Faut qu ça saigne !
109 pages
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Faut qu'ça saigne ! , livre ebook

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Description

Peut-on comparer un trophée de chasse à un crucifix ? Et le bœuf malmené avant l’abattage à une victime émissaire ? Et les dévorations perpétrées par les ours et les loups à des immolations ? Ce n’est pas très sérieux, nous prévient Sergio Dalla Bernardina, tout en nous invitant à jouer le jeu. Quel sens prend alors notre rapport au vivant si l’on essaie de le lire sous l’angle sacrificiel ? Faut-il s’en tenir à un point de vue manichéen, les amis des animaux du côté du bien, les autres du côté du mal ? Et si, derrière la contemplation horrifiée du sang qui coule, derrière l’indignation et la compassion, il y avait aussi du plaisir ?


Conçu comme une enquête réflexive, ce bref essai au ton souvent narquois explore des pistes qui, en interrogeant les rapports de notre société à la nature, à la violence et au sacré, bousculent nos certitudes. Écologiquement incorrect.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782902039074
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Éditeur Amaury Levillayer, Ph-D
Réalisation éditoriale Joël Faucilhon — numérisation Marie-Laure Jouanno — conception graphique et réalisation Éric Levillayer — correction © Olivier Mazoué — logotypes
Quatrième de couverture Œuvre de l'artiste lillois Francis Moreeuw 33 God Toys (détail d’une installation de trente-trois crucifix), 2005-2006 Lieu de conservation : collection de l’artiste www.moreeuw.com
Édité par © Éditions Dépaysage, 2020
ISBN (papier) : 978-2-90203-903-6 ISBN (epub) : 978-2-90203-907-4
En application de la loi du 1-1 mars 1-95-7 (article 4-1) et du code de la propriété intellectuelle du 1 er  juillet 1-99-2, toute reproduction partielle ou totale à usage collectif de la présente publication est strictement interdite sans autorisation expresse de l’éditeur. Il est rappelé à cet égard que l’usage abusif et collectif de la photocopie met en danger l’équilibre économique des circuits du livre.


Sergio Dalla Bernardina
Faut qu’ça saigne !
Écologie, religion et sacrifice
Essai d’anthropologie conjecturale



 
« Faut qu’ça saigne ! » Il s’agit, bien évidemment, d’un emprunt au célèbre tango Les Joyeux bouchers de Boris Vian (1954). Je ne suis pas le premier à m’inspirer de cette trouvaille géniale et grand-guignolesque qui, en tournant en dérision la logique-alibi de la saignée, permet les extrapolations les plus hardies…










Chic bohémien : ce qu’il faut chiner
« Souvent lorsque l’on flâne sur les marchés et les brocantes à la recherche d’objets originaux pour enrichir son intérieur, on peut s’y perdre un peu par manque de direction. Là, on vous emmène en Bohéme [ sic ] avec une pointe de chic ; voici les pièces à dégoter pour ce style résolument tendance.
Bêtes cornues au mur Tout d’abord, honneur aux trophées de chasse de cervidés. Alors si un membre de votre famille en possède dans son grenier, il est temps de les dépoussiérer. Seul ou plusieurs en combinaison de tailles différentes, ils composeront une ambiance parfaitement dans le thème. Pour rehausser l’effet chic, accrochez-les sur un mur sombre ; ne foncez pas sur le noir immédiatement, un gris profond ou un bleu nuit, par exemple, apportera suffisamment de contraste pour exposer vos trophées sous leur meilleur jour.
Peaux et pelages Toujours dans le même registre et se combinant parfaitement aux cornes de nos trophées, les peaux de moutons se retrouvent négligemment posées sur des chaises et fauteuils, vintage de préférence. Sur votre sol, les peaux de vaches réchaufferont un parquet ou un sol brut. Le degré de chic s’accordera avec la patine de ce dernier.
Détournement d’objets vintage On termine avec le comble du chic bohème, celui de détourner de vieux objets pour attribuer un nouvel usage. On adore l’idée des vieilles valises transformées en paniers pour animaux de compagnie. Car paradoxalement, les adeptes de ce style aiment aussi beaucoup les animaux vivants. Et là, le véritable chic, c’est bien de les adopter ! »
 
— Article d’Ariane van der Veen, rubrique « Tendance » du site Web de la Radiotélévision belge de la Communauté française (RTBF). Publié le vendredi 10 février 2017 à 18 h 05 [en ligne : https://bit.ly/2u9XO1O] .


