Faut-il oublier son passé pour se donner un avenir?
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Description

Prendre le temps de se poser des questions simples et inévitables, sans a priori, mais avec le luxe d'un raisonnement limpide, accessible, utile. Voici en quelques mots l'état d'esprit de la collection des Philosopheurs. Sous la direction d'Olivier Dhilly, professeur agrégé de philosophie et auteurs de nombreux ouvrages, les Philosopheurs vous poussent sur les chemins de la réflexion. Les questions posées dans chaque livre ont occupé, occupent ou occuperont un jour ou l'autre notre esprit : religion, mort, liberté, bonheur, vérité. chaque ouvrage aborde avec clarté et modernité les grandes notions philosophiques et nous offre en complément les principaux thèmes et textes des grands philosophes concernés. Les Philosopheurs veulent éclairer notre esprit en nous donnant les clés d'une réflexion simple et indispensable pour mieux vivre. Des livres à lire, à méditer et à partager.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 janvier 2012
Nombre de lectures 15
EAN13 9782360751549
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Éditeur : Stéphane Chabenat Directeur de collection : Olivier Dhilly Suivi éditorial : Clotilde Alaguillaume Conception graphique : Emmanuelle Noël Conception couverture : Rémi Pépin
EAN : 978-2-36075-154-9
Les Éditions de l’Opportun 16, rue Dupetit Thouars 75003 PARIS
www.editionsopportun.com
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo
Olivier Dhilly
Faut-il oublier son passé  pour se donner un avenir ?
Table des matières
Couverture
Titre
Copyright
Table des matières
Faut-il oublier son passé pour se donner un avenir ?
La nécessaire rupture avec le passé
La reprise du passé comme promesse d’avenir
Faut-il trier le passé ?
Qu’en disent les philosophes ?
Friedrich Nietzsche : vivre en devenant ce que l’on est
Hannah Arendt : vivre en commun
Henri Bergson : vivre joyeusement
Collection
Faut-il oublier  son passé  pour se donner  un avenir ?

« N e me quitte pas, il faut oublier, tout peut s’oublier, qui s’enfuit déjà, oublier le temps des malentendus et le temps perdu à savoir pourquoi 1 … » Lorsque le futur est sombre, quand il n’y a plus d’horizon, quand tout espoir semble avoir disparu, il n’en reste qu’un : oublier. Du passé, il faut alors faire table rase, et ceci que ce soit d’un point de vue individuel ou collectif :

