son histoire, et, comme elle s’est accrue de tous les progrès de la doctrine et développée avec elle, comme elle a retenti d’autre part sur toute la pensée théorique et pratique de Comte, c’est pénétrer d’emblée dans la partie le plus profonde de son caractère que d’en considérer le développement 35 . […] Auguste Comte n’a jamais voulu être qu’un fondateur de religion, un messie chargé d’apporter aux hommes les principes d’un ordre social nouveau 36 .
Ainsi, Comte semble imiter le Messie jusque dans sa nature même. L’objectif n’est plus seulement de lui ressembler, mais de jouer son rôle, d’échanger le Nazaréen contre le Montpelliérain. Comte n’est plus un homme, il est un contenant religieux dans lequel les besoins du monde s’interfèrent et s’unissent dans une mission d’achèvement universel.
Un quotidien symbolique
Encore une fois, notre propos cherche à retenir le langage de Comte, à savoir ce qu’il exprime à ses interlocuteurs. Que Comte se soit cru ou non messie, prophète ou simple philosophe… Ce qui nous intéresse ici, c’est la présentation ! Que dévoile-t-il ? Les raisons que nous pouvons apporter au cours de notre démonstration restent bien évidemment de simples hypothèses, même si l’accumulation d’exemples tend à conforter notre sentiment, à savoir que Comte est bel et bien conscient de sa séduction et du processus de conversion de ses disciples qu’il met en œuvre par son langage messianique. Ainsi, que Comte ait voulu ou non faire naître la foi de ses disciples par un langage que nous qualifions de prêt-à-porter messianique, le résultat reste le même – ou du moins, le sentiment qui s’en dégage reste inchangé.
Prenons un nouvel exemple. Auguste Comte, dans sa correspondance fait part à de nombreuses reprises de son mode de vie atypique. C’est ainsi que dans une lettre du 2 juillet 1853, il affirme à M. Papot : « Monsieur, Voici le double reçu correspondant à votre mandat d’hier, dont je prendrai la valeur, au bureau du Luxembourg, mercredi prochain, seul jour de mes sorties hebdomadaires pendant mes sessions de travail » 37 . Non content de se limiter à une seule occurrence, préférant davantage insister sur l’assiduité dont il témoigne chaque jour, le Grand-Prêtre affirme également : « Mais ces travaux assidus ne m’empêchent pas d’être libre toute la journée du jeudi, suivant le plan de semaine que je me suis fait, afin de vaquer à ma correspondance, et de recevoir les personnes qui ayant besoin de me parler ne peuvent cependant venir le soir » 38 .
Mais aussi :
Tant que dure ma session de travail, je ne sors que le mercredi pour ma visite régulière à la tombe inspiratrice et je consacre le jeudi pour ma correspondance et mes entrevues ce qui me permet de vous faire aussi promptement une réponse que j’aurais été forcé de renvoyer à jeudi prochain si la fondation de Louis XI n’était point aussi perfectionnée 39 .
Ici, Comte fait part de son organisation de travail quasi millimétrée. Notons au passage, puisque c’est l’intérêt de notre étude, l’insistance avec laquelle Comte informe ses interlocuteurs de son mode de vie. Il est aisé d’en déduire la motivation. Comte semble exprimer ici sa volonté d’attirer le regard de ses disciples sur l’abnégation et sur le courage extraordinaire que manifeste leur maître. Si l’on résume en une phrase l’organisation du philosophe, nous pouvons dire que tout tourne autour de son œuvre. Sa sortie hebdomadaire, elle-même, ne semble pas être motivée par une envie quelconque mais plutôt par une nécessité : il faut des pauses pour travailler ! Sa sortie est également l’occasion d’intégrer à nouveau l’inspiration religieuse au quotidien de son porteur. Ainsi les sorties d’Auguste Comte le conduisent au pèlerinage du mercredi au Père-Lachaise, lieu où repose sa bien-aimée Clotilde. Le chemin de retour est l’occasion d’une méditation devant l’église saint Paul. Le père du positivisme montre ainsi qu’il ne fait qu’un avec son œuvre, qu’il ne vit que pour elle. C’est peut-être ça le destin : lier à jamais, et dans les moindres recoins du quotidien, l’objet de sa détermination. Avons-nous déjà vu prophète ou messie qui, le temps d’une distraction, abandonnent leur mission ? Comte, lui, travaille sans relâche, sans pause de l’esprit, sans décontraction de son intelligence en ébullition et ce jusqu’à ce qu’œuvre s’en suive. Il est lui-même le véhicule de son message. Le père du positivisme le dit d’ailleurs lui-même :
Ma semaine de travail se compose donc de cinq jours consécutifs, du vendredi matin au mardi soir, chaque séance n’étant guère que de cinq ou six heures d’élaboration effective, mais sans que je puisse voir personne auparavant. Tel est le régime normal que je me suis enfin tracé, depuis que ma spoliation finale de 1851 me procure la faculté de tout subordonné à ma mission, sans aucune des corvées extérieures qui l’entravèrent. Je puis ainsi continuer encore une dizaine d’années à composer dignement un volume par an, sans précipitation ni fatigue 40 .