Anthropologie conjecturale
Je rôde autour depuis un moment comme un oiseau de proie. Je me pose un instant mais, à chaque fois, quelque chose m’effraie et je repars. Ma cible est un réseau de faits à l’apparence hétérogène. Plus j’ai la conviction qu’ils ne sont pas hétérogènes, qu’ils constituent bien un système, plus ils deviennent « appétissants ». Je n’en cite que trois, pour l’instant :
- la fréquence avec laquelle les animaux taxidermisés, à l’époque de notre réconciliation présumée avec le monde animal, se sont mis à circuler dans les salons, les bars et les galeries d’art ;
- la surabondance, justifiée par la bonne cause, d’images exhibant la souffrance animale ;
- la nonchalance avec laquelle le monde contemporain semble accepter le massacre du bétail par les loups, les ours et les quelques lynx qui sont en train de regagner, après un court éloignement, leurs anciens retranchements.
Si je trouve mon phénomène appétissant, c’est qu’il semble se prêter à toute une série de rapprochements et d’hypothèses explicatives. Mais à quelle sauce le manger ? Quels modèles privilégier ? À ce scrupule d’ordre culinaire vient s’ajouter un obstacle d’ordre académique. En France, comme ailleurs, toutes les approches théoriques n’ont pas la même réputation. Faut-il exclure les moins consensuelles ? Et lesquelles sacrifier ? Pour ne pas finir comme l’âne de Buridan, j’ai fait mon choix. Il deviendra clair au fil du récit. Mais je n’ai pas eu le cœur de jeter les autres recettes. La morte della lepre è il salmì , dit-on en italien, « la bonne manière d’accommoder le lièvre est le civet ». Mais la terrine de lièvre n’est pas mal non plus. J’ai ainsi décidé de donner à cette étude la forme d’une narration dans laquelle, au lieu de cacher mes errances et mes hésitations, je les afficherai, comme autant de pistes que parfois j’ai parcourues, parfois seulement signalées, en regrettant de ne pas avoir pu vérifier si elles mènent quelque part. Je mélangerai ainsi des remarques qui me paraissent fondées avec des simples conjectures, d’où ma proposition d’envisager ce travail comme un essai d’anthropologie conjecturale. Ma recherche commence par le trophée parce que c’est bien de là que tout est parti, mais elle va s’élargir rapidement à d’autres objets et situations partageant avec lui un air de famille.
Redonner la vie ?
J’aime bien prendre mes distances avec les approches essentialistes qui considèrent le trophée comme une sorte d’« archétype » : conserver les dépouilles d’un animal n’a pas la même signification partout. Le trophée est un support symbolique, un signifiant auquel chaque culture fait dire ce qu’elle veut. J’ai passé des années à enquêter sur les nuances du rapport au sauvage. Je me suis penché sur les conceptions de la « bonne mort du gibier », par exemple, opposant l’« ascétisme nordique » et l’« hédonisme » méditerranéen 1 . Rentrer dans les détails a été passionnant. En Italie, dans le Piémont, on m’a enseigné un critère local pour identifier le braconnier : s’il n’a emporté que la viande du chamois, c’est un rural. S’il a laissé la viande et n’a gardé que le trophée, c’est un citadin. En Haute-Corse j’ai constaté que si les chasseurs gagnés au modèle « continental » taxidermisent la tête de leur sanglier, les autres continuent à la manger. Il n’y a pas qu’une manière de comprendre le trophée. Cet intérêt pour les spécificités locales ne m’a pas empêché, par la suite, de travailler à une autre échelle, autour d’idées plus œcuméniques : comment le trophée raconte une histoire et commémore une victoire, ou bien comment la mise en trophée vise à pérenniser le défunt, etc. L’avantage de cette ouverture est de favoriser la comparaison : je peux rapprocher des discours et des attitudes issues d’horizons très différents. J’ai ainsi cru retrouver un même désir de « ressusciter » l’animal, à un degré variable de métaphoricité, chez les chasseurs-cueilleurs décrits par James George Frazer, chez les chasseurs de trophées glorifiés par Ernest Hemingway, chez les taxidermistes amateurs et professionnels, chez les artistes contemporains engagés dans la défense de la cause animale, chez les chineurs qui décorent leur maison de campagne avec des têtes empaillées ou même chez ce couple de notables de Cortina d’Ampezzo, rencontré quand j’étais lycéen (je m’en souviens encore tellement la chose m’avait déconcerté), qui avait fait naturaliser son boxer, installé sur roulettes, et le gardait dans le living-room. En mélangeant ces mondes je fais feu de tout bois, je le sais très bien. Les logiques des acteurs

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