Debout ! Les damnés de la terre
Debout ! Les forçats de la faim
La raison tonne en son cratère :
C’est l’éruption de la fin
Du passé faisons table rase
Foule esclave, debout ! Debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout 2  !
Et s’il faut oublier, c’est parce que tout s’enfuit déjà, parce que le passé n’est plus et que s’y attacher, c’est s’attacher à un temps doublement perdu. Perdu, tout d’abord parce qu’il a été un obstacle au changement lorsqu’il a été uniquement consacré à répéter, à revivre ce qui a déjà été vécu ; perdu ensuite parce que ce temps n’est plus. Seul est le présent, seul adviendra à l’être le futur qui est à venir. La nouveauté ne peut advenir qu’au prix d’une rupture. Un avenir véritable qui n’est pas identique au passé, qui n’est pas la répétition du même, suppose un renouveau, une renaissance qui consiste à ne pas chercher à faire « du neuf avec du vieux ».
Certes, la position peut sembler bien radicale ici et ne peut difficilement avoir lieu sans une certaine violence – l’attitude révolutionnaire en témoigne –, mais elle n’est pas vraiment étrangère à ce discours que nous pouvons aisément avoir sur l’existence lorsque nous considérons qu’il faut « aller de l’avant » et que le regret, la nostalgie, ainsi que toute forme d’attachement au passé risquent sans cesse d’empêcher de vivre et d’agir. Il y a même d’ailleurs une dimension morbide dans l’attachement au passé. En effet, il est par définition ce qui n’est plus, ce qui ne sera plus jamais véritablement, ce qui est mort. Alors, pourquoi se souvenir du passé sinon pour mesurer ce qui a été perdu et se complaire dans la construction fantasmée d’une vie qui bien souvent n’a jamais été. C’est ainsi que se développent tous les discours adamiques de la perte d’un âge d’or ou d’un paradis, tous les discours du « bon vieux temps ». Cette parole, nous le savons, fonctionne toujours très bien, elle nourrit une grande partie de la critique de la modernité : nous aurions perdu quelque chose des rapports humains, une richesse, une tranquillité, un art de vivre… Le problème est que ce discours, qui trouve peut-être sa source dans des ressorts psychologiques, oublie à son tour de nous dire de quel temps il s’agit véritablement et opère rapidement un tri dans les seuls événements dont il veut se souvenir. Il tend alors bien souvent à pleurer sur le présent et à se désespérer de l’avenir. Ce discours d’ailleurs n’est pas nouveau, Platon se plaignait déjà de cette jeunesse qui, à l’école, ne sait plus écouter sagement les maîtres, de cette décadence qui nous perd.
Et pourtant, peut-on si aisément faire fi du passé comme s’il n’était plus rien ? Dans une de ses pièces de théâtre, Un voyageur sans bagages , Anouilh nous raconte l’histoire d’un homme devenu amnésique à la suite de blessures pendant la Première Guerre mondiale. Placé dans un centre comme simple jardinier, il ne sait même plus son nom, plus rien de sa vie passé, et ne vit que dans le présent. Incapable de faire de quelconques projets, n’ayant plus aucune racine à laquelle se rattacher, il n’a finalement plus de place dans cette société à laquelle il se sent étranger.
C’est que refuser tout attachement au passé, le nier, c’est aussi nier les relations que nous avons pu entretenir avec les autres, avec la société, avec le monde ; et c’est bien cela qui risque de faire de nous des étrangers. « Aujourd’hui maman est morte, ou peut-être hier 3  », c’est ainsi que s’ouvre le roman de Camus L’Étranger . Meursault ne sait plus, il a oublié la date d’un événement peu banal, il ne peut plus l’inscrire dans le temps et cette attitude donne le frisson à quiconque considère que notre attachement aux autres et au monde fait de nous des êtres humains. Et cet attachement fait que nous pouvons vivre des histoires parce que nous avons une histoire qui fait de nous ce que nous sommes, qu’un avenir est possible là où nous ne nous contentons pas de vivre un simple présent sans épaisseur, sans tous ces sentiments et ces affects qui se sont construits au cours du temps.
Mieux encore, que seraient un pays, une collectivité qui oublieraient leurs histoires, qui refuseraient de se souvenir ? Lorsqu’il s’est agi de rédiger la Constitution européenne, un problème s’est posé, celui des racines chrétiennes de l’Europe. Le président français, à l’époque Jacques Chirac, a fortement lutté pour que cette dimension n’apparaisse pas dans le texte. Le problème a été complexe : d’un côté, la France est un État laïc qui refusait qu’une référence religieuse apparaisse ; d’un autre côté, d’autres pays revendiquaient fortement cette tradition. Mais derrière cette question apparaissait un problème à venir : celui de l’entrée de la Turquie… En inscrivant de telles racines, l’avenir d’une ouverture de l’Europe, d’une extension pouvait être compromis. Pour se donner un avenir, faut-il donc oublier le passé ? Dès lors, n’est-on pas conduit à nier ce qui fait l’histoire et peut-être aussi l’identité d’une communauté ? Que faut-il oublier alors ? Car il serait peut-être un peu léger et rapide de considérer qu’il faut oublier les génocides, les guerres, les souffrances de l’Histoire…
Néanmoins, lorsque deux pays veulent pouvoir faire la paix, ils doivent être en mesure d’oublier les haines ancestrales, les désirs de vengeance, les violences commises. La construction de l’avenir se fait à ce prix. On peut ici penser, une fois encore, à la construction européenne et aux liens qui se sont tissés entre l’Allemagne et la France. Il en est d’ailleurs de même pour deux personnes qui se réconcilient. Et il semble alors essentiel de ne pas identifier l’autre à ce qu’il a fait. Se donner un avenir, c’est considérer qu’il n’est plus le même, qu’il ne s’identifie pas à ses actes passés.
Pourtant, cette construction peut-elle se faire sans mémoire ? En effet, comment peut-on se donner un avenir si ce n’est à partir d’un passé vécu avec lequel on cherche à rompre ou qu’on cherche à dépasser ? Car si le regret permanent empêche de vivre et de se donner un avenir, il semble bien que l’oubli total, l’absence de souvenir ou de mémoire ait les mêmes conséquences. Car comment peut-on agir sans mémoire ? Faut-il faire un tri ? Mais selon quels critères ? Je ne dis pas la même chose si je dis que la France commence en 1789 et si je dis qu’elle commence avec Hugues Capet… et finalement, je ne parle pas du même pays !
La question se pose donc aussi bien d’un point de vue individuel que collectif. L’identité individuelle, mais aussi l’identité collective ne supposent-elles pas un rapport au passé ? Mais alors lequel ? Que devons-nous faire de notre passé, de notre histoire ? La difficulté est que nous sommes tous prêts à nous accorder sur le fait qu’il faut oublier et qu’il faut aussi se souvenir. Mais oublier quoi, se souvenir de quoi ?