Ainsi, Comte fabrique, polit, entretient son talent pour le diriger vers l’unique but de sa mission. La question d’un entretien est d’ailleurs soulevée par Comte à travers le problème de l’alimentation :
Cette rude solution, combinée avec la sévère diète d’après laquelle je me suis surtout traité, m’a jeté dans une extrême faiblesse physique, qui maintenant constitue mon seul trouble essentiel. Cette courte réponse est un effort pour moi, quoi que je commence, depuis quelques jours, à manger un de peu de viande, même de bœuf 41 .
C’est un beau morceau que la diététique de Comte ! Dirigé par une hygiène stricte et une morale religieuse bien définie, le père du positivisme injecte à ses habitudes « une règle de vie monastique » comme le dit Henri Gouhier. Lever : cinq heures ; coucher : neuf heures. « À dix heures, il prend soixante grammes de pain et un bol de lait contenant cent grammes de sucre. Le soir, il dîne à six heures avec cent grammes de viande et un plat de légumes non pesés. Il remplace le dessert par un morceau de pain sec, mangé en pensant à ceux qui ont faim. » 42 .
Comme disait Nietzsche, « il est une question qui m’intéresse tout autrement, et dont le salut de l’humanité dépend beaucoup plus que n’importe quelle ancienne subtilité de théologien : c’est la question du régime alimentaire ». En effet, la diététique révèle souvent la philosophie du penseur. Le ventre révèle l’esprit, pourrait-on dire. Prônant pourtant une alimentation de régulation et de mesure contrôlée, Nietzsche s’alimentait exclusivement de charcuterie : jambon, gibier et autres chevreuils. Ici aussi, la philosophie se révèle : celle d’atteindre le surhomme qu’il n’est pas. « La diététique Nietzschéenne est en fait une vertu rêvée, un souci fantasmé, une conjuration de l’ingestion susceptible d’indigestion » 43 .
Comte, lui, semble atteindre cette mesure. Quelle étonnante façon de présenter son alimentation ! En fichant, en catégorisant, en systématisant jusqu’à la moindre miette ingérée par ce traître corps, Auguste Comte dégage à nouveau un parfum de sainteté. Quel contrôle sur soi ! Quel éclat ! Parvenir à l’aide d’un système parfait au contrôle total du corps et de ses bas penchants. Encore une fois, Comte se présente comme détenteur des plus hautes qualités de caractère, allant jusqu’à maîtriser l’incontrôlable inclinaison du corps. La « Dernière Tentation » de Comte pourrait-on dire. L’interdiction de tout excès, que le père du positivisme s’impose en raison de sa santé fragile, permet d’affirmer sa détermination. Rien ne l’arrêtera sur le chemin de sa mission. Pas même l’appel du ventre ! Comte se préserve pour son œuvre, ingérant de moins en moins de nourriture, excluant également l’alcool rappelant ainsi aux « admirables desseins du grand Mahomet » 44 qui, par ce fait, contribua à « perfectionner radicalement l’ensemble de la nature humaine, d’abord dans l’individu puis dans l’espèce, d’après la loi de l’hérédité » 45 . Pas d’alcool donc, pas de tabac non plus. Rien que de la maîtrise et de la détermination.
S’il est une chose de se préserver et de ménager ses excès pour des raisons de santé, il en est une autre de s’en vanter. Comte, ici encore, prend la peine d’informer ses disciples d’une question qui semble cruciale à ses yeux : celle de sa diététique. Au même titre qu’un Christ se nourrissant exclusivement de symboles tels que le pain (levain de son Église à venir) et le vin (sang s’apprêtant à couler), Comte lui se nourrit de mesure et de contrôle. Si comme le dit Molière « la raison fuit toute extrémité et veut que l’on soit sage avec sobriété », le Grand-Prêtre, lui, excelle, il exagère dans la mesure !… à tel point qu’il ne fait plus qu’un avec son œuvre. L’aliment ne nourrit plus le corps mais nourrit l’écrit ; son métabolisme s’inscrit en simple médiateur de sa pensée religieuse directement renforcée par sa diététique sommaire. Comte, d’ailleurs, exprime explicitement cette dimension symbolique lorsqu’il dit manger du pain sec en pensant aux pauvres. Ici aussi le Christ n’est pas loin.
L’Imitation de Jésus-Christ , dont Comte estime qu’il n’y a qu’à changer le nom de Dieu en Humanité pour y trouver tous les préceptes de sa religion, exprime déjà, sous la plume de Pierre Corneille, l’exigence d’une pleine maîtrise du corps et de son entretien :
Car enfin travailler, dormir, manger et boire, Et mille autres nécessités
Sont aux hommes de Dieu, qui n’aiment que sa gloire
D’étranges importunités
Oh que tous ces besoins ont de cruelles gêne
Pour un esprit bien détaché !
Et qu’avec pleine joie il en rompt les chaînes
Qui l’asservissent au péché !
Ce sont des ennemis qu’en vain sa ferveur brave,
Puisqu’ils sont toujours les plus forts,
Et les tyrans aimés qui tiennent l’âme esclave
Sous les infirmités du corps 46
[…]
Boire, manger, se vêtir
Sont d’étranges fardeaux qu’impose la nature
Oh ! Qu’un esprit fervent endure
Quand il s’y faut assujettir !
Fais-m’en user si sobrement
Pour réparer un corps où l’âme est enfermée
Qu’elle ne soit point trop charmée
De ce qu’ils ont d’allèchement
Leur bon usage est un effet
Que le propre soutien a rendu nécessaire
Et ce corps qu’il faut satisfaire
N’y peut renoncer tout à fait 47 .
Du délirium à l’ange médiateur, de la folie des grandeurs à la projection religieuse, de l’orgueil à la mission divine, de l’austérité à la dévotion constante, Auguste Comte semble, par une apparente mégalomanie, faire surgir de ses excentricités, une authentique parole religieuse calquée sur le mode christique, dans laquelle le philosophe intègre un langage messianique, élément complémentaire et primordial de son œuvre écrite dont il dit lui-même qu’elle ne suffit pas à provoquer la foi. Ainsi, nous pouvons voir chez le père du positivisme, une volonté explicite de l’élaboration d’un langage centré sur l’homme et sa dimension spirituelle dont le but est de transformer une fidélité philosophique en véritable foi religieuse, mais également de mettre en place, par le culte des anges ainsi que sa position de messie, une hiérarchie et une verticalité du culte, chose indispensable à la transmission religieuse selon la médiologie. L’apparente expansivité de Comte, exposant au monde entier les moindres recoins de son intimité et de ses habitudes de travail, constitue également l’élaboration d’un nouvel outil, d’un nouveau médium, d’un prétexte à sa séduction.
1 . Joseph Bertrand dans la Revue des deux mondes, et M. fouillée dans son ouvrage sur Le mouvement positiviste, in Georges Dumas, Psychologie de deux messies Saint-Simon et Auguste Comte , Paris, Félix Alcan, 1905, p. 126.
2 . Voir partie I, Chapitre 2 : Entre folie et récit de la Passion : À l’ombre des concepts .
3 . CORRESPONDANCE INÉDITE d’Auguste Comte , TROISIÈME SÉRIE, lettre à M. DE Blignières le 10 Charlemagne 69 (27 juin 1857), Paris, au siège de la société positiviste, 1904, p. 320.
4 . Œuvre anonyme de piété chrétienne, écrite en latin à la fin du XIV e siècle ou au début du XV e siècle attribuée habituellement à Thomas a Kempis, puis traduite en vers par Corneille.
5 . Auguste Comte, CATÉCHISME POSITIVISTE OU SOMMAIRE EXPOSITION DE LA RELIGION UNIVERSELLE, EN ONZE ENTRETIENS SYSTÉMATIQUES entre une Femme et un Prêtre de l’HUMANITÉ ; Par AUGUSTE COMTE, Auteur du Système de philosophie positive , et du Système de politique positive , Paris, CHEZ L’AUTEUR, 10, rue MONSIEUR-LE-PRINCE ; ET CHEZ CARILIAN-GŒURY ET V OR DALMONT, [1852], préface, p. XXV.
6 . Régis Debray, Transmettre , Paris, Odile Jacob, 1997, pp. 53-70.
7 . Auguste Comte, SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE, OU TRAITÉ DE SOCIOLOGIE, Instituant la Religion de L’HUMANITÉ, PAR AUGUSTE COMTE , TOME DEUXIÈME, Paris, CARILIAN-GŒURY ET V OR DALMONT, [1852], p. 64.
8 . Régis Debray, op. cit .
9 . Régis Debray, Cours de médiologie générale , Paris, Gallimard, 1991, p. 142.
10 . Régis Debray, Transmettre , Paris, Odile Jacob, 1997, p. 66.
11 . Ibid.
12 . CORRESPONDANCE INÉDITE d’Auguste Comte , lettre à M. Alfred SABATIER, le mardi 6 Charlemagne 69 (juin 1857), TROISIÈME SÉRIE, Paris, au siège de la société positiviste, 1904, p. 308.
13 . CORRESPONDANCE INÉDITE d’Auguste Comte. , Lettre à M. de Tholouze, le 8 Shakespeare 61 (17 septembre 1849), TROISIÈME SÉRIE,
Paris, au siège de la société positiviste, 1904, p. 101.
14 . Ibid. , p. 85.
15 . Georges Dumas, Psychologie de deux messies Saint-Simon et Auguste Comte , Paris, Félix Alcan, 1905, p. 177.
16 . Régis Debray, Critique de la raison politique ou l’inconscient religieux , Paris, Gallimard, 1981, 480p.
17 . Auguste Comte, COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE, PAR M. AUGUSTE COMTE

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