La nécessaire rupture avec le passé

Avec le temps…
Si on tend aisément à chanter avec tristesse, peine et regret le temps qui s’en va et qui ne laisse dans la bouche qu’un goût amer et des souvenirs de plus en plus vagues, nous devons également bien souvent nous en réjouir. L’écoulement du temps qui fait que le passé s’enfuit, qui nous conduit irrémédiablement vers la mort, est aussi ce qui rend la vie possible : « Avec le temps, va, tout s’en va / On oublie le visage et l’on oublie la voix / Le cœur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller / Chercher plus loin, faut laisser faire et c’est très bien 4  ». La tristesse relève ici d’un constat : le temps s’est écoulé, les choses ont passé, le temps n’est plus le même. S’il faut alors « laisser faire », si cela est « très bien », c’est parce qu’il faut savoir se séparer de ce qui n’est plus, c’est parce que le garder présent semble être un coup de force qui va à l’encontre de la réalité du temps et de la vie, coup de force qui risque sans cesse de nous faire souffrir, de nous rendre étrangers au présent et de réduire notre avenir à n’être au mieux qu’une pâle reproduction du passé. Il faut, en d’autres termes, que la réalité l’emporte, qu’elle s’impose.

Le deuil : « C’est triste de n’être plus triste sans vous 5  » .
Il peut donc sembler triste de ne plus être triste, mais ce regret est bien faible en comparaison de celui qui anime l’homme nostalgique, cet individu qui ne fait que juger le présent à l’aune d’un passé à jamais révolu. Ainsi, la valorisation du passé ne semble donc pouvoir se faire qu’au détriment de l’avenir et un tel attachement au passé peut alors prendre une dimension pathologique. C’est ce qu’analyse Freud dans un article « Deuil et mélancolie 6  ». Communément, nous parlons de deuil lors de la perte d’un être cher.
Or, d’une manière plus générale, le deuil est l’émotion, l’état ressentis lors de la perte d’un certain rapport au monde : ce qui a disparu remet en cause la manière que nous avions de vivre. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé 7  », nous dit ainsi le poète. Dans le deuil, « le monde est devenu pauvre et vide 8  ». C’est pourquoi le deuil est d’abord synonyme de solitude : nous vivons la présence de ce qui n’est plus sur le mode de l’absence. Faire le deuil, c’est alors apprendre « à vivre sans », c’est parvenir à construire un nouveau rapport au monde, et ceci prend nécessairement un certain temps, le temps de ne plus vivre la perte de manière identique et parfois même, de ne plus y penser. De manière moins dramatique, c’est ce que l’on peut expérimenter lorsqu’un individu décide d’arrêter de fumer. Ce n’est pas le sevrage nicotinique le plus difficile, ce qui demande sans doute le plus grand effort, c’est de faire le deuil de la cigarette, de celle de la fin du repas, du début de soirée ou du petit déjeuner…

La mélancolie
Il peut donc parfois sembler triste de finir par oublier, mais la vie exige ce travail et ce changement. Il faut que les larmes cessent et la vie future n’est possible qu’à ce prix. Il s’agit d’ailleurs d’un processus normal, et, si paraîtrait bien étrange celui qui n’éprouverait rien dans une telle situation – là encore, Meursault nous semble bien curieux –, serait tout aussi bizarre celui qui ne parviendrait pas à faire ce deuil. Ainsi, comme le souligne Freud, si le processus du deuil paraît normal bien que l’individu ne soit pas dans son état normal, son attitude devient pathologique lorsque le deuil ne se fait pas et se transforme en mélancolie ; dans l’état de mélancolie, c’est le sens même de l’existence qui est interrogé et ceci parce que disparaît le sentiment d’estime de soi.
L’individu mélancolique devient alors spectateur d’un monde dont il s’excepte et au sein duquel il peine à se donner un avenir : « Être ou ne pas être, là est la question 9  », s’interroge ainsi Hamlet contraint de constater que les intrigues se jouent dans un monde auquel il n’appartient pas. Quel sens peut bien avoir l’existence, comment se projeter dans l’avenir, là où le monde n’est plus notre monde ? Telle est également la figure d’Emma Bovary qui, incapable de faire le deuil de la vie dont elle a rêvé, finit par se suicider et meurt en vomissant de la bile noire, symbole de la mélancolie 10 .

La dimension mortifère de la mémoire
S’il faut donc savoir oublier, c’est parce qu’il y aurait une dimension vitale de l’oubli.